‹ Nobiliaire des Pays-Bas et du comté de Bourgogne (volume 2)Chapitre 53 sur 59 · A1\]\EXE III · texte numérisé non relu

A1\]\EXE III

Un homme s'est rencontré parmi nous, un Belge, qui, aux dépens de sa vie et de son immense fortune, a fait une révolution remarquable dans notre industrie, a doublé notre bien-être et donné du pain à des milliers d'indigents. Comment se fait-il que cet homme, bienfaiteur de l'Europe entière, n'ait pas un nom plus populaire et plus répandu? Comment se fait-il, si les Français qui lui doivent tant l'oublient , que chez nous , dans son pays , il n'ait pas des statues , des trophées, des éloges? Mais ainsi nous sommes faits : tout aux hommes brillants, rien aux hommes solides ; l'éclat au clinquant, l'oubli au mérite ; la gloire au soldat qui tue, l'obscurité à l'industriel qui féconde.

Liévin Bauwens pourtant n'est pas obscur; du moins, Gand, qui s'honore d'avoir donné le jour à ce grand homme, bénit son souvenir, en attendant que la patrie lui élève les honneurs qui lui sont dus.

Liévin Bauwens naquit à Gand et décela de bonne heure tous les germes d'une intelligence supérieure dans les choses qui touchent à l'industrie. Il fit très jeune un voyage en Angleterre et il en rapporta les procédés de tannerie et de corroierie au moyen desquels les Anglais faisaient rechercher exclusivement leurs cuirs sur tous les marchés du monde. Les sciences chimiques étaient peu avancées alors, et un bon procédé était toute une fortune. Bauwens établit une fabrique sans divulguer d'abord son secret. Sa maison travailla avec une perfection telle que, dès le début, ses cuirs de Flandre passèrent en Angleterre même pour des cuirs anglais. C'était élever subitement un de nos produits de 40 pour 100 au-dessus de son cours. On fut émerveillé, en 1782, de voir au marché de Londres les cuirs de la maison Bauwens obtenir le même prix que les provenances les plus perfectionnées des tanneries anglaises. Cette fabrication prit un accroissement si rapide que , dans les années suivantes , Bauwens plaçait en Angleterre seulement une masse de marchandises dont o::" se fera une idée lorsqu'on saura qu'il payait par année plus de quatre cent mille francs de droits d'entrée. 11 fit en peu de temps une fortune colossale; la population de la ville de Gand qui, en 1782, n'était plus guère que de cinquante mille âmes, s'accroissait tous les jours du nombre très considérable d'ouvriers qu'il employait.

La Belgique, en 1794, se trouva réunie à la France, alors au milieu des tourmentes révolutionnaires. On s'occupait pourtant un peu d'industrie; on songeait à jeter quelque amélioration dans le sort des classes pauvres. 11 y avait en France, depuis deux ans, des mécaniques, c'est le nom qu'on donnait aux premières petites machines à filer le colon. Mais ces machines très simples ne formaient qu'une trentaine de fils; après que le coton avait été épluché, cardé, mis en bourgeons, filé en gros sur des bobines, tous travaux qui se faisaient à la main. La main-d'œuvre était lente, et les tissus de coton si chers que, peu de monde achetant, peu de monde travaillait pour un débit faible. Cependant, on savait qu'en Angleterre il venait de s'établir des machines prodigieuses, à qui

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on livrait le coton brut et qui le rendaient filé dans la dernière perfection, avec une vitesse inouie et une production immense. Cent mille bras trouvaient de l'occupation dans ces travaux de féerie; un bien-être nouveau se répandait dans le peuple anglais; la robe de femme qui chez nous se payait 50 francs, en coûtait G à Londres. Le peuple avait du linge et tous ses enfants étaient vêtus. Mais, comment jouir de ces bienfaits? Les Anglais qui en sentaient la magnifique importance, en prétendaient le monopole. Ils avaient déclaré la nouvelle industrie cotonnière une fortune nationale. Ils avaient porté des lois terribles qui condamnaient à mort l'homme qui livrerait à l'étranger le secret et les plans des machines, l'étranger qui chercherait à les surprendre, l'homme qui embaucherait des ouvriers, l'ouvrier qui porterait hors de la Grande-Bretagne les procédés nouveaux des fileurs. Si grande surveillance entourait les fabriques anglaises, que tous cenx qui cherchèrent à y pénétrer furent obligés d'y renoncer.

