‹ Ninon de Lenolos et sa courChapitre 4 sur 4 · II »— • - · texte numérisé non relu

II »— • -

Monsieur de Vassé veut se rendre aux Feuillantines, et moi, à mon hôtel où j'ai hâte de me réinstaller; mettonsnous en route.

— Déjeunons d'abord, repartit le chevalier.

— Déjeunons, mais rapidement.

Vassé appela du geste un laquais et lui ordonna de faire servir à Tinstant même ; puis, offrant son bras h Ninon, il la conduisit à la salle à manger.

La Mesnardière suivait d'un air désolé, sous le feu des quolibets de Bois-Robert et de' Séyigné. Décidément ses bas rouges n'avaient pas de succès.

— On'avez-vous donc, mon cher médecin ? demanda Ninon à son martyr placé à table vis-à-vis d'elle. Vous êtes gai comme un poëte qui cherche une rime.

— Il devrait cependant avoir une mine triomphante, dit Tabbé, pour porter dignement son nouveau prénom, car il a depuis peu troqué Julien contre Jules, en l'honneur de Jules Gésar.

— Je n'ai changé, repartit la Mesnardière, que poui n'avoir rien de commun avec Julien l'Apostat.

— Il est plus grand que l'autre, dit Ninon.

— Est-ce l'avis de l'abbé ? fit le chevalier.

— Mon avis est qu'ils se valent, puisqu'ils sont morts tous deux. Faut-il, du reste, vous l'avouer? J'estime, moi, comme infiniment supérieur à un grand homme enterré, un chapon défunt... quand il est cuit à point.. Je laisse le culte des héros aux païens.

— Et qu'est-ce que vous gardez, monsieur l'aumô-

nier de rhôtel de Bourgogne? demanda Ninon, tout en lui passant un plat où gisait, mis en pièces, un chapon du Maine d'un arôme délicieux.

— Je garde cette aile gauche qui semble prête à

voler vers moi, riposta Bois-Robert avec un sourire.

— Trivelin ! fit Ninon.

— T Vous déshonorez le petit collet, s'écria la Mesnardière éclatant.

— C'est vous, mon bon, qui le salissez... vous abusez du voisinage pour m'éclabDusser de graisse.

— Chevalier, dit Sévigné^ je te conseille fort, au départ de Bois-Robert, de faire laver ta maison à l'eau bénite. C'est, Dieu me damne ! messire Satanas en persq^nne...

— Il s'en lave peut-être les mains, l'athée ! repartit Vassé,

Ninon se leva et donna le signal de la retraite.

La Mesnardière, aiguillonné par la jalousie, se précipita pour lui présenter son bras, mais il avait été devancé par Sévigné.

Il recula en grommelant.

Vassé avait commandé d'atteler deux voitures. Ninon et le marquis montèrent dans l'une d'elles; la Mesnardière voulait les suivre, mais il fallut qu'il se décidât à prendre place dans l'autre avec le chevalier et l'abbé.

Le chevalier cédait le pas à Sévigné qui lui avait promis de le faire son héritier... L'abbé l'accompagnait afin '^e lui faciliter l'entrée du couvent.

On partit donc pour toucher deux buts différents, la rue des Tournelles et le recoin de la rue Saint-Jacques appelé de nos jours Impasse des Feuillantines.

Nous allons^ nous, retourner à Lagny.

L'hôtelière de TÉpée-Royale, à la requête de d'Elbène, avait apporté une bouteille ornée de toiles d'araignée et que Tivrogne flairait bruyamment.

— Hum ! fit-elle, en remarquant ce geste, vous en avez déjà gros sur le cœàr, père Mathurin. Tout à Fheure ça va éclater en cris et en chansons. Merci ! mon hôtel n'est pas une taverne. Allez voir chez vous si j'y suis. Vous ne le connaissez pas comme moi, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant du côté de d'Elbène. C'est la meilleure pâte d'homme de Lagny, à jeun ; mais quand il a mis les deux pieds dans la vigne du Seigneur, on ne peut plus en jouir. Il fait un tapage d'enfer.

Le père Mathurin s'était levé et avait saisi la bouteille qu'il pressait contre son sein, comme une mère tient son enfant.

— Pas d'injure ! madame Guillaume,xiit-il en gagnant la porte à reculons; on ne veut pas vous chagriner. C'est pas une femme, mon gentilhomme^ c'est une cloche : elle tinte tout de suite. Et puis, c'est le père Mathurin qu'est censé carillonner... Tinte, ma bonne, tinte; assez de musique comme ça ! Bonsoir!

Et il disparut tout en battant la muraille.

— Ah î ah ! ah î fit rhôtelièro en riant aux larmes, le

17« M.MJN m. LKACmS

vieux drôle feint de prendre la mouohe pour prendre la bouteille et s'en aller la boire tout seul.

D'Elbe ne l'avait suivi.

— Où vous sauvez-vous donc, mon brave ? lui dit-ii.

— Ah! vous v'ia?

— Cela vous gêne?

— Vous, m' gêner, quand c'est vous qu' payez du vin aussi respectable? Je n'méril'raispasd'inettre le nez dans un verre ! Faudrait me m'ner à l'abreuvoir

— Allons, ne nous fàcbons pas, je voulais rire.

— Si vous aimez à rire, venez, nous nous en donnerons à casser les vitres.

— Où me conduisez-vous?

— Chez moi.

— Loin d'ici î

— Tout près, contre 1' couvent. ^

— Fort bien! se ditd'Elbène, cela vaà merveille. H ajouta tout haut :

— En quelle qualité y êtes-vous attaché, car je me rappelle que vous m'avez dit que vous y travailliez...

— En qualité d' jardinier donc, faudra que j' vous montre mon ouvrage demain, quand y fra jour.

— Malheureusement je ne serai plus ici ; nous devons partir de grand malin. Mais, j'y pense, voilà la lune qui se lève : il va faire aussi clair qu'en plein midi. Qui vous empêche de me donner à l'instant même un échantillon de votre savoir-faire ?

— Personne. Nous voici arrivés.

ET SA COUR. m

11 ouvrit la porte d'une sorte de hutte enclavée dans le couvent.

— Suivez-moi, ajou(a-t-il, en poussant une seconde porte qui communiquait au cloître.

Il n'avait pas lâché la bouteille.

— Voilà les cellules des novices. Nous n'en avons qû^une en ce moment... Mws cela ne vous intéresse guère, continuons notre chemin.

— Si nous buvions d'abord un coup ? demanda d'Eibène.

— Bavons un coup, Mais des verres ! il faut que j'aille en chercher.

— Bah ! ne peut-on s'en passer ?

— Alors, tâtez-en le premier.

D'Eibène prit la bouteille, fit sauter le bouchen d'un revers de main et, après avoir avalé une légère gorgée, dit au père Mathurin: *

— A votre tour !

Le jardinier vida consciencieusement le restp, puis s'atfais^a sous ce nouveau fardeau. Il avait ingui^té plus de liquide qu'il n'en pouvait porter. On l'entendit bientôt ronfler, comme une toupie qui pirouette.

— Bonne nuit ! fit d'Elbèoe, et il s'en fut, Ji pas dp loup, grattera plusieurs portes, en appelante demi-voix; Ninon ! Ninon !

— Qui m'appelle ? répondit Babylas en usurpani le timbre d'une femme.

— Un ami qui vient VOUS délivra vo^ dévoué

d'Elbène.

— Dieu soit loué !

— Mais comment ouvrir cette porte ï

— Rien de plus fecile. J'en ai dévissé la serrure avec l'eustache qui me servait pour mes maigres repas.

— Parfait ! sortez donc et sauvons-nous au plus vite, de crainte de surprise.

Babylas parut, tout encapuchonné, et s'en vint trébucher contre le ronfleur.

— Qu'est-ce que cela ? s'écria-t-il, toujours d'une voix féminine.

— Un de vos gardiens que j'ai été obligé d'occire.

— Il râle encore !

— Bequiascnt in pace !

El. ce disant, d'Elbène fit traverser à Babylas la hutte du pèreMathtirin. Ils étaient à peine dehors qu'il lui prenait les deux mains et les couvrait de baisers.

— Quelle imprudence '. dit la fausse novice. Si l'on nous poursuivait ?

— C'est vrai. Hàtons-nous de fuir. Mais ne puis-jc espérer de voir bientôt la fin de mon martyre t

. — Espérez.

D'Elbène,ravi, pressa le pas et, quelques minutes après, il introduisait la religieuse à l'hôtel de l'Épée- Hoyale, dans le salon du premier étage, où attendaient

ET SA cour,. 179

— J'avais promis, s^écria-t-il, de ramener Ninon, la voici.

— Pardon, messieurs, dit la bénédictine avec un sourire inlein de malice et en se décapuchonnant, pourriezvousm'enseigner où a passé mon maître ?

Il n^attendit pas la réponse et s'éclipsa.

— Babylas ! fit d'Ëlbène aburi.

Et tout le monde de rire, moins Gharleval et Brancas.

— Bois-Robert nous a joués, dit tristement le premier.

— n ne portera pas ce méfait en paradis ! ajouta Tautre, sortant violemment de son apathie ordinaire.

— Du calme ! cher comte, dit le duc de Caudale. L'abbé est un grand fourbe : je vous l'accorde. Il n'est donc pas digne de votre colère. Gardez-la pour une meilleure occasion.

— L'occasion est toute trouvée, fit le marquis de Mortemart. Ce n'est pas Bois-Robert, mais bien Sévigné qui nous prive de Ninon.

— Sévigné aura de mes nouvelles ! repartit le comte, mordant à l'hameçon.

— Vous lui donnerez aussi des nôtres, ajouta Saint- Evremont avec un sourire, car Ninon nous appartient comme à vous.

— En attendant, dit d'Émery, je serais d'avis que nous fissions honneur à ce souper dont le fumet est, ma foi ! fort appétissant.

C'était ce qu'il y avait de mieux à faire i On se rendit

donc à Tavis du surintendant et Ton expérimenta de bon cœur les talents culinaires de madame Guillaume^ qui sortirent triomphants de Tépreuve.

Cbarleval et Brancas seuls mangeaient d'un air distrait et rêveur : ils semblaient chercher Ninon au fond de leur assiette.

Le souper terminé, les oiijeaux des Tournelles reprirent leur vol vers Paris.

lie ]B»r«HlB de jHéTlcné.

Brancas avait à peine, par un sommeil de quelques Jieures, réparé les fatigues d'une nuit passée à table et en voiture, qu'il sortait de son hôtel et gagnait la rue Vieille-du-Temple, où demeurait Sévigué.

Le marquis notait pas rentré, et la marquise, habituée à cette irrégularité de conduite, s'en était ailée tranquillement avec son oncle, Tabbé de Coulantes, entendre un sermon à Téglise Saint-Paul. Elle s'y rendait habituellement tous les dimanches. Bussy, arrivé depuis un moment, attendait le retour de sa cousine, en mesurant la chambre en long et en large. Il ne comptait pas la patience au nombre de ses rares vertus. Bussy avait a cette époque vingt-six ans. Il était de haute taille et d'heureuse physionomie. Son nez était légèrement arqué, sa bouche fine et ses cheveux blonds et soyeux : le tout éclairé par de grands yeux d'une douceur angélique. Quel masque pour un homme de cette trempe I II avait résisté autrefois aux instances de sou

189 NINON DE LENGLOS

père qui le pressait de s'unira Marie de Rabutin-Chantal^ et depuis qu'elle était la femme de Sévigné^ il avait dirigé contre elle toutes ses batteries. Mais sa cousine était munie d'un bouclier impénétrable : son caractère enjoué et folâtre. Elle répondait aux attaques vives et répétées de Bussy par un feu nourri de spirituelles et joviales saillies. Battu sur tous les points^ Bussy appela à son aide un auxiliaire puissant : la jalousie. Il chercha à la faire naître chez madame de Sévigné et y réussit. 11 s^insinua adroitement dans la confiance du mari pour abuser de ses confidences. Pourtant ses roueries n'avançaient à rien. Sa cousine déplorait les écarts du mar- •quis, et s'en irritait comme d'une injure ; mais elle repoussait les consolations intéressées de Bussy aussi bien que ses galantes entreprises. Le cdmte n'était pas homme à déposer les sucmes. Il continua son œuvre seuterraine, espérant dompter la marquise à force d'iiifidé* lités. Et Sévigné en était singulièrement prodigue : c'étaient tous les jours des bonnes fortunes nouvelles et de nouvelles confidences. Tout à l'heure encore, ren* contrant Bussy, il lui faisait part de sa conquête de la veille, dont il se parait plus que de raison :

— Quelle ravissante femme ! lui dit-il, dès le début. N allez pas croure, ajouta-t-il, que je parle de votre cousine. Cela me couvrirait de honte à vos yeux ! C'est de Ninon qu'il s'agit.

— Tant pis pour vous, riposta Bussy qui, sous la gravité d'un mentor, cachait la joie qu'il ressentait d'un tel

aveu. Je tiens pour certain que^ si elle n'était pas votre femine^ elle serait votre maîtresse.

— Cela poun*ait bien être, repartît Sévigné.

Puis, après quelques menus^ propos, ils se séparèrent. Le marquis se rendit chez le baigneur voisin pour s'y parfumer d'essence, comme il convenait à sa condition de conquérant de ruelles ; quant à Bussy, qui, lors de la rencontre de. Sévigné, cheminait dans la direction de la rue Vieille-du-Temple, il hâta le pas, pressé qu'il était de frapper un grand coup.

Nous l'avons vu piétinant d'impatience dans le salon de madame de Sévigné. ,>

— Onze heures et demie, s'écria-t-il, l'oreille aux aguets, etMarie ne revient pas! Maudit soit le bavard de prédicateur qui la retient avec, ses sornettes sans fin !... Mais voici quelqu'un.

— Bonjour, monsieur Bussy, dit, Brancas montrant un visage tout renfrogné.

— Bonjour, comte ; quel bon vent vous amène en ces ppages ?

Bussy, d'un esprit extrêmement mobile, était tout à coup redevenu souriant : une distraction s'offrait à lui dans la personne de ce distrait.

— C'est un vent d'orage qui m'amène, répliqua Brancas.

— En effet, vous semblez gros de quelque ouragan.

— Il me faut la vie du marquis de Sévigné !

— Oh ! oh !

1«4 NINON DE LKNCLOS

— Dites-moi, je vous prie, où Je puis le rencontrer.

— Ses gens viennent de me dire qu'il était en voyage.

— En voyager? Ah ! oui, cela sîgnifie qu'il n'est pas revenu. Il sera resté près de Ninon !

~ Près de Ninon ? Il a donc pris pied à Thôtel des Toilrnelles ? Mais, j'y songe, est-ce que Ninon ne s'est pas retirée dans un couvent ?

— Ne peut-on sortir d'un couvent? Il l'a enlevée avec l'aide de ce mécréant de Bois-Robert.

— Ah ! très-bien ! et vous auriez voulu remplir vousmême cette mission de preux chevalier ?

— J^aurais voulu qu'il ne volât pas ce qui m'appartient !

— C^est là une question à débattre, caron prétend que Ninon vous a ajourné au premier cheveu gris.

— Ce n'est que trop vrai, dit Brancas se radoucissant.

Sa molle nature était incapable d'un emportement de plus longue durée.

— 11 faut donc, mon cher comte, reprit Bussy, laisser votre épée chômer dans son fourreau* : elle n'a que faire dehors.

— N'en parlons plus. Parlons plutôt de la marquise. Je désirerais bien lui présenter mes respects.

— Elle est à la messe.

— Et moi qui ai oublié d'y aller ! Adieu, mon cher Bussy, j'y cours, s'il en est temps encore...

— Ah ! il faut vous hâter.

KT SA COnR. 185

Brancas^ lancé à toute vitesse^ était déjà au bas de Tescafier; Il avait croisé madame de Sévigné sans Tapercevoir.

— Me voici complètement armé en guerre, se disait Bussy. Excellent Brancas ! il m'a donné des détails que Sévigné avait négligés.

— C'est une véritable avalanche que ce maître distrait^ dit la marquise, en entrant. II a failli m'écraser. Ah ! vous voilà, Bussy ? ajouta-t-elle, en se jetant dans un fauteuil. Ouf! il m'a fait une peur... Et mon pauvre oncle qui regagne son appartement, comme sf le diable était pendu à sa soutane ! Qu'a donc Brancas pour courir de la sorte ?

~ Il avait oublié la messe, je l'en «i fait souvenir et ilvva.

— Quand on en sort. Vous auriez bien dû ne pas entamer ce chapitre. J*ai grand besoin de me divertir et l'occasion était belle.

— Vous avez des soucis à chasser : ne puis-je, moi, vous y aider ? repartit Bussy, en s'asseyant auprès de sa cousine. Voyons, contez-moi vos chagrins.

— Hélas ! c'est toujours la même chose.

— Vous vous trompez ; cela va de plus fort en plus' fort.

— Que voulez-vous dire ?

— A partir d'hier, le marquis est tombé sous la griffe de Ninon.

— De Ninon ? Alors c'est fait de lui et de moi ! On pré-

tend que cette créature est une terrible enchanteresse...

— Le mal est grande mais il peut être guéri en y appliquant un remède héroïque. Vous savez^ ma belle cousine^ que la jalousie a quelquefois plus de vertu^ pour retenir un cœur^ que les charmes et le mérite. Je vous conseille d'en donner à votre mari, et pour cela je m'offre à vous. Si vous le faites revenir par ce moyen, je vous aime assez pour sacrifier mon bonheur au vôtre; et s'il vous échappe, aimez-moi^ ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de lui^ en vous aimant toute ma vie.

Madame de Sévigné s'était levée^ comme pour congédier Bussy qui se leva à son tour :

— Mon cousin, répliqua-t-elle, vous me conseillez un jeu trop dangereux : je ne me sens pas assez bonne comédienne pour le jouer. Sévigné rentrera au bercail quand il lui plaira. Je vous remercie de votre dévouement et ne veux point tâter du plaisir de là vengeance^ que j'abandonne aux déesses. Je tâcherai de me consoler avec les caresses enfantines de mon fils.

— J'espère vous faire changer de résolution^ repartit le comte, en lui baisant la main.

— Vous éprouverez un nouvel échec, monsieur le lieutenant des chevau-légers : une femme qui ne veut pas se rendre est imprenable. Veuillez, pour vous en convaincre, ajouta-t-elle en souriant, questionner là-dessus M. de Turenne qui m'a fait l'honneur de m'assiéger... Sans rancune, mon cousin.

— Au revoir, ma belle cousine. Faites bonne garde.

car je vous déclare que je vais ouvrir la tranchée^ dit Bussy en s'éloignant.

En effets au bout de quelques heures^ il adressait à madame de^Sévigné une épitre chauffée à blanc. Mais le destin voulut qu'elle tombât sur le mari qui par hasard se trouvait chez lui. Sévigné décacheta le pli,et^ après Favoir lu, appela sa femme d'une voix courroucée et lui défendit de recevoir désormais Bussy. La marquise transmit l'ordre au comte, en l'avertissant qu'elle travaillerait à un rapprochement. Elle avait, en réalité, un faible pour son cousin, ou plutôt pour l'esprit de son cousin^ qui la charmait et qui devait cruellement un jour la blesser au cœur.

Cet acte d'autorité conjugale accompli, Sévigné s'en fut rejoindre Ninon...

— Marquis, dit-elle, devinez à qui je pensais?

— Je n'oserais répondre : à moi.

— Cependant c'était à vous... ou à peu près.

— Je ne comprends pas.

— Il parait que vous ne pensez guère, vous, à votre femme ?

— Auprès de vous, j'ai mieux à faire.

— Ces maris sont d'une politesse pour leur femme ! Combien je m'applaudis de n'en avoir pris... qu'aux autres ! Mais revenons à nos moutons. Dites-moi, la marquise passe pour être fort spirituelle; mérite-t-elle sa réputation ?

-*- Elle l'est trop.

188 MNON DE lENCLOS

— Ah ! et c'est pour changer d'air que vous venez ici?

— Vous avez juré de me mettre à la question.

— Souffrez que je continue : elle a un cousin qui, m'a-t-on assuré, est de taille à lui donner la réplique.

— Ninon ! s'écria Sévigné, en fixant sur elle des yeux étincelant«; auriez-vous des... révélations à me faire ?

— Ah ! ah ! ah l c'est vous qui m'en faites. Allons, avouez que vous avez été, passez-moi le mot, piqué par un cousin...

Sévigné comprit qu'il s'était maladroitement enferré lui-même et voulut se dégager :

— Ma chère, dit-il, en riant à son tour, mais d'un rire forcé, je n'ai pas la sotte prétention d'être un mari exceptionnel; je dois subir la loi commune. Pourtant je ne tiens point à acquérir la conviction du fait...

— Vous êtes logé à la même enseigne que tous vos malheureux confrères : vous avez peur du ridicule. Le mariage a cela de particulier qu'à l'amour (quand amour il y a) il fait succéder Tamour-propre.. .

— Pour en finir tout d'un coup, dit le marquis interrompant Ninon d'un ton plus franchement jovial, je réclame la question extraordinaire.

— Bah ! décidément j'ai pitié de vous. Foin des maris ! offrez-moi vôtre bras et faisons un tour de jardin. Je serais aise de voir sur pied les fleurs que m'a envoyées Georges de Scudéri.

— Des tulipes? demanda Sévigné qui s'était empressé d'obéir. •

— Gomment le savez-vous ?

— Parce que la culture de cette plante est devenue sa manie. Et Dieu sait ce qu'elle lui coCife... je veux dire ce qu'elle coûte à sa sœur ! car il dépense en tulipes la majeure partie des bénéfices que la féconde Madeleine tire de ses interminables romans.

— A quelque cbose... le Grand Cyrus est bon. Elles sant d'une richesse de coloris à exciter les convoitises d'un Hollandais. Voyez donc... quels magnifiques reflets!

— Je vous admire !

— Vous me trouvez naïve dans mes expansions ! Je vous plains^ moi^ de ne pas aimer les fleurs.

- — Je les adore... d'habitude.

— Il n'y paraît guère.

— Le moyen de les adorer, vous présente !

— Mon cher, vous raillez Scudéri, et vous parlez comme ses héros...

— Dans leurs moments lucides. Mais quelle nuée de visiteurs !

C'étaient d'Elbène, Charleval, Brancas, la Mesnardière et d'Émery. Ils descendaient les degi*és du jardin avec une gravité théâtrale.

— Oh ! oh ! fit Ninon, quel concert de figures solennelles ! Ne dirait-on pas une tragédie de Garnier qui daigne se promener hors de l'hôtel de Bourgogne ?

— J'ai bien envie de la renvoyer à ses tréteaux, murmura Sévigné.

490 NINON DE LGNCLOS

— Du calme^ marquis. Rappelez-vous que vous êtes chez moi.

Après cette petite scène jouée à voix basse^ Ninon alla au-devant 'des cinq martyrs^ tandis que Sévigné suivait une direction opposée.

— En vérité, s'écria-t-elle avec un accent de condoléance parfaitement réussi, vous m'effrayez, avec vos mines désolées ! De quel désastre portez-vous donc le deuil ?

— De notre honneur perdu... foulé aux pieds, répondit d'Elbène.

— Bah ! Qui a pu vous déshonorer ainsi tous les cinq ? •

— Vous ! répliqua le chambellan.

— Ce début promet... continuez, mon cher, puisque vous semblez être Torateur de la troupe.

D'Elbène s'était arrêté au bas de Tescalier. A sa droite^ se tenaient Brancaset Charleval ; à sa gauche, la Mesnardière et d'Émery.

— Moi qui vous parle, ajouta le premier, j'ai baisé, pour Tamour de vous, les mains du laquais de Bois-Robert... est-ce assez d'humiliation ?

— Ah î ah ! ah ! c'est vous qui avez délivré Babylas? Et vous lui avez baisé les mains ? Ah ! ah ! ah ! l'excellente aventure !

— Vous trouvez ?... Au fait, elle est fort drôle et .je ne sais pas pourquoi je n'en rirais pas aussi... Le rôle de Jérémie manque d'agrément, gardez-le pour

ET SA COUH. 191

vous^ mes bons amis ; moi^ je fais chorus avec Ninon.

— C^est une trahison ! s'écria Charleval ; vous aviez promis de plaider notre cause^ et vous lâchez pied avant l'exorde.

— Pourquoi ne pas la plaider vous-même^ cher poète? demanda Ninon. Allons^ rassemblez toutes vos forces et accablez-mdl de votre éloquence... ou plutôt non... soyez généreux... chassez les noirs soucis de la jalousie et n'exigez de moi que ce que. je puis vous donner^ mon amitié. Je vous aimetrop^ réflexion faite^ pour...

— M'accorder davantage ? Je préférerais être un peu moins aimé.

— Etvous, d'Elbène?

— Moi^ je plie définitivement mes ailes de papillon folâtre et iie veux plus les ouvrir que pour échapper à mes créanciers.

— Très-bien. Et vous, la Mesnardière ?

— Je vois qu'il faut me résigner à vous guérir des migraines que d'autres vous donneront.

— Parfait ! vous serez le médecin de mon cœur.

— Vous voulez dire de votre tête ?

— C'est juste. Et vous, Brancas ?

•^ J'attendrai patiemment le premier cheveu gris. Je ne puis promettre plus.

— Vous entendes, la Mesnardière ?

— Votre tête est entre bonnes mains : j'espère lasser la patience de Brancas.

— D^ailleurs, repartit Ninon, un galant homme comme

lui n'oserait jamais rappeler une semblable échéance...

— Je suis si distrait ! répondit lé comte en souriant. -« Vous êtes bien éveillé depuis quelque temps. Mais

n'oublions pas monsieur d'Émery^..

— Hélas ! fit celui-ci, je comprends que je dois désormais imposer silence à mes prétentions... Ce ne sera pas sans peine ; mais puis-je d% moins espérer que vous me réserviez, comme à ces messieurs, une petite place à votre foyer ? L'excès de ventre n'est point, je le pense, un obstacle à Tamitié t

— Nullement, mon cher surintendant. Vous serez des nôtres... quoique mazarin. Nous fronderons ensemble les Frondeurs.

— Mais que fait donc M. de Sévigné curieusement posté là-bas, devant cette plate-bande ? demanda d'Elbène.

— Il apprend le langage des fleurs, répliqua Ninon avec un sourire. J'étais en train de lui donner une leçon, quand vous êtes arrivés...

— Et nous allons vous laisser la continuer, dit d'Émery, en ouvrant la marche.

— Je suis trop franche, mes amis, pour vous retenir eu ce moment.

— Je suis trop franc aussi, grommela Brancas resté le dernier, pour ne pas vous dire que je déteste le marquis...

— Vous vous calomniez, comte. Vous êtes incapable

de haïr personne... même madame de Brancas^ si elle vous trompait. Adieu^ mon bon.

— Adieu^ cruelle.

Lorsqu'il eut disparu^ Sévigné se rapprocha dç Ninon çt leur conversation intime reprit son cours.

Ce dialogue dura tout un mois^ au bout duquel le marquis fut remplacé par Antoine Rambouillet de la Sablière.

lia Sablière* — lie Jardin de ThèTenlm Poenltste.

