‹ Nobiliaire des Pays-Bas et du comté de Bourgogne (volume 2)Chapitre 52 sur 59 · RAMEAUX DE LA TROISIEME BRANCHE · texte numérisé non relu

RAMEAUX DE LA TROISIEME BRANCHE

Postérité de Jncqncs-Floris Baawciis, fils de Pierre et de Illargnerite UE ScniLTEHE, ineuliounés ci-devnut au degré IV.

V^^^. Jacques-Floris Bauwens épousa, en juillet 1704, Antoinette du Chenet, par laquelle il fut père de : '

VI. Jean-Baptiste-Damase Bauwens, qui épousa Anne-Lucie der Kinderen. — De cette alliance vint :

VII. Emmanuel-Jacques-Joseph Bauwens se maria deux fois : 1° avec Angéline- Joséphine de Staute; et 2° avec Marie-Françoise Cnudde. — De ce mariage vinrent :

\° Charles- Antoine, qui suit.

Et 2° Henri-Jean Bauwens, né à Gand le 6 avril 1790.

VIII. Charles-Antoine Bauwens, né à Gand le 18 février 1791, a épousé Idalie- Emmanuelle-Idesbalde-Marie-Ghislaine Morel. — Leurs enfants sont :

1° Théodule-Henri-Joseph-François-Marie Bauwens, né à Gand le 31 janvier 1848.

2° Marie-Hortense-Caroline-Colette-Ghislaine Bauwens , née le 29 mars 1849.

3° Edmond-Gustave-Charles-Joseph-Marie-Ghislain Bauwens, né le 2 novembre 1851.

Et 4<* Palmire-Humbeline-Marie-Idalie-Barbe-Ghislaine Bauwens, née le 23 mars 1856, et décédée le 9 juin 1856 de la même année.

Henri-Jean et Charles-Antoine Bauwens furent anoblis et créés chevaliers par arrêté royal du 19 novembre 1842, et par lettres patentes du 27 mai 1843; leurs armes sont : d'or à trois glands tiges et feuilles de sinople, couronne de chevalier pour le titulaire; cimier : trois glands de sinople; devise : ut ^dificem

ET PLANTEM.

326 BAUWENS.

AIVniEXE I.

Amand Bauwens, jurisconsulte distingué, naquit à Gavre en 1674. — Après deux années d'étude de la philosophie, à la pédagogie du Faucon, à Louvain, il fut, en 1695, proclamé le premier de sa classe et le quatrième de la première ligne au concours général.

Il embrassa l'état ecclésiastique après le décès de ses parents, fut reçu au collège du pape, reçut l'ordre de la prêtrise, et, quoique n'ayant que le grade de bachelier en théologie, fut choisi, en 1699, à l'âge de 25 ans, pour enseigner la philosophie à la pédagogie du Faucon, chaire qu'il occupa pendant douze ans.

L'étude de la théologie ne l'empêcha pas de s'occuper avec grand succès de celle de la jurisprudence, tant civile que canonique, et, après avoir soutenu plusieurs thèses sur des points controversés de cette science, il obtint, le 20 septembre 1704, le grade de licencié en droit.

Son mérite lui valut, six ans plus tard, de la part du magistrat de Louvain, d'être chargé de l'enseignement des Canons, et lui procura une prébende de S*-Pierre de la même ville, et, le 29 octobre 1710, une autre prébende de l'église de S'-Donat, à Bruges.

En 1711 il fut nommé docteur de la faculté de jurisprudence. La remise du bonnet doctoral fut entourée de tout le lustre possible. Le savant van Espen, admis dans sa confiance et dans son amitié, trace son portrait flatteur, mais vrai, en ces termes : « Jamais homme ne remplit mieux le titre de docteur. Il eut " une connaissance si profonde du droit civil et canonique et de tout ce qui y » appartient, qu'il n'y avait aucun endroit dans les auteurs anciens et modernes » qu'il ne fut en état d'éclaircir sur-le-champ, ou qu'il n'ait éclairci en effet; aucune » loi, aucun canon, aucune décision dont il ne sût le texte, l'origine, l'histoire, ses » difficultés, et comment on devait les résoudre. Il n'avait pas moins de connaissance » de l'histoire sacrée et profane, et l'on était étonné comment il avait pu tant » lire et plus encore tant retenir, sans que rien se confondit presque jamais dans » son esprit. Il écrivait purement et élégamment en latin; il disputait avec force, » avec clarté; il était net et aisé dans ses explications. Il regardait les pauvres, » les orphelins et les veuves avec ces yeux d'une charité vraiment chrétienne, » qui ne voient l'affliction que pour en tempérer l'amertune, et qui ne cherchent » la misère qu afin de la découvrir et de la soulager : c'était d'ailleurs le plus » affable de tous les hommes, et le plus ami de la paix. Il ne vit jamais croître '» la plus légère semence de trouble dans .son université, dans sa famille, entre » ses amis, chez l'inconnu même, qu'il ne fit tous ses efforts pour étouffer le mal « dans sa naissance, ou pour prévenir même celle-ci. Homme d'un conseil sage, " toujours prudent, toujours lumineux, on lui remettait les affaires les plus difR- '> elles; on le chargeait de tout ce qu'il y avait d'important; on recourrait à lui » en une infinité de rencontres. Et jamais on n'a été que très satisfait. "

