‹ Ninon de Lenolos et sa courChapitre 3 sur 4 · Fort bien ! mais qu'ai-je à faire de madame Coulon · texte numérisé non relu

Fort bien ! mais qu'ai-je à faire de madame Coulon

— Vous connaissez Marion ?

— Très-peu. Que m'importe encore Marion ?

— Jolie fille l... mais ihu'y a nen dedans. Il faut que je vous dise aussi qu'avant madame Coulon j'avais vainement expérimenté bon nombre de duchesses et de marquises...

— Je n%Q vois pas la nécessité: vous imagines-vous être au tribunal de la pénitence î

— Oui, et plaise à Dieu que tous n)e donniez pour pénitence de tomber à vos genoux...

— Vous ne pourriez plue vous relever !

— Voua m'aideriez ï

— Je courrais risque de choir avec vous.

— Ce serait charmant ! '

-^ Où voulez-vous en venir î

— Per Bacco I vous ne comprenez pas que j'ai ren- ^contré la femme.qoe je cherchais et que... j'éteins ma

lanterne t

— D'accord 1 mais je ne souffle pas la mienne...

— Vous cherchez un homme ï

— Oui.

— Est-ce que je n'en suis pas un ï

— Voust vous en êtes quatre pour le moins... c'est trop.

— Si j'eà la qualité avec la quantité ?

— Gascon !

— Gascon... d'Italie.

— Gascon double alors... Ëst<e cooune compatriote que vous soutenez le MazarinT

— Non, c'est comme surintendant.

— Vous ne vous entendez pas mal, paralt-il, à pressurer...

— Un bon surintendant doit se faire maudire.

— Vous réusussez assez bien.

134 NINON D6 L£iS€LOi>

— Otii... mais je né suis pas'venu ici pour cela.

— Fioissons-en. Vous m'offhez vos hommages^ je les agfée^ mais Braneas^ Gharleyal> la Mesnardière et d'Elbène Tiennent avant vous. Prenez la file...

— Je ne suis pas vteux^ mais je ne suis plus }eune...

— Vous avez hâte d'arriver ?

— VousTavéz dit. Cependant je me munirais de patience^ si vous souffliez votre.*..

— Ah ! oui... Tautre vous tracasse... il me tracasse aussi... U y a déjà quelque temps que je suis à sa poursuite... il m'échappe toujours^ et c'est par lui que je veux commencer.

— Diable ! pourquoi feut-il que je sois si gros ? J'aurais peut-être été cet autre-là... Sî'je m'enivrais de vinaigre ?

— On verrait. . . essayez.

— Bien obligé^ je préfère vous aider dans vos perquisitions...

— Comme il vous plaira.

— Comment le voulez-vous ?

— Beau et spirituel^ surtout spirituel^ pour me faire digérer le d'Aubijoux...

— Quelle idée aussi d'avoir;., mangé du comte?

— Mon Dieu ! c'était pour digérer les gens d'esprit, r.

— Et à présent nous y retournons... Tant mieux !

— Pourquoi?

— Parce que, m'ayant sous la main, il vous pourra prendre la fantaisie de ne pas aller plùiâ loin.

*— Oh I oh ! mais le tour ?

ET SA OOOfi. IIS

— H' ne dépend que voue de sauter. „

— Cherchons d'abord nîlleurs.

— Je vous ai promis mon concours, je tiendrai parol«. Ëles-voùs disposée ii ouvrir la chasse demain 1 * '

— Va pour demain.

— Eh bien ! je vous invite sur l'heure à un bal que je vais préparer et dans lequel je rassemblertù l'élite des cavaliers,. ,

— Mazarins î

— il n'y aura que moi de inazarin.

— Cela me semble fort.

— C'est mon affaire. Puis*je compter sur vous ?

— Je n'aurai garde d'y miuiquer... Oh! oh! une réunion de Frondeurs chez le surintendant ! Ce sera original.

— A propos... aimez-vous mieux les bruns que les blonds 1

— Je préfère les blonds aux bruns pour la couleur, mais je préfère les Imins aux blonds pour la furia amoroxa.

— On mêlera... Ja parie que vous n»e trouvez joioins gros maintenant?

— C'est vrai. Vous perdez du ventre h être connu.

— Il me semble même, depuis un moment qu'il m'a poussé des ailes.

Et faisant mine de fendre l'espace, il roula dehors : il avait l'allure d'une boule.

iM NINON DE LENCLOS

•^ Ah ! ah ! ah ! \\, volé comme les hirondelles... avant la pluie.

D'Ëmery s'était bàti^ à Tpndroit où fîii ouverte la place îles Victoires^ un hôtel d'une aisance si grande qu'on ne l'appelait que Thôtel Commode. Enfant de ses œuvres, ou de ses rapines, si l'on veut, il avait, au rebours des autres parvenus, le bon goût de placer le luxe en dernière ligne, comme couronnement du resté.

Son intérieur se composait de madame d'Émery qui ne quittait pas son prie-Dieu, d'un fils et d'une. bru.

Le fils portait le nom d'une terre de la maison de Montmorency : il s'appelait Tore et était président aux enquêtes.

Tore avait eu de pauvres débuts. Il s'était pris de vive passion pour la fille du président le Cogneux, qui, repoussée par d'Émery, avait épousé un gentilhomme de Champagne appelé Sémur.

Après, voyageant en Sardaigne, il s'enflamma pour la duchesse Christine de France, fille de Henri IV, et, s'étant introduit dans sa chambré à coucher, s'y cacha pour la surprendre pendant son sommeil. Mais il ne put se contenir : aussitôt que les femmes se furent retirées, il s&rua sur le lit... et Madame de criera On empoigna Tore, mais on le relâcha, grâce à l'intervention de d'Émery qui le fit passer pour fqu. Il l'était en effet, car il devint ensuite amoureux d'une épingle jaune qu'il avait fait dorer et qu'il caressait comme une maîtresse. Celui-là même qui s'était imaginé de créer un haras de

ET SA COUR. t87

mulets^ d'Esche, frère de madame de Yillarceauxj avait conçu une semblable passion. Lorsqu'il se maria^lecuré lui posaiit la question d'usage :

— N'avez-vous point donné votre foi à une autre ?

— Je.ne Tai jamais donnée qu'à une épingle jaime, répondit-il gravement.

La folie de Tore â'étant convertie en fièvre chaude, d^Émery l'envoya se soigner au faubourg Saint-Antoine, chez Petit, son factotum ; puis il écrivit à ce dernier, lorsque le malade fut rétabli : a Faites enterrer une htHihe au lieu de mon fils, et dépéchez-le dans quelque couvent éloigné. » Petit résista, objectant que le bon sens pouvait revenir. Hélas !