La Sablière était le voisin de campagne de Ninon^ dont la maison des champs^ comme on s^en souvient, était située à Picpus. Il habitait au faubourg Saint-An> toine un hôtel connu sous le nom de Folie-Rambouillet et duquel dépendait un jardin fameux appelé Jardin de Reuilly. C'était un vaste terrain, long de trente arpents, où Rambouillet le père, en sa qualité de financier, avait enfoui des monceaux d^or. Tout Paris y courait pour en admirer la capricieuse distribution. Les allées affectaient les formes les plus étranges : quelques-unes étaient découpées en pattes d'oie, d'autres figuraient des étoiles et le reste allait, en serpentant, s'égarer dans de frais bouquets de bois que terminait un labyrinthe. L'avenue principale, qui fuyait à perte de vue quoique en ligne droite, menait, sous un épais feuillage, à une terrasse élevée sur les bords de la Seine. C'était enfin un magnifique séjour, où, selon le classique précepte, l'utile se mêlait à l'agréable. Il renfermait un verger d'une fécon^

dite prodigieuse : chaque saison y apportait son contingent de fruits^ d'une grosseur et d'une saveur sans égale. Les plus grands seigneurs^ pour obtenir quelques poires^ se disputaient les bonnes grâces du savant jardinier; le roi lui-même lui faisait la cour. On comparait ces superbes fruits à ceux des Hespérides^ et les gens qu'ils tentaient leur savaient gré de ne pas être défendus par un dragon à cent têtes. Qui Teût tué? Hercule était mort, bien mort ! il n'avait pas^ comme son ancien collègue de rOlympe, Apollon, l'avantage de revivre sous la majestueuse perruque de Louis XIV.

Donc Antoine Rambouillet de la Sablière, le second fils du riche propriétaire de ce domaine, celui que Conrart appelait le Grand Madrigaliery était devenu le servant de Ninon qui avait répondu à un très-gracieux cartel par l'épître suivante, aussi brève que cavalière : « Je crois que je t'aimerai trois mois : c'est l'infini pour moi.»

C'était un joli garçon que la Sablière, et de façons avenantes, tournant le petit vers de la meilleure grâce du monde, mais n'ayant garde de mettre, hors de chez lui, des rimes à son esprit : il se contentait alors de plaire en prose et y réussissait à merveille. Il gagna glorieusement le terme fixé par Ninon, ^qu'il tint jusqu'au dernier jour sous le charme de son agréable naturel. Mais ce terme était irrévocable...

Les trois mois allaient expirer, lorsqu'un matin Ninon, qui, par provision, cherchait dans son entourage le suc-

i96 NINUN DE LENCLOS •

césseur de la Sablière^ entendit gratter h la porte de son houdoir : c'était Vassé.

— Votre Impertinence arrive fort à propos^ lui ditelle avec un malicieux, sourire : j'étais eu quête d'un valet de cœur... Vous m'épargnerez la peine de pousser plus loin mes investigations^ — à moins que vous ne soyez encore dans la nasse de madame Lescalopier^ à qui je ne voudrais pas vous voler.

— Vous ne vous jouez point de moi/ Ninon? demanda le chevalier tout pétrifié de ce bonheur inespéré.

— Voilà un mouvement de modestie qui jure quelque peu avec votre impertinente réputation !

— Cela prouve que je vaux mieux qu'elle, répliqua Vassé en s'inclinant.

Puis il essaya de reprendre son assurance ordinaire et se mit à caresser sa barbe en coquille.

— Tant pis ! fit Ninon. C'était par ce défaut que vous me plaisiez... N'en parlons plus!

— Prenez garde ! si vous m'y provoquez^ je vous contraindrai de m'adorer... h, force d'impertinence.

— Très-bien ! je retrouve mon Vassé. Mais, dites-moi, qu'est devenue cette pauvre présidente ?

— Sais-je où vont les vieilles lunes?

— Mon cher, je vous avertis que je dois encore trois jours de fidélité à la Sablière. Attendez donc jusque-là pour passer àl'état de dieu.... et veuillez répondre à ma question comme un simple mortel.

— Je vous obéis, repartit Vassé tout interloqué. Quand

j'eus retiré des Feuillantines madame Lescalopier, Je ta conduisis chez sa mère où elle désirait aller loger. Entre nous, si vous me permettez d'être... sincère, je ne tenais plus que par un fil à la présidente. Sa jolie taille et ses cheveux l>lon(|s avaient cessé de m'affriander, je démêlais dans ses traits ee que je n'avais jamais aperçu auparavant, quelques rares vestiges de petite vérole. C'en était fait... Pourtant je ne rompis avec elle qu'il y a six semaines. Je l'avais accompagnée à la comédie, au Palais-Royal. A peine étions- nous entrés, — le premier acte venait de finir, — que les violons se mirent à jouer les Feuillantines. Et le parterre de rire et de bourdonner ta chanson... J.e ne pus supporter une pareille avanie et, la présidente ne voulant pas quitter la place, je la laissai jouir seule de toutes ces huées... Je ne l'ai plus revue.

— C'est d'un homme prudent : la sagesse conseille ' d'éviter le scandale, dit Ninon avec un sourire dédaigneux.

— Et madame Lescalopier, continua Vassé sans remarquer l'impression produite, a prouvé qu'elle ne le redoutait guère. A l'heure qu'il est, elle entretient, aux regards de tous, un Béarnais, nommé Hitton, qui lui fait payer cher ses faveurs et qui a déjà mis sur le pavé une

folle de la même espèce, madame Valquembourg Je

ne désespère pas de voir un jour la présidente tomber dans quelque lieu d'honneur.

— Chevalier, s'écria Ninon, se levant tout à coup et lui montrant la porte, je n'ose prolonger ce tête-à-tête...

r98 NINON DE I.ENCLOS

La peur me prend de manquer de parole à la Sablière... Veuillez donc éloigner le danger... en vous retirant.

— Oh l oh ! fit Vassé, aveuglé par sa morgue. Allons, ma belle, ajouta-t-il avec une généreuse bonhomie, rassurez-vous... Il me suffit, en ce moment, de vous avoir vaincue ! Je viendrai, dans trois jours; recevoir de vos

gracieuses mains le prix de ma victoire Adieu, mon

ange !

Et il disparut en se baissant. Il avait démesurément grandi dans son estime et craignait de se heurter lé front.

Ninon avait souri de pitié, puis s^étaît mise à son clavecin qui, sous ses doigts inspirés, chantait des airs inconnus. Elle avait complètement oublié le grotesque personnage...

Pendant ce temps, Vassé rencontrait la Sablière à quelques pas de la porte de Thôtel.

— Eh! eh! chevalier, dit gaiement lepoëte,je vous y prends : vous sortez de chez Ninon...

— Oui-da! mon cher, mais bientôt je n'en sortirai

plus.;.

— En vérité?

— Chacun son tour.

— C'est trop juste. Et quand entrons-nous en fonction?

— Je monterai le jour où vous descendrez...

— Et si je ne descendais pas?

— Ceci est l'affaire de Ninon.

ET SA GODR. i99

— > A merveille 1 ainsi c'est vous qui me remplacez?

— Mon Dieu ! oui, et, je vous l'avouerai, à la demande de Ninon elle-même.

— Vraiment?

— Cela vous étonne? Serais-je, à votre sens, quelque peu contrefait ?

— De corps, non : vous êtes un type de bel air...

— D- esprit alors ? demanda Vassé furieux.

— Heu l heu! repartit la Sablière avec le plus grand calme.

— Oh ! vous me rendrez raison de cette injure !

— Vous voyez bien, mon cher, que vous avez le caractère mal fait.

— Je vous conseille de ne pas me pousser à bout ! je vous châtierais comme on châtie les poètes insolents !

— Tout beau, chevalier ! Je ne m'appelle ni Bautru, ni Neufgermain. Je commets des madrigaux et non des épigrammes, et, comme la chose est fade en soi, pour la

relever c'est moi qui bâtonne! à votre service, mon

cher.

Et, ce disant, le sourire aux lèvres, il décrivait avec sa canne un cercle menaçant.

— Merci ! s'écria Vassé qui, éventé de près, s'était vivement rejeté en arrière.

— Très-bien ! il paraît que vous vous étiez calomnié.. . Ce jeu ne vous plaît guère, n'est-il pas vrai ? passons à un autre... qui est sérieux. Ninon, m'avez-vous dit, subjuguée par ce regard à qui rien ne résiste, vous a

iOO M.\Oi% DK LE:\CLOS

offert, auprès d'elle, la place que je vais laisser \ide...

— Ce que j'ai dit, je le maintiens.

— Je n'en doute plus, et la preuve, c'est que je veux, à l'instant môme, lui restituer sa parole pour l'autoriser à devancer l'heure... qui doit lui sembler lente à sonner.

— Persifflez tout à votre aise La patience m'est revenue. '.

— Je ne plaisante plus... Adieu, chevalier, tenez-vous prêt à entrer en lice, au premier appel...

— Je ne suis pas pressé, moi, répliqua Vassé avec un mouvement de physionomie superbe de fatuité.

— Ah ! ah ! ah ! fit la Sablière, pleurant de rire. Puis il lui tourna le dos et poursuivit sa route. Tandis que Vassé, le chef droit et l'œil plein d'écteîrs,

s'éloignait du côté de la Place-Royale, tout gonflé de son outrecuidance, le Grand Madrigalier abordait joyeusement Ninon qui achevait la sonate commencée.

— Cher poète, dit-elle, vous paraissez d'humeur bien gaillarde.

. — Je devrais pourtant, riposta la Sablière, avoir la mine sombre d'un possédé du démon de la jalousie.

— Expliquez-vous.

— J'ai vu le chevalier.,, il m'a raconté son triomphe !

— Pauvre Vassé ! Vous a-t-il dit au moins que je l'avais mis h la porte par excès d'amour?

— Non, il a négligé ce trait, mais il vous a dépeinte affamée de son appétissante personne, et je viens vous rendre votre liberté...

ET SA COUH. ÎM

— Pour que je puisse, sans plus larder, manger du Vassé à bouche-que- veux-tu... quel ragoût! Vous feriez mieux, monsieur le rimeur, d^utiliser galamment le peu de temps qu^il vous reste à me consacrer.

— Que vous êtes cruelle ! le peu de temps... Pourquoi rappeler cette limite capricieusement fixée et que rien ne vous empêche de franchir?

— Enfant ! dit Ninon enWui faisant un collier de ses deux bras. Je f ai aimé trois... siècles, et tu. t'écries : Encore ! encore ! Pourquoi pas toujours?

— Eh bien ! oui, toujours ! repartit la Sablière en lui fermant la bouche avec ses lèvres.

— Ces poètes ont une étrange façon de raisonner, reprit ensuite Ninon.

— N'est-ce pas la meilleure, quand il s'agit d'amour ?

— Brûler n'est pas répondre

— Arguinent d'hérétique.

— Ne le suis-je point, et au premier chef, car je proteste contre tout le monde, même contre les protestants?... Mais voici un rayon de soleil printanier qui vient bien à mon gré clore la discussion... Profilons de cette magnifique journée pour aller visiter le jardin de Thévenin l'oculiste, que je ne connais que de renommée et qui, dit-on, se partage la vogue avec votre Folio- Rambouillet.

— Allons.

— Deux heures vont sonner : dînons et partons.

On entendit au même instant maître Pierre annon-

cer discrètement du dehors que la table était servie.

A trois, heures précises^ Ninon et la Sablière descendaient à la porte de Richelieu près de laquelle s'ouvrait le célèbre jardin. Coupé en forme de losange^ il ne contenait guère qu'un arpent^ mais ce petit espace avait été curieusement disposé. Les murs étaient masqués par une épaisse bordure de filarias^ arrangés en éventai^ et qui^ par-dessusy laissaient voir Montmartre et ses moulins à vent. Aux quatre coins s'élevaient des bosquets touffus où l'on trouvait, l'été, un asile plein de fraîcheur. Quatre allées qui se croisaient étaient plantées d'arbres fruitiers, tirés les uns de la Touraine, les autres de la Provence. Enfin, au milieu, s'étalait une magnifique corbeille de fleurs aux couleurs éclatantes et d'où s'échappaient les plus suaves parfums.

Du Pin fut la première figure de .connaissance que rencontrèrent nos deux visiteurs. Le trésorier des menus plaisirs était accompagné de la femme d'un maître des requêtes, madame Paget. Avant qu'ils ne se. fussent abordés, celle-ci se penchant à l'oreille de du Pin :

— Quelle est cette dame ? demanda-t-elle.

— C'est, répondit le goguenard, madame d'Argencourt de Bretagne qui est venue plaider ici.

Ninon avait entendu la réplique et s'efforçait de garder son sérieux.

— Madame^ vous avez donc un procès ? lui dit avec bonté la femme du maître des requêtes. Je vous y ser-

virai ; j'aurais la plus grande joie du monde de solliciter pour une si agréable personne.

Sur ces entrefaites^ passa Bois-Robert^ suivi de Babylas : H salua^inon et s'éloigna.

— D'orù connaissez*-vous cet homme î reprit madame Paget d'un air étonné.

. — Madame^ c'est mon voisin^ car je loge près de l'hôtel de Mellusine.

— Ah ! je ne lui pardonnerai jamais d'avoir quitté nos petites réunions pour la société d'une Ninon, d'une vilaine...

— Eh! madame, répliqua Ninon sans se déconcerter, il ne faut pas ajouter foi à tous les bruits qui courent ; c'est peut'-être une honnête fille. Qui sait si l'on n'en dit pas autant de vous et de moi ? La médisance n'épargne personne.

•^ Vous êtes aussi bonne que belle. Mais n'oubliez pas devenir me voir: vous me conterez votre affaire et je mettrai mon mari dans vos intérêts. Adieu, madame d Argencourt.

— Madame, je suis bien votre servante.

Du Pin et la Sablière riaient sous cape> chacun de son côté.

Lorsqu'on se fiit séparé, Bois-Robert, qui avait re* brousse chemin, se trouva en face de madame Paget.

— Vous avez fini votre conversation avec Ninon ? lui dit-il.

-* Ninon ? c'était Ninon? s'écria-t-elle scandalisée*

204 NINON DE LËNGLOS

Nulle pudeur n'est plus prompte à s'effaroucher que celle des grandes dames de la petite vertu. Or madame Paget n'était qu'une bourgeoise^ mais une bourgeoise jouant à la duchesse^ et elle avait trop de peccadilles à se reprocher pour ne pas se hérisser d'intolérance à l'occasion.

Du Pin s'était enfui lâchement devant le danger^ lais^ sant Bois-Robert exposé seul à la fureur de cette lionne blessée.

Heureusement^ pour ce dernier^ que la réaction ne tarda pas à s'opérer. Madame Paget^ à bout d'invectives^ mais non de paroles^ se mit à chanter la palinodie^ par mesure d'exercice : la langue lui démangeait encore.

— Abbé^ n'ai-je pas été un peu loin ? demanda-t-elle dlin ton radouci.

— Hum ! hum ! vous avez assez mal habillé Ninon et votre serviteur.

— Vous^ c'était justice^ ingrat : on ne néglige pas ainsi les gens.^. Mais cette fille^ qu'ai-je à blâmer en elle? Ses amants? c'est l'affaire de son directeur^ si elle en a un... Quant à moi^ je ne dois apprécier que le respect qu'elle m'a témoigné. Sa tenue a été fort convenable^ et^ réflexion faite^ je serais presque tentée de croire que l'on a exagéré^ sinon même inventé ses vices... Il n'y a vraiment que la vertu qui ait une telle considération pour la vertu.

— Vous parlez d'or, dit Bois-Robert avec le plus grand sang-froid* Ninon n'a qu'un défaut : son esprit. L'envie^

ET SA cour.. 205

pour l'en punir^ lui prête une légèreté de conduite que tout dément. Serais-je un des habitués de son hôtel^ si la galanterie y avait élu domicile ?

— . La belle preuve ! fit madame Paget en riant. Vous étes^ mon «her abbé^ une caution de piètre aloi... Âb! vous voilà^ méchant railleur? ajouta-t-elle en apercevant Du Pin blotti derrière un rideau de cyprès. Allons^ approchez^ et^ pour votre châtiment^ ramenez-moi près de M. Paget.

Le trésorier des menus plaisirs offrit son bras de bonne grâce ; il ne voyait pas d'un œil indifférent la solide ampleur de formes de celle dont il aimait parfois à narguer la naïveté. La femme du maître des requêtes appelait la convoitise au même titre que madame de Montbazon. Elle venait d'atteindre trente ans, V^e de l'épanouissement le plus complet.

— A force de prendre des aides, se dit Bois-Robert, en sortant derrière eux, le bonhomme Paget finira par ne plus. craindre de mourir sans postérité... Il,n'a qu'à se croiser les bras et attendre que les enfants lui viennent en dormant. Babylas, appela-t-il, donne-moi mon bréviaire.

Il ouvrit gravement le livre que lui tendait son laquais, et, marmottant, au lieu de prières, des épigranimes improvisées chemin faisant, il traversa la foule qui se rangeait pleine de vénération devant le pieux personnage.

Ninon continuait sa promenade avec la Sahlièfe et

206 NINON DE LfSNCLOS ET SA COUR.

recevait les hommages des seigneurs que la Fronde n^avait pas entraînés hors de Paris^ et qui honoraient de leur présence le jardin de Toculiste.

Elle se disposait à regagner sa voiture^ lorsqu'un cavalier de belle mine vint lui rendre ses devoirs. C'était Jean, comte d'Estrées, neveu de la célèbre Gabrielle. Il paraissait soucieux et fixait sur Ninon des regards embarrassés.

— Comte, lui dit-elle, vous portez un secret qui vous pèse; faites-nous-en part, cela vous allégera...

— Je ne m'en sens pas le courage, répondit d'Estrées, parce que ce secret doit vous attrister profondément...

— Mon père est tombé au pouvoir de Mazarin ! s'écria Ninon d'une voix troublée.

— Saint-Évremont que je viens de rencontrer, repartit le comte en s'inclinant, vous attend chez vous en ce moment...

— Hélas ! interrompit Ninon, quelle affreuse nouvelle va-t-il m'apprendre ? Partons au plus vite ! ajouta-t-elle en se précipitant vers la porte du jardin.

La Sablière avait peine à la suivre.

— A rhôtel> cria-t-elle au cocher, et crève- tes chevaux.

Mort de M* de lienclos* ^ D'Estréea et d'Effiat*

Durant cette course à fond de train^ Ninon avait gardé un morne silence, religieusement respecté par la Sablière.

— Au revoir, mon ami, fit-elle en mettant pied à terre.

Puis elle franchit d'un bond la distance qui la séparait de son appartement.

La Sablière, qui était d'une sensibilité presque féminine, s'éloigna tout contristé et se promettant de revenir le soir.

— Eh bien ? dit Ninon en attachant sur Saint-Évremont ses beaux yeux effrayés.

Il comprit qu'elle avait rencontré le comte d'Estrées.

— M. de Lenclos est... dangereusement malade, répliqua-t-il, d'un ton qui démentait ses paroles.

— Mon père est mort !

Saint-Évreraont resta sans réponse.

— Mort ! et je n'étais pas près de lui !

Elle s'était affaissée dans un fauteuil^ au dos duquel s'appuyait Saint-Évreniont.

— Je l'ai assisté à ce moment suprême^ reprit-il.

— Oh ! répétez- moi ce qu'il vous a dit... car il a dû vous parler de sa fille^ repartit Ninon en se redressant et en essuyant son visage noyé de larmes.

— Il n'a pu prononcer que ces quelques mots : (( Adieu^ Ninette, adieu ! ne t'afflige pas trop de ma mort... je devais finir ainsi. »

— D'une balle ou d'un coup d'épée 1 Pauvre père ! Et Ninon de s'affaisser de nouveau sur elle-même et

de se répandre en sanglots.

Au bout de quelques minutes^ Saint-Évremont tenta de la tirer de cet état d'abattement :

— Mon amie, lui dit-il doucement, rappelez-vous que vous n'êtes pas une femme...

— Est-ce une lâcheté de pleurer son père? demanda Ninon, en relevant la tête avec une vivacité fél)rile.

Il avait frappé juste.

— Je n'ai garde d'avoir une telle pensée, répliqua- t-il.

— Mais vous ne m'avez pas dit, continua Ninon un peu calmée, où et comment M. de Lenclos reçut le coup mortel. On aime, vous le savez, h se repaître de sa douleur... Contentez-moi, mon ami, sans m'accuser do faiblesse.

— Vous mo promettez de vous montrer... digne de votre père et de vous, d'être vaillante enfin ?

ET SA GODB. 109

— Je vous le promets.

— M. do Lenclos^ à la suite du duc de Retz^ était^ comme il avait dû vous en instruire, parti pour la Normandie...

— Il avait pris congé de moi par une lettre, car si nous nous aimions beaucoup, nous ne nous voyions qu'à de longs intervalles...

— M. de Longuevilie les avait devances et essayait d^entrainer la province, dont il est le gouverneur, dans la guerre dirigée par le parlement de Paris contre Mazarin. Ils se trouvaient tous réunis dans le petit bourg de la Bouille, lorsque j'y passai, me rendant de Saint- Denis le Guast à Rouen. Je les avertis que je venais de rencontrer le comte d'Harcourt, à la tête des troupes du roi, et qu'il ne tarderait pas de les attaquer. L'armée de messieurs les frondeurs était peu nombreuse : il n'en eftt fait qu'une bouchée. Le duc de Longuevilie jugea prudent de se retirer sans retard dans Rouen, et tout son monde Ty suivit... hormis M. de Lenclos.

— Intrépide jusqu'aux dernières limites de la témérité, il aima mieux se faire tuer que de reculer ! mon père, pardonne-moi d'avoir fléchi un moment... Hais j'ai recouvré toute mon énergie et je remercie le ciel de l'avoir accordé la mort glorieuse que tu méritais si bien !

— Il demeurait seul, attendant de pied ferme les troupes du roi et, lorsqu'il les aperçut, se précipita au-devant d'elles. Le comte lui cria de s'écarter, s'il ne voulait qu'on lui passât sur le corps. « Passez sur moi, si le

cœur vous en dit^ riposta M. de Lenclos^ mais je ne bougerai pas d'une semelle. t> Il se tenait au milieu du chemin^ Pépée nue et la pointe menaçante. D'Harcourt ordonna de se remettre en marche à ses soldats qui s'étaient arrêtés, dominés par cet excès d'héroïsme. Ils restèrent immobiles... Alors le comte se porta furieux en tête de la colonne : il avait tiré son épée. — « En garde, dît-il, et dépéchons ! » — < a Vive Dieu ! répliqua M. de Lenctos, je suis aussi pressé que vous. » Et de se ruer l'un sur l'autre avec une égale rage. La lutte dura long> temps... jusqu'à ce que votre père tombât percé de part en part. Un long cri s'échappa aussitôt des rangs de l'armée... Elle semblait avoir épousé la cause de la vaillante victime du comte.

— Oh î oui,, s'écria Ninon, c'était ainsi qu'il devait finir !

Ses yeux étincelaient sous les larmes.

— Dès que j'eus appris ce fatal événement, continua Saint-Évrempnt, je revins en toute hâte sur mes pas et, après avoir rendu les derniers devoirs à M. de Lenclos qui expira dans mes bras, j'accourus près de vous, pour vous annoncer moi-même la pénible nouvelle...

— Je ne vous remercie pas, mon ami : ce serait vous faire injure.

— Vous me jugez bien ; mais souvenez-vous, Ninon, de la recommandation de votre père...

— Je lui obéirai, dit-elle, en levant les yeux au ciel, comme pour y envoyer sa réponse.

— D'ailleurs^ en bonne philosophie^ ajouta Saint-Évremont^ se disposant à sortir^ les regrets doivent être plutôt des sentiments de tendresse que des sentiments de douleur. Somme toute^ quelque charme que nous éprouvions repliés ea nous-méme^ prenons garde d'y demeurer plus que de raison. L'âme s'ennuie d'être toujours dans .la même assiette : elle s'épuiserait à la fin^ si elle n'était réveillée par les passions.

— Maître^ vous serez content de moi. Mais me quittezvous déjà?

— J'y suis forcé. Il faut que je retourne à Rouen pour y régler des affaires de famille qui ne souffrent pas de retard. A bientôt !

— Au revoir, mon... frère, dit Ninon s'abandonnant au besoin d'expansion qu'elle ressentait.

Saint-Évremont parti, la Sablière entra silencieusement et de l'air embarrassé d'un homme qui redoute d'être traité de fâcheux, ou tout au moins d'indiscret.

Ninon s'empressa de le rassurer, en lui ouvrant son cœur :

— Mon ami, dit-elle, je vous attendais... Venez donc, sans craindre de gêner ma douleur. Oui, je le répète, je comptais sur vous dont la profonde sympathie m'est connue et à qui la mienne est acquise pour toujours... Hélàs ! cher Antoine, j'ai perdu mon père !

— M. de Lenelos est mort ! s'écria la Sablière consterné.

Ses prévisions n'étaient pas allées sî loin...

319 NINON DK LENCLOS

Ninon s'était courbée de nouveau sous le poids de son affliction. Elle avait trop préjugé de ses forces;..

Lorsqu'un peu de fermeté lui fut revenue, elle prit dans ses mains les mains du poète, qui ne trouvait que des pleurs pour la consoler, puis elle se mît à raconter lentement la scène du duel.

— Un gentilhomme de cette trempe, dit-elle en terminant, a-t-il pu, comme de misérables bruits Ten ont accusé, descendre jusqu'à l'assassinat, poignarder Chaban pour s'épargner le danger d'une lutte ?

— Personne n'a cru à cette infâme calomnie, répliqua la Sablière.

— Tout le monde... ou presque tout le monde y a cru, reprit Ninon» avec une amertume poignante. La calomnie a tant .d'attraits ! Et tenez pour certain que l'injuste flétrissure donC mon père a été Tobjejt ne sera pas effacée par l'héroïsme de sa mort ! irfais je sens que je ne suis qu'une femme... J'ai le corps brisé, anéanti... Pardonnez-moi, mon cher, de vous renvoyer...

— Adieu, ma pauvre amie, dit la Sablière, en soulignant ce mot de la voix. Adieu, prenez courage.

Le lendemain, la cour et la ville, instruites du deuil de Ninon, vinrent lui offrir leurs compliments de condoléance.

D'Estrées n'y manqua pas. Il était accompagné du frère de Cinq-Mars, l'abbé 4'Effiat, ce plaisant original qui mettait madame de Sévigné en si belle humeur et qu'en se jouant elle pppelait son « mari. »

PT SA CODR. «IS

— Veux-tu faire un pari ! dit le comte^ en sortant.

— Quel pari ? demanda l'abbé.

— Je gage être le premier à distraire Ninon de ses regrets...

— Je gage que non.

— Qui donc s'y opposerait ?

— Moi.

— Ah ! ah ! ah !

-^ Il ne s'agit pas de rire, mais de déterminer Tenjeu. Je propose mille écus.

— Diable ! .

— Tu recules ?

— Quel gaillard !

^- Quel poltron !

— - Poltron ? Ce n'est pas la peur, mais un scrupule

qui me fait hésiter La somme est un peu bien forte

pour être si faôile à gagner.

— Chasse ton scrupule qui n'est guère de saison. Je t'avertis, moi, que les mille écus... que tu vas perdre, sont placés à l'avance. Ils me serviront à acheter madame d'Uxelles dont je veux me passer la fantaisie.

— Oui-da ! la femme du gouverneur de Châlons est donc à vendre ?

— D'où sors-tu, pour l'ignorer ? La preuve, c'est qu'il y a une chanson là-dessus.

Et l'abbé de chantonner :

Mon mari s'en est allé

A Chàlons, en Champagne ; Il m'a laissée sans argent, Mais avec mon enjouement J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne.

— Es-tu convaincu ? ajouta dIEffiat.