BAUWENS. 327

Amand Bauwens et van Espen signèrent, le 23 juillet 1714, une consultation au sujet du droit de patronage des souverains acatholiques dans l'affaire d'Ernest Ruth, d'Ans. Ils estimaient que tous les princes souverains ont le droit d'exiger le serment de fidélité des évêques, et de regarder, en cas de refus, leur église ou la portion qui est soumise à leur domination, comme vacante par droit de régale.

Le 29 février 1716, le professeur Bauwens, déjà président des disputes sabbatinales, fut élu recteur, et continué le 29 mai de la même année dans cette charge.

L'année suivante, il eut la présidence du Collège de S'-Donat, qui lui dut toute sa splendeur.

Une chaire primaire de la faculté de droit, à Louvain, étant devenue vacante par le décès du célèbre jurisconsulte Herthals, en 1720, le magistrat de cette ville la conféra à Bauwens.

Ayant repris, pour la seconde fois, la direction de l'Académie, il se fit un devoir de recommander à la munificence des principales abbayes du Brabant l'établissement projeté d'une bibliothèque publique; mais ces communautés, ou plutôt la plupart d'entr'elles, n'apprécièrent point assez l'importance d'une bibliothèque auprès d'un établissement d'enseignement supérieur.

Dans le même temps, Bauwens se joignit encore une fois à Van Espen, de concert avec Verschueren, au sujet des débats canoniques qui déchiraient l'église d'Utrecht. L'empereur ayant permis l'érection d'une chaire de droit public à Louvain, la confia à Bauwens, nonobstant l'opposition du conseil académique.

Amand Bauwens ne cessa depuis lors d'être très utile au gouvernement, jusqu'à son décès, le 7 décembre 1724. Il n'était encore âgé que de 50 ans, et fut inhumé dans l'église de S*-Pierre, à Louvain.

Les ouvrages que ce grand professeur nous a laissés sont :

1° Dissertatio de Concordia sacerdotii et imperii, habita in almâ universitate Lovaniensi V idiis novembris anni 1723, cum juris publici Cœsareus ac Regius professor eligeretur. Louvain, 1723, in-4°; mis à l'index de Rome en 1725.

2° Répome au discours répandu dons le public, intitulé : « Dissertation sur le droit " qu'a la compagnie privilégiée des Provinces- Unies à la navigation et au commerce des " Indes-Orientales, contre les habitants des Pays-Bas espagnols, aujourd'hui autrichiens. » in-4''.

Et 3° Institutiones juris publici universi;- Pars I. Louvain, 1725, in-4*' de 274 pages; la seconde partie n'a pas paru.

Foppens lui attribue encore : Dissertatio de origine rerum publicarum et triplici earum forma sub prœsidio A. Bauwens, defensa Lovanii à D. Francisco de Villatia- Perlas, marchione de Rialp, Barcinonense, die 25 augusti 1723.

(Extrait en grande partie et copie presque littérale de la biographie d'Amand Bauwens, insérée

|î dans V Histoire des Lettres^ des Sciences et des Arts en Belgique et dans les pays limitrophes,

par M. F.-V. Goethals, bibliothécaire de la ville de Bruxelles, t. III, p. 218 et suiv. Brux. 1842.)

328 BAUWENS.

AXIVEXE II.

Liévin Bauwens naquit à Gand le 14 juin 1769 (i). Il avait huit sœurs et quatre frères. Son père, appartenant à une des plus honorables familles de la Belgique, afin de laisser une position respectable à ses nombreux enfants, s'occupait de négoce et de l'exploitation de deux tanneries.

Comme tous les hommes remarquables qui dans leur jeune âge se distinguent par quelques faits qui trahissent leur vocation, Liévin Bauwens fit une pendule à l'âge de douze ans, ainsi que plusieurs autres machines, qui lui valurent de la part de son père la défense de s'occuper de choses jugées inutiles par lui.

Ce qui excita surtout la colère paternelle, fut un compte de menuiserie pour bois et main-d'œuvre, s'élevant à mille florins. Le compte fut payé, mais les machines furent impitoyablement brisées.

Liévin Bauwens s'occupa donc de tannerie, de par l'autorité paternelle, qui cette fois n'eut pas tout à-fait tort, car s'il n'eût été à l'âge de dix-sept ans envoyé en Angleterre pour s'y perfectionner dans l'art de tanner, il n'eût pu importer chez nous ni cette industrie en progrès, ni la filature du coton par les Mull-Jennys. Placé dans l'établissement de M. Underschell, il y demeura trois années consécutives, travaillant de ses mains comme un ouvrier, portant le tablier de peau, ne se rebutant d'aucune espèce d'ouvrage et, lorsque, à force d'observations et de peine, il eut dérobé aux Anglais le secret de leurs procédés, il rentra dans son pays et l'enrichit de la conquête qu'il venait de faire sur l'industrie étrangère.

