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SOCIETE D'EDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul OUendorff

5o, CHAUSSÉE d'antin, 5o

Tous droils réserrés.

NOBLESSE AMÉPJCAINE

L'Amérique n'est plus le Nouveau Monde, elle est le Monde Nouveau, un monde qui doit éveiller notre intérêt et notre sympathie, car, sorti de nous il s'est formé en dehors de la routine que nous maudissons et de la liberté que nous rêvons.

On s'imagine volontiers que l'Amérique, en sa qualité de République, doit être la nation égalitaire par excellence. C'est une erreur. Nulle part les lignes de démarcation ne sont aussi distinctes et aussi bien gardées.

Vers le xvii« siècle l'Amérique fut ouverte aux opprimés, aux mécontents, aux esprits aventureux du Vieux Monde. Il vint s'y établir des Hollandais, voulant se soustraire à la domination espagnole, des puritains anglais persécutés par les Stuarts, des sectaires de tous les Etats, à la suite de William Penn, le Quaker

Ces émigrés, que des causes politiques ou religieuses avaient forcé à s'expatrier, ne se mêlèrent pas aux aventuriers qui envahirent l'Amérique. Leur foi, leurs principes furent comme une arche sainte qui les maintint au-dessus du flot montant de l'émigration. Ils formèr£*nt une caste qui consti-

tua la « SOCIÉTÉ. » Cette, caste demeura longtemps inaccessible aux parvenus. Il y a une trentaine d'années^ la plutocratie qui avait trois degrés de descendance, des richesses énormes en força l'entrée. Elle se groupa autour des « Patriarches » se valut de leur prestige; les enveloppa, les déborda, si bien qu'aujourd'hui, ils ne sont plus que le noyau de la « société », un noyau déjà noyé comme le disait un Américain.

De fait, les familles qui descendent des vrais fondateurs des Etats-Unis, qui ont des arbres généalogiques, des blasons, des preuves de longue existence, ont cédé le pas aux milliardaires. Le puritanisme étroit, l'esprit conservateur, communs aux vieilles roches, leur ont créé une infériorité dans la lutte pour le pouvoir et l'argent; elles subissent l'elFacement qui semble être le sort de l'aristocratie en général.

Ce qu'on appelle en Amérique « la Société » n'est pas une classe oisive. Elle est, comme la haute bourgeoisie française, composée d'avocats, de médecins, de financiers, de grands industriels. Elle n'en forme pas moins une sorte de faubourg Saint- Germain plus fermé, plus exclusif que ne le sont aujourd'hui ceux de l'Europe.

Etre ou ne pas être de la « Société » intéresse davantage l'Américain que l'être ou le non être qui préoccupait Hamlet, car il est l'homme le plus matérialiste du monde. Il ne cherche pas, à faire bien, mais à « faire vite. » Il travaille, bâtit, édifie, pour lui-même, non pour ses enfants. Aussilot qu'il a gagné la lutte pour l'argent, il se jette dans la lutte pour la position (1

Pour se faire admettre parmi l'élite de son pays, le nouveau riche donne des fêtes extraordinaires, dépense des sommes folles en présents, emploie des stratagèmes qui fourniraient à la comédie des scènes amusantes.

Cependant la poussée des nouvelles couches autour de la « Société » devient formidable ; car en Amérique, l'émulation est ardente. C'est le moteur dont la Providence se sert pour lui imprimer cette activité qui nous émerveille et nous eifraie. L'enfant veut avoir plus de jouets que ses camarades, la femme plus de luxe que ses amies, l'homme plus de dollars que ses collègues. Avoir plusl Sous cet aiguillon, que chacun porte en soi, le Monde Nouveau va, va... où va-t-il? Si, comme dit l'Ecclésiaste : '< tout ce qui a été, c'est ce qui sera » l'Amérique passera par les mêmes épreuves que nous, probablement moins longues, pour nous rejoindre dans notre évolution. Lorsqu'elle sera couverte de cités, qu'elle regorgera d'hommes et d'argent, un Napoléon lui naîtra qui la conduira à la conquête du Brésil, du Mexique, et réunira tout le continent sous son sceptre. Elle aura de la gloire militaire, des honneurs, des distinctions, tous les hochets que nous possédons. Après ce mouvement de recul qui semble nécessaire, elle secouera le joug et s'élancera purifiée, perfectionnée, à la conquête de la vie par la science, le dévouement et l'amour.

Aux Etats-Unis, l'œuvre de l'homme est plus remarquable que l'hommelui-méme. Mais la femme est intéressante, d'autant plus qu'elle est la résultante d'idées, de moeurs, de principes différents des nôtres.

Pour l'émigré, comme pour l'éniigrant, la lutte fut âpre et douloureuse, et dans cette lutte ils furent puissamment aidés par la femme. Pendant qu'ils conquéraient des territoires, défrichaient la terre, bâtissaient des villes, elle édifiait le foyer domestique.

Affranchie des conventions qui l'avaient annihilée, l'épouse timide devint une compagne vaillante; héroïque souvent; la créature sans aveu se purifia par le travail et le dévouement, et dans la société nouvelle la femme se créa une place plus large et plus élevée.

L'homme ne lui marchanda ni la liberté, ni les honneurs, et lui voua un respect, une admiration extraordinaires, un sentiment chevaleresque que les mères ont entretenu et perpétué. C'est, aujourd'hui encore, un des beaux traits du caractère de l'Américain.

Individuellement, les femmes, aux Etats-Unis, ont peu d'influence; collectivement, elles sont formidables. Elles s'en rendent compte, car elles se soutiennent d'une manière extraordinaire. Du reste, elles contribuent pour une grande part au progrés de leur pays. Leur œuvre considérable se fait au moyen de toquades, d'engouements subits. La mode gouverne tout. Tantôt, elle dirige la curiosité vers telle ou telle branche de science, la géologie, par exemple et on ne s'intéresse plus qu'à cela. Tantôt, elle éveille la sympathie pour un poète ou un littérateur. Il y a deux ans, c'était Browning qui accaparait toutes les imaginations; aujourd'hui, c'est notre Balzac; on le trouve dans toutes Ips mains. Tantôt la mode

pousse la pitié vers une iufortune quelconque, disons les aveugles. On ne pense plus qu'à eux. Les bazars s'organisent, l'argent afflue, les asiles s'élèvent. C'est le plus remarquable exemple de suggestion que l'on puisse voir.

Personne n'a plus que les Américains, la conscience de la brièveté de l'existence. Cette conscience les talonne, sans qu'ils s'en rendent compte. Elle excite les hommes au travail, les femmes au plaisir, et les rend forcément égoïstes. La vie est courte amusons-nous! (let iis hâve a good timc). La vie est courte, pas de sentimentalités, pas de relations inutiles. Il faut que tout rapporte, que tout serve à s'élever.

Ce n'est pas parmi les mondaines que se trouvent le plus de vertus et de qualités. Mais il y a, en Amérique, une classe nombreuse de femmes sérieuses, instruites, d'une honnêteté à toute épreuve, qui forment l'armature de l'Amérique, comme les provinciales et les bourgeoises forment l'armature de la France.

Soit que le mélange des races, la liberté, l'éducation rationnelle aient produit une variété distincte dans l'espèce féminine, soit que l'Américaine n'ait pas atteint son développement — et c'est probable, — sa nature est simple, tout objective, elle n'est encore qu'une visuelle.

Aucune créature ne jouit plus complètement de la vie, n'en tire autant de satisfactions et de plaisirs.

Son jugement n'est troublé ni par un excès de sentiment, ni par un excès de sensualité; sa vision est très nette et très juste. ^^

Il n'y a pas de cerveaux contenant un aussi gr nd

nombre d'empreintes, d'images et de souvenirs que ceux des Américaines. Les femmes, les jeunes filles, qui, chaque année, viennent chez nous par milliers, remplissent une mission, inconsciemment, comme toutes les créatures. Une volonté supérieure les pousse vers notre continent. Elles sont prises de ce qu'elles appellent « la fièvre d'Europe » d'une inquiétude nerveuse, d'un besoin de changement, de quelque chose de semblable à ce que doivent éprouver les oiseaux au moment delà migration. Et elles partent, les unes pour s'instruire, les autres pour se reposer de leurs maisons, pour acheter leurs toilettes. Et elles voient des chefs-d'œuvre, des sites divers, des choses belles et jolies. Elles empOi'*'3nt des objets d'art, des reliques du passé. Leur rôle est le même que celui de l'abeille et du papillon. Elles sont envoyées pour chercher un peu de l'âme du Vieux Monde, un peu de sa poussière fécondante, car elles doivent rapporter les éléments dont la nature a besoin pour produire les artistes, les poètes, les penseurs qui seront la gloire de l'Amérique comme les travailleurs d'aujourd'hui en Bont la puissance et la force.

PREiMIERE PARTIR

Chez madame Villars, Madison Square, New- York, tout indiquait le départ pour l'Europe et un projet de longue absence. Dans le vestibule on voyait un monceau de bagages marqués : « Paris » les fauteuils pour le bateau, et ces malles plates, dites « malles de cabine, » que l'Américaine fait et défait avec un égal plaisir.

Les tableaux, les glaces étaient voilés, les tapis roulés, les meubles les plus précieux recouverts de housses. Partout, aux murs, sur les étagères, il y avait de grands vides, tristes et laids, et déjà dans la maison, le froid, la sonorité des lieux inhabités.

Seule, la bibliothèque avait encore son aspect gai et confortable. Les boiseries de chêne, les murs teintés de bronze, la cheminée de style reine Anne, la grande lanterne moyen-àge, les vitraux d'art et les rayons chargés de livres ne parvenaient pas à lui donner un air sérieux.

Une fantaisie féminine et jeune avait détruit l'effet de ce cadre sévère par une foule de choses

moder;ii's, jolies, artistiques. Des carpettes d'Orient, des peaux, d'ours et de tigre s'étendaient sur le parquet. Des sièges hauts, bas, droits, inclinés, aux dossiers ornés de chiffons de soie, de coussins odorants, étaient poussés à droite et à gauche. Il y avait de petits canapés entourés de paravents, des vitrines pleines d'objets d'art, des fleurs, des lampes avec de merveilleux abat-jour.

Une jeune Clle, dont la figure et la toilette étaient en harmonie parfaite avec cet intérieur xix® siècle, allait et venait dans la pièce, très affairée, rangeant les journaux illustrés, les revues, dans les tiroirs de la longue table qui occupait le milieu de la bibliothèque.

Pendant qu'elle avait le dos tourné, un visiteur parut dans l'encadrement des portières relevées: un homme d'une trentaine d'années, très correct, très élégant dans sa tenue du soir, et qui avait la haute taille, les traits nettement modelés d'un saxon de belle race. Il demeura quelques instants sur le seuil, puis entra tout doucement.

Annie Villars ne l'aperçut que lorsqu'il fut à ses côtés; elle eut un petit sursaut.

— Frank! s'écria-t-elle. Vous m'avez fait peur! J'étais si absorbée par mon rangement que je ne vous avais pas entendu entrer.

— Puis-je vous aider?

— Non, merci. J'ai fini ceci, dit la jeune fille en fermant un dernier tiroir. Je ne serai pas fâchée de me reposer un peu.

Sur ces mots, mademoiselle Villars conduisit son visiteur vers la cheminée, où brûlait un feu clair, lui indiqua un siège, se jota dans un fauteuil

à bascule, qu'elle mit en mouvement du bout de ses pieds croisés.

— Balancez-vous, balancez-vous, dit Frank Barnett en souriant, c'est un plaisir que vous n'aurez . pas en Europe.

— Est-ce qu'il n'y aurait pas de fauteuils à bascule, par hasard?

— Oh I il y en a, mais ils sont durs, lourds; difiiciles à manœuvrer. On ne sait les faire, et on ne sait s'en servir qu'en Amérique.

— C'est une invention délicieuse.

— Une invention géniale, à laquelle nous devons, j'en suis sûr, nos plus heureuses inspirations. Ce mouvement de bascule active ou endort la pensée. Il ponctue et accompagne la conversation. Lorsque deux causeurs ou deux fleureteurs se balancent à l'unisson, il y a gros à parier que l'accord est parfait entre eux.

Mademoiselle Villars regarda le jeune homme avec une expression d'étonnement.

— Je ne vous croyais pas capable de tant d'observation, dit-elle.

— Merci, fit M. Barnett, en s'inclinant. Je trouve, continua-t-il, que le fauteuil à bascule est un admirable instrument de coquetterie pour la femme; il met en valeur son buste, ses mains, ses pieds... puis, c'est un moyen de soulager ses nerfs. Par le balancement de son fauteuil, l'Américaine trahit l'état de son esprit aussi bien que l'Espagnole par le mouvement de son éventail. Modéré et régulier, il indique la paix intérieure, large et lent, la rétlexion, court et précipité, la colère, la mauvaise

humeur... tenez, en ce moment le vôtre exprime très bien la fatigue.

— Cela ne m'étonne pas, /lit Annie Villars, en rant, je suis à moitié morte. J'ai cru que nous ne viendrions jamais à bout de tout ce qui nous restait à faire.

— Et vous voici à la veille de ce voyage d'Europe dont vous rêvez depuis si longtemps I

— Oui ; et maintenant que le moment est venu de quitter New-York, je me sens triste, triste. Si j'osais, je déferais mes malles.

— Osez.

— 0ht ce serait bien inutile, avant quarantehuit heures je les recommencerais. Franchement, je ne croyais pas que les adieux seraient si pénibles. Toute la journée, de stupides petites larmes nie sont montées aux yeux et m'ont rougi le nez. Est-ce assez ridicule?

— Ridicule? Non, je ne trouve pas. Vos parents, vos amis valent bien quelques regrets.

— C'est très curieux, tous ces jours en emballant mes bibelots, j'ai eu l'impression que je ne les reverrai pas. Serait-ce là ce qu'on appelle un pressentiment? Je vais peut-être périr en route, mourir de la fièvre pernicieuse à Rome ou de l'influenza quelque part; je ne serais pas la première.

— Il y a quelque chose que je redoute bien plus pour vous que la traversée, la lièvre ou l'influenza.

— Quoi donc?

— Les pièges à héritières; ces pièges que les" Européens dressent si habilement et qui sont faits en forme de couronne fermée ou ouverte. L'Américaine la plus raisonnable les ro^^arde avec curio-

site d'abord, puis avec une envie croissante. Elle s'en approche de très près, de trop près... et, clic, clac,... elle se trouve prise. Avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître, elle est duchesse, marquise ou comtesse et le tour est joué.

Mademoiselle Villars ne put s'empêcher de rire.

— Frank, dit-elle, vous devriez écrire un Guidj à l'usage des jeunes filles qui se rendent en Europe, où, par des allé^'ories dans le genre de celle-ci, vous leur signaleriez les dangers auxquels elles seront exposées et les mettriez sur leurs gardes.

— Hélas! ce serait du temps perdu. Les titres, les grands noms exercent une fascination que je ne me charge pas d'expliquer, mais qui agit sur les cerveaux féminins les mieux organisés.

— Pour ce qui est de moi, vous pouvez être tranquille. J'ai dans la société une position qui suffit entièrement à mon ambition et à ma vanité. Je serais la dernière à me laisser séduire par un titre. Vous devriez être sur de cela, vous qui me connaissez depuis si longtemps.

— Par un titre, non, mais par un homme titré, je n'en répondrais pas. Madame de Keradieu vous introduira au faubourg Saint-Germain, et, avec les meilleures intentions vous jettera dans la gueule du lion. Ce sera miracle si vous n'êtes pas dévorée. Franchement, je ne saurais m'empéçher de trembler en pensant que votre immense fortune va exciter la convoitise d'hommes sans scrupules et sans délicatesse, qui, incapables de faire œuvre de leurs cerveaux ou de leurs bras, cherchent à épouser de l'argent, rien que de l'argent. Us joueront la comédie du désintéressement, vous baiseront la

main, vous diront mille choses fausses. Vous vous laisserez peut-être charmer par leur éloquence et leur grand air; vous en arriverez à trouver vos compatriotes prosaïques, gauches, ennuyeux. De là, à ce que je redoute, il n'y a qu'un pas.

— Si j'étais très jeune, vous pourriez craindre pour moi, mais j'ai vingt-ct-un ans — trois fois l'Age de raison — et il y a trois ans que je vais dans le monde...

— Dans un monde composé d'amis, de gens dont vous connaissez les antécédents et le caractère. Votre expérience de la nature humaine est, par conséquent, très limitée.

— Pas tant que vous le croyez. J'ai déjà rencontré assez souvent le mensonge et l'hypocrisie pour être capable de les reconnaître, répondit la jeune tille d'un ton sec.

— Tant pis et tant mieux, fit Frank Barnett Irauquillcmcnt. Si votre père a exprimé dans son testament le désir que vous n'allassiez pas en Europe avant vos vingt-et-un ans accomplis, c'est qu'il espérait que vous seriez mariée, ou parce qu'il voulait que vous fussiez capable de vous défendre c jntrc les entreprises de ceux qui cherchent la crosse dot.

— Oh! soyez sans inquiétude, je me défendrai, je me défendrai, dit la jeune tille avec une expression qui révéla sa force de caractère. On ne m'enlèvera pas, on ne m épousera pas maigre moi, et j'ai la ferme intention de revenir ici mademoiselle Villars.

— Dieu le veuille !

Ces mots ^arent prononces avec une chaleur qui

amena une fugitive rougeur sur le visage d'Annie.

— Oh! vous, Frank, dit-elle en riant pour dissimuler son trouble, vous êtes de ceux qui ne voudraient pas qu'une femme ou un dollar sortît d'Amérique.

— C'est vrai, je ne puis voir sans colère nos jeunes filles porter à de beaux messieurs oisifs les fortunes qui ont souvent coûté la vie, presque toujours la santé à leurs pères. Si cela continue, nous serons obligés, un jour ou l'uuUc, de faire une incursion en Europe pour reprendre notre fortune nationale. Voyez-vous les femmes sont ingrates, comme les enfants. Elles n'apprécient ni la bonté, ni le dévouement. En Amérique, nous leur avons reconnu tous les droits, accordé tous les privilèges. Elles vivent dans un luxe inconnu en Europe, c'est elles qui mangent la part du lion. Eh bien ! cela ne leur suffit plus. Il leur faut des couronnes, maintenant, et comme nous ne pouvons leur en donner, elles nous préfèrent des hommes titrés qui ne nous valent pas... non qui ne nous valent pas, répéta M. Barnett avec conviction.

— Vous parlez comme les journaux mondains. Je vous dirai que je n'approuve pas leurs attaques systématiques contre l'aristocratie d'Europe. Aussitôt qu'un malheureux lord ou baron met le pied en Amérique , ils lui tombent dessus, lui prêtent de3 intentions vénales, publient son histoire et tâchent de le rendre ridicule. On pourrait vraiment croire que cet acharnement est de l'envie.

— De l'envie I Ohl nous sommes assez riches et assez puissants pour que l'on ne nous accuse pas de cela, dit le jeune homme avec un accent de fierté.

Personne n'avait plus que nous le respect des vieux noms historiques. Quand nous avons vu des descendants de Croisés, d'anciennes tribus germaniques, des rejetons de familles princières venir vendre chez nous, à la plus offrante, leurs parchemins, — les parchemins aux grands sceaux royaux — la désillusion a été complète, nous avons passé d'un excès de confiance à un excès de défiance et env!> loppé toute une classe dans le mépris que méritaient seuls, quelques décavés, quelques « fins de race. » Moi-même, j'avais de tels préjugés contre l'aristocratie, que, lorsque ma sœur Mary m'a annoncé son mariage avec un comte autrichien, j'ai été furieux, humilié.

— Oh! je m'en souviens, dit Annie. Et maintenant vous passez des semaines dans son château et dans ceux de ses amis, vous fréquentez des princes et des ducs, si bien que l'on finira par vous accuser de snobisme.

Frank Barnett ne put s'empêcher de rougir.

— Le snobisme ne saurait être que le fait d'un parvenu, dit-il, et je ne suis pas cela. Depuis cinq ans que je fréquente ce que l'on appelle en Europe la haute société, j'ai eu le temps de l'étudier. Elle vaut mieux que je ne croyais. Le mouvement de la vie y est moins dur, plus uni chez nous, on y éprouve une véritable sensation de repos. Je suis obligé de convenir qu'un homme de grande race est un beau spécimen d'humanité. Tenez, je vous ai dit que cet automne, en Bohème, chez le prince Varna, je me suis rencontré avec le duc d'Orléans. Nous avons chassé ensemble pendant huit jours. Eh bien, je l'ai trouvé tout simplement exquis. IJ

n'y a pas d'autre mot qui puisse rendre l'impression qu'il m'a faite. Plusieurs fois, en parlant de la France, j'ai vu ses yeux se remplir de larmes. Gela ne m'a pas semblé ridicule. Quand je suis parti, il m'a dit : « Vous êtes bien heureux, monsieur, d'aller à Paris, je a'ous envie. » Et il y avait dans son accent un chagrin si sincère que j'en ai été ému. Si, avec un million de dollars, j'avais pu faire lever la loi d'exil qui le concerne, je les aurais donnés tout de suite,

— C'eût été un joli trait de la part d'un républicain I

— Les hommes de l'aristocratie n'ont pas grande valeur, à notre point de vue américain, car ils n'ont pas la force de remonter le courant, mais ils ont un charme incontestable. Ils vous donnent l'impression d'êtres très perfectionnés, très affinés. Quand ils ne sont qu'achevés, ils sont parfaits...

— Gomme le duc d'Orléans, ajouta Annie, avec une expression malicieuse.

— Comme le duc d'Orléans, répéta Frank Barnett. Malheureusement, la plupart sont passés, détériorés. J'ai toujours trouvé chez eux, dans leur caractère, dans leur moral quelque fêlure, quelque cassure, comme dans les objets très anciens. Par exemple, je les crois tous braves, tous capables d'actes d'héroïsme.

— C'est quelque chose.

— Bien peu. L'héroïsme est rarement demandé dans la vie moderne. L'énergie et l'honnêteté sont plus nécessaires. Cela ne vous consolerait guère de savoir que votre mari est brave et capable de mou-

rir pour son pays, s'il vous trompait et vous rendait malheureuse.

— Non, en elTet.

— Je trouverais naturel, intelligent môme, que l'aristocratie voulût se rajeunir par des mariages avec des étrangères, mais elle n'y songe pas. Les hommes riches épousent des femmes de leur monde : ceux qui sont ruinés ou pire, seuls, recherchent l'Américaine. Franchement ce n'est pas flatteur.

— Ohl quant à cela, nous lui rendons bien la pareille, à l'aristocratie. La plus grande partie des Américaines qui ont épousé des nobles n'étaient que des parvenues. N'ayant pas pu se faire admettre dans la « société, » elles sont allées acheter des titres en Europe.

— Et lorsqu'elles nous sont revenues princesses, ou duchesses, nous les avons reçues...

— Naturellement, puisqu'il est convenu que le mari anoblit la femme. A leur place j'aurais agi de même. La vie est si courte qu'il faut en tirer tout ce que l'on peut de satisfaction et de jouissances. Moi, je n'abandonnerais pas ma place dans la société de New-York pour devenir une parvenue dans un faubourg Saint-Germain quelconque. Ce serait stupide.

— Absolument. Et tenez, entre nous les Américaines perdent beaucoup à être vues au milieu d'une réunion aristocratique. Il faut bien que cela soit, puisque j'en ai été frappé. Les unes sont paralysées, raidies par la timidité, les autres ont trop de sansgène, de familiarité. Quoique plus jolies, plus élégantes que la plupart des duchesses et des marquises, elles .sont moins bien.

— Pourquoi? demanda mademoiselle Villars, d'un ton vexé.

— Parce que les femmes d'Europe mettent de l'art dans tout ce qu'elles font, dans tout ce qu'elles disent. Chez les bourgeoises, cet art se devine et elles paraissent souvent affectées. Chez les grandes dames, on ne l'aperçoit plus; elles sont des comédiennes achevées ; il a fallu des siècles pour les amener à ce point de perfection. Près d'elles, les Américaines naturelles, franchement jeunes, paraissent prosaïques, vulgaires même ; elles font l'efïet criard de fleurs fraîchement brodées sur un fond ancien. Et, voyez-vous, les hommes d'Europe n'apprécient pas les femmes « nature. » Ils sont trop blasés pour cela. Il leur faut des lèvres avivées, des yeux retouchés, de la coquetterie savante. J'ai vu dans l'intimité pas mal de ménages européo-américains. Les époux qui s'entendaient le mieux m'ont toujours donné l'impression qu'ils ne so comprenaient pas.

— Cependant ces mariages avec des étrangers ont assez bien tourné, en général.

— Grâce à l'abnégation de la femme. L'Américaine fait pour un mari européen des sacrifices qu'elle ne ferait pas pour un homme de son pays, je le constate toujours avec colère. Nous avons créé une grande nation, mais nous avons négligé démettre eîi activité les vraies qualités de la femme. Nous l'avons gâtée. Elle nous traite comme ses esclaves, et de bonne foi, elle en est arrivée à se croire supérieure à nous. L'Américaine mariée à un Européen devient souple, obéissante, se contente de rien, se conforme sans murmurer, aujç

goûts de son seigneur et maître. C'est à ne pas la reconnaître. Mais, soyez sûre, que pour toutes les princesses, duchesses et marquises américaines l'apprentissage de la soumission a été dur. Elles ne se sont pas vantées de leurs déboires et de leurs regrets. J'ai fini par croire que la Providence envoie quelques-unes de nos jeunes filles en France ou en Italie pour qu'elles y apprennent leur véritable rôle.

— Je suis bien curieuse de voir de près ces gens et ces choses, dit mademoiselle Villars. Yous m'avez donné vos impressions, je vous ferai part des miennes. Elles serontprobablement bien différentes, et ce que nous allons nous quereller I...

— Vous ne pensez pas rester en Europe plus d'une aimée ? demanda le jeune homme avec une anxiété visible.

— Mais non, puisque nous devons rentrer pour le mariage de Clara.

— Pendant votre absence j'achèverai de meubler et de décorer ma villa. Cela me distraira d'ouvrir ces caisses que j'ai rapportées de tous les coins du globe et dont j'ai oublié le contenu.

— Savez-vous ce que vous devriez faire? dit tout à coup Annie.

— Quoi donc?

— George Ottis doit nous rejoindre à Rome, au mois de décembre; venez avec lui.

Le visage de Frank Barnett s'illumina de joie.

— Vous permettez?... fit-il avec émotion.

— Je vous en prie même. Clara accaparera naturellement George, ma mère et moi, nous serons réduites à notre propre société .. ce ne sera pas

amusant, dit Annie avec cette franchise un peu brutale qui caractérise l'Américaine.

La physionomie du jeune homme s'obscurcit. II y avait trois ans que mademoiselle Villars jouait ainsi avec lui.

— C'est bien, dit-il. j'irai vous rejoindre à Rome. Maintenant il ne me reste plus qu'à vous souhaiter un bon voyage.

— Est-ce que vous ne serez pas au bateau demain?

— Non, je pars pour Lenox de ^rand matin. Je ne me soucie pas d'être perdu dans la foule de vos admirateurs. J'ai voulu avoir un adieu un peu moins banal que ceux que vous distribuerez au dernier moment. Vous aurez assez de monde sans moi pour vous faire un beau départ... Un beau départ! beaucoup d'amis, beaucoup de fleurs... Les jeunes filles tiennent à cela. C'est un triomphe qui indique leur importance dans la société.

Mademoiselle Villars rougit de dépit.

— Ne dirait-on pas que nous sommes les créatures les plus vaniteuses de la terre!

Frank Barnett, ne voulant sans doute pas protester, se leva et avec un sourire :

— Pardonnez-moi cette dernière taquinerie, ditil, et toutes les autres, pendant que vous y êtes.

— Oui... oui... allez en paix, je vous pardonne.

— Et... Annie... si je puis vous être utile en quoi que ce soit, faites-moi un signe. Je suis tout à votre disposition. Vous n'avez ni père, ni frère, et nous sommes de si vieux amisi

Mademoiselle Villars parut un peu troublée.

— Je m'en souviendrai, dit-elle doucement.

— Et n'allez pas devenir duchesse ou marquise, ajouta Frank, nous ne pouvons pas nous passer de vous.

— Soyez sans crainte, je reviendrai au pays des « rocking-chairs. » Je reviendrai, répéta la jeune fille, avec l'assurance imperturbable de l'être humain croyant à son libre arbitre.

Puis se levant à son tour :

— Avez-vous vu maman et Clara?

— Oui, je leur ai fait mes adieux.

— Alors, au revoir^ à Rome, au mois de décembre.

— Au revoir.

Les deux jeunes gens se regardèrent pendant quelques secondes, tout au fond des yeux, puis ils échangèrent une brève mais forte poignée de mains, et Frank s'éloigna lentement, très lentement.

Comme si un obscur instinct eût averti mademoiselle Villars que l'amour et le bonheur étaienf; là à sa portée, elle eut un mouvement en avant, ses lèvres remuèrent. On eût pu croire qu'elle allait rappeler le jeune homme, mais elle demeura clouée au sol et bouche close. Lorsque le bruit de la porte d'entrée lui eut appris qu'il avait quitté la maison, elle se rassit, avec, dans les yeux, ces petites larmes qu'elle avait qualifiées do stupides.

Une grande jeune fille blonde, vêtue d'une trèa seyante robe d'intérieur, entra comme un coup fie veut et se plantant devant Annie.

— Eh bien? demanda-t-elle.

— Eh bieni quoi?

— Frank a-t il parlé? Etes-vous fiancés?

— Fiancés? Tu es folle I

— Ah Seigneur! est-il possible qu'il ne t'ait rien dit? Et, comme accablée par le désappointement, Clara May se laissa choir sur la carpette, aux pieds de sa cousine. J'espérais qu'au dernier moment la crainte de te perdre lui délierait la langue. C'est par trop stupide, car enfin il t'aime ! Un aveugle le devinerait, au son de sa voix quand il t'adresse la parole. Avec tous ses beaux sentiments muets, il risque bien de ne pas te revoir. Les gentilshommes pauvres que nous allons rencontrer n'auront pas tant de scrupule et de discrétion.

Mademoiselle Villars arrêta net son fauteuil à bascule.

— Ohl tais-toi, dit-elle. Je suis suffisamment avertie, prévenue, mise en garde. On dirait que vous vous êtes tous donné le mot pour me gâtur le plaisir de mon voyage.

Et imprimant à sa berceuse un mouvement qui trahissait une bonne petite colère, elle ajouta :

— Tu es allée en Europe toi, et tu en es revenue, il me semble.

— Oui, mais nous n'avons pas le môme caractère. Tu es beaucoup plus impressionnable.

— Dis tout de suite que je suis sentimentale et romanesque I

— Oh non! Dieu merci!... rien de si horrible que cela! Cependant, je crois que tu te laisserais plus facilement persuader que moi. Et puis tu as une fortune indépendante, une fortune à tenter une altesse royale. Les journaux, à commencer par lo New York Herald, ne manqueront pas d'annoncer l'arrivée à Paris de la richissime mademoiselle Vil-

lars, de New-York. Tu verras l'effet I J'en tem blel

— Rassure-toi, je ne me marierai jamais avec un étranger, encore moins avec un étranger pauvre; non pas que je répugnerais à enrichir quelqu'un, mais parce que je craindrais d'être épousée pour mon argent. Sois tranquille, l'homme qui pourrait me faire abandonner l'Amérique n'existe pas.

— Espérons-le. En tous les cas, j'ouvrirai les yeux. Imagine un peu ce que diraient nos tantes de te voir, toi, une Villars, la fille de leur frère Philippe, épouser un Français ou un Italien, un catholique ! elles en feraient une maladie, et ne te pardonneraient jamais. Si elles ont tant insisté pour que je vous accompagne en Europe, c'est qu'elles ne se fient pas à la clairvoyance de ta mère. Par parenthèse, c'est une jolie preuve d'amitié que je te donne de quitter George en ce moment!

— Avoue que tu n'es pas fâchée d'aller acheter ton trousseau à Paris.

— C'est vrai ; mais je n'y serais pas allée exprès. Machinalement, en causant, Clara avait enlevé

les épingles de sa coiffure. Ses cheveux tombèrent tout à coup sur ses épaules, en une masse blonde, soyeuse, ondulée.

Elle les secoua comme une crinière, et se mit lestement debout.

— Mais tu n'as encore rien fait ici, dit-elle en regardant autour de la bibliothèque.

— J'ai serré les journaux, les revues, les estampes.

— Veux-tu que je t'aide?

— Non, merci.

— Alors, dépêche-toi, il est dix heures et demie. Demeurée seule, mademoiselle Villars reprit la

besogne interrompue. Elle plaça dans les vitrines déjà bondées, les coupes pleines de petites choses rares. De temps à autre, elle portait sous la lumière d'une lampe un bibelot, une photographie, pour les regarder une dernière fois. C'était pitié de voir ces mains de jeune fille assombrir si alertement cet intérieur aimable et le préparer pour le silence et l'abandon.

Lorsque Annie eut dégarni la cheminée, les étagères, les tables, elle tourna toutes les clés, tira soigneusement les grands rideaux de soie verte devant les rayons de la bibliothèque puis, ayant promené autour de la pièce un regard d'inspection et d'adieu, elle s'éloigna la physionomie toute ^rave, sans se douter pourtant qu'elle était entrée dans la voie qui devait la conduire où elle ne voulait pas aller.

Les Villars occupaient une place proéminente dans la société de New- York, et même dans le clan des « Patriarches. » C'était une race saine, honnête, austère. Leur ancêtre était le fils cadet d'une grande famille anglaise encore existante. Enfermé à la Tour de Londres, à cause de ses idées avancées, il

avait réussi à s'évader et à gagner le Nouveau- Monde, où il avait fait souche de républicains.

Philippe Villars, le père d'Annie, était mort jeune des suites d'un accident de chasse. Il avait été un avocat célèbre et un homme d'une haute probité.

Dans son testament, M. Villars avait exprimé le désir que sa fille n'allât pas en Europe avant ses vingt-et-un ans accomplis. Il espérait certainement, comme l'avait supposé Frank Barnett, qu'à cet âge Annie serait mariée. La crainte qu'elle ne fût exposée aux manœuvres des chercheurs de dot devait être bien vive chez lui, car l'Américain entrave rarement la liberté de ses enfants.