— Le moyen de ne pas Têtre, quand on oppose un témoignage aussi sérieux ! Hais si tu ne comptes que sur mon enjeu pour t'insinuer dans les bonnes grâces de la marquise^ tu cours grand risque... de rester à la porte.

— Ceci est mon affaire. Mais concluons: tu as proposé de parier, j'ai accepté ; je propose d'engager mille écus, me tiens-tu tête, oui ou non ?

— Oui, certes.

— C'est entendu ?

— Parfaitement. Et quand commençons-nous la partie ?

— Aujourd'hui même.

— A l'œuvre donc !

— Quel chemin prends-tu là?

-— Celui du Pré-aux-Clercs...

Le Pré-aux-Clercs avait été surnommé le « Cours mélancolique » à cause du contraste qu'il formait avec le Cours-la-Reine : c'était un désert dont la solitude n'était troublée que par le croisement des épées. On ne s'y promenait que pour rêver.

— Ah ! très-bien ! fit d'Effiat en souriant : tu vas ruminer en paix ton plan de campagne.

ET SA COUR. âl5

— Et toi ?

— Moi ? je m^'aperçois que j^ai pris le plus long^ car je vais rue Neuve-Saint-Augustin, chez madame d^xelles... retenir la place que je dois occuper dans son cœur.

— Il n'en démord pas !

— Parbleu l non. Adieu, comte, que Vénus Gallipyge t'inspire I

— Adieu ! Tabbé ; prends garde de perdre toutes tes plumes auprès de la marquise...

Ils étaient arrivésàTextrémité du quai de la Mégisserie. D'Estrées traversa le. Pont-Neuf, et d'Effiat entra dans la rue àe la Monnaie.

Les deux rivaux, sans s'être donné le mot, laissèrent s'écouler une semaine avant de reparaître à Tbôtel de Ninon. Ils avaient craint, en se pressant trop, de compromettre le succès de leurs tentatives.

Vassé n'était pas bomme à se conduire avec la même réserve. Du reste, il n'eût pas mieux réussi. Il était jugé et condamné.

Ninon, cette fois, lui fit un accueil qui ne permettait aucune interprétation favorable. Après l'expiration du fameux trimestre, il avait jugé à propos de venir se substituer à la Sablière. Pierre fut chargé de pousser dehors imprudent chevalier, qui, pour faire diversion à ce honteux échec, enleva une enfant de quinze ans, mariée au comte de Maillé.

Saint-Évremont tint parole : il ne passa que quelques jours à Rouen, et se bâta de regagner Paris. Il

t\6 MNOiN DE LENCLOS

retrouva Ninon plus maîtresse d'elle-même^ envisageant presque de sang-'froid la perte .qu'elle avait faite^ mais l'envisageant toujours.

•— Machère amie^ lui dit-il^ les morts sont des absents. .. que Ton est sûr de revoir. Chaque pas que nous faisons âious rapproche d'eux. Or^ puisqu'ils nous attendent au bout du chemin^ pourquoi regarder tristement en arrière? Allons de l'avant^ la mine et le cœur gais... Marchons sur des fleurs et non sur des cailloux. . . A quoi bon arriver au but^ l'œil larmoyant et les pieds ensanglantés?

— mon cher philosophe^ répliqua Ninon avec un sourire mélancolique^ quel don merveilleux vous avez pour me transformer soudjainl Tout à l'heure^ j'étais songeuse^ près de défaillir encore ; vous paraissez^ et voilà que mes jambes^ qui pliaient^ se raffermissent et que mon àme^ qui menaçait de sombrer dans une tristesse sans fond^ se relève et prend goût aux joies de ce monde...

— Ëpicure soit loué ! vous êtes sauvée Mais, pour

éviter une rechute, suivez les prescriptions de ce savant médecin qui guérit plus de malades qu'Hippocrate et Galien réunis.

— Que m'ordonne-t-il ?

— De vous abandonner au courant de votre nature : d'uimer... d'aimer toujours.

-Oui?

•— La Sablière... ou tout autre.

•^ La Sablière est devenu mon ami.

— Alors, d'Estrées, d'Effiat...

— Pourquoi citer ces deux noms?

— Parce que... j'entends d'Estrées et que d'Effiat ne doit pas être loin. Oreste annonce toujours Pylade.4. .

— Oh ! oh ! fit le comte en entrant, on voit bien que le soleil a reparu. . . quel ciel. ,. ou plutôt quel front serein !

— Oui, comte, dit Ninon toute transfigurée, c'est Saint-Évremont qui a fait ce. beau temps...

— Avec le secours de d>Efflat, ajouta celui-ci en sou^ riant.

— Avec le sacours de d'Effiat ? Tépéta d'Estrées stupéfait.

Ninon flairait quelqu^ malice.

— Qu'y a-t-ild^étonnant? je faisais r^oge de'l'abbé^ et ne suffit-il pas de raconter la moindre de. ses freâai> nés, pour mettre en belle humeur? Quel brave compagnon! toujours la joie au cœur et sur les lèvres! Si j'étais femme, je lui jetterais l'hameçon... Et vous, comte?

— ^^Moi, répondit d'Estrées avec embarras, VwBskié qiri nous lie me défend de le louer.

— Alors, permettez que j'adresse la même qvestion à inon. ^

— Si j'étais femme, répliqua*t-elle gaiement. . . '

— Qu'êtes-vous donc) sinon «la plus giracieuse tf entre les filles d'Eve? interrompit l'abbé surveilant tout à coup.

— Bon î fit Saint-Évremont, voici l'écheveau emmêlé :

t*MWMh

3f8 ' NINON DE LEN6L0S

tirez- VOUS de là comme vous pourrez... Je vous souhaite le bonjour.

^Et il s^enfuit en poussant un éclat de rire des plus so> nores.

— Hé ! hé ! que se passe-t-il céans? demanda d'Effiat* H interrogeait aussi du regard. L'air gêné du comte

ne lui avait point échappé. Il en triomphait.

— Mon cher ^bé, viposta Ninon, lorsque vohs êtes entré... vous^ étiez sur le tapis et Ton vous criblait de brocards.

— Je suis sèr, dit d'Effiat, que d'Estrées me couvrait de son bouclier, en qualité d'ami...

— Lui? il se tenait coi, alléguant, pour excuser sa neutreiité,^ que t^mitié qui tous lie l'un et Tautre lui défend devons louer...

— liC fourbe !

«— Ingrat ! dit d'Estrées, je ne t'ai pa3 attaqué... et tu te plains.

— Tu railles agréablement, cher comte, mais je ne perds pas* de vue ta trahison et veux la punir comme elle le mérite. Je déteste les biais, moi, et je suis décidé à jouef cartes sur taUe.

D'Estrées s'épuisait, pour conjurer le châtiment, en œillades lamentables.

— Tu as beau me supplier du regard, ajouta d'Effiat^ je suis sans pitié.

— Oh ! oh ! fit Ninon en riant, il s'agit donc d'une exécution eonqylète.

ET SA/COCR. a»

— C'est le mot, répondit Fabbé, et ce ne sera point long. Je hais les ambages. Voici la chose : d'Estiées et votre serviteur ambitionnaient la conquête de... la femme la plus enviée de Paris. Nous allions entrer en lutte, lorsque le comte, se ravisant,, proposa d'adjugei*un prix au vainqueur. J'y consentis et fis la motion de le fiicer à mille écus. aMilleécus, soit,» dit d'Ëstrées*

— Quel entrain ! s'écria Ninon, je sjuts curieuse de connaître la déesse qui a le don de provoquer une telle ardeur. Ne serait-ce pas madame de Mdntbazoa?

— Qui aurait la cruauté, repartit d'Effiat, de se jeter en travers du pauvre Bouthillier de Rancé, qui s'est attelé à ce colosse?

— Alors c'est madame de Gondran qui est la déesse en question?

— Vous savez bien, dit l'abbé, que Sévigné ne sort pas de chez elle? Comment songera y entrer?

— En vérité, ajouta galamment d'Estrées, que son rôle passif humiliait, je ne comprends pas que, la femme la plus enviée de Paris étant à trouver, Ninon se mette à la chercher ailleurs... qu'ici.

— Vous n'y allez pas de main morte, cher comte, pour un homme qui se réveille.

— Il s'est précipité en avant pour me dépasser, reprit d'Effiat, mais je n'aurai pas de peine à comprimer sa fougue... Demandez-lui quelle destination, vainqueur, il prétendait donner à mon enjeu..

— Répondez, d'Estrées.

— ©h! le méchant abbé ! répliqua vivement celui-ci; il: est de force à me prêter ses propres combinaisons.

— Expliquez-vQus^ messiem*s.

— La compassion m'envahit, riposta dTEffiat : je lui fais grâce, et veux terminer le diffei^nd par une simple question : Qui doit l'emporter de lui ou de moi ?

— Ni lui ni vous.

— Nous avons donc perdu tous deux ? dit Fabbé. < — Non... vous avez gagné tous deux.

D'Estrées avait Tattitude d'un Thébain embarrassé par

le sphinx-

— A votre tour; Ninon, de vous expliquer, continua d'EfBat.

— Quoi de plus limpide ? D'abord vous êtes des cavaliers de trop bonne mine pour courir jamais le risque d'un échec auprès d'une femme qui sait san monde...

— Saluons, comte, et saluons bien bas, interrompit l'abbé en s'inclinant jusqu'à terre.

D'Estréessuivit machinalement l'impulsion qui lui était donnée.

— Ensuite, ajouta Ninon, vous êtes des amis trop... inséparables pour que l'on ait la pensée de vous désunir.

— Qu'en dis-tu, comte? demanda d'EfSat, avec un fou rire.

Le comte s'inclina de nouveau et glissa ces mots dans l'oreille de Tabbé :

— Je disque... l'enjouement de madame d'Uxelles ne me coûtera rien.

Un enfant Joné anx dés. — Villarceanx. — Hâdame

de Courcelles-MIar^nenat.

Cette association galante produisit une confusion toute naturelle : uti enfant survint : à qui en attribuer la paternité ? Problème insoluble ! grande dispute et qui menaçait d'êlre interminable !

Ninon^ consultée^ riait aux larmes.

— Messieurs^ dit-elle, vous n^avez qu^im ïnoyen de vous tirer d'embarras.

— Quel moyen ? demandèrent-ils en chœur.

— C'est déjouer à:., père ou non.

D'Effiat eld'Estrées se regardèrent comme les augures.

— Est-ce ton avis, comte ? dit le premier.

— Il le faut bien I

D'Effiat prit trois dés sur la table de jeu et les tendit à d'Estrées.

— A toi l'honneur, fit-il.

Le comte les jeta en Tair, d'une raine soucieuse.

— Douze ! s'écria-t-il, tout rayonnant.

D'Effiat, les lançant à son tour^ amena le ehiffre sept.

— Voilà qui me réconcilie avec le sort, dit joyeusement Ninon. En conscience^ mon fils pouvait-il avoir pour père un abbé ?

— Cependant... objecta d'Effiat.

— Vous êtes un impertinent, interrompit-elle, le sourire aux lèvres.

D^Ëstrées joua son rôle de père avec la sollicitude et la tendresse voulues. Il fit donner une éducation de gentilhomme à cet enfant qui reçut le nom de chevalier de la Boissière et acquit le grade de capitaine de vaisseau. Le chevalier mourut à Toulon dans un âge avancé. Il avait hérité des talents de sa n^re et s'était signalé comme musicien de premier ordre. Aucun des artistes qui passaient d'Italie en France, ou de France en Italie, ne manquait de lui rendre visite, et rien n'égalait leur bonhejiir, lorsqu'ils obtenaient ses applaudissements judicieux. Ce fils fut une des joies les plus^ vives de Ninon.

D'Effiat et d'Estrées eurent pour successeur Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine des chevaulégers du due d'Orléans.

A cette époque, Ninon, qui avait atteint trente-sept ans, entretenait un commerce d'amitié très-suivi avec la jeune femme de Scarron. Le cul-de-jatte venait d'épouser les dix-sept années de mademoiselle d'Aubigné, belle et grande jeune fille, aux cheveux châtains> au nez finement sculpté, à la bouche vermeille et aux yeux bruns, bien fendus et ombragés par de longs cils. Qui eût pu prévoir que ce frais et charmant visage deviendrait le masque

impénétrable de l'hypocrite madame de Maintenon ?

Le modeste logis de Scarron, que le poète lui-même avait appelé Vhôtel de l'Impécuniosité, était le lieu de Paris^ pour ne pas dire du monde^ où il se dépensait le plus d'esprit. Tantôt Cî'était le gros Macigny^ surnommé le Mazarineur, qui donnait la réplique au cul-de-jalte e t échangeait avec lui de pétillante couplets ; tantôt c'était le baron Blot^ dont lés vers avaient 4e diabte au corps et qui décochait quelque joyeuse saillie. Le comte de Gvamont se jetait parfois dans la mêlée et y prodiguait toute sa verve. Miossens, Vivonne, Mortemaft et Villarceaux composaient la galerie, assis autour du petit lit de damas jaune^ où se tenait le maître de la maison^ qu^d il était las de sa chaise à bras.

Mademoiselle d'Âubigné avait reculé de deux p'as^ en entrant dans ce monde rabelaisien^ dont les licences poétiques et autres dépassaient les limites du connu. Mais elle s'était reniise peu à peu de son trouble et avait pris place entre les sœurs de son mari^ Anne et Françoise, qui n'étaient guère d'humeur à la rassurer longtemps, car elles ne dissimulaient pas leurs inclinations égrillardes, que se partageaient les- hommes et le vin. Heureusement, pour elle, que Ninon, qui se trouvait là par hasard, vint la tirer des mains de ces deux luronnes.

— Allons, mon enfant, lui dit-elle avec bonlé, il faut i^ous habituer tout doucement à cette atmosphère de quolibets plus ou moins crus... puisque vous êtes forcée d'y vivre; A propos, ajouia-t-elle, qui vous a décidée à

«4 NINON DE LKNCLOS

enterrer votre jeunesse et votre beauté dans la chambre d'un malade?

— J'ai mieux aimé épouser un cijl-de-jatte qu'un couvent^ répondit madame Scarron^ en levant sur elle ses grands jeux où perçait la terreur du cloître.

Et Ninon de l'embrasser affectueusement au front. ♦ A dater de ce nooment^ malgré la grande différence d'âge, il s'établit entre elles d'amidales relations qui tendirent tous les jours à se resserrer davantage. Ninon portait un vif intérêt à cette vierge tombép aux mains d'un bomme qui avait contracté l'habitude de tout dire et ne comprenait qu'une pudeur, celle qui se choque de gros mots dépourvus de sel.

— Je né lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup, avait-il dit, avec un cynisme ingénu, au poëte Segraisqui, lors des épousailles, s'indignait de voir les grâces de mademoiselle d'Aubigné devenir le lot d'un paralytique.

Madame Scarron ne se contenta pas des leçons du

% ôul-de-jatte : elle prêta aussi l'oreille au chevalier de

Méi*é> qui s'était institué son professeur de beau langage

et qui, mariant l'amour à la rhétorique, joignait l'exemple

au précepte*

Pendant ce temps, Ninon, bel et bien ensorcelée cette fois, s'abandonnait corps et âme au ma:rquis de Villarceaux qui Savait enlevée et la tenait comme séquestrée cV dix-sept lieues de Paris, dans le Vexin. La prison, du rcste, était magnifique : c'était un château bâti sur le

ET SA COUlt. Ï25

flanc d^une colline d'après un dessin de Mansard. La recluse avait^ pour préau^ un parc de cent quarante arpents et^ pour geôlier^ le plus séduisant de tous les caya- ' liers de France^ que les plus haute» dames de la cour se disputaient et qui était tombé aux» pieds de Ninon^ ébloui . et vaincu. Ninon^ de son côté^ avait aussi confessé sa défaite... Elle éprouvait enfin cette passion ardente^ tumultueuse^ qu'elle désespérait hier de ressentir jamais.

Yillarceaux avait emporté et enfermé son idole pour lui vouer un culte exclusif. Un seul homme était adipis dans le château : il avait nom Yaricarville et pensait creux^ pour parler la langue du cardinal de Retz. Cet original^ que nous avons déjà vu à Thôtel des Tournelles^ ne pouvait donner aucun ombrage : il n'aimait que les animaux et à tel point qu'il ne se nourrissait que de légumes. Les légumistes d'Angleterre devraient le placer au nombre de leurs saints. Il amusait beaucoup Ninon par ses rêvasseries. C'était la seule distraction qui lui fût permise, et elle n'en demandait pas d'autre. L'amour laisse si peu de loisirs!

Nos deux amants n'abandonnèrent leur retraite qu'au bout d'une couple d'années. La chaîne n'était pas brisée, mais elle tendait à s'allonger.

— Marquis, avait dit un matin Ninon à Yillarceaux qui, assis à sa droite, dans un belvédère élevé à l'extrémité du parc, regardait mélancoliquement dans la direction de Paris, je crois vous deviner... Un peu de liberté ne vous déplairait pas.

tu iNlxNON DE LENGLOS

— Et à VOUS, Ninon ?

— A moi, non plus.

— Si j'étais certain... ?

— De quoi ?

— Oh ! vous m'avez jcompris.

— Certes oui et, pour vous rassurer, je vous dirai... qu'on ne peut répondre de rien.

— N'en parlons plus alors.

— N'en parlez plus, si vous voulez, mon cher; quant à ipoi, c'est chose décidée : ce silence éternel commence à gie lasser, j'ai besoin d'entendre du bruit et de voir du mouvement... adieu!

Ninon s'était levée.

— Vous oubliez, repartit Villarceaux, en souriant, que les murs sont entourés de fossés profonds et remplis d'eau.

— £«.h ! mademoiselle de Montpensier a-t-elle reculé devant les remparts d'Orléans? Ne les a-t-elle pas nargués, et n'est-elle pas entrée bravement dans la ville?... J'ai peut-être moins de valeur, mais il me faudra aussi moins d'efforts pour... sortir d'ici. Tenez, ajouta-t-elle, en sautant sur la fenêtre et de la fenêtre sur le mur contre lequel était adossé le kiosque, ce n'est pas plus difficile que cela...

Elle courait avec la légèreté d'une chèvre, comme si elle eût été dans l'avenue.

— Ninon! Ninon ! s'écria Villarceaux, pâle d'effroi.

— N'ayez donc pas peur! on sait nager.

Elle faisait mine de se précipiter dans le fossé.

— Oh ! de grâce, rentrez...

— J'y consens, mais qaand vous m'aurez promis de m'ouvrir les portes.

— Je ferai mieux, je vous accompagnerai à Paris...

— Je n'en demande pas tant, répliqua Ninon, en se jetant dans les bras dei Viltareeaux qui l'enveloppait et la pressait comme pour la protéger contre lé danger passé. Non, monsieur, continoa-t-elle, quand elle se fut dégagée, je n'en demande pas tant... Je m'en irai bien toute seule. Attendez-moi... sous l'orme !

Cette petite querelto se termina par une nouvelle étreinte.

» — Quand partons-nous? demanda ensuite Villarceaux.

— A l'instant même.

— C'est dit, parlons.

— Partons.

Les chevaux furent promptement attelés et, à midi sonnant, Ninon descendait dans son bdtel.

Villareeaux se logea en face, pour tout concilier. Il ne voulait pas gêner la liberté de Ninon, en habitant sous le mémetoH, et s'éloignait... le plus près possible.

On sut bientAt le retour de Ninon d'un bojit de Paris à l'autre, et la rue des Tournelles ne tarda pas k regerger de voitures.

Brancas et Charleval, comme de raison, se montrèrent

les plus empressés. Hais un méchant bruit avait eu le temps de les précéder.

— Voici nos fidèles clievaliers, dit Ninon d'un air railleur.

— Quand mériterez-vous à votre tour cette qualification de fidèle y vous qui êtes Tinconstance ménie? repartit Charleval.

-^ Jç lamente^ en ce moment^ plus que personne. Demandez au marquis de Villarceaux...

— Il ne s'agit pas du marquis^ mais de l'infortuné Charleval.

— Et du malheureux Brancas^ ajouta le comte.

— Ah ! àh ! ah ! fit Ninon, en éclatant de rire, l'infortuné Charleval et le malheureux Brancas ont bien la mine d'avoir séché sur pied pendant mon absence !

— J'avais perdu le sommeil et la rime, dit le poète.

— J'étais retombé dans mes distractions d'autrefois et m'y étais enfoncé au point de prendre pour un prie-Dieu la reine agenouillée et de mettre mes genoux sur les talons d'Anne d'Autriche et mes coudes sur ses épaules...

— On m'a raconté ce joli trait* . . ainsi qu'un autre q-ue je vais vous rappeler.

— Lequel ?

— Ne vous étes-vous pas oublié, cher comte, auprès de madame de Courcelles-Marguenat, en compagnie de Gramont, BariUon et... Charleval ^qui y cherchait sans doute une rime ?

— Hum ! fit ce dernier en aparté.

ET SA GOUttt 129

On eût dit d'un écolier peig en faute,

— Et savez-vous.ce que J'y cherehais, moi? demanda Brancas en souriant. .

— Charleval?

— Point. Je faisais une expérience à votre intention.

— Ah ! voyons l'expérience.

— - Comme la femme du maître des Comptes vous ressemble à différents égards> qu'>elle est brune et dé votre âge^ trente-neuf ans, je m'étais abouché avec elle pour passer sa tête en revue. . .

— Oui-dà! et avez-vous, monsieur le curieux^ trouvé le cheveu gris désiré?

— J'en ai compté huit.

— Gela ne prouve qu^une ehose^ c'est que madame de Courcelles-Marguenatest plus avancée que moi.

— En effets dît Brancas qui s'était levé et fouillait de l'œil, jusque dans ses moindres replis^ la belle chevelure de Ninon ; rien encore !

— Vous vous fourvoyez singulièrement^ mon che^ ami^ s'écria Charleval^ heureux de rencontrer cette porte pour rentrer dans là conversation; les règles les plus élémentaires de la galanterie proscrivent une pareille perquisition.

-^ Il en se^a toujours pour ses frais... dit Ninon. Yoiià le châtiment que je réserve à sa curiosité.

— Entendons^nous bien, repartit Brancas. M'avezvous faR la promesse... que vous savez?

— Oui, certes.

ET SA CODR. 231

bonne eutente^ que de ne pas m^oubliep dans ses prières. Le comte s'éloigna ed levant les yeux au ciel : cette dernière malice lui semblait un blasphème. Qua^t à Charleval; il le suivait^ la figure souriante^ mais le cœifr gouilé : il s'appliquait à étouffer ses regrets.

— Où allons-nous ? dit-il bientôt, d'un ton presque dégagé.

— Je l'ignore.

— Eh bien ! je vais vous renseigner là-dessus, Nous allons chez madame de Courcelies-Mai^\ienat.

— Comme il vous plaira.

— Savez-vous que le bruit court, par la ville, que vous l'avez embarrassée, cette pauvrette?

— Qu'y faire?

— Le mai*i va jeter les hauts cris.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ne pourra se croire l'auteur de l'enfant dont il sera le père. On connaît la manière de vivre des époux.

— Oh ! fit Brancas secouant sa torpeur, madame de Courcelles-Marguenat n'est pas embarrassée de ce côté... Elle a pris ses précautions. Un soir qu'ils avaient retenu leur fermier à souper, celui-ci, stylé par la dame, dit au mari qui, le repas achevé, se retirait en souhaitant le bonsoir : « Hé! où courez-vous?» — « Dans mon appartement », riposta l'autre. — « Par ma foi ! je vous admire de faire ainsi lit à part : la belle invention d'user quatre draps, quand on peut n'en user que deux ! » Et, tout en

23i NINON DE LEN€LOS

se gaussant^ il mit dlins la nasse le maître des Comptes.

— Voilà un fermier précieux. Mais chut! Courcelles- Marguenat est sur nos talons.

— Ah î ah ! s'écria ce dernier. Je vous y prends, monsieur le chevalier de la reine et monsieur le favori des Muses... Vous allez rendre visite à ma femme.

On était arrivé devant sa maison, située dans Tile Louviers.

— Cela vous déplairait-il? demanda Brancas.

— Je vous remercie, au contraire, de l'honneur que vous me faites; mais un mot avant d'entrer.

— Nous vous écoutons, continua le comt^.

— Ménagez un peu ma femme : entre nous, elle est fatiguée en ce moment et ça se conçoit, car elle porte un petit Courcelles-Marguenat... Le médecin lui défend les longs entretiens.

— Que votre amour paternel se rassure ! répliqua Brancas. Nous nous contenterons, en gens discrets, de présenter nos devoirs...

CharleVal s'associa à cette réponse par une légère inclinaison de tôte.

— Je suis bien votre serviteur, messieurs, ajouta le maître des Comptes.

Puis il gagna son appartement, laissant le champ libre aux deux amants de sa femme.

Madame de Courcelles-Marguenat les reçut avec de pétulantes démonstrations de joie : elle sauta follement

au cou de Brancas et gratifia Gbarleval de la niéme accolade.

— Oh ! ne gambadez pas ainsi ! s'écria le premier, avec un geste d'effroi.

— D'où vient donc cette grande frayeur? demandât-elle.

— Votre mari, que nous venons de rencontrer, dit Charleval) nous a fait confidence de votre situation...

— Cet homme-là, interrompit-elle, est dans le cas de me compromeltre ! Il faudra que je me décide à l'enfermer... Mais ne nous occupons pas d'un tel belUre et roucoulons gentiment, comme trois tourtereaux.

Le comte et le poète roulaient de gros yeux enflammés autour de CQtte mailresse-femme, de taille petite mais bien prise et dont le friand visage appelait les lèvres, comme une pèche veloutée appelle la dent.

Us avaient complètement oublié Ninon qui, à la même heare, étaitsous le coup id'une affreuse anxiété.

Madame Scarron. ~ Madame Cornilel.

Quelle était la cause de cette profonde douleur ? Une dangereuse maladie survenue tout à coupa Yillarceaux.

Le marquis n'était rentré dans Paris qu^avec de vives appréhensions. Il redoutait ce milieu agité et fécond en naufrages. La fidélité de Ninon, de Ninon si mobile naguère, résisterait-elle aux séductions qui allaient se dresser devant elle, comme autant d'écueils?

Posté dans son appartenïent qui était une manière d'observatoire d'où il pouvait pénétrer de l'œil dans l'intérieur de l'hôtel des Tournelles, Yillarceaux traversait de ses regards soupçonneux la foule des visiteurs. Il prenait souci de tout le monde, même de Brancas et de Charleval : les deux pauvres écloppés lui semblaient des rivaux triomphants. Bref celte procession continuelle de seigneurs et de beaux-esprits, d'amis, d'amants passés, d'amants futurs, avait fini, à la chute du jour, par user entièrementla provision de patience qu'il avait amassée. Le marquis avait résolu de se tenir à l'écart, durant cette

réception^ de crainte que sa susceptibilité «'éveillant ne' donnât prise au ridicule. Hais ce rôle de martyr était audessus de ses forces.

Or Yillarceaux^ le cœur tout meurtri par les mille aiguillons de la jalousie^ s!étaitlevé précipitamment pour courir chez Ninon^ et, croyant prendre son chapeau, s'était coiffé d'une aiguière d'argent qu'il n'avait pu retirer qu'avec l'aide de ses domestiques. Cet ébranlement, joint aux angoisses d'un amour ulcéré, avait soudain déterminé un transport au. cerveau. Le marquis s'était élancé vers la fenêtre pour se jeter dans la rue ; mais ses valets s'étaient emparés de lui et l'avaient mis au lit, n.on sans éprouver de la résistance. Cela fait, un d'eux, se détachant, alla chercher un médecin, qui déclara le cas très-grave et prescrivit un repos absolu.