La tannerie qu'il fonda à Gand, à l'endroit appelé le Nieuwland, réussit au-delà de ses espérances. Cet établissement était aussi remarquable par sa disposition que par son étendue. Il contenait 550 cuves, toutes d'une grandeur telle qu'il avait fallu pour les construire trois chargements entiers de bois du Nord; enfin le plus bel éloge que l'on puisse faire est de dire que Liévin Bauwens envoyait au marché de Londres même, d'immenses quantités de cuirs qui s'y vendaient plus cher que les meilleurs cuirs anglais, et il y payait annuellement pour droits d'entrée l'énorme somme de 18,000 à 20,000 liv. (450,000 à 500,000 fr.).

Son père était mort dans l'intervalle, et Liévin Bauwens se trouvait alors seul à la tête de la maison, ayant sa mère et ses douze frères et sœurs.

Enhardi par ce premier succès et devenu maître d'une fortune très considérable, il porta plus avant ses vues d'industrie et de patriotisme. L'état florissant de la filature du coton en Angleterre l'avait vivement frappé. Il y retourna avec le projet d'en exporter cette nouvelle branche.

L'égoïsme anglais lui présenta mille obstacles et la législation anglaise les plus grands dangers, car, d'un côté, l'art de filer le coton faisait la gloire et la richesse

(I) C'est par erreur que le Messager des Sciences historiques de Belgique, p. i6i, année 1853, dit: 19 mai 1769.

BAUWENS. 329

des villes manufacturières de la Grande-Bretagne, et de l'autre, l'émigration des ouvriers et la sortie des ustensiles et des mécaniques étaient prohibées sous peine de mort. Il ne faut pas perdre de vue qu'à cette époque nous n'avions pas, comme aujourd'hui, ces ateliers de construction où un plan suffit pour l'imitation de la machine la plus compliquée, ni cette masse d'ouvriers intelligents propres à saisir une manutention nouvelle. Il était donc indispensable de se procurer des machines et des ouvriers étrangers. Liévin Bauwens ne recula ni devant le péril, ni devant la difficulté.

S'assurer du talent de divers ouvriers, leur proposer l'émigration et les faire passer en France, la chose pouvait se faire assez aisément, mais il en était autrement dès qu'il s'agissait d'exporter des machines aussi nombreuses et aussi compliquées que celles qui composent une filature de coton.

Plusieurs moyens furent tentés, mais celui qui réussit le mieux consista à loger des parties de machines dans des caisses de sucre et de café. Liévin Bauwens décida qu'il se ferait négociant en denrées coloniales, afin de pouvoir les expédier en France sans éveiller aucun soupçon. Toutefois, comme le stratagème ne marchait pas aussi vite qu'il l'avait d'abord supposé, que d'ailleurs, vu l'état de guerre où se trouvait alors la France et l'Angleterre, ces marchandises ne pouvaient entrer qu'en fraude, qu'enfin le temps pressait, Liévin Bauwens eut recours à l'appui du Directoire et en obtint l'entrée en franchise d'autant de marchandises qu'il était nécessaire pour l'exécution de son projet.

Ainsi cette lutte d'un seul homme contre une nation avide et une législation de sang, cette lutte, toute simple d'abord et sans 'importance apparente, avait atteint des proportions gigantesques et remuait les ressorts les plus puissants.

Mais faisons une remarque non moins importante. Il fallait une bien grande confiance dans la probité de Liévin Bauwens pour mettre entre ses mains une arme aussi dangereuse. Quel abus ne pouvait-il pas en faire? des millions de marchandises pouvaient être débarquées sur les côtes de France sous ce prétexte, et le tout au profit de Liévin Bauwens. Cependant, il n'en fit rien; il n'avait qu'un but, qu'un dessein : l'accomplissement de sa généreuse entreprise.

Dès lors l'expédition marcha promptement. Une première colonie était déjà partie secrètement pour Hambourg, et la seconde se préparait à la suivre, lorsqu'un incident compromit tout. Liévin Bauwens était déjà arrivé à Gravesend pour s'embarquer avec une partie des machines et le reste de ses ouvriers, lorsque la femme de son principal ouvrier, nommé Harding, excitée par sa famille, vint s'opposer brusquement au départ de son mari. Cette scène, qui avait lieu au port même, ayant attiré une foule considérable, les magistrats furent prévenus et Harding arrêté à côté de Liévin Bauwens. Mais celui-ci s'était rendu tellement ressemblant à un Anglais par son costume, ses manières et son langage, qu'il fût pris pour un curieux et qu'il eut le temps de s'évader. Ne pouvant plus s'embarquer à Gravesend, il retourne à Londres, frète un bâtiment pour lui seul et part à l'instant. Il était temps! on avait suivi ses traces, et il avait à peine quitté Complément. 4^

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la maison de M. Underschell, qu'elle était cernée par la force armée. Le gouvernement anglais attachait tant de prix à cette capture que plusieurs bâtiments de l'Etat furent lancés après lui, et l'un d'eux put s'approcher assez du bâtiment qui le portait, pour le héler. Mais le port de Hambourg était en vue et il put s'y réfugier avant d'être atteint.