A son entrée dans le monde, célébrée par un bal merveilleux, mademoiselle Villars avait été classée, non pas parmi les « Belles », mais parmi celles que l'on nomme sweet — c'est-à-dire charmantes. — Et le qualificatif se trouvait juste. De taille moyenne, elle avait de jolies lignes, une silhouette élégante. La coloration exquise de son teint, ses cheveux d'un blond foncé mais très doré, la joie de vivre qui se reflétait dans ses yeux bruns, mettaient de la lumière sur son visage, — un visage enfantin aux traits menus, au profil légèrement relevé avec, dans la bouche et le menton, une remarquable expression de force et de volonté — Annie manquait un peu de grâce et de douceur. Son allure était « courte », ses mouvements brusques, son ton tranchant. Sa voix cultivée avait perdu le son nasal si cruel aux oreilles anglaises, mais elle était sèche et monotone. Malgré ces défauts caractéristiques et qui devaient être sensibles

aux étrangers seulement, elle pouvait plaire beaucoup. Il y a avait en elle quelque chose de joyeux, de brillant, qui donnait l'impression d'une créature heureuse, bonne et saine.

De fait, mademoiselle Villars s'était développée en pleine lumière, sans arrêt, sans déviation. Son enfance n'avait pas été assombrie par des restrictions multiples. On l'avait habituée à la liberté, à l'exercice de sa volonté, de ses facultés, de son goût. Elle avait choisi ses compagnons, ses jouets, ses petites robes, ses rubans de ceinture et de cheveux. Une courte prière matin et soir, le respect de la Bible, l'observance du dimanche — voilà pour la religion. L'horreur du mensonge et de la vulgarité, l'accomplissement de la charité — voilà pour la morale. Et, comme enseignement quotidien, le bon exemple des personnes qui l'entou" raient. C'était tout, et cela avait suffi à lui faire un esprit droit et un cœur excellent.

De quatorze à dix-huit ans, l'/^'ade, les exercices fortifiants et agréables avaient préservé Annie des rêveries malsaines, des langueurs, des paresses morbides, et elle était sortie victorieuse et pure de la crise redoutable.

Depuis son entrée d-;as le monde, sa vie n'avait été qu'une succession de fêtes et de triomphes. En Amérique, les jeunes filles sont les vraies mondaines, des mondaines d'autant plus brillantes, plus ardentes au plaisir que rien n'entrave leur liberté et leur jeunesse. Ce sont elles qui donnent le ton et mènent la ronde; les femmes mariées se contentent de suivre.

Leur journée commence de bonne heure. A huit

heures du matin, coiffées et habillées, elles partagent le substantiel déjeuner, servi aux travailleurs de la maison, comme le faisait autrefois l'ancêtre puritaine, en robe de bure et en fichu de linon. Après le départ des hommes pour le quartier des affaires, les jeunes filles se répandent dans la ville, comme des essaims ; et la ville leur appartient entièrement, elles y sont aussi en sûreté que si c'était une annexe de leurs demeures. Elles se promènent à droite et à gauche, vont en quête de nouvelles, font des emplettes, assistent à des cours, à des réunions de charité, « lunchent » les unes chez les autres — au cabaret même. — Le lunch est le repas des femmes par excellence. Puis vient la toilette de l'après-midi, les visites, les réceptions où apparaissent les jeunes gens. Et pour terminer la journée, les diners, les bals, les parties de théâtre, les soupers. En somme dix-huit à vingt heures de plaisir.

Mademoiselle Villars était une des grandes mondaines de la société new-yorkaise. Aucune jeune fille ne recevait autant d'hommages, de fleurs et de bonbons. Les Yankees ne sont plus aussi désintéressés que jadis. Sa position, sa grande fortune étaient bien pour quelque chose dans son succès, mais une bonne partie était due à son charme physique et à ses qualités aimables. Elle avait fleuretc avec entrain, avec esprit, sans céder jamais un pouce de sa dignité.

Le fleuretage ' n'a pas plus de danger pour l'Amé-

i. En anglais flirtation. — Ce mot, qui vient probablement de notre expression française t conter fleurette » doit s'écrire fleureter et fleurstage, qui donne du rsste la vrai* prononciation.

ricaine en général que la liberté. Elle a grandi avec les jeunes gens de son monde, elle les a connus « toute sa vie » comme elle dit. Cette fraternité de société, jointe au respect que l'Américain a pour la femme, rend certaines audaces impossibles, du moins très rares. Le fleuretage transatlantique est une amusette délicieuse, où il entre trois quarts de vanité et un quart de sentiment seulement. C'est de l'amour à petites doses inoiîensives, mais suffisantes à faire battre le cœur, à mettre dans la vie quelque émotion et quelque intérêt. L'Américaine a trouvé le moyen de jouer avec le feu sans se brûler. Elle prend de l'amour ce qu'il a de meilleur, de plus exquis et elle abandonne dédaigneusement le reste aux femmes inférieures. Quoi qu'on en ait dit, le fleuretage aux Etats-Unis est relativement innocent. L'éducation morale et physique de l'Américain est une sauvegarde. Dans chaque jeune fille, il voit l'épouse et la mère, l'institution sacrée de la famille, et n'ose y porter la main. Il ne poétise pas son animalité comme l'Européen, il en est plus honteux que glorieux. Il se comporte avec la femme, non comme un maître, mais comme un sujet. Il la traite en reine et attend son salut et ses avances. Toutefois, si le fleuretage avec les jeunes filles est respectueux, le fleuretage avec les femmes mariées l'est beaucoup moins, comme le prouve le nombre croissant des divorces. La moralité aura son «krach » en Amérique, puis elle se relèvera.

Annie avait eu de nombreux admirateurs, aucun n'avait réussi à lui inspirer un sentiment sérieux. Au fond, elle avait une préfé'-^.nce secrète pour

Frank Barnett. Il était beau, élégant, il causait agréablement. Possesseur d'une grande fortune, il n'avait jamais été astreint à un travail régulier, ses longs séjours en Europe l'avaient affiné. Depuis trois ans il remplissait vraiment auprès d'Annie les fonctions de « cavalier servant ». Il lui avait envoyé les fleurs les plus rares, lui avait donné la première place sur son yacht et sur son maii, tout cela n'avait provoqué chez elle qu'une très grande amitié. L'idée que Frank serait un jour son mari lui était venue souvent et cette perspective ne lui déplaisait point.

M. Barnett avait été maintes fois tenté de se déclarer, mais mademoiselle Villars ayant toujours dit qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir fait son tour d'Europe, il n'avait point voulu s'exposer à un refus qui, étant donné sa propre fierté et le caractère de la jeune fille, eût pu devenir définitif.

Le voyage d'Europe était l'idée fixe, l'unique désir d'Annie. Il fallait qu'elle eût beaucoup aimé son père pour ne pas lui en avoir voulu du sacrifice qu'il lui avait imposé. Sa curiosité d'Américaine, — la plus vive qu'il y ait, — avait été sans cesse aiguisée par les récits de ses amies. Parfois en assistant aux préparatifs de leur départ ou aux déballages de leur retour, des larmes d'envie lui étaient montées aux yeux. Pendant ces trois derniers mois, elle avait étudié tous les Guides, tracé cent itinéraires différents et, majeure le 20 janvier, elle avait retenu son passage sur la Bourgogne pour la traversée du 25.

Annie avait une cousine éloignée, plus âgée qu'elle de dix ans, qui était mariée à un Français,

au baron de Keradieu. L'été précédent, elle avait passé quelques semaines à la campagne, chez madame Villars. Elle avait engagé ses parentes à s'installer à Paris pour toute la saison. Elle s'était offerte à présenter Annie et Clara, dans le monde, et leur avait ouvert une perspective de bals, de soirées, de plaisirs qui augmentait l'attraction du voyage d'Europe. Les avertissements prodigues à mademoiselle Villars n'avaient fait que la rendre encore plus désireuse de voir de près les hommes de l'aristocratie. Ils représentaient une sorte de danger, et le danger lui plaisait. Elle espérait secrètement avoir l'occasion de déjouer la cupidité de quelque gentilhomme pauvre et montrer qu'une Américaine bien née ne se laisse pas prendre à l'appât des titrés.

Les demoiselles Villars, les tantes d'Annie, la voyaient partir avec de vives appréhensions. Ces appréhensions avaient leur source dans certains souvenirs enfouis tout au fond de leurs cœurs... oh I bien au fond. Alors qu'elles étaient jeunes et jolies, elles avaient failli épouser, l'une un prince romain, l'autre un comte napolitain. Au dernier moment elles avaient reculé comme devant une apostasie. Elles appartenaient à une espèce d'Américaine presque entièrement éteinte : celles qui mettaient leur foi de protestante et leur pays audessus de tout. Les demoiselles Villars ne s'étaient jamais mariées et s'étaient entièrement données aux bonnes œuvres. Bien qu'elles ne fussent ni mondaines, ni très agréables, elles avaient une assez grande influence dans la société. On tenait à l'honneur de les connaître, et d'être reçu che^ elles.

Elles avaient eu un culte pour leur frère Philippe. — Le frère est peut-être le seul homme que l'Américaine gâte et respecte et elles avaient reporté sur sa lille toute leur affection.

Annie savait admirablement les prendre et se faire pardonner sa frivolité. L'idée que leur nièce pourrait épouser un étranger les bouleversait. Leurs craintes étaient d'autant plus vives qu'elles croyaient leur belle-sœur incapable de chaperonner une héritière en Europe, et de la protéger contre les intrigants.

Madame Villars était une de ces femmes gâtées par la Providence, comme il s'en trouve beaucoup en Amérique, Elle avait été remarquablement jolie. Ses cheveux avaient blanchi de bonne heure, mais son visage était très jeune, et avec ses yeux noirs, brillants de contentement, ses traits fins et réguliers, elle était encore à quarante-cinq ans, délicieuse à voir. Dans sa vie, elle n'avait eu d'autre chairrin que la perte de son mari. Elle possédait à un liant degré l'intelligence des affaires, de l'administration, un sens pratique remarquable. Avec cela elle avait une âme simple comme celle d'un enfant, et elle ignorait la moitié des turpitudes humaines. Du matin au soir, elle était utilement et agréablement occupée. Une santé parfaite, une nature aimable, un livre de chèques presque inépuisable, faisaient d'elle une de ces femmes que le monde aime à recevoir, et « Tante Mary » comme on l'appelait avec Clara, était très populaire dans la société de New-York.

L'Américaine n'exerce pas beaucoup d'autorité sur ses enfants, le moins possible même. Lorsqu'ils

NOBLESSE AMÉRICAINE 3i

sont grands, elle oublie volontiers sa dignité maternelle et se laisse traiter par eux comme une sœur aînée. Entre Annie et sa mère, il y avait une intimité charmante. Dans leur causerie du soirç ollos s{^ rn('(in(niont 1oii[ : floinotr.p-o?;, succès mondains. Madame Villars consultait sa fille sur ses affaires, sur sa toilette. Elle avait en elle une corflance absolue. Annie avait dit qu'elle n'épouserait jamais un étranger, cela suffisait pour qu'elle dormit sur ses deux oreilles. Cependant ses bellessœurs avaient réussi à l'effrayer un peu et elle n'était pas fâchée que sa nièce l'accompagnât et partageât sa responsabilité.

Clara May avait quatre ans de plus que sa cousine. C'était le vrai t3^pe de l'Américaine, physiquement et moralement. Un coloris éblouissant, une exubérance de vie et pas de tempérament, une droiture parfaite, une intelligence très lucide, aucune sentimentalité, des idées arrêtées et parmi CCS idées celles que l'Amérique est le premier pays du monde, que Ton est sur la terre uniquement pour s'amuser, et que l'homme a été créé pour nourrir, habiller et servir la femme. Clara s'était dMuné la satisfaction de refuser les plus beaux partis de X.3\v-York. Le mariage est, pour l'Américaine, le véritable quart d'heure ai Rabelais. La perspective d'avoir un mari, des enfants, une maison à diriger, ne sourit guère à la jeune fille belle et riche. Elle n'accepte les devoirs de la vie que lorsqu'ellef en a eu tout le plaisir. En général elle ne se marie pas sans amour, et surtout sans bien connaître l'homme auquel elle accorde sa main.

George Ottis ne s'était pas laissé décourager pai

les caprices de mademoiselle May. Il avait poursuivi sa conquête avec une constance qui avait fini par la toucher, d'autant plus profondément, qu'il était très bien de sa personne. Elle l'avait accepté dans les premiers jours de décembre et comme elle avait promis d'accompagner sa cousine^ le mariage avait été fixé au retour d'Europe. En manière de dédommagement, elle avait autorisé son fiancé à venir la rejoindre à Rome.

Depuis la mort de ses parents, mademoiselle May demeurait chez madame Villars. Les deux cousines s'aimaient profondément. L'une était plus jolie, plus brillant2, l'autre plus intelligente, plus riche; mais jamais l'envie n'avait traversé leur amitié. Clara se proposait de faire bonne garde autour d'Annie, et elle était résolue à la ramener coûte que coûte en Amérique.

Il y avait dans l'entourage de mademoiselle Villars quelqu'un à qui ce voyage causait une joie sans mélange. C'était Catherine Makay, sa vieille bonne, une Irlandaise, qui était son amie, son souffre-douleur. Grande et maigre, Catherine avait un visage aux traits accentués, un peu dur, sans cesse adouci par un rire large, par des reflets de sensibilité et de bonté. Son instruction était bien élémentaire, mais elle avait reçu une grande parcelle de l'àme de son pays, de cette âme celtique, passionnée, idéaliste, qui monte si facilement vers l'infini.

Elle sentait la nature, le beau, la poésie surtout, son cerveau était bondé de contes, de légendes, d'anecdotes. Elle avait une foi ardente, et le calholicisme améjicain ne l'avait jamais satisfaite.

Les se- liions qu'elle entendait ne lui donnaient pa3 le frisson de l'enfer ni l'avant-goùt des joies du Paradis; les églises lui semblaient trop claires, trop neuves. Elle brûlait de pouvoir s'agenouiller dans quelque vieille cathédrale, pour se sentir plus près de Dieu et de la Vierge.

Bonne, ainsi qu'on l'appelait, avait pris Annie au berceau, et elle lui avait donne, non seulement son temps, mais tout son trésor d'affection. L'enfant l'avait cruellement tourmentée, par son indépendance de caractère, par son dédain du merveilleux. Elle ne voulait entendre que des histoires vraies ou vraisemblables. Elle ne croyait pas aux fées, trouvait les légendes absurdes, et ne sentait nullement la poésie. Les caresses l'impatientaient, les effusions, les grands mots lui semblaient ridicules. Cela produisait, entre Catherine et la fillette, des scènes comiques, des brouilles, des raccommodements, des discussions sans fin. L'Irlandaise avait cependant adouci le caractère de la petite Américaine, et la petite Américaine, en ramenant inflexiblement l'Irlandaise dans le vrai et le réel, l'avait rendue moins excessive. Bonne avait été férocement jalouse de l'institutrice d'Annie. De son propre accord, pour éviter la présence d'une autre étrangère, elle avait pris la place de femme de chambre auprès de la jeune fille. Chaque matin, c'était elle qui la réveillait ; elle lui apportait sur un plateau de vermeil, une exquise tasse de café et des fleurs très souvent. Le soir, après avoir brossé amoureusement sa belle chevelure, elle la couchait comme un bébé, s'asseyait à côté de son lit, et lui racontait mille choses : ce qu'elle avait lu, ce

qu'elle a^ait entendu. Annie l'écoutait souvent avec plaisir, car elle parlait étonnamment bien. Quand la jeune ûlle avait fermé les yeux, elle la bordait, l'embrassait, et faisait sur elle un grand signe de croix. Et cette hiirable femme avait déposé dans l'âme d'Annie un grain d'idéalité qui devait germer et fleurir en Europe.

Quelque riches qu'elles soient, les Américaines voyagent simplement. Madame Villars n'avait emmené que Catherine Makay, une femme de chambre et un courrier, un homme de confiance, qui avait déjà servi plusieurs personnes de sa famille. D'après le conseil d'une amie, elle avait retenu le premier étage de l'hôtel Castiglione.

La propriétaire qui connaît le livre d'or de l'Amérique, n'ignorait pas l'importance de ses nouvelles clientes. Elle n'avait rien négligé pour que leur première impression fût bonne. Lorsqu'elle les conduisit dans un appartement bien chauffé, bien éclairé, orné de fleurs, elles eurent une exclamation ■>le joie. Les portes, grandes ouvertes, laissaient voir un beau salon, au plafond peint, tendu de brocart, meublé élégamment, des chambres à coucher hautes, fraîches et gaies, la salle à manger avec le couvert dressé pour le dîner. Cet intérieur, où les fleurs, le feu des cheminées mettaient déjà quelque vie, ressemblait si peu à un intérieur d'hôtel, que les Américaines se sentirent tout de

suite pénétrées de ce bien-être que donne le chez soi, et mademoigelle Villars, particulièrement enchantée, allait répétant :

— Nous serons très bien ici, très bien.

Le lendemain matin, au saut du lit, Annie courut à la fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur Paris. Son regard plongea dans la rue de Castiglione, puis remontant, il rencontra à gauche les flèches élégantes de Sainte-Glotilde, le dôme des Invalides, à droite la colonne Vendôme, le faîte de l'Opéra. Elle fut enthousiasmée. Et, stimulée par la curiosité, elle se hâta à sa toilette. Dès qu'elle fut habillée, elle se rendit avec Clara et Bonne, au marché de la Madeleine, acheta tout un panier de fleurs de Nice, quelques grandes plantes, et rentra achever son installation.

Malgré ses instincts voyageurs, l'Américaine a un attachement très vif pour ses relations et son pays. Outre son livre de prières, son Baedeker, son journal, son carnet d'adresses, elle emporte à travers le monde, les portraits de ses parents, de ses amis, souvent la photographie d'un animal favori, de sa maison, parfois même le drapeau des Etats- Unis, un tas d'objets qui sont comme ses dieux domestiques, au moyen desquels elle se fait partout un cadre intime qui corrige la banalité des logements d'hôtels.

Madame Villars et les de ::x jeunes filles arrangèrent leurs tables à écrire, groupèrent leurs souvenirs personnels, placèrent des fleurs ici et là. On leur apporta un piano. Alors elles se sentirent tout à fait chez elles, et n'eurent pas un regret pour les splendeurs de leur maison de Madison Square,

Au bout do quinze jours, Annie connut Paris mieux que la majorité des Parisiennes. La baronne de Keradieu était encore à la campagne, les amies qu'elle avait en Europe se trouvaient à Nice, elle eut donc tout le loisir de l'étudier. Le matin, elle et sa cousine, accompagnées de madame Villars ou de Catherine, visitaient les églises, les musées, les lieux historiques. L'après-midi, elles allaient chez les modistes, chez les couturières, dans les magasins et faisaient une promenade en voiture. Le soir, elles passaient leurs robes d'intérieur, se mettaient à leur correspondance ou à leur journal. Les Américaines sont de grandes épistolières, elles écrivent avec une facilité remarquable, sans rature, sans hésitation. Leurs lettres sont charmantes, souvent même de purs chefs-d'œuvre. Presque toutes tiennent un journal. Ces journaux sont des photographies cérébrales, développées avec beaucoup de lumière et de netteté. On y rencontre des observations fines, des remarques originales; mais de sensations, pas trace. Une jeune fille européenne raconterait ce qu'elle a senti ; une jeune fille américaine raconte ce qu'elle a vu.

Entre le journal d'une New-Yorkaise ou d'une Bostonienne, et le journal de Marie Baskircheff, il y a bien des degrés de l'échelle psychologique.

La gravure , la photographie avaient si bien familiarisé mademoiselle Villars avec Paris, que partout elle eut le sentiment du « déjà vu » ; mais elle éprouva un plaisir très vif à reconnaître les monuments, les édifices, et aies admirer dans leur propre décor. Ello ne pleura pas comme Bonne, devant le tombeau de Napoléon et le cru-

cifix de Marie- Antoinette, cependant aucun souvenir historique ne la laissa indifférente.

Le jour même de sa rontrée à Paris, le 15 février, la baronne de Keradieu accourut à l'Hôtel Castiglione. Après l'échange d'amitiés, de nouvelles, elle demanda à Annie si elle aimait Paris.

— Je l'adore, répondit la jeune fille. Le plus curieux est que je m'y sens chez moi comme si les Champs-Elysées, les boulevards, la rue de la Paix faisaient partie de i\ew-York.

— Il est de fait que les Américaines ont l'air moins dépaysé, moins étranger, à Paris que la majorité des provinciales françaises. Il est vraiment notre seconde patrie.

— Eh bien ! j'avoue que je ne me sens pas si Parisienne que cela, dit en riant, mademoiselle May. Du reste, plus je voyage, plus j'apprécie mon pays.

— J'espère pourtant que vous n'êtes pas de ces Américaines qui, après avoir vu tous les trésors du Vieux-Monde, déclarent qu'il est arriéré, moins civilisé que les Etats-Unis, qui mettent Paris audessous de New-York, parce que les maisons n'ont pas toutes la lumière électrique, des ascenseurs et des bains !

— Oh! je ne suis pas de cette force-là! j'ai pour l'Europe le respect, l'admiration qui lui sont dus ; mais je ne pourrais y vivre. Quand j'y ai passé quelques mois, je deviens grincheuse. La lenteur des gens et des choses, la routine, les conventions mesquines, la nécessité d'être accom.pagnée dans la rue ; tout cela m'irrite, et je ne me sens une

ci'Lîalare libi(3 que lorsque je remeb le pied sur le pavé de New-York.

— Par exemple, dit Annie, j'ai été joliment désappointée en voyant le faubourg Saint-Germain. Je m'étais imaginé que c'était un des beaux quartiers do Paris, tanflis qu'il est laid, sombre et triste. Pour rien au monde, je ne voudrais l'habiter. Je me croirais en prison derrière une de ses portes coclières.

Madame de Kcradieu sourit.

— Eh bien I moi, je m'y plais infiniment, et je ne changerais pas notre hôtel de la rue Vaneau contre une des plus belles maisons de la rive droite. Et, tenez, il en est de même pour les gens du faubourg. Ils ne sont pas brillants, pas modernes ; cependant on se trouve bien avec eux. Leur courtoisie, leurs manières parfaites produisent ce que l'on appelait si justement « le parfum de bonne compagnie », une chose exquise qui remplace tout et que rien ne remplace.

— A propos du faubourg, reprit mademoiselle iMay, comment se fait-il que l'on y reçoive des Américaines telles que madame Robinson et madame Pill? Nous sommes plus difficiles que cela chez nous.

— Et qui est-ce qui les reçoit ?

— Des princesses, des duchesses...

— Oh ! il y à princesses et princesses, duchés^ ses et duchesses. Celles qui reçoivent les person nés que vous avez nommées ne sont que des demigrandes dames, des femmes de mœurs assez légères, qui n'ont pas tout à fait perdu pied, grâce à leur habileté, et avec qui le vrai faubourg se con-

tente d'échcinger des cartes. Depuis deux ou trois ans, elles ont découvert l'Américaine, elles lui ont ouvert leurs salons, avec l'espoir d'attirer les jeunes gens et de faire faire de beaux mariages à leurs parents et à leurs amis.

- Cependant, dit Annie, dans les comptes rendus des fêtes données par nos compatriotes, nous avons vu de très grands noms, des noms historiques.

— Oui, il y a dans l'aristocratie un groupe de « jeunes )),à qui pèsent les traditions et les préjugés, et qui brûlent de se mêler à la société moderne. La société moderne étant représentée maintenant par la haute bourgeoisie, ils ne peuvent ni neveulent frayer avec elle, et vont chez les étrangères, où ils sont encore des personnages et où ils font et disent ce qu'ils veulent. L'étrangère n'appartient à aucun parti politique, elle n'a ni racines, ni attaches, on la prend et on la laisse... en un mot, elle ne compte pas.

— C'est flatteur pour l'étrangère I fit Clara, avec ironie.

— Lui rend-on au moins ses dîners ? demanda mademoiselle Villars.

— Certainement. On l'invite aux grands bals, aux grandes soirées. Elle est décorative, élégante. Les maîtresses de maison sont ravies de l'avoir dans leurs salons, mais elle n'est jamais admise dans l'intimité. Quant au faubourg Saint-Germain proprement dit, il demeure bien fermé, et je vous garantis qu'on n'y connaît ni madame Robinson, ni madame Pill. Je vous présenterai à ma meilleure amie, la duchesse de Blanzac , et si elle vous

prend en amitié, vous ne manquerez pas d'invitations.

— A quelle époque la saison commcnce-t-elle?

— Les premiers jours d'avril. Je voudrais pour vous qu'elle fût très brillante. Vous ne vous amuserez peut-être pas autant qu'à New-York, mais vous verrez du nouveau, et vous emporterez des impressions que vos amies n'auront pas eues. Il y a bon nombre d'Américaines, qui demeurent à Paris depuis des années, et qui n'ont jamais pénétré dans un intérieur français.

— A propos, Antoinette, fit mademoiselle May, j'espère que vous n'allez pas nous chaperonner à la française.

— N'ayez pas peur! Je serai enchantée, au contraire, que l'on voie en liberté des Américaines bien nées et bien élevées. Votre sens du comme il faut vous guidera sûrement. Une seule recommandation pourtant... pas de fleuretagel Les Européens ne comprennent pas cette amusette-là! Quant aux Français, il ne faut pas plus badiner avec eux qu'avec l'amour en personne.

— Oh ! moi, je suis hors de cause, dit Clara en montrant sa bague de fiançailles.

— Gela doit être assez difficile de fleureter avec des étrangers, fit Annie gravement

— En tous les cas, n'essayez pas.

— Et maintenant, Antoinette, vous devez me promettre quelque chose, ajouta Clara.

— Quoi?

— Que vous ne chercherez pas à marier Annie.

— Je vous le promets. De mon côté, vous pouvez être tranquille. Cela me ferait certainement

un très grand plaisir si elle épousait un Français ; mais je n'y aiderai point... pour beaucoup de raisons. Grand Dieu! mais vos tantes ne me pardonneraient jamais 1

— \i moi non plusl

— Tu es absurde, fit Annie en haussant les épaules.

— Vous savez, Antoinette, dit madame Villars, que ces jeunes filles vous ont attendue pour commander leurs robes du soir.

— Elles ont bien fait. Cela m'amuse toujours de choisir des toilettes.

— Je compte que vous m'épar^^nerez beaucoup de corvées, ajouta madame Villars. Mon français est suffisant pour le Louvre et le Bon Marché, mais pas pour le monde. C'est vous qui avez mis dans la tête de ces enfants de passer une saison à Paris; il faut que vous en supportiez les conséquences;

— Mais je serai enchantée. Henri se fera un plaisir de les escorter au Bois. Il se réjouit de pouvoir de nouveau les taquiner :

— Ohl votre mari est charmant, dit Annie.

— Pas mal pour un Français, répondit la barrmne, avec un sourire. A propos, il doit venir vous voir entre cinq et six heures. Il a, je crois, l'intention de nous conduire au théâtre. Après-demain, vous dînerez avec nous, en petit comité. Vous excuserez notre installation incomplète. Je suis vraiment contente que les réparations de notre hôtel nous aient oblig-ésà rentrer de bonne heure. Vous pourrez faire chez nous quelques connaissances avant l'ouverture delà saison. Notre cercle d'intimes vous lamiliarisera avec ces ailrcux étrangers vjilh ihose

dreadful foreigners. Au revoir, maintenant ; j'ai

affaire par dessus la tête I

Annie et Clara ne pouvaient avoi • de meilleure introductrice dans la société parisienne que la baronne de Keradieu. De toutes les Américaines mariées dans l'aristocratie, elle s'était le mieux assimilée, et avait tout à fait pris le ton et les manières du faubourg. Antoinette Lindsay avait été d'une beauté remarquable. Pendant un hiver passé à Rome, elle avait fait la connaissance du baron, alors simple attaché d'ambassade. Elle ne possédait qu'une fortune assez modeste, l'héritage d'une grand'mère ; M. de Keradieu n'était pas riche. Des deux côtés, le mariage avait été désintéressé. Après trois ans passés à Washington, où il s'était fait envoyer, le baron était rentré à Paris.

Antoinette fut d'abord accueillie avec froideur et défiance par la famille de son mari. Puis, elle eut un fils, elle se fit catholique ; cela la rapprocha de tout le monde, et l'on finit par l'aimer et l'estimer beaucoup.

Les parents du baron ayant acheté une villa à Cannes, cédèrent aux jeunes gens le château de Moncour en Touraine, et l'hôtel de la rue Vaneau à Paris. Les de Keradieu avaient une fortune trop modeste pour pouvoir mener grand train; leur maison était cependant fort agréable.

La baronne se montrait charmante pour ses amies américaines de passage à Paris. Elle les conduisait au théâtre, au Bois, les recevait, mais elle ne demandait jamais d'invitations pour elles, et ne les présentait nulle part. A son dernier voyage en Amérique, elle avait été, tout à la fois, indignée et

affligée d'entendre juger faussement l'aristocratie. Elle avait alors engagé mademoiselle Villars et jR cousine à venir passer la saison à Paris, et s'était offerte à les introduire dans le monde, afin qu'elles pussent faire un peu de vérité sur la société française. C'est au moyen de cette idée que la Providence amena madame de Keradieu à êtreson instrument dans la destinée d'Annie.

Le marquis Jacques d'Anguilhon, assis devant un large bureau Louis XV, le cigare entre les lèvres, un crayon rouge à la main, faisait le compte de ses dettes. L'expression tendue de son visage disait assez l'effort douloureux que lui coûtait ce travail. Lorsqu'il eut relevé les sommes inscrites sur son carnet de poche, celles d'un assez grand nombre de factures, il les additionna une fois, deux fois, écrivit le total en gros chiffres ragcars puis, ayant lancé son crayon loin de lui, jetépùlemèledans un tiroir les documents odieux, il tourna son fauteuil en face de la cheminée, où brûlait un feu clair et, les jambes croisées, le regard fixé sur le foyer ardent, il parât bientôt absorbé dans ses réflexions. La flamme alors l'éclaira artistiquement, comme pour un portrait.

C'était bien un homme de grande race et achevé, selon l'expression de Frank Barnett. Toute sa personne donnait une impression d'extrême affine-

ijHiiit qui pouvait déplaire. Etait-il beau? Oui et non. Un visage à nez droit, habituellement froid et terne, où les soucis, la vie avaient mis des tons de fore ctdont les yeux bruns se doraient merveilleusen LQt sous l'influence d'un sentiment tendre. Une tète à laquelle les cheveux foncés, le teint mat et la moustache fauve donnaient un chaud coloris, et dont le front élevé, la bouche charnue révélaient un mélange caractéristique d'idéalité et de sensualité.

Un coup de sonnette vint interrompre la méditation du marquis d'Anguilhon. Il alla lui-même ouvrir la porte, et ramena un homme d'une quarantaine d'années, d'apparence assez vulgaire, mais avec une figure intelligente et sympathique.

L'arrivée d'une femme aimée n'eût pas mieux éclairci la physionomie de Jacques que l'arrivée de ce visiteur masculin.

— Asseyez-vous là, Bontemps, lui dit-il en désignant un fauteuil près de la cheminée.

— Je suis charmé de vous voir de retour, monsieur le marquis. Lorsque votre billet m'est arrivé, je me proposais de vous écrire pour vous conseiller de rentrer à Paris.

— Ah bah ! et pourquoi ?

— Je vous le dirai tout à l'heure. J'ai idée que vous allez me fournir mon entrée en matière. Commencez par m'apprendre ce que vous désirez.

— De l'argent, parbleu ! vous vous en douiez bien.

— 11 est rare, par ces temps difficiles, monsieur le marquis.

— L'argent est toujours rare quand on en a bo-

soin, dit Jacques d'Anguilhon, avec amertume ; mais vous êtes un homme de ressources, et vous m'en trouverez, si vous le voulez bien.

— Ce n'est pas la bonne volonté qui me manque, soyez-en suret, pourvu que la somme ne soit pas trop forte...

— Cent mille francs.

xM. Boulemps eut un haut-le-corps.

— Vous plaisantez, dit-il.

— Pas le moins du monde. Il me faut cent mille francs, articula nettement le jeune homme.

— Et quelles garanties offrez-vous?

— Ces tableaux, ces tapisseries, tout ce qui est ici. Cela vaut davantage.

— Oh! davantage...

— Certainement. Ce sont de belles épaves, dit le marquis, en enveloppant d'un regard triste les objets qui l'entouraient.

— Vous avez joué?

— Non. J'ai passé trois mois en Algérie, quelques jours à Cannes, chez mon oncle de Froissy, et je n'ai pas mis les pieds à Monte-Carlo. Malgré cela, je suis au bord du fossé.

— Encore !

— Toujours, aussi longtemps que je n'aurai pas une fortune en rapport avec mes goûts et mes instincts, — des goûts et des instincts hérités, plus vieux que moi, je le sens bien. Quand la Providence crée des êtres de ma trempe, elle devrait les mieux pourvoir de biens, si elle était compatissante... mais elle ne l'est pas, elle ne peut pas l'être. Il lui faut des contrastes, des oppositions pour produire la douleur. Je donne un luuis, quand

j'ai à peine le droit de disposer de doux sous. Les dix mille francs de rente que je possède me fournissent juste les occasions d'en dépenser le triple. Je n'ai pas de profession, aucun talent dont je puisse tirer parti, aucun héritage en perspective prochaine. D'un autre côté, il me reste trop d'orgueil pour vivre aux dépens des fournisseurs, trop de dignité pour faire du jeu un gagne-pain. Cette gène à laquelle je suis condamné m'énerve jusqu'à la lâcheté, m'enlève le goût de la vie, et finirait par me mettre le revolver à la main. Il faut, Bontemps, que vous m'aidiez à en sortir une fois pour toutes. A la mort de mon père, vous vous êtes montré notre meilleur ami. C'est à vous que nous devons d'avoir conservé notre hôtel; aujourd'hui encore, je compte sur vous.

— D'abord, monsieur le marquis, permettezmoi de vous demander ce que vous entendez faire de ces cent mille francs?

— Payer mes créanciers premièrement. Je viens de dresser la liste de mi3S dettes... la voici, fît le jeune homme, en posant la main sur le papier crayonné de rouge qui était sur son bureau. Elles se montent à soixante mille francs. Il me faut, en outre, une quarantaine de mille francs pour aller en Afrique.