Aussitôt que la triste nouvelle fut connue de Ninon, elle renvoya son monde en^toutc hâte et vola chez Viilarceaux; mais la porte du malade était fermée par ordre, et les plus pressantes supplications ne purent fléchir les gardiens. D'ailleurs, lui dirent-ils, cette interdiction la concernait surtout, elle qui était la cai^ise première de ^a congestion cérébrale dont leur maître avait été frappé. Interrogés à ce sujet, ils répétèrent quelques-unes des paroles recueillies au milieu des divagations de Villar* ceaux en délire...

Ninon regagna son hôtel en maudissant le caprice qui l'avait ramenée à Paris, ainsi que les hommages qu'on lui avait rendus. Elle se sentait innocente et se traitait en

coupable. Sans doute le marquis avait eu le tort de se livrer à des craintes puériles» mais sa vie courait des df^ngers^ et une sorte de responsabilité pesait fatalement sur Ninon. Elle chercha le moyen de réparer la faute qu'elle n'avait pas commise*. Une pensée d'immolation se présentant à son esprit» elle n'hésita pas à s'y attacher» et l'héroïque projet» à peine conçu» était exécuté* Sa belle chevelure» impitoyablement fauchée» fut ofierte en holocauste à Yitlarceaux» et lui parvint au nooment où il recouvrait une lueur de raison. Profondément touché d'une telle preuve d'amour» le malade versa toutes les larmes que ses yeux pouvaient contenir : il était sauvé ! Et comme» pour arriver à une guérison rapide» il avait pkis besoin de caresses que de remèdes» Ninoo usurpa la place du médecin» qui ne se retira qu'en grommelant et en la menaçant des foudres de la Faculté.

Quinze jours après». il y avait fête à l'hôtel des Tournelles : on célébrait» en petit comité.» le retour à la santé de Villarceaux. Scarxon et sa femme étaient les seuls 'convives priés. Le cul-de-jatte, souffreteux comme d'habitude» était» comme d'habitude aussi» en fonds d'appétit et d'esprit. Il étincelait de verve entre deux morceaux, et ne coupait court à son intarissable gaieté que pour s'abandonner à sa faim dévorante. C'était toujours» même pour ses plus intimes amis» un étrange spectacle que ce misérable paralytique» narguant» sans jamais se lasser» de continuelles douleurs. On s'émerveillait incessamment de voir tant de joyeuses plaisanteries jaillir

d^une pareille source : son corps^ affreusement tourmenté^ se tortillait comme un Z; sa téte^ qui semblait absorber toute la nourriture, et où luisaient deux gros yeux bleus, inclinait en avant, comme un fardeau trop lourd pour son cou amaigri; sa bouche était meublée de dents ébrécbées et de couleur d'ardoise ; ses jambes et ses bras, crispés p(ar les souffrances, étaient rentrés dans son buste décharné; c'était enfin, comme il Fa écrit luimême, un raccourci de larriisère humaine. Et cette chose informe boùffonnait à mettre en belle humeur la postérité la plus lointaine I

Vïllarceaux, tout en riant des spirituelles pasquinades de Scarron, plaignait sa jeune et jolie femme d'être réduite à cet ordinaire amusant mais peu substantiel. L'épouse-vierge remerciait mentalement le marquis des compliments de condoléance qu'elle lisait dans ses yeux. Quant à Ninon, heureuse de la cure opérée aux dépens de ses cheveux que remplaçait une perruque sortie des mains habiles de Champagne, le coiffeur à la mode, elle ne songeait pas à compromettre la quiétude de son esprit, en s'offensant des regards échangés. Elle se divertissait, au contraire, de cette éloquente pantomime autant que des saillies du poëte. A la fin, prenant ce dernier à partie :

— Je vous serais bien reconnaissante, dit-elle, mon jovial compère, de me donner le mot de l'énigme que vous m'avez adressée en guise d'étrennes.

— Oh ! oh ! fit-il, est-ce que M. Phœbus m'aurait dicté

238 NlNOiN DE LENCLOS

quelque équivoque à votre intention? Il ine joue souveûl de mauvais tours semblables; et moi^ qui suis naïf, j'écris de confiance^ sans regarder ce qu'il y a au bout de ma plume. Pourtant^ je crois meisouvenir du cas... Oui^ je le tiens :

belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra non...

— I^auf ez le débuts maître flatteur.

— Sauter? la chose n'est pas facile poyr un eul-dejatte^ mais enfin essayons :

Ce premier jour de Tan nouveau Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau.

De quoi vous bàlir une étrenne;

Contentez-vous de mes souhaits :

• Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine. Si ce n'est de bon cœur que je vous les ai faits.

Je souhaite donc à Ninon Un mari peu hargneux, mais qui soit bel et bon...

— Marquis^ je vous prends à témoin : former un tel vœu n'est-ce pas reculer «n peu trop loin les limites du burlesque ?

— En effet, répliqua Villarceaux d'un air distrait.

Il était toujours occupé à dialoguer de l'œil avec madame Scarron, à qui ce genre de conversation paraissait plaire beaucoup.

Scarron ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Il n'avait pas le droit d'être jaloux.

Ninon voyait tout^ mais sa physionomie gardait la plus complète sérénité. .

— Allons^ repritrelle avec une indifférence simulée ou réelle, expliquez-vous, monsieur le donneur d'étrennes ambiguës. -Quelle lubie vous a porté à me souhaiter un mari?

— Demandez-le à messire Apollon : c'est lui, vous disje, qui m^a soufflé cette malice. Le fourbe a sans doute quelque épitbalame à placer.

— Dans le genre de Tépithalame composé en Thonneur du mariage de H. de Tressé avec mademoiselle de Lavardin..^ Merci du cadeau !

— Voire ! comme vous traitez, ma mie, par-dessous jambe, une de mes meilleures pièces ! Je veux, pour votre punition, vous en citer le lambeau suivant:

Enfln l'infante Lavardine

Eàt femme d'un fort bon mari.

Enfln, un comte favori Lui tâte, quand il vcuit, tie la main la poitrine.

Mais elle peut pareillement Lui tàter l'estomac ; elle peut mémement

Lai passer la main sur Féchine.

Où trouver rien de plus déUcatement troussé?

— Troussé est le mot.

— Hais- où donc ont passé ma femme et le marquis? demanda le poète à voix basse.

Ninon les montra du doigt au fond de Tappartement. Ils s'étaient levés, J50US prétexte d'examiner un tableau

S40 NINON DE LENÇLOS

fratchement peint par Hignard^ et Yillarceaux ta&Laài avec adresse aux éloges donnés à Tartiste de menues cajoleries qui tombaient^ comme une douce musique^ dans ToreiUe d^ madame larron.

— Hé ! hé ! fit le mari^ je sens de belles cornes pousser sur la tête du fils de mon père. Mais ça ne percera pas le cuir chevelu... du moins dans ce-monde-ci.

— Que voulez-vous dire ?

— Ah! oui... je ne vous ai point encore communiqué mon projet. Le voici : je pars dans peu de temps pour TÂmérique dont le bienfaisant climat^ à ce que Ton m'assume, me rendra ma vigueur première...

— ^ C'est un projet bien arrêté ?

— Parfaitement.* Croyez-vous, ma chère NinoA, que mes souffrances m'amusent beaucoup^ quoique je les supporte en riant? Croyez-vous aussi, entre nous, que je sois toujours de glace devant cette jeunesse et cette beauté que le mariage a jetées sous mon toit ? Il me semble parfois, dans mes nuits sans sommeil, entendre une voix me crier, comme un écho de mademoiselle de Rohan, la bossue : a Qui m'6tera cet opprobre de virginité? »

Madame Scarron et Villarceaux s'étaient rapprochés. Ils n'avaient rien saisi de ce duo exécuté en sourdine.

-T- Ah ! vous voilà, Françoise, dit le poëte redevenu souriant. Qu'admiriez-vous donc là-bas avec tant d'application ?

— Le ravissant portrait de mademoiselle, répliqua-

t-elle en s'adressant à Ninon. Jamais Mignard n^a été mieux inspiré : il est vrai qull n'avait qu'à copier pour faire un chef-d'œuvre.

— : Est-ce votre avis, marquis ? demanda Ninon d'un air légèrement railleur.

— Je ne pourrais que répéter ce que madame a si gracieusement dit, riposta Villarceaux quelque peu décontenancé.

— C'est flatteur pour moi, mais injuste pour le peintre dont vous diminuez, sans raison, le talent.

— Mignard, interrompit Scarron, ne mérite que des reproches: c'est un méchant ami qui ne met le nez dans Paris que pour reprendre aussitôt la route de Rome. Je donnerais, de grand cœur, le Juvénal qu'on m'a volé, à qui m'apprendrait que la mule du pape lui a lancé une bonne ruade... Cela le dégoûterait peut-être de la ville sainte.

— Mais , objecta gaiement Ninon, vous oubliez que la mule du pape n'est qu'une pantoufle.

— Je ne l'oublie point. Mais il y a un pied dedans et un pied qui n'est peut-être pas perclus. . . A propos de perclus, :e m'aperçois qu'il se fait tard..» Onze heures ! et te voici encore delxNit, mon pauvre cul-de-jatte, toi qui te couches d'ordinaire avec les pouies... Allons, Françoise, rentrons au logis. Bonsoir, Ninon; bonsoir, marquis.

Ninon appela Pierre, et Pierre héla les porteurs qui étaient à l'office. Ceux-ci accoururent, et, soulevant Scarron comme une plume, le descendirent dans la chaise

restée au bas de Tescalier. Sa femme raccompagnait^ non sans regarder en arrière. Villarceaux, qui l'avait reconduite jusqu'au palier^ ne cessait de la saluer de la tête. La chaise partie^ il rejoignit Ninon. .

— Je vous croyais bien loin^ dit-elle en promenant ses doigts sur. son clavecin.

— Quelle mouche vous pique donc^ ma chère?

Il cherchait à se composer un maintien assuré.

— Mon cher, reprit-elle en continuant de frapper les touches, permettez-moi de ne pas répondre aujourd'hui à la quest^n que vous me faites. J'ai besoin de réfljéchir et..é de dormir. Revenez demain.

— Demain, j'ai promis de me rendre à une course de bague qui a lieu 'à Saint-Mandé.

— Alors, après-demain. Bonne nuit, marquis, et que la fortune vous soit propice I

— Adieu, fit-il en rougissant.

Puis, couvrant de baisers la main que Ninon lui abandonnait, il s'enfuit avec là précipitation d'un captif que l'on délivre.

— Pauvre Villarceaux ! s'écria-t-elle, il avait grand' peur d'être retenu... cornme si j'avais coutume d'eq^prisonner personne. Allons, encore un amour qui finit, et d'i;ine singulière façon, pour avoir duré si longtemps. Bah ! il a jeté ces jours derniers une flamme trop.vive... il ne restait plus que des cendres des deux côtés. N'y pensons plus, ou, si nous y pensons, que ce soit à titre de

' distraction... Oui, c'est cela, ajouta-t-elle après un roo-

"ment de silence^ le marquis a dû parler de sa course de bague et, comme le veut Tusage, Ténamourée ne man* quera pas d'envoyer des galants : il s'agit de les intercepter.

On nommait galant un nœud de ruban, nne faveur. De là le vers à double entente qui s'est gâté en route :

Quand on prend du galant, on n'en saurait trop prendre.

Ninorf appela de nouveau Pierre, et, lui donnant une bourse, le chargea de gagner le valet de confiance de Villarceaux.

Le lendemain matin, maître Pierre apportait triomphalement les rubans attendus, qui étaient couleur de feu.

— A merveille! dit Ninon en les prenant; mais que vois-je?un pli?... L'ouvrirai-je?... Pourquoi pas?.. ..Je suis curieuse de connaître le style de là petite-fille d'Agrippa d'Aubigné... Oh! oh ! ce sont des vers... lisons:

Vous devez avoir de la joie

Des faveurs que l'on vous envoie, Même il vous est permis d'y goûter des appas ; Parlez, montrez, vantez ces légères olTrandes, . Mais si l'on vous en fait quelque jour de plus grandes,

Ne vous en vantez paz.

Très-bien, cela promet. Ma foi ! Scarron n'a qu'à se dépécher, s'il ne veut pas que son cuir chevelu soit entamé dans l'ancien monde... Maintenant faisons remettre le tout à son adresse.

Le petit paquet, adroitement replié, eut licence de re-

tourner à sa véritable destination. La réponse ne tarda' pas d'arriver entre les mains de Ninoh : elle était ainsi conçue :

Beauté, qui les autre^ surpasse.

Sachez que mes sens ^ont ravis

De vous voir avec tant de grâce

Me donner de si bons avis :

Et pour votre faveur, c« m'est un si cher gage Que Je découvre à tous l'estime que j'en fais. Mais si votre bonté m'obligeait davantage, Je périrais plutôt que d'en parier jamais.

Euh! le Pégase du marquis est quelque peu poussif... S'il est aussi mal monté pour sa course de bague^ ses concurrents auront beau jeu... Hais rendons à César ce qui appartient à César. Pierre ! dépêche ceci à madame Scarron... à elle-même, tu entends?

Pierre inclina la tête et se mit en devoir d'obéir.

— Voilà, dit-elle, quand il fut sorti, voilà l'affaire engagée... Mais quel sera le dénouement?... Belle demande ! il sera tel que je le voudrai, puisque je tiens les fils de l'intrigue. En attendant, allons passer l'après-midi chez madame Cornuel, que je n'ai pas encore été visiter depuis mon retour.

Elle monta dans sa chaise et partit.

La spirituelle amie de madame Pilou, a la dame accorte et fine, » comme l'a qualifiée unpoëte anonyme, était en train, lorsque Ninon parut, de bercer dans ses bras un petit ange qui semblait né de la veille.

Eï SA COUP.. 245

— Bonjour^ ma mie, fit-elle ; de quel pays loiataiii revenez-vous donc ?

— Du Vexin, répondit Ninon.

— Mais c'est à deux pas de Paris... Comment, si proche, avez-vous pu être deux siècles sans nous montrer une seule fois votre charmant museau?

— Je m'étais tenue à Féeart pour étudier, tout à mon aise, IsL carte de Tendre.,.

— La carte de Tendre ! vous me la baillez belle ! Il suffit d'une enjambée pour la mesurer... quand on s'appelle Ninon. Mais auriez-vous été changée en précieuse?

— Et vous, auriez-vous été changée... en nourrice? dit gaiement Ninon, en caressant le chérubin que madame Cornuel continuait de bercer.

— Oh ! oh ! je ne nourris pas ce marmot, etpour cause, mais je l'entretiens : il est presque à moi, puisqu'il a été fait à mon service...

— Contez-moi cette histoire.

— Elle n'est pas longue. Le marquis de Sourdis étant venu un soir, comme de coutume, il y a quoique neuf mois, présenter ses hommages à votre servante, je ne le reçus qu'après un quart d'heure d'antichambre... Un quart d'heure est vite passé, mais le marquis a bientôt perdu patience...

— Et alors?...

— Et voilà pourquoi je disais que ce cher poupon a été fait à mon service.

246 NINON DE L^NCLOS

Cette conversation à bâtons rompus dura jusqu'au souper.

Ninon^ retournée chez elle^ trouva une épitre envers^ que lut adressait Saint-Évremont et qui se terminait ainsi :

Il faut brûler d'une flamme légère, Vive, brillante, et toujours passagère ;

Être Inconstante aussi longtemps qu'on peut ;

Car un temps vient où ne l'est pas qui veut.

— Yoilà^ dit-elle^ une leçon que j'ai méritée^ mais que je ne mérite plus... Saint-Évremont a été mal réglé : il retarde.

L'auleur de Tépitre n'était pas loin. Il entra comme Ninon en finissait la lecture.

— . Eh bien ! dit-il, ai-je frappé juste? Cette belle fidélité est-elle entamée ?

— Vous avez, mon cher, enfoncé une porte ouverte.

— J'en suis fort aise ! il vaut mieux que ce soit Ninon qui ait triomphé de Ninon. Vous voyez que je fais bon marché de mes rimes. . .

— Vous les avez pourtant longuement couvées ; et i'aime à croire que^ si je ne vous ai pas vu plus tôt, la faute en est à ce laborieux enfantement. Vous vouliez vous faire précéder d'un message.

—Entendons-nous. J'arrive de Saint-Germain, où j'avais rejoint la cour, et c'est làtju'hier j'ai appris que le Marais n'était plus veuf de sa reine. On m'avait aussi affirmé que vous étiez toujours enlacée dans la même chaîne...

ÉEjrî.-i^i •^-

ET SA COUn. 247

J^improvisai alors ce que vous venez de lire^ et^ après vous l'avoir adressé^ je me décidai à partir pour assurer le succès de ma missive.

— Je regrette que vous ayez trouvé besogne faite.

— Encore une fois^ j'en suis fort aise^ Hais ce pauvre Villarceaux, que devient-il? A quelles extrémités l'a porté son infortune?

— Hélas V\\ s'est jeté dans les bras...

— De la religion ?

— De madame Scarron.

— Ils étaient donc ouverts ?

— Oui... ils cherchaient de l'occupation.

— C'est bien naturel... et Je marquis supplée le culde-jatté?

— N'allons pas si vite : notre couple n'en est qu'aux préliminaires...

Ninon raconta l'épisode des madrigaux et^ après avoir établi la position respective des parties^ mit Saint-Évremout au fait de la scène qu elle préparait et dont le lecteur va être témoin.

— Tête-bleu! s'écria-t-il, j'espère que vous me tiendrez au courant, à Saint-Germain où je retourne, des suitesdece commerce de vers. Cela medivertiraun peu... et j'ai grand besoin de distractions, car si le métier de courtisan rapporte de l'honneur, il rapporte aussi bien des bâillements.

Madame Kionls X.1V. — Une escalade.

Ninon était à Tissue de son déjeuner, lorsqu^on annonça la visite de Yillarceaux. Elle ordonna qu'on le fît passer dans son boudoir, puis se rendit près de lui.

La physionomie du marquis trahissait un vif embarras : ses yeux fuyaient les yeux de Ninon. Il s'inclina respectueusement, mais sans prononcer une parole, comme un criminel qui parait devant son juge et attend sa condamnation.

— DoiS'je vous féliciter ou vous consoler ? demandât-elle d'une voix doucereuse.

— De quoi? répliqua Villarceaux tout interdit.

— De votre victoire ou de votre défaite.

— Ah ! oui... hélas I ma chère, consolez-moi. C'est le comte d'Olonne qui a enlevé l'anneau.

— Ces beaux rubans couleur de feu ne vous ont donc pas porté bonheur ?

Ninon montrait les galants qui flamboyaient sur la garde de llépée de Villarceaux.

MNON D£ LEiNGLOS £T SA COUR. »49

— Que voulez-vous dire ? bégaya-t-il consterné.

— Marquis^ qu'avez-vous fait de mes cheveux ? s'écria-t-elle en jouant l'indignation.

Elle s'était levée pour donner à, son geste un développement théâtral.

— Oh ! je suis bien coupable ! dit-il, en se précipitant à ses pieds.

— Debout 1 car si Ton vous voyait d^ns cette postuf e, on croirait que vous m^aimez encore..^. Maintenant, reprenez votre siège, comme jie reprends le mien, et causons... comme deux amis.

Villarceaux se rassit d'un air résigné en ,face de Ninon : on eût dit d'un patient qui se préparait à la tqrture.

— Souffrez d'abord, ajouta-t-elle malicieusement avec un temps d'arrêt... que je vous rappelle le rêve que naguère nous avons fait ensemble... Vous aviez- tout quitté pour moi, les plus hautes et les plus éblouissantes dames de la cour, sans compter certaine marquise qui vous adore, quoiqu'elle soit votre femme; et moi, j'avais tout abandonné pour vous, caprices du jour, caprices du lendemain, tout... jusqu'à Brancas.

Celte chute ament un sourire sur les lèvres de Villarceaux. Ninon continua, sans y prendre garde :

— Puis nous nous étions enfuis pour nous retirer dans une sorte de chaumière... et y jouer, sans ténxoins, une pastorsjie amoureuse. La pièce eut la durée que vous savez... Bref, la monotonie de cette longue églogue nous

ne NINON DE LENCLOS

rejeta sur la route de Paris. Nous avions besoin tous deux de niouvement et de bruit : nous ne faisions toujours qu*un. Jusque-là pas le moindre nuage entre nous... Mtts^ te démon de la jalousie vous soufflant de méchantes pensées^ la tragédie menaça de succéder à la pastorale. Je me hâtai^ vous savez comment^ de vous rendre à la raison...

Le marquis fH minc^de s'agenouiller de nouveau.

— Laissez-moL aller jusqu'au bout, reprit Ninon en Tavrétant. Vos soupçons di^arurent, mais Tinfidélité que vous redoutiez éclata... Seulement, Tinfidèle, ce ne fut pas moi.

En ce movtïenty on grattait à la porte : c'était madame Scarron. Villarceaux semblait médusé par cette apparition; à laquelle pourtant il s'attendait.

— On ne petit arriver plus à propos, pensa Ninon. Ma chère Françoise, dit-elle en la prenant par la main, asseyez-vous dans ce fauteuil et veuillez écouter une histoire que je suis en train de raconter h M. de Villarceaux... et qui vous intéressera peut-être.

— Elle m'intéressera sans aucun doute... repartit la jeune femme avec une amabilité calculée.

L'amour est comme le soleil d'àbût : il mûrit vite. Madame Scarron était toute transformée : elle avait complètement dépouillé la timidité de son âge. Elle.flairait un piège et le défiait résolument.

— Il s'agit, poursuivit Ninon, d'une petite perfidie c(Mnmise par un cavalier... que j'appellerai Villarceaux,

ET SA COUR. Ml

pcmrjul dotiner un nom. Donc Yillarceaux... Vous-p^mettez^ n>arquis ?

Ce dernier répondît par une imperceptible incHnaison de téte^ accompagnée d^un regard suppKaaL

— Donc ViUaroeaux^ répéta-t-^e4ie cruellement^ éUût épris d'une honnête dame/ comme dit^rantôme... laquelle^ par le même motif^ j'appellerai Ninon. Il raimwt au point d'ep perdre la tête... sauf à prendre feu d'un autre pôté^ m premier c|^ec de deux beaux yeux... les vôtres^ je suppose^ si vous Te permettez attssi^ ma chère amie.

— J'aurais bien. mauvaise gtàce de ne pas me prêter à ce badinage^ répliqua madame Scarron avec un sourire des plus placides. C'est fort piquant, cohtint^z.

Une telle assurance étonnait et secouait Yillarceaux dans son abattement^ mais ne le tirait point du profioad mutisme dans lequel il était plongé. Honteux du rôle lamentable qu'il jouait, il essayait en v^îa de se rafieriBÎr et de jeter un mot dans le dialogue. Le souvenir d« la belle chevelure^ qui lui avait été sacrifiée» le poiffchassait comme un remords et glaçait sa langue.

— Âh ! vous trouvez la chose piquante ? reprit Ninon ; et vous, marquis?.

Un second regard supqpliant fut sa réponse.

— Oui, je m'aperçois que cela vous divertit aussi... le continue donc, puisque vous m'y conviez. Voilà... Yillarceaux (je remonte sur mon dada) détaché tout d'un coup de Ninon et accroché aux beaux yeux de madame

m MNON Dt: LCNCLOS

ScarroR. Et no$ deux amants de se dire sur Pheure mille douceurs et de se becqueter presque... à notre barbe^ car le mari était, comme raoi^ témoin de la scène. L'affaire n'en demeura pas là: des galants... assez semblables à ceux que porte le marquis... furent envoyés, le lendemain^ à Villarceaux avec un très-gracieux madrigal dont j'ai retenu ces trois vers ;

Parlez, montrez, vantez ces légères olîrandes, Mars si Ton vous en fait quelque joUr d&phi^ grandes, N«ovous en variiez pas.

Le marquis^ comme c'était son devoir, se hâta de répondre :

Je pépioais plut^ que d'en parler jamais.

* La ftn'dé l'Tifetoire, ma petite amie, ne vous semblet-^Ie pas encore plus piquante que le commencement ?

— C'est donc fini 1 répliqua maxlame Scarron avec tim Trtàlîcîeaèe afiectàtioft de regret.

Elle n'avait pas reçu te' coup sans broncher^ mais elle s'était vite remise sur pied. Quant à Villarceaux, il était anéanti.

^*— Je regt^tte comme vous, reprit Ninon , que ce récit tourne si court, mais je ne puis te pousser plus loin... C'est à vous, du reste, de me fournir la suite...

— le vais, si vous le désire?, vous ta donner à l'instant... repartit madame Scarron en souriant.

— ^^ Très-volontiers, ma belle devineresse*

— Tl'faut d'abord, ma chère amie, que vous soyez

assez bonne pour répondre aune indiscrète question que j'ai à vous adresser.

— Parlez.

— Avez-vous^ sans rémission^ chassé de votre cœur monsieur de Yill arceaux^ ici présent ?

— Je ne Tai pas chassé... il s'en est allé de lui-même.

— Enfin^ il n'y est plus ?

— Non... J'ajouterai tout bas qu'il a pu facilement s'échapper : la porte était ouverte..

Le marquis paraissait respirer plus librement.

— Tant mieux^ car, de cette façon, je n'ai pas de larcin à me reprocher... et je reste digne de votre amitié.

— Vous y tenez beaucoup 1

— Plus qu'à l'amour de monsieur de Villarceaux... que j'ai eu le tort d'écouter à la légère. Je n'aurais dû accepter ses protestations de tendresse que sous bénéfice d'inventaire, comme dit H. Patru. Et lui, de son côté, n'aurait dû quitter la place qu'après avoir pris congé de vous, en galant homme.

— Â tout péché miséricorde. Allons, revenez à la vie, mon cher marquis.

— Vous me pardonnez ? s'écria ce dernier tout joyeux.

— Je fais plus: je vous unis... soyez heureux, mes enfants, mais hâtez- voust.. car TOcéan va bientôt vous séparer.

— Oh î ce voyage n'aura pas lieu, dit vivement madame Scarron. Fantaisie de malade, qu'une autre fan-

taisie emportera ! D'ailleurs^ ajouta-t-elle mentalement^ je trouverais bien moyen de Tempécher.

— S1I en était ainsi^ cela dérangerait un projet que je caressais cette nuit.

— Quel projet ?

— De vous accompagner en Amérique.

— Vraiment ?

— Pourquoi pas ? je serais curieuse de voir ce merveilleux pays dont on parle tant...

— Paris ne tarderait pas de vous fidre défaut.

— Il n'y a que Paris d'habitable^ hasarda Yillarceaux.

— Vous oubliez le Vexin, riposta malignement Ninon, et les deux années que nous y avons passées.

— C'est juste, fit le marquis en se mordant les lèvres.

— Hais, pour en revenir à nos moutons... vous pensez donc, ma chère Françoise, que Scarron changera d'idée ?

— J'en suis sûre.

— Tant pis, car je ne puis -décemment aller là-bas toute seule.

— ■' Continuez, croyez-moi, de régner ici; ne vaut-iJ pas mieux être adorée que dévorée? Et l'on court souvent, dans le merveilleux pays en question, la cbance de servir de pâture à quelque friand Caraïbe...