On conçoit que d'or il dût répandre dans cette circonstance, où sa tête était en jeu, et les pertes qu'il essuya par suite de ce contretemps. Les machines qui se trouvaient à bord du bâtiment sur lequel il devait s'embarquer à Gravesend, furent saisies, ainsi qu'une quantité considérable d'autres machines qui étaient encore à Manchester. Enfin, son agent à Londres, ayant été arrêté, jugea à propos pour s'indemniser, de garder pour lui une somme de 10,000 livres sterl. (250,000 fr.), qu'il avait entre les mains : 700,000 fr. n'ont pas dû y suffire.

Liévin Bauwens avait alors vingt-neuf ans. Il avait fait trente-deux voyages en Angleterre.

Toutefois, Liévin Bauwens avait rejoint sain et sauf la colonie des quarante ouvriers et les machines qui l'avaient précédé. Mais tout n'était pas fini.

A peine arrivé à Hambourg, il fut dénoncé à l'ambassadeur anglais, lord Crawford, qui se hâta d'en donner connaissance à son gouvernement et fit inutilement toutes les démarches possibles pour le faire arrêter avec ses ouvriers. Prévenu à temps, un départ précipité les sauva, et ils arrivèrent heureusement en France.

Cependant, la dénonciation faite par lord Crawford à son gouvernement, eut toutes les suites qu'elle devait avoir en Angleterre. Le procès de Liévin Bauwens s'instruisit, et le célèbre Erskine, avocat du Roi, s'adressant à la Chambre des Lords, requit contre le prévenu l'application de la peine capitale. Voici un passage de son discours :

«» M. Liévin Bauwens, non content de nous avoir dérobé le secret de tanner " (pour lequel il est venu dans ce pays et, après trois ans de résidence, est retourné » en Flandre, où il établit à Gand une tannerie si immense qu'il envoie à notre " propre marché une grande quantité de cuirs qui s'y vendent plus cher que les " meilleurs cuirs de Londres même), revint encore à dessein de fruster ce pays » de la branche la plus essentielle de son commerce, c'est-à-dire la manufacture ») du coton. A cet effet, il a débauché des artistes et fait construire un grand » nombre de machines à Manchester, dans l'intention de les exporter en France ; " mais elles sont maintenant saisies dans les magasins de cette ville. C'était une " conspiration de la plus haute importance, qui tendait à nous priver de cette " branche de manufacture qui nous est chère comme la prunelle de nos yeux. »

La peine de mort fut prononcée, et Liévin Bauwens pendu en effigie sur la place publique à Londres. Harding fut condamné à la déportation, L.... à une année de prison, et tous les deux à 500 liv. d'amende. Liévin Bauwens indemnisa largement leurs familles.

Mais cependant Liévin Bauwens avait poursuivi son dessein, et malgré tout ce qu'il pouvait y avoir d'imparfait et d'incomplet dans ses moyens, il était parvenu

BAUWENS. 331

à établir à Passy une première filature en 1798 et une autre à Gand l'année suivante. La réussite fut complète.

L'égoïsme s'allie d'ordinaire aux grandes spéculations; ce défaut fut toujours étranger à celle de Liévin Bauwens, Rien ne l'empêchait alors de s'assurer par un brevet la jouissance exclusive de son importation, et que de puissants motifs n'avait-il pas pour le faire? Cette importation avait failli lui coûter la vie; une partie de sa fortune était restée saisie en Angleterre et les dépenses du premier établissement avaient été énormes. Mais cette idée était loin de Liévin Bauwens; n'ayant en vue que le bien-être de sa patrie, il fit généreusement don à ses concitoyens d'une conquête que les dangers qu'il avait courus, les pertes qu'il avait essuyées, devaient lui rendre chère. Il leur avait livré les procédés anglais de la tannerie; cette fois non seulement il leur ouvrit ses ateliers, mais à plusieurs il ouvrit aussi sa bourse, en les invitant à élever des établissements semblables aux siens, et il eut de plus la générosité de faire connaître publiquement sa nouvelle industrie, en plaçant au Musée des Arts, à Paris, une mécanique dite Mull-Jenny, Aussi sa maison fut-elle longtemps une source inépuisable de richesses, où l'on venait de tous les points de la France, de l'Allemagne et de la Suisse, pour y puiser toutes les connaissances nécessaires à la formation de nouveaux établissements de ce genre. C'est ainsi qu'il fît naître en Belgique ces nombreuses manufactures et ces ateliers de construction de toute espèce, qui forment aujourd'hui un des éléments les plus précieux de notre prospérité.