— En Afrique?

— Oui. Certain proverbe espagnol dit : un gentilhomme pauvre n'a que tro'is chemins devant lui : l'Eglise, la Maison Royale et la mer. Pour la première, la vocation me manque; la seconde n'existe plus chez nous, il me reste la mer. Je prendrai donc ce chemin-là. Je compte joindre une

expédition qui se prépare pour explorer la rive gauche du Nig:Gr.

— Héf bon Dieu f qui est-ce qui vous a mis cela dans la tête?

— Un bien brave garçon ; le fils du banquier parisien Delorme, avec qui je m'étais lié pendant mon volontariat. Vous savez peut-être que, contre toute attente, son père est mort insolvable ; on a même dit qu'il s'était suicidé. Georges a abandonné aux créanciers la fortune qui lui venait de sa mère, fortune qui lui eût permis de vivre largement; cela vous donne une idée de l'homme. Il est parti pour le Soudan. Il dirige une factorerie nouvellement établie au Dahomey. Il m'a parlé avec un enthousiasme contagieux de l'œuvre africaine, et il m'a inspiré le désir d'y prendre part. Je vais débuter par une exploration. Puis, si j'en reviens sain et sauf, Georges Delorme me mettra à même de travailler.

— Travailler! vous, monsieur le marquis I s'écria Bontemps, avec une expression de pitié. Je vous crois capable de gagner de la gloire, mais de l'argent, j'en doute. On ne s'improvise pas financier, industriel ou 3ommerçant. Il faut un apprentissage pour le plus humble des métiers. Tenez, quand je vois un gentilhomme, qui sait à peine sa table de multiplication, se lancer dans la lutte pour le gain, avec des hommes rompus aux affaires, il me fait l'effet d'un coq tombé au milieu des renaids, et je le considère d'avance comme plumé et dévoré.

— Alors, selon vous, Bontemps. que doit faire un gentilhomme pauvre ?

— Un mariage d'argent, tout simplement, monsieur le marquis.

— En un mot, épouser la fille de M. Poirier. J'ai essayé, je ne peux pas. Le mariage m'effraye bien davantage que l'Afrique.

— Cependant, s'il se présentait dans des conditions exceptionnellement heureuses?

— Bontemps, vous devez avoir quelqu'un à me proposer, dit en souriant Jacques d'Anguilhon.

— Pas positivement. Avez- vous entendu parler de cette richissime Américaine que la baronne de Keradieu a présentée dans le monde?

— Non. Je suis arrivé hier matin ; je n'ai encore vu personne.

— Eh bien 1 vous devriez essayer de faire sa conquête. Elle est fille unique, de très bonne famille, et ne possède pas moins de soixante millions.

— Soixante milhonsl s'écria le marquis.

— Oui. Voilà la femme et la fortune qu'il vous faudrait.

— C'est sans doute une Américaine qui cherche un titre?

— Malheureusement non. Elle est protestante, très attachée à son pays et ne veut pas se marier en Europe. Le duc de Randan lui fait la cour, mais sans succès, paraît-il.

— Alors, quelle chance aurais-je, moi?

— Qui sait? La Providence, que vous maltraitiez si fort tout à l'heure, a peut-être amené celte héritière d'Amérique exprès pour vous.

— Gela m^étonnerait joliment!

-:- Pas moi. 11 y a en vous, monsieur le marquis,

trop de bons éléments pour que votre race soit destinée à finir.

Une expression de plaisir éclaira le visage du jeune homme.

— Merci, Bontemps, dit-il. De vous qui n'êtes pas un flatteur, ce compliment vaut quelque chose. Mais comment avez-vous eu l'idée de ce mariage pour moi?

— Je n'en ai pas le mérite: elle m'a été suggérée.

— Suggérée ? Et qui donc, en dehors de vous, s'occupe de mes affaires? demanda Jacques avec hauteur.

— Voici. J'ai une vieille amie qui, dans son genre, est un type remarquable. Avant son mariage, elle a été institutrice et dame de compagnie. Son mari, un noble déclassé, et un artiste manqué par dessus le marché, a eu le bon esprit de s'en aller dans l'autre monde. Restée veuve avec deux enfants, elle s'est mis dans la tête de leur gagner de la fortune, etelle yaréussi. Elle a commencé par vendre des objets d'art. Grâce à son instruction et à ses aptitudes, elle est devenue un fin connaisseur. Peu àpeu, elle a agrandi le cercle de ses opérations. Elle a, dans ses entreprises, un flair surprenant. Il m'arrive souvent de la consulter. Elle prête de l'argent, vend et achète des immeubles, cherche des héritières à ses clients en détresse, lorsqu'ils en valent la peine. Elle prétend qu'elle n'a pas un seul mauvais mariage sur la conscience. Elle a des relations dans toutes les sociétés, ce qui lui donne un pouvoir considérable. Son cabinet est un vrai confessionnal. Il n'est pas de maliieureux qui n'en sorte consolé et secouru.

Je lui dois ma position; c'est elle qui m'a mis le pied dans i'étrier. Je dîne chez elle une fois par semaine; elle m'emmène souvent faire des promenades dans sa voiture. Avant-hier au Bois, comme nous avions croisé la grande héritière, elle s'est mise à me raconter ce qu'elle a appris sur son compte et à me parler de la sensation que sa fortune colossale a créée au faubourg. Puis, à brûle pourpoint, elle m'a dit: « Je ne vois guère que le marquis d'Anguilhon capable d'enlever cette toison d'or. Ecrivez-lui donc tout de suite et engagezle à tenter l'aventure. Ce serait dommage que ces millions ne restassent pas en France. »

— Mais elle me connaît done. votre amie? s'écria Jacques surpris.

— 0ht madame de Lène connaît tout le monde. [l faut même croire qu'elle vous a vu puisqu'elle affirme que vous pourriez faire impression sur mademoiselle Villars. C'est peut-être une très heureuse inspiration qu'elle a eue là. D'après ce que vous m'avez dit, je vois qu'elle arrive à propos. Qu'en pensez-vous, monsieur le marquis?

Le jeune homme demeura quelques instants sans répondre puis, passant la main sur son front:

— Je sais tout ahuri par cette perspective nouvelle. Voici des mois que je vis avec mon rêve d'Afrique; il m'est très cher, et il m'en coûterait beaucoup de l'abandonner.

— Un rêve, vous l'avez dit; glorieux, héroïque, je le veux bien, mais qui vous entraînera loin de votre pays dans des contrées d'oii l'on revient rarement. Songez ftue vous êtes l& daraxQi de votre famille.

Le visage de Jacques s'altéra visiblement, ses paupières battirent.

— Croyez-moi, monsieur le marquis, ajout) Bontemps, allez à l'Opéra, ce soir. Mademoiselle Villars y sera avec les de Keradieu. Prenez votre meilleure lorgnette, regardez-la bien. Sa vue vous décidera mieux que tous mes arguments. Ne faites pas visite dans sa loge, toutefois. Beaucoup dépend d'une présentation; il faudra choisir le lieu et le moment de la vôtre.

— Allons pour vous contenter, Bontemps, j'irai à l'Opéra... Mais à propos de l'argent, que ferezvous ?

— Je ne vois guère que madame de Lène qui puisse vous venir en aide. Si vous m'y autorisez, je lui parlerai de cela.

— Eh bien ! faites.

— Demain, à onze heures, je vous apporterai sa réponse, et vous me donnerez la vôtre, au sujet de ce mariasre.

— C'est ce que j'appelle metttre le couteau sur la gorge des gens, dit Jacques en riant.

— Pour votre bonheur, monsieur le marquis, pour votre bonheur. J'espère que la soirée et la nuit vous porteront conseil; la soirée surtout. Songez-y, soixante millions de dot!

Et, sur ce chiffre, qu'il lança comme une ancre dans le cerveau de son client, l'homme d'affaires s'éloisna.

52 NOBLESSE AMiiiilCAlXil.

Jacques portait un des plus beaux noms de France, un nom qui se trouve à chaque page des annales de la féodalité et de la monarchie, qui est cité par Joinville, Froissait, Saint-Simon, madame de Sévigné. Peu de familles possèdent d'aussi glorieuses archives que les d'Anguilhon. L'un d'eux, pendant la minorité de Louis XIII, avait eu une autorité presque royale. Leur fortune était arrivée à son apogée sous Louis XV, puis elle avait graduellement diminué et l'unique rejeton de leur brillante lignée ne possédait plus qu'un hôtel grevé d'hypothèques et un revenu t]>'risoire. La destinée de Jacques semblait devoir donner un démenti au dicton qui affirmait que « pour un d'Anguilhon, il y aurait toujours de la gloire, de l'aniour et de l'argent. »

Dans la société moderne, il ne s'agit plus de servir le Roy mais l'humanité. Chacun doit payer de son intelligence et de son labeur. Il faut « piocher » selon l'expression qui rend si bien la lutte imposée aux hommes d'aujourd'hui « piocher », c'est-à-dire fouir, creuser pour découvrir quelque chose d'utile, de nouveau, pour arriver à la position et à la fortune. Le marquis n'était pas de la race des piocheurs. Intelligent seulement, il n'avait plus les grandes capacités de ses ancêtres. Le

NOBLESSE AMÉKIGAINE 53

fils de ces d'Anguilhon qui avaient donné à la France de vaillants capilaines, des hommes d'Etat et des savants, s'était contenté de passer son baccalauréat, et n'avait pu se résoudre k prendre une carrière. L'armée ne l'avait pas attiré. La France d'aujourd'hui, du reste, était devenue presque étrangère à Jacques qui lui gardait une sorte de rancune de s'être donnée à des bourgeois. Elle lui faisait l'eiïet d'une grande dame déclassée. Il la défendrait, le cas échéant, comme les siens l'avaient défendue en 1870, mais il dédaignait de la servir.

Le jeune homme n'avait pas ignoré la diminution croissante de leur fortune. Il avait dix-huit ans déjà, lors delà vente du château de Blonay, et cette vente du nid lamilial lui avait causé un très vif chagrin. Tant que son père vécut, il eut de beaux chevaux, de jolis équipages, de l'argent suffisamment. En bataillant avec les usuriers et les créanciers, le marquis d'Anguilhon avait réussi à maintenir sa maison sur un grand pied. La lutte le tua. A sa mort, l'effondrement se produisit, et fut plus désastreux qu'on ne l'avait prévu.

Le bel hôtel d'Anguilhon fut loué à l'ambassade de Portugal. La marquise se réfugia avec deux seuls serviteurs, dans un petit pavillon appartenant à son frère, et pour lequel elle payait un loyer des plus minimes. Jacques s'accommoda d'une chambre et d'une pièce à large baie qui avait autrefois servi d'atelier à son oncle. Grâce aux tapisseries et aux meubles qu'on lui avait sauvés, il eut un logement élégant et confortable.

Le jeune homme fut réduit au revenu d'un ca-

pital inaliénable de cent cinquante mille francs, qu'une de ses grand'tantes, le croquemitaine de son enfance, lui avait légué « pour des cigares ou pour du pain », selon les termes du testament.

Jacques fit alors connaissance avec la pauvreté. Il en souffrit cruellement. Sa souffrance fut celle d'une personne ayant marché toute sa vie sur des tapis de haute laine, et obligée soudain de faire un long chemin, pieds nus, sur des cailloux froids et coupants. Les pieds de Jacques ne se durcirent pas et saignèrent tout lo temps. La pauvreté tortura son cœur, son orgueil. Elle vieillit son visage, éteignit la flamme de son regard, le rendit dur, amer et profondément malheureux. Le marquis souffrit pour sa mère autant que pour lui-même. La marquise n'avait pas gardé longtemps le cœur de son mari. La maternité avait été sa sauvegarde et son unique joie. La passion qu'elle y avait mise avait développé dans le cœur de Jacques un amour filial qui était certainement le plus fort de ses sentiments.

La pensée que sa mère était privée du luxe auquel elle avait été accoutumée, pesait constamment sur son esprit. Il s'émerveillait toujours de sa résignation. Dans le modeste appartement de la rue de Bellechasse, elle lui paraissait plus grande encore de taille, plus majestueuse. Il s'étonnait naïvement qu'elle put se mouvoir dans ce cadre étroit. Pendant ses séjours à Paris, il déjeunait régulièrement avec elle et le soir, entre six et sept heures, il venait lui faire un peu de musique, lui raconter les nouvelles du jour. Pour tous deux, c'était un moment délicieux. Lorsqu'il avait eu quelque

froissement, il s'asseyait à ses pieds, posait sa tête sur ses genoux, et (leimsurait là dans un silence farouche. Elle ne faisait pas de questions, mais tout doucement elle lui parlait de ses espéranci;s pour l'avenir, des motifs qu'elle avait de croire au relèvement de leur maison, de sa confiance en Dieu; tout cela avec une telle conviction qu'elle réussissait toujours à insuffler du courage et de la foi dans l'âme du jeune homme.

Après la liquidation des affaires de son père, Jacques avait d'abord quitté Paris, avec l'intention de n'y revenir que pour sa mère. Il avait erré un peu, à l'aventure, bêtement, puis il y avait été ramené, par la nostalgie de son cercle mondain. On ne lui avait pas fait trop mauvaise mine. Il était allié avec la moitié du faubourg, portait un grand nom ; cela valait quelque chose. Il aurait pu passer six mois de l'année dans les plus beaux châteaux de France, chasser avec les meilleurs équipages; mais il s'était fait un devoir de n'accepter l'hospitalité que de ses parents, ou de quelques amis très intimes.

Tout d'abord, il avait espéré pouvoir faire un riche mariage dans son monde ; mais il voulait une grande fortune, et les grandes fortunes sont rares au faubourg. Il s'était rabattu sur l'Américaine— c'était celle qui lui plaisait le mieux parmi les étrangères, Il se disait qu'une femme telle que la baronne de Keradieu ferait bien son affaire, et il avait parlé de son désir à la marquise Taller, une Bostonienne, qui avait déjà plusieurs mariages franco -américains sur la conscience.

Quelques mois après, à Cannes, elle le présen-

tait à uae certaine miss Ellis, une orpheline, fort jolie, qui possédait une dizaine de millions et cher chait un mari titré. La jeune fille fut tout de suite séduite par la personne et les manières de M. d'Anguilhon. Elle comprit que c'était un prétendant et décidée à l'accepter, elle voulut lui faire gagner sa main. L'Américaine possède une trop forte dose de sens pratique pour être entièrement généreuse, il faut que tout lui rapporte. Il est à parier que dans l'autre monde même, elle s'arrangera de manière à en avoir encore pour son argent. Miss Ellis commença avec M. d'Anguilhon le grand jeu du fleuretage. Elle exigea sa présence ici et là. Du moment qu'elle connaissait un iiîarquis, elle tenait à l'exhiber et à s'en parer. Elle se fit offrir des fleurs, se montra capricieuse, inégale, donnant des espérances un jour et les retirant le lendemain. Jacques trouva cette conduite horriblement vulgaire, offensante pour sa dignité. Il eut bientôt fait do montrer qu'il n'était pas disposé à servir de jouet à une femme quelle qu'elle fût. Et un beau matin, il tourna le dos à miss Ellis et à ses millions. Il devait forcément échouer, puisqu'il n'était pas arrivé au plan définitif de sa destinée.

Jacques avait, comme espérance dans l'avenir, l'héritage d'un oncle, un frère de sa mère, qui n'avait pas d'enfants. Le comte de Froissy aurait pu améliorer la position de son neveu, mais il tenait à ce qu'il mangeât un peu de vache enragée et qu'il apprît la valeur de l'argent, ce qu'un d'Anguilhon n'avait jamais su.

La comtesse de Froissy, la marraine de Jacques

et la meilleure amie de sa mère, prit sur elle de lui donner, de temps à autre, quelques billets de mille francs, à dépenser en voyages. Ce fut une heureuse inspiration.

A l'étranger, la pauvreté sembla plus légère au jeune homme. L'hôtel lui donnait l'illusion que les conditions de sa vie n'étaient que transitoires. Il vit l'Egypte, la Turquie et la Russie, et prit aux voyages le goût le plus vif.

Obligé de se replier sur lui-même, Jacques se mit à lire avec acharnement. Ces lectures le jetèrent dans le courant des idées nouvelles. Il fut ébloui, troublé, intéressé. Sa vision intellectuelle s'élargit, et le faubourg Saint-Germain, qu'il avait considéré comme l'Arche Sainte, lui fit l'effet d'une chapelle bien petite et bien obscure. Aucun, parmi les jeunes gens de l'aristocratie, n'avait été plus exclusif, plus intransigeant. Tout ce qui était en dehors de son monde ne lui avait jamais inspiré ni curiosité ni intérêt. La politique lui était odieuse. Il connaissait juste le nom du Président, mais il avait toujours ignoré celui des ministres. Du moment où les siens n'en tenaient plus le gouvernail, la barque de la France pouvait naviguer au milieu de tous les périls, sans qu'il s'en préoccupât. S'il était entré quelque peu dans le mouvement, c'était grâce au « Figaro » et au « Gaulois », qui ont trouvé le moyen de faire avaler chaque jour aux gens du monde un peu d'histoire contemporaine, un peu de littérature et un peu de science. De la société moderne, il ne connaissait, et de vue seulement, que la haute bourgeoisie. Il la détestait cordialement. La pensée qu'elle possédait des châ-

teaux, des chevaux de race, des écuries de courses, provoquait chez lui un sentiment analogue à celui que, parmi les enfants, les grands éprouvent à voir les petits s'emparer de leurs jouets. Lorsqu'à TOpéra, il apercevait dans les meilleures loges, les fommes des financiers constellées de diamants, admirablement habillées — trop bien — il avait un sourire dédaigneux qui voulait dire : « Ce n'est pas ça ! » Et il éprouvait une satisfaction méchante, en voyant les fils de cette fameuse bourgeoisie déjà « pourris de chic. »

Au cours de ses voyages, Jacques rencontra des savants, des travailleurs qui lui firent péniblement sentir son infériorité et lui révélèrent le pouvoir réel de la classe dirigeante d'aujourd'hui.

Ce fut à Bruxelles qu'il retrouva par hasard ce camarade de régiment dont il avait parlé à Bontemps. Le jeune homme lui annonça son prochain départ pour le Soudan où il avait obtenu la direction d'une importante factorerie. Il espérait gagner de l'argent et de la gloire, — de l'argent pour désintéresser complètement les créanciers de son père, de la gloire pouf effacer la tache que la faillite avait mise sur son vieux nom bourgeois.

II parla avec enthousiasme de l'Afrique et de son avenir. Il dit que ce serait faire œuvre patriotique d'y propager l'influence de la France, d'y ouvrir des débouchés à son commerce. Il eut la hardiesse de s'étonner que les jeunes gens de l'aristocratie ne fussent point tentés d'aller y chercher des périls et des aventures, et même d'organiser quelques belles expéditions.

Dès les premiers mots, le marquis avait été empoigné. Les paroles de Georges Delorme firent vibrer tout à coup les cordes de l'héroïsme et du patriotisme qui existaient dans son âme comme elles avaient existé dans l'âme de tous les d'Anguilhon.

Et sa physionomie s'illumina, de belles lueurs traversèrent son regard. Son ami le laissa profondément troublé. Une partie de la nuit, il rumina ce qu'il avait entendu.

Sous l'impression reçue une idée jaillit dans son cerveau et y mit comme une lumière. Pourquoi n'entrerait- il pas dans les rangs de ces explorateurs qui sont la gloire de leur pays aussi bien que les savants et les artistes? Il fallait plus de courage pour affronter journellement la mort en Afrique que sur un champ de bataille. Sa bravoure n'avait pas été mise à de bien sérieuses épreuves, mais il était brave, il le sentait jusque dans ses moelles. Un des siens était mort avec saint Louis devant Tunis, si lui, le dernier des d'Anguilhon, mourait dans une exploration en Afrique, ce serait un joli épilogue à l'histoire de sa famille. Il se rappela, assez étrangement, la fascination qu'avait exercée sur lui la vue des photographies africaines exposées dans la vitrine d'une boutique de la rue de Solférino. Il se demanda si ce n'était pas un signe que sa vie avait été orientée de ce côté-là. Ces merveilleuses photographies faites au Dahomey, au Soudan lui avaient donné une telle sensation de lumière aveuglante, de chaleur intense qu'il la retrouva dans son cerveau et ce fut avec cette lumière sous les paupières, qu'il s'endormit.

Le lendemain, il annonça à Georges Delorme sa résolution d'aller en Afrique et le pria de lui en faciliter les moyens. Le jeune homme lui apprit alors qu'il était question d'envoyer une mission scientilique et politique sur la rive gauche du Niger, qu'elle serait probablement confiée à un certain capitaine Richard, un homme de grande valeur. Il ajouta qu'en faisant une demande bien appuyée au Ministre des colonies, il pourrait peut-être obtenir le commandement en second.

Jacques saisit avidement cette idée. Une expédition lointaine et dangereuse, voilà ce qu'il lui fallait!

Georges Delorme promit de le tenir au courant et de l'aider de tous ses moyens.

Les jeunes gens passèrent une semaine ensemble à Bruxelles. Ils se virent chaque jour, parlèrent de l'Afrique, et encore de l'Afrique, firent des projets merveilleux, s'encouragèrent mutuellement. Lorsqu'ils se séparèrent, leur dernière poignée de mains fut comme un pacte.

Le marquis reprit le chemin de Paris, l'àme gonflée d'enthousiasme et avec une impatience juvénile d'entrer en action.

La pensée du chagrin qu'il allait causer à sa mère le troublait pourtant. Il délibéra avec luimême s'il devait lui cacher son projet jusqu'au dernier moment, ou lui en parler tout de suite. Il se décida à ce parti-là.

Dès le lendemain de son retour à Paris, il lui annonça sa résolution. La marquise d'Anguilhon reçut bravement le coup. Elle éprouva même quel-

que orgueil en voyant son (ils pris enfin d'un désir de gloire et de travail. Elle dit simplement '

— Si Dieu veut que tu me quittes, il me donnera la force de supporter ton départ et ton absence. Jusque-là, je puis toujours espérer.

Jacques fit ensuite part de son projet à son oncle de Froissy, qui le félicita chaudement, et qui lui promit de faire les démarches nécessaires pour lui obtenir un poste honorable dans l'expédition du capitaine Richard.

Georges Delorme avait tenu parole; chaque quinzaine, il avait écrit au marquis pour le tenir au courant. Ses lettres avaient nourri le rêve de Jacques. Il les recevait avec une émotion aussi violente que si elles eussent été des messages d'amour. Ses mains tremblaient en les décachetant, son cœur battait, et il les relisait vingt fois. Elles lui avaient inspiré une curiosité croissante pour l'Afrique. Cette contrée mystérieuse l'attirait maintenant, comme eût pu le faire une femme redoutable, dangereuse et différente de toutes les autres.

Afin de tromper son impatience, Jacques était parti pour l'Algérie, au mois de janvier. Il avait passé deux mois dans le Sud. Il s'était soumis volontairement à mille privations, s'était entraîné aux longues étapes. Il avait éprouvé la force de ses muscles et de sa constitution, et il s'était dit avec orgueil : « Nous sommes encore fort. )> Au mois de mars, il reçut la lettre où Georges lui annonçait que l'expédition sur la rive gauche du Niger avait été décidée. Le jeune homme parlait avec admiration de celui qui devait la diriger — du capitaine Richard — il s'était, disait-il, taillé une besogne de

Iktos. Il erii^ageait ensuite le marquis à présenter sans retard sa demande au Ministère et à la faire bic:i appuyer.

Jacques quitta aussitôt Biskra où il se trouvait, et se rendit tout droit chez son oncle de Froissy, au château de Saint-Michel, près de Cannes. Après avoir conféré longuement avec lui et obtenu la promesse qu'il commencerait immédiatement les démarches auprès du secrétaire d'Etat des colonies, le marquis rentra à Paris pour arranger ses affaires.

Il avait des dettes, naturellement. Un d'Anguilhon sans dettes ne s'était pas encore vu. Quelques parties désastreuses, quelques bonnes fortunes coûteuses — elles sont toutes ainsi aujourd'hui — l'impossibilité de s'astreindre et de se restreindre, l'avait plongé dans les embarras d'argent. Il avait alors fait demander Bontemps, et voilà que Bontomps était venu lui montrer une tout autre voie, un but plus facile, lui parler d'un mariage d'argent, d'une dot de soixante millions !

Ce chiffre énorme lui avait causé un éblouissement, l'avait fait descendre brusquement des régions élevées, où, depuis quelques mois, son esprit était monté.

Soixante miUions ! C'était le repos et le bonheur de sa mère, le relèvement de sa maison, la continuation probable de sa race ; c'était Blonay reconquis, le pouvoir, le luxe qu'il avait tant désiré. Tout cela une femme pouvait le lui donner! Puis, se rappelant miss EUis : Mais que va-t-elle exiger cette héritière-là? que va-t-elle exiger, mon Dieu? se demandait-il avec une détresse comique.

Bien que Bontemps lui eût présenté madame de Lène d'une façon très habile, il avait compris qu'entre autres métiers, elle s'occupait de mariages, moyennant finances. L'idée que le sien serait fait par une sorte d'agentc lui causa une telle répugnance qu'il s'écria par deux fois : « Non, c'est impossible, impossible t »

Il voulut rentrer dans son rêve d'aventures et de périls glorieux, mais, chose étrange, il lui avait échappé, il s'était évanoui, comme les rêves s'évanouissent dans un brusque réveil. Tout son cerveau était rempli par ce chiffre de soixante millions. î! finit par dire : « Eh bien ! je verrai cette Américaine. Peut-être m'inspirera-t-elle une de mes invincibles antipathies. Alors, tout sera décidé et je n'aurai aucun regret. »

Sur cette résolution, le marquis d'Anguilhon acheva promptement sa toilette et se rendit au bureau de location de l'Opéra. Le plan de la salle sous les yeux, il choisit son poste d'observation : une place dans une loge des troisièmes — une de ces loges un peu sur le côté, dont le fond rétréci se trouve dans l'ombre. De là il pourrait plonger chez les de Keradieu, sans être aperçu.

L'agitation que Bontemps avait provoquée dans son esprit le fit cruellement souffrir pendant le reste de la journée. Il put à peine se maîtriser en présence de sa mère. Pour ne pas être exposé à ren contrer quelques connaissances, il fallait entrer de très bonne heure à l'Opéra, ou très tard. C'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta, ne se sentant pas le courage de patienter sur place.

Il prolongea son dîner autant que possible, puis

il fit une promenade en voilure jusqu'à la porte du bois, et à dix heures et demie, il se glissa sans bruit à la place qu'il avait choisie. Avec des doigts uu peu tremblants, il mit sa lorgnette au point. Aussitôt il eut un mouvement et une expression do vive surprise. En face, et plus bas que lui, se trouvaient bien le baron de Keradieu et sa femme, mais sur le devant de leur loge il y avait deux jeunes filles, au lieu d'une, toutes deux Américaines, on ne pouvait s'y tromper. On ne s'avise jamais de tout. Boutemps n'avait pas songé à la présence possible de mademoiselle May, et il avait néi;ligéde décrire l'héritière. Laquelle? se demanda Jacques perplexe. Il examina d'abord Clara. Elle ne lui plut pas. Elle était trop grande, trop rose, et lui rappelait miss Ellis. Annie, par contre, lui parut tout à fait charmante. Il la trouva élégante, comme il faut. Il remarqua la blancheur de sa peau, la petitesse de sa bouche, sa jolie taille. Il tint longtemps sa lorgnette rivée sur elle, la détaillant sans scrupule, essayant de deviner son caractère. Oui, elle ferait une très présentable marquise d'Anguilhon. Il sentait qu'il pourrait l'aimer. Si c'était celle-là , mademoiselle Villars , que ferait-il ?

Jacques se trouvait dans les meilleures conditions pour songer au mariage. Son cœur était absolument libre, et tout grand ouvert à une al* feclion sérieuse.

A vingt et un ans, il avait eu une passion très forte, qui s'était éteinte après avoir consumé la flamme de sa première jeunesse. Depuis, il avait éorouvé des caprices violents, de courte durée. Il

était un de ceux auxquels va l'amour des femmes. Les bonnes fortunes ne lui avaient pas manqué mais, harassé toujours par les soucis d'argent, par les préoccupations d'avenir, il ne s'était plus épris sérieusement.

Jacques avait quitté l'Opéra, en proie à la plus cruelle perplexité. Il était rentré aussitôt chez lui, sentant le besoin de s'enfermer entre quatre murs, pour mieux réfléchir. Il ne songea pas à se cou* cher. Il alluma du feu et un cigare, puis, seul avec lui-même, dans le silence de minuit, il s'interrogea. Le mariage ou l'Afrique ? Que devait-il choisir ? Quand il avait décidé pour le mariage, son projet d'exploration lui paraissait si attrayant, qu'il y revenait et, cinq minutes après, il regrettait mademoiselle Villars et ses millions. Pendant tout le reste de la nuit, il se livra dans l'âme du jeune homme une de ces batailles royales qui doivent réjouir les dieux et qu'ils provoquent souvent, une bataille entre les sentiments élevés et les sentiments bas, entre le meilleur et le pire de la nature humaine. Lorsque le jour parut, il portait sur son visage les traces de cette lutte, et sa physionomie annonçait une défaite morale. Il avait opté pour le mariage d'argent. « Soyons de notre époque, sétaiî-il dit, une dot de soixante millions ne se retrouvera p,is ; si elle m'échappe, l'Afrique et ses p!ri!s seront toujours là. » Il devenait do notre sièck', alors qu'il eût été très beau de n'en pas être. O.i, l'AFriquc et ses périls seraient toujours là, mais le fait de ne pas les avoir préférés à l'argent, ne pouvait t[ue le diminuer à ses propres yeux.

Sa résolution prise, il se mit au lit. « Quelle

sera ma destinée? se demanda-t-il encore. Si je dois épouser cette Américaine, pourquoi ai-je été d'abord dirigé, et pendant neuf mois, vers un autre but? Et si je dois, au contraire faire partie de cette expédition en Afrique, accomplir une œuvre utile quelque part, pourquoi l'idée de ce mariage est-elle tombée dans le cerveau d'une madame de Lène? A quoi bon, mon Dieu, à quoi bon? » Et c'est avec cette question sur les lèvres que Jacques ferma les yeux.

A quoi bon? Tout est bon. Rien n'est inutile, pas plus dans J'ordre moral que dans l'ordre matériel. Les rêves irréalisés, les désirs impuissants, les démarches qui n'aboutissent pas, les efforts infructueux, les pensées les plus fugitives, sont les fils qui servent à tramer les vies humaines, à les nuancer, à les rendre diverses, à les relier les unes aux autres, et l'étude de ces invisibles-là pourrait seule nous apprendre comment et où nous sommes menés.

Le marquis d'Anguilhon avait à peine achevé sa toilette, lorsque l'homme d'affaires se présenta chez lui.

— Ah, vous m'avez préparé un joli casse-tête, dit-il, en dissimulant son anxiété sous un sourire. Il y avait d(3ux Américaines au lieu d'une dans la loge des de Keradieu, et impossible de deviner...

— Sapristi ! s'écria Bontemps ; j'avais oublié la cousine. Eh bien I voyons, monsieur le marquis, laquelle désirez-vous qui soit mademoiselle Villars?

— La moins grande, parbleu I les cheveux blonds foncés...

^ Alors tout est pour le mieux.

— C'est elle? vous en êtes sûr? demanda le jeune homme, avec une émotion visible.

— Parfaitement sur.

— Dieu soit loué! l'autre ne m'aurait pas convenu du tout. J'aurais toujours eu l'air de me promener avec le drapeau américain.

— Eh I Eh! ce n'est déjà pas une si mauvaise compagnie.

— Non, certes, mais je préfère pour femme un type moins caractérisé. Mademoiselle V^illars m'a beaucoup plu.

— Alors, vous vous décidez, j'espère.

Une rougeur passa sur le visage de Jacques. Il se contenta de répondre par un mouvement de tête affirmatif.

— Je vous félicite sincèrement.

— Il n'y a pas de quoi, dit sèchement le jeune homme.

— Pardonnez-moi, c'est le parti le plus sage que vous puissiez prendre.

— Je regrette de ne pas être capable de certaines folies.

— Et moi, monsieur le marquis, je désire vivement que vous réussissiez à faire ce mariage, je le désire d'autant plus que, hier, j'ai appris une mauvaise nouvelle. L'ambassade de Portugal se mot dans ses meubles, et ne renouvellera pas son bail. Vous retrouverez difficilement de votre hùtel un loyer aussi élevé; et alors vous serez obligé de vendre.

— Allons I c'est complet I fit Jacques avec iro» nie*

— Après le pire, le meilleur, dit l'homme d'affaires, d'un ton encourageant.

— Et ces dettes, Bontemps, qu'en faisons-nous? Pour bien faire ma cour, il faut que j'aie l'esprit en repos. Vous savez que je suis un nerveux. Si l'on me réclame une note et que je ne puisse l'acquitter, mon humeur est gùtée pour toute la jour' née. Avez-vous parlé à votre amie?

— Oui, elle vous prêtera cent mille francs. Toutefois elle met deux conditions à ce prêt, deux conditions absolues.

— Lesquelles ?

— Que vous abandonniez entièrement vos projets d'exploration pour ne vous occuper que de mademoiselle Villars; ensuite, que vous demandiez à madame la duchesse de Blanzac de prendre votre mariage en mains.

— Madame de Lène connaît la duchesse de Blanzac ? s'écria Jacques au comble de l'étonnement.

— Très bien. Elle a été dame de compagnie chez sa tante, et elle est sa conseillère en affaires.

Le marquis sentit une curieuse répugnance à se servir de l'intermédiaire de la duchesse.

— Je préferais, dit-il, m'adresser aux de Keradieu, le baron est un de mes meilleurs amis, et sa femme a toujours été bienveillante pour moi,

— Dans cette circonstance, ils ne sauraient vous aider. La duchesse de Blanzac paraît avoir de l'amitié pour mademoiselle Villars; elle l'invite souvent, et la connaît probablement déjà sur le bout du doigt. Elle pourra vous donner quelques notions sur sou caractère, qui vous permettront d'à-

l^ir à coup sur. Ne vous y trompez pas, la con- (|ucte de cette jeuac fille ne sera pas facile.

— Tant mieux! dit Jacques, j'y mettrai plus d'intérêt.