Après cette saillie, la jeune femme se leva pour rentrer à l'hôtel de l'Impécuniosité, où elle avait confié le cul-de-jatte aux soins de ses deux belles-sœurs. Elle sortit, donnant le bras à Yillarceaux qui était moins

heureux peutrétre de sa bonne fortune que de la franche

cordialité avec laquelle son salut d'adieu lui avait été rendu.

Ninon^ selon sa promesse^ envoya^ séance tenante^ à Sainf-Évremont le billet suivant :

a Riez^ mon ami^ riez..'« de ma déconvenue: j'ai bel et bien mordu la poussière* La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné m^a tenu tête dès le début et finalement m'a amenée à composition. Quel vieux renard que cette en* fant ! Elle, ira loin : le mot n'est pas de moi^ il est d'un maç^p nommé Barbey que l'on se plaît dans les cercles à faire monter sur le trépied^ et qui a dit de madame Scarron qu^on lui présentait : a C'est la femme d'un estropié^ mais je m'y connais : elle est née pour être reine. » Reine^ c'est beaucoup; pourtant^ si l'envie lui prend de donner raison à la prophétie de maître Barbey je ne doute pas qu'elle ne fasse payer quelque jour à Louis XIV les dettes d'Henri IV... Agrippa serait bien vengé ! Ainsi soit-il. »

On sait ce qui arriva. En attendant^ le voyage du culde-jatte remis aux calendes grecques^ Villarceaux s'égaya où devait apprendre à réciter le chapelet Tamant repu de madame de Montespan^ cherchant des épices d'amour dans les ratSnements d'une dévotion féline. Sous le masque dont elle se couvrit^ madame de Maintenon continua au marquis les faveurs de madame Scarron. Miossens et les autres eurent en même temps part au gâteau. Madame Louis XIV avait donc honnêtement couru le

356 NINON DE LENGLOS

guilledou, lorsqu'elle reçut le prix de son austérité.

Quinze jours après la scène racontée plus haut, pendant que Condé et Turenne étaient aux prises dans le faubourg Saint-Antoine, Ninon rêvait à son nouveau veuvage dans le kiosque du jardin, où elle s'abritait contre Tardeur accablante du soleil de juillet.

— Je dois être satisfaite, se disait-elle, sans que les coups de canon qui retentissaient à son oreille lui causassent la moindre impression: j'ai aimé... d'amour! Que me reste-t-il à désirer ? Rien. Hais que faire, car il ne faut pas demeurer oisive? Aimer encore... de la ipéme manière ? Non, c'est assez d'une fois. Aimer alors comme jadis? Sans doute, puisque c'est ma destinée, au dire de Saint-Ëvremont... Hais qui? La guerre civile qui gronde aux portes de Paris a fait le vide autour de moi. Amis et ennemis du Hazarin, tout a disparu... Oh! Hnepte chose que cette Fronde ! Oh ! les sottes gens que ces gens d'esprit qui, après avoir dépensé leur dernière saillie, s'amusent à brûler de la poudre comme de vulgaires soudards ? En vérité, ce Paris, proclamé la seule ville habitable, est^ à l'heure qu'il est, d'un aspect ravissant... On dirait d'une cité qui a déménagé aux trois quarts... Les passants clair-semés que l'on rencontre dans les rues, sont en train, pour la plupart, de s'enfuir, de guerre lasse, dans de lointains pays que ne troublent pointées misérables conflits d'ambitions... lis vont où Scarron voulait aller et où j'aurais voulu le suivre... Il est juste d'ajouter qu'à ce besoin de calme se mêle la fièvre de

ET SA CODR. S57

Tor... On veut se reposer dans les bras de ja fortune!

Pierre interrompit, le monologue en apportant un numéro de la Gazette de Loret :

— Qu'esirce que cela ? s'écria Ninon... Ah! c'est le factum de cet impertinent nouvelliste qui a toujours Toreille collée aux serrures et qui versifie ses caquets pour les rendre piquants... Sur qui répand-il son encre aujourd'hui ?... Tiens... voici de Tà-propos ;

Une prudente maréchale Dans TAmérique occidentale Va, dit-on, planter le piquet.

Non pas pour jouer au piquet, . Ni planter des choux, ni des raves, Mais pour, en trafiquant d'esclaves.

Gagner bravement tous les ans Des cent cinquante mille francs.

Ninon, la belle courtisane, Fst aussi de la caravane....

Courtisane ! répéta-t-elle avec un sourire où éclatait le plus fier dédain... Mais qui a porté ce drôle chargé de distraire mademoiselle de Longueville à m'enrôler dans cette troupe d'émigrants ?... Ah ! j'y suis... Yillarceaux ou madame Scarron aura parlé de mon projet de voyage et le bruit en sera venu jusqu'à ce Loret qui n'a pas manqué d'en faire son profit... Hais voici le canon de la Bastille qui se mêle de la partie... La ville s'était cependant déclarée neutre... Pourquoi ce subit changement de front?... Il y a du Retz là-dessous !.... Ce n'est pas pour rien qu'il s'est blotti au Luxembourg... L'incorrigible

frondeur se sera repenti de son repentir et il aura voulu payer^ en monnaie de fourbe, le chapeau de cardinal qu'il a reçu dernièrement d'Anne d'Âutrkhe

Tandis que Ninon se perdait en suppositions bien ou mal fondées, la porte Saint -Antoine s'ouvrait aux soldats de M. le Prince. Racontons brièvement ce qui s'est passé. D'abord Retz n'avait eu garde de tremper dans la diversion opérée en faveur de Condé qu'il espérait, au contraire, voir écraser sous les murs de Paris. Il ne s'était occupé qu'à comprimer la fougue belliqueuse de Gaston, qui rugissait comme un lion parce qu'il était loin de tout péril. C'était la duchesse de Montpensier qui, de son propre mouvement, avait provoqué cette diversion. Au moment où M. le Prince allait être circonvenu parle maréchal laFerté qui cherchait à se porter entre lui et les remparts, elle avait fait tirer le canon delaRastille surTarmée du roi; puis, les abords dégagés, elle avait introduit les Frondeurs dans la ville..»

Ninon attendait le retour de Pierre qu'elle avait envoyé prendre langue au deiiors, lorsqu'un jeune homme, escaladant la muraille, sauta dans lejardiû et parut tout à coup à la porte du kiosque.

— Qui êtes-vous, et que voulez-vous ? s'écria Ninon, plus surprise qu'effrayée.

— Qui je suis?... dit l'inconnu, vous le saurez. Ce que je veux?M'assurer de votre personne î

Ciourifille. — Christine de Suède.

La nuit commençait à tomber.

Ninon engagea Tinconnu à passer dans Tappartement du rez-de-chaussée que l'on venait d'éclairer et s'empressa de lui montrer le chemin. Lorsqu'ils y entrèrent, Pierre arriva tout effaré, mais il se retira sur un signe de sa maîtresse.

— Maintenant, monsieur, dit-elle, étes^vous décidé à me donner des expUcations? Depuis quand, pour exécuter un mandat d'amener, escalade- t-on les murs? La route que vous avez choisie n'est pas, ce me semble, la route ordinaire... De plus, vous n'avez ni l'âge ni lamine d'un sergent... Vous ne pouvez être, excusez ma franchise, qu'un... voleur ou...

— Vous me jugez bien, interrompit le mystérieux personnage en souriant.

— Ou un amoureux, ajouta Ninon.

— Ah! ah!

— Mais lequel des deux êtes-vous ?

— Peut-être... l'un et l'autre.

— Vous aimez, je le vois, les situations compliquées...

— Oui, j'en raffole... je me plais à semer ma vie d'incidents de toute sorte : c'est une comédie de cape et d'épée, où j'accumule les aventures les plus divertissantes, mais dont le dénouement sera forcément tragique, car elle ne finira qu'à ma mort.

— Et sur quel genre de mort comptez-vous?

— Qu'importe la manière dont on disparaît? Quand la pièce est jouée... bonsoir la compagnie ! On se couche et Ton dort tranquille... que l'on ait ou non sa tête sur les épaules!

— Je vous admire !

— Franchement?

— Franchement. Vous professez là une philosophie dont l'audace me charme... et qui me donne l'envie de faire avec vous plus ample connaissance.

— Je comprends... et" vais me dépouiller de l'incognito qui vous gène. Sachez d'abord que le hasard m'a baptisé du nom de Jean Hérault... Âh ! je ne suis pas sorti de la cuisse de Jupiter!... Le pauvre diable de père qui m'échut en partage ne me légua, en mourant, ni titres ni fortune; mais il m'avait gratifié d'un esprit fécond en ressources et d'une constitution robuste... Or, pour quiconque a de bonnes jambes et de l'invention, rien n'est inaccessible... Les montagnes que l'on ne peut gravir en ligne droite, on les tourne... Me voilà donc parti de mon village, léger d'argent mais sûr d'atteindre... le haut de

ET SA CODR. S6i

la- montagne que je visais. J'étais attaché au prince de Marsillac en qualité de valet de chambre. Je fis avec lui la campagne de Flandre^ et lorsque^» devenu duc de la Rochefoucauld^ il se jeta dans la fronde^ je m'y précipitai à sa suite... Où trouver une plus belle occasion pour satisfaire le besoin d'activité qui me dévorait? Aussi m'en suis-je donné à cœur joie ! Que de cartes brouillées ou débrouillées! que de pièges tendus ou éventés! Il n'y a que ce damné cardinal de Retz qui ait mis mes ruses en défaut... Hier^ il s'agissait de l'arrêter sur Te Pont-Neuf^ et je suis arrivé trop tard. Aujourd'hui^ je veux le gagner à la cause de M. lePrince^et il me glisse entre les doigts... Hais l'oiseau ne nous échappera pas^ car nous tenons la cage!

— Les Frondeurs se sont donc emparés de la ville?

— C'est-à-dire qu'elle leur a ouvert ses portes d'ellemême^ après avoir gracieusement envoyé quelques boulets aux gens du roi. Vous avez dù^ mieux que personne^ entendre d'ici le ronflement du canon...

— Oui, il m'a rompu la tête...

— Moi, je sortais du Luxembourg lors de la première décharge de la Bastille... J'accourus de ce côté et rencontrai près des Jésuites le duc de la Rochefoucauld tout couvert de sang et soutenu sur son cheval par deux hommes; une mousquetade lui avait balafré le visage audessous des yeux. Je l'accompagnai jusqu'à l'hôtel de Liancourt et, quand j^ le vis couché et entouré de médecins, je repris ma course à travers Paris, criant à nos

262 NINON DE LCNGLOS

amis que je croisais : a Gë n'est pas le tout d'être entré... il faut puiser la ville des mazarins qui s'y cachent. » Et, pour prêcher d'extmple^ avisant votre demeure signalée comme suspecte^ je me dressai sur la selle de mon cheval que j'abandonnai au laquais qui me suivait... Vous savez le reste, belle dame.

— Et que prétendez-vous faire de ma personne, monsieur Jean Hérault ?

— Ah! voici le point délicat... Vous m'avez complimenté sur ma bonne mine, et, pour ce, qualifié de voleur...

— Rétablissons les faits; j'ai dit que vous ne pouviez être qu'un voleur ou...

. — Achevez.

— C'est inutile... Vous vous rappelez ce que vous avez répondu.

— Oui, et il dépend de vous que je sois seulement l'un des deux ou tous les deux à la fois.

— Allons ! je ne veux pas charger votre conscience d*un crime; vous n'aurez pas la peine de me... voler.

— Très-bien!

— Vous plairait-il, avant toute chose, de partager mon souper qu'en ce moment l'on doit être prêt à servir?

— Volontiers, et je vous promets d'y faire honneur, car j'ai gagné un furieux appétit à ces allées et venues.

— Offrez-moi donc le bras et passons à la s^Ue à manger.

Le repas fut des plus gais : Hérault^ aiguillonné par Ninon^ se montra d'une folie étourdissante. — Sa verve dura jusqu'au matin.

II sortit de Thôtel des Tournelles d'assez bonne heure pour aller s'enquérir de l'état de son mattre. Les inquiétudes de la Rochefoucauld étaient entièrement dissipées : ses médecins lui avaient certifié qu'il conserverait ses deux yeux. Le duc ne se sentait pas d'aise d'en être quitte à si bon marché et paraissait disposé à courir bientôt de nouvelles aventures.

Mais la Fronde était à son déclin : elle se termina par regorgement de quelques mazarins à l'Hôtel de ville. N'oublions pas d'ajouter ce trait qui la complète : ici comme toujours la farce se mêla au drame. C'était par uner magnifique nuit du mois de juillet : tandis que le sang des partisans du cardinal coulait à flots^ on vit passer à la Grève même une mascarade composée d'une vendeuse de rubans et du bedeau de Saint-Jacques-la- Bouchefie. La dame le Riche était en chemise et le compère Pasquier en caleçon : cette tenue légère avait pour excuse une chaleur tropicale. Le couple folâtre faisait assaut de propos gaillards et traînait derrière soi une longue queue de polissons gouailleurs.

La cour rentrée dans Paris^ Hérault tourna ses vues de ce côté et s'en fut offrir ses services à Hazarin qui s'empressa de le prendre au mot^ et qui^ pour mettre son habileté à l'essai^ le chargea tout d'abord d'une mission de confiance auprès du prince de Conti. Il s'agissait de

264 NINON DE LENGLOS

se rendre à Bordeaux et d'éteindre le dernier foyer de la Fronde. Hérault s'échappa aussitôt des bras de Ninon et gagna la Guyenne. Son entreprise fut couronnée d'un rapide et plein succès. L'adroit et heureux négociateur obtint^ en récompense^ une recette générale des tailles. Lorsqu'il reparut à l'hôtel des Toumelles^ il ne s'appelait plus Jean Hérault tout court, mais de Gourville^ du nom d'une terre qu'il venait d'acheter.

Ninon ressentait une affection mêlée de curiosité pour cet aventurier à tous crins qu'elle voyait monter quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale, aujourd'hui domestique du prince de Marsillac et demain agent secret

du cardinal en attendant qu'admis au jeu de la cour

il devienne le partner obligé de Louis XIV. Elle lui garda longtemps sa place, sinon dans son cœur, du moins près de son cœur, et, durant les fréquentes absences de Gourville, ne lui donna que des suppléants obscurs, de ces galants de hasard que l'on renvoie comme des valets dont on ne veut plus.

La renommée de Ninon allait toujours croissant. Aussi Christine de Suède, arrivée à Paris le 8 septembre 1656, ne manqua-t-elle pas de"^ venir lui rendre visite, presque au débotter. Le mot n'est point hors de saison, car l'ex-reine affichait une allure masculine. Mais Ninon avait déserté, la veille, la rue des Tournelles, pour aller passer une partie de l'automne dans ce château où elle avait expérimenté l'amour et où l'amitié la ramenât. Elle y reçut une lettre, non écrite pour elle par le duc

ET SA GODA. 265

de Guise^ mais que Ton faisait circuler pour les curieux détails qui y étaient renfermés. Le brillant et léger duc s'était rendu sur la frontière au-devant de Christine^ porteur des compliments de Louis XIV^ et il s'était acquitté de sa tâche avec tout le respect voulu^ sauf à blasonner sous le manteau Tillustre voyageuse. Citons son épître :

a Je veux^ dans le temps que je m'ennuie cruellement^

« penser à vous divertir^ en vous envoyant le portrait

« de la Reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande^

(i mais elle a la taille fournie et la croupe large^ le

a bras beau^ la main blanche et bien faite^ mais plus

a d'homme que de femme^ une épaule haute^ dont elle

a cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit^

« sa démarche et ses actions^ que l'on en pourrait faire

« des gageures. Le visage est grand sans être défectueux;

« tous les traits sont de même et fort marqués : le nez

a aquilin^ la bouche assez grande^ mais pas désagréable;

a ses dents passables^ ses yeux fort beaux et pleins de

« feu ; son teint^ nonobstant quelques marques de petite

« vérole^ assez vif et assez beau^ le tour du visage assez

« raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre.

« C'est une perruque d'homme fort grosse et fort relevée

<x sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui en bas a des

d pointes fort claires ; le dessus de la tête est d'un tissu

« de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coif-

« fure d'une femme. Quelquefois elle porte un cha-

« peau. Son corps, lacé par derrière de biais, est quasi

a fait comme nos pourpoints^ sa chemise sortant tout a autour au-dessus de sa jupe qu'elle porte as3ez mal a attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poua drée^ avec force pommade, et ne met quasi jamais de a gants. Elle est chaussée comme un honmie, dont elle «^a le ton de voix^ et quasi toutes les actions. Elle affecte a fort de faire Tamazone. Elle a pour le moins autant de a gloire et de fierté qu'en pouvait avoir le grand Gusa tave, son père. Elle est fort civile et fort caressante, « parle huit langues, et principalement la française, a comme si elle était née à Paris. Elle sait plus que toute il notre Académie jointe à la Sorbonne, se connaît adn mirablement en peinture, comme en toutes les autres c( choses, sait mieux toutes les intrigues de notre cour a que moi. Enfin c'est une personne tout à fait extraor- « dinaire. Je raccompagnerai à la cour par le chemin de Paris ; ainsi vous pourrez en juger vous-même. Je a crois n'avoir rien oubUé à sa peinture, hormis qu'elle « porte quelquefois une épée avec un collet de buffle et <c que sa perruque est noire, et qu'elle n'a sur sa gorge a qu'une écharpe de même. »

La cour était à Compiègne. Christine s'y rendit, après avoir occupé quinze jours, au Louvre, le splendide appartement du roi, où l'on admirait la riche tapisserie de Scipion et le lit de satin blanc en broderie d'or, légué par Richelieu à Louis XIIL Une pompeuse réception l'attendait. Louis XIV et Anne d'Autriche l'accueillirent comme une reine... Mais Christine n'était pas femme à

s'accommoder longtemps du cérémonial de la cour. Elle tenait alors à la liberté plus qu'aux honneurs : son abdication Ta bien prouvé. Elle subit donc quelques fétes^ plutôt qu'elle n'en jouit^ et se disposa ensuite à retourner en Italie. Le maréchal d'Albret monta dans son carrosse.

— Savez-vous^ monsieur^ lui dit-elle, quel regret j'emporte en quittant la France?

— Que Votre Majesté daigne m'en faire part^répliquat-il, et peut-être serai-je assez heureux...

— C'est, interrompit Christine, de ne pas avoir vu Ninon.

— Vous la verrez, si vous voulez me permettre de modifier légèrement notre itinéraire.

— Modifiez-le à votre guise, mon cher maréchal... je vous donne vingt-quatre heures de marge. Est-ce suffisant ?

-— Plus que suffisant, si Votre Majesté ne comprend pas dans ces vingt-quatre heures le temps que nous avons à consacrer au marquis de Saint-Simon et à madame du Plessis chez qui nous devons nous arrêter...

— Corbleu ! ai-je l'habitude de retirer d'une main ce que je donne de l'autre ?

Christine sacrait volontiers : l'abbé Bourdelot lui avait jadis fait présent d'un chapelet de jurons choisis qu'elle défilait dévotement à l'occasion.

Lorsqu'ils arrivèrent au château de Villarceaux, d'Albret se détacha en éclaireur et courut prévenir Ninon,

qui avait renoué ses relations philosophiques avec Varicarville et était en train de s'amuser^ comme autrefois, des billevesées de ce maître rêveur. Le marquis^ chasseur passionné^ faisait une battue aux environs de Mantes.

Ninon se leva précipitamment et sortit pour aller recevoir la reine à son entrée dans Tavenue. Varicarville raccompagna tout en continuant de discuter une folle question qu'il avait entamée et qui concernait la célébration des noces d'Adam et d'Eve.

VaricarTllle et Chapelle. <— Sous la table.

— Ouf ! s'écria Christine en se laissant tomber dans un fauteuil^ où elle détira ses membres engourdis. J'adore les voyages et ils m'éreintent dès le début... Arrangez ça !

— C'est que Votre Majesté, dit Ninon, oublie que, si elle a Tâme d'un homme, elle a le corps d'une femme.

— Hélas ! oui, et il est plus difficile d'abdiquer son sexe que sa couronne, ajouta la reine en posant son pied droit sur une chaise, avec le sans-façon qui la caractérisait.

— La nature, dit naïvement Varicarville, n'aurait pas eu, je crois, grand'chose à faire pour achever la transformation de Votre Majesté.

— Hein ? fit Christine en scrutant de l'œil le personnage.

— Souffrez, interrompit vivement Ninon, que je vous présente monsieur de Varicarville, un sage qui a la mine

d'un fou^ un philosophe voué au vert, qui voudrait envoyer paître Thumanité.

— Je regrette fort de n'avoir pas connu monsieur^ quand j'étais sur le trône de Suède. J'avais, vous ne l'ignorez pas, réuni autour de moi une foule de savants et de poètes, au milieu desquels agitait sa marotte le médecin Bourdelot, dont le malin cardinal a fait un abbé... C'était une véritable ménagerie de bétes curieuses... Je la croyais complète, mais hélas! monsieur de Varicarville a manqué à ma collection.

— Saluez donc, mon cher, murmura d'Albret à l'oreille de ce dernier, en le poussant du coude.

Varicarville s'inclina, sans sortir du rêve dans lequel il s'était plongé après son incartade.

— Ne perdons pas notre temps en sornettes, reprit Christine. Je suis venue ici, souveraine déchue, pour contempler une souveraine dont le pouvoir grandit tousles jours...

— Permettez... Votre Majesté a quitté la place, mais la place finira par me quitter...

— Vous avez trop d'esprit pour ne pas la conserver jusqu'au moment du grand saut.

— C'est-à-dire que, la beauté disparue (vous voyez que je me flatte aussi à l'occasion), je me mettrai à tenir bureau d'esprit, comme mesdames les précieuses, ces jansénistes de l'amour.

— Tète-bleu ! s'écria Christine en levant le pied à la hauteur du nez de Varicarville qui recula effrayé, voilà

ces péronnelles baptisées comme elles le méritent ! que dites-yous de ce mot^ monsieur le duc?

— Rien ne m^étonne dans la bouche de Ninon^ repartit d'Albret : elle m'a gftté comme tous ses amis.

— C^est juste... moi^ seule^ ai le droit de m^étônner^ quelque prévenue que je sois... Mais j^ai une question délicate à poser à Ninon... Il n'y a pas de femme ici... nous pouvons parler à cœur ouvert. Foin des bégueules!

— Je vous écoute, dit Ninon en souriant.

— Les hommes^ ma chère-> me mettent en appétit! non parce quils sont hommes^ mais parce qu'ils ne sont pas femmes... Comme vous (je ne m'en cache point)^ j'ai beaucoup aimé : c'était un de mes plus agréables passe-temps^ au milieu des ennuis de la royauté^ et j'y trouvais toujours une joie nouvelle...

— Il n'y a rien de si varié dans la nature que les plaisirs de l'amour, quoiqu'ils soient toujours les mêmes, ajouta simplement Ninon.

— Allons, je suis dispensée de ma question... J'étais sur le point de vous demander la définition de l'amour : la voici faite et parfaite. Hais je vais, en revanche, vous adresser une prière...

— Qui sera pour moi un ordre. ^

— Hum ! si je vous prenais au mot, peut-être regretteriez-vous de vous être engagée ?

— De quoi s'agit-il donc?

— De me gâter, comme vous avez gâté monsieur le maréchal... bref, de me suivre en Italie.

27t NINON DE LENGLOS

— En effets je ne puis souscrire à la très-gracieuse oiïre de Votre Majesté. H'éloigner serait abdiquep... et je n'ai pas votre courage.

— A chacun sa destinée^ dit Christine d'un ton légèrement imprégné de tristesse. A vous^ jusqu'à la tombe^ le trône envié de la rue des Tournelles; à moi désormais le rôle de princesse errante ! Adieu, Ninon^ adieu.

Puis elle sortit, accompagnée du maréchal. Ninon les reconduisit et ne rétrograda que lorsque la voiture fut hors de vue.

La dernière parole de la reine avait été une joviale boutade : toute la mélancolie de Tadieu s'était envolée dans un éclat de rire.

A son retour, Ninon secoua Varicarville qui, à force de rêvasser, de regarder en dedans, s'était bel et bien endormi.

— Oui, s'écria-t-il continuant sa course à travers le pays des chimères, je partage l'opinion des talmudistes : à la première heure. Dieu pétrit la poussière d'où devait sortir le premier homme qui ne tarda pas de paraître à l'état d'embryon... A la seconde heure, Adam se tenait sur ses pieds... A la quatrième heure. Dieu le héla et le chargea débaptiser les animaux qu'il venait de créer... A la septième heure, eurent lieu les noces d'Adam et d'Eve. Avant d'abandonner cette dernière aux bras de son époux. Dieu lui enseigna la coquetterie, en frisant lui-même sa blonde chevelure... A la dixième heure...

— Jetons^ s'il vous plaît, un pont sur le déluge, inter-

ET SA CODR. Î7S

rompit Ninon^ et arrivons à l'heure présente. Savez- Yous^ monsieur de Yaricarville^ que vous êtes un cavalier... comme il n'y en a point? Une reine était là^ devant vous^ et vous vous êtes mis à ronfler sans la moindre pudeur...

— Vraiment ? ma foi, c'est la faute de nos premiers parents : en remontant jusqu'à eux, j'aurai éprouvé le besoin de me reposer en route...

— Fort bien ; maintenant que vous avez recouvré vos jambes, voulez-vous faire un tour de parc ?

— De grand cœur, et vous me direz, chemin faisant, ce que vous pensez de Christine.

— Pauvre femme qui, par ambition, a quitté le sceptre et dont bientôt l'ambition sera de le ressaisir...

— En serait-elle déjà aux regrets ?

— Peut-être.

— S'il en est ainsi, qu'elle se jette dans le giron du pape : cela console de tout^ dit-on. Hais revenons à nos premiers parents : il faut que je vous conte comment ils ont employé la dixième heure...

— C'est inutile, rien de plus aisé à deviner... Allons, quand aurez-vous fini d'ouvrir cette porte?

La porte s'ouvrit, mais par une pression extérieure. C'était Villarceaux qui rentrait et qui fit rebrousser chemin à Varicarville.

— Eh bien! marquis, demanda Ninon, la chasse a-t-elle été bonne?

— Excellente.

— Meurtrière alors ?

— Très-peu... Qu'est-ce qu'un pauvre cerf de plus ou de moins? Ce qui a fait le succès de ma journée^ ce n'est pas le gibier que mes laquais rapportent^ mais celui qui est sur mes talons et que je vais vous présenter...

Derrière Villarceaux venait un homme d'une trentaine d'années et d'une figure funèbre, un des plus joyeux esprits du dix-septième siècle.

— Monsieur le marquis, dit-il, me permettra de décliner moi-même mes nom et qualité. Je me nomme Chapelle...

— Le nom dit la qualité, interrompit Ninon. Marquis, je vous félicite de votre chasse ; et vous, mon cher poète, soyez le bienvenu. Depuis longtemps je désirais vousconnaître autrement que de réputation.

— Moi, de même... et c'est le hasard qui nous réunit. Le duc de Brissac soit loué ! car c'est en le suivant à Mantes que j'ai rencontré monsieur de Villarceaux, avec qui il avait pris rendez-vous.

— En attendant qu'à mon tour vous m'abandonniez^ pour Ninon, dit Villarceaux, nous passerons, si vous le voulez bien, dans la salle à manger : j'ai une faim de chasseur!

— Et moi, ajouta Chapelle, une soif de chien courant!