Croirait-on qu'un feuilletonniste de Paris, écrivant dans un journal sérieux et grave, comme le Journal des Débats, ait constitué Richard Lenoir comme importateur, et qui plus est, comme inventeur de la filature du coton en France? Le léger feuilletonniste ignorait que les premiers métiers dont se servit Richard Lenoir furent construits par Liévin Bauwens à la Maison de Force à Gand, et, de plus, Richard Lenoir (i) a toujours dit que Liévin Bauwens était le plus grand homme de la France et qu'il avait 200,000 fr. à sa disposition pour lui faire élever un monument.

En 1800, le gouvernement récompensa ses services en lui confiant les fonctions de Maire de Gand, sa ville natale. Son génie, exclusivement porté vers l'industrie et le commerce, se plia difficilement aux occupations administratives. Après deux années de gestion, il se démit de sa charge et se livra sans réserve à l'objet favori de ses travaux.

Ce fut alors qu'il conçut le projet d'utiliser les hommes flétris par la loi, et de les rendre à la société qui les avait repoussés. Certes, des tentatives de ce genre avaient été faites (2) et la priorité ne lui appartient pas; mais personne avant lui n'avait compris les travaux dans les prisons sur une échelle aussi étendue, ni

(1) Richard-Lenoir?

(2) Enlr'autres par le vicomte Vilain XIIII. Voyez son Mémoire sur les moyens de corriger les malfaiteurs, firux., 1841.

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obtenu des résultats aussi positifs. Il établit donc des ateliers de toute espèce dans la Maison de Force de Gand, qui comptait alors une population de 12 à 1500 détenus. Fonderie, mécaniques, carderie, filature de lin, de coton et de laine, tissage de velours, de basins et de piqués, dentelles, habillements des prisonniers, fournitures d'armée, tout y fut entrepris avec succès; chaque branche d'industrie avait son maître qui formait des ouvriers et présidait à la fabrication; chaque ouvrier eut son salaire et, à l'expiration de sa peine, il possédait un état et un pécule,, et pouvait rentrer honorablement dans la société, et, par suite de cette heureuse idée, l'entretien des prisonniers qui coûtait 85 centimes par jour était réduit à 35, suivant procès-verbal déposé aux Archives provinciales. Enfin, telle fut en quelques années l'influence de ce système sur la moralité des détenus, que Liévin Bauwens et d'autres fabricants admettaient dans leurs propres ateliers ceux d'entr'eux qui avaient montré le plus d'aptitude au travail pendant leur détention. Malheureusement, à l'expiration du bail de son entreprise, elle fut confiée à un autre et il ne conserva que la gloire d'avoir aplani la route à ses successeurs.

Aujourd'hui le Gouvernement, instruit par son exemple, exploite l'établissement à son profit.

Cependant, il ne cessait de s'occuper de la filature du coton et d'y apporter des améliorations nouvelles. En 1801, il avait présenté au concours ouvert par le Ministre de l'Intérieur, un assortiment complet de mécaniques, qui remporta le premier prix (la description s'en trouve dans les Annales des Arts et Manufactures, an XII, tome XV). En 1804, il fonda une troisième fabrique à Tronchiennes, commune peu distante de Gand.

Mais là ne s'était point borné ce génie d'entreprise qui ne voulait rien laisser échapper de vraiment utile; ce fut encore lui qui, le premier en France, adopta la navette volante et l'emploi des machines à vapeur appliquées aux manufactures, et qui fit des tentatives pour y établir la première fabrique d'impression sur étoffes de coton.

Obligé de plaider contre les chimistes avec lesquels il avait traité, ceux-ci trafiquèrent avec d'autres fabricants, qui recueillirent ainsi les bénéfices des premiers essais. Un trait qui caractérise Liévin Bauwens se rencontre dans cette affaire : Ce n était pas à son profit qu'il réclamait des dommages-intérêts, mais au profit des hospices de la ville de Paris.

N'oublions pas qu'à son passage à la Maison de Force de Gand, il y fit un essai de filature de lin à la mécanique.

Tant de dévouement devait avoir sa récompense. En 1805, une Commission chargée de l'examen des objets relatifs au commerce et aux fabriques, s'occupa d'un rapport détaillé sur les services que Liévin Bauwens avait rendus à ses concitoyens (i).

(1) Nous trouvons sur les progrès de fabrication, réalisés par Liévin Bauwens, d'intéressants détails consignés par le citoyen Van Hoobrouck-Mooreghem, dans l'aperçu qu'il publia sous le titre de : £xpo-

BAUWENS. 333

Le 15 février, M. Vanderliaeghen-Vandercruyssen, vice-président, prit la parole au nom de la Commission, et en présence du Conseil municipal de la ville de Gand, après avoir démontré l'importance que l'industrie et le commerce peuvent donner à une nation, et la nécessité de rendre un hommage public aux citoyens qui s'y vouent avec honneur, il continua ainsi : « Il n'est personne de vous. Messieurs,

sition des produits de l'Industrie du département de l'Escaut, réunis à la Mairie de Gand, à l'occasion du passage du premier Consul en cette ville, en Messidor an XI (Gand, A. B. Steven, an XI).