Tore, remis sur pied, rencontra dans une collation^ à Heudon, madame de Sémur qu'il n'^avait pas oubliée. Le mari était à l'armée, la femme coquetait en toute liberté. Elle était toujours aussi jolie, de plus aga^nte d'esprit et gaillarde d'humeur. Notre maltre-fou marcha de l'avant et allait réussir... quaod arriva la nouvelle de la mort de M. de Sémur. Cette fois d'Émery consentit au mariage et même prit sa bru en telle affection qu'il voulut que les deux époux demeurassent chez lui, et qu'il portage l'ombrage à son iils. Tore était d'ailleurs jaloux de l'univers entier, et non sans motif. Madame continuait de coqueter comme autrefois. Un jour d'été que la chaleur était accablante, l'abbé Pellot, allié à ia famille, ôta son pourpoint et s'étendit sur d^s ehaises, dans la chambre de madame de Tore. Elle, survint et

1S8 NINON De JiENGLOS

l'abbé lui sauta au cou^ en ri^oU Ils badiaaieiit comme deux écervelés^ lorsque :parut le mari^ qui, toieu^, se précipita sur Pellot et Teût miâ en pièces^ si le* pauvre petit-collet ne tùA parvenu à s'échapper. L'aventure amusa beaucoup le surintendant qui, en plaisanta devant son fils.

-^ Elle sera si sotte^ dit-il^ qu'elle ne se divertira pas^ et pourtant le fera croire à^tout le monde.

Madame de Toré^ soutenue par d'Émery^ parlait de liaut à son jaloux:

— Voyez- vous, s'écria- t-eUe après une nouvelle scène, si vous faites du bruit, tout cela retombera sur vous; lais* sez-moi vivre à ma fantaisie, et ne vous faites point coa« naître/ par Totre femme.

Teré baissa roreille et, n'osant plus gronder, alla géitHr à toutes les portes. Il se présenta une fois chez Mpji'telon, l'avocat, en pleine noce.

' — Monsieur> dit-il en élevant ta voix, je viens vous demander tïonseil : je ne sais ce que je dois faire de ma femme que j'ai trouvée effeuillant des marguerites avec son grand laquais.

Montelon le gourmanda vivement.

Instruit dé cette ridicule sortie, le Gogneux dît à son gendre :

— S'il n'y avait frè^-loiigtemps que vous passez pour fou, on vous ferait faire amende honorable à votre femme ; mds pourtant contenez-vous, s'il vools plaît, car vous savez comment on traite leâ fous.

m SA coQB. dta

Moqué et malmené. Tore entra dans une rage des plus violentes et prit l'habitude d'envoyer des assiettes à la tête de sa femme. On consulta les médeciog, qui ordonnèrent de le battre de verges à diaque accès. Jamafe description ne fut mieux suivie. Quatres valets le saisis* salent et lui étrillaient à plaisir le dos et le ventre. Le remède administré, ils s'inclinaient avec respect devant leur maître .

Le président aux enqu^s foulait à toutes ces lubies

la manie des belles-lettres. Il entrepritun long poème

qui resta à l'état de sixain. Il aimait la compagnie de Gilles Boiléau, le frère de Despréaux, et de l'abbé Bois- Robert, ce farceur qui avait vécu, et joyeusement vécu, du rire de Richelieu, mais qui, celui-ci mort, avait vainement essayé de continuer son oilice chez Mazarin. Le nouveau minisb-e était trop avare pour entretenir un bouffon. D'abord il riait peu et se mettait lui-même en gaieté: il amoncelait impAts sur impôts et raillait le peuple plient et chantant sous le fardeau. C'était tout bénéfice.

Bois-Di^OTt en était donc réduit à [ffomener sa ma* rotte d'hâtels en hôtels. Il blasonnait le vtHsin chœ Tore, et Tore chez le voisin.

lïiiles Doileau s'ingéniait à imiter le Trivelin de la chaire, et, tout en faisant sonner des grelots d'emprunt

aux oreilles du mari, cherchait à incendier la femme

Hais madame de Tore nifkltraitait le petit bonhomme qui tirait gloire de ces rebuffades et allait partout racontant :

— Elle me prend par le menton et me dit : a Que tu es pédant ! d

Deux amies de la maison^ mesdames de Yitry et de Maulny^ se pomplaisaient avoir le jeune avocat au parlement se débattre au milieu des minauderies dont elles Tenveloppaient. Boileau faisait la roue^ radieux de son bonheur; il n'était plus le fils du greffier de la grand' chambre. Le vilain se dandinait comme un homme de cour; il s'imaginait queles blanches mains des deux marquises^ en Teffleurant^ l'avaient savonné des pieds à la tête.

Les maris étaient du complot. M. de Haulny disait à Boileau^ en montrant M. de Vitry :

—, Voyez, coouneil est jaloux de vous.

Et M. deVitry^ en indiquant M. de Maulny :

— Pauvre homme ! vous lui mettez bien martel en tête.

BoileaUj comme de raison, narguait Tinnocence de répoux.

— Ils sont tous les mêmes, se disait-il^ avec le sourire d'un aqaaQt heureux.

Maintenant que nous avons fait oonnaître le personnel bjabituel de l'hôtel Commode, introduisons le lecteur dans le bal donné par d'Émery. .

Les Frondeurs invités répondirent presque tous à l'appel du surintendant , qu'ils regardaient comme une provocation.

Le marquis d'Hectot ouvrit ta marche, suivi de Saint- Ibal , Hannerie , Cauménil , Boucaule, Campîon , Sévigné, Goulon et quelques aufres qui faisaient simplement

Il n'en fiit pas de même des Frondeuses. Le mépris l'avait emporté chez elles sur la curiosité. Trois seulement se présentèrent, et encore ne comptaient- elles plus parmi les femmes. C'étaient mesdames de Fiesque, de Chevreuse et de Hontbazon, qui , à l'imitation de Mademoiselle, affichaient une allure virile. Elles venaient à ce bal comme ii une rencontre.

D'Émery reçut ses invités avec une cordialité qui les déconcerta : on eût dit qu'il accueillait des amis. Madame de Tore remplissait de la façon la plus accorte le rôle

lit NINON DE LENGLOS

de maîtresse de maison^ à défaut de sa belle-mère toujours plongée dans les litanies.

Tore se tenait au fond et dialoguait avec Bois-Robert qui l'étourdissait de ses fariboles^ tandis que mesdames de Yitry et de Maulny grisaient Gilles Boileau de propos capiteux. Les maris eurent pitié du pauvret : ils le tirèrent des mains de leurs femmes^ au risque de passer pour d'afifreux jaloux.

— Cela va trop loin, dirent-ils en chœur.

Ils se mordaient les lèvres jusqu'au sang, pour garder leur sérieux.

— Gela ira aussi loin que vous. voudrez, messieurs, repartit Boileau en retroussant des moustaches absentes.