— Tant pis, fit le pratique Bontemps. En tous les cas, il vous faut une amie dans la place. Madame de Blaazac a de l'influence ^ur tous ceux qui l'approclient: elle est une femme du monde très fine, très intelligente, à ce qu'on dit. Madame de Lène est convaincue, que sans son concours, vous ne réussirez pas. Voilà pourquoi elle désire que vous soyez guidé par elle.

— Mais si elle me refuse ses bons offices?

— Ce sera votre affaire de l'amener à vous les accorder; et je vous engage à ne pas perdre un moment. Tâchez de voir, aujourd'hui même, la duchesse de Blanzac, et faites-moi connaître aussitôt le résultat de votre démarche. Je préviendrai madame de Lène, afin qu'elle se mette en mesure de vous donner ces cent mille francs.

— A quel taux me les prêtera-t-elle?

— Le taux légal : six pour cent.

— Et ses conseils, que me coûteront-ils? aemanda Jacques, non sans un léger embarras.

— Vingt-cinq mille francs.

— C'est pour rien.

— Pour rien, répéta l'homme d'affaires, d'un ton bref.

— . Ahl Bontemps I Bontemps! j'ai peur que vous et madame de Lène, ne me conduisiez au devant d'un échec et d'un désappointement!

— J'en serais désolé. Lorsque je vois un de nos monuments disparaître ou une de nos grandes

familles s'éteindre, il me semble que c'est un peu de la gloire de la France qui s'efface. Je me considérerais comme très heureux d'avoir contribué à ramener la fortune dans votre maison. Et maintenant à l'œuvre, N'oubliez pas de passer à l'étude ou de m'envoyer un mot en revenant de chez la duchesse.

Sur le seuil de la porte, Bontemps se retourna vers le marquis.

— Vous savez, 'dit-il, j'ai idée que votre mariage se fera. Madame de Lène porte bonheur.

— Eh bien, nous verrons.

Parmi les femmes du faubourg Saint-Germain, la duchesse de Bianzac se détachait comme une figure en relief et ce relief était dû aux contrastes qui se trouvaient dans sa nature.

Fille d'une mère très blonde et d'un père très brun, on distinguait en elle comme les reflets des deux tempéraments. Elle était blonde par son corps souple et doux, par ses larges prunelles d'un bleu de saphir, brune par ses cheveux drus; d'un châtain strié de tons cuivrés, par son teint mat et sa vigueur. Elle avait un profil hardi et dur, une face intellectuelle, avec de beaux yeux, profonds et tristes, une bouche aux coins très marqués, une bouche sensible, qui trahissait ses plus fugitives impressions, et lui faisait une physionomie brillante.

NOBLESSE AMÉRICAINE 7i

Christiane, grande, svelte, le dos long, les épaules légèrement tombantes, semblait avoir été coulée dans le moule d'autrefois. Et, dans son corps, il y avait une inconsciente fierté t Elle portait bien sa tête, marchait admirablement, comme si elle eût possédé ce que les Américaines nomment assez curieusement « le muscle royal. »

Lorsqu'elle paraissait dans quelque réunion, tous les yeux allaient à elle, et y revenaient, comme fascinés par son charme. On ne songeait pas à détailler ses toilettes; ce qu'elle portait semblait toujours bien. Elle n'était pas « chic » mais elle avait la vraie élégance, celle qui est personnelle et inimitable. Dans le caractère, comme dans le tempérament de la duchesse, se retrouvait, pour ainsi dire, le mélange du brun et du blond, de la force et de la douceur. C'était un cerveau actif que le sien, une nature impérieuse, faite pour commander, pour diriger, que l'éducation, l'étiquette avaient contenue, mais non assouplie. C'était un cœur tendre qui n'avait pas d'amour, une àme ardente qui n'avait pas de foi, des facultés brillantes, qui n'avaient pas d'emploi. Il eût fallu à Christiane le beau souffle de la Renaissance, les passions politiques et religieuses du XVI' siècle. Elle était trop haute pour le cercle étroit de la vie des grandes dames d'aujourd'hui. Inconsciemment, sous la poussée de ses idées, de ses sentiments, elle essayait il'en sortir, par quelque acte généreux, par quelque élan d'enthousiasme. On la taxait alors d'originalité, et ceux qui l'aimaient le mieux ne la comprenaient pas entièrement.

Chez la duchesse, il y avait non seulement deux

tempéraments, mais deux races. Sa mère descendait d'un de ces anciens ducs français qui signaient « par la grâce de Dieu », comme le roi, et son père était un simple fils de paysans basques, un fils de paysans à qui la Providence, cependant, avait fait une brillante destinée. Ses parents ayant péri dans un accident de traversée en émigrant au Brésil, il fut recueilli, et plus tard adopté, par un des passagers, le baron Soria, un noble portugais, banquier à Rio de Janeiro. Après la mort de son bienfaiteur, qui lui avait laissé, non seulement son nom, mais toute sa fortune, il vint s'établir à Paris. On le traita d'abord un peu comme un rastaquouère, mais en diverses occasions, ayant su montrer qu'il était bien français et de plus galan? homme, il fut reçu partout. Il rencontra dans le monde Gabrielle d'Arançay, la mère de Christian(', et s'en éprit passionnément. Bien que de très grande maison la jeune fille avait une dot dérisoire, de plus elle était orpheline, et vivait avec une tante qui ne la rendait pas heureuse. Sa naissance et sa beauté n'avaient pas suffi à lui procurer un mari de son rang. Le baron de Soria avait une belle figure, rien de vulgaire dans l'apparence ou les manières; il possédait une grande fortune et était considéré comme un très beau parti. Il demanda Gabrielle d'Arançay, et elle lui fut accordée. La jeune fille, qui avait vingt-cinq ans, beaucoup d'illusions do moins, consentit, sans regrets, à une mésalliance qui, en lui donnant la richesse, réalisait au moins une partie de ses rêves.

La !)aronne Soria d'Arançay, mourut après trois ans de mariage, ne laissant qu'une tilio.

Le baron demanda alors à la comtesse de Crcil, la sœur aînée de sa femme, pour laquelle il avait beaucoup d'estime, de prendre chez elle la petite Christiane.

— Un f^arçon, avait-il dit, je relèverais peut-être mieux que vous, mais une fille m'effraie. Je ne saurais pas en faire une grande dame, et une grande dame, c'est la perfection selon moi.

Le comte et la comtesse de Greil, qui n'avaient pas d'enfant, s'étaient volontiers chargés d'élever leur nièce. Resté seul, le baron vendit son hôteldu faubourg Saint-Honoré, et se contenta d'un appartement de garçon. Puis, comme si l'amour de la terre, inhérent à sa race, se fût réveillé en lui, il acheta, sur la route de Sèvres, une grande propriété où il créa une ferme modèle et une roseraie merveilleuse. Cette campagne devint une sorte de nursery en plein air, pour la petite Christiane.

En confiant sa fille à la comtesse de Greil, monsieur Soria ne s'était point désintéressé de son éducation. Tous les jours, quel temps qu'il fît, on amenait l'enfant à la Rosette. Elle y trouvait sa nourrice, installée là avec sa famille. On lui mettait des vêtements simples, chauds ou légers, suivant la saison, de grosses bottines, et on la lâchait en liberté. Le baron faisait de la ferme le but quotidien d'3 ses promenades, et c'était lui qui ramenait Christiane à Paris. Souvent il passait des aprèsmidi entiers avec elle. Tout en greffant, en taillant ses rosiers, il lui parlait du Brésil, de ses voyages et lui apprenait une foule de choses. La fillette adorait son père ; elle comprenait et aimait sa force. Lorsqu'il l'avait pressée contre sa poitrine, comme

cela lui arrivait souvent « elle se sentait, disaitelle, embrassée toute la journée. »

Elevée dans un couvent, ou dans un milieu trop austère, Ghristiane, avec son corps affiné et nerveux, son âme débordante de sentiments, serait devenue une mystique ou une malade. La Rosette l'avait sauvée de cela. Elle s'y était dépensée physiquement et moralement. Elle y avait absorbé la santé et la vie par tous les sens, par tous les pores.

A dix-huit ans, mademoiselle Soria d'Arançay fit son entrée dans le monde, et elle y créa une véritable sensation. Tous ceux qui l'approchèrent subirent son charme et devinèrent sa supériorité.

Le duc de Blanzac, l'homme le plus riche, le mieux posé du faubourg, un grand seigneur, dans toute l'acception du terme, s'éprit d'elle éperdùment. La première fois qu'il la vit traverser un salon, il s'écria tout haut : « Quelle racel quelle race I » et il ne la quitta plus des yeux. Cette passion l'étonna lui-même, il n'en croyait pas son cœur. Il avait quarante-cinq ans, et il pensait en avoir fini avec le sentiment. Puis quand il fut convaincu qu'il aimait la jeune fille, il la demanda en mariage. A la grande surprise de ses parents ei de tout le monde, Ghristiane l'accepta. Il avait été sa passion de fillette. Elle avait maintes fois admiré sa belle tournure à cheval, sa haute mine. Quand elle le revit, dans le monde, elle le trouva supérieur à tous les jeunes gens, par ses manières, par son raffinement. Le baron Soria eut beau objecter la grande différence d'âge, elle déclara qu'il était le seul homme qui lui inspirât du respect et de la sympathie. Et puis Ghristiane était ambitieuse;

elle aimait le pouvoir, elle voulait, avant tout, une position élevée, aussi élevée que possible. Elle se sentait créée pour cela. Son mariage avec le duc la plaçait au premier rang, au rang que la famille de sa mère avait occupé. C'était pour elle une immense satisfaction.

Le mariage se fit donc, et il fut parfaitement heureux. La duchesse de Blanzac eut l'existence brillante qu'elle avait rêvée, tous les succès, toutes les joies, p'^cepté pourtant celles de la maternité. Elle fut ardemment courtisée, mais aucun homme ne réussit à troubler sa vie. Monsieur de Blanzac ne négligea rien pour conserver son prestige. Il y réussit et « le beau Jean », bien qu'époux, l'emporta encore sur ses rivaux. La fidélité de sa femme fut certainement son plus grand triomphe,

Ghristiane aurait fini probablement par s'apercevoir, un jour ou l'autre, de tout ce qu'il y avait de superficiel dans l'esprit de son mari, et, ses illusions parties, elle aurait peut-être cessé de l'aimer. Ce chagrin leur fut épargné à tous deux. Le duc mourut au bout de six ans de mariage, et laissa un souvenir puissant et des regrets profonds. N'ayant pas d'héritiers directs, il donna à sa femme la jouissance de tous ses biens. Dans le cas où elle viendrait à se remarier, le titre et la fortune iraient au comte Louis de Challans, un petit cousin, très pauvre, sous-lieutenant dans un régiment d'artillerie. Si la duchesse restait veuve, elle devait, à quarante-cinq ans, prendre le rang de douairière, et mettre l'héritier désigné en possession, lequel héritier lui paierait un douaire de cent mille francs de rente. Si, contre toute attente, le comte Louis

de Challans venait à se rendre indigne, par quelque acte déshonorant, de porter le nom de Blanzac, la duchesse avait le devoir et le pouvoir de le déshériter, en faveur de celui qui, parmi les cousins et petits cousins, lui semblerait digne.

Christiane avait considéré ce testament comme la plus flatteuse preuve d'estime qu'elle eût jamais reçue, et elle avait éprouvé une satisfaction intime à se sentir capable de justifier la confiance de son mari.

La Providence enleva, coup sur coup, à la duchesse, les êtres qui l'aimaient le mieux, ceux qui lui étaient le plus chers. Quelques mois après la mort de son mari, elle perdit son père, puis sa tanta de Greil. Ce fut l'effondrement de tout son bonheur. A vingt-cinq ans, elle se trouva privée de tous ses appuis naturels, et resta avec les charges et les responsabilités d'une haute position, et l'administration d'une grande fortune. La duchesse se plaça alors sous la proteclion de son oncle de Creil. Elle lui fit aménager un pavillon qui se trouvait au bout du jardin de son hôtel, afin qu'il se sentît chez lui et fût, en même temps, tout près d'elle. Le comte de Greil était un écrivain distingué; les meilleures revues acceptaient ses études historiques et littéraires; il avait, de plus la distinction et l'auLorité d'un vrai gentilhomme, et pouvait, mieux que personne, servir de porte-respect à la jeune femme. Elle avait été, du reste, un peu son élève. C'était lui qui avait dirigé ses éludes et tourné, pour ainsi dire, son esprit vers la lumière. Depuis son mariage, elle avait un peu échappé à son influence. Il avait craint que la mondanité ne vînt à rapetisser

son esprit, aussi ne put-il se défendre d'une certaine joie, lorsqu'elle lui fut rendue.

Le chagrin que la duchesse ressentit de ses pertes successives, ne tarda pas à produire des désordres dans son organisme. L'anémie commença chez elle son œuvre de destruction. Elle amena les insomnies, les lassitudes invincibles, le dégoût de toutes choses, les rêveries morbides. Et ses grands yeux bleus brillaient de fièvre, ses lèvres se décoloraient, sa démarche s'alanguissait. Le changement de la jeune femme frappa le comte de Greil, mais bien davantage un de ses amis, le docteur Moreau, qui la voyait souvent chez lui.

En général, les prêtres et les médecins sont ceux qui connaissent le moins l'homme : les uns ne voient que son âme, les autres que son corps, et cette vision incomplète les rend impuissants à l'améliorer ou à le guérir. Le docteur Moreau était une exception. Il ne se servait pas de sa science pour gagner de l'argent, mais pour étudier l'être humain; il en avait une curiosité passionuée. Il eût trouvé au-dessous de lui de faire simplement de « la clientèle », c'est-à-dire d'aller, pour de l'argent, tâter le pouls, regarder la langue, à des individus auxquels il n'eût pas eu le temps de s'intéresser autrement. Mais il passait des nuits au chevet de ceux dont il connaissait l'âme et la vie. il travaillait sur le moral en même temps que sur le physique; il faisait agir tous les ressorts : la foi, l'amour, l'imagination. Rien ne lui coûtait pour procurer à un malade une joie nécessaire, pour supprimer un souci rongeur. Le plus clair de sa fortune passait à ces expériences. Tout en le trai-

tant de poète, de rêveur, d'utopiste, ses confrères avaient souvent recours à ses lumières, et déclaraient volontiers que ses diagnostics étaient infaillibles.

Le docteur Moreau n'aimait guère les femmes du monde. Leur ignorance et leur futilité l'agaçaient, leurs malaises extraordinaires lui inspiraient de la défiance, et leur manque de sincérité l'exaspérait. La duchesse de Blanzac était peut-être la seule qui l'eût jamais intéressé. Il l'avait même choisie comme sujet d'étude. Il se plaisait à causer et à discuter avec elle. C'était bien la collaboratrice qu'il avait rêvée pour son œuvre humanitaire. Il brûlait d'utiliser ses facultés au profit des malheureux. Il savait qu'elle donnait largement, mais il voyait que sa charité ne lui offrait d'autre satisfaction que celle du devoir accompli. Il désirait mieux pour elle. Le premier, il s'était aperçu de l'altération de sa santé. Il avait suivi, avec une inquiétude croissante, les phases de la crise qu'elle traversait. Par délicatesse, il n'avait pas offert ses conseils. La crainte que la jeune femme ne vint à demander le sommeil à des narcotiques, ou à essayer de la morphine, allait le décider à parler, lorsqu'ellemême le fit appeler. Après avoir écrit une ordonnance, prescrit un régime, le docteur entra bravement sur le terrain du confesseur. Il arriva doucement, discrètement, à l'âme de la jeune femme; il la pansa du mieux qu'il put, non pas avec des paroles banales, mais avec une sympathie sincère, une sorte de tendresse paternelle, qui fut infiniment douce à la malade. Puis, il lui montra la nécessité de sortir de soi-même, de travailler au

soulagement de ses semblables, de faire du bien qui produise d'autre bien. Il lui présenta la charité sous l'aspect humanitaire. Cet aspect ne pouvait manquer de séduire l'esprit de la duchesse. Elle vit aussitôt en perspective des œuvres à créer, des plans à élaborer, tout un édifice à construire. Elle entra si bien dans l'idée du docteur, qu'elle se déclara prête à travailler avec lui.

Et elle s'était mise à l'œuvre. Cet intérêt nouveau l'avait ranimée, comme par miracle. Elle avait aidé des artistes, assuré le repos à des travailleurs épuisés, doté des jeunes tilles. Cinq familles lui devaient déjà l'existence. Et quand, un jour, le docteur Moreau triomphant, lui avait apporté un magnifique spécimen d'humanité — l'enfant d'un jeune couple qu'elle avait marié — elle s'était sentie remuée jusqu'au fond de ses entrailles de femme.

Malgré sa jeunesse, Ghristiane sut tenir son rang, avec une dignité qui la mit au-dessus de toute critique. Elle réussit à conquérir une liberté absolue, à se faire accorder des privilèges de douairière. On disait « la Duchesse » comme on oût dit « la Reine. » On la consultait sur toutes sortes d'affaires, on avait recours à son influence, et ceux qui l'aimaient le moins reconnaissaient sa supériorité.

Ghristiane maintint le château de Blanzac sur le grand pied où son mari l'avait mis. Elle conduisit sa maison d'une main ferme, s'entourant de gens qui pouvaient la seconder, écartant impitoyablement les inutiles.

Après trois ans de deuil et de retraite, Ghristiane était rentrée dans le monde. Elle remplissait cons-

ciciicîcusoment les devoirs de sa position, à Paris comme :\ Blanzac. Elle donnait des fêtes pour faire travailler. Du reste, l'organisation des bals, des dîners l'amusait extrêmement. C'était un moyen d'exercer sou pouvoir, son imagination et "on goût.

Au milieu de son grand cercle mondain, la duchesse s'JLait créé un cercle intime, composé d'amis éprouvés, d'hommes intelligents et aimables, dont l'amitié chevaleresque, amoureuse, lui était très agréable, car elle aimait à être aimée. Elle était chez elle^ pour ceux qu'elle appelait « ses fidèles » tous les jours, de deux à quatre, et rien que pour eux. Elle les recevait dans la pièce où elle se tenait habituellement. Le salon rouge terminait l'enfilade du rez-de-chaussée; ses dimensions, sa décoration sévère allaient à sa taille, à sa figure. Les tableaux hollandais, le piano, les livres, les grandes verdures, lui donnaient quelque chose d'intime, qui faisait que l'on s'y trouvait bien. Ces deux heures de causerie à esprit ouvert, étaient le régal quotidien de la duchesse, elles lui faisaient oublier les banalités qu'elle était condamnée à entendre.

Si la jeune femme avait quelques amis dévoués, bon nombre d'admirateurs, elle ne manquait pas d'ennemies. Elle supportait difficilement la sottise et l'affectation. Elle ne parvenait pas toujours à cacher son antipathie et ses dédains. On l'accusait de donner dans les idées modernes; on la blâmait surtout de se laisser diriger par le docteur Moreau — un jésuite eût été plus convenable.

Ghristiane sentait très vivement la poésie du ca- Iholicisme. Elle aimait les chants liturgiqueSj le

mystère du tabernacle, les cérémonies religieuses; mais elle ne s'appesantissait jamais sur les dogmes. Elle en détournait résolument son esprit. Elle accomplissait les devoirs que l'Eglise impose, plutôt pour être en communion avec les siens que par un sentiment de foi. Les dévotes lui en voulaient particulièrement de ne pas montrer plus de zèle pour la religion. Elles avaient quelque peine à croire qu'avec une piété aussi tiède, elle put demeurer longtemps irréprochable.

Bien que la duchesse n'aimât pas beaucoup les étrangères, elle avait été séduite par le caractère de madame de Keradieu, et s'était liée assez intimement avec elle.

Lorsqu'elle rentra à Paris, le 15 mars, elle apprit l'arrivée des parentes de la baronne, et demanda à ce qu'elles lui fussent présentées. Mademoiselle May lui déplut, mais Annie, au contraire, la charma et lui inspira de la sympathie.

Ghristiane qui .n'était pas fâchée de pouvoir prendre quelque influence sur la riche héritière, avait invité à déjeuner plusieurs fois les deux cousines. Finalement elle les avait priées à un dîner intime, de seize personnes seulement, qui devait être suivi d'une sorte de raout.

La veille de la fête, Ghristiane reçut la nouvelle que le duc d'Ormeuse ne pourrait assister au dîner. Il s'agissait de lui trouver un remplaçant, elle tenait à ses seize convives. En parcourant sa liste de visites, le nom de la marquise d'Anguilhon arrêta son regard « quel dommage que son lils soit absent, se dit-elle, c'est lui qu'il me faudrait. »

Au moment où cette pensée lui traversait l'es-

prit, Jacques quittait sa maison, pour se rendre auprès d'elle

VJI

Le marquis d'Anguilhon et madame de Blanzac étaient de très vieux amis. Ils s'étaient toujours connus, pour ainsi dire. Ils avaient fait leur première communion à Sainte-Glotilde le même jour, assisté au même cours de danse, et s'étaient rencontrés à toutes les fêtes enfantines du faubour:^. A quatorze ans, Jacques était devenu amoureux de Christiane. Cette passionnette lui avait fait connaître la jalousie, la joie d'aimer. Il avait gravement déclaré à son abbé qu'il n'aurait pas d'autre femme que mademoiselle Soria.

Christiane, étant du même âge que lui, avait naturellement pris les devants dans la vie. Il n'avait alors pu l'admirer que de très loin. Il venait seulement de passer son baccalauréat lorsqu'elle s'était mariée. Il avait assisté à la cérémonie nuptiale avec, dans le cœur, une sorte de rage, de colère douloureuse. Il avait appelé sur la tête du « beau Jean » toute autre chose que des bénédictions, et n'avait pu prendre sur lui d'aller à la sacristie, offrir ses félicitations aux époux.

Plus tard, Jacques était devenu amoureux. Sa liaison avec une grande dame russe divorcée, la tint quelque peu éloigné du monde. Puis, survint la mort de son père, sa propre ruine. De son côté.

Christiane eut deuil sur deuil. Ils se rencontrèrent rarement. Lorsque la duchesse rouvrit sa maison, elle accueillit le marquis en vieil ami, avec d'autant plus de cordialité qu'il n'était pas heureux. Chaque saison, elle l'invitait à Blanzac pour la chasse. A Paris, il était de toutes ses fêtes. En outre, elle faisait de fréquentes visites à sa mère, lui envoyait des fleurs, des fruits, et avait pour elle des attentions charmantes.

Jacques venait souvent chez la duchesse, entre deux et quatre. Son esprit l'amusait, son élégance, sa voix, ses manières, lui plaisaient si complètement qu'en sa présence il se trouvait heureux. Un regard direr^t de ses yeux bleus, un de ces serrements de main où elle savait mettre tant d'amitié, suffisaient à calmer son irritation et dissiper son mécontentement.

Bien que Christiane fût de la même année que lui, il la considérait comme son aînée, même comme appartenant à une autre volée. Cette impression, qui venait probablement de ce qu'elle s'était mariée de bonne heure, donnait à sa sympathie pour elle une nuance de respect.

Tout cela aurait dû lui faciliter la démarche exigée par madame de Lène. Cependant, elle lui était excessivement pénible. Il ne savait comment s'y prendre pour faire part à la duchesse de son désir d'épouser la riche Américaine dont on parlai! tant, et surtout pour lui demander de l'y aider. Il avait l'intuition que cette ouverture lui déplairait.

H s'achemina lentement vers la rue de Varenne, les yeux fixés à terre, le cœur angoissé. L'hôtel d'Ano:uilhon était contioru à celui de Blanzac. La

porte cochère se trouvant ouverte, le marquis jeta un regard dans la cour; elle lui parut mal entretenue, désolée. Cette vue lui donmi une secousse intérieure; il redressa la tète, une expression résolue vint sur son visage, et ce fut d'un pas délibéré qu'il entra chez la duchesse.

Lorsque Ghristiane le vit paraître, elle eut une exclamation de joie, et venant au devant de lui, elle lui tendit sa main, qu'il baisa.

— Vous! dit-elle, c'est tout simplement la Providence qui vous envoie I

— Je le voudrais bien, répondit Jacques en souriant.

— Il y a cinq minutes que je regrettais votre absence.

— Qu'est-ce qui me valait cet honneur?

— Vous le saurez tout à l'heure. Asseyez-vous. La duchesse indiqua un siège à son visiteur, et

prit place sur son petit canapé aux coussins chatoyants.

— Vous revenez directement d'Algérie? demandat-elle.

— i\on ; je me suis arrêté quelques jours à Cannes.

— Quand êtes^vous arrivé?

— Samedi soir.

— C'est curieux, j'ai pensé à vous, dimanche, i l'église. Votre mère assistait par extraordinaire, à la messe d'une heure. Elle priait avec tant de ferveur que je l'ai «enviée; et, je me suis dit que c'était, sans doute, pour vous qu'elle priait

La physionomie de Jacques s'adoucit subitement.

— Pour moi! dit-il, oh! probablement On doit

me connaître là-haut. Tenez, je suis certain que ma mère désire mourir, avec l'idée qu'une fois près du bon Dieu, elle obtiendrait plas facilement du bonheur pour son iils.

— Pauvre femme! fit doucement Christiane. J'espère pour elle que vous ne songez pas à repartir do sitôt.

Le marquis saisit adroitement la balle au bond.

— Eh bien! cela dépend entièrement de vous.

— De moi? s'écria Christiane. Alors, vous pouvez défaire vos jualles, car je n'aime pas à voir des vides dans mon cercle d'amis. Que dois-je faire pour vous retenir?

Troublé par les grandes prunelles bleues qui l'interrogeaient, Jacques hésita.

— Mais, voyons, expliquez-vous!

— J'ai un projet de mariage...

— Ah !... et vous avez besoin de mon aide?

Il se-contenta de répondre par un signe affirmatif.

— Vous ne venez pas me demander, j'espère, de vous présenter à la fameuse héritière? dit la duchesse en riant.

— Précisément.

— Oh I pas cela !

Ces mots s'échappèrent littéralement des lèvres de Christiane. Elle-même les entendit distinctement comme si une autre les eût prononcés et honteuse de sa véhémence, elle rougit.

— Pas cela, répéta-t-elle, plus doucement. C'est impossible. Depuis qu'on sait que je vois mademoiselle Villars, on ne me parle que d'elle. Dix personnes -— di::, vous entendez — sont déjà venues me prier de lui proposer, qui un fds, qui un

frère, qui un ami? Je me suis récusée. D'abord, on ne propose pas un parti à une Américaine, comme on ferait à une Française, encore moins à une Américaine qui a déclaré catégoriquement qu'elle ne voulait pas se marier en Europe. Qui est-ce qui vous a mis cette idée dans la tête, à vous ?

— Bontemps, mon homme d'affaires. Sur son conseil, je suis allé, hier soir, à l'Opéra, où j'ai vu mademoiselle Villars. Pendant plus d'une heure, je l'ai tenue au bout de ma lorgnette. Elle m'a beaucoup plu, toute question d'argent à part.

— Vraiment ? fit la duchesse, avec une pointe d'ironie.

— Vraiment, répéta Jacques.

— Eh bien ! si ce n'est par sa fortune, je doute qu'elle puisse faire votre bonheur. Elle est intelligente, bien élevée .. mais vos deux natures sont si différentes...

— On ne saurait être malheureux avec une femme intelligente et bien élevée. Les contrastes produisent les plus fortes affections.

— Les plus fortes passions, vous voulez dire. Selon moi, pour le bonheur conjugal une certaine affinité est nécessaire, et franchement, je n'en vois guère, entre vous et mademoiselle Villars... Vous, au delà ; elle en deçà... Enfin, on ne discute pas une héritière de soixante millions, conclut la duchesse, un peu durement.

Une rougeur légère passa sur le visage de Jac- ,ques, puis il répondit avec dignité :

- Vous connaissez ma position. Pour relever notrô Ti aison, il faut que j'épouse une femme très

riche. Le moyen manque de grandeur, j'en conviens, mais on fait ce qu'on peut...

— Oh I je ne vous blâme pas, se hâta de dire madame de Blanzac. S'il s'agissait d'une jeune fille française, je me chargerais volontiers de toutes les démarches ; mais auprès de mademoiselle Villars mon intermédiaire serait inutile, nuisible même. Il faut que vous vous fassiez aimer, tout simplement. Et, tenez, je vais vous donner une occasion de commencer votre cour. Après-demain, j'ai une grande soirée, précédée d'un dîner. Je vous croyais absent; c'est pour cela que je ne vous avais pas invité. Le duc d'Ormense me fait faux bond. 11 faut que vous le remplaciez. Je tiens à avoir des convives de bonne mine, pour les dîners intimes. Vous savez que c'est une de mes fantaisies. J'aurai les de Keradieu, mademoiselle Villars et sa cousine. Vous ferez connaissance, et pour le reste, vous n'avez pas besoin de moi, j'imagine.

— Au contraire, j'ai besoin des conseils d'une femme intelligente, de perception fine. Dans une affaire semblable, c'est indispensable. La conquête d'une Américaine demande d'autres procédés que celle d'une Française. Livré à mes seules lumières, je ne commettrais que des sottises, j'en suis convaincu, tellement, que si vous refusez de me guider, j'abandonnerai tout de suite mon projet.

— Mais c'est une grosse responsabilité que vous me créez là, fit gravement la duchesse.

— Oui... peut-être. En vérité, madame, je ne m'étais point rendu compte de l'énormité de mon Indiscrétion. Pardonnez-moi, je n'ai pas le droit de vous demander un tel service.

— C'est très mal, ce que vous dites là, monsieur d'Anguilhon. Notre vieille amitié autorise pleinement votre démarche. Je crois même que j'aurais été blessée si vous eussiez choisi une autre confidente. J'hésite à me mêler de ce mariage, parce qu'il me semble impossible, et que je crains pour vous un échec pénible. Afin de vous prouver ma bonne volonté, je vais étudier l'affaire, comme disent les avocats. Si je vois une seule chance de succès, je vous promets mon concours, sinon...

— Sinon, vous m'abandonnerez à mon malheureux sort, c'est entendu.

— Et maintenant, dit la duchesse, racontez-moi un peu vos impressions d'Algérie. Vous y êtesvous amusé?

— Amusé n'est pas le mot. J'y ai éprouvé de très grandes jouissances.

Gomme Jacques disait cela, le vicomte de Nozay et le prince de Nolles entrèrent.

Il y eut un échange de poignées de main, de petites nouvelles, puis la conversation roula tout naturellement sur l'Algérie, et finit par glisser à d'autres sujets.

Quand le marquis prit congé, madame de Blanzac lui dit :

— Venez demain, un peu avant deux heures ; je vous donnerai ma réponse.

La position précaire du marquis d'Anguilhon était pour Christiane un sujet de peine. Elle s'apercevait que le monde commençait à l'oublier, que lui-même s'en éloignait, de plus en plus. Souvent elle avait pensé qu'un mariage d'argent pouvait seul le sauver. Elle s'était même promis de l'y

pousser. Cependant son désir d'épouser mademoiselle Villars lui avait déplu. Sa confidence avait rais en elle une douleur vague, qu'elle attribua à un peu de désillusion. La jeune fille était étrangère, trop riche pour quelqu'un absolument pauvre. Il lui semblait que ces deux considérations auraient dû arrêter Jacques. Puis, elle convint qu'elle en demandait trop. Dieu n'avait peut-être pas encore créé l'homme capable de résister à l'attrait d'une dot de soixante millions. Ce chiffre représentait une force considérable, qu'elle-même n'eût pas été fâchée d'avoir entre les mains. Pour le marquis d'Anguilhon, en vérité, ce serait le bonheur et un triomphe sans pareil. Mais avait-il quelque probabilité de réussite? Elle songea à tout ce que madame de Keradieu lui avait dit de la fa mille Villars, de sa position, de son protestantisme accentué, à toutes les conversations qu'elle avait eues, elle-même, avec la jeune fille, à son caractère indépendant, tout d'une pièce, à son indifférence pour les distinctions sociales du Vieux-Monde. Elle savait qu'elle pouvait devenir princesse ou duchesse, et, à cause de cela, elle ne s'en souciait pas. Elle paraissait s'amuser à Paris, s'y plaire même; mais elle était foncièrement Américaine, et ne renoncerait pas facilement à son pays. Etaitellc susceptible de s'éprendre de quelqu'un ? La duchesse revit sa physionom\e enfantine et froide et elle en douta. Non, elle n'avait jamais dû rêver à un prince Charmant, ni se créer un idéal. Si elle venait à aimer, par exemple, elle passerait sur tout. L'expression résolue de sa bouche ne laissait aucun doute sur sa force de volonté. L'affmemcnt

de Jacques, sa distinction, ses manières parfaites feraient-elles impression sur elle ? Par moment, Christiane le croyait; d'autres moments, elle en doutait. Sa vision, d'ordinaire si rapide et si claire, était singulièrement troublée. De plus, elle éprouvait une répugnance instinctive à se mêler de ce mariage. On l'accuserait d'avoir attiré mademoiselle Villars, dans le but de la faire épouser au marquis d'Anguilhon. Cette idée lui était désagréable. Cependant, comme Jacques avait déclaré qu'il renoncerait à son projet, si elle lui refusait son concours, elle se sentait, en quelque sorte, la main forcée, et cela l'irritait.

Etendue sur la chaise longue de son cabinet de toilette, où elle se reposait généralement après ses visites et sa promenade, elle réfléchissait encore, tout agacée de sa propre indécision, lorsqu'on vint lui dire que madame de Lène demandait à lui parler. Elle donna l'ordre de la faire entrer.

L'amie de Bontemps était une femme d'une soixantaine d'années, dont l'extérieur ne manquait pas de distinction. Son visage, encadré de deux coques de cheveux blancs, éclairé par de petits yeux vifs et intelligents, avait un épanouissement de bienveillance et de bonté. Après avoir rendu compte de certaine affaire à madame de Blanzac, elle dit à brûle-pourpoint :

— Vous avez eu la visite du marquis d'Anguilhon, cet après-midi ?

— Comment savez-vous?

— C'est moi qui vous l'ai envoyé — indirectement, car je ne lui ai jamais parlé.

— Alors, cette idée de mariage avec mademoi-

selle Villars est de vous? J'aurais dû m'en dou ter, fit la duchesse, en se mettant brusquement debout. Vous pouviez, au moins, me consulter, ajouta-t-elle, avec une expression de mécontentement. D'abord, que savez-vous de cette Américaine ?