Tandis que l'on se mettait à table, on s'aperçut de la disparition de Varicarville qui, aux premiers mots de

ET SA CDliR. »S

Villarceaux, s'était échappé pour aller contempler le malheureux cerf, pendu à un clou près de l'ofGce. Si le sang répandu lui faisait horreur, il l'attirait. Varicarville ressemblait à ces femmes qui, par sensibilité, courent avec frénésie aux exécutions capitales. 11 prolestait par ses gémissements contre le supplice infligé à l'innocent animal.

Ses doléances terminées, Varicarville rejoignit les convives : l'abattement de sa physionomie attestait les vives émotions qu'il venait d'éprouver.

— Seriez-vouB malade, mon cher hôte î demanda Villarceaux.

Varicarville répondit par un regard plaintif. '

— Oui, certes, il est malade et gravement encore, dit Ninon qui devinait la cause de cette subite transformation.

— Per Bacco ! s'écria Chapelle, je le guérirai ou j'y perdrai mon dipldme... car, ne vous en déplaise, le rimeur qui vous parle recèle un médecin : c'est mesure Apollon qui, par son exemple, m'a lancé dans cette double voie... Or, donc, vu l'altération manifeste de ses organes, j'enjoins à monsieur d'avaler, sur l'heure et sans grïmace, la potion reconfortante que voici.

Il avait rempli jusqu'aux bords le verre de Varicarville qui étail assis près de lui.

Celui-ci le vida d'un trtût par un mouvement mécanique.

— Il est sauvé! ajouta gaiement Chapelle.

Et le médecin imita le malade^ mais il ne pouvait, lui^ parvenir à se guérir : au lieu d'éteindre sa soif, les fréquentes libations auxquelles il se livrait ne faisaient que Tattiser davantage. Et il avait la bonhomie de s'en étonner !

— C'est drôle^ dit-il en aparté^ plus je bois, plus j'ai envie de boire : on dirait que H. Phœbus a remisé son char de feu dans mes entrailles...

— Eh bien ! mon cher, le remède a-t-il complètement noyé le mal? reprit Villarceaux, d'un ton moqueur, en s'adressant à Yaricarville qui fixait son assiette sans y toucher.

— Marquis, fit Ninon, pas de persiflage... Ne vous amusez pas à blesser de la langue après avoir blessé du* fusil, i.

— Ah! j'y suis... la balle qui a tué le cerf a ricoché sur notre ami et l'a quelque peu meurtri...

Yaricarville gardait la même attitude silencieuse.

— Ah ! ça, voisin^ dit Chapelle en s'appuyant sur son épaule avec la familiarité de l'ivresse, vous n'avez pas le vin gai... Parbleu ! continua-t-il, ça ne me surprend pas... L'oseille gâte le vin... Aussi pourquoi préférer ce hachis de verdure à une bonne aile de poularde ?

— Pythagore défend la poularde, répliqua Ninon.

— Bah ! monsieur de Yaricarville en tient pour Pythagore?... Il croit aux revenants?... Ah ! ah ! ah ! il est plus

drôle qu'il n'en a l'air... Allons^ ne fronçons pas les sourcils^ l'ami!... Un doigt de vin... et initiez-nous aux mystères de la métempsycose. Peut-être que vous finirez par me convertir à votre religion... On prétend qu'il en faut une... Autant celle-ci que celle-là... D'ailleurs elle est divertissante... Je ne dis pas ça à cause de vous^ non^ mais pour la mascarade qui fait le fond de la chose... car la mort n'est plus qu'un changement de costume... Et c'est un carnaval à enfoncer celui de Venise... Une^ deux... attention au commandement... Psit!... le tour est joué... Vous avez l'honneur d'être dans la peau d'un abbé fringant et musqué... puis voilà que tout à coup vous passez dans la peau velue d'un sapajou... Mais^ si la défroque est autre^ la grimace est la même... J'ai dit. Maintenant je vous renvoie le dé... jasez à votre tour, raon bon.

Chapelle avait souvent entrecoupé cette tirade par des pauses employées à arroser son débit; et, à chaque rasade, il heurtait le verre de Varicarville qui, d'abord par distraction et ensuite par entraînement, avait tenu tête au poète.

— A la dixième heure... bégaya Varicarville.

— Ahl ah! ah! fit joyeusement Ninon en se levant, il va achever l'histoire que j'ai interrompue.

— Quelle histoire? demanda Villarceaux se levant aussi.

— Suivez-moi, marquis, je vous la conterai sous les marronniers de l'avenue, et de plus la visite d'une reine,

278 NINON DE LENGLOS

reçue en votre absence. ..Si vous êtes brisé par la chasse^ moi je le suis par un trop long repos : j'ai besoin d'air^ sacrifiez-vous.

Ils disparurent sans que leur sortie fût remarquée.

— A la dixième heure^ reprit Varicarville, Adam pécha...

— Vieille bourde bonne à amuser les gobe*mouches? grommela Chapelle. Est-ce qu^Adam a jamais existé?... Le premier homme^ c'est Noé^ Tinventeur du vin... Le commencement du monde date de là... Allons^ camarade^ à la santé de Noé ! et buvons sec...

Varicarville haussa de nouveau son verre et Tavala d'un trait. Mais ses forces trahirent son courage : il chancela et roula sous la table.

. — Voilà qui s'appelle mourir les armes à la main^ dit Chapelle. Si je composais son épitaphe?... Mais ne nous hâtons pas trop... j'entends un certain bruit d(B nez que ne font point d'ordinaire les défunts... Qu'il dorme en paix!... bonsoir^ disciple de Pythagore!... que l'oseille te soit légère !... Mais j'y pense^ continua-t-il, en regardant autour de lui^ nous étions quatre convives ici tout à l'heure... et me voici seul... Par le ventre du père Silènel seraient-ils tous tombés sous la nappe?... Imbécile que je suis ! Ninon ne boit que de l'eau... A propos de Ninon, j'ai rimé aujourd'hui un couplet en son honneur^ je veux en ajouter un ou deux^ séance tenante... Voyons, oui, c'est cela...

ET SA COUB. 479

Je crois... que... pour voir... cette belle... Au point... où mon... feu me réduit...

11 faudra que... dans... sa ruelle...

Je... m'aille... glisser... quelque nuit.

Quand le dernier mot de ce quatrain s^échappa de ses lèvres^ Chapelle avait fermé les yeux et se balançait sur sa chaise^ prêt à rejoindre Yaricarville.

iiovB la porte.

Le lendemain Yaricarville avait disparu. Honteux de son intempérance de la veille^ il s'était enfui à quelques lieues du château de Villarceaux, dans le manoir branlant et vermoulu de ses pères, qu'il n'occupait jamais qu'en oiseau de passage et dont il lui fallait toujours disputer la possession à une formidable garnison de chouettes.

— Monsieur lepoëte pourrait-il nous dire ce qu'est devenu notre philosophe? demanda Ninon à Chapelle qui semblait encore sous le coup d'une demi-ébriété.

— Je flaire une imprudence, répliqua-t-il avec un sérieux narquois; on aura oublié de fermer sa chambre, lorsqu'on l'a porté dans son lit, et Yaricarville aura fait ce que fait le vin dans une bouteille qui n'est pas bouchée : il se sera évaporé. . .

— '• L'explication est ingénieuse et j'aurais mauvaise grâce à ne point m'en contenter.

— Heureusement pour moi qu'il vous est impossible d'avoir mauvaise grâce...

~ Hé I hé ! fît le marquis intervenant^ prenez garde, ami Chapelle ; j'aperçois un visiteur qui aurait le droit de se piquer de vos compliments...

— Et cpxi donc?

— Parbleu ! Gourville.

— Gourville ! s'écria Ninon qui s'était approchée de la fenêtre; c'est vrai^ le voilà qui descend de voiture... mais il n'est pas seul : il tend la main à une dame.

— Oh ! ohl c'est la femme d'un confrère... dit Chapelle.

Ninon s'était précipitée d'un bond dans les bras de Gourville.

— N'ai-je pas eu tort de tant me presser, dit-elle après cette brusque expansion, car enfin j'ignore si c'est pour moi que vous êtes venu?

— Pour qui donc serait-ce?

— Pour le marquis...

Elle montrait Yillarceaux à qui madame Scarron donnait modestement le bout de son gant à baiser.

— Ahl ah! fit Gourville, j'avoue que le marquis est pour quelque chose dan^ ma visite. Voici comment. Ce diablotin qui lui fait embrasser ses grifies, me rencontrant hier chez la maréchale d'Albret, m'amena, par une adroite provocation, à lui offrir de la conduire ici... Ninon manquait à madame qui, affamée de vos nouvelles, avait passé plusieurs fois chez vous, sans pouvoir obtenir aucun renseignement sur l'époque de votre retour. J'exprimai le regret de n'être pas mieux instruit que maître

Pierre. Madame soupira et leva les yeux au ciel^ comme un naufragé qui cherche une planche de salut... Je déposai ma voiture à ses pieds et proposai de partir le lendemain pour le Yexin. On se fit un peu prier pour acrepter ce qu'en réalité Ton implorait. Enfm^ le petit voyage décidé^ je n'attendis pas le lever du soleil pour aller prendre madame Scarron que je trouvai toute préte^ son impatience la tenant en éveil. Ai-je besoin d'ajouter que celle de votre serviteur n'était pas moins, vive?

— Souffrez que je témoigne d'abord ma gratitude h madame Scarron.».

— Rien de plus juste, riposta Gourville en souriant. La femme du cul-de-jatte avait un instant oublié son

empressement de la veille et s'apprêtait à réparer sa faute. Elle s'avançait au bras de Yillarceaux..»

— Ma chère Françoise, dit Ninon d'une voix émue, combien je suis reconnaissante de votre sollicitude à mon égard !

— Reconnaissante! répliqua madame Scarron, voilà . cm bien gros mot pour une chose aussi naturelle... U

n'y a pas grand mérite à s'enquérir des gens que l'on aime.

— S'enquérir des gens n'est rien en effet, mais se lever avant le soleil pour courir après eux, cela dépasse les limites ordinaires de l'amitié : j'en appelle à monsieur de Villarceaux.

— Le déjeuner est servi ! cria au même moment le

poète par la fenêtre^ où il était resté paresseusement accoudé.

Jamais le Dem ex machina n^était intervenu plus a propos^ pour dénouer une situation difficile.

Le marquis pressa ses convives de se rendre à invitation de Chapelle^ et Ninon eut la générosité d^ouvrir elle-même la marche^ dédaignant d'ajouter un trait au traitqu'elle avait décoché. Bien plus^ à table^ elle secontenta d'être tout simplement spirituelle^ sans effleurer répiderme de personne.

La conversation roula sur la reine de Suède et ses excentricités masculines.

Placé entre deux ivresses^ celle qui partait et celle qui venait^ Chapelle prenait plaisir à perdre de nouveau le peu de raison qu'il avait recouvré. Il était d'une gaieté étourdissante : il pétillait comme l'aï dont son verre était couronné.

Gourville se joignait à Ninon pour donner la réplique au poète.

Quant à Villarceaux et à madame Scarron^ ils dialoguaient à part^ d'un air penché et d'un ton langoureux. Madame Scarron^ qui déjà s'étudiait à composer son maintien^ dirigeait $ur, le- marquis des regards que l'amour de Dieu seul semblait animer. Elle répondait béatement aux plus tendres provocations. On eût dit cpi'elle récitait des litanies. L'habileté de son jeu illusionnait Villarceaux à tel point que parfois il s'imaginait^ lui qui si souvent l'avait tenue frémissante entre ses bras^ avoir

284 NINON DE LENGLOS

affaire à une sainte. Elle l'aifriandait comme un fruit défendu.

Le déjeuner terminé^ madame Scarron coupa soudainement court à cette causerie*intime.

— Monsieur de Gourville, dit-elle, il est temps de repartir. Ce que nous voulions savoir, nous le savons. Ninon, grâce au ciel, ne s'est jamais mieux portée.

— Repartir si tôt ! murmura Villarceaux qui ne s'attendait pas à une séparation si rapide et comptait garder, au moins une semaine, ses nouveaux hôtes.

— Je suis à vos ordres, madame, répondit Gourvilie.

— Permettez-moi, ma chère Françoise , dit Ninon, après vous avoir remerciée une seconde fois du souci que ma santé vous a causé, de vous reprocher votre cruauté à l'égard de ce pauvre marquis...

— Monsieur le marquis, répliqua madame Scarron, doit comprendre que je ne puis accepter une plus longue hospitalité. Mes devoh*s d'épouse s'y opposent...

— Peu de femnies, ajouta Ninon en se tournant avec malice du côté de Villarceaux, se résigneraient à une abnégation pareille. C'est pousser le dévouement conjugal jusqu'à l'héroïsme.

— Mais que madame ne s'arrête pas en si beau chemin, dit Chapelle en la lorgnant à travers un rouge-bord. Courage ! allez jusqu'au miracle... Changez Scarron et donnez-nous-en la monnaie... Un petit Scarron, s'il vous plait !

— Ah ! ah ! fit Gourvilie riant aux larmes ainsi que

ET Si COUR. 1S&

Ninon; il faudrait d'abord que Scarron y mtt un peu du sien.

— J'attends votre bon pitùsîr, monsieur le receveur général, reprit froidement madame Scarron qui s'était levée. Puisque vous vous êtes institué pour aujourd'hui mon cavalier servant

— Je dois, interrompit Gourville, être (ffêt, au premier âgne, à en remplir les cbarges. C'est ce que j'ai fait : voyez plutdt.

Et entraînant madame Scarron à la fenêtre, il lui montra ses chevaux attelés et piaffant. Un geste imperceptible saisi au vol par un laquais avait suffi pour opérer

Pendant ce temps, Villarceaux parlait à voix basse à Ninon qui souriait de l'embarras du marquis. Il essayait de lui prouver qu'elle était lasse de la monotonie des champs et offrait de la ramener k Paris.

— Parlons, répondit charitablement Ninon.

Puis elle ajouta s'adressant à Gourville et à madame Scarron ;

— Nous ferons route ensemble, si vous le voulez bien.

— Vous abandonnez donc aussi cet infortuné Villarceaux ? dit Gourville.

— Je ne l'abandonne pas, car il m'accompagne.

— En vérité ! s'écria madame Scarron, monsieur le marquis fait l'effort de s'arracher aux plaisirs de la

Yillarceaux^ bdissant la téie sous le reproche^ sonna et ordonna d'atteler.

Ninon sauta dans la voiture de Gourville et madame Scarron fut contrainte de monter dans celle de Viltarceaux.

— Et moi ? fit Chapelle qui s'était oublié à table et que Ton était sur le point d'oublier.

— Venez ici, monsieur le poète, lui cria Ninon. Je suis païenne, moi : comme Jupiter, le nombre inipair me réjouit.

— Toujours ?

— Toujours... c'est trop.

Tandis] que Chapelle gravissait le marchepied, les chevaux du marquis, impatients de dévorer l'espace, s'élancèrent en avant.

La voiture de Gourville suivit bientôt l'autre de près et bientôt aussi se surchargea d'un quatrième personnage qui se hissa sur l'arrière-train, à la faveur d'un temps d'arrêt nécessité par l'ascension d'une côte trèsrapide.

On entra dans Paris à la tombée de la nuit.

Madame Scarron trouva son mari seul et rimant. Anne et Françoise avaient délaissé leur frère, pour monter à l'étage supérieur et assister à un de ces repas appelés cadeaux, que leur donnait le vieux duc de Trôme et où coulaient les vins les plus généreux, à la plus grande joie de mademoiselle Anne.

Donc Scarron était occupé à rimer^ moitié par habitude^ moitié pour tuer le temps*^

— Âh ! vous voilà^ dit-il eu congédiant sa muse ; eh bien ! comment va Ninon ?

— A ravir.

— Tant pis.

— Comment... tant pis?

— Sans doute^ parce qu^alors voi^ vous êtes dérangée pour rien.

— Vraiment, vous avez là une terrible manie.

— Quelle manie ?

— Toujours plaisanter ainsi.

— Oh ! ne me contestez pas le di'oit de rire de tout, répondit-il en dissimulant sous le rire une douleur des plus aiguës. Il me coûte assez cher... Mais cessons le badinage, puisque le badinage n'est pas dans vos goûts, et causons gravement... Dites-moi d'abord pourquoi M. de Gourville. à qui je vous avais confiée, n^a pas pris la peine de vous ramener dans mes bras... Âh ! ah ! ah ! dans mes bras... Ne semble-t-ii pas que je parle d'un mari qui n'est point manchot ?

— M. de Gourville ne m'a pas accompagnée jusqu'ici, répliqua madame Scarron , parce qu'il accompagnait Ninon chez elle.

— Et parce que quelqu'un vous reconduisait...

— En effet, H. de Yillarceaux a eu la complaisance de me descendre à ma porte.

— M. de Yillarceaux est un galant homme... un trop

galant homme, comme Méré et d'Albret; et moi, je suis ce que vous savez... Gilles Boileau est un impertinent, mais il dit vrai.

— Que dit-il ?

— Ah ! ah ! écoutez cette épigramme de portefaix, qu'une main amie a fait arriver & son adresse :

Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scanron, de croire que le monde Te va voir pour ton entrelien.

Quoi ! ne vois-tu pas, grosso béte.

Si tu grattais un peu ta tête, Que tu le devinerais bien ?

Pas n'est besoin, monsieur le faquin, de se gratter la tête pour deviner la chose... Je n'ignore point que nul ne se marie impunément... et moins qu'à personne, il m'est permis de me plaindre. N'est-ce pas votre avis, madame Scarron ?

— Mon avis est qu'il vous est défendu, à vous, de me soupçonner... Je sais ce que je vous dois, sachez à votre tour ce que vous me devez. Je n'exige pas de vous qa^ vous me fassiez respecter, mais que vous me respectiez.

— Quelles grandes phrases, ma chère Françoise, pour une simple boutade ! Allons, absolvez-moi de ce péché véniel et soyez assez bonne pour appeler Mangin... Je suis tout rompu de fatigue et voudrais passer de cette chaise dans mon lit. La douleur m'y suivra sans doute, mais je m'imagine toujours qu'elle finira par se lasser de

ET SA CQUR. tM

ma compagnie... Pauvre fou ! j'ai beau lui rire au nei, elle ne songe guère à quitter la place...

Au moment où entrtût le valet du poëte, que sa l'enime avut sonné, le plafond cria sous le piétinement d'une danse échevelée.

C'étaient Anne et Françoise que )e Champagne avait transformées en bacchantes.

— Les gaillardes ! s'écria Scarron en gagnant son lit dans les hras de Mangin, elles sautent comme si elles avaient le diable au corps... L'envie me prend d'aller me mêler à leurs ébats... Peut-être que le diable se logerait aussi dans ma peau et me descendrait dans les jambes... Quel bon tour il me jouerait !...

— Si vous montez, que ce soit pour mettre un terme à ce scandale, dit madame Scarron d'une voix indignée.

— Bah ! bah ! cahnei-vous, ma trop vertueuse femme, et dormez en paix, comme je vais essayer de le ûùre moi-même.

Son mari sorti, mSdame Scarron prit une légère collation, puis gagna aussi sa couche solitaire, le cœur plus allègre que la veille. Villarceaux était sous sa main. L'amant, non sans soupirer in petto, avait dépouillé le chasseur.

Pendant que le couple Scarron se livrait à un Bcmundl diversement agité, on soupait gaiement à l'bdtel des Tournelles.

Les convives étaient au nombre de quatre. Le qua-

trièftie était le voyageur de contrebande^ et le voyageur de contrebande n^était autre que Varicarville. *

Le vieux manoir paternel ^'élevait^ ou plutôt tombait en ruines^ sur la route de Paris^ et son propriétaire^ effrayé d'avance des coups d'aile dont la nuit les chouettes allaient le caresser^ rêvait mélancoliquement sous le porche, lorsque les deux voitures vinrent à passer. Alors un. violent désir le saisit, réprimé aussitôt par un reste de vergojgne : c'était d'arrêter un des carrosses et d'y prendre place. Hélas ! il redoutait les sarcasmes. — Pourtant il ne voulait pas demeurer plus longteàips dans cette masure, non-seulement à cause des habitants iocommodes qui y foisonnaient, mais encore à cause du peu de sécurité qu'elle offrait. Une pierre s'était détachée et, dans sa chute, avait effleuré le bord de son feutre. En conséquence, Fcsprit de conservation joint à l'horreur du hibou avait décidé Varicarville à chercher un refuge ailleurs. Mais de quel côté se diriger? Le château de Villarccaux, où il avait d'abord pensé à retourner, était veuf de son maître, car il avait aperçu les armes du marquis sur les panneaux d'une des voitures. C'était doncle ehemin de Paris qu'il fallait suivre pour retrouver son hôte habituel. Ses jambes s'étaient mises en mouvement dans ce sens^ et Varicarville, soit impuissance d'atteindre le carrosse de Villarceaux, soit crainte de servir de cible aux quolibets de celui qui venait après, s'était juché à i'arrière-train de ce dernier. Il avait compté descendre au cœur de Paris, pour gagner ensuite à pied l'hôtel du

ET SA CODB. Mr

marquis^ mais^ exténué par la position verticale qu*ii avait gardée plusieurs heure:^ durant^ il s^était affaissé et une sorte de paralysie Tavait empêché d'exécuter son projet. Voilà comment^ au lieu de se trouver chez Villarceaux^ il se trouvait chez Ninon.

A l'arrivée. Chapelle, en rôdant autour de la voiture, avait découvert le pauvre martyr et, tout en le lardant de brocards, l'avait aidé à toucher terre. Puis il l'avait tiraillé de droite et de gauche pour réveiller ses membres endormis, et finalement l'avait poussé dans l'appartement où étaient entrés Ninon et Gourville. Et Ninon de s'^xelamer à pareille vue; et Varicarville de donner en rougissant les explications demandées. On rit beaucoup de l'accroc fait la veille à sa sobriété. On jasa des infortunes de cet original qui, avec des revenus considérables, était sans feu ni lieu.

Chapelle épuisa sur lui toutes ses flèches avant, pendant et après le souper. Varicarville tendait le dos avec une bonhomie moutonnière, plein de reconnaissance pour Ninon qui lui faisait un rempart de son esprit et qui, non contente de neutraliser l'agression, finit par attaquer l'agresseur.

Gourville se délectait de ce tournoi et, p{Cr moments, pour constater sa présence, jetait entre les combattants quelque épigramme à double pointe.

— En résumé, dit-il, comme on fait son lit, on se couche...

— Que vient faire ici ce proverbe? demanda Ninon.

-^ C^est un avertissement à l^adrcsse de ces messieurs qui^ savent, par expérience, que, quand on reste trop longtemps à table, on risque de dormir dessous.

Varicarville, qui portait son verre à sa bouche, se hâta de le reposer d^un air contrit.

— Rougiriez-vous d'avoir été mon camarade de lit? Im dit Chapelle, après une large rasade.

— Allons, cher poète, s'écria Ninon, laissez monsieur de Varicarville à ses justes regrets.

— Justes regrets? voilà qui est flatteur pour moi.

— Il faut qu'avant de nous séparer je vous donne un conseil, continua Ninon.

— Je vous écoute.

■^ Si vous voulez que nous soyons bons amis, je vous engage à mettre désormais un peu d'eau dans votre vin.

— J'essaierai, répondit Chapelleenétouffantunsoupir. Puis se tournant du côté de Varicarville :

— Eh bien ! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, je vous attends. Prenez mon bras et partons.

Varicarville s'était levé comme tout le monde, mais il paraissait cloué au plancher.

— L'hôtel deVillarceaux, pensait-il, est endormi à cette heure avancée et son marteau résonne comme sur une enclume. Si je le mets en mouvement, je vais réveiller le marquis et ce sera un nouvel interrogatoire à subir.

Ninon comprit son embarras :

— Monsieur de Varicarville est mon hôte jusqu'à domain, dit-elle en faisant un signe à Pierre.

ET SA COUK. «93

■— Vive-Dieu ! fit Ghapelle. mez-vous^ mon cher, que vous me rendez jaloux?

— Vraiment? alors acceptez aussi mon hospitalité.

— De grand cœur... mais que dira monsieur de Gourville ?

— Je dirai, répliqua celui-ci, que la pendule marque deux heures et que Pierre est là qui se morfond avec une bougie... Suivez-le donc, messieurs, et bonne nuit.

Le poëte et le philosophe se retirèrent après avoir baisé la main de Ninon.

Chapelle n'était pas d'humeur à dormir. Il enfourcha M. Pégasp et s'en fut cueillir quelques rimes sur \e double mont. Son bouquet fait, il se disposait à aller le glisser sous la porte de la chambre de Ninon, lorsqu^il aperçut Varicarville, en chemise comme lui et tenant également un papier au bout de ses doigts.

Cette scène court-vétue était éclairée par un double rayon de lumière qui s'échappait des deux pièces entr'ouvertes.

La même flamme avait traversé le cerveau de Chapelle et de Varicarville. Mais Varicarville avait traduit en simple prose sa passion naissante, inhabile qu'il était à monter le bidet du Parnasse :

— Ne vous dérangez pas, dit Chapelle, en enlevant prestement le pli de Varicarville. Je suis bon prince et ferai votre commission en même temps que la mienne.

Tandis que les deux épîtres réunies allaient à leur destination, Varicarville refermait sa porte, et s'arrêtait

S94 . NINON DE LENGLOS ET SA GOUB.

devant un miroir^ rougissant comme une jeune fille surprise, la main dans les blonds cheveux d'un jouvenceau aimé.

lie inranA-pénltoiieier. — I^e marqvis d«. la Cliâtre.

Trois ans se sont écoulés.

Le timide Varicarville^ eiEarouché par un éclat de rire de Ninon^ avait repris aussitôt son vol vers le Vexin^ ^, pour donner un aliment à sa fièvre^ s'était décidé à mettre les maçons dans le vieux manoir> transforméaujourr d'hui en un frais castel.

Les vers de Chapelle avaient eu le même sort qu^ la prose de Vaûcarvilie > elle poète n'avait, pas de ruines à rdUver. Ce moyoDhde distractionluimanqu^it^m&tisun autre était à sa portée et il l'employa sans déseaiparePt Voilà l'origine du voyage dans le M idi^ qu'il fit en compagnie, de: Bacbauçioptei qui les a illustrés tops deux. De retour à Paris^ Chapelle a reparu à l'hOtel de^ Tour: neljes et y a introduit ^a ami Molière^ qui est, deyfUji^ aussi^'^nii.de la pnaison. .

piinqp compte quarante-cinq ansu |;ile (çst .pia?ivée à l'%eg, 0^, S'prdhaaipe,. la femme^ c^P'^^tement déforr mée, s'est évasée outre mesure, à rnoin^ qu'elle x/^i^

séché sur pied. Ninon a conservé sa beauté native : toujours même délicatesse de traits^ même souplesse de mouvements. Son corps semble être comme son espïit, inaltérable. Elle a fait choix d'une philosophie si douce et si sereine !

Le nombre de ses courtisans croît avec le nombre de ses années. Ils portent envie à la longue faveur de Gourville, qui a Tair de vouloir durer éternellement. Pourtant elle n'a vu personne, depuis deux grands jours, pas même ce dernier. Que se passe-t-il donc? Ninon attend que les nouvelles viennent la trouver : elle est dans un d% ces moments d'extrême nonchalance, où il répugne cte sortir.

•Mais voici Gourville qui entre. Sa figure soucieuse • aIttKmce quelque grave évéwewient ».

— Qu'avez-vous, mon ami? s'éci4e Nïntin' avec fkéèM^'vLt\e vive inquiétude. : . • . i , '

'j '—Né gavezivous pas que le surinltendant est larrété? '^ — Je rignoms. Cela m'escpli^ue booii isoieintenit; Mars

lk>urqaoi csette arrestation ?' *

— . Demàn<leit-le à Colbcrt.