Il avait Taudace que donne Tivresse.

— Mon cher, ajouta Maulny, en le prenant à part, j'espère que vous n'allez pas tout à la fois faire couler le sang et l'honneur de ce malheureux Yitry !

— Je ne saurais faire couler l'honueur de personne : Vaugelas s'y oppose, répondit le petit pédant d'un ton superbe.

— Tout doux! dit Vitry à Toreille de Boileau; moquez-vous de Maulny, mais ne le tuez pas..

— Les idiots! fit l'avocat.

Et, les écrasant de son dédain, il joignit Bois-Robert pour lui demander les noms des trois Frondeuses. Tore était en train de rudoyer l'abbé :

— Tu dé^onores l'habit que tu portes, lui disaib>il, en faisant le Mondori conune tu làis.

On sait que Hondori était un comédien, de l'Hôtel de

L'imtation -du piésident, qui succédait subitement à une longue hilarité, annonçait une crise prochaine. Madame de Tore appela un laquais , et lui commanda d'enlever sans bruit son mari.

La porte s'ouvrit en ce moment, et Ninon entra, accompagnée de Saint-Evremont.

Deirière, Suivaient les quatre martyrs.

On profita de l'attention provoquée par les nouveaux venus pour b&illonner Tore et remporter.

Quelques minutes après, le laquais qui avait reçu les instructions de la présidente reparut auprès d'elle :

— Nous avons couché monsieur, fit-il; sa tête est remplie de visions : il désire que madame lui tienne société.

— Dites-lui, répiiqua-t-eile, que, si j'y allais, je trouverais un corps qui nr'incommoderait fort.

On entendit bientôt des cris perçants : la crise avait éclaté et le remède opérait.

— Cest mon mari que l'on fouette, i^pondit simplement madame de Tore aux regards qui l'interrogeaient.

Il semUalt qu'elle parlât d'un enfant mutin.

Et tout le monde de rire, le Gurintendiot plus haut que personne.

D'Émery s'était approdié'de Ninon , et l'avait reçue des mains de Saint-Évremont :

— Vous voyez, lui dit-il, que j'ai tenu ma parole. Je vous ai promis des Frondeurs, en voilà ; j'ai même été jusqu'à prier ceux qui doivent me précéder.

Il désignait Charleval et les autres.

— Je vous admire.

— Hélas! quand m'aimerez-vous?

— Quand vous ne serez plus intendant.

— Pourquoi cela ?

— Ne m'avez-vous pas dit que les surintendants n'étaient faits que pour être abhorrés?

— Eh bien î détestez - moi alors. Mes affaires iront peut-être plus vite, puisque l'on prétend^ que la haine fraye quelquefois le chemin à l'amour. Pardon du phœbus !

— Entendons-nous : je me suis engagée, non à aimer, mais à me laisser aimer.

— C'est juste , fit d'Émery : diable de ventre , va 1

— La Fronde vous engraisse encore , papa d'Émery, dit-Saint-Ibal intervenant.

— Cela ne prouve qu'une chose, mbn petit, repartit d'Émery avec la même familiarité, c'est qu'elle ne m'empêche pas de dormir,

— Attrape ! fit Boucaulè.

Le surintendant, pour couper court aux saillies, se hâta de prendre la main de Ninon et donna le signal de l'ouverture du bal.

ET SA CPUB. i*5

Les Frondeuses devisaient de Ninon. .

— Qu'est venue feire ici cette impertinente? demanda niadame àe Montbazon.

— Son métier, dit madame de Chevreuse.

— Cette fille-là^ ajouta madame de Fiesque, a juré de nous dépouiller de tous nos galants.

— Est-ce que vous avez des prétentions sur le surintendant? reprit niadame de Chevreuse, en le montrant avec Ninon.

— Tiens, fit la comtesse, c'est elle qui a' tes honneurs de la soirée... Je me doutais bien que ce scêléi*at de d'Émery nous jouerait quelque méchant tour. Nous n'avons été invitées que pour orner le trioiîîphé de fe Ninon !

— Retirons-nous, dit madame de Montbazon.

— Moi , je suis d'avis de rester, repartit madame de Chevreuse, j'ai un mot à dire à Particelli.

Et, Sévigné se présentant, elle alla se placer avec lui en regard de d'Émery.

Madame de Fiesque et Hannerie , Madame de Montbazon et d'Hectot se rangèrent vis-à-vis les uns des autres.

Madame de Tore et Saint-Evremont faisaient face à la marquise de Maulny et à Cauménil.

Le bal commença.

Ninon dansait avec la grâce qu'elle mettait en toutes choses : elle tenait tous les yeux en éveih On ne voyait

U6 NINON DE LKNCLOS

qu^elle: on applaudissait à la distinction et à la souplesse de ses mouvements.

Madame de Montbazon était pourpre de colère. La comtesse riait de rage. Quant à madame de Chevreuse^ elle s^amusait à briser son éventail sur la bedaine de d'Émery.

— Les dames devraient toujours viser au cœur^ lui dit^l galamment.

— C'est aussi ce que je fais, répliqua-t-elle.

— Vous touchez un peu bas.

—, Poui^quoi Iç portez- vous là ?

Le cynique Coulon, qui suivait ce jeu de scène, jeta dans Toreille de Campion une plaisanterie qui fit rougir le maréchal-de-bataille . '

— Vous êtes toujours sans égale, ma divine, dit Bois- Robert, saluant Ninon après la danse.

— Avez-vous fini d'user ma robe, Tabbé 1

— Que me chantez*vous là ?

— Le bruit court que votre chasuble est faite d'une de mes robes.

— Mes confrères me l'auraient vite volée !

— Cela ne m'étonnerait point , dit d'Hectot intervenant, car j'ai vu l'autre fois, aux Mathurins, saint Nicolas convoiter l'habillement de saint Joseph , qui n'était pourtant qu'une houppelande du chancelier Séguier.

— J'y étais, fit Bois-Robert.

— Par quel hasard ? demanda Ninon.

— Je passais devant... il faisait chaud, quoique ce fut

en mars^ et je suis entré pour prendre le frais. Je n'avais pas fait fausse route... car Cérisy prêchait^ et peu de personnesMvaient l'indiscrétion de Técouter. C'était la Saint- Joseph. On avait aussi jugé à propos de mettre à la Vierge une cravate de madame d'Aiguillon.

L'orchestre termina cette conversation à bâtons roni-: ' pus^ et une nouvelle contredanse commença.

Ninon^ priée par Sévigné^ se trouva placée en face de Bois-Robert^ qui gambadait follement avec madame de Tore.