— Pas grand'chose, si ce n'est pourtant qu'elle ne veut pas épouser un Français.

Ghristiane, qui s'était assise devant sa table de toilette et, d'une main énervée, passait un peigne sur ses cheveux, s'arrêta net et croyant à une plaisanterie regarda madame de Lène, avec des yeux qui n'avaient rien d'encourageant.

Celle-ci continua, sans s'émouvoir :

— Et, comme on fait presque toujours ce qu'on ne veut pas, j'ai pensée que si quelqu'un de trèi bien, de séduisant, se mettait dans la tête de lui plaire, il y réussirait.

L'originalité de cette raison désarma complètement madame de Blanzac.

— Savez-vous que vous êtes très forte en philosophie, dit-elle, avec un sourire.

— L'expérience de la vie m'a profité, voilà tout.

— Et, dans votre sagesse, vous avez décidé que M. d'Anguilhon était ce quelqu'un qui pouvait séduire mademoiselle Villars?

— J'en mettrais ma main au feu. 11 a tous les dons pour cela. Quand il était enfant, je le rencontrais souvent, avec son abbé. Il m'intéressait; je me retournais pour le regarder; il avait l'air d'un petit prince; aujourd'hui, il a l'air d'un grand seigneur.

— C'est vrai, fit Christiane, avec les yeux fixes.

comme si elle regardait au dedans d'elle la figure de Jacques.

— Je me vante d'avoir eu là une idée très heureuse, une idée géniale.

— Et combien demanderez-vouspour cette idée?

— Vingt-cinq raille francs.

— Le prix d'une opération chirurgicale, fit la Quchesse en riant.

— Parfaitement, répondit madame de Lène. Mon idée opérera le marquis de la pauvreté et, de plus, l'empêchera d'aller mourir en Afrique.

— Mourir en Afrique? Que voulez-vous dire ?

— Ne savez-vous pas qu'il a demandé à faire partie d'une expédition?

— Il ne m'en a pas dit un mot.

— Eh bien! c'est un projet sérieux, auquel il songeait depuis longtemps, et qu'il allait mettre à exécution. Il voulait régler ses allaires, payer ses dettes, et avait besoin d'une assez grosse somme. J'ai offert de la lui prêter, à condition qu'il poserait sa candidature à la main de mademoiselle Villars, et que vous l'appuieriez.

— Oh! s'il en est ainsi, vous avez bien fait, dit vivement Christiane, très bien fait. Sa mère serait affreusement malheureuse sans lui. Je ne crains qu'une chose, c'est que vous ne l'aj'^ez mis sur une de ces fausses voies comme il y en a tant dans la vie, et qui ne conduisent qu'à des déceptions.

— Eh bien I l'Afrique le consolerai II a l'imagination très prise. Bontemps m'a assuré qu'il avait eu quelque peine à obtenir qu'il abandonnât momentanément son projet. En tous cas, madame la duchesse, j'ai agi pour le mieux et dans son inté-

rôt plutôt que dans le mien. J'espère que vous no m'en voudrez pas de vous avoir fourni l'occasion de faire une bonne action.

— Non. , . seulement, une autre fois, ayez la bonté de me demander d'abord mon consentement, car me voici, moi aussi, obligée de faire ce que je ne voudrais pas.

Après le départ de madame de Lène, la duchesse demeura longtemps les yeux fixés sur le miroir de sa toilette, mais le regard en dedans, et réfléchissant à ce qu'elle venait d'apprendre. Elle se dit que Jacques voulait aller en Afrique pour y chercher une mort' glorieuse, parce que son existence mesquine et sans but lui pesait. 11 n'y avait là rien d'étonnant. Elle songea alors à la marquise d'Anguilhon. Elle la revit, comme elle était le dimanche précédent, à Saintc-Clotilde, avec son visage émacié, ses yeux fervents, ses mains jointes.' Nul doute, elle connaissait le projet de son fils, et elle priait pour que Dieu n'en permît pas l'exécution. Une grande pitié entra dans l'âme de Christiane, et cette pitié eut raison de sa répugnance et de ses scrupules. Elle aussi se mit à désirer ce mariage, qui devait sauver Jacques. Elle se promit d'y travailler de son mieux. Elle ménagerait au marquis des occasions de rencontrer mademoiselle Villars, elle ferait valoir ses qualités, elle montrerait en quelle estime elle le tenait. Elle finit par croire, avec madame de Lène, qu'il pouvait fort bien inspirer une passion. Et puis, comme les natures les plus élevées ont leurs petits côtés, elle se dit qu'il serait curieux de voir Annie s'éprendre d'un Français et l'épouser, envers et contre tous. Elle iouit

d'avance, un peu malignement, du conflit de sentiments que cela provoquerait, de la colère de .ma demoiselle May surtout.

Une bonne partie de la nuit, la duchesse pensa à ce roman qu'elle allait mettre sur le métier. Elle étudia le caractère de ses personnages, élabora un plan, se traça son rôle, et lorsque le lendemain le marquis d'Anguilhon se présenta, elle lui dit en lui tendant la main:

— Je serai avec vous.

Ces mots jetèrent la joie et l'espérance dans l'âme de Jacques.

— Vrai? s'écria-t-il. Vous serez avec moi? Vous consentez ? C'est déjà une victoire ! Alors vous avez vu une probabilité de succès ?

— Oui; mais ne nous emballons pas. Il faut d'abord que vous promettiez de m'obéir aveuglément.

— Aveuglément. Je suis trop heureux que vous consentiez à me guider.

— On dit toujours cela, puis, souvent on ne suit que les conseils qui plaisent. J'ai beaucoup d'amour-propre, vous savez, et puisque je prends votre cause en mains, je tiens à vous la faire gagner. Vous devez donc vous laisser entièrement conduire.

— Je m'y engage, d'autant plus volontiers que j'ai déjà fait une école, avec une certaine miss Ellis. Mon histoire avec elle ferait le sujet d'une comédie en un acte, que l'on pourrait appeler « fautj de s'entendre. »

— Oh! avec les Américaines, les malentendus sont irrémédiables, car elles ont le caractère susceptible et rancunier. Je les connais assez pour être

à même de vous crier « casse-cou I » s'il y a lieu.

— Qu'entend iez-vous, hier, en disant : « Vous, au delà, mademoiselle Villars en deçà? »

La duchesse sourit.

— La phrase vous a trotté dans la tête, je vois Je ne sais trop comment rendre ma pensée. Enfin, voici : Le rêve est au delà de la vie, l'héroïsme au delà du courage, le fanatisme au delà delà religion, la perversité au-delà du mal. Eh bien ! les Américain es en général — il y auradeâ exceptions — n'arrivent pas à l'au delà des choses. Elles sont en deçà du cercle qui limite notre sphère d'action, qui contîne à l'idéal, et nous sommes déjà au delà. Si elles m'entendaient, elles ne manqueraient pas de protester vigoureusement, et d'affirmer qu'elles sont plus cultivées que nous... C'est possible... certain même. Pourtant, une fillette d'Europe, ignorante, élevée derrière les murs d'un couvent, aura des élans, des envolées, dont leurs doctoresses sont incapables ; son àme montera à des hauteurs, descendra à des profondeurs où elles ne sauraient atteindre avec toute leur science. Ainsi, madame de Keradieu vit depuis des années en France, elle est supérieure, par l'intelligence, par le savoir, à beaucoup de personnes de ma connaissance ; cependant, il y a une foule de sujets dont je ne puis l'entretenir. Lorsqu'on aborde les régions de l'abstrait, elle ne peut plus suivre. Gela limite singulièrement le champ de la conversation.

— Vous croyez donc que l'au delà, et l'en deçà feraient mauvais ménage? demanda Jacques, avec une appréhension sensible.

— Mauvais ménage, non. Mademoiselle Villar»

a de très précieuses qualités. Vous pourrez être lieureux avec elle, si vous avez la sagesse de ne pas lui demander plus qu'elle ne peut donner.

— Enfin, dites-moi franchement, vous est-elle sympathique?

— Oui, sans cela je ne l'aurais pas invitée. Je la trouverais même tout à fait bien si elle avait le ton moins tranchant, l'air moins dur. Voyez-vous, c'est la vie intérieure qui adoucit et nuance l'expression du visage. L'Américaine ne connaît pas le repos. Sa physionomie, sans reflets de pensée ou de rêve, a la clarté crue, la netteté dure de ces beaux paysages du midi dont l'atmosphère est traversée par le mistral. En un mot, elle manque de cet attrait indéfinissable qu'on appelle « le charme ». Mademoiselle Villars n'est pas une exception.

— Pensez-vous qu'elle plaise à ma mère? demanda encore le marquis troublé par ce qu'il venait d'entendre.

Christiane réfléchit quelques secondes :

— Je le crois. Toutefois il sera bon de prévenir madame d'Anguilhon que les Américaines ne sont pas des ingénues timides, ni môme des ingénues. Ainsi, à moi, elles me donnent toutes l'idée de femmes mariées.

— De femmes mariées?

— Oui, ce quelque chose, qui faitde la vraie jeune fille un être à part, un être exquis, n'est plus là. Aleur regard assuré, à mille indices, on devine qu'elles n'ignorent rien et madame de Keradieu m'a avoué que c'est le cas. Lorsqu'elles ont fait leur entrée dans le monde, les initiées parlent ouvertement devant elles, dans le but de les mettre sur leurs car-

des, probablement. Du reste, puisqu'on les lâche en liberté, il est sage Je leur ouvrir les yeux.

— Et... mademoiselle 'cVillars... vous faitaus^i l'effet d'une femme mariée? demanda Jacques, avec une expression d'effarement tel que la duchesse se mit à rire.

— Absolument. Mais rassurez-vous; si elle n'a pas l'air d'une ingénue, elle est très pure, j'ensuis cprtaine, cela aussi se voit. Chez nous, la pureté est considérée comme une vertu; en Amérique, elle est simplement une affaire de bonne éducation, et Annie Villars est très comme il faut.

— Annie... Annie... répéta le marquis. Ce nom me plaît; il est simple et doux.

— Oui, agréable, dit madame de Blanzac. La mère, quelle femme est-elle ?

— Une bonne personne, inoffensivo, sans l'ombre d'autorité. Vous n'avez rien à redouter de ce côté; mais méfiez-vous de la cousine ! voilà l'ennemie ! et une fine mouche ! si elle venait à deviner vos intentions, elle serait capable de faire avancer le départ pour l'Angleterre, car les deux cousines comptent aller à Londres pour la saison. Vous avez six semaines pour la conquête de notre jeune personne.

— C'est peu.

— Bien suffisant, car si elle ne vous aime pas tout de suite, elle ne vous aimera jamais.

— Oh ! le coup I de foudre, ce serait trop beau !

— Le coup de foudre n'est pas nécessaire, mait il faut que vous lui fassiez impression à première vue, sinon il en sera de vous comme du duc de

98 NOBLESSE AMÉi;IGAINE

Randan; le pauvre garçon n'est pas plus avancé que le premier jour.

— A propos, mademoiselle Villars parle-t-elle français?

— Avec un peu d'accent, mais couramment.

— Dieu soit loué! s'écria Jacques. C'eût été terrible de devoir faire ma cour en anglais.

— tl vaut mieux en effet, combattre avec ses propres armes, et sur son propre terrain. Maintenant, écoutez mes instructions.

— Je suis tout oreilles.

— Vous êtes du dîner de demain, c'est entendu. Vous conduirez à table la vicomtesse de Fresne; elle est très amusante, très accaparante; vous vous laisserez amuser et accaparer. Mademoiselle Villars sera placée du côté opposé, un peu plus haut afin que, si elle a la tentation de vous regarder, elle soit obligée de tourner légèrement la tête. Après le dîner, nous aurons de la musique, des chansons ; puis les tziganes nous feront danser jusqu'à l'heure du souper. Vous vous tiendrez dans le groupe français, et vous n'inviterez pas mademoiselle Villars. Si les Keradieu veulent vous conduire auprès d'elle, trouvez une défaite. Elle sera probablement très entourée ; votre indifférence l'étonnera, et attirera forcément son attention, à supposer que votre personne n'ait déjà produit cet effet... ce qui est bien improbable, ajouta la duchesse, avec un sourire railleur.

— Ohl tout à fait improbable répéta Jacques imperturbablement.

— Lorsque vous aurez fait sa connaissance, ne lui témoignez aucun empressement, ne lui faites

pas de compliments. Conduisez- vous avec elle comme avec une jeune fille française, j'ai remarqué que cela flatte les Américaines. Dans la conversation, prenez toujours un ton d'autorité. Du reste, soyez vous-même; votre caractère vous servira parfaitement. Puisqu'elle vous plaît, vous n'aurez pas à feindre, et il y a une grande force dans la sincérité. Pas de précipitation ; cela gâterait tout. Vous me tiendrez très fidèlement au courant. De mon côté, j'observerai mademoiselle Villars, j'interrogerai adroitement madame Keradieu ; ainsi je serai à même de vous bien diriger.

— Quelle habile politicienne vous êtes! dit le marquis, en regardant Christiane avec admiration.

— Oui. J'ai toujours envié les Frondeuses. Une belle conspiration ferait bien mon affaire.

— Ce serait plus intéressant que le mariage d'un gentilhomme pauvre.

— Non pas quand ce gentilhomme est un ami d'enfance, et qu'il s'agit de l'empêcher d'aller se faire tuer en Afrique.

Jacques rougit jusqu'aux cheveux.

— Gomment savez-vous? demanda-t-il.

— Qu'importe 1 je sais. Un fils de veuve n'a pas le droit de disposer de soi, monsieur d'AnguiJhon, dit la duchesse d'un ton sévère.

— Excepté lorsqu'il est inutile.

— Inutile 1 mais votre présence est plus néces saire à votre mère que le luxe et le confort. Dans votre. cas, il y aurait davantage d'héroïsme à supporter la riiédiocrité qu'à aller affronter la mort oq Afrique.

— Peut-être, mais cet héroïsme-là est au-dessus de mes forces.

— Les hommes ne sont jamais capables que des sacrifices qui sont le plus douloureux aux autres, c'est connu. J'espère que vous n'aurez pas à commettre la mauvaise action que vous méditiez et que vous épouserez mademoiselle Villars. Un beau mariage à Sainte-Clotilde, voilà ce qu'il nous faut,

— Va pour le mariage à Sainte-Glotilde I S'il Bst écrit, il se fera, dit gaiement Jacques ; sinon, j'en serai pour ma courte honte.

— Vous êtes fataliste?

— Convaincu.

— Qu'est-ce que nous faisons donc, tous et moi dans ce moment?

— Ce qui est nécessaire pour la réussite ou l'insuccès.

— Et selon vous, il m'eût été impossible de vous refuser mes bons offices?

— Impossible, puisque vous me les avez accordés.

— Je n'ai donc aucune responsabilité?

— Aucune.

— Pas de mérite, non plus?

— Le mérite d'être un instrument bon et bienfaisant, absolument comme la rose a le mérite d'être une fleur belle et parfumée. Nos cerveaux ne sont autre chose que des phonographes, sur lesquels sont inscrits nos rôles respectifs. Nous les vivons; c'est ce qui nous donne l'illusion du libre arbitre. S'il en était ditîéremment, nous gouvernerions le monde; et nous sommes gouvernés, impossible d'en douter.

— Oh I de grâce, taisez-vous, monsieur d'Anguilhon, s'écria la duchesse, vous renversez tout... tout. Qui aurait cru que vous songiez à ces questions !

— Les circonstances m'ont forcé à penser.

. — Eh bien! il est joli le résultat de vos méditations I Vous n'en n'avez pas fait part à votre mère, j'imagine?

— Dieu me garde d'ébranler sa foi par un seul motl

— Pourquoi n'êtes-vous pas aussi soucieux de la mienne?

— De la vôtre? Jacques regarda la duchesse tout au fond des yeux. La vôtre? répéta-t-il, je ne crois pas que vous en ayez.

Christiane baissa rapidement ses longues paupières.

— Vous êtes trop jeune pour que je me confesse à vous, dit-elle en riant. Mais laissez de côté la philosophie. x\llez plutôt rêver à miss Villars, et aux moyens de faire sa conquête. Pour l'honneur du Vieux-Monde, il faut que vous réussissiez,

— On tâchera!

Madame de Blanzac suivit le marquis des yeux jusqu'à la porte du salon. Un sourire releva le coin de ses lèvres,

— Nous verrons, pensa-t-elle, si notre petite Yankee est aussi réfractaire qu'elle le croit!

kL

i02 NOBLESSE AMÉRICAINE

New-York, Boston, Philadelphie sont moins éloignés de Paris que la plupart des villes de province françaises. Gomme la généralité des Américaines, mademoiselle Villars et sa cousine connaissaient les noms de nos savants, de nos littérateurs, de nos artistes, et elles étaient vite entrées dans le mouvement parisien. Madame de Keradieu les conduisait aux expositions de peinture, aux ventes de charité, aux grands mariages, à l'Opéra, au Bois, et partout elle leur désignait les personnes de marque. Annie et Clara n'avaient pas manqué de demander à ce qu'on les menât dans les petits théâtres, et souper au cabaret; mais la baronne avait déclaré que son mari ne consentirait jamais à cela. L'Américaine, qui est assez bonne républicaine pour ne pas vouloir la royauté dans son pays, aime à la trouver en Europe, et rien ne lui coûte, pour être admise à lui faire sa révérence. De même, elle est assez vertueuse pour ne pas souffrir le diable chez elle, mais elle est enchantée de le rencontrer ailleurs. A Paris, elle ne se fait pas faute de le chercher — pour savoir comment il est fait d'abord — et surtout pour dire qu'elle l'a vu ; et soyez sûr, qu'elle ne le trcn .e jamais assez noir. Elle achète le roman le plus audacieux, veut voir la comédie la plus risquée, et généralement elle ne comprend ni le roman, ni la comédie. Elle se fait

montrer au Bois, au théâtre, les célébrités de la galanterie, et les regarde avec curiosité, parce qu'elles sont « mauvaises » (loicked), sans réaliser l'ignominie de leur vie. Toutes ces choses, qui troubleraient à jamais l'âme d'une jeune fille française, qui y laisseraient d'ineffaçables souillures, glissent sur la jeune fille américaine, et ne font que l'amuser. Elle n'est pas sensuelle, et elle est aussi incapable de comprendre la dépravation que la sainteté.

Mademoiselle Villars et sa cousine ne regrettaient point d'avoir cédé aux instances de madame de Keradieu. Leur saison de Paris promettait d'être amusante. Leur parenté avec la baronne, leur distinction personnelle, les avaient bien posées. Aux five o'clock elles étaient très entourées et très admirées. Dans leur salon, il y avait déjà une pleine corbeille de cartes portant les grands noms de l'aristocratie. Chose curieuse, ces morceaux de carton faisaient plus d'effet sur Annie que les personnages qu'ils représentaient. Elle les regardait, les maniait avec un certain plaisir. Ces mots : le prince de Nolles, le duc de Randan lui disaient davantage que M. John ou M. Smith. Cette impression lui causait quelque honte, et elle se gardait bien de la communiquer à sa cousine.

Le chiffre de la dot de mademoiselle Villars avait naturellement rais le feu aux ambitions et éveillé d'ardentes convoitises. Bien que madame de Keradieu eût eu le soin de dire qu'elle ne cherchait pas un titre, qu'elle ne voulait pas se marier en Europe, plusieurs jeunes gens s'étaient fait présenter et, selon l'usage français, avaient mis en campagne

leurs parents et leurs amis. Le duc Albert de Randan s'était hardiment posé en prétendant. Il avait vingt-sept ans, un physique agréable, une belle fortune, un grand nom. Il crut qu'avec ces avantages, il ferait haut la main la conquête de la jeune Américaine. Ses attentions et ses intentions flattèrent la vanité d'Annie, mais il ne fit aucune impression sur elle. Du reste, la société du faubourg excitait sa curiosité, simplement comme aurait pu le faire la société japonaise ou chinoise. Elle étudiait les toilettes des femmes, leur manière de recevoir, l'arrangement des salons. Cela l'amusait. Elle sentait qu'il n'y avait rien de commun entre elle et les gens qu'elle voyait. Les jeunes filles la déconcertaient positivement; elle n'avait jamais réussi à lier conversation avec aucune d'elles. Elle en arriva à se dire que la vanité seule pouvait faire désirer aux Américaines d'entrer dans ce milieu, si peu amusant, si peu en rapport surtout avec leurs goûts et leur éducation.

Les amis du baron de Keradieu avaient fait assaut d'amabilité auprès des deux étrangères. Le vicomte Guy de Nozay avait tout de suite trouvé le chemin de l'esprit d'Annie.

Guy était petit, très laid, mais d'une laideur spirituelle et singulièrement attrayante. Doué de cette veine comique et originale que les Anglais nomment humour, on le redoutait un peu. Pour affronter le regard de ses yeux perçants, il fallait n'avoir rien à dissimuler. Mademoiselle Villars l'avait charmé par son naturel et sa sincérité. Ses réflexions le divertissaient. Il se plaisait à attaquer ses idées américaines ; elle les défendait hardiment.

Cette petite guerre, conduite avec esprit et courtoisie, amusait infiniment Annie. Le vicomte de Nozay et le baron de Keradieu étaient, jusqu'ici, les deux seuls Français qui lui eussent inspire de la sympathie.

A dire vrai, les grands personnages du faubourg lui avaient causé un vif désappointement. Il n'y a pas une Américaine qui n'ait éprouvé cela. La duchesse de Blanzac seule avait excité son admiration.' En la voyant pour la première fois, elle avait dit naïvement : « c'est une reine. » Elle ne se lassait pas de la regarder. Elle lui trouvait quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qu'elle n'avait vu chez aucune femme. Toutes les petites marques de sympathie que Christiane lui donnait la flattaient extrêmement. Clara ne partageait pas son engouement; elle affirmait que la duchesse ne devait pas être bonne, et prétendait qu'il ne fallait pas s'y fier. Les deux cousines s'étaient même querellées maintes fois à ce sujet.

L'invitation de madame de Blanzac à un dîner d'apparat et à une grande soirée, causa à Annie un très vif plaisir. Elle se réjouissait de voir comment on recevait dans une maison de la haute aristocratie.

Elle se préoccupa beaucoup de sa toilette. Elle tenait à être très bien. Le grand soir venu, elle fut prise d'une fièvre, d'une émotion, qu'elle n'avait jamais eues dans aucune circonstance. Lorsqu'elle fut habillée d'une robe de soie d'un rose très pâle, décolletée artistiquement et faite à ravir, qu'elle eut agrafé autour de son cou un collier composé de sept rangs de petites perles merveilleuses, orné

de barrettes de diamants, Catherine, qui l'examinait, s'écria :

— Je ne vous ai jamais vue aussi bien, miss Annie I Ohl vous pouvez être tranquille, je parierais ce que vous voudrez, que ce soir, chez votre duchesse, il n'y aura pas de jeune fille plus élégante et plus jolie que vous!

Mademoiselle Villars se sentit toute joyeuse de cette assurance.

— Chère vieille oie, tout le monde ne me verra pas avec tes yeux, dit-elle, embrassant la bonne femme, comme c'était son habitude, les soirs où elle s'était montrée très exigeante.

— Dieu vous bénisse, chérie, fit Catherine.

Madame Villars avait été très correctement invitée, mais elle s'était excusée, et avait prié madame de Keradieudechaperonnerlesjeunes filles. Commo elle dînait aussi en ville, elle conduisit Annie et Clara rue Vaneau, et les laissa en leur disant gaiment :

-—J'espère que vous vous amuserez.

Un encombrement ayant arrêté pendant un certain temps la voiture des de Keradieu, ils arrivèrent les derniers chez la duchesse. A la vue de l'hôtel deBlanzac, brillamment éclairé, Annie fat prise d'une timidité nerveuse. Elle sentit sur elle un flot de lumière, vit confusément le rouge et l'or des livrées, des planter, des fleurs, une enfilade de pièces magnifiques et dans la dernière, des toilettes claires, des plastrons blancs, des habits noirs. Les regards dirigés sur elle la cérémonie des présentations achevèrent de la troubler; elle ne saisit aucun nom, ne distingua aucune figure.

NOBLESSE .- .uii^KIGAINE 107

Le vicomte de Nozay lui offrit son bras pour la conduire à table, et lorsqu'elle fut assise, entre lui et le baron de Keradieu, elle reprit tout à fait contenance.

Jacques, lui, était sous le coup d'une forte émotion. Occupé, en apparence, de la vicomtesse de Fresne, il ne perdait pas une impression, pas un mouvement de la jeune Américaine. Il la vit répondre par un sourire au petit signe d'amitié de la duchesse, jeter un coup d'oeil autour d'elle, puis il sentit son regard s'arrêter net sur lui, et saisit sur son visage une expression d'étonnement. Le cœur lui battit. Au bout de quelques minutes, Annie tourna de nouveau la tête de son côté et plusieurs fois pendant le repas, ses yeux revinrent à lui, comme magnétiquement attirés.

Le marquis comprit, que pour une raison ou pour une autre, il excitait la curiosité de la jeune fille, car c'était bien de la curiosité qu'il y avait dans son regard, il ne s'y trompa pas. 11 en éprouva une joie, une exultation qui éclatèrent dans sa physionomie.

Il se mit à examiner mademoiselle Villars à la dérobée. Elle lui plut décidément. Il fut charmé par l'éclat vrai de sa jeunesse, par la bonne humeur empreinte sur sa figure. U la trouva comme il faut. Cependant, sa toilette lui parut trop riche pour une jeune fille. « C'est vrai, penr.-? t-il, qu'elle a l'air d'une femme mariée. » La vue de ses bagues le choqua. Elle avait une turquoise au petit doigt, une perle noire et un diamant à l'annulaire. Le scintillement de ces pierreries lui causa, pendant tout le dinar, l'agacement d'une fausse note.

Et elle avait soixante millions ! Il ne pouvait s'empêcher de regarder avec une sorte de curiosité, la créature privilégiée que la Providence avait si largement dotée.

Bien que le marquis d'Anguilhon eût causé de fréquentes distractions à mademoiselle Villars, cela ne l'empêcha pas de noter tout ce qu'elle voyait. Ce dîner français l'intéressait au plus haut degré. Les dîners sont le triomphe des Américaines. C'eA à qui inventera quelque chose pour surprendre et éblouir et d'inventions en inventions, elles sont arrivées à un luxe dont nous n'avons pas idée — un luxe plus éclatant que raffiné.' Il faut avoir vu ces agapes de milliardaires, pour juger la plutocratie américaine : une orgie de lumière et de couleur. Des nappes de soie, souvent frangées d'or, des jonchées de fleurs rares, des services de vermeil, d'argent, de pâte tendre, des cristaux taillés. Une profusion de mets recherchés; les plus beaux fruits de la terre. Puis, des femmes, jolies, éclatantes, sans élégance personnelle, mais habillées pai^ les plus grandes faiseuses ; des femmes qui ont, dans leurs cheveux, au cou, au bras, les fleurons de couronnes princières, lés bijoux des « reines en exil. » Avec tout cela, une gaîté exubérante, entretenue par des flots de Champagne, par des vins capiteux versés à tort et à travers.

Habituée à ces magnificences, Annie fut, tout d'abord, surprise et un peu désappointée de la simplicité relative du dîner de la duchesse.

La salle à manger, avec ses belles proportions, son plafond à caissons, ses murs lambrissés de chêne, formait un fond sévère, un peu sombre,

mais sur lequel se détachaient bien la table et les convives. Le beau nappage de Flandre, les candé labres chargés de bougies, le surtout Louis XVI, dont les glaces, montées en argent, supportaient une large corbeille, les vases, admirablement ciselés, d'où s'échappaient des gerbes de roses, d'un ton délicat; les mets, apprêtés et servis, avec art; les femmes d'une élégance tranquille; la conversation animée, conduite sur un ton de bonne com-v pagnie, tout cela faisait un ensemble doux à l'œil, doux à l'oreille, parfaitement harmonieux. Mademoiselle Villars ne tarda pas à éprouver une sorte de bien-être, de délectation. Elle sentit que c'était très beau et très bien, mieux que ce qu'elle avait vu jusque-là.

Après le dîner, madame de Keradieu s'entretint quelques instants avec le marquis d'Anguilhon; lorsqu'elle revint auprès d'Annie, la jeune fille lui demanda aussitôt qui il était.

— Je n'ai pas saisi son nom, dit-elle, et je l'ai déjà vu quelque part; j'en suis sûre.

— Et moi aussi, dit Clara.

— Ohl impossible, répondit la baronne. Il arrive d'Algérie, et ne nous a pas encore fait visite. C'est le marquis d'Anguilhon, un ami d'Henri.

— J'y suis I s'écria joyeusement mademoiselle Villars. Il ressemble — oh ! mais d'une manière extraordinaire — à un portrait, d'après Van Dyck, que nous avons vu à Versailles, et qui porte ce nom : Joyeuse, marquis d'Anguilhon, seigneur de Blonay. Tu t'en souviens, n'est-ce pas Clara?

— Parfaitement. Et tu as raison, continua la ytuuc nile en regardant Jacques, qui se trouvait

en pleine lumière, la ressemblance est trappanle.

— Ce portrait est, sans doute, celui d'un ancêtre de Jacques, dit le vicomte de Nozay.

— Henri est bien l'image vivante d'un de Keradieu qui vivait il y a cent cinquante ans, fit la baronne.

— Oui, oui; il y a encore quelques gentilshommes authentiques, quoi qu'en puisse penser mademoiselle May, fit Guy d'un ton railleur.

— Mais je n'en ai jamais douté, répondit Clara en riant.

— Non? allons, tant mieux I

Sans se gêner, Annie examinait Jacques.

— C'est curieux, tout de même, dit-elle, de retrouver dans une personne vivante, les traits et l'expression d'un portrait peint il y a plus de deux siècles. Quel dommage que le marquis d'Anguilhon n'ait pas la barbe en pointe, une fraise et un pourpoint !

— Eh bien ! noua allons appeler d'Anguilhon, et lui demander de s'habiller en seigneur de Blonay, au prochain bal costumé.

Annie rougit.

— Non, non, je vous en prie, vous me rendriez ridicule. Je n'y tiens pas tant que ça du reste, ditelle un peu sèchement.

Mademoiselle Villars et sa cousine s'amusèrent énormément. Les jeunes gens se montrèrent très empressés. On leur dit mille choses aimables, elles eurent tout le temps la sensation délicieuse que donne le succès.

Rien n'attire comme une ressemblance mémo lointaine. Annie ne pouvait s'empêcher de regarder

|e marquis parce qu'il avait le nez droit, les yeux et le sourire de ce portrait d'après Van Dyck qui l'avait si étrangement fascinée, qu'elle l'avait marqué d'un trait dans son Baedeker oîi il se trouvait inscrit.

Elle mourait d'envie de danser avec le descendant du seigneur de Blonay. C'eût été très amusant (wery excitmg) — et elle aurait pu le raconter... mais Jacques pour obéir aux instructions de la duchesse ne s'approcha pas d'elle, et le désappointement qu'elle en éprouva gâta quelque peu le plaisir de sa soirée.

Le lendemain après avoir noté dans son journal les traits principaux de la fête de la veille, elle termina par celui-ci : « Vu un vrai marquis. » — Seen a live marquis. »

Dans la galerie Georges Petit, rue de Sèze, on vendait au profit des enfants abandonnés. Des boutiques arrangées avec goût, des femmes élégantes, en toilettes de printemps, un mélange harmonieux de couleurs, un babillage animé, un déploiement de grâces et de coquetterie, tout cela formait le tableau connu du bazar de charité.

Au fond de la salle, au-dessous d'une pancarte, sur laquelle on lisait en grosses lettres : « Golombin Succursale », se dressait une longue table, joliment décorée de fleurs, avec des samovars, des

ilâ NOBLESSE AMÉRICAINE

flacons de vin, des bols de punch, des pyramides de gâteaux, de sandwiches, de fruits. A droite et à gauclie, on avait installé quelques petites tables, comme chez le pâtissier de la rue Cambon. Ce bulTet avait été organisé et approvisionuô par madame de Keradieu, mesdemoiselles Villars et May. Toutes trois vendaient et servaient, comme si elles n'avaient jamais fait que cela.

Vers quatre heures, le marquis d'Anguilhon et le vicomte de Nozay arrivèrent. En voyant paraître le Van Dyck, — c'est ainsi que Claia avait surnommé Jacques — Annie éprouva de la joie.

La baronne tendit aussitôt à chacun des jeunes gens un bouquet de bluets, semblable à celui qu'elle portait.

— Mettez- vous cela, dit-elle, vous êtes des nôtres ; je vous engage comme aides. Nous allons avoir un monde fou; nous n'y suffirons pas.

— C'est ce qui s'appelle prendre les gens en traître, dit Jacques, en passant les fleurs à sa boutonnière.

— Je vous conseille de vous plaindre!

— Je ne me plains pas ; je m'estime, au contraire, très lieureux de pouvoir vous être agréable. Seulement, je crains d'être terriblement maladroit. En tous les cas, voici pour la casse, fit le marquis en iRcîttant un louis dans l'élégante corbeille destinée à la recette.

— Une bonne idée I fit Guy imitant l'exemple de son ami. Vous connaissez ma maladresse, ajoutat-il. Ne me donnez rien de fragile, ou de précieux à manier... à vos risques et périls!

NOBLESSE AMÉRIGAIxXE 113

— Nous sommes chargés de retenir une table pour madame de Biauzac, dit le marquis.

— Oui, elle doit venir five o'clocker ici, ajouta Guy.

— Five o'clocker ! répéta la baronne en riant ; oh ! monsieur de Nozay !

— Puisqu'on préfère cet aSreux five o'clock à notre joli mot goûter, il faudra bien lui faire un verbe, afin de pouvoir dire : Je five o'clocke, tu five o'clockes, etc. Je ne sais pas pourquoi nous nous laissons ainsi américaniser.

— Vous pourriez faire pire, répliqua vertement Clara.

— Vous croyez ? demanda Guy, d'un air narquois.

— Ohl pas de discussion maintenant! interrompit la baronne. Allons, messieurs, à l'ouvrage ; et tâchez de ne pas faire trop de maladresses.

— On tâcherai

Sur ce mot, prononcé en chœur, les deux jeunes gens se mirent au buffet, et commencèrent à passer les tasses, les gâteaux.