Page 22. — N" 10. Filature de Cotons, de Lin, etc.

« Parmi les ateliers de ce genre, on distingue avec le plus vif intérêt celui des frères Bauwens aînés, » à l'emplacement de la Chartreuse, à Gand : c'est une imitation de celui qu'ils ont établi à Passy, et » dont la réputation est faite.

» On doit à ces citoyens la propagation et le perfectionnement des filatures mécaniques, dites Mull- » Jenny, pour filer le coton.

« Ils s'occupent avec succès d'en appliquer d'analogues à la filature de lin.

» Cette opération est bien plus difficile, parce que le coton descend de lui-même des cylindres car- » deurs dans les tubes qui en reçoivent les premiers apprêts; au lieu qu'il faut tirer le lin, et de plus, » l'humecter.

» Les basins, les piqués, les coatings, les toiles de coton du compartiment N° 13, se font à la Maison » de Force à Gand, sous la direction des mêmes frères Bauwens.

» Us y sont tissus à la navette volante. Ainsi, sous ce rapport, les travaux de la Maison de Force » et ceux de l'établissement des Chartreux ont des relations intimes.

» Indépendamment du mérite de la fabrication, les basins et piqués ont encore celui d'un apprêt, » qu'avant ces établissements on ne connaissait pas en France, et qui les fait rivaliser avantageuse- » ment avec ceux d'Angleterre.

» On y blanchit aussi à la minute, d'après les procédés des citoyens Bertholet et Chaplal.

t On réunit ainsi à une méthode économique et prompte l'avantage de laisser à l'agriculture l'usage I) des prairies, que l'ancienne méthode lui dispute encore, ainsi qu'aux fabriques d'indiennes. La prompi> titude de l'opération est d'ailleurs d'un immense avantage pour le commerce, puisque les capitaux r rentrent en beaucoup moins de temps.

» Les frères Bauwens aînés réunissent donc la filature de colon, du lin, au blanchissage et à leur » mise en œuvre.

» On en verra sans doute avec plaisir quelques produits dans ce compartiment, et surtout une série » de 20 écheveaux de colon filé à la mécanique.

» Le premier écheveau contient 32,680 mètres en étendue, au poids d'un kilogramme. Et le dernier » de la série contient 326,800 mètres, au même poids. »

Page 24'. — N'° H. Tanneries.

« Dans le grand nombre de tanneries établies dans le département, celles de Gand occupent incon- » lestablement le premier rang : et parmi elles la plus importante est celle des frères Bauwens jeunes. » C'est peut-être l'établissement le plus beau et le plus complet en ce genre qui existe en Europe.

» On voit que les cuirs s'y préparent et s'y corroyent dans une perfection qui les fait distinguer » même parmi les plus beaux de Londres.

» C'est aussi là qu'on dispose avec la peau du cheval ces tiges de bottes élastiques, qui, après avoir » prêté suffisamment pour le passage du talon et du col de pied, se retirent sur elles-mêmes lorsque » la tige est sur la jambe, et s'appliquent sur elles comme le bas le plus délié.

» Us produisent ici un cuir fort pour semelles, tanné à l'anglaise, connu en Angleterre sous le nom • de Bush. »

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" qui n'ait déjà prononcé le nom de Liévin Bauwens, fabricant, manufacturier »» célèbre. Vous connaissez tous les services qu'il a rendus à votre patrie; et qu'est-il » besoin de les énumérer? La nomenclature en serait trop longue; Qu'il vous suffise, " Messieurs, de vous rappeler que c'est à M. Liévin Bauwens que Gand doit ses » belles tanneries qui rivalisent aujourd'hui avec celles de l'Angleterre.... que c'est " encore à ce citoyen que Gand, que la France entière doivent la connaissance '• et l'établissement de la filature du coton, dite Mull-Jenny, connaissance qui eut » coûté les jours à cet homme courageux, si malheureusement il avait été saisi " à sa sortie d'Angleterre. «

Après ce discours, la Commission proposa la question de savoir s'il ne convenait pas de donner à Liévin Bauwens une marque publique de reconnaissance.

Le Conseil déclara par acclamation qu'il était dû des témoignages publics de gratitude à Liévin Bauwens et arrêta à l'unanimité qu'une médaille d'or lui serait décernée.