Jeune^ de belle taille et d'agréable physionomie^ Sevigne possédait ce genre d'esprit dont la légèreté est le seul mérite^ qui se pose sur tout et ne s'arrête à rien . Son cœur était de même nature. Le volage marquis délaissait la plus aimable et la plus spirituelle d'entre toutes les femmes^ pour courir sus à la beauté qui passait, fût-elle déjà fanée par Tusage, comme la fameuse madame de Gondran. Il estimait la marquise sans l'aimer^ et la marquise l'aimait sans l'estimer. *

— Quel homme pour cette femme ! s'écriait Ménage en la dévorant de ses yeux de pédant calciné.

C'était la première fois que Sévigné rencontrait Ninon. Il s'en montrait vivement épris.

— Aïe! fitd'Elbène.

— Qu'est-ce? demanda Charleval.

— Vous n'avez rien senti ?

— Non.

— Et vous, la Mesnardière ?

UH NINON DR LRKCLOS

— Mt>i, Don phjs,

— C'eStfort, et voas, Brancas?

— Ne cherchez pas plus loin, c'est moi : hi comtesse a eu la fantaisie de me parfumer d'essence de violette...

— Il s'agit bien d'essence rie violette ! Est-ce que j'aurais pouâsé un cri de douleur 1

— Qu'y a-t-il donc ? dit Charleval inquiet.

— Il y a que Sévigné nous marche sur les pieds depuis une demi-heure...

— Laissez-le faire, repartit d'Émery survenant.

— Vous n'y êtes pas intéressé, vous.

-^ Autant que vous, monsieur le chambellan.

-» En vérité ! s'écria la Mesnardière d'un air goguenard.

— Expliquez-vous, dit Charleval.

— Expliquez-vous, répéta Brancas.

■ — C'est bien simple : Ninon m'a autorisé à me mettre avec vous sur les rangs.

— * Prenez la queue, ajouta d'Elbène.

— C'est ce qu'elle m'a dit et c'est ce que je fais.

— Ah ! ah ! ah ! interrompit Bois-Robert, en riant aux éclats, voilà les Frondeuses qui ont enlevé les Frondeurs.

— Bon voyage ! fit gaiement Ninon.

Mesdames de Chevreuse, de Montbazon et de Fiesque

— Non pas, elle se retire en laissant de In garnison dans la place. Je reste avec Sévigné.

— Vous restez seul sous les armes, car le iDarquis est Tait prisonnier.

— Bah ! les prisonniers de Ninon recouvrent vite leur liberté.

— Vous avez été pronaptement relâché, vous ?

— Moi? je n'ai jamais porté de chaînes... J'ai toujcfurs été l'ami de Ninon, rien de moins... .

— Rien de moins ? fit d'Ëmery intrigué.

— Tous ses amants n'aspirent-ils pas à devenir ses amis* c'est donc plus. Hais vous me paraissez quelque peu curieux, monsieur le surintendant ?

— Oui, je le suis assez.

— Vous tiendriez alors à savoir ce que la duchesse de Chevreuse disait de vous en sortant?

— Sans doute.

— Prenez garde !

— Je m'attends à tout d'une fenune galante qui touche à la cinquantaine et en est réduite à un seul... coadjuteur. Que disait-elle ?

— « D'Émery, c'est la duchesse qui parle, ne pouira pas se plaindre de la fortune, car il aura la chance d'être pendu une seconde fois. »

— Que me fait le poteau, puisque j'en reviens?

1.0 combat avait fini, faute de combattants. On ne danswt plus, on jasait, divisé par petits cercles. Sévigné essayait de rivaliser de verve avec Ninon.

Gilles Boileau^ pris de nouveau entre les deux marquises^ servait encore de pâture aux moqueries des maris qu'il était censé berner. Il ne manquait pourtant pas d'esprit et le prouvait à l'occasion. Rencontrant un jour Neufgermain, le poète le plus crotté du royaume, celui-ci voulut éviter les brocards qui menaçaient de pleuvoir sur son chapeau défoncé :

— Mon chapelier m^a trompé, dit-il.

— Mais il y a deux ans qu'il vous a trompé, repartit Boileau.

L'abbé jouait avec madame de Tore une scène qu(î Molière, sans l'avoir entendue, devait, vingt-quatre ans plus tard, introduire dans le Malade imaginaire. La présidente s'était mise à pleurer sur le président et sa misérable destinée :

— Eh ! madame, s'écria Bois-Robert, à quoi bon cette comédie? Ce qui me fâche, c'est que, cet homme déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien ; au moins c'est l'avis de monsieur Champion.

— Je ne crois pas, répondit-elle vivement, qu'il en sache plus long que monsieur Pucelle qui est de l'opinion contraire.

— Ah 1 voilà parlé comme il faut; vous ne jouez plus la comédie à cette heure.

— L'abbé Mondori s'imagine toujours être au théâtre, dit madame de Tore en riant et agaçant de la main Rambouillet qui arrivait sur le tard, comme un homme du bel air.

Ce Rambouillet était le fils d'un financier du même nona^ qui habitait le faubourg Saint-Antoine et que Ton a souvent confondu avec le marquis de la rue Saint- Thomas du Louvre^ quoiqu^l n'y eût entre eux aucun lien de parenté.

Le retardataire propageait cette méprise le plus qu'il pouvait. Il copiait les façons des gentilshommes et s'agitait en tous sens.

Madame de Tore prenait plaisir à le voir se tortiller ainsi :

— Allons, monsieur, dit-elle, avancez, avancez : nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez point peur de vous tuer du premier coup.

A minuit sonnant, une cloison tout entière disparut, découvrant une magnifique salle à manger où fumait un vrai souper de surintendant.

Chacun de s'émerveiller et d'aiguiser ses dents.

— Oh ! oh ! s'écria Bois-Robert, c'est maintenant,

ma chère présidente, que je me crois tout à fait à mon église de l'Hôtel de Bourgogne. Quel changement à vue !

— Il ne manque qu'une chose, dit madame de Tore, c'est un souper de carton. Désirez-vous un nouveau changement à vue ?

— Merci.

On se rangea autour de la table et l'on fit honneur au repas qui ne se composait que de mets inédits, et qui,

I>e CoBTeat de Iiaipir-

La reine du Palais-Royal en élait venue, dans son désert, au point de porter envie à' la reine de la rue des Tournelles, qui trflnait sans conteste au milieu d'une cour nombreuse et dévouée. Quelle chute pour l'orgueilleuse Anne d'Autriche ! Celte envie, ou plutôt cette haine, était encore attisée par toutes ces grandes dames dont lés amants étaient devenus les adorateurs de Ninon. Elles avaient juré sa perte et demandaient, au nom des bonnes mœurs publiquement outragées, qu'on l'enfermôt aux Madelonnettes.. Ce couvent, situé me. Fontaine-du-Teniple, était une maison de détention consacrée aux « filles repenties. » La régente, on le pense bien, ne se fit pas prier pour donner son acquiescement. Mais le conseiller d'État Bautru éleva une^objection :

— Ninon, dit-il, n'est ni fille ni repentie.