* .u« Je comprends. Ce grôshomkne convoitait la place, eV; poiir s'y asseoir en toute sûreté, ?1 a fait dégi*îhgolH' te Fôuquetdians quelque basse-fosse..'. Mais-corÂment le roi a-t-il pu prêter les mains à une telle exécution? ' " — Par titi mcftif bien sîmpîe : c'est que ' Fôuqiiét a contre lui fion-seùlemerrt là haine deColbert^ maîsèncore celle du roi.

— Ah! oui, les merveilles de la fête de Vau dit-on^ profondément humilié.

— • A la faute d'avoir dépensé dix-huit millio amuser Louis XIV, ajoutez le crime d'avoir levé surla Vallière...

— Mais alors c'est un homme mort.

— J'en ai peur.

— Et ne craignez-vous pas aussi d'être enveloj sa chute?

— M. Le Tellier, que je viens de voir, m'a qu'on ne songeait pas à me mettre en cause ; mj tiens sur le qui- vive.

— Vous avez raison. Un si grand personnage tomber sans entraîner quelqu'un avec lui.

— Il a déjà entraîné un de nos amis les plus c

— Qui donc?

— Saint-Évremont.

— Saint-Évremont est arrêté?

— Rassurez-vous. 11 est en fuite. J'ai appris le coup dont il était menacé et me suis empreî voyer un homme dévoué dans TIle-de-France, c faitune halte chez le maréchal de Clérembault,en de Bretagne avec la cour. Cet homme l'a rencor la forêt de Fontainebleau : il regagnait tranqi Paris. Mais il a tourné bride aussitôt et doit, i qu'il est, et du train dont il allait, avoir atteint les Normandie, d'où il passera au plus vile en An

tn NINON DE LENCLOS

— Puisse-i-il être déjà embarqué I... mais quelle est la cause de sa disgrftce?

— Une lettre trouvée chez madame du Plessis-Bellièvre, à qui Saint-Évremont, en partant, avait confié ses papiers et dont on a fouillé l'hôtel^ comme on a fait de tous ceux qui tenaient de près ou de loin au surintendant.

— Que renferme donc cette lettre ?

— Une très-mordante satire contre le traité des Pyrénées et M. de Mazarin.

— Mais Mazarin n'est plus de ce monde, que je sache.

— En effet; mais Colbert, dont il a poussé la fortune, a intérêt à se montrer reconnaissant. Venger la ifiémoire du cardinal, n'est-ce pas prouver, par avance, à Louis XI V, qu'il peut compter sur sa gratitude? Donc Colbert a mis ses limiers en campagne, mais il en sera pour ses frais de poursuite.

— Est-ce une espérance ou une certitude ?

— C'est une certitude.

— Pauvre Saint-Évremont ! par une cruelle ironie du sort, me voilà heureuse de le savoir loin d'ici... Mais parlons un peu de vous, mon cher Gourville. S'il prend fantaisie au Colbert de vous attaquer, quels sont vos moyens de défense ?

— Je n'en ai qu'un : battre en retraite.

— Il faut avoir le temps. ••

— Je l'aurai. Un des principaux agents de Colbert m'appartient corps et âme et aura soin de me prévenir à

prop<ys. Donc, si je veille, o'est avec la plus grande placidité d^esprit. Mais ce n'est pas tout d'être prêt à partir, il est prudent aussi de mettre ordre à ses affaires. C'est pourquoi, mon amie, je vous prie de serrer cette cassette qui contient dix mille éciis...

— Très-volontiers, répond Ninon en rangeant la cassette âur la cheminée.

— Maintenant, ma chère Ninon, ajoute Gourville, il ne me reste plus qu'une précaution à prendre : vous donner le baiser d'adieu.

— Je veux, moi, vous embrasser pour deux, pour vous et pour Saint-Évremont que vous rejoindrez sans doute, si vous êtes obligé de fuir. Et vous me promettez de rendre cette accolade à qui de droit?

— Par la mort-Dieu! je n'aurai garde d'y manquer. D'abord vous avez ma parole, et puis ce témoignage d'affection, j'aurai presque autant de plaisir à le transmettre que j'en ai à le recevoir... Saint-Évremont est plus qu'un ami pour moi, c'est l'amitié tout entière !

— Et Ninon ?

— A côté de l'amitié il y a...

— Un feu follet qu'on appelle amour.

*-ll faut que je vous fasse rentrer ce blasphème dans la bouche, riposte Gourville en appliquant ses lèvres sur les lèvres de Ninon.

Et, après cette brûlante étreinte, il ouvre précipitamttîent la porte et s'éloigne à toutes jambes. Il se sauve, par défiance de ses forces^ craignant de ne pouvofa»

300 MNON DE LENCLOS

s'arracher des bras qui l'enlacent^ pareil à ces soldats qui courent au feu^ parce qu'ils n'auraient pas le courage d'y marcher.

Gourville a besoin de toute sa tête pour déjouer les projets de Colbert qui cherche à Tempétrer dans le procès du surintendant. Il sait que le roi Taime, mais Usait aussi quelle influence a sur le roi le successeur de Fouquet. Sa liberté, sa vie peut-être, ne tient qu'à un fil... Tout bien calculé, il prend la résolution de se faire oublier, de faire le mort, comme dit le peuple, et va s'enterrer dans l'Angoumois, au château de la Rochefoucauld, où il épouse secrètement la sœur de son ancien maître. C'est la que Colbertfinit par le traquer en 1063; mais Gourville a reçu l'éveil, et, lorsque la meute arrive, il a passé le détroit, — il est auprès de Saint-Évremont qui, malgré les instances les plus pressantes, ne peut le retenir que six semaines en Angleterre.

Gourville est trop franc du collier pour séjourner longtemps à la cour froidement dissolue de Charles II, au milieu de ces figures longues et raides que l'ivresse ne parvient même pas à dégeler. Il regagne le continent, et, côtoyant les frontières de France, plonge au delà des regards avides, des regards d'exilé. Quatre années s'écoulent ainsi. Alors, fatigué d'attendre le signal qu'il espérait et qui devait l'avertir de sa rentrée en grâce, Gourville pénètre dans les Provinces-Unies et s'installe à Bréda, OÙ se tient un congrès, et où Saint-Evremont, se rendant aux eaux de Spa, vient lui serrer la main. Il se faufile

ET SA COUh. 301

dans l^intiniité des princes de Bmnswick et de Hanovre^ et^ pesant de son crédit sur leur esprit^ il les détermine à se prononcer en faveur de la France. En récompense de ce service éminent, Louis XIV lui confère aussitôt le titre de plénipotentiaire et^ coïncidence étrange, tandis que Gourville représente le roi en Allemagne^ le parlement le condamne à mort et le fait exécuter en effigie. 11 n'est autorisé à remettre le pied dans Paris qu'en 1668 et après avoir versé six cent mille livres entre les mains de Colbert^ qui saigne à blanc la proie qu'il est forcé de lâcher.

La fortune de Gom'ville se réduisait à vingt mille écus. La moitié de cette somme avait, comme nous l'avons vu, été confiée à Ninon, et Fautre moitié, à un grand pénitencier dont la renommée publique faisait un saint. Ce fut chez lui que Gourville alla d'abord.

— Je viens, dit-il, vous débarrasser, mon révérend, du dépôt que vous savez.

— De quel dépôt voulez-vous parler, mon fils ? répondit le dévot personnage.

— Ne vous souvient-il pas des dix mille écus que je vous ai donné à garder ?

— Il ne m'en souvient nullement... Je n'ai jamais reçu que des deniers destinés à être distribués aux pauvres, et ces aumônes, je me hâte toujours de les porter à leur adresse... Les pauvres sont des créanciers qu'il y aurait conscience à faire attendre.

1«C MNON DE LENCLOS

— Ce son! ]k de tt-X[es paroles, mon- révérend, mais revenons, s'il vona plaît, à mon dépAt.

— Je vous répète, mon fils, que je ne me rappelle rien de semblable.

— Ainsi, vous persistez à nierY

— Mon habitude n'est pas de dire oui, quand j'ai dit une fois non.

— Mais vous ne craignez donc pas que je vous traîne d

ET BA CODR. toi

rassée. Il rougissait du soupçon qui avait traversé son esprit.

— Ah ! vous voilk ! fit Ninon en lui autant au cou comme autrefois.

Puis elle ajouta d'un air abattu :

— Hélas ! mon cher Gourville, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence...

Et !e maudit soupçon d'agiter de nouveau Gourville, qui baissa les yeux pour voiler la gène qu'il éprouvait.

— Malheur irréparable 1 continua Ninon, interpréiant ce trouble à Faux, l'attribuant à un excès de ja'.ousie. Oui... j'ai égaré mon cœur je ne sais od... Mais je n'ai pas perdu les dix mille écus que vous avez laissés ici. Emportez-les avec mon amitié.

Plus ravi de retrouver Ninon à la hauteur de son estima que de retrouver sa cassette intacte, Gourville se livra à l'efi'usion de sa joie.

— Puisque le feu. follet est éteint, s'écria-t-il, foin de ' l'amour et vivel'amilié !

— On dirait vraiment que vous avez aussi égaré votre...

— Je l'ai donné, ma chère Ninon, à la sœur du duc de la Rochefoucauld, qui est ma femme.

— Votre femme? ce mariages'est donc fait au clair de la lune î

— Tout le monde l'ignore, excepté vous et Saint- Évremont...

— Merci de la confidence.

304 NINON DE LENGLOS

— Je vofus la devais comme à lui.;. A propos... avezvoas de ses nouvelles ?

— J'en reçois à Tinstant. Il est à la Haye^ où il habite une maison louée par le prince de Toscane, qui Théberge, par égoïsme, pour avoir Tesprit de notre ami sous la main.

— 11 attend toujours sa grâce 1

— Il Ta demandée en vain. M. de Lyonne avait pourtantappuyéchaudementsa supplique. Mais Louis XlVaété inflexible. Voici une lettre que le comte vient de me communiquer, et que lui adresse Saint-Évremont en réponse à celle où il lui apprenait et tardivement le refus durci.

a Je n'avais rien su de tout ce que vous m'écrivez, aucun de mes amis n'ayant voulu me «faire savoir, non plus que vous, une chose assez fâcheuse. Hais cette discrétion, tout obligeante qu'elle est, me laisse deviner qu'ils ont mauvaise opinion de ma constance. Sept années entières de malheurs ont dû me.faire une habitude à soufifrir, si elles n'ont pu me former une vertu à résister. Pour finir un discours moral, impertinent à celui qui le fait et trop austère pour celui qu'on entretient, je vous dirai, en peu de mots, que j'aurais bien souhaité de voir le plus agréable pays que je connaisse et quelques amis aussi chers pour le témoignage de leur amitié que par la considération de leur mérite. Cependant il ne faut pas se désespérer pour vivre chez une nation où les agréments sont rares. Je me contente de l'indolence, quand il se faut passer de plaisirs. J'avais encore cinq ou six

KT SA COUB.

années à aimer la comédie^ la musique, la bonne et il faut se repaître de police^ d'ordre, d'éconoi se faire un amusement languissant à considérer d tus hollandaises peu animées... »

-r- Pauvre Saint-Évremont ! reprit Ninon, quel ri

— C^est ce misérable Colbert, et non le roi, qi longe son exil, repartit Gourville.

— 11 paraît que, malgré votre rappel, vous lui bonne rancune ?

— 11 me Ta chèrement vendu !

— Combien donc ?

— 11 m'a vidé les poches...

— Il ne vous reste plus alors que ces dix mill< i

— Hélas! oui.

Gourville raconta l'histoire des trente mille li ! lées par le grand pénitencier.

— Cela me semble naturel de la part de ce saint) dit Ninon. Vous avez eu, vous, la naïveté de étonner... Mais j'e&père que l'autre dépôt n( inspiré aucune crainte. Je ne vous demande pa vous avez pensé : vous m'offenseriez peut-être e i trompant point. Pourtant la différence de nos s respectives ne faisait rienconlre moi.

Gourville se défendit vivement d'af oir conçu ! dre appréhension au sujet de sa cassette, puis i place au marquis de la Chaire qui venait d'ent : tait un de ses successeurs.

— Ninon ! s'écria le marquis tout haletant d'<

mon régiment areçu^ il y a unebeure^ l'ordre de quitter Paris dès demain. . . Il faut que je le suive sans délai ! •— Que je ne vous retienne pas^ monsieur l'enseigne!

— Cruelle ! je pars, et vous riez !

-^ Enfant^ ne voulez-vous fas que je pleure pour augmenter encore votre anéantissement? Allons^ relevez la tête et prouvez que vous méritez de commander à des hommes !

— Consentez à ce que je vais vous proposer^ et je m'éloigne sans regarder en arrière.

— Parlez.

— Lisez ce petit écrit et signez-le.

— Voyons ce qu'il renferme :

a Je promets et jure de garder au marquis dé la a Châtre la fidélité la plus inviolable. x>

— Eh bien ? fit la Châtre d'une voix tremblante.

— Il est, je crois, permis de réfléchir devant un acte de cette gravité, répliqua Ninon avec un sérieux achevé.

— Oh I signez, je vous en supplie !

— Qu'il soit fait selon votre volonté ! ajouta Ninon d'un ton solennel.

Et saisissant une plume, sa main courut sur le papier.

La figure du marquis, subitement rassérénée, respirait une confiance absol ue .

lie 4«c de Ijoni^eTtlle. — CTn mestre-de-camp et nu tensenr. — lié' eomte de ftérlirBé et 1» Champn&êlé.

— Âh !... ah!... ah! le bon billet qu'a la Châtre! s'écriait follement Ninon, quelques jours après le départ du marquis.

— Que vôulez-vous dire? demanda le jeune diic de Longueville, assis à ses côtés dans le petit boudoir du rez-de-chaussée, et levant sur elle des regards demivoilés, qui indiquaient que ce poursuivant de fraîche date était déjà arrivé au terme de sa course.

^inon le mit au courant de rengagement qu'elle avait pris, à la condition de ne rien révéler.

Mais Taventure .était trop plaisante pour demeurer secrète. Aussi le duc tint-il parole comme Ninon avait tenu sa promesse écrite. Le marquis de la Châtre devint, avec son billet, la fable de la cour et de la ville. On en rira encore dans deux miHe ans.

A la première rencontre, Ninon accabla le duc de reproches, pour rindiscrétion dont il s'était rendu coupable, mais il eut l'adresse de porter le débat sur un autre

308 NINON DK LENCLOS

terrain et y déploya une de ces éloquences dont la jeunesse a le privilégo^ et qui sont sans réplique.

Mais le souvenir de la querelle commencée se réveilla au moment où le duc de Longueville se retirait. Ninon courut derrière lui.

— Au moins^ monsieur le duc^ dit-elle^ il est bien entendu que nous ne sommes point raccommodés.

Et. cette boutade lancée, avisant Claude de Choiseuil qui croisait le duc dans la cour :

— Que je suis aise de vous voir, cher comte ! fit-elle avec un charmant sourire.

Choiseuil salua d'un air effaré. Il n'osait en croire ses oreilles.

Ce mestre-de-camp mentait à son état^ comme il mentait à ses trente-six ans. Il avait la timidité d'un adolescent et l'allure compassée d'un vieillard.

Or^ depuis plus d'une année^ il soupirait mélancoliquement aux pieds de Ninon qui ne cessait de le désoler de ses saillies^ puis^ voilà que tout à coup^ sans crier gare ! elle se précipite dans ses bras...

Choiseuil resta, pendant trois jours, comme atterré de son bonheur.

Quand il sortit de son engourdissement, ce fut pour remarquer le danseur Pécour, qu'un caprice de Ninon avait implanté à l'hôtel des Tournelles.

PécouK portait un costume étrangement bariolé, où 4iyers uAÎfoc/neâfi'étaient donné rendez-vous et oùs'éta- Un^nt AvfK'/insolenoe les insigne» de lieutenant-général.

ET SA COtR. 809

— Qui êtes-vous. et que faites-vous ici ? dit Choiseuil entre ses dents et les sourcils froncés.

Il pressentait un rival et le premier mot qui lui échappait était une provocation. Le comte ne manquait de courage que lorsqu'il faisait face à une femme.

— Je commande un corps où vous servez depuis longtemps^ répondit Pécour en frisant sa moustache.

Cette scène avait deux témoins, Ninon et le comte de Sévigné, fils de la marquise de Sévigné et lieutenant du roi au comté nantais.

Choiseuil allait jeter son gant au visage de Pécour, quand Ninon se dressa devant lui.

— Monsieur le mestre-de-camp ! s'écria-t-elle d'un ton qui fit tomber le bras de Choiseuil déjà levé.

Elle ajouta en toisant le danseur d'un regard mépri* sant :

— Si je vous ai épargné cet affront, c'est que je vous en ai jugé indigne... Monsieur de Choiseuil n'a rien à démêler avec un faquin de votre sorte ! Allons, retournez à vos planches... je vous avais pris pour un homme, mais vous n'êtes et ne serez jamais qu'un histrion !

Pécour s*éloigna, l'oreille basse, écrasé sous le geste qui le chassait. Sa lâcheté égalait son impudence. Ninon revint ensuite à Choiseuil.

— Comte, lui dit-elle, vous êtes un habile et vaillant homme d'armes; vous vous êtes acquis, par votre rare loyauté de caractère, l'honorable renom de mauvais courtisan...

su NINON DE LENGLOS

— Vraiment^ interrompit Choiseuil. hasardant un sourire^ on dirait d'une oraison funèbre^ par anticipation.

— Hé l.hél fit Ninon^ si vous n'êtes pas mort^ vous n'en valez guère mieux... Et ce n'est pas d'aujourd'hui que vous êtes «îowranf... Voilà justement où je voulais en venir.

Puis parodiant le mot de Cornélie à César :

Ah eiel ! que de vei-tus vous me faites haïr !

— Ninon^ dit le comte d'une voix grave, veuillez m'expliquer cette sortie à laquelle je ne m^attendais pas. . .

— Rien de plus simple. Avant de vous emparer de la forteresse où je m'étais retranchée, vous avez longtemps soupiré ; je vous livre les clefs de la place, et vous soupirez encore, toujours. Avancer ainsi, n'est-ce pas reculer ? Vous mettez le respect là où il n'a que faire... dans l'amour. Tenez, comte, à parler franc, je vous... estime trop pour vous aimer... autrement que d'amitié. Voilà

ma main...

— J'accepte avec reconnaissance l'amitié que vous m'offrez et la leçon que vous me donnez, repartit Choiseuil, après avoir approché ses lèvres de la main qui lui était tendue. Oui, vous avez raison, l'amour est un jeu pour lequel je ne suis point né... Le jeu de la guerre est le seul où je puisse faire une figure décente. 11 faut donc m'y confiner et laisser le champ libre aux gens mieux

ET SA COUR. S]l

doués que moi... A monsieur de^évigné, par exemple.

Ce dernier répliqua par nu salut quelque peu ironique.

Jusqu'alors il s'était tenu discrètement ft l'écart/dans l'embrasure d'une fenêtre, où i) s'amusait à souffler sur les plumes de son chapeau, motns légères que ses nngtcinq ans.

— Adieu, Ninon, reprit Choiseuil se dirigeant vers la porte.

— Au revoir, comte, répondît-elle avec une inflexion de voix qui enlevât à ces deux mots leur cachet de banalité.

— Au revoir, répéta-t-il sur le même ton.

Et il sortit, le front haut et le cœur dégagé, heureux de sa liberté reconquise.

— Un galant homme ! dit Ninon.

— Euhl fit Sévigné en souriant.

— Un excellent modèle à suivre !

— A la guerre...

.— A la cour comme à la guerre.

— Pas du moins à la cour de la rue des Tournelles !

— Vous'vous trompez, monsieur de Sévigné, car... tout bien pesé, il se pourrait que je me décidasse â ne plus ouvrir ma maison qu'à l'amilié... oui, et à chasser les papillons qui voltigent autour de mes cinquante-six ans.

— Belle raison que vos cinquante-six ans pour resrelndre ainsi votre cercle 1 Ils ne prouvent qu'une chose. . .

312 MNON DE LENCLOS

ce que prouvent les flots qui depuis des siècles battent, sans Tentamer^ le rocher qui les arrête.

— Oh ! oh I prenez garde^ mon cher, que votre rhétorique ne vous joue un mauvais tour... et que je ne vous oppose un cœur de roc.

-«- N'en parlons plus. Comparaison n'est jamais raison; la mienne cloche comme toutes les autres et je l'abandonne volontiers^ mais sans abandonner la partie...

— Comte ! s'écria vivement Ninon. Encore une fois, songez à mes cinquante-six ans !

— La moitié manque à l'appel! repartit l'impétueux Sévigné. J'ai bien envie, ajouta-t-H, de ne vous en reconnaître que quinze.

— Restons-en là, dit Ninon avec un sourire indéfinissable.

Puis plongeant ses regards dans les yeux alanguis du comte :

— Allons, fit-elle, déployez vos ailes, monsieur le papillon, et prenez votre vol.

— Le moyen, quand vous les avez brûlées, ces pauvres ailes ?

Il les retrouva bientôt pour aller de nouveau les brûler aux prunelles flamboyantes de la Champmélé.

La Champmélé venait de débuter à l'hôtel de Bourgogne, dans le rôle d'Hermione, créé en 4667 par la Desœillets. Elle y avait obtenu un triomphe accablant pour cette dernière qui s'était retirée en disant :

— n n'y a plus de Desœiliets !

La Champmêlé n'était rien moins quebelle^ mais elle témoignait^ sur lascène^ d'une telle puissance d'âme; elle parcourait avec tant d'art et de naturel toutes les gammes du clavier humain, depuis la plus exquise sensibilité jusqu'à l'énergie la plus accentuée, qu'alors, toute transfigurée, elle resplendissait d'un vif éclat. Les spectateurs frémissaient d'admiration, et cette admiration suivait l'actrice hors de la salle.

Elle était redevable à Racine de la pureté de sa diction et le payait en monnaie de fille de théâtre; Mais elle ne se croyait pas condamnée à une reconnaissance éternelle. Sévigné vint et la déracina. Le mot est de l'époque.

Lorsque Ninon apprit cette rapide défection du comte, elle fut saisie d'un de ces violents dépits qu'éprouvent toutes les femmes sur le retour, — dont le cœur n*a pas vieilli et qui voient disparaître leur dernier cheveu noir et leur dernier amant... Elle ne méritait pourtant pas encore d'être rangée dans cette catégorie. Aucune ride, aucun cheveu gris ne trahissait son âge, mais si elle en riait naguère, elle s'en effraie maintenant, quoique le cortège de ses adorateurs soit toujours aussi nombreux. Ce qu'elle craint, ce n'esCpas de perdre un amant, mais de perdre le seul homme qu'elle ait réellement aimé d'amour, après Villarceaux. Et pourquoi s'est-il détaché d'elle,* sinon pour ses cinquante-six ans ? — Combien

elle se repent de Tespèce de forfanterie qu'elle a mise à les faire sonner!

Mais Sévif^né ne tarde pas à se représenter.

— En vérité^ lui dit Ninon avec un amer sourire^ vous vous oubliez^ monsieur le comte !... Il est trois heures^ on a annoncé Andromaque, et vous n'êtes pas à Thôtel de Bourgogne ?

— Mais je connais Andromaque, comme si j'étais

Racine, répond Sévigné^ en essayant de sourire aussi.

— De Racine à la Champmélé il n'y a que la main... quelle est^ je vous prie^ votre opinion sur cette comédienne, si bien stylée par le poète ?

— Euh! euh! je n'ensuis pas engoué... je trouve qu'elle s'acquitte passabi épient de son rôle... Voilà tout.

— Eh bien ! moi, je la trouve admirable !

— Franchement î

— Fais-je autre chose que de partager le sentiment général?... oui, je n'ai jamais rencontré d'actrice qui sût, comme la Champmélé, me fondre en elle, m'agiter de ses émotions, me passionner de son amour ou de sa haine !... Rappelez-vous, comte, la scène où Hermione dit à Oreste :

Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus, Je vous haïrais trop...

•^ Et la scène de l'imprécation, s^écrie Sév^ne avec feu :

Adieu, tu peux partir. Je demeure en Épire, Je renence à la Grèce, à Sparle, à 8on empire, A toute ma famille. Et c'est assez pour moi, Traître, qu'elle ait produit un monstre tel que toi.

— Allons donc ! vous voilà aussi de l'avis de tout le monde.

Sévigné sent qu'il a fait un pas de clerc^ mais il ne peut se tirer du piège dans lequel il est tombé.

— Vous espériez me donner le change^ ajoute Ninon d'un ton glacial; mais votre amour a fini par éclater.

— Mon amour ! dit le comte couvrant de baisers une des mains do Ninon dont il s'est emparé. Je n'ai d'amour que pour vous... J'ai subi, je l'avoue, le charme de cette sirène, mais mon ivresse, Dieu merci ! est passée... La preuve, c'est qu'en ce moment Hermioné rugit et que Je ne suis pas là pour joindre mes applaudissements à ceux de la foule !

— Cette preuve ne me suffit pas... il m'en faut une autre ! Ètes-vous prêt à me la fournir... quelle qu'elle soit? •

— Je suis prêt...

— Vous avez reçu des lettres d'elle... je les veux!

— Et vous me ferez grâce ? demande Sévigné d'une voix suppliante.

— Et je vous ferai grâce.

Le comte s'éloigne précipitamment.

Une demi-heure après, les lettres de la Charapmélé étaient sous les yeux de Ninon.

816 NINON DE LKNCLOS

— Oh ! oh ! dit-elle en les parcourant, elle écrit comme elle joue... quels transports!... un joli cadeau à faire au comte de Clermont-Tonnerre qui se ruine pour cette fille... Mais laissez-moi me recueillir, ^on cher Sévigné... Une telle lecture, pour être goûtée comme elle le doit, veut une solitude complète...

Sévigné était capable d'une faiblesse, mais non d'une méchante action. Il se repentait profondément d'avoir livré les lettres de la Champmélé, mais il n'avait pas la force de protester contre Tusage auquel Ninon semblait les destiner.

Il s'en fut, comme un enfant, sangloter dans les bras lie sa mère.

— Mon fils, dit sévèrement la marquise, même dans les choses déshonnêtes, il y a de l'honnêteté à observer... Eh quoi! une femme s'abandonne à vous avec une confiance entière et vous la jetez sous les pieds d'une autre femme... parce que vous ne l'aimez plus !

— Hélas ! je l'aime toujours !

— Vous l'aimez toujours, et vous l'immolez ? 4^auvre insensé !

— Je l'aime moins que Ninon... qui a exigé ce sacrifice.

— Allons, haut le cœur! Secouez cet abattement qui n'est pas d'un gentilhomme ! Ramassez toute voire énergie et courez reprendre ce dont vous vous êtes lâchement dessaisi...

Et Sévigné de retourner à l'hôtel des Tournelles.

Ninon l'arrêta dès les premiers mots :

— Les voilà, dit-elle, ces lettres qui n'auraient pas dû sortir de vos mains... Je vous les rends, mais ne réclamez rien de plus... Mon amour n'a jamais pu marcher de pair avec mon mépris !

Sévigné ressemblait à un homme brisé de coups. Ses jambes mollissaient comme son âme.

Ninon eut pitié d'une telle prostration.