Cependant, Liévin Bauwens forma le projet de doter son pays et la France, car alors, comme nous l'avons dit, nous faisons partie de la République française, de la nouvelle industrie dont l'Angleterre croyait garder plus longtemps l'exploitation exclusive; il fallait toute l'énorme fortune de l'industriel gantois pour tenter une telle entreprise.

Il se rendit à Londres, oîi il avait longtemps fréquenté; il parlait l'anglais comme un national; il s'habilla à la manière du pays et vit la société. Mais, en habile général, il se borna d'abord à diriger les mouvements de la troupe qu'il mettait en campagne. Cette troupe était composée d'un grand nombre d'émissaires inteUigents, largement salariés, qui devaient chercher les moyens de s'insinuer dans les fabriques, d'avoir des plans, de débaucher des mécaniciens et des chefs d'ouvriers. Tous les employés de Liévin échouèrent, et la peur des rigoureuses lois qu'ils affrontaient les troubla tellement aux premières tentatives, qu'ils se dispersèrent et que Bauwens resta seul.

Il prit tout le courage qu'il lui fallait, et sans s'eff'rayer des périls qu'il allait braver, sans être retenu par les plaisirs d'une opulence qui ne lui laissait rien à désirer, il résolut d'accomplir son dessein. Il se mit à agir lui-même; il prouva la vérité de cet axiome de Condorcet, que l'homme peut tout ce qu'il veut, lorsqu'il le veut fortement; il réussit, il avait mieux que des plans : il avait des machines, des mécaniciens, des ouvriers, des chefs achetés à prix d'or; et il partait lorsqu'il se trouva un traître dans le nombreux personnel qu'il avait dû embaucher.

Le secret de son entreprise avait été dénoncé ; un procès criminel s'ouvrit aussitôt contre tous ceux qui avaient participé au crime de Bauwens; les colonnes des journaux anglais se remplirent des détails de cet attentat, et d'invectives contre l'homme qui conspirait la ruine de leur industrie manufacturière; on donna même à ce procès le titre de conspiration.

Liévin Bauwens se disposait à regagner le continent; il était à Gravesend; Harding, qu'il emmenait comme son directeur des travaux, fut arrêté à ses côtés. Il y avait ordre de le saisir lui-même; mais il s'était fait si ressemblant à un Anglais, que les recors cherchant un étranger ne le reconnurent pas d'abord et

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lui donnèrent le temps de s'échapper. Les pièces de mécanique portées secrètement dans les magasins de L..., correspondant de la maison Bauwens, étaient emballées dans des barriques de café; on les expédiait au moment où la justice vint en saisir la plus grande partie. Le correspondant fut mis en prison.

Ce grand procès fut plaidé avec solennité ; ce fut l'illustre Erskine qui parla pour la couronne, et qui tonna contre l'entreprise du Gantois. Harding fut condamné à 500 livres sterling d'amende et à la déportation, L... à la même amende et à une année de prison, beaucoup d'autres à des emprisonnement plus ou moins longs. Ils évitèrent des condamnations plus rigoureuses, parce qu'aucune preuve matérielle n'établissait suffisamment le délit. Toutes les machines saisies furent vendues.

Bauwens indemnisa généreusement tous ceux qui avaient fait des pertes à cause de lui; et il arriva bientôt à Gand, précédé, malgré les efforts de la police anglaise, d'une bonne partie de ses machines et de quarante bons ouvriers anglais. A ce retour, qui fut une fête, on le nomma maire de Gand.

Mais aucune mécanique n'était complète; et aucun des ouvriers ne connaissait l'ensemble de l'opération; de sorte qu'il ne restait à Liévin Bauwens, pour prix de ses ouvrages et de ses immenses sacrifices, qu'une partie des pièces mécaniques informes, et la charge de quarante ouvriers anglais, qu'il fallait payer fort cher dans l'inaction, avec leurs familles.

L'entreprise semblait tout-à-fait compromise; et l'Europe menacée de subir longtemps encore le joug de la domination anglaise pour les tissus de coton. Liévin regrettait amèrement son directeur Harding, dont la perte lui sembla longtemps irréparable. Cependant, à force de nouveaux sacrifices, il acquit lui-même assez de lumières pour prendre la direction des travaux que ses ouvriers se disputaient; il créa des machines, des rouages, des compléments de système; après deux ans de travaux et de frais, il eut rétabli toutes les pièces de mécanique qui manquaient; la vaste machine fut montée à la Chartreuse, de Gand; le public fut admis à voir cette savante invention si compliquée, si gigantesque, si merveilleuse, fonctionner pour la première fois sur le continent.