— Je lui permets, repartit Anne d'Autriche, en considération de sa pieuse mère, morte si saintement, de choisir elle-même le couvent qui lui plaira.

Dn exempt, Guitaut, fut chargé de transnnettre à Ninon les ordres de la reine.

Elle songeait à Sévigné.

L'exempt accomplit sa mission avec une grande politesse, contrairement aux habitudes des gens de cette gort«. Ninon eût commandé le respect au soudard le plus

— Ah ! ah ! ah ! lit-elle en sortant de son rêve par un éclat de rire, vous direz à la reine que je choisis les Grands-Cordeliers.

L'exempt rapporta fidèlement la réponse, quelque gaillarde qu'elle lui parût.

— Fi! la vilaine, s'écria Anne d'Autriche se mordant les lèvres pour garder son sérieux.

Elle était loin de s'attendre à un pareil choix.

Deux jours après, Ninon s'était retirée à I^ny dans un couvent de Bénédictines, fondé en 1641 par Charlotte te Bret, professe de Farmoutier et ex-prieure du monastère de Saint-Thomas de Laval, situé dans le diocèse de Sens, près de Montereau.

La petite ville de Lagny s'élève sur la rive gauche de la Marne, entre deux coteaux plantés de vignes. Cette ancienne cité de l'Ile-de-France était renommée au moyen âge pour l'étendue de son commerce, pour ses foires et ses marchés. Hais elle a subi bien des épreuves : jetée à quelques lieues de Paris, comme une sentinelle avancée, elle recevait toujdurs les premiers coups. Elle fiit brûlée plusieurs fois pendant la guerre de cent ans et rasée en

KT SA cour.. 155

1348 par les Anglais. Jean^ duc de Bourgogne^ s'y établit en 1415: il ne devait y séjourner que quelques jours. Au bout de deux mois et 'demi, les Parisiens, las de l'attendre, le baptisèrent Jean deLagny qui na hâte. Lui, pour se venger du sobriquet, abandonna Lagny à ses soldats qui, tout à la fois ivres devin et de sang, portèrent d'une extrémité de la ville à Tautre le pillage, Tincendie et le vidl. Elle passa en 1418 au pouvoir des Armagnacs. Mais le coup qui lui fut le plus sensible partit de la inain du comte de Lorges, chargé, sous François I", d'étouffer la révolte des habitants. Le comte, après une longue résistance, parvint à s'emparer de Lagny, et, le soir même de sonentrëe, invita les femmes des vaincus à une grande fête. L'invitation était un ordre : il fallut s'y rendre ; et, tandis qu'au milieu de la nuit on égorgeait au dehors tous les hommes valides, les soldats, restés dans le bal, s'occupaient à repeupler la ville... Il y a plus de trois siècles que ce viol organisé a été consommé, et pourtant il est encore aujourd^'hui, pour les habitants, un vivant et cuisant souvenir. Malheur auK mauvais plaisants qui, pour faire allusion au comte de Lorges, demandent: « Combien vaut l'orge ?» On les empoigne, et, quelle que soit la saison, on les plonge dans un bassin, pour leur a apprendre à se taire, » comme disait une inscription disparue.

Toute la cour de Ninon, instruite du lieu de sa retraite, qui cette fois n'avait pas été cachée, eut bientôt pris la route de Lagny. Elle s'installa dans l'auberge de TÉpée-

Royale et y complota^ au déboîter^ la délivrance de la recluse.

— Il taut mettre le feu au couvent, dit Sévigné, et profiter du tumulte pour enlever Ninon.

Et tout le monde d'applaudir^ excepté Brancas et Bois-Robert.

— Vous êtes de grands enfants, répliqua Tabbé, en haussant les épaules. Le bel expédient ! Allumer on inceixdie et se jeter dedans ! merci !

— Vous refusez donc, mon cher, dit d'Elbèue, de vous habituer d'avance aux flammes éternelles ?

— C'est votre affaire à vous, et non la mienne ; car Satan ne brûle pas ses amis.

— Mais enfin que proposez-vous? demanda Charleval.

— Un moyen bien simple et d'une exécution très-facile. Le caractère dont je suis revêtu m'ouvrira les portes toutes grandes, et je me fais fort de ne pas sortir sans Ninon.

— Excellent moyen ! s'écria Brancas, car, de cette façon, Ninon sera délivrée et la religion respectée.

On rit beaucoup de la naïveté du comte . Quant à l'abbé, il fut mis en demeure de remplir l'engagement qu'il venait de prendre.

Bois-Robert n'était pas homme à reculer. Il se composa un maintien des plus graves et gagna le couvent, suivi d'un petit laquais qui portait son bréviaire.

Cette maison était d'ailleurs d'un abord facile. Desti-

nées à l'instruction des filles^ les Bénédictines ne gardaient leur cellule que durant le temps du noviciat; et encore était-on Hbre, à cette époque-là, de communiquer avec elles. Ninon pouvait dope recevoir les visites de ses amis; mais nul ne s'était présenté jusqu'alors. Ils désiraient tous la revoir^ mais dehors et non dedans.

Bois-Robert leva le marteau qui, retombant avec fracas, fit gémir profondément Tépaisse et solide porte du couvent : elle s'ouvrit aussitôt et une sœur converse s-offrii à Tabbé qui demanda à parler à la supérieure. On le mena au parloir et Charlotte le Bret parut au bout de quelques minutes.

C'était une femme longue et sèche.

— Yous avez, il y a peu de temps, madame, dit Bois- Robert, donné asile à une grande pécheresse amenée ici par le repentir. En étes-vous contente ?

— Hélas! mon père, je crains bien que les tentations du monde n'aient encore trop de prise sur son esprit.

— Je suis chargé par la reine, qui l'honore de son intérêt, de scruter ses plus secrètes pensées et de la raffermir, si elle chancelle, dans la pieuse résolution qui l'a déterminée à venir se réfugier auprès de vous. Je désirerais aller la surprendre dans sa cellule, si la règle ne s'y oppose pas.

La supérieure frappa un timbre, et une religieuse se présenta.

— Sœur Perpétue, conduisez ce bon père dans la cellule de sœur Madeleine»

— Le nom n'est pas mal appliqué^ pensa Bois-Robert. Il salua profondément la supérieure, et, guidée par

sœur Perpétue, enfila un de ces cloîtres immenses qui glacent et attristent Tâme.

Le petit laquais suivait toujours. Il avait son laissez-passer sous le bras.

La sœur s'arrêta et, choisissant une clef au milieu du lourd trousseau qui pendait à sa ceinture, la fit grincer dans une serrure rouillée. La porte massive et gonflée par Fhumidité roula lentement sur ses gonds, et découvrit une manière de cachot éclairé par en haut et meublé d'un lit rebondi comme une planche, d'une tatble et d'une chaise boiteuses.