— Comte, fit-elle d'un accent attendri, nous avons eu tort tous deux, moi de demander et vous d'accorder ce que l'honneur vous ordonnait de garder... Je n'ai donc pas le droit de vous mépriser... Me pardonnez-vous les cruelles paroles qui me sont échappées ?

— Je ne m'en souviens déjà plus, s'écria Sévigné tout radieux.

— Mais il faut vous souvenir, continua Ninon, de la résolution qu'aujourd'hui je prends d'une façon irrévocable...

— Quelle résolution ? dit le comte en pâlissant.

— De chasser les papillons...

— C'est-à-dire que vous me fermez votre porte ?

— Je vous la ferme à titre de papillon...

Minuit sonnait.

— Bonsoir, cher comte, ajouta Ninon en le poussant doucement dehors.

Elle était redevenue complètement maîtresse d'ellemême.

Sévigné gagna sa chaise d'un pas machinal.

— Où désire aller monsieur le comte? demanda uo des porteurs.

— A rhûtel, dit Sévigné d'une voix sourde.

Puis se ravisant :

— Non^ chez mademoiselle Champmêlé.

Or la Champmélé^ qui lui avait défendu de revoir Ninon^ avait été instruite par un affidé de remploi de sa journée.

Ce fut une malicieuse soubrette qui le reçut.

*- Mademoiselle^ dit-elle avec un sérieux impertinent, n'est visible pour personne. Elle est en train de répéter une scène avec H. Racine qui a repris ses leçons.

Sévigné rentra mourant à Thôtel Carnavalet^ où on le garda à vue pendant huit jours. Il était en proie à une sorte de délire.

Lorsqu'il eut recouvré la raison, la marquise disait de lui du ton de légèreté qu'elle mettait dans toutes les choses qui ne touchaient pas à sa fille :

— La maladie de son âme était tombée sur son corps ; il se croyait le bon Éson et voulait se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se ravigoter un peu.

■U4«Mol>»Ue d« l.emclw. — VoltalM.

Ninon n'existe plus. Elieest remplacée par mademoiselle de Lenclos.

L'hôtel des Tournelles a cessé d'être le Pré-aux-Clercs que vous savez et oii avaient eu lieu tant de galantes passes d'armes. Il est devenu une académie, mais une académie qui ne ressemble pas plus à l'académie de la vicomtesse d'Auchy,oùron discutait gravement les diverses façons de cracher, qu'à l'académie fondée par Richelieu, où l'on n'ouvre la bouche que pour chanter les louanges du cardinal-ministre. On y traitait bien, avant cette transformation, de menues questions d'art et de littérature, mais ce n'étaient que les accessoires d'une pièce dont l'amour faisait le fond. Maintenant que les soupirs en sont bannis, on s'y livre tout entier à une charmante causerie qui traverse, en se jouant, l'histoire et la philosophie.

Nous remwquong parmi les femmes qui fréquentent l'hOtel des Tournelles :

Wl SINON m: LENCLOS

L» duchesse de Bouillon, sœur de madame de Mazariii etpremièn^ protectrice de la Fontaine ;

La comtesse d'Olonne, inconsolable de la mort du beau duc de Candale, enlevé, il y a tantôt quatorze ans, parunefièvrechaude contractée pi^s de la trop bouillante madame de Castellane, depuis la trop infortunée marquise de Ganges ;

Mesdames de la Fayette et de la Sablière, que mademoiselle de Lenclos a comparées, la première à a ces riches campagnes si fertiles en fruits, » et la seconde à a un joli parterre émaillé de fleurs ; ■>

L'étégiaque comtesse de la Suze, qui ne se met en Irais d'atours que lorsqu'elle a une visite à rendre h ses « neuf sœurs; »

Madame de Coulanges, dont chaque péché est une é|Hgramme et dont le jovial mari se répand en folâtres chansons ;

Madame $parron, que le cul-de-jatte a laisséesanà sou ni maille et qui élève les enfants du roi, dont elle espère un jour grossir le nombre ;

Enfin madame Cornuel, que madame Pilou a quittée, il y a sept ans, pour l'autre monde, etqui mocd son prochain avecun double appétit.

Notons parmi les hommes:

Le duc de ta Rochefoucauld, que tourmentent souvent de cruels accès de goutte ;

Le vieux comte de Gramont, aussi sémillant que le chevalier;

ET SA COUB, 3Î1

Le médftcin-philosophe Bernier^ revenu du Mogol depuis 1668 et abandonnant à ses livres le soin de raconter ses voyages ;

Gourville qui a. restauré sa fortune et la prodigue, sans la jeter par les fenêtres ;

Le marquis de la Fare qui roucoule à Toreille de la Tourterelle (nom donné à madame de la Sablière par madame de Sévigné)^ tandis que le Grand-Madrigaiier soupire ailleurs ;

Le prince de Guéraénée,qui a la mine d'un arracheur de dents et qui, selon le vent qui souffle, est pétillant d'esprit ou renversant d'idiotisme ;

Le comte de Brancas, qui ne guetté plus le premier cheveu gris de Ninon, occupé qu'il est près de madame de Coulanges dont il implore les bonnes grâces du môme ton qu'il implore la faveur de la Vierge Marie ;

Charleval qui fait toujours de petits vers et d'Elbène qui fait toujours de grosses dettes.

Ces trois derniers noms en appellent un quatrième, mais nous ne citerons pas Tex-martyr la Mesnardière et pour cause : nous sommes en 1672 et il est mort dès 1663.

La lecture des Femmes savantes, promise par Molière, a fait convoquer le ban et Tarrière-ban de la réunion qui a eu aussi la primeur du Tartuffe,

L'auteur est arrivé et Chapelle ne paraît pas, ce qui surprend tout le monde, car on connaît l'étroite amitié qui l'unit à Molière et Fonsait que c'est lui qui a été son

NINON DE LENGLOS

introducteur chez mademoiselle de Leûcfa>s.«<— Hélas ! la faute en est à sa malheureuse passion pour le cabaret de la Pomme-de-Pin, qui a fini par le faire exiler à jamais de Fhôtel des Tournelles. Il s'est retiré en exhalant sa mauvaise humeur dans une brutale épigramme, dont la pudeur oblige d'atténuer Tavant-demier vers :

Il ne faut pas qu'on s'étonne Si souvent elle raisonne De la sublime ?erlu Dont Platon fut revêtu ; Car> à bien compter son âge, Elle peut avoir vécu Avec ce grand pei'sonnage.

Flèche lancée par une main avinée et qui n'a blessé que Chapelle.

Mais revenons à Molière qui est en trajn de déplier son manuscrit.

Le contemplateur, comme on Ta surnomiiiéj^ a cinquante ans accomplis. Sa physionomie^ empreinte de gravité, porte les traces de ses conslantes méditations et des dérèglements de laBéjart ;mais cette gravité est tenir pérée par une teinte de mélancolie qui révèle la douce nature de cet homme de génie. Ajoutons, pour compléter son portrait, qu'il n'est ni grand ni petit, ni gras ni maigre ; que son nez est gros, sa bouche large, ses lèvres épaisses, ses sourcils vigoureux et noirs. — Il faut voircomme tout cela se contourne et se trémousse, quand

hauteur du Misanthrope, fraîchement débarqué du coche de Limoges^ est poursuivi par les huit matassins ou cbiffonné par les deux suisses...

Molière lit avec la même verve. Il se plie merveilleusement^ de la voix et du geste^ à tous les rôles de sa comédie : c'est plus qu'un acteur, c'est une troupe d'actenrs. Il n'a qu'un défaut, son éternel hoquet, mais ce défaut centuple ses moyens comiques dans les passages qui avoisinent la charge, comme dans la scène de Vadius et de Trîcotin. On se rappelle que Molière avait donné d'abord à l'abbé Cotin ce pseudonyme plus que transparent.

Il terniinc sa lecture sous une grêle d'applaudissements, qui est suivie d'une scène des plus burlesques.

— Par la barbe de feu ma commère Pilou ! s'écrie madame Cornuel, vous vous entendez, mon cher Molière, à fesser les femmes... Eh! ch! gare les verges!... Hier, c'était le tour des précieuses, aujourd'hui c'est le tour des pédantes... qui fesserez-vous demain ? N'essayez pas de mon côté : ce serait peine perdue, car je ne suis d'humeur à montrer... mes talons à personne. Mon apothicaire lui-même ne m'a jamais vue que de face.

— Gomment s'y prend-il donc? demanda naïvement le prince de Guéménée, au milieu des rires de toute la réunion.

->— On vous le dira, monsieur le curieux, répliqua . madame Cornuel, quand vous nous aurez dit comment se comportaient, auprès de madame la princesse, MM. de

3fi NINON DE UNCLOS

Montmorency, de Soissons^ de Bouteville^ de Thou et le reste delà bande... Bon! voill^ que vous riez aussi... En vérité, les cornes sont comme les dents : elles font du mal à percer, et après on s'en moque.

Et riiilarité de redoubler.

Le calme rétabli^ la Rochefoucauld s^approcha de Molière qu'entretenait à pari mademoiselle de Lenclos.

— Mon amij lui disait-elle^ vous frappez fort^ mais vous frappez juste... Vous n'ameuterez contre vous que les pédantes... La preuve, c'est l'ardeur avec laquelle applaudissait tout à l'heure madame de la Sablière^ une vraie savante celle-là^ qui saitvivre^ quoiqu'elle sache la physique^ l'astronomie^ les mathématiques... que saisie, moi?

— Et les pédants ? objecta la Rochefoucauld en souriant.

— Ah ! oui^ je les oubliais, répondit mademoiselle de Lenclos. Eh bien ! ils feront comme les pédantes : ils clabauderont. Et le public battra des mains de plus belle.

— J'ai une prière à vous adresser, mon cher poète, ajouta le duc.

— Une prière, à moi? dit Molière; et laquelle?

— De venir à Ihôtel Carnavalet relire vos Femmes savantes. Je serais heureux de faire cette surprise à madame de Sévigné.

-f- Je n'aurai garde, monsieur le duc, de manquer à une aussi flatteuse invitation.

— Vous vous en repentirez sans doute, dit madame de

Kt SA COU h. 3*5

la Fayette s'intérposant^ car Je ne faiflirai paà à pareilliâ aubaine^ et je me promets de vous rompfe là tête. w dussé-'je à ce jeu-la me rougir affreusement les mains!

Un an plus tard, l^ssemblée de l'hôtel des t'ournelles était encore cônvbtjuéeextraordînaîrementpoiir entendre une nouvelle pièce de Molîère, celle qui devait clore sa vie. Elle accueillit le Malade imaginaire , comme la postérité a accueilli cette divertissante bouffonnerie, par uit long éclat de rire.

Ce jour-là, comme on se séparait, mademoiselle de Lenclos 'bai'ra le passage à Gourville, resté en arrière el qui marchait d'un pied pesant.

— Que devenez-vous donc, mon cher? lui demandà't-elle ; il y a quelque trois mois qu'on ne vous a vu.

— Grondez mes rhumatismes, répondit Gourville ; eu5t seuls sont coupables.

— Je gronderais plutôt voire médecin.

— Je vous en défie I

— Il est donc à l'abri de mes "reproches f

— Oui, car il est... là-haut.

— Le sot qui s'est laissa mourir î

^— Allons, éparguez-le un peu pour l'amour de,., voufi qu'il a eu l'esprit de sauver autrefois.

— Gourville, vous êtes un traîne !i.w Pauvre Gui Patin ! il a plié bagage sans avertir personne, mais tout Paris s'est trouvé là pour le suivre jusqu'au bout... Je me rappelle vous avoir apci^çu, mon ami, sur le bord de

mi NINON DK LENCLOS

sa tombe. Votre figure rêveuse m'a frappée. A quoi songiez-vous donc? Au mort ou à la mort?

— Je songeais... aux agitations de mon ancienne vie et au calme de ma vie présente dont toute l'ambition se réduit à ceci ; au commencement de chaque année^ je souhaite pouvoir manger des fraises ; quand elles sont passées^ j'aspire aux pèches^ et cela durera autant quHl plaira à Dieu. Sur ce, je le prie, ma chère amie, de vous tenir en liesse.

— Vous voilà certes bien amendé et désormais assuré de dormir du dernier sommeil, la tête sur vos épaules. . . Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, mon cher Gourville, que je me réjouis de votre conversion. Persistez donc à vivre en paix. .. dans l'espoir des fraises et dans la crainte des rhumatismes.

. Gourville parti, tierre apporta une lettre.

— C'est récriture de Saint- Évremont! s'écria mademoiselle de Lenclos, en faisant sauter le cachet. Voyons ce qu'il dit de la décision que j'ai prise et que je lui ai annoncée.

Puis elle lut avidement :

« Votre vie, ma très-chère, a été trop illustre pouY n'être pas continuée de ta même manière jusqu'à la fin. Que l'enfer de M. de la Rochefoucauld (i) ne vous épouvante pas : c'était un enfer médité dont il voulait faire une maxime. Pr-ononcez donc le mot d'amour hardiment

(I) « L'enfer des femmes, c'est la vieillesse, » avait dit le duc.

KT SA COUR. Si!

et que celui de vieillesse ne sorte jamais de votre bouche. Il y a tant d'esprit dans votre lettre que vous ne laissez pas même imaginer le commencement du retour

— Vos compliments auront tort, mon cher philosophe, 'dit mademoiselle de Lenclos en ioteirompant sa lecture; j'ai usé largement de l'amour, je n'en veux pas ahuser.

Rien ne put, en effet, entamer sa résolution.

Ce fut en vain que Swnt-Évremont revint à la charg

a Vous êtes née pour aimer toute votre vie, lui écrivit-il encore . Les amants et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé aimera. Si l'on m'avait dit que vous êtes dévote, je l'aurais pu croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu... Hais ne pas aimer est une espèce de néant qui ne peut convenir à votre cœur... »

Ce fut en vain qu'une nuée de soupirants, bravant ladéfense, s'abattirent de nouveau sur l'hôtel des Tournelles.

Mademoiselle de Lenclos avait soixante-sept ans lorsqu'elle fut circonvenue par le chevalier Bannler, fils d'un des principaux lieutenants de Gustave-Adolphe. Le chevalier, vivement repoussé, traversa la Manche et courut se mêlera la foule des amants de la duchesse de Mazarin, dont le neveu, Philippe de Savoie, l'envoya, d'un coup d'épée, conttr fleurettes aux houris de Mahomet.

Dix ans plus tard, le grand-prieur de Vendôme éprouva le même écliec auprès de mademoiselle de

3i8 NINON DE LENCLOS

Leoclos, à qui il avait été présenté par leurs amis communs^ la F^re et Cbaulieu. Le graud-prieiir témoigna 4e SQi^ dépit par ce quatrain :

Indigne de mes feu\, indigne de nies larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas.

Mon amouF te prétait des charmes,

Ingrate, que lu n'avais pas.

Mademoiselle de Lenclos mit un aiguillon à ces rimes et Içs retourna contre leur jouteur:

Insensible à tes feut, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas ; Mais si l'amour prête des charmes, , Pourquoi n'en empruntais- tu pas.^

Pure calommie (|ue ces « faibles appas »! — Ce qui prouve que le temps avait respecté la beauté de mademoiselle de LencloSj c'est la passion qu'à cette époque elle inspira au jeune marquis de Grignan. Trois générations de Sévigné étaient donc tombées à ses pieds ! mademoiselle de Lenclos tendit la main au marquis et Tembrassa comme une mèrei embrasse son enfant.

N'oublions pas de mentionner le mathématicien hollandais Huyghens qui, ébloui par les splendeurs de ce soleil couchant, célébra mademoiselle de Lenclos dans les vers géométriques que voici :

Klle a cmq instruments dont je suis amoureux :

Les deux premiers ses mains, les deux autres ses yeux;

ET SA COUR. 3i9

Pour le dernier de lous et cinquième qui reste, U faut être galant et leste.

Après Huyghens, Gédoyn. C'était un abbé de vingthuit ans couvé par les jésuites et plus lascif qu'un moineau. Mademoiselle de Lencloseut la fantaisie de s'amuser des ardeurs du petit-collet. Elle le lutina pendant six longs mois, puis, un beau jour, le dix-sept octobre 1695, ,elle fit mine de céder...

— Enfin! s'écria Gédoyn dans le ravissement; mais, ajouta-t-il aussitôt sur le ton du reproche, pourquoi m'avoirfait attendre jusqu'à ce jour?

— Parce que, répondit-elle, je voulais attendre mes quatre-vingts ans... qui viennent de sonner.

Elle pensait que ce chiffre formidable mettrait l'abbé en fuite, mais, loin de broncher d'une semelle, il continuait d'avancer, et d'un air très-menaçant.

— Grâce, mon révérend père ! fit-elle à mains jointes; ayez pitié d'une pauvre pénitente... qui ne veut plus pécher.

Çédoyn battit en retraite devant cette plaisante supplication, mais ce fut pour aller proclamer, par-dessus les toits, son triomphe sur les quatre-vingts ans de madennoiselle de Lenclos.

L'hôtel des Tournelles faisait sans cesse de nouvelles recrues, a Les femmes courent après mademoiselle t!e Lenclos, dit dans une de ses lettres la mordante madame de Coulanges, — comme d'autres gens y couraient au-

trefois. Le iiioyen de ne pas haïr la vieillesse après un tel exemple? » A quoi riposte madame de Sévigné^ en s'adressant à sa fille : a Corbinelli me mande des merveilles de la bonne compagnie d'hommes qu'il trouve chez mademoiselle de Lenclos. Ainsi elle rassemble sur ses vieux jours, quoi que dise madame de Coulanges, et les hommes et les femmes ; mais quand elle n'aurait présentement que les femmes, elle devrait se consoler de cet arrangement, ayant eu les hommes dans le bel âge pour plaider (4). » On voit que la marquise avait éteint toute rancune.

Mais si les années s'étaient écoulées sans sillonner le front de mademoiselle de Lenclos, elles avaient emporté quelques-uns de ses anciens amis, entre autres Brancas décédé au beau lïiilieu d'une distraction et dévotement enterré aux Carmélites; d'Elbène mort à l'hôpital, et Charleval mort d'un excès de rhubarbe.

Mademoiselle de Lenclos s'était épuisée en efforts stériles, pour sauver d'Elbène, que ses dettes, à force de monter, avaient fini par submerger. Elle le regretta beaucoup, mais moins amèrement que Charleval, cet aimable vieillard qui narguait ses quatre-vingts ans en chantonnant le fringant couplet de ses jeunes années :

Je ne suis plus oiseau des champs, Mais de ces oiseaux des Tournelles, Qui parlent d'amour en tout temps

(1) Allusion au mot de Chicaneau, dans la comédie des Plaideuva,

F,X SA UOUB.

Kt qui plaignent Im tourlcrellei De ne se baiwr qu'au prinlemp».

Monsieur de Charleval vient de mourir, écrivit mademoiselle de Lenclos à Saint-Évreraont ; et j'en suis si affligée que je cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le voyais tous les jours : son esprit avait tous les charmes de la jeunesse, et son cœur toute la bonté et la tendresse désirables dans les véritables amis. Nous parlions souvent de vous et de tous les originaux de notre temps. Sa vie et celle que je mène présentement avaient beaucoup de rapport ; enûn c'est plus que de mourir soi-mâme qu'une pareille perte... »

Rien de plus intéressant que les lettres échangées entre les deux amis, écrites au courant de la plume et de l'esprit et où, parmi les détails intimes, se glissent des traits piquants sur l'époque.

Donnonsencore la parole à mademoiselle de Lenclos :

« Les jours se passent, comme disait le bonhomme des Tfveteaux, dans l'ignorance et la paresse, et cesjota-s nous détruisent et nous font perdre les choses à quoi nous sommes attachés.,. Vous disiez autrefois que je ne mourrais que de réflexion : je tôche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps qu'un autre. De quelque soile que cela soit, qui m'aurait proposé une telle vie, je me serais pendue. Cependant on tient à un vilain corps comme à un coi-ps agréa-

hie : on aime à sentir Taise et le repos. L^appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu que je pusse éprouver mon estomac avec le vôtre et parler de tous les originaux que nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon à tout cela, mais, à dire le vrai, nul rapport. Monsieur de Clérembault me demande souvent s'il ressemble par Tesprit à son père, a Non, » lui dis-je, mais j'espère de sa présomption qu'il croit ce non avantageux, et peut-être qu'il y a des gens qui le trouveraient. Quelle comparaison du siècle présent avec celui que nous avons vu ! Vous allez avoir madatne Sandwich... Elle sait tout ce que vous pensez d'elle. Madame Sandwich vous dira plus de nouvelles de ce pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et pénétré : elle connaît parfaitement tout ce que je hante et a trouvé le moyen de n'être pas étrangère ici. »

La comtesse de Sandwich, digne fille du spirituel comte de Rochester, retournait à Londres, après un séjour de quelques mois à Paris, où elle s'était plu à pratiquer l'hôtel des Tournelles, Donnons maintenant la réponse de Saint-Évremont : (( La dernière lettre de mademoiselle de Lenclos me (ep)ble toujours la meilleure, et ce n'est point que le gentiment du plaisir présent l'emporte sur le souvenir du paçsé ; la véritable raison est que votre esprit se fortifie tous les jours. S'il en est du corps comme de l'esprit, je soutiendrais mal ce combat d'estomac dont vous me

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parlez. J'ai voulu faire un e&sai du mien contre celui de madame Sandwich, à un grand repas chez milord Jersey : je ne fus pas vaincu. Tout le monde connaît l'esprit de madame Sandwicb : je vois son bon goût par l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu'elle vous donna, non plus que sur l'appétit. Vous êtes de tous les pays, aussi estimée à Londres qu'à Paris. Vous êtes de tous les temps ; et quand je vous allègue, pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé : puissiez-vous avoir des droits considérables sur l'avenir! Je n'ai pas en vue la réputation; elle vous est assurée dans tous les tempe : je regarde une rhose plus essentielle ; c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort. Qui vous aurait proposé autre foi» de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue (l'expression me charme); cependant vous vous contentez de Vaise et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de plus vif...

a II n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi : comme je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple et m'accommode du présent le mieux qu'il m'est possible... Vivez, la vie est bonne sans douleur... Je vois quelquefois les amis de M. l'abbé Dubois, qui se plaignent d'être oubliés... a

Ce Dubois n'est autre que le futur cardinal de la régence, qui avait suivi en Angleterre notre ambassadeur.

3»4 NINON DE LENCl.OS

H. de Tallard^ et à qui mademoiselle de Lenelos^ sur sa prière, avait remis^ à l'adresse de Saint-Évremont, le simple mot de recommandation que voici : a C'est un petit homme délié qui vous plaira^ je crois. » Le chevalier Dubois^ car il se faisait appeler ainsi^ ne s'était pas contenté de plaire à Saint-Évremont. Il avait enlevé tout Londres à la pointe de ses saillies. Le duc d'Ormond^ le comte de Stanhope ne juraient que par lui. Mais Tengouement dont il était l'objet avait porté ombrage à l'ambassadeur qui avait renvoyé brusquement en France son trop habile secrétaire.

Saint-Évremont avait, à la longue, pris goût à l'exil. Lorsque mademoiselle de Lenclos lui annonça que, par l'entremise du comte de Gramont, elle lui avait rouvert les portes de Paris, il objecta que s'il y rentrait, il courrait le risque de ne plus être reconnu, défiguré qu'il était par l'énorme loupe qui lui avait poussé entre les yeux. Mais le vrai motif de son refus était le lien qui l'unissait à madame Mazarin. Pourtant, la duchesse morte, il persista dans sa détermination. Les infirmités étaientvenues et l'avaient comme soudé au sol. Le marquis de Canapies échoua alors, comme avait échoué mademoiselle de Lenclos :

— c( Que ferais-je à Paris, répliqua Saint-Evremont, que me cacher ou me présenter avec différentes horreurs, souvent malade, toujoui*s caduc, décrépit? On pourrait dire de moi ce que disait madame Cornuel d'une dame qui avait le teint naturellement pâle et qui se montrait

KT SA COUR. 3â5

quelquefois avec un teint vermeil : « Je voudrais bien savoir où elle va changer de carcasse. » Voilà de bonnes raisons^ continua-t-il^ pour ne pas quitter l'Angleterre. La plus forte, c'est que le peu de bien que j'ai ne pourrait passer la mer avec moi; il me serait impossible de le

tirer dici, c'est presque rien, mais je vis de ce rieu-là. »

Saint-Évremont repose, depuis 4703, où repose aussi Shakespeare, dans la vieille abbaye de Westminster.

Mademoiselle de Lenclos lui survécut de deux ans, comme à Gourville. Elle conserva jusqu'à la fm sa rare intelligence et sa grâce incomparable.

Madame de Haintenon, pour gagner le silence de son ancienne amie, lui avait fait offrir en 1680 un appartement à Versailles. Mais mademoiselle de Lenclos avait décliné cet honneur : elle devait mourir au milieu de sa ]ffopre cour, ou du moins dans son Louvre.

Châteauneuf fut le dernier visiteur qu'elle reçut. C'était un abbé de Tencolure deGédoyn et qui avait marché sur ses traces avec un égal succès. Il était accompagné d'un enfant de onze ans.

— Comment te nommes-tu? demanda au bambin, d'un accent affaibli, mademoiselle de Lènclos à demi couchée dans un fauteuil.

— Arouet, répondit-il en dévorant des yeux la riche bibliothèque qui tapissait toute la chambre.

— C'est mon filleul, ajouta Tabbé, le fils d'un trésorier de la chambre des comptes.

— Qui ira loin, si j'en crois sa mine singulièrement

33fi NINON DK l.KNChOS

éveillée^ ajouta mademoiselle de Lenclos. Il a devant lui une destinée retentissante... Oui^ de tels indices ne trompent point... Quel front! et surtout cluelles lèvres! elles sont si flnes quil faut y regarder de près pour les distinguer... Le méchant railleur quil fera !... Mais où étudietril?

— Chez les pères jésuites du collège Louis-le-Grand, repartit ChâteaUneuf.

— Ah! ah! ah! comme je rirais ]à-b«s, s^il m'était donné de le voir mordre la dévote compagnie !

— Oh ! mademoiselle^ plaisanter ainsi dans un moment aussi solennel!

— Allons^ né prêcher pas, Tabbé, puisque vous voulez que je redevienne grave... Et toi, petit diable, avance ici et lève ton nez poiiltu... Tu aimes les livres, n'est-il pas vrai?... Eh bien! voici quelques écus qui devaient servir à augmenter ma bibliothèque, ils serviront à commencer la tienne...

Mademoiselle de Lenclos étendit le bras, non sans difficulté, et, prenant une bourse sur un des i^ayons, la mit dans la main du jeune Arouet dont les yeux se trempèrent de larmes.

Après avoir deviné Vdltaire et sa itiission, elle lui fournissait ses premières munitions de guerre.

— Avez-vous fait appeler un prêtre? demanda ensuite Chàteauneuf à mademoiselle de Lenclos que la mort envahissait visiblement.

— Voilà mon confesseur, répondit-elle d'une voix

éteinte^ en montrant son Montaigne qu'elle tenait sur ses genoux.

L'abbé secoua tristement la tête, ct^ disant un suprême adieu à la mourante^ se hâta d'emmener son filleul^ pour Tarracher à un spectacle qui, du reste ^ n'avait rien de lugubre.

— Si Ton pouvait croire, comme madame de Chevreuse, murmura mademoiselle de Lenclos^ qu'en quittant cette terre on va causer avec tous ses amis dans l'autre monde, il serait doux de le penser.

Puis sa tête s'inclina, sa bouche se contracta légèrement...

Elle était morte*

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