C'était la duchesse qui avait suggéré à madame Je Keradieu l'idée de s'adjoindre le marquis, sous prétexte de le préserver de l'indiscrétion des vendeuses.

Le duc de Randan, voyant une belle occasion de faire sa cour, solhcita, et obtint la permission d'aider au buffet, avec Jacques et Guy. Il se mit aussitôt à servir ostensiblement mademoiselle Villars, et se montra très empressé auprès d'elle. Le marquis en éprouva de l'irritation. Il avait jeté son dévolu sur la jeune fille, et il trouvait mau-

vais qu'un autre s'occupât d'elle. Il n'essaya poirt, cependant, de faire assaut d'amabilité avec le du". Il causa avec madame de Keradieu, avec les aclieteuses de sa connaissance, et n'adressa que rarement la parole à mademoiselle Villars.

Annie, toujours attirée par cette ressemblance avec le portrait de Versailles, ne pouvait s'empêcher de regarder Jacques, Chaque fois qu'il lui parlait, ou qu'elle rencontrait ses yeux brun doré, elle ressentait une petite commotion intérieure.

Entre quatre et cinq, le buffet fut littéralement assiégé. Toutes les habituées du vrai Colombin : américaines, juives, rastaquouères arrivèrent les unes après les autres. Elles apprirent vite le nom des jeunes gens qui aidaient la baronne. Le plaisir d'être servies par un duc, un marquis et un vicomte, sembla doubler leur appétit. Elles consommèrent une quantité effroyable de gâteaux, et la recette grossit en conséquence.

Selon sa promesse, Christiane vint à la vente. Elle acheta, d'abord, à diverses boutiques, causa avec ses amies, puis lorsque le nombre des goûteurs eut diminué, elle s'approcha à son tour.

— Eh bien! mesdames, avez-vous fait de bonnes affaires? demanda-t-elle.

— Des affaires d'or, répondit la baronne. Nous commençons à être à bout de nos provisions et de nos forces.

— Je vais vous offrir le thé, pour vous remettre. M. de Keradieu vous trouvera des remplaçantes.

En quelques minutes, la duchesse fut installée devant le samovar et sur son invitation, tout « le

personnel » du buffet prit place autour de sa table. Madame de Keradieu remercia les jeunes gens du concours qu'ils lui avaient prêté.

— Vous en avez eu un de succès I ajouta-t-elle. On ferait vite fortune, avec des aides comme vous!

— Et nous n'avons rien cassé, rien renversé, dit Guy. Nous ne nous en sommes pas trop mal tirés, vu notre manque de pratique, n'est-ce pas mademoiselle May ?

— Non, non! Mais cela se voyait que vous manquiez de~ pratique, répondit la jeune fille en riant au souvenir des g-auclieries et des bévues qui l'avaient amusée.

— Il est de fait, dit le baron de Keradieu, que vous auriez grand besoin de passer une ou deux saisons à New-York, afin de vous former au service des femmes. Voyez-vous, continua-t-il avec un faux sérieux, pour l'éducation masculine, il n'y a que l'Amérique. C'est une école de chevalerie, de chevalerie moderne s'entend. On ne demande pas aux jeunes gens d'aller combattre les Infidèles ou conquérir le Saint-Graal ; mais on en fait d'admirables chevaliers servants. Ils portent les jaquettes, les ombrelles, font mille petites commissions, se ruinent en bonbons et en fleurs. Au bal, par exemple, ils éventent leur danseuse, lui tiennent son verre de Champagne, ou son assiette, pendant qu'elle boit à loisir ou pique élégamment les morceaux avec sa fourchette. Un joli exercice cela et que j'ai vu souvent.

Jacques éleva les sourcils dans une expression de surprise.

— Tu plaisantes I fit-il,

— Non pas 1 II faut le dire, les Américains accomplissent de si grandes œuvres, qu'ils peuvent, sans ridicule, s'abaisser à ces menues besognes.

— A la bonne heure! voilà qui est juste, dit la baronne. Je suis sûre, continua-t-elle malicieusement, que monsieur d'Anguilbon comprendrait mieux que les femmes rendissent aux hommes les petits services dont vous parlez.

— Assurément ! répondit Jacques d'un ton absolu.

Annie serra les lèvres, et Clara darda sur le marquis un regard indigné.

— Que dites-vous de cette manière de voir, mademoiselle Villars? demanda la duchesse.

— Moi, madame? oh! rien. Je suis hors de cause. Une Française seule pourrait y trouver à redire.

— Une Française ! Mais elle trouverait, au contraire, ridicule celui qui se ferait son serviteur. De fait, diminuer le prestige de l'homme, c'est diminuer l'honneur et le plaisir de sa conquête.

— Naturellement, fit Jacques.

— Et puis, il me semble, ajouta le duc de Randan, qu'éventer une femme au bal, lui tenir son assiette et son verre serait proclamer que l'on a des droits sur elle, par conséquent de mauvais goût.

— Des droits! oh! mes pauvres amis, comme vous êtes arriérés! Aux Etats-Unis, sachez-le, l'homme n'a pas de droits, dit le baron, avec un regard malicieux dirige vers mademoiselle Ma}'. Pas de droits, entendez- vous*? Il ne demande rien,

il n'attend rien. Tout recevoir, tout exiger, ne rien donner; voilà le principe des Américaines. Oh! elles sont très fortes I

— Alors, ce ne sont pas de vraies femmes, déclara le marquis d'Anguilhon.

— Non; elles sont encore des enfants, des enfants prodiges, je l'admets. Il y a de l'enfantillage dans leur manière de comprendre la vie, de traiter l'homme, de fleureter. La Bostonienne est une enfant intellectuelle; la Philadelphienne, une enfant sage, raisonnable; la New-Yorkaise, une enfant terrible, brillante, délicieuse. Mais, lorsqu'elles sont mariées à des Européens, les Américaines deviennent des femmes — de vraies femmes comme tu dis, Jacques.

— Gela ne m'étonne pas, on prétend que le malheur mûrit, répliqua mademoiselle May.

Tout le monde se mit à rire.

— Que vous disais-je? fit le baron; la Ncw- Yorkaise, une enfant terrible...

— Brillante, délicieuse, acheva le vicomte de Nozay.

— Ghristiane, vous avez eu une bien bonne idée de nous inviter à goûter — monsieur de Nozay tient à ce mot — dit madame de Kcradieu. Il y a longtemps qu'une tasse de thé no m'avait fait autant de plaisir.

— Parce que vous l'avez gagnée, probablement, répondit Ghristiane.

— Peut-être.

— Oh! le thé possède une grande vertu, fit Jacques. Il agit agréablement sur le cerveau, dissipe la ma'ivaise humeur, dispose à la causerie. Je

il8 NOBLESSE AMÉRICAINE

l'aime, pour lui-même, et un peu aussi parce qu'il me procure le plaisir, assez rare pour nous autres pauvres occidentaux, d'être servis par des femmes. Le thé, préparé par des mains fines, gracieuses, intelligentes, est un breuvage exquis.

— Je ne vois pas trop, dit le duc de Randan, ce que l'intelligence peut y ajouter.

— Tout, mon cher, tout, répondit sérieusement le marquis. Une femme bête, égoïste, frivole, ne sait pas doser votre thé. Elle s'inquiète peu s'il est trop fort ou trop faible, et invariablement, elle vous le donne comme vous ne l'aimez pas. La femme qui a vraiment, comme l'on dit, de l'intelligence jusqu'au bout des doigts, devine vos goûts, et ce qu'elle vous sert est toujours parfait, dit Jacques, avec un regard qui adressait ce compliment à la duchesse. Quanta moi, je n'épouserais pas une jeune fille qui me manquerait ma tasse de thé. Je craindrais qu'elle me dosât mal toutes choses, et que l'intuition, ce sixième sens si nécessaire à la femme, ne lui fît défaut.

— Alors, réjouissons-nous, dit Guy en riant ; la future marquise d'Anguilhon nous donnera du thé excellent,

— Vous pouvez y compter.

— En attendant, mesdemoiselles, fit la baronne allons fermer boutique.

Les jeunes filles se levèrent aussitôt, remercièrent et saluèrent la duchesse, qui resta à causer avec le vieux prince de Nolles.

Pendant que madame de Keradieu donnait des ordres pour l'emballage de l'argenterie, le marquis d'Anguilhon s'approcha d'Annie,

— Vous avez été bien bonne et bien aimable, mademoiselle, de vous intéresser à cette œuvre des enfants abandonnés, dit-il, fixant en plein sur elle, et pour la première fois, son regard fin et enjôleur — le regard du portrait.

La jeune fille rougit légèrement. Personne ne l'avait jamais ainsi impressionnée. Elle se serait volontiers battue.

— Ohl mais je n'ai point songé aux enfants abandonnés, se hâta-t-elle de répondre. Je n'ai pensé qu'à mon plaisir. C'est si amusant, une vente de charité I

— Voilà une bien rare franchise, fit le marquis, réellement charmé de cette sincérité.

— Mademoiselle Villars est d'une franchise redoutable, dit le vicomte de Nozay. Je n'ai jamais entendu tant de vérités que depuis que j'ai eu l'honneur de faire sa connaissance.

— Des vérités agréables, j'espère pour toi.

— Hem! HemI il faut te dire que nous avons formé une société d'évolution mutuelle.

— Une société de quoi? demanda Jacques.

— D'évolution mutuelle, répéta Guy avec un sérieux comique. Evoluer, c'est progresser. Mademoiselle Villars prétend que les Européens n'ont pas encore évolué. Nous sommes sentimentaux, idéalistes, excessifs, parce que nous n'avons pas évolué. Chez nous, les enfants sont soumis aux parents, les femmes ne peuvent ni acheter, ni vendre, ni donner leurs signatures sans l'autorisation maritale, parce que nous n'avons pas évolué. Et ainsi de suite. Partant de ce principe, mademoiselle Villars s'efforce de combattre mes vieux pré-

jugés, de me faire renier mes dieux. Ue mon côté, comme je suis convaincu qu'il y aurait progrès pour elle à les adopter, je tâche de produire l'évolution inverse. Tu vois la difficulté.

— Même l'impossibilité. Du reste, à quoi bon? Les préjugés et les dieux de l'Europe seraient probablement ridicules et encombrants aux Etats- Unis.

— Oui, mais j'espère bien que mademoiselle Villars ne retournera pas en Amérique, dit Guy, qui désirait sincèrement le succès d'Albert de Randan.

— Oh! monsieur de Nozay I s'écria Annie, avec un accent de protestation.

— Il n'y a pas de monsieur de Nozay qui tienne. J'ai mon couvert chez la duchesse et chez madame de Keradieu, je compte que vous me donnerez un fauteuil à bascule, au coin de votre cheminée. Avec cela, je serai le plus heureux des vieux garçons; car j'ai fait vœu de célibat, autant que chevalier de Malte.

— Eh bien! je vous offre une berceuse à New- York, la meilleure, la plus douce que l'on pourra fabriquer, avec un joli coussin.

— Le tout à sept jours de Paris, via Havre. Non ; il me la faut ici, au faubourg Saint-Germain môme.

— Vous en demandez trop, dit la jeune fille de son ton le plus sec.

— En effet, si l'Américain est tel qu'Henri l'a dépeint tout à riicurc, tu ne peux guère espérer que mademoiselle Villars vienae à préférer ua Français.

— Au contraire, car la femme aime un homme, non pas pour ses qualités, quoi qu'elle en dise, mais pour ses défauts.

— Oh! fit Annie.

— Mademoiselle May a Tair de croire qu'une Américaine qui épouse un Européen est infaillihiement vouée au malheur. Est-ce que vous seriez de cet avis? demanda hardiment Jacques.

— Non, non, répondit en riant mademoiselle Villars. Mais je pense qu'il est impossible d'clre complètement heureuse loin de son pays et de ses amis. Un mari ne peut pas tenir lieu de tout, ajouta-t-elle naïvement.

Le marquis regarda la jeune fille, avec une expression mêlée de surprise et de dédain, qui parut la trpubler un peu, puis, très froidement :

— Je croyais, j'avais entendu dire, qu'aux femmes l'amour tient lieu de tout.

— Aux femmes qui n'ont pas encore évolué, oui, fit Guy. Cependant, madame de Keradieu, qui a quitté ses amis et son pays, se trouve parfaitement heureuse. Je lui ai souvent entendu dire qu'elle ne pourrait plus vivre en Amérique.

— Eh bien! je ne voudrais pas arriver à jamais sentir ainsi, répondit la jeune fille, d'un ton si ferme, d'un air si décidé, que le marquis éprouva un découragement subit.

— Tout cela ne m'empêchera pas de compter sur rnu berceuse, fit le vicomte.

— Et moi, mademoiselle, dit Jacques, je souliaite simplement que vous emportiez un bon souvenir de Pans.

— Un bon souvenir, c'est certain, dit vivement

Annie. Tout le monde est si aimable, si bienveillant! En vérité, je n'aurais jamais cru m'amuser autant.

Gomme mademoiselle Villars achevait ces mots, madame de Keradieu s'approcha.

— Messieurs, dit-elle, n'oubliez pas que voas dînez avec nous, demain, à huit heures.

— On n'oublie pas les choses agréables, répondit le marquis.

— Langue dorée.

— Vous devez ajouter : cœur sincère; car langue dorée seule ferait croire que je suis un flatteur et, vraiment, vos dîners du samedi sont une des choses dont je sens le plus la privation quand je suis hors de Paris.

— Merci, dit la baronne, et elle tendit sa main à Jacques, qui la baisa avec la courtoisie d'un vrai grand seigneur.

Après avoir pris congé des trois Américaines, le marquis d'Anguilhon alla rejoindre la duchesse.

— Eh bien ! cela marche-t-il comme vous voulez? lui demanda-t-elle.

— Je ne sais trop, la jeune personne me palaît avoir un caractère bien décidé.

— Vous avez brisé la glace ?

— Oui ; ce qui a fait que j'ai reçu un seau d'eau sur la tète.

Et Jacques raconta fidèlement sa conversation avec la jeune fille.

— Il n'y a rien là de bien décourageant. Pendant que vous causiez, j'observais Mlle Villars, et je suis sûre, que pour une raison ou pour une autre, vous l'intéressez ; fiez-vous à mes impi'essions.

— Ah! je ne demande pas mieux que de croire et d'espérer.

— J'ai décidé de donner le bal rose dont je vous avais parlé, continua Ghristiane; je lancerai les invitations la semaine prochai ae. Vous conduirez le cotillon avec mademoiselle de Busset, une jeune fille idéale. Gela vous posera bien aux yeux de mademoiselle Villars.

— Mais, c'est que je suis tout à fait rouillé. Il y a plus de six ans que je n'ai pas rempli cet office.

— Vous vous en tirerez à merveille.

— On va croire que j'ai fait sauter la banque à Monte-Carlo !

— N'importe. Seulement, faites en sorte que l'on ne se doute pas de vos intentions. Laissez le champ libre au duc de Randan ; il n'est pas dangereux. Si l'on venait à soupçonner que vous convoitez l'héritière, on ne manquerait pas de parler devant elle de vos peccadilles. Gela suffirait à effaroucher sa sympathie naissante. Plus tard, quand cette sympathie sera devenue un bel et bon amour, on pourra dire et faire ce que l'on voudra; elle n'écoutera que son cœur.

Jacques respira fortement.

— Ahl vous m'avez remonté, dit-il. Tout à l'heure, je l'avoue, mon rêve m'avait semblé irréalisable.

— Allons, pas de ces défaillances, fit la duchesse d'un ton énergique, souvenez-vous que « cœur faible n'a jamais gagné belle dame. »

Ce soir-là, pour la première fois, peut-être, le sommeil n'eut pas facilement raison d'Annie. Aussitôt sa lumière éteinte, le tableau de la vente, la figure du marquis d'Anguilhon, puis, ses paroles, certaines expressions de sa physionomie, ses g-estes mêmes se reproduisirent dans son cerveau et le remirent en activité. « Qu'entend-il donc par une vraie femme? se demanda-t-elle. Une esclave, une créature absurdement dévouée, sani doute. » Elle se rappela sa désapprobation de la manière d'être des Américains envers les femmes. Alors, elle songea à Frank Barnett. Avait-il été assoz dévoué, assez empressé à la servir ! Malgré ses six pieds, sa grande fortune, il les avait bien portés, ses jaquettes et ses parasols! Et il avait, plus d'une fois, manié l'éventail pour elle. Brave garçon I... Elle ne le voyait pas, par exemple, baisant la main d'une femme; elle convint qu'il serait ridicule tandis que le marquis semblait fait pour cela. Et c'était joli cet usage, très flatteur. Antoinette de Keradieu avait l'air d'y être tout à fait habituée... Cependant, sentirsurson épiderme les lèvres d'unhomme, ce devait être horrible... La jeune ûlle se souvint encore de ce que le marquis avait dit à propos du thé. Elle se ITomit bien de ne jamais le lui servir. Fallait-il avoir de l'imagination, pour trouver tant de choses dans une action si banale! Et comme saphysiono-

mie était subitement deven'ic froide et dédaigneuse, quand elle avait dit: « Un mari ne peut pas tenir lieu de tout » I Elle avait tort de parler comme cela, ouvertement, devant les étrangers. Le marquis avait, pe^ut-être, pris une très mauvaise opinion des Américaines. Il ne l'avait probablement pas trouvée assez bien pour un Français, car au lieu d'appuyer le désir de M. de Nozay, il avait eu l'air de lui souhaiter bon voyage ! La pensée qu'elle dînerait avec lui, le lendemain, chez madame de Kéradieu, lui causa une joie, mêlée d'appréhension. Elle se dit qu'elle ne se sentirait jamais tout à fait à l'aise avec lui. Il avait l'air si hautain t Et comme il ressemblait au seigneur de Blonay!.. Alors, à travers les brumes du sommeil, envahissant peu à peu son cerveau, Annie revit nettement le portrait de Versaillc?... Puis, les figures de l'ancêlre et du descendant se confondirent, et elle s'endormit.

Depuis la vente de charité, Annie et M. d'Anguilhon s'étaient rencontrés chaque jour, leurs relations n'avaient, en apparence, fait aucun progrès vers l'intimité. Après sa présentation à madame Villars, Jacques s'était contenté de laisser une carte à l'hôtel de Gastiglione. Dans le monde, il se montrait froidement correct et poli avec la jeune Américaine et ne lui témoignait aucun em-

pressement. Malgré cela, à cause de cela peut-être, il excitait sa curiosité féminine. Lorsqu'elle le voyait causer avec quelqu'un, il lui venait toujours le désir de savoir ce qu'il disait et chacune de ses paroles avait en elle un étrange retentissement. Elle s'intéressait à ses faits et gestes, il attirait irrésistiblement son regard et son attention. Un soir qu'elle se trouvait en même temps que lui dans l'antichambre de la duchesse de Blanzac, elle avait remarqué sa manière de recevoir son pardessus des mains du valet de pied et cette manière ne lui avait pas semblé celle de tout le monde. A son insu, elle était charmée par cet aftinement extrême, ces façons de grand seigneur qui donnaient au jeune homme l'apparence d'un être supérieur et relevaient ses actions les plus banales.

Elle avait su tirer de madame de Keradieu toute l'histoire du marquis et de sa famille. Elle regrettait de tout son cœur qu'il ne fût pas riche. Cela la chiffonnait devoir le descendant de ce beau Joyeuse d'Anguilhon en fraise et en pourpoint aller à pied ou en fiacre. Il aurait dû avoir des millions de dollars, des chevaux de race et les plus beaux équipages de Paris.

Le bal rose de la duchesse devait avoir lieu le 6 mai. Mademoiselle Villars s'en promettait un plaisir extraordinaire. La pensée qu'elle danserait avec le Van Dyck avivait sans qu'elle s'en doutât, sa joie et sa coquetterie. Le grand soir arrivé, elle partit pour le bal avec une émotion qu'elle trouvait bêle, ridicule, mais qu'elle ne pouvait dominer.

Les deux Américaines avaient des toilettes exquises de roses différents également doux, qui s'har-

monisaient bien avec le beau coloris de leurs visages, et le blond doré de leurs chevelures.

La duchesse, vraiment charmée par la vue des jeunes filles, les complimenta chaleureusement, et Annie reprit aussitôt son assurance.

Lorsque Jacques, très élégant dans son frac bien coupé, orné d'une rose, vint lui demander la valse qu'elle lui avait promise, elle lui donna sa main sans défiance. Alors une chose curieuse se produisit . Sous l'impulsion de son désir de conquête, le marquis enlaça un peu trop étroitement la jeune fille, et l'emporta, comme une proie, à travers la salle. Annie se raidit aussitôt, se cabra. Jacques, sentant sa résistance, resserra son étreinte, tendit sa volonté. Peu à peu, la taille de mademoiselle Villars s'assouplit, ses pieds suivirent docilement, et la valse s'acheva dans une harmonie parfaite, enivrante, délicieuse. Lorsque le marquis ramena la jeune fille près de sa mère, sesjoues étaient aussi roses que sa robe. Les yeux de Jacques brillaient de triomphe. Il avait trop l'expérience des femmes pour ne pas savoir qu'il venait de remporter une victoire. La jeune Américaine n'avait pas vibré à son contact, mais elleluiavait inconsciemment obéi. C'était beaucoup.

Annie ne se rendit pas compte de ce qui s'était passé ; elle sentit pourtant que cette valse les avait rapprochés, avait créé entre eux une sorte d'entente. En la remerciant, le marquis l'avait regardée d'une façon particulière, très douce, qui lui avait causé de la joie. Et elle avait vu dans les glaces, leurs deux silhouettes étroitement unies, leurscorps fondus par le mouvement de la danse. Cette image

s'était photographiée dans son cerveau et devait y produire l'effet voulu.

Le lendemain du bnl rose de la duchesse de Blanzac, le salon de madame de Villars, bien éclairé par la flamme du foyer et la lumière de plusieurs lampes, présentait un joli tableau. Jetés ici et là, on voyait des morceaux de broderie ancienne ; sur la cheminée, sur les consoles, des bibelots précieux, des aquarelles non encadrées — les trouvailles des dernières semaines — un peu partout, des gerbes de fleurs printanières puis, accrochés aux patères, aux paravents, des trophées de cotillon.

Les trois Américaines, dont les teints éclatants, les beaux cheveux, les robes claires semblaient mettre encore plus de lumière dans la pièce, écrivaient diligemment ; madame Villars à sa table, Annie et Clara devant le feu, leurs buvards sur les genoux. Elles ne s'arrêtaient que pour se demander quelque renseignement, ou contrôler quelque fait, et au courant de leurs plumes inépuisables, les lignes s'ajoutaient aux lignes, et chacune avait déjà autour de soi un éparpillement de feuilles remplies. Vers neuf heures, le groom do l'hôtel introduisit madame de Keradieu.

— Antoinette!

Avec cette exclamation, les jeunes filles se levèrent, mirent prestement de côté Jeur attirail de

correspondance, et tendirent la main à la visiteuse.

— Oh I j'interromps votre courrier, fit la baronne ; je suis fâchée.

— N'importe! nous avons le temps de l'achever, répondit madame Villars. Oii est M. de Keradieu?

— Il va venir tout à l'heure; il est allé au club pour rencontrer Jacques d'Anguilhon. Il l'avait prié d'examiner ces chevaux qu'Annie a vus. Il tient à avoir son avis, car il est un des meilleurs connaisseurs qu'il y ait à Paris.

— C'était bien inutile, dit aussitôt la jeune fille. Je suis décidée pour l'alezan; il est incontestablement le plus beau; c'est une bête superbe I

— Oui, mais Henri s'en défie et il tient à mettre sa responsabilité à couvert.

— Il a raison, répondit madame Villars. Annie est horriblement imprudente. Il suffit qu'on lui signale un cheval comme dangereux pour qu'elle en ait envie.' Elle est bien la vraie fille de son père !

— Oh! vous, maman, vous ne voudriez pas me voir monter un cheval au-dessous de vingt ansl fit Annie en riant.

— Eh bien! que dites-vous du bal d'hier? demanda la baronne.

— Il était splendide, parfait, dans l'ensemble et dans les détails, répondit mademoiselle Villars avec une noie d'enthousiasme.

— Parfait, c'est le mot, continua madame de Keradieu, un rêve de coloriste. Ce tourbillon rose, où tous les tons se fondiiient et qui, par moments^ enveloppait les habits noirs, était du plus joli effet. Non, je ne me souviens pas d'avoir vu de bal aussi fai, aussi brillan* Pas une danseuse n'avait l'air

d'avoir trente ans. Ah 1 les hommes ne se sont pas fait tirer l'oreille pour danser hier!

— La duchesse reçoit admirablement, dit madame Yillars, et elle était bien belle.

— N'est-ce pas? fit Antoinette avec une expression de plaisir. Et quel ravissant cotillon nous avons eul

— Les petites charrettes de roses étaient une trouvaille, dit Clara.

— Et ceci?

Annie se leva, attrapa un grand chapeau de paille, accroché à un paravent, le posa sur sa tête, et se tournant vers la baronne.

— Regardez comme il me va! Je le porterai aux bains de mer, une paille de quatre sous, et du « chic » pour cent irancs ! on dirait qu'il sort de chez Virot.

— Mais il en sort vraiment.

— Ahl je l'avais deviné I s'écria mademoiselle Villars triomphante.

— C'est égal, en Amérique, nous faisons les choses plus grandement, dit Clara.

— Trop grandement. En France, on taxerait de mauvais goût des gens qui offriraient à leurs invités des objets de prix au lieu de simples souvenirs.

— Mauvais goût! mauvais goût, répéta la jeune fille avec humeur. Je ne vois pas pourquoi nous nous conformerions au code de comme il faut de l'Europe. Nous sommes assez grands pour en faire un à notre usage. Nous n'avons pas de châteaux à entretenir. Nos fortunes, libres de charges, s'accroissent par le travail. Nous pouvons, si cela nous plaît, donner des fêtes trop belles, nous couvrir

de bijoux, faire de riches cadeaux à nos hôtes.

— Mais, ma chère enfant, le beau et le goût ont des règles reconnues ; la première de ces règles est la simplicité; il vaut mieux s'en rapprocher que s'en éloigner.

— Eh bien, je suis très satisfaite de nous, fit plaisamment Clara. Je préfère la profusion à la mesquinerie, la jeunesse à la vieillesse. Tenez, il y a cinq ans, lors de notre dernier voyage en Europe, mon père a eu la fantaisie d'aller en Devonshire voir l'endroit d'où nous sommes originaires. Nous avons retrouvé la maison familiale; une maison grise, délabrée, avec pour fond un bouquet d'arbres séculaires où nichaient des corneilles. Gela nous a paru l'abomination de la désolation. Nous avons visité les tombes de la famille. Il y en avait dans l'église et dans le cimetière attenant. Pendant que mon père déchiffrait quelques noms, j'ai revu notre maison de Washington Square, ce beau cimetière de New-York où les morts ont l'air si riche, si confortable et je me suis écriée tout haut : « Dieu merci, il s'est trouve un May assez intelligent pour passer en Amérique. »

— Oh! Clara, vous êtes impossible I fit la baronne.

■ — Et j'ai été acheter des fleurs, continua la jeune fille et j'en ai mis sur toutes ces pauvres tombes effritées par l'humidité.

— C'est une gentille et poétique pensée que vous avez eue là.

— Poétique... je n'en sais rien. Mais il m'a semblé que c'était mon devoir d'offrir quelques fleurs à ces morts dont je portais le nom. Sincèrement je

ne suis jamais venue en Europe sans me féliciter d'être née Américaine. Et ce que je plains les jeunes filles françaises! Toujours surveillées, tenues en laisse comme des levrettes. Gela me rendrait abso lumeat mauvaise. Du reste je ne les crois pas des anges. Elles sont timides et nerveuses plutôt que modestes. Elles rougissent quand un homme les approche, ne répondent que par monosyllabes, mais leurs yeux en disent long I Non, je n'ai jamais vu à une Américaine des regards semblables. Elles n'ont pas un geste, pas un mouvement qui soit naturel, on dirait qu'elles jouent dans une comédie de société. Si elles avaient autant de liberté que nous. Dieu sait ce qu'elles feraient.

— Des sottises probablement, répondit la baronne, d'irréparables sottises. Pour que la liberté ne soit pas dangereuse, il faut y être habituée; notre système d'éducation est bon pour l'Amérique, mais ici il aurait des effets déplorables. Si j'avais une fille, je rélèverais à la française.

— Oh! Antoinette! se récria mademoiselle Villars.

— Oui, et très strictement encore, les mœurs du pays l'exigent.

— Jolies mœurs ! fit Clara.

^ Eh bien, soyons franches. Si, chez nous, les jeunes filles peuvent être émancipées sans trop de danger, à qui le mérite? Aux hommes qui les respectent davantage qu'elles ne se respectent ellesmêmes. Est-ce vrai, madame Villars?

■— Parfaitement vrai; et malgré cela, la grande liberté qu'on leur laisse commence à avoir des conséquences fâcheuses. Il y a, en Amérique, un relâ-

chement effrayant dans les principes et dans les mœurs.

— Autrefois, continua la baronne, je pensais comme Clara; le système d'éducation féminine en Europe me semblait barbare. Je trouve maintenant qu'il a biendes avantages. D'abord, il prolonge cbcz la jeune ûllele temps de l'innocence, des rêveries et des illusions; puis, il lui conserve une fraîcheur physique et morale, qui est un grand charme, un cîiarme que les hommes apprécient beaucoup.

— Vous n'approuvez cependant pas, j'espère, dit Annie, la manière dont les mariages se font en France?

— Si bien, car cette manière est imposée par le système même d'éducation, et elle a son bon côté. Il se trouve rarement des parents qui forcent leur fille à épouser quelqu'un qui lui déplaît. Avant de lui présenter un jeune homme, ils prennent des renseignements minutieux sur sa famille, son passé, sa santé et son caractère. Elle a ainsi des garanties de bonheur, et elle ne risque pas de mal placer son affection.

— Je ne vois là qu'un avantage, dit Clara ; si le mariage tourne mal, on a la consolation de pouvoir s'en prendre à ses père et mère, tandis que nous n'avons qu'à nous mordre les doigts... et c'est vexant.

— Ah! je n'avais pas songé à cela, dit la baronne, 1res amusée.

— Mais, on ne peut pas aimer un mari choisi par ses parents, fit Annie.

— Pourqaoi pas, s'il est bien? Vous ne savez pas

comme le cœur d'une jeune fille, élevée derrière les murs d'un couvent, ou dans un milieu austère, flambe vite ! Henri prétend que l'amour né du mariage est le plus fort, le plus durable, et je le crois.

— Cependant, les bons ménages ne sont pas nombreux en France, dit Clara.

— C'est une erreur, ma chère enfant. Il ne faut pas juger la société d'après les romans et le théâtre, qui ne donnent, je ne sais pourquoi, que des scènes de la vie déshonnéte. A Paris, où les tentations fourmillent, la fidélité conjugale est assez rare, j'en conviens; mais Paris n'est pas la nation. En province on est très sérieux, très austère; les familles sont étroitement unies. Vous pouvez m'en croire, nulle part on ne rencontre autant de beaux caractères et de grandes vertus qu'en France.

— Mademoiselle de Busse t, cette jeune fille qui a conduit le cotillon avec M. d'Anguilhon, est-elle riche? demanda tout à coup Annie.

— Oui, elle a même une assez grosse dot.

— Eh bien! voilà la femme qui conviendrait à votre ami.

— Gomment, comment, s'écria la baronne, c'est vous, Annie, qui suggérez un mariage d'argent?

— Oh I ce n'est pas que j'approuve cette manière de s'enrichir. Cependant, je comprends mieux maintenant qu'un gentilhomme qui a un titre, un grand nom, et pas de fortune,, soit obligé de chercher une dot.

— Il pourrait travailler, dit Clara.

— Mais, si tout le monde produisait et gagnait de l'argent, il y aurait bientôt encombrement.

— En Amérique, tout le monde produit et gagne, persista mademoiselle May.

— Cela n'a pas d'inconvénient, parce que notre pays est immense, et qu'il est encore en formation, Cependant, nous sommes déjà trop riches. Henii soutient une chose, qui a l'air d'un paradoxe et que l'on reconnaît vraie après réflexion : Il dit que toute créature vivante travaille forcément, puisqu'elle agit, dépense et absorbe. Il y a des êtres de luxe, comme il y a des chevaux de luxe, mais ils ne sont pas plus oisifs pour cela. Et, tenez, est-ce que la duchesse n'a pas travaillé quinze jours à préparer sa fête, une fête qui a mis en activité des cerveaux, des bras, des jambes, et fait dépenser une centaine de mille francs? Le marquis d'Anguilhon ne saurait pas peindre des tableaux mais il saurait en acheter. Je regrette sincèrement qu'il n'ait pas des millions, il en ferait le meilleur usage, et ce n'est déjà pas si facile d'être un bon riche. La dot de mademoiselle de Busset ne lui suffirait pas. Je crains bien qu'il ne soit le dernier de sa race, car il ne se mariera que s'il peut tenir son rang, rentrer en possession du château de Blonay et de l'hôtel de la rue de Yarenne.

— C'est étonnant qu'il n'ait pas essayé de capter quelque pauvre Américaine, fit Mademoiselle May.

— Eh bien ! il n'a tenu qu'à lui d'en épouser une et immensément riche.

— Par. exemple !

— Oui, il y a deux ans, la marquise Taller s'était mise en tête de lui faire épouser une héritière, tout semblait marcher à souhait lorsque M. d'Anguilhon déclara qu'il ne voulait plus se ma-

rier. D'après co que j'ai compris, la jeune personne devait être une parvenue, une de ces Américaines qui s'attachent des buissons do fleurs au corsage, qui portent des bagues trop belles. Bref Jacques court encore et madame Taller ne lui a pas pardonné. Du reste avec une mère comme la sienne, il ne pourrait épouser une femme d'une éducation inférieure. A notre prochain voyage en Amérique, nous l'emmènerons. Je ne serais pas fâchée qu'ilprîtune idéejuste de notre pays. Nous l'aimons beaucoup. Comment le trouvez-vous?

— Très bien, répondit promptement Annie.

— Il a un nez parfait, ajouta mademoiselle May.

— Oh! Clara! se récria la baronne.

— Que voulez-vous? J'ai un faible pour les nez bien dessinés. C'est celui de Georges qui m'a décidée. Je suis sûre que je le regarderai toute ma vie avec plaisir.