Ninon tenait à la main son Montaigney introduit par contrebande.

— Que le Seigneur soit avec vous I dit Bois-Robert en entrant. ^

— Au diable l'importun ! répondit Ninon qui ne reconnaissait pas l^abbé.

— Têtebleu ! ma divine, vous n^y allez pas de langue morte ! Heureusement que sœur Perpétue s^est éclipsée I

— Bois-Robert !

— Lui-même.

— Je vous prenais pour un prêtre.

— L'habit fait souvent le moine.

-^ Que venez-vous chercher ici ? Je croyais être tranquille en m'enterrant dans ce caveau et Ton ne cesse de me troubler dans mes... méditations.

I ET SA cour.. 169

— Je viens vous raffermir dans les projets édifiants que vous avez formés.

— Pasquin !

— T ma sœur, Tépreuve est courte, et pourtant vous avez déjà dû remarquer que le vrai bonheur ne se trouve que dans la solitude des monastères !

— Allons^ maître Turlupin, laissons ces babioles et causons sérieusement. Que me voulez-vous?

— Vous eplever !

— Vraiment? Ah ! ah ! ah !

— Cela vous fait rire !

— Qui ne rirait pas? Ninon enlevée par Bois-Robert.

— Peuh! un caprice!

— Vous voudriez vous réhabiliter, mon cher ; mais c'est chose impossible : on vous connaît trop !

— Me réhabiliter? Je n'y songe guère. La preuve, c'est que je ne prétends vous emmener que sous les vêtements de mon petit laquais.

— Où donc est-il?

— Babylas! appela Tabbé.

Babylas entra.

— Déshabille-toi, dit Bois-Robert.

— Un moment! s^écria Ninon. Il faut d'abord que je consente au ravissement.

— J'espère que vous ne me ferez pas manquer à ma parole : j'ai promis à tous nos amis^ qui vous attendent à l'Épée-Royale, de n'y pas revenir sans vous...

— Ah ! ils m'ont suivie dans l'exil : voilà de bons et

fidèles chevaliers. Vous les remercierez, je vous prie, en mon nom.

— Vous les remercierez vous-même...

— Mais vous savez bien, Tabbé, que mon exil est forcé ?

— Bah ! la Fronde commence à absorber toute l'attention...

— Vous disiez donc que les « oiseaux des Tournelles, » comme les a nommés Charleval, se sont abattus sur Lagny?

Toute la bande est à TÉpée-Royale. J'y ai même renmrqué deux nouveaux visages.

— Comment les appelez-vous ?

— Vassé... •

— Vassé?... ah î oui, Tami du marquis de Sévigné. Et l'autre ?

— L'autre, c'est Sévigné, parbleu !

— Eh bien! que fait donc ce fainéant de Babylas?

— Enfin! je l'emporte... ou plutôt Sévigné l'emporte. Mais je mets tout amour-propre de côté; et toi, petit, mets bas ton justaucorps.

Babylas, immobile et la bouche béante, s'imaginait avoir mal entendu.

— Voyons, repartit Bois-Robert, dépêchons : tu comprendras tout à l'heure.

Babylas alla se blottir au fond de îa cellule ets'exécuta, non sans chercher dans sa tête une explication qu'il ne put trouver.

— Maintenant, à votre tour, Ninon, dit Bois-Robert, enveloppant Babylas dans son manteau et Tentrainant près de la porte, restée entre-t)âillée. Faites votre toilette sans crainte... Je vais guetter sœur Perpétue.

Ninon défit sa robe noire et son voile blanc, puis entra dans les vêtements de Bàbylas, comme s'ils eussent été faits pour elle. Les cheveux seuls essayaient de se rebeller contre cette transformation, mais il fallut céder et s'enrouler sous le chapeau.

— Allons, dit-elle, le tour est joué. Passez-moi le petit bonhomme, que j'en fasse une novice.

— Oh ! s'écria Batylas presque aussi stupéfait que Sosie rencontrant Sosie.

— Vive Dieu! dit Bois-Robert, Babylas lui-même y est pris tout le premier. Cela va à merveille.

— Ah! je comprends, ajouta le famulus de Tabbé : vous voulez me mettre en cage... mais m'y laisserez- vous longtemps?

— Ne crains rien, mon enfant, repartit Ninon, en l'embéguinant : tu n'auras demain matin qu'à te débarrasser de cette coiffe et l'on se hâtera de te rendre ta liberté.

— Le petit gredin ! s'écria Bois-Robert : il vous a làdessous une figure de nonnain à tenter saint Dominique l'encuirassé !

— Chut! fit Ninon, j'entends venir quelqu'un...

— Sans doute sœur Perpétue. Rappelle-toi, Babylas, que tu es changé en sœur Madeleine, et vous, Ninon,

prenez mon bréviaire et suivez-moi avec Tair béat qui convient au laquais d'un abbé.

La religieuse attendait (|Ucrètement sur le seuil.

-^ Que le Saint-Esprit soit avec vous ! dit Çois-Robert en sortant et en guise d'adieu.

Sœur Perpétue donna un tour de clef et Ton se remit en route.

La supérieure était restée dans le parloir.

— Eh bien ! mon père, demanda4-elle, êtes-vous satisfait vous-même de sœur Madeleine ?

— Oui, madame : J'espère qu'elle finira par.se dégager de toute pensée mondaine et par entrer en religion.

— Dieu le veuille ! elle a de lourds péchés à expier et ne peut se purifier que par dé grands sacrifices.

— Le Seigneur lui donnera le courage de les accomplir, comme il lui a inspiré le regret de ses fautes, ajouta Bois-Robert en s'inclinant.

— Ainsi soit-îl ! repartit la supérieure, en faisant une profonde révérence.

Le carrosse de Vassé stationnait à la porte du couvents LaMesnardière était placé sur le strapontin où il étincelait avec ses bas couleur de feu. Sévigné et le chevalier occupaient l'intérieur.

— L'abbé a perdu son pari, dit Sévigné.

— Allons, Ninon, riposta Bois-Robert, en Taidant à monter dans la voiture^ prouvez à ces messieurs que j'ai tenu ma parole.

— Corbleul marquis, fit Vassé, j'avais plus de con-

ET SA CODR. 168

fiance que toi dans Tabbé. Je me doutais ,du tour.

— Réparation d'honneur! s'écria 3é vigne, c'est nous qui avons perdu... mais perdre ainsi c'est gagner.

— Vous répondrez de mon âme devant Dieu, dit Ninon en souriant, car vous avez déchiré le voile que j'allais prendre.

— Bois-Robert nous donnera l'absolution, dit Vassé, et notre responsabilité sera couverte.