La remise de cette médaille lui fut faite solennellement, le 22 mai 1805, dans la grande salle de la Mairie. M. Dellafaille, maire de la ville, prononça un discours analogue à la circonstance; il énuméra les titres de Liévin Bauwens à l'hommage qu'il recevait et conclut en ces termes : « C'est Liévin Bauwens que » bénissent trois mille citoyens arrachés à la misère par le travail et l'industrie; " le Conseil municipal lui a décerné une médaille pour avoir ouvert de nouvelles " sources à l'industrie de ses concitoyens; inscription d'autant plus flatteuse qu'elle » est simple et plus vraie; couronne vraiment civique, d'autant plus honorable " qu'elle est accordée au mérite et aux talents utiles!!! »

Dans un Rapport à l'Institut national d'un voyage fait à la fin de l'an X dans les départements de la Belgique, etc. (i), M'" A.-G. Camus, observateur judicieux et exact, s'exprime comme suit sur le génie industriel de la famille Bauwens, en décrivant les richesses manufacturières de la ville de Gand : " Rien ne peut être comparé à l'habileté et à la patience des agriculteurs, que l'industrie et l'activité des villes, et de la ville de Gand surtout. Une famille composée de treize individus, frères, sœurs et beaux-frères, fait valoir une tannerie, établissement paternel, source de toutes les richesses de la famille, où cent mille peaux remplissent en même temps des fosses rangées dans un bel ordre, revêtues solidement, séparées par des sentiers pavés de marbre : c'est le lot principal des plus jeunes frères. Ils ont tanné eux-mêmes comme ouvriers ' avant de conduire la maison. D'autres frères dirigent, soit une manufacture d'ouvrages de coton pour laquelle une ancienne chartreuse est trop peu vaste, soit ' les travaux de la Maison de Détention. Partout on trouve les bâtiments néces-

(I) Page 68. Paris, an XI, in i°. Camus, membre de l'Institut, fut chargé, en l'an X, de faire de recherches sur les diverses branches des connaissances humaines et voyagea par conséquent à cet effet en Belgique. Son voyage fut republié en 1803, sous le titre de : Voyage fait dans les Départements réunis. Paris, in-12, 2 vol.

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" saires à toutes les espèces de travaux, ateliers, magasins en bon état, bâtiments » accessoires agréables, salons ornés, jardins délicieux. Cette heureuse famille est " celle des Bauwens, qui a une colonie ici près de nous, à Paris; qui a mul- » tiplié, perfectionné les MuU-Jenny, ou mécaniques pour filer le coton; qui, dans " ce moment même, établit des mécaniques semblables pour la filature du lin : " opération bien plus difficile à appliquer au lin qu'au coton, parce que le coton " descend, pour ainsi dire, de lui-même des cylindres sur lesquels on le carde, « dans les tubes où l'on rassemble les premiers apprêts de la filature; au lieu qu'il " faut tirer le lin et l'abreuver. »

Quelque temps après, le 9 mai 1810, une nouvelle récompense honorifique, la croix de la légion d'honneur, fut accordée à Lié vin Bauwens.

La fortune immense qu'il avait acquise dans le commerce, était moins précieuse à Liévin Bauwens que ces témoignages d'une reconnaissance méritée. Il rentra dans la carrière avec une ardeur nouvelle et sa course fut encore heureuse. Mais bientôt la politique vint porter aux manufactures une atteinte mortelle. Sa fortune reçut coup sur coup les secousses les plus violentes, et ne put arrêter sa chute, qui présente, je ne sais quoi, de fatal dans sa foudroyante rapidité.

Possesseur de deux établissements immenses et d'autres belles propriétés qui excédaient de beaucoup son passif, il vit tous ses biens vendus pour le dixième de leur valeur. C'était en 1814. Les Cosaques étaient aux portes de Gand, tandis qu'on procédait à l'adjudication de ses biens, et le Tribunal fuyait en désordre. Ainsi Liévin Bauwens se trouva dépouillé de tout ; mais il avait conservé toute son énergie, et, après cinq années d'efforts infructueux, il était parvenu à fonder à Paris une filature de bourre de soie (i), lorsqu'une mort prématurée vint l'enlever à ses travaux et à sa famille.

Son activité extrême, les trente-deux voyages qu'il avait entrepris, et le chagrin qui suivit la perte de tous ses établissements, lui occasionnèrent un anévrisme qui l'emporta subitement à l'âge de cinquante-trois ans, à Paris, le 17 mai 1822 (2).

Et maintenant, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots, pour mieux signaler les titres de Liévin Bauwens à la reconnaissance nationale. C'est d'abord l'importation de l'art de tanner, d'après des procédés supérieurs à ceux qui existaient chez nous; puis, l'importation au péril de ses jours et au détriment de sa fortune et de celle de sa famille de la filature du coton ; c'est l'abandon généreux fait à ses concitoyens, sans restriction et sans arrière-pensée, d'une conquête qui avait failli lui coûter la vie; c'est enfin et par-dessus tout, selon nous, l'impulsion pre-

(1) Il obtint pour ce procédé un brevet d'invention; il s'était alors associé avec le baron d'Idelot,

(2) L. Bauwens est auteur d'un opuscule intitulé : « Observations de Liévin Bauwens à Gand fondateur » du premier établissement de filature à Mule-Jennics en France, propriétaire des filatures de coton des » Chartreux et Tronchiennes, sur une Lettre de S. Exe. M' le Sénateur François de Neufchateau, titulaire » de la Sénatorcrie de Bruxelles, par laquelle Son Excellence s'efforce de prouver à M' Herwyn, membre du « Corps législatif, les avantages de la culture du lin, et les désavantages de l'établissement rapide de h » filature de coton dans la Belgique. « Gand, De Goesin-Verhaeghe, 1808; in-8", pp. 22.