— Les Français me plaisent davantage que je ne l'aurais cru possible, reprit mademoiselle Villars. Je les trouve amusants, intéressants même. Quelques-uns — pas tous — ont de très johes manières avec les femmes.

— Ce serait drôle si Annie venait à épouser un Français, fit madame Keradieu.

— Quanta cela, jamais! répliqua la jeune fillô avec vivacité.

— Dieu soit loué! s'écria Clara, elle a encore une lueur de bon sens.

— Eh bien, c'est gentil pour moi, qui me suis mariée en France !

— Oh! le baron est votre excuse. Convenez qu'il n'y a pas beaucoup de maris comme lui à Paris.

— Ni même ailleurs.

A ce moment, on frappa à la porte et, à la surprise de tout le monde, M. de Keradieu parut, accompagné de Jacques.

Annie ne put se défendre d'une petite émotion.

Le marquis s'excusa de l'heure de sa visite.

— Oui, je l'ai amené de vive force, dit le baron. J'ai pensé que nous ne serions pas trop de deux pour persuader mademoiselle Villars de renoncer à l'alezan sur lequel elle a jeté son dévolu.

— Y renoncer? Jamais de la vie! Je l'ai essayé hier, au manège. Nous nous entendons déjà à merveille. Je sens que je pourrais le tenir en mains.

— Oui, mais d'Anguilhon a eu la même impression que moi, il le croit capable de jouer un mauvais tour à qui le montera.

— Je vous en prie, Annie, fit madame Villars, ne soyez pas obstinée.

— Ohl maman, vous n'entendez rien aux chevaux, dit la jeune fille avec une certaine irritation; vous connaissez tout juste la tête de la queue, je crois.

Tout le monde se mit à rire. Le marquis seul demeura sérieux, et Annie eut l'intuition que sa vivacité l'avait choqué.

— C'est vrai, continua-t-elle, d'un ton adouci; il [aut aimer l'équitation pour comprendre le plaisir de monter un animal de race, bien vivant, et un peu difficile.

— Non, répondit madame Villars, je ne comprends pas ce plaisir-là, mais je comprends très bien le chagrin de vous voir estropiée et défigurée.

— Rassurez-vous, madame, dit Jacques; nous ne permettrons pas à mademoiselle votre fille d'acheter un cheval dangereux.

— Mais, enfin, quel vice lui avez-vous découvert à cet alezan?

— Aucun, si ce n'est une excessive nervosité. Entre les genoux d'un cavalier, il ne serait pas à craindre, mais je ne voudrais pas voir une femme sur son dos.

— Il est si beau ! fit Annie, avec des larmes de dépit et de regret dans les yeux.

— Oui, j'en conviens; mais le bai est superbe. Il vous donnera suffisamment à faire, et il est mieux équilibré. C'est une monture de reine.

Mademoiselle Villars eut encore dans la bouchf im petit mouvement de révolte ; elle essaya de braver le regard du marquis fixé sur elle; ses doigts roulèrent nerveusement le bout de sa ceinture.

— Vous êtes deux contre moi, fit-elle en haussant les épaules, il faut bien que je cède. Va pour le bai I

— A la bonne heure ! voilà une jeune fille raisonnable! dit M. de Keradieu. Il est assez rare qu'une Américaine se soumette d'aussi bonne grâce.

Sont-elles donc tellement indépendantes de caractère ? demanda Jacques.

— Indépendantes? Ah! je crois bien! D'abord, aux Etats-Unis, on a pour principe de s'abstenir de donaer des conseils, à qui que ce soit, même à ses parents les plus proches. Chez nous, cela s'appelle égoïsme; là-bas : respect de la liberté individuelle. Ainsi un Américain de ma connaissance, ayant lu, dans nos omnibus l'avis du préfet, qui

enjoint aux voyageurs de ne pas quitter la voiture, avant de s'être assurés qu'ils peuvent le faire sans danger, m'en exprima son étonnement. Cet avis lui semblait ridicule, impertinent même; il le considérait comme une atteinte à la liberté — à la liberté de se faire écraser. Ceci te donnera une idée de l'esprit du pays.

— Alors, mademoiselle, je vais être obligé de vous demander pardon d'avoir voulu vous empêcher de vous faire casser le cou, fit Jacques avec un fin sourire.

— Et moi, je suppose que, pour me conformer aux usages d'Europe, je dois vous remercier de l'intérêt que vous m'avez témoigné.

— Parfaitement, répondit le marquis.

— Bravo ! s'écria le baron, comme cela vous aurez rempli chacun votre devoir.

— Monsieur de Kéradieu, je suis étonnée que vous ayez eu le courage d'épouser une Américaine, dit mademoiselle Villars, qui sentait le besoin de se venger de sa défaite sur quelqu'un.

— C'est que je suis naturellement brave, mademoiselle, et que je me sentais de force à obtenir de ma femme, quelle qu'elle fût, le respect et la soumission.

— Ah ! pauvres Américaines I si elles savaient ce qui les attend en Europe! fit Clara sur un ton de plaisanterie.

— Elles y viendraient toutes, répondit lestement le baron. Puis, apercevant les buvards et les lettres commencées : — Ah I vous faisiez votre courrier, dit-il. Je sur sûr que vous allez envoyer de Jolies descriptions du bail d'hier. Dans cent ans, iJ

y aura, aux Etats-Unis, des documents bien intéressants sur l'Europe, et des correspondances qui deviendront précieuses.

— Espérons que les nôtres seront de celles-là, dit Annie.

Les deux hommes se levèrent pour prendre ccDgé. Pendant que madame de Keradieu mettait son manteau, mademoiselle Villars dit au baron :

— Alors, je compte sur vous pour traiter l'achat de ce fameux bai.

— Parfaitement ; vous l'aurez après-demain, et nous commencerons nos promenades matinales.

. — Je m'en réjouis! J'ai besoin d'exercice et de grand air.

Au moment de partir, le marquis regarda la jeune fille dans les yeux :

— Sans rancune, n'est-ce pas? dit-il, lui tendant la main pour la première fois.

Annie lui donna la sienne et avec un gai sourire :

— Sans rancune, répéta-t-elle.

Après le départ de leurs visiteurs, madame Villars et les jeunes filles se remirent à leur correspondance ; mais Annie n'avait plus l'esprit à la sienne. La conversation de la soirée, la figure de Van Dyck, traversaient et retraversaient son cerveau et coupaient à chaque instant, le fil de ses descriptions. Non, elle ne voyait pas le descendant du seigneur de Blonay épousant une Américaine vulgaire. Ce serait grand dommage... Ah! il ne devait pas être commode, le marquis! Comme il s'était montré autoritaire! Elle ne lui en voulait pas, car après tout, c'était une preuve d'intérêt qu'il lui avait donnée. Elle sentait qu'ils étaient

----- NOBLESSE AMÉRIGAIXE . l'il

devenus amis. Cette pensée la faisait joyeuse... Amis! N'était-ce pas ce qu'elle avait désiré sans s'en rendre compte, depuis le moment où elle l'avait rencontré sur son chemin?

De son côté, le marquis avait compris que la glace était rompue pour tout de bon entre mademoiselle Villars et lui. Lorsqu'il la revit il lui parla comme s'il était entré délinitivement dans le cercle de son existence et n'en dût plus sortir. Il donna à leurs relations un ton amical, bien fait pour séduire la jeune Américaine et lui dissimuler ses intentions. Malgré la simplicité de ses manières, Jacques imposait à Annie. Elle n'eût jamais osé le taquiner comme elle taquinait le vicomte de Nozay ou le baron de Keradicu. En sa présence, elle se gardait bien d'attaquer la routine et les préjugés de l'Europe, et sans rien perdre de sa fermeté elle se montrait moins cassante. Avec lui elle surveillait tout particulièrement son français. Quand il lui arrivait de faire quelque faute, il la reprenait imperturbablement et elle lui en savait gré. Elle aimait à ce qu'il vînt causer avec elle. Cela flattait sa vanité. Lorsqu'il était à ses côtés elle se sentait comme grandie et élevée. Aucun homme ne lui avait donné ce relief, pas même Albert de Uandan tout duc qu'il était. Bien que le marquis ne lui fit jamais de compliments, elle devinait quand il la

trouvait à son goût et elle en éprouvait une joie qui avivait instantanément l'expression de sa physionomie.

Mademoiselle Villars ne soupçonnait guère la gravité de ces symptômes et, chose curieuse, elle pensait à Frank Barnett beaucoup plus qu'elle n'y avait pensé depuis son départ de New-York. Elle se rappelait les jolies excursions faites avec son yacht et toutes les parties dont elle avait été la reine. Mille souvenirs de sa bonté et de sa erénérosité lui revenaient à la mémoire. Elle écrivit à madame Adair. sa sœur, une lettre de vinsrt pages, sachant qu'il la lirait de la première à la dernière ligne et demanda même la photographie de sa villa de Lenox. Le portrait du jeune homme accrochait souvent son regard, un jour même, il lui arriva de le prendre entre ses mains et après l'avoir examiné attentivement de dire tout haut : <( Quel brave garçon ! » Un secret instinct semblait la pousser vers son ami d'enfance, au moment où sa destinée l'en éloignait pour toujours.

Sans qu'il en parût rien, le marquis vivait dans une sorte de fièvre intérieure, produite par l'espérance et le découragement qui se succédaient en lui. Il se demandait sans cesse : « Ce mariage se fera-t-il? Est-il écrit?» Et l'esprit douloureusement tendu, il essayait de deviner le fiât ; de voir en avant.

Le marquis eut toute facilité pour étudier mademoiselle Villars. Cette jeune fille, nouveau modèle, avec son élégance recherchée, son indépendance de caractère et de manières, sa connaissance de la vie et du monde le déconcerta tout d'abord, l'effraya même un peu. Il s'aperçut vite cependant que

malgré son esprit émancipé, Annie avait une âme vraiment fraîche, une âme d'enfant et sa pureté s'imposa à lui. Sous soti modernisme, il découvrit les qualités particulières aux gens de « vieille roche », et il se dit que, par ces qualités, elle sympathiserait sûrement avec sa mère. Il fut absolument charmé par sa nature aimable. Et elle était si facile à amuser, à intéresser! Il n'y avait pas besoin de chercher des choses extraordinaires pour captiver son attention. Il éprouvait près d'elle une sorte de repos, de bien-être, que ne lui avaient jamais donné les femmes complexes et compliquées qu'il avait connues. Cependant, il comprenait que si la jeune fille était facile à amuser, elle n'était pas facile à conquérir. Elle n'était ni sensuelle, ni romanesque, ni ambitieuse, et ne lui donnait aucune prise. Plus il la connaissait, mieux il se rendait compte combien elle était étrangère et attachée à son pays et aux siens. Quand, avec son assurance habituelle, elle lui parlait de son retour en Amérique, ou lui montrait quelque acquisition destinée à leur maison de New-York, il ne pouvait se défendre d'un léger serrement de cœur ; pendant des journées entières, il voyait tout en noir, et se disait que ce mariage n'était qu'un de ces leurres, comme il en est souvent présenté aux hommes,

Jacques avait eu, plusieurs fois, l'occasion de constater la fermeté de caractère de mademoiselle Villars. Un soir, entre autres, chez la duchesse de Blanzac, elle avait refusé de faire une partie de poker, parce que c'était dimanche. Le duc de Randan ayant avancé que cela devait être indifférent à

Dieu que l'on jouât ou non aux cartes, co jour-là, elle avait répondu :

— C'est bien possible, c'est probable même, mais comme ma religion me le défend, je dois m'abstenir.

On avait eu la cruauté d'insister. Tout le monde s'était mis à la prier, à la solliciter ; des larmes de regret lui étaient venues aux yeux, mais elle avait tenu bon.

Cet attachement au devoir, en augmentant l'estime du marquis pour la jeune Américaine, n'avait pas laissé que de l'effrayer. Si elle allait se mettre dans la tète qu'elle ne devait pas épouser un catholique I

Le marquis reconnaissait maintenant combien madame de Lène avait eu raison de l'obliger à se confier à la duchesse. Sans elle, il eût infailliblement précipité les choses, ou jeté le manche après la cognée. Elle le guidait, avec ce tact, cette habileté dont sont capables les femmes vraiment intelligentes. Elle savait que si Jacques échouait, il partirait pour l'Afrique, et elle était convaincue que sous le coup de son désappointement il ne manquerait pas de chercher la mort. Ce mariage était devenu sa grande préoccupation. Parfois en voyant mademoiselle Villars et en réfléchissant au pouvoir dont elle disposait, elle était tentée de lui crier: « Sauvez-le donc! » Depuis qu'elle s'était engagée dans cette affaire, elle éprouvait une inquiétude sans nom, mais harassante, qui détruisait sa paix intérieure. Elle sentait nettement qu'elle n'aurait pas dû s'en mêler, et plus nettement encore qu'elle ne pouvait s'en désintéresser. Elle pen-

sait, sans cesse au moyen de servir Jacques, multipliait les occasions de le faire rencontrer avec la jeune fille, parlait de lui souvent, faisait adroitement ressortir ses qualités et, grâce à sa connais sance du cœur féminin, toutes ses paroles portaient. La Providence avait, en vérité, bien choisi son instrument.

La duchesse étudiait Annie, avec une curiosilé intense. Elle voyait bien que le marquis ne lui était pas indifférent et que sa présence agissait sur elle. Lorsqu'il tardait à l'aller saluer, elle devenait distraite, inquiète, tournait la tête de son côté, puis, quand il s'approchait d'elle, il y avait dans ses yeux comme une flambée de joie, et une sorte de douceur s'épandait sur son visage.

Tout cela pouvait être produit par un feu de paille, par la vanité. Christiane n'osait pas trop exalter les espérances de Jacques; elle se contentait de l'assurer qu'il avait des chances de succès.

Le marquis venait, presque chaque jour, conférer avec elle. Il arrivait un peu avant deux heures pour la trouver seule. Elle attendait toujours sa visite avec une certaine anxiété. Tantôt il arrivait avec un visage radieux, tantôt avec un air découragé. Il la mettait au courant, lui racontait les plus légers incidents de ses relations avecla jeune -Américaine, lui répétait souvent leurs conversations. La duchesse écoutait attentivement, lui donnait des conseils, et finissait par rendre à son esprit le calme et la force nécessaires.

De mademoiselle Villars, la conversation ne tardait pas à glisser à mille sujets intéressants. Ils parlaient arts, philosophie, mondanités. Ces cause-

ries rétablissaient, pour ainsi dire, entre leurs deux êtres, la communication que les événements avaient interrompue, l'échange d'idées, de sentiments rejoignait de nouveau les ûls de leurs vies et il se iaisait dans leurs âmes un travail sourd, insensible, qui préparait l'avenir.

XÏV

Clara était à Saint-Germain avec des amis. Madame Villars et Annie avaient diné seules. En sortant de table, la jeune fille prit le Figaro et parcourut le courrier des théâtres.

— Oh I maman, fit-elle, on donne les Brigands ce soir, aux Variétés; je ne les ai jamais vus, c'est la dernière représentation de la saison, si nous y allions ?

— Seules?

— Pourquoi pas? Nous emmènerons Catherine et nous prendrons une de cesjloges de rez-de-chaussée où l'on est presque invisible. Ce sera très amusant.

— Eh bien, allons aux Variétés I répondit madame Villars qui se serait fait un scrupule de priver sa fille d'un plaisir.

Annie donna aussitôt ses ordres au courrier, puis elle commanda un petit souper avec des huîtres et du Champagne, jouissant d'avance de la surprise de Clara.

Une heure plus tard, elle se voyait, à sa grande

joie, installée dans une de ces baignoires dont l'aspect mystérieux l'avait souvent intriguée et tentée. Afin de se mieux cacher elle relevale grillage.

— Nous voici tout à fait chez nous, dit-elle gaîment.

La salle était pleine, mais d'un public très ordinaire: des touristes, des petits bourgeois, des gens de maison. Par extraordinaire, il y avait encore une douzaine d'habits noirs, aux fauteuils d'orchestre et ici et là quelques étrangères, quelques jeunes filles dont les toilettes élégantes relevaient le tableau terne et laid de cette représentation de clôture. Annien'aperçut aucune figure de connaissance. Tout à coup, son cœur donna un fort battement. Dans l'encadrement de la porte de gauche, elle venait de voir apparaître le marquis d'Anguilhon. Lui aux Brigands ! c'était à n'en pas croire ses yeux ! elle se sentit comme prise en faute. Elle eut beau se dire qu'il n'y avait rien de mal à venir aux Variétés en compagnie de sa mère, elle ne retrouva pas sa tranquillité. Depuis que le marquis était là, elle n'était plus aussi sûre de n'avoir pas commis une imprudence. Elle connaissait sa sévérité en matière de convenance, et elle redoutait sa désapprobation. Elle eût voulu pouvoir s'en aller, et se félicita d'être invisible.

Deux seules baignoires avaient leurs grillages relevés. Pendant l'entr'acte, les jeunes gens défilèrent devant, aussi lentement que possible, afin d'avoir le temps d'en reconnaître les occupanti>. Ils se contentèrent de jeter un coup d'œil dans celle de gauche, mais ils revinrent, tour à tour, stationner auprès de celle où se trouvaient les trois femmes

seules. L'un d'eux, qui avait tout l'air d'un rastaquouère se montra particulièrement audacieux. Planté au milieu du passage, il coulait, à travers 1'^ grillage, des regards hardis, et dévisageait l'inconnue si bien chaperonnée, si jalousement gardée. Annie qui s'était d'abord amusée de la curiosité qu'elle provoquait, commença à avoir peur de ces yeux luisants, braqués sur elle. On ne l'avait jamais regardée ainsi. Elle changeait de couleur, et son malaise s'augmentait delà certitude d'être prise pour une demi mondaine. Madame Villars et Catherine exprimaient tout haut leur indignation.

Jacques était resté à sa place, debout et tourné vers la salle. Il ne tarda pas à remarquer ce qui se passait autour de la baignoire grillée de droite et, curieux de voir la femme qui faisait sensation, il se dirigea de ce côté, rasa la loge mystérieuse, et jeta un coup d'œil dans l'intérieur. En reconnaissant Annie et sa mère, il eut un haut-Ie-corps, une pensée mauvaise, puis l'intuition de la vérité. Alors, vivement, il enfila le couloir, frappa à la porte de la baignoire, entra et avant de saluer, sans prononcer un mot, il baissa le grillage. Puis, un peu pâle, un peu ému, il s'inclina devant les deux Américaines stupéfaites.

— Pardonnez-moi, fit-il, mais ceci vous compromettait et pouvait vous attirer des insultes.

— Voilà donc pourquoi on nous regardait si drôlement, fit madame Villars. Je vous remercie d'être venu nous avertir.

— Quel mal y a-t-il donc à lever ces grilles? demanda Annie toute décontenancée.

— Aucun si vous voulez; mais elles ne servent

qu'aux gens qui ont des raisons pour se cacher ou à ceux qui ne veulent pas êlrc vus en mauvaise compagnie.

— Ohl.. fit la jeune fille en rougissant... je ne savais pas...

— Non, vous ne pouviez pas savoir, dit le marquis avec un sourire.

— C'est moi qui aurais dû comprendre cela, dit madame Villars.

Annie se mit à rire.

— Nous, maman, devinerdes choses semblables? vous en êtes bien plus incapable que moi I

Ce témoignage de pureté, donné à une mère par sa fille, parut tout simplement déUcieux au marquis.

— Ce pays est plein de trappes, continua mademoiselle Villars, avec une nuance d'humeur. En Amérique la femme est en sûreté partout. Ici on ne peut pas même, parait-il, aller entendre les Bi'igands, avec sa mère et sa bonne, ajouta-t-elle en regardant Catherine.

— Mais oui, on le peut, répondit Jacques, à la condition toutefois, de ne pas se mettre dans une baignoire grillée. Avouez que vous avez bien un peu senti le fruit défendu, et qu'il vous a tentée

Annie rougit.

— C'est vrai, confessa-t-elle bravement.

— Là, voyez-vous, chez nous, une femme comme il faut peut aller et venir, dire et faire ce qu'elle veut, à condition qu'elle demeure strictement dans les limites de son domaine. Si, par étourderie, par besoin d'émotion ou simple curiosité, elle s'avise d'en sortir, on se croit aulorisé à lui manquer de

respect, et elle s'expose à être prise pour ce qu'elle n'est pas.

— Et c'est ce qui nous est arrivé, ce soir, grâce à la belle idée de ma fille, dit madame Villars.

— Ces affreux jeunes gens sont partis, fit Annie.

— Oui; ils ont compris qu'ils s'étaient trompés; ous n'avez plus rien à craindre.

— Nous pouvons nous féliciter que le hasard vous ait conduit aux Variétés, ajouta madame Villars.

— Il n'y a pas de hasard, répondit Jacques. J'avais accompagné un ami jusqu'au Gymnase; en redescendant le boulevard, l'affiche des Variétés a arrêté mes yeux, un camelot m'a fourré un programme dans la main, et je me suis senti attiré dans la salle. Je sais pourquoi, maintenant, ajouta le marquis en appuyant sur Annie un regard qui la troubla visiblement.

A ce moment, le rideau se leva. Jacques fit mine de vouloir regagner son fauteuil, mais madame Villars l'ayant invité à demeurer, il se rassit.

Annie parut donner toute son attention à la pièce. Cependant, l'éclat de ses yeux, les reflets d'émotion qui passaient sur son visage, le léger frémissement de ses lèvres, trahissaient des sensations, que la musique d'Ofîenbach n'eût jamais pu produire. Le regard, si direct et si tendre du marquis avait mis en elle une joie délicieuse ; elle était contente, fière d'être sous sa protection. Dans l'espace resserré de la loge, le magnétisme de sa présence agissait plus fortement sur elle. Pour là

première fois, elle eut conscience qu'un lien existait entre eux.

A la fin de l'acte seulement, elle se tourna vers lui, et d'une voix un peu émue :

— Vous savez, dit-elle, que la duchesse va passer quarante-huit heures à Deauville. Elle nous enmène Clara et moi, elle veut nous tenter à y louer une villa pour la saison.

— Ohl je vous préviens qu'il y a une conspiration organisée pour vous empêcher d'aller en Angleterre, et que je suis à la tête, dit hardiment le marquis.

— Vous ! fit Annie troublée de nouveau.

— Oui; je dois passer les mois de juillet et d'août dans les environs de Trouville, chez mon oncle de Froissy, et je serais très heureux de vous retrouver là-bas. Du reste, la Normandie vaut la peine d'être vue. il y a de curieuses petites villes à visiter, quelques beaux châteaux. Les environs de Deauville et de Trouville sont charmants. Vous pourrez vous promener à cheval, en bateau, conduire la charrette anglaise, que le baron a prohibée pour le Bois, sans compter le plaisir de taquine** ce pauvre Guy de Nozay, de désespérer M. de Randan, et d'achever ma conversion au modernisme.

— Achever votre conversion en deux mois I s'écria Annie. Il faudrait des années, ajouta-t-elle étourdiment.

A peine ces paroles lui étaient-elles échappées, qu'elle en comprit la portée, et rougit jusqu'aux cheveux.

— Va pour des années, dit Jacques, d'un ton moitié badin, moitié sérieux. Eijoïsme à part,

152 NOBLESSE AMÉllIGAINE

continua-t-il, sans avoir l'air de remarquer la confusion de la jeune fille, il me semble qu'au mois de juillet et d'août, vous vous trouveriez mieux à Doauville qu'en Angleterre. Qu'en pensez-vous, madame Villars?

— Oh! pour mon compte, je préférerais certainement aller au bord de la mer que de recommencer à visiter des églises et des musées.

— Vous entendez?

— Oui, oui; mais je ne suis pas venue en Europe pour y mener la vie d'une mondaine, et perdre mon temps dans une ville d'eaux. Que diraiton en Amérique, si je revenais sans avoir vu l'Angleterre ?

— Vous irez au mois de septembre.

— Et la Suisse?

— Vous la garderez pour une autre fois.

— 0ht mais je tiens à suivre l'itinéraire que je me suis tracé. Je me reproche déjà de m'en être écartée. Nous devions partir pour Londres dans la dernière semaine de mai. Madame do Keradieu nous a persuadées d'attendre le Grand-Prix ; ensuite la sœur de M. Ottis est arrivée, Clara a voulu rester jusqu'au 15. Maintenant il est question de Deauville, puis d'une visite en Tourainc chez Antoinette ; vous voyez où cela nous mène. C'est singulier, depuis que je suis ici, je ne fais rien de ce que je veux, ou de ce que je dois. Il y a toujours quelqu'un ou quelque chose qui vient bouleverser mes projets.

— J'ai grande envie d'essayer sur vous de la suggestion, et de vous m.ettre dans rirapossibilité de partir.

— Oh I non, non, je vous en prie I s'écria Annie, avec une sorte d'émoi.

Jacques crai^rnil d'avoir été un peu loin.

— Rassurez-vouSj fit-il en riant, je n'ai pas le « pouvoir. » Votre amitié pour les Keradieu, et la beauté de Deauvillc vous retiendront, je l'oslièrc. Convenez que vous êtes un peu tentée de rester avec nous?

— Très fortement même, répondit Annie avec sa franchise habituelle.

— A la bonne heure!

— Il me semble que c'est mal, fit lentement mademoiselle Yiilars.

— Mal de faire phiisir à ses amis?

— Non, de se laisser entraîner comme cela. Je crois vraiment que ce pays est démoralisant!

Pendant cette conversation, dont elle n'avait pas compris un mot, Catherine n'avait cessé d'observer le marquis et sa jeune maîtresse. La curiosité, l'étonnement, l'inquiétude s'étaient peints successivement sur son visage. Jacques, qui n'avait fait aucune attention à elle, rencontra, tout à coup, ses yeux clairs. A leur expression hostile, il sentit que la brave femme avait deviné ses intentions. Il en éprouva quelque gène, l.a crainte lui vint qu'elle ne mit mademoiselle Yiilars sur ses gardes et, dans l'espoir de lui donner le change, il prit son air le plus indifférent. Annie s'aperçut aussitôt du changement de sa physionomie et s'imaginant qu'elle l'avait blessé ou mécontenté, elle tourna plusieurs fois la tète de son côté, pour rire avec lui des gaietés de la pièce.

Après le spectacle, le marquis accompagna les

deux Américaines jusqu'à leur voiture. Madame Villars le remercia encore, et très chaleureusement. Pour la première fois, Annie lui tendit la main ; il la serra fortement.

— Rapportez-moi une bonne décision de Deauville, dit-il;

Jacques s'éloigna heureux, presque triomphant. Il descendit le boulevard à pied, ruminant les incidents de la soirée. La Providence était avec lui, il n'en pouvait plus douter ! Elle venait de faire naître une circonstance qui l'avait merveilleusement servi. Puis il avait été comme inspiré à faire une sorte de déclaration à la jeune fille. Ses paroles l'avaient troublée, mais non effarouchée, il avait vu dans ses yeux limpides, cette lueur particulière qu'il connaissait bien et qui vient de l'amour. Il avait senti distinctement qu'elle était en son pouvoir. Il était sûr qu'elle ne partirait pas. Si elle allait à Deauville, c'était la victoire. La certitude lui vint, pour la première fois, que ce mariage était écrit. Il ne' voulut pas porter au club la joie profonde qu'il éprouvait. Pour la garder plus longtemps, la savourer à son aise, il rentra chez lui et, tout en tumant lentement un cigare exquis, il recommença le rêve de bonheur et de fortune si souvent abandonné.

— Clara, arrivée la première, avait attendu avec impatience sa tante et sa cousine

— Comment 1 s'écria-t-elle en les voyant paraître, vous profitez de mon absence pour aller courir les petits théâtres I

— Oh I nous ne recommencerons pas, je t'as-

Buref répondit madame Villars. Et aussitôt elle se mit à raconter ce qui leur était arrivé.

— Mais, c'est une vraie aventure I et'dire que j'ai manqué cela I J'aurais voulu voir la tête du Van Dyck en vous trouvantdans une baignoire grillée.

— Il nous a rendu un très grand service. Sans iui, nous aurions probablement été suivies à la sortie du théâtre, car il est certain que l'on prenait Annie pour une demi-mondaine ou quelque chose de ce genre.

- C'est heureux, dit Clara, que M. d'Anguilhon n'ait pas songé à provoquer ton admirateur. Tu aurais pu t'éprendre de lui, et être tentée de lui offrir ta main et ta fortune. Il est vrai qu'il est amoureux de la duchesse.

Annie était debout, son visage se trouvait dans l'ombre de l'abat-jour, et l'émotion qui le traversa échappa à mademoiselle May.

— Amoureux de la duchesse? Qui te l'a dit?

— Personne, rela se voit assez.

La jeune fille n'insista pas. Elle but un demiverre de Champagne et, sans faire plus d'honneur au souper qu'elle avait commandé, elle prétexta un mal de tête et se retira dans sa chambre.

Tout en l'aidant à se déshabiller, Catherine l'observait. Elle brossa ses cheveux en silence pendant quelques minutes, la regarda encore dans le miroir, puis à brûle-pourpoint.

— Miss Annie, dit-elle, M. Frank est bien mieux que ce marquis qui est venu ce soir dans la loge.

La jeune fille rougit très fort.

— Quel rapport y a-t-il entre Frank et M. d'Anguilhop ? demai»da-t-elle d'un ton froid et hautain.

— Aucun.

Et Makay, oileaséo, serra d'un mouvement dur la natte qu'elle tressait.

Mademoiselle Villars se garda bien de demander une explication. Sa toilette s'acheva dans un silence de bouderie. Pour être plus vite débarrassée de Bonne, elle ne fit pas la paix avec elle et la confi^édia par un bonsoir très sec.

Amoureux de la duchesse! et cela se voyait 1 Dès qu'ellefutseule et couchée, Annierépéta cette phrase qui avait si profondément retenti en elle. Les mains derrière la tète, les yeux fixes, les sourcils rapprochés, elle s'elTorça de voir. Le marquis paraissait certainement très intime avec madame de Blanzac. Quoi d'étonnant? N'était-elle pas une amio d'enfance? Il l'admirait et lui était très dévoué.... comme le vicomte de Nozay... comme tous ceux qui l'approchaient. Non, il n'y avait rien dans sa manière d'être qui pût faire supposer qu'il en était épris, rien qui ressemblât même à du fleurctage. Du reste, la duchesse était libre et riche, s'il l'aimait, ne l'aurait-il pas épousée?

Clara a rêvé, pensa la jeune fille. Les paroles de Makay lui revinrent à l'esprit et la troublèrent de nouveau. Depuis quelque temps, le marquis semblait prendre un intérêt très vif à ce qu'elle laisait. Il causait longuement avec elle, la questionnait sur l'Amérique, sur sa vie de New-York, sur ses relations. Plusieurs fois, il lui avait dit qu'il regrettait de la voir partir; il lui avait demanda avec instance de rester jusqu'au moment où la du ches^e et les de Keradieu quitteraient PariS. Elle avait même failli promettre. Maintenant il l'enga-

geait à passer la saison des bains de mer en Normandie, et il avait ouvertement exprimé le désir de l'y retrouver. Ce soir, au théâtre, il avait agi comme si, elle, Annie, eût été sapropresœur ou la duchesse. Et, tout le temps, il avait tenu son regard appuyé sur elle; il avait eu l'air de lui dire beaucoup de choses, si bien que Catherine avait cru qu'il lui faisait la cour.

Comment cela élail-il arrivé? Mademoiselle Villars se mit h examiner sa conduite, iille n'avait jamais (Icureté avec le marquis — elle n'eût point osé; n\ais elle lui avait laissé voir qu'elle avait de la sympathie pour lui, que ses attentions lui étaient agréables. C'était un tort. Dieu sait ce qu'il avait imaginé I Si elle prolongeait son séjour à Paris et allait à Trouville, il se sentirait encouragé. Puis elle le rencontrerait chaque jour, leur intimité, déjà trop grande, ne ferait qu'augmenter, et peutêtre finirait-il par la demander en mariage.

Cette idée, qui se présentait pour la première fois à l'esprit de la jeune fille, lui causa un grand saisissement, un effroi instinctif. La demander en mariage!... Oh ! ce serait terrible de devoir le refuser! le refuser, lui?... Annie revit la taille élégante du marquis, ses yeux brun doré, puis le portrait de Versailles, et son cœur se serra...

Il fallait partir... tout de suite. Ce serait plus honnête. M. d'Anguilhon viendrait en Amérique, l'année prochaine comme il l'avait promis. Elle lui ferait les honneurs de New-York et le présenterait partout; leur amitié ne serait point rompue, il n'y aurait entre eux que d'agréables souvenirs.. Oui, c'était décidé... Elle irait à Deauville avec la duchesse et les Keradieu; cela ne l'engagerait à

rien; mais elle ne se laisserait point tenter à louer une villa, le 15 sans faute, elle quitterait Paris.

Cette héroïque résolution ne suffit pas à ramener la paix dans l'âme d'Annie, et jusqu'au petit jour, un conflit de sentiments, une joie latente la tinrent éveillée.

La duchesse de Blanzac possédait à Deauville, une grande chaumière normande au toit fleuri, une habitation délicieuse où tout avait été arrangé pour donner une sensation de repos, de fraîcheur et de bien-être. Elle y passait le mois de juillet, d'août et de septembre. Petit-Port était sa résidence favorite; elle l'avait créé, il lui appartenait en propre, elle s'y sentait chez elle, mieux que dans l'hôtel de la rue de Varennes ou au château de Blanzac, qu'elle savait devoir, tôt ou tard, remettre à l'héritier de son mari.

Ghristiane allait en Normandie pour faire ce qu'elle appelait sa retraite; non pas une retraite de dévote, mais de mondaine intelligente et idéaliste. Elle mettait de côté les vêtements incommodes, les amis douteux, les gens sans valeur. Elle vivait à sa guise, en plein air, beaucoup avec elle-même. On ne la voyait ni aux courses, ni au casino ; mais on la rencontrait de grand matin, au bord de la mer, dans les champs, portant des brassées de fleurs ou conduisant sa charrette anglaise escortée de ses chiens. Les quatre chambres d'amis de Petit-

Port étaient toujours occupées. La présence du comte de Greil, son oncle, lui permettait d'avoir qui elle voulait et elle n'invitait que des personnes qui lui étaient absolument sympathiques, et dont elle avait éprouvé l'amitié : Le prince de NoUes, Guy de Nozay, le docteur Moreau. Le comte Louis de Ghallans, l'héritier de son mari, passait d'ordinaire son congé à Deauville. Ghristiane le traitait comme un frère cadet; elle aimait sa jeunesse et sa oi'aieté. Elle se faisait un devoir de veiller sur lui et de le préparer à remplir dignement la position qu'il devait occuper un jour.

i^n engageant les Américaines à venir à Deauville pour la saison, la duchesse avait fait le sacrifice de « sa retraite », sacrifice méritoire, s'il en fût. Mais, comme elle sentait la nécessité de retenir Annie quelque temps encore, elle n'avait pas hésité. Elle prétexta des réparations à ordonner dans la villa, invita les de Kéradieu et les deux jeunes filles à l'accompagner en Normandie, et l'excursion fut arrangée.