— D'ailleurs, ajouta Sévigné, le voile n'a pas été inventé pour vous : on ne doit cacher que ce qui blesse les yeux...

— Voilà une thèse qui sent le fagot, dit Bois-Robert. Je ne puis entendre de telles énoripités.

Il prit son bréviaire et se mit à marmotter entre ses dents.

Vassé et l'abbé tournaient le dos aux chevaux ; Ninon était assise à la droite de Sévigné. Le premier donna le mot d'ordre au cocher et le carrosse roula.

— Pourquoi donc Ninon ne vient-elle point? demanda la Mesnardière en se baissant.

— Hélas ! riposta Vassé, la dévotion lui a dérangé le cerveau.

— La dévotion est une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser. Est-ce que le mal est sans remède? Je vais descendre près de vous, vous me mettrez au courant. Le laquais de YàS^hé prendra ma place. Cela jure de le voir dedans, quand je suis dehorst

— Vous savez bien, mon cher, que Bois-Robert ne

164 NINON DE LKNCLOS

peut pas se séparer de son laquais. Restez là-haut^ croyez-moi : vos jambes de feu y produisent le meilleur effet.

— Hum ! murmura la Mesnadière, je ne tenais à plaire qu'à Ninon.

On était arrivé devant TÉpée-Royale, et la voiture continuait son chemin.

Les fenêtres de Tauberge étaient bourrées de têtes qui toutes semblaient dire :

— Sœur Anne, ne vbis-tu rien venir?

Tous les yeux s'allumèrent d'étonnement quand le carrosse passai outre.

— Où donc allons-nous ? demanda la Mesnardière aussi ébahi que les hôtes de TÉpée-Rôyale.

— Nous allons au diable ! répondit Vassé.

— Hé! hé! criait Charleval, courant tout essoufflé derrière la voiture, qu'il parvint à atteindre au moment où, gravissant un monticule, elle ralentissait sa course.

La Mesnardière s'était retourné.

— Eh bien ! que devient Ninon? fit le poète.

— Elle a dit adieu au monde ; on le prétend du moms.

— C'est impossible !

— Je suis de votre avis.

— Mais^ pourquoi donc vous sauvez- vous ainsi?

— Je ne me sauve pas : on m'emporte...

La rapidité de la course du véhicule n'a pas permis k Charleval d'entendre ce^ derniers mots qui d'aHleurs étaient loin de contenir un éclaircissement.

ET SA COIÎR. 105

Le poêle s'en revint, tout consterné/à TÉpée-Royale.

— Pourquoi donc s'enfuient-ils comme si on les poursuivait? demanda d'Ëlbène, en faction à la porte de Tauberge.

— Bois-Robert aura échoué dans son expédition...

— Et il disparaît pour cacher la honte de son échec?. .. Mais les autres?... Ah ! j'y pense... oui, c'est cela... Vassé avait invité Sévigné à dîner : il aura mis de la partie Bois- Roberl et la Hesnardière. Voilà la chose expliquée. Et Bois-Robert a sans doute enivré le cocher pour le faire ainsi aller ventre à terre.

— Très-bien ! l'abbé bat en retraite comme un vaincu. C'est dans son rôle. Mais Sévigné qui voulait brûler le couvent...

— Brûler le couvent ? Pas de bêtises ! s'il vous plaît, j'en vis du couvent, moi, s'écria un gros gars traversant d'Elbène et Charleval d'un pas mal assuré.

La large figure de Tinterrupteur était recouverte d'une épaisse couche de lie de vin, qui accusait une opinion bachique très-avancée.

— Que veut ce lourdaud ? murmura Charleval.

— Du calme, cher poète , repartit d'Elbène à voix basse, ce lourdaud est peut-être un envoyé du ciel.

Il ajouta, en élevant la voix :

— Ne vous fâchez pas, mon brave homme ; nous ne voulons rien brûler... pas même vous brûler la politesse. Bien loin de là... Pourrait-on vous offrir un doigt de vin ?

— Toujours! voilà qui est parler en ami. Vous êtes

IftO NINON DK LENCLOS ET SA CmJU.

donc un ami? C'est drôle ^ je ne vous remets pas.

— Ni moi non plus ; ça n'empêche pas Tamitié.

— C'est juste. Mais ne parliez-vous pas d^un doigt de vin?

~ Ciertainement. Entrons.

— Entrons.

L'homme à la figure lie de vin se précipita dans rhôtel avec Tentrain d'un soldat lancé au pas de charge, mais non avec la même sûreté de jambes. D'Elbène le suivit^ tout en glissant ces quelques mots dans l'oreille de Charleval :

— Allez rejoindre ces messieurs et dites-leur de faire préparer un souper splendide. Voici la nuit qui vient... Dans moins de trois heures, les ténèbres aidant, je rentrerai à l'Epée-Royale ep compagnie de Ninon.

— Hum ! comme Bois-Robert.

— Vous raillerez après, s'il y a lieu. Mais faites toujours ce que je vous demande.

— Eh bien ! c'est entendu... Bonne chance î

Et le poëte de gravir, en branlant la tête, l'escalier qui menait au premier étage, tandis que le chambellan rejoignait son invité qui, accoudé sur la table, prenait langue avec l'hôtesse, une matrone des plus charnues et des plus promptes à la riposte.

Son Impertiiieiiée le ekéTatter de Vassé.

Onze heures sonnaient lorsque le carrosse de Yassé entrait dans Saint-CIoud^ car c'était là le but de cette course à bride abattue. îl s'arrêta devant une gi'ille dont les extrémités se terminaient en feuilles d^acanthe dorées. Cette grille fermait une splendide maison de campagne^ située sur le bord de la Seine^ à l'endroit où se tient aujourd'hui l'hôtel de la Tète noire.

Un peu plus loin était ouvert un cabaret fameux, une manière de temple d'Isis, où les grands seigneurs venaient en foule, attirés par les mystères de la bonne déesse* La prêtresse du lieu était la Du Ryer, cette pauvre femme qui avait recueilli, sur Téchafaud, la tête du vaillant maréchal de Saint-Preuil, son amant> exécuté à Amiens, le 9 novembre 1641, pour avoir bâtonné le neveu de la Meiileraie^ La galante madame de Champré était la plus pieuse d'entre toutes ses ouailles : elle ne quittait pas le temple.

La Du Ryer recevait aussi des prélats d^humeur ba-

dine^ au premier rang desquels il faut placer l'archevêque de Reims^ Léonor d'Estampes Valençay, qui, dit-on, payait ses innombrables créanciers en tours de sac et de corde, et qui devait laisser un souvenir à la trop confiante cabaretière. C'était au sortir d'une assemblée du clergé : il était venu dîner à Saint-Cioud avec plusieurs de ses collègues. Le repas terminé, chacun remit sa part d'écot à d'Estampes Valençay qui se chargeait de toutrégler et dit, en sortant, à la Du Ryer :

— Je vous donnerai l'argent plus tard ; je n'en ai pas sur moi.