Ce fut une admiration universelle, un événement dont tous les industriels sentirent la portée. Le Gantois mit le comble, à la reconnaissance publique, en livrant à ses compatriotes toute sa conquête si chèrement achetée, ne se réservant pour lui-même ni brevet, ni privilège; et, dès 1802, la Belgique et la France se couvrirent de machines à filer.

Si Bauwens eût gardé dix ans le monopole, comme les lois lui en donnaient le droit, il eut gagné cent millions que son génie nous a donnés. Qu'on lui fasse donc une statue qu'il mérite, que les sociétés littéraires, que les académies, dans leurs concours, proposent sa vie et son éloge; que nos poètes le chantent, car il y a de l'héroïsme dans son expédition, que les industriels lui élèvent un monument!

C'est aux Gantois à prendre l'initiative de souscriptions nationales; ils le font et marquent le pas à ceux d'Anvers, qui doivent aussi quelque chose à un grand homme.

(Extrait de V Émancipation du 31 décembre 185S).

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Extrait et traduction d'une lettre insérée dans le journal anglais le Standard,

du 15 septembre 1865.

" Monsieur l'Éditeur,

" Dans votre numéro du 30 août, votre correspondant parisien, en rendant compte de l'inauguration d'une statue à la mémoire de Richard Lenoir, rapporte, d'après le Mémorial d'Amiens, que Richard Lenoir n'a pas introduit la filature du coton en France et que ce qu'on en dit est une fable. Puis il continue en disant qu'un Belge, nommé Bauwens, établit la première filature à Chaillot, etc.

" Comme je suis un des fils de Liévin Bauwens, auquel il est fait allusion plus haut, permettez-moi d'ajouter quelques détails à la note rectificative que vous avez publiée. En 1797-1798, mon père introduisit, à grands frais, la filature du coton d'Angleterre en France, et comme les deux pays étaient en guerre à cette époque, il éprouva de grandes difficultés dans l'accomplissement de sa tâche. Il fut sur le point d'être fait prisonnier en Angleterre, au moment où il envoyait ses modèles de mécaniques dans des caisses de sucre et des balles de café, précaution qu'il avait dû prendre pour échapper aux sévérités de la loi contre les exportateurs de machines. Son agent, pour l'avoir aidé dans cette entreprise, fut condamné à cinq ans de prison et son contre-maître, Harding, à deux ans, pour s'être engagé à le suivre sur le continent. Tous les biens et les châteaux de mon père, à Londres aussi bien qu'à Manchester, furent saisis; cette perte était considérable et souvent j'ai entendu dire à mon père qu'elle se montait à plus d'un million de francs. Malgré cela, il ne se découragea pas; nonobstant la perte de son meilleur contre-maître et de ses modèles, l'année suivante il fonda deux établissements, l'un au couvent des Bonshommes, à Chaillot, près Paris, et l'autre à Gand, en Flandre, au couvent des Chartreux, changeant ainsi ces cloîtres silencieux en ruches de travail. Les grandes guerres de cette époque enlevant les hommes les mieux bâtis, il trouva de l'occupation pour les quinze cents prisonniers de la Maison de Force, à Gand, et construisit dans cette prison la première mécanique à filer, achetée et employée par Richard, qui n'était alors qu'un marchand d'une étoffe anglaise assez grossière et qui n'appliqua que plus tard la mécanique de Bauwens à la filature du coton.

» Mon père obtint le prix de cent mille francs à l'Exposition de 1801 pour les meilleures mécaniques à filer, et fut décoré, le 9 mai 1810, de la croix de la Légion d'Honneur par Napoléon P^ Le 22 mai 1805, il reçut de la municipalité de Gand une médaille commémorative en or, comme récompense de ses efforts constants pour le bien du pays et pour celle de la ville de Gand en particulier,

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qui lui doit sa prospérité et la gloire d'avoir été appelée la Manchester de l'empire. Mon père employait à cette époque plus de trois raille ouvriers et ouvrières dans son établissement à Gand.

» Tous ces faits sont bien connus à Gand et en Belgique, et les archives du gouvernement français sont remplies, à cet égard, de témoignages irrécusables. En effet, mon père était connu personnellement et puissamment soutenu par Barrât, en 1797-1798; puis par Chaptal, en 1801, et enfin par le grand Napoléon.

'» Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.

" F. L. Bauwens.

» Walworth House, Walworth, septembre 1865. »

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DE KESSEL (ancien)

DE KESSEL/moderne)

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