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mière donnée à la France, par une main active et puissante; impulsion qui nous a fait entrer de plein pied, sans tâtonnements, sans transition pour ainsi dire, dans 1 ère industrielle où nous vivons, et à laquelle nous devons une bonne part de notre nationalité; car en industrie, comme dans les arts, comme dans les sciences, toutes les branches se tiennent, et celui qui fait avancer l'une d'elles, n'a pas moins fait pour toutes les autres.

Nous avons examiné la vie de Liévin Bauwens sous le point de vue industriel, nous dirons aussi quelque chose de sa vie privée. Les qualités qui le distinguèrent furent la générosité et le désir d'obliger. Il était prompt surtout à soulager l'infortune et à la défendre. Entr'autres traits, nous en citerons un qui montre le mieux comment Liévin Bauwens comprenait l'usage de sa fortune et de sa position.

Un soir qu'il retournait chez lui à une heure fort avancée, il aperçut à travers les vitraux de sa v(>iture, une forme humaine accroupie sur le seuil d'une porte. Il fit arrêter les chevaux : c'était une jeune fille de l'âge de douze à treize ans, qui gisait là étendue sur le marbre, défaillante de besoin et glacée par le froid, car une pluie froide et continue de novembre avait percé ses vêtements. Liévin Bauwens la fit monter dans sa voiture et lui fit donner chez lui tous les soins que réclamait son état, et lorsqu'il eut appris qu'elle avait été chassée de la maison paternelle par sa belle-mère qui ne voulait pas la reconnaître, son indignation comme sa pitié ne se borna pas à des élans stériles, mais se traduisit en actes positifs, qui eurent bientôt pour résultat la réhabilitation de l'infortunée. Les avocats les plus célèbres du barreau de Paris furent consultés, une procédure fut entamée sur leur avis et enfin un jugement du tribunal compétent vint consacrer les droits qu'une marâtre contestait à l'orpheline. Mais ce ne fut pas tout. Afin que le bienfait eut toute sa valeur pour celle qui le recevait, Liévin Bauwens la plaça immédiatement dans un pensionnat, où elle reçut une éducation conforme à sa nouvelle position. Elle j demeura jusqu'à sa majorité, et depuis elle a recueilli une fortune considérable, dont elle eut été frustrée sans les efforts de Liévin Bauwens pour faire assurer ses droits (i).

Voilà certes une vie bien pleine, si l'on songe que Liévin Bauwens n'a vécu que la moitié de sa carrière. Ce n'était pas une philantropie mesquine et négative, à laquelle il suflît de vouloir le bien sans le faire; c'était une philantropie large, active et pour ainsi dire insatiable, que n'arrêtaient ni le temps, ni l'or, ni le danger, ni les sacrifices d'aucune espèce. Peupler un continent de ses œuvres, accomplir à lui seul une révolution industrielle, c'était un noble but, une ambition digne d'envie. Que la France et la Belgique reconnaissantes élèvent donc à la mémoire de Liévin Bauwens un monument digne de lui, digne d'elles-mêmes; c'est

(I) DiERicx, Mémoire sur la ville de Gand, t. H, p. 488, dit de lui : « Ce Gantois mérita bien de » la France et de la patrie, en y introduisant les filatures de coton; car ce fut par ces mécaniques » que l'on procura la subsistance à des milliers d'indigents. Cet excellent citoyen, qui perfectionna » aussi dans sa patrie l'art de corroyer le cuir, se comporta comme maire de notre ville avec autant » d'intelligence que de loyauté. »

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le moins qu'elles puissent faire, après un intervalle de trente années, pour le Belge qui fut le plus utile à ses concitoyens. Sans doute, il vaut mieux tard que jamais; mais convenons cependant que nous aurons peu fait pour encourager les hommes utiles à se dévouer au bien-être de la patrie. Un peu de fumée ne suffit pas, et la misère pour soi et pour les siens a peu d'attraits même pour l'homme de génie qui se croit appelé à remplir une mission!

Lorsque Foy, l'illustre orateur, mourut sur la brèche, victime de son éloquence et de son dévouement, la France entière se réunit pour doter sa veuve et ses enfants, et la dot fut d'un million! Mais nous, qu'avons-nous fait pour les enfants de Liévin Bauwens? Rien. Évertuez-vous donc, sacrifiez votre fortune, exposez votre vie, et revenez, nouveau Jason, inondant votre patrie d'une toison d'or.... Un million pour l'homme éloquent, rien pour l'homme utile.

En vérité, il y a de quoi flétrir et dessécher le dévouement le plus robuste, l'ambition la plus noble, la plus ardente! Heureusement que l'avenir nous reste, et que chacun de nous, en apportant sa pierre, peut concourir à constater que nous savons réparer un oubli!

(Extrait du Messager des Sciences hisloriqucs de Belgique^ année ISîiô, p. 164 et suiv.).

Complément. 45

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