Il se posait en amphitryon pris au dépourvu.

On ne le revit plus h Saiut-CJoud, Le digne archevêque avait trop de grosses dettes pour se rappeler cette vétille. Son bien s'écoulait en bonnes œuvres : d'aucuns prétendent que ses pauvres n'étaient autres que des vierges folles qui avaient mission de le réjouir. Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les prouesses que l'on prête à Léonor d'Estampes Valençay. Hàtons-nous d'ajouter que nous croyons qu'il a été horriblement calomnié. Mais qu'il se console en songeant aux outrages dont on a souillé à plaisir la mémoire du saint-père qui a nom Alexandre VI.

Le cabaret de la Du Ryer était avoisiné par la maison de Gondi qui avait passé dans les mains du contrôleur général Hervard et que Mazai in devait escamoter pour le compte du roi. C'est sur les ruines de cette magnifique demeure qu'a été élevé en grande partie le château

de Saint- Cloud. Un vaste jardin en dépendait^ tout paré de statues de marbre et dont les eaux jaillissantes faisaient retentir de nombreux instruments. La tentation de Louis XIV fut éveillée. Mazarin alla trouver Hervard.

— Cela doit vous coûter au moins douze cent mille livres ? dit-il à brûle-pourpoint.

— Monseigneur fait trop d'honneur à mes faibles moyens, repartit vivement le contrôleur général qui ne tenait pas à mettre le ministre dans le secret de son immense fortune.

— Vous avez bien enfoui là deux cent mille écus ?

— Une telle dépense excéderait mes forces.

— Allons, je vois qu'il faut descendre à cent mille écus.

— Je n*ai plus d'objection à faire, monseigneur. Hervard ne pouvait se déprécier indéfiniment.

Le lendemain il reçut de Mazarin trois cent mille livres, avec une lettre qui lui annonçait que le roi désirait acquérir Tancienne maison de Gondi pour le duc d'Orléans. Un notaire accompagnait cet envoi : le contrat étant prêt, il fallut signer. Le tour du cardinal était joué : le voleur était volé.

Maintenant que nous avons donné un rapide crayon du Saint-Cloud d'alors, rejoignons Vassé et ses convives.

Ils sont en train de se livrer aux fureurs de leur appétit. On n'entend que le bruit des dents aiguisées par le grand air. Ventre affamé n'a pas plus de langue que d'oreilles«

170 NfNC» DE LE.NCLOS

Le premier service terminé, la Mesnaiilière rompit le silence par une joyeuse exclamation :

— Niaon ! s'écria-t-il, en dévorant des yeux le voisiii de Sévigné, dont les longs cheveux déroulés démentaient le costume.

— La Mesnardière \ dit-elle, eu émulant une semblable stupéfaction. Vous ici, quand Brancas, Charleval et d'EItbène sont restés là-bas ?

— Gardez-vous de malmener ce pauvre bomme, dit Vassé,que l'on appelait fort justement Son ImperUnence,

moi seul suis coupable de cette séparation Il s'était

mis pour vous en frais de bas llaraboyanlSj je l'ai enlevé pour que vous puissiez apprécier une telle marque d'amour.

— Le cas est nouveau, ajouta Sévigné : cbez lui ce n'est pas le cœur, ce sont les jambes qui brûlent...

— Qu'importe, pourvu que le feu soit quelque part î riposta la Mesnardière avec une intention railleuse.

Les plaisanteries continuèrent leur train jusqu'à la fin du souper. A une heure, chacun prit le chemin de la chambre qui lui était destinée.

Sévigné, Vassé et la Mesnardière passèrent la nuit dans les bras de Ninon, — en rêve, bien entendu.

Bois-Robert fit bande à pwt : il songea au malheu* l'eux Babylas.

Ninon rêva au marquis.

Le lendemain, tout le monde fut sur pied de bonne

ET SA cour,. 171

Vassé aborda le premier Ninon qui se promenait dans le jardin. Il se mit à roucouler.

— Pas si près... mon cher, lui dit-elle, vous avez Thaleine..... chaude, le matin.

— Toujours, répondit-il, et je ne m'en tourmente pas.

— Je comprends : vous laissez ce soin à vos amis. Les autres survenaient.

— Ah ! ah ! fit Bois-Robert, en s'adressant è Sévigné, voilà le chevalier qui prend les devants.

— Vous n'avez pks la mémoire du cœur, Tabbé, repartit Sévigné, vous riez quand votre fidèle Babylas se morfond là-bas dans sa cellule.

— Mordez plus fort, marquis : j'ai^la peau dure.

La Mesnardière ne quittait pas de Toeil ses fameux bas rouges.

— Arrivez donc ! messieurs, s'écria Ninon en éloignant du bras le trop entreprenant chevalier. Monsieur de Vassé oublie ses devoirs d'hôte : chargez-vous de les lui rappeler.

— Je m'en charge, dit Sévigné. Mais ne vous êtes-vous pas mise vous-même quelque peu dans votre tort?

— Comment cela ?

— En vous levant si matin. Vous vous êtes exposée à ne rencontrer que Vassé qui d'ordinaire est debout aussitôt que le soleil

— Et qui, comme le soleil, continua Ninon^ cherche à incendier tout ce qui tombe sous ses rayons.

— Vous avez bien fait, mademoiselle, reprit Vassé, de

secourfircet infortuné Sévigné qui allait s'empêtrer dans son phoébus.

— Eh ! mais, j'y pense, dit Bois-Robert intervenant, qu'est devenue, chevalier, la présidente Lescalopiér jetée au couvent pour l'amour de vous, de Montferville et compagnie ?

Et il entonna un couplet de la chanson dont d'Elbène a donné plus haut deux échantillons :

En ce moment a passé

Son Vassé, Criant comme un insensé :

Au secours, voisins, voisines, On la four..., on la fourre aux Feuillanlines.

— Tire-toi de ce mauvais pas, Vassé, dit le marquis.

— Il vaut bien mieux, ajouta Ninon, tirer la présidente des Feuillantines.

— C'est ce que je ferai aujourd'hui même, car sa mère a fait casser par le parlement l'arrêt du conseil. Vous voyez que je suis meilleur prince qu'on ne croit: je prends vos plaisanteries du bon côté. Il va sans dire que c'est à l'abbé et au marquis que je m'adresse.

— Est-ce qiie Votre Impertinence aurait l'intention d'abdiquer? demanda Sévigné avec une gravité d'emprunt.

— Oui, mon cher, et en ta faveur encore. Qui pourrait me remplacer plus avantageusement ?

— Allons, messieurs, dit Ninon, trêve de politesses !

Page 1