Mademoiselle Villars partit, bien décidée à s'en tenir à ce qu'elle avait résolu. Sa fermeté fut mise à une rude épreuve. La vue de la mer qu'elle aimait passionnément, la beauté riante de la plage normande la tentèrent tout de suite. Puis, Ghristiane lui fit visiter la villaduducdeGhilhac-Talbret, qui se trouvait à louer, un nid au milieu de la verdure et des fleurs, arrangé par un grand seigneurartiste. Elle lui montra, au mouillage, dans le port de Trouville, un joli yacht également à louer. Le baron employa toute son éloquence à lui démontrer que la saison de Deauville était le complément

nécessaire de la saison de Paris. Il fit passer sous ses yeux le plus Lenlant programme : bains délicieux, promenades en mer, parties de pêche, courses, polo, tennis, casino. Clara, séduite par cette perspective de plaisirs, témoigna un vif désir de passer quelques semaines en Normandie. Annie demeura inébranlable et, à la grande surprise de tout le monde, déclara de son ton le plus tranchant qu'elle s'était suffisamment amusée et qu'elle voulait reprendre sans retard le cours de son voyage. Madame de Blanzac, devinant que sa méfiance avait été éveillée, n'insista pas.

Jacques, prévenu parla duchesse, put faire bonne contenance lorsque la jeune fille lui apprit sa décision. Il se contenta d'exprimer des regrets polis, mais sa physionomie prit une expression si froide, si hautaine qu'Annie eut tout à coup la sensation qu'il s'éloignait d'elle et son cœur se serra.

La semaine qui suivit fut une des plus désagréables qu'elle eût encore vécue Malgré les recommandations de madame de Kéradieu, elle n'avait pu s'empêcher de lleureler quelque peu avec le duc de Randan. Le jeune homme, se croyant suffisamment encouragé, avait demandé sa main. Elle la lui avait naturellement refusée et Guy de Noxay, sensible à l'échec de son ami, lui tenait rigueur. Les de Kéradieu lui en voulaient également de sa délcrminalion. La duchesse seule se montra la même à son égard et elle allait se réfugier près d'elle comme une enfant en disgrâce.

Annie revint peu à peu de la panique que les paroles de Bonne lui avaient causée. Elle finit par se persuader que le marquis n'avait jamais songé à

lui faire la cour. Avec la bonne amitié qui existait entre eux, il était Lien naturel qu'il désirât la reirouvcr en Normandie, et elle regrettait de l'avoir désappointé.

De son côté, Jacques passa par des angoisses cruelles. Il eut un profond accès de découragement en voyant que la jeune fille pouvait, volontairement, s'éloigner de lui. Il se demanda si, risquant le tout pour le tout, il la suivrait en Angleterre ou s'il attendrait de la revoir en Touraine chez les de Kcradieu, au mois de septembre. Il redoutait l'cfTet de deux mois d'absence, et ne se sentait pas, d'ailleurs, le courage de supporter longtemps celte énervante incertitude. En outre, les démarches que le comte de Froissy faisait pour lui obtenir un poste dans l'expédition qui se préparait, pouvaient aboutir d'un jour à l'autre. Il fallait qu'il pût prendre une décision. La duchesse lui disait simplement : « laissez venir. »

Dans les destinées humaines, la Providence se plaît parfois à serrer le nœud des situations, puis à le dénouer, tout à coup, au moyen de petits incidents d'où sortent les eiïets décisifs. C'est ce qui arriva pour Jacques et Annie.

Madame Villars, ayant assisté à une fête donnée par une Américaine, dans l'île du bois de Boulogne, y prit froid. Le lendemain, elle eut une fièvre intense, et tous les symptômes d'une forte influenza. Elle dut garder le lit pendant quinze jours. Le médecin défendit l'Angleterre, et ordonna une longue station au bord de la mer. En entendant cela, le cœur d'Annie se dilata; elle eut la sensation d'un allégement soudain, d'un grand bonheur.

Lorsque le marquis vint prendre des nouvelles de madame Villars, comme ii le faisait chaque jour, la jeune fille lui annonça le chaugement de leurs plans.

Il eut quelque peine à ne pas laisser paraître la joie qui éclata en lui.

— Vous devez être désolée, dit-il assez froidement.

— Non, non, au contraire; je suis charmée d'être obligée de passer encore six semaines en France.

— Vrai?

— Oh ! bien vrai ! répondit Annie avec un petit rire ému.

— Tant mieux! fit-il.

Et sa physionomie se détendit et son regard reprit l'expression que mademoiselle Villars aimait. Il lui tendit la main, et elle sentit que la paix était faite.

Depuis un mois, madame Villars, Annie et Clara étaient installées à la Villa de Chilhac-Talbret, et le drapeau des Etats-Unis flottait à côté du drapeau français, sur le San-Soitci, qu'elles avaient loué pour la saison. Elles étaient devenues, à lear tour, le centre d'un cercle très gai, composé des de Keradieu, qui étaient leurs hôtes, de la duchesse de Blanzac, du marquis d'Anguilhon, du vicomte de Nozay, du comte Louis de

Challans, et de quelques amies américaines en villégiature à Trouville. Elles donnaient des déjeuners, des dîners, organisaient des parties de toutes sortes et par des invitations répétées, s'efforçaient de reconnaître les obligations contractées à Paris. Pendant que madame Villars achevait tranquillement sa convalescence, madame Keradieu chaperonnait les jeunes filles.

Pour être plus près de Deauville, Jacques s'était logé aux Roches-Noires et se contentait de faire une apparition quotidienne à la Bluette chez son oncle de Froissy. Pas un jour ne s'écoulait sans qu'il ne passât quelques heures avec mademoiselle Villars. La vie de la plage, les excursions, les promenades en mer favorisaient leur intimité. Poussés irrésistiblement l'un vers l'autre, ils finissaient toujours par se retrouver ensemble.

Le marquis d'Anguilhon s'était épris de la jeune Américaine plus fortement qu'il ne l'eût cru possible. Dans le monde, il l'avait vue souvent à son désavantage: son naturel, sa sincérité lui donnaient de la dureté, de la raideur; ses toilettes de femme la vieillissaient. A Deauville, dans un cadre qui lui convenait mieux, il avait pu l'apprécier physiquement et moralement. Le soleil, le plein air mettaient en valeur la pureté de son teint, la limpidité de ses yeux, l'éclat de sa jeunesse vraie. Avec ses costumes de serge ou de toile, ses chapeaux anglais, elle lui plaisait extrêmement. Au cours de leurs excursions, il avait eu l'occasion d'admirer son sang-froid et son calme en face du danger. En causant avec elle, il lui était arrivé de se heurter à son positivisme; il avait déjà touché le fond de son

esprit, et à plusieurs reprises, constaté cette incapacité à entrer dans le domaine de la spéculation et de la poésie, que lui avait signalée la duchesse, mais il s'était dit : « Nous nous aimerons en prose; nous serons moins exposés à dire faux et à nous fatiguer. »

Il est plus difficile, à une héritière de faire oublier sa richesse qu'à une fille sans dot, de faire oublier sa pauvreté. Mademoiselle Villars avait réussi à cela. Jacques avait fini par songer moins à ses millions qu'à ses qualités, et son désir de l'épouser était devenu aussi pur que le comporte la nature humaine.

Quant à Annie, elle avait bien maintenant sur son visage les reflets du sentiment divin. L'amour était éclos en elle, un amour de l'essence la meilleure, simple, dévoué, généreux. Elle s'abandonnait sans résistance, sans scrupule, sdim crainte, à ce bonheur nouveau qui lui était donné, et il y avait en elle une plénitude de vie, un épanouissement intérieur, qui lui faisait dire souvent qu'elle n'avait jamais été aussi heureuse. Chaque matin, la pensée qu'elle allait revoir le marquis d'Anguilhon, lui donnait un réveil joyeux, chaque soir sous ses paupière closes, elle retrouvait son fin profil ses regards tendres, et une foule d'impressions délicieuses. Lorsqu'il s'absentait, cllesescniaitseule, comme si sa mère, Clara, ses amis, n'eussent pas existé. Et c'était do lui maintenant que venait sa joie ou son chagrin.

Mademoiselle Villars, comme la majorité des Américaine:^, tenait l'homme en assez petite estime. Elle avait vu son père esclave do sa mère. Tousle^

jeunes gens de sa connaissance avaient été ses très humbles serviteurs. Le marquis s'était révélé comme un maître. Il lui aval': inspiré du respect, et ce respect avait été le commencement de l'amour. Dans ses rapports avec lui, elle n'apportait ni les caprices, ni les coquetteries du fleuretage. Elle consultait ses goûts et tâchait de lui plaire. Si elle voyait sa figure s'assombrir, elle redoublait de gentillesse. Tout cela sans s'apercevoir qu'elle n'avait plus de volonté à elle. Elle se montrait reconnaissante de ses plus petites attentions; les fleurs qu'il lui offrait do temps à aulre^ lui faisaient un plaisir que ne lui avaient jamais donné les splendides offrandes de Frank Barnett. Le marquis ne lui avait point encore dit qu'il l'aimait, cependant, il le lui avait fait comprendre. Plusieurs fois, elle avait cru qu'il allait parler, puis il avait changé brusquement de conversation, et elle en était restée quelque peu désappointée.

Les relations d'Annie et du marquis d'Anguilhon avaient un ton de camaraderie qui trompa assez longtemps les de Keradieu. Ils finirent par deviner la vérité, et se réjouirent secrètement de la bonne fortune de leur ami. Un beau jour, le fait sauta aux yeux de Guy de Nozay, et lui fit littéralement tomber le monocle do l'orbite. En découvrant que la jeune Américaine était éprise de son meilleur ami, il éprouva une telle satisfaction que l'on eût pu croire qu'il triomphait pour son propre compte. Madame Villars et mademoiselle May étaient peut-être les seules personnes qui n'eussent aucun soupçon de la vérité. Clara croyait, non seulement que le marquis était amoureux de madame de

Blanzac, mais elle avait été lancée sur une fausse piste. Elle s'imagina que la duchesse les avait attirées à Deauvillepour faire épouser Louis de Ghallans à Annie. Elle crut avoir deviné le secret de ses amabilités et se félicita secrètement de sa perspicacité. Pour lui jouer un mauvais tour, elle se montra particulièrement aimable avec le jeune homme, et l'accapara sans peine. Pendant ce temps, Jacques avait beau jeu.

La pauvre Catherine, elle, poussait de gros soupirs et pleurait en cachette. L'Irlandaise, à quelle classe qu'elle appartienne, n'est pas femme à voir passer l'amour sans le reconnaître, d'autant moins lorsqu'elle l'a éprouvé, et c'était le cas de Bonne. Dès la première minute, elle avait deviné qu' Annie aimait le marquis d'Anguilhon ; elle était sûre qu'elle l'épouserait. Elle pensait, sans cesse, au chagrin des demoiselles Villars, à celui de Frank Barnett, à toutes les conséquences fâcheuses de ce mariage. Elle se demandait avec des angoisses maternelles, si cet étranger aimait vraiment la jeune fille ou s'il n'était attiré que par sa fortune. Elle avait trouvé le moyen de l'observer, pendant qu'il causait avec elle et essayé de lire quelque chose sur sa physionomie. Cet examen l'avait quelque peu rassurée. Elle s'était dit: « Il a l'air d'un gentleman » (he looks like a gentleman). Persuadée, que rien maintenant ne pourrait sauver Annie, elle se contentait de prier pour elle, et de la recommander à tous les saints du Paradis,

Ghristiane sentait que sa tâche était bientôt terminée et s'en réjouissait. Ses nerfs semblaient extraordinairement tendus, son humeur s'altérait; il

y avait comme un poids sur son esprit, une grande angoisse au fond de son âme. Elle attribuait ce malaise moral au souci prolongé da mariage de Jacques, à la contrariété de ne pouvoir jouir en paix de son cher Petit-Port. Il lui tardait de se retrouver seule; elle était prise du désir curieux d'aller se cacher quelque part. Elle espérait que les jeunes gens, bien et dûment fiancés, quitteraient Deauvillc vers la fin d'août, et qu'elle aurait un bon mois de repos et de tranquillité. Par de fréquentes causeries, des causeries où elle mettait un art, un charme irrésistibles, madame de Blanzac avait pris beaucoup d'ascendant sur mademoiselle Villars. Elle avait réussi à détruire bon nombre de ses préjugés contre les Européens, lui avait démontré, que nulle part, la femme mariée n'a une position aussi élevée et autant d'influence qu'en France. En lui racontant l'histoire des grandes familles du faubourg, elle avait éveillé sa sympathie pour l'aristocratie. Maintenant, elle parlait souvent du marquis d'Anguilhon; elle répétait à la jeune fille les choses flatteuses qu'il disait d'elle. Quand elle touchait à ce sujet, Annie serrait fortement les lèvres, pour dominer son émotion et no répondait pas un mot.

Uîi aprrs r-**.:, jacques, le baron de Keradieu, Guy de Nozay se trouvaient au Havre; la baronne, Clara et le comte de Ghallans devaient aller à la pêche; Annie avait décidé qu'elle resterait à h maison. Vers quatre heures, la duchesse vint la chercher pour une promenade en voiture et elle se laissa emmener. Aussitôt que les chevaux eurent

la tête tournée du côté de Trouviîle, madame de Blanzac dit :

— Nous entrerons, en passant, chez les de Froissy; je veux les inviter à déjeuner. Vous verrez quelle aimable vieille femme notre ami a pour marraine

Une légère rougeur monta au visage de mademoiselle Villars, mais elle ne fit aucune objection. La pensée qu'elle allait se trouver en présence d'une parente de M. d'Anguilhon lui causa une joie mêlée d'appréiiension, et la troubla si fortement qu'elle eut quelque peine à suivre, pendant le reste du chemin, la conversation de la duchesse.

La comtesse deFroissy se trouvait dans son jardin, occupée à faire la toilette de ses plantes et de ses arbustes. Elle accueillit les visiteuses avec un plaisir visible et une grande cordialité. Après la présentation d'Annie, l'échange de quelques lieux communs, les trois femmes se dirigèrent à pas lents vers la maison.

— Il me semble, dit Christiane, que M. de Froissy et vous m'oubliez tout à fait; voici bientôt trois semaines que je ne vous ai vus.

— C'est vrai, nous devenons terriblement vieux et casaniers ; mais soyez sûre, ma chère enfant, que nous ne vous oublions pas. Chaque jour, nous avons de vos nouvelles par Jacques. Il paraît que Petit-Port est très gai cette année.

— Que voulez-vous! Quand on a pour voisines des jeunes filles, des Américaines surtout, il est bien difficile de ne pas se laisser entraîner, répondit la duchesse avec un regard vers Annie. En tous les cas, vous voyez que les plaisirs ne m'ero-

pèchent pas de m'aperccvoir de la rareté de vos visites. Je suis venue aujourd'hui, d'abord pour faire des reproches, ensuite pour vous priera déjeuner, demain, avec le général de Bussy. Il ne peut passer que quelques heures à Deauvillc; j'ai pensé que vous seriez contents de le voir.

— Merci mille fois. Henri acceptera sûrement votre invitation. Quant à moi, vous m'excuserez. Ma belle-sœur vient d'arriver, et je ne voudrais pas la laisser seule.

— La marquise est ici I

— Oui ; elle ne devait venir que la semaine prochaine. Mon mari est allé à Paris pour une affaire, il l'a ramenée. Jacques sera bien surpris de la trouver à dîner, ce soir.

— Mais, j'espère bien que madame d'Anguilhon me fera le plaisir d'être des nôtres?

— Oh! n'y comptez pas, ma chère enfant. Elle est très fatiguée; et puis elle a beaucoup de chagrin dans ce moment ; vous connaissez, sans doute, le projet de mon neveu?

— Je ne l'ai appris que par hasard. Il m'afflige plus que je ne saurais vous le dire; mais je ne peux blâmer M. d'Anguilhon.

— Ilélas! ni nous non plus. Mabellc-sœur et moi avions espéré que les démarches d'Henri n'aboutiraient pas, et nous venons d'apprendre que ses services seront sûrement acceptés. Cette mission, dans le haut Niger, sera dirigée par un certain capitaine Richard. Nous avons eu les meilleurs renseignements sur son passé et sur son caractère. De ce côté nous sommes tranquilles. L'expédition doit, paraît-il, s'embarquer à Bordeaux fin octobre.

— Je suis étonnée que M. de Froissy ait encou ragé cette belle folie. C'est une grande responsabilité qu'il a prise.

La comtesse soupira.

— Ah ! voilà, lit-elle, mon mari donne dans kg idées modernes. Il est indigné de voir les jeunes gens de l'aristocratie se contenter des petits rôles dans la société. Il ne regrette qu'une chose, c'est qu'un d'Anguilhon ne puisse faire les frais de cette expédition en Afrique. Il nous assure que Jacques avec sa belle constitution reviendra sain et sauf, et que la lutte fera de lui un homme de valeur. C'est possible, c'est probable même, mais sa mère et moi, nous préférerions le voir marié et le garder tel qu'il est.

— Gomment la marquise supportera-t-elle cette séparation? demanda Christiane.

— Comme elle a supporté toutes ses autres épreuves, avec l'aide de la religion. Nous tâcherons d'obtenir qu'elle demeure avec nous pendant l'absence de son fils... Mais, chutl... la voici.

Annie avait été saisie jusqu'au cœur, par ce qu'elle venait d'entendre; la vue delà marquise, s'avançant à leur rencontre acheva de la troubler. Madame d'Anguilhon embrassa affectueusement la duchesse, lui demanda de ses nouvelles, de celles de son oncle, et de quelques amis communs. Pendant ce temps, mademoiselle Villars la regardait avec une curiosité intense.

La mère de Jacques n'avait guère que cinquantedeux ans. Des cheveux, encore abondants, à larges ondulations naturelles, encadraient son front élevé, — un vrai front de chrétienne. Ses traits

réguliers, d'un dessin fier et un peu dur, étaient adoucis par de magnifiques yeux noirs, très veloutés, très bons, et très tristes. Dans toute sa personne, il y avait un caractère de grandeur, un charme irrésistible, fait de ce que l'âme humaine a de meilleur.

La duchesse présenta Annie, ajoutant qu'elle était parente de madame de Keradieu, qu'elle avait passé l'hiver à Paris, et habitait maintenant, tout près d'elle, à la villa de Chilhac.

Madame d'Anguilhon, à qui Jacques n'avait point caché ses relations avec les Américaines, lui tendit aussitôt la main.

— Mon fils m'a souvent parlé de vous et des vôtres, mademoiselle, dit-elle; je suis charmée de vous connaître.

Annie rougit, balbutia des paroles inintelligibles. Madame d'Anguilhon attribuant ce trouble à la timidité, s'efforça de la mettre à l'aise. Elle la questionna sur ses impressions, sur son pays, et réussit à engager la conversation. A mesure que la glace se brisait entre la marquise et elle, une sorte de joie pénétrait la jeune fille ; elle était contente de marcher à côté de la mère de Jacques, de régler son pas sur le sien. Tout en causant, elle l'examinait, et se demandait d'où lui venait cette élégance, qui ne devait rien à la toilette. Elle se rendait compte aussi de ce que serait pour la marquise l'absence de son fils. Elle était tout émue de pitié et tentée de lui dire : « Il ne partira pas ».

De son côté, madame d'Anguilhon observait la jeune fille avec un intérêt croissant. Elle admira ses cheveux dorés, son teint pur, ses petites dents

éclata-ntes; elle fat surtout séduite par le charme honnête qui se dégageait de sa personne et, sous l'influence déjà do ce qui était écrit, elle ressentit pour elle une sympathie qu'aucune étrangère ne lui avait encore inspirée.

M. de Froissy ne tarda pas à faire son apparition. Il entraîna tout le monde sous la véranda. On servit le thé, la conversation devint générale. Mademoiselle Villars se sentit bientôt à l'aise, dans la société de ces gens courtois et bienveillants. Le comte se montra particulièrement aimable avec elle; sa femme lui demanda de revenir à la Bluelte, et la mère de Jacques l'assura qu'elle la roverrait avec plaisir. Les impressions agréables, reçues pendant cette visite, ne diminuèrent point le chagrin que lui avait causé la révélation des projets du marquis, et elle s'éloigna le cœur tout serré.

En sortant de la villa, madame de lilanzac témoigna le désir de marcher un peu et, pivec l'agrément d'Annie, elle donna ordre au cocher de suivre. Les deux femmes cheminèrent assez longtemps en silence. Ghristiane réfléchissait à ce merveilleux coup de théâtre, dont elle venait d'être témoin. Et ce n'était pas elle qui l'avait imaginé! fille n'y était pour rien. En recevant le petit mot du général de Bussy, l'idée lui était venue, — lui avait été envoyée plutôt — d'inviter les de Froissy... Ne serions-nous donc que des êtres inférieurs, privés de libre arbitre?.. Madame de Blanzac détourna brusquement sa pensée de cette question et regar lu mademoiselle Villars. A l'expression sérieuse fl tendue de son visage, elle comprit que le coup

avait porté, et devina qu'elle brûlait d'aborder le sujet de Jacques.

— Comment trouvez-vous madame d'Anguilhon? demanda-t-elle, pour lui desserrer les lèvres.

— Bien belle et bien intéressante, répondit Annie avec chaleur.

— Oh! c'est une grande dame, dans toute l'acception dn mot. Elle est bonne comme une sainte. Son fils l'adore. Pauvre femme! Quel chagrin elle aura, s'il part!

— Y a-t-il longtemps que le marquis songe à cette exploration ? demanda mademoiselle Villars d'une voix mal assurée.

— Une année, je crois.

Annie éprouva un allégement subit, en apprenant que ce projet datait d'aussi loin.

— Et... vous l'approuvez?

— Forcément. Voyez-vous, M. d'Anguilhon se trouve dans une situation cruelle. Les événements, les circonstances, l'ont dépouillé de son patrimoine ; le château de Blonay, un des plus beaux de France, a été vendu par son père; l'hôtel de la rue de Varenne est lourdement hypothéqué; toute sa fortune consiste en une petite rente. Il ne peut vivre ni selon son rang, ni selon ses goûts. Je comprends qu'il veuille s'arracher à la contemplation de sa propre ruine. S'il restait en Europe, il, (inirait, peul;-être par se tirer un coup de revolver.' Il lai serait bien facile de faire un mariage d'argent. Les litres, quoi qu'on en dise, ont plus de valeur que jamais. Un titre, c'est joli comme les meubles de style ou les vieux gobelins, et cela pare une femme, mieux que la toilette et les diamants.

Le marquis trouverait dix héritières pour une. Mais voilà! il préfère affronter la mort, aller au fin fond de l'Afrique, plutôt que d'épouser une jeune fille qu'il ne pourrait aimer, et dont l'éducation serait inférieure à la sienne.

La duchesse s'arrêta tout à coup, au milieu de la route, et se tournant vers la jeune Américaine :

— Tenez, fît- elle, voulez- vous me permettre de vous parler à cœur ouvert?

Puis, sans attendre la réponse d'Annie, elle continua en reprenant sa marche d'un pas lent.

— Eh bien ! depuis que je vous connais, je désire que le marquis vous épouse. — Elle ne dit pas : que vous épousiez le marquis, afin d'établir la supériorité de Jacques. — Il vous aime, et ne peut se décider à vous demander parce qu'il vous trouve trop riche. C'est absurde, car si vous avez une grande fortune, lui, a un nom historique, presque royal, et qui vous placerait au premier rang de l'aristocratie. En vérité, ce serait le plus beau mariage qu'on put rêver! Une haute position sociale, de l'argent et de l'amour; tous les éléments de bonheur, enfin!

— Tous, non ! car M. d'Anguilhon et moi nous ne sommes ni du même pays ni de la même religion.

— Quand on s'aime, on arrive vite à l'unisson. Voyez les de Keradieu. Les Français de bonne race, bien élevés, ayant des principes, sont les plus charmants maris du monde. Ils apportent dans leur intérieur de l'esprit, de l'idéalité, de l'imprévu.

— Oui... mais ils ne prennent pas le mariage assez au sérieux, répondit Annie, laissant deviner la crainte dont elle était hantée.

— Vous voulez dire qu'ils sont infidèles, fit la duchesse avec un sourire. Eh bien ! pas autant qu'ils le donnent à imaginer. Les Anglais, les Italiens cachent leurs péchés; les Français s'en vantent, les exagèrent même par une sorte de vanité enfantine. Je sais que les Américains sont en général, des maris modèles. Il y en a cependant beaucoup qui ont la maladie de la boisson, la passion des jeux de bourse, qui ne vivent que pour les affaires. N'est-ce pas pire que l'infidélité cela?

— Rien ne saurait être pire, répliqua mademoiselle Villars d'un ton tranchant.

— Que vous êtes jeune! dit la duchesse, avec un peu de dédain. Pour en revenir à M. d'Anguilhon, je suis certaine qu'il vous rendrait heureuse. D'abord, il est très amoureux de vous; ensuite l'adversité l'a mûri. Vous pourriez l'aider à réédifîer sa ma.ison, à devenir un homme utile, à faire du bien. Jeune fille, vous avez eu une vie brillante-; femme, vous auriez en France, une vie plus brillante encore, une vie intéressante même. Je sais que rien de tout cela ne vous tenterait si vous n'aimiez pas le marquis, mais vous l'aimez, n'est-ce pas? demanda la duchesse se rapprochant d'Annie et baissant la voix.

Mademoiselle Villars rougit violemment et, suffoquée par cette question hardie, elle ne put articuler un mot.

— Il y a longtemps que j'ai deviné votre secret, continua imperturbablement madame de Blanzac. Voulez-vous m'autoriser à dire un petit mot d'encouragement à M. d'Anguilhon?

— Ohl non, non, je vous en prici s'écria Annie avec un accent de détresse.

— Eh bien ! ma chère petite, ne le laissez pas partir. Vous en auriez un regret mortel, un regret à rester vieille fille. Après lui aucun homme ne pourrait vous plaire.

Puis avec brusquerie :

— Nous allons remonter en voiture, si vous voulez.

La promenade s'acheva en silence. De temps en temps, la duchesse scrutait la physionomie de la jeune Américaine pour tâcher de deviner ses sentiments. Au moment où la Victoria allait se ranger devant le perron de la villa de Chilhac, elle posa la main sur celle d'Annie, la serra doucement, puis à voix basse :

— J'espère, dit-elle, que vous allez bientôt venir m'annoncer vos fiançailles et recevoir mes félicitations. Bientôt, n'est-ce pas ?.. au revoir, ajoutât-elle avec un signe d'amitié et un sourire d'intelligence.

Annie courut s'enfermer à double tour. La duchesse l'avait amenée brutalement au pied du mur; il fallait bien qu'elle réfléchît... Elle aimait le marquis. Oui... Et son âme était si bien conquise, qu'il n'y eut en elle ni élonnement, ni révolte... lui, l'aimait aussi. Ohl le bonheur cl l'orgueil que celte pensée lui donnait I II la trouvait trop riche ! Le cœur de la jeune fille se serra. Avec son caractère français, le marquis était capable d'être pris d'une délicatesse exagérée, et d'aller en Afrique plutôt que de la demander en mariage. « Ne le laissez pas partir, )» avait dit madame de

Blanzac; « vous en auriez un regret mortel, un regret à rester vieille fille ». Annie eut instantanément la vision de ses tantes Villars. Dieu me préserve de finir ainsi I pensa-t-elle. Comment le retenir! Elle ne pouvait cependant pas lui offrir sa maini Ahl elle ne serait pas embarrassée pour amener un Américain oii elle voulait, mais lui! Enfin, elle essayerait... Ce serait bien étrange si elle épousait le descendant do ce seigneur de Blonay, dont le portrait l'avait tant frappée. Dans un roman, cela paraîtrait invraisemblable. Il n'y avait qu'en Europe qu'une cliose aussi extraordinaire put se produire... Un sourire malicieux vint aux lèvres de mademoiselle Villars. Et Clara qui croyaU que M. d'Anguilhon était amoureux de la duchesse, et qui surveillait si consciencieusement le comte de Challansl.. Le souvenir de Frank traversa l'esprit de la jeune fille et la troubla quelque peu. Pauvre Frank! quel chagrin il aurait! Il ne manquerait pas de croire qu'elle était tombée dans un de ces fameux pièges à héritières. Elle redressa la tète avec orgueil. Un piège I M. d'Anguilhon n'était ni un intrigant ni un aventurier! il n'y avait pas d'homme mieux né au faubourg Saint-Germain. Elle pourrait, sans rougir, présenter en Amérique ce mari étranger. Et ce qu'on le lui envierait!... Annie s'avisa toui ^ coup, que la duchesse était bien capable de ne tenir aucun compte de sa défense et de dire au marquis « un petit mot d'encouragement. » Cette idée la jota dans un violent émoi. Puis, elle finit par dire : Tout, pourvu qu'il no parte pas 1

Christiane n'avait rien inventé en disant à mademoiselle Villars que le marquis la trouvait trop riche. Depuis plusieurs jours, elle le pressait de se déclarer. Il sentait bien, lui-même, qu'il n'avait qu'à parler pour voir son rêve se réaliser; mais l'orgueil, la dignité, l'amour-propre lui fermaient la bouche. Non, il n'avait pas imaginé qu'il lui serait aussi pénible d'accepter la fortune d'une femme. La pauvreté lui créait, vis-à-vis de la jeune Américaine, une infériorité qui l'humiliait profondément, et la pensée, qu'en se mariant il serait obligé d'exposer la ruine de sa maison, faisait saigner son amour-propre. Sa transaction avec madame de Lène lui causait maintenant une honte qui empoisonnait son triomphe. Quand il rencontrait les yeux d'Annie pleins de confiance et d'admiration, il se sentait mal à l'aise, et il regret tait de n'être pas le gentilhomme impeccable qu'elle croyait. Puis, Jacques était d'une grande race, d'une race qui avait aimé les périls et la gloire. L'héroïsme qui se trouvait dans sa nature jetait, de temps à autre, des flammes vives. Bien que faisant la cour à mademoiselle Viliars, il n'avait pu détacher entièrement son esprit de l'expédition qui se préparait. Lorsqu'il rencontrait dans un journal, le nom d'Afrique, il éprouvait un sentiment pénible de honte et de regret. Il était tenté de renoncer à Annie, d'aller braver la mort, con-

quérir quelque chose, aug^menter son héritage de j^loire. Ces tentations n'avaient que la durée d'un élan, mais elles le troublaient assez pour lui faire remettre sa demande en mariage. La nouvelle de l'arrivée du capitaine Richard à Paris, un mot impérieux de la duchesse, qu'il trouva chez lui en revenant de la Bluette où il avait appris la visite de mademoiselle Villars, furent les derniers coups d'éperon que la Providence lui donna pour le lancer sur la voie où il devait marcher.

Le lendemain, Jacques ne se montra ni à Deauville, ni à Trouville. Il alla déjeuner à la Bluette, et passa tout l'après-midi avec sa mère. Il rentra aux Roches-Noires pour s'habiller et dîner puis, vers neuf heures, il se rendit à la villa de Chilhac, bien résolu à avoir un entretien décisif avec mademoiselle Villars.

Annie, n'ayant point vu le marquis de la journée, était sûre qu'il viendrait dans la soirée. Elle l'attendait avec une trépidation intérieure qui la rendait sourde à tout ce qui se disait autour d'elle. Lorsqu'il parut, son cœur bondit vers lui en une joyeuse palpitation. Elle ne put parler, mais elle le regarda bravement, comme pour lui laisser lire en elle En s'apercevant de son émotion, Jacques comprit qu'elle était préparée à l'entendre.

Jamais Annie ne lui avait paru aussi jolie, aussi jeune fille Elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche, plissée accordéon, garnie de dentelle bise, et d'une étroite ceinture de ruban de satin ; autour du cou, elle avait son collier de petites perles, et à son corsage une touffe de roses.

Comme tous les soirs, il y avait chez madame

Villars, une réunion de voisins et d'amis. Il faisait très chaud, les portes-fenètres du salon étaient grandes ouvertes, le thé était servi sous la véranda. Le comte de Cliallans chantait au piano une gaie chanson et Clara tournait les pages de la musique.

Au bout de quelques moments, le marquis réussit à emmener mademoiselle Villars sans trop do difucultc, car tous deux étaient devenus très habiles aux petites manœuvres qu'il fallait faire pour se ménager des tête-à-tête.

De la villa de Chilhac, on ne voyait pas la mer. Il fallait l'aller chercher sur une terrasse, séparée du parc par un massif d'arbres et une charmille. On y accédait par deux sentiers montants. C'était là que Jacques voulait faire sa déclaration d'amour.

— Quelle bonne idée madame de Blanzac a eue de vous conduire à la Bluette, dit-il en manière de préambule. Vous avez fait la conquête de mon oncle; ma mère et ma tante trouvent que vous ressemblez à madame de Keradieu. C'est un compliment, car elles l'aiment beaucoup.

— Madame votre mère a été bien aimable avec moi. Si j'avais su d'avance la rencontrer, j'aurais été paralysée.

— Paralysée! et pourquoi, grand Dieu?

— Je m'étais figuré qu'elle devait être très fière et très sévère.

— Ce n'est pas d'après son fils que vous Fima giniez ainsi, je pense?

— Oui bien, car vous êtes très sévère pour un jeune homme et même passablement autoritaire, repondit Annie en souriant.

— Parce que je vous ai empêchée, à Paris, d'al-

b^OBLESSE AMÉRICAINE ISi

1er au Palais-Royal, à la foire de iNeuilly, et qu'ici, j'ai blâmé les petits chevaux et la pêche aux équilles ?...

— Et tant d'autres choses I Clara, qui est passablement indépendante, a une peur bleue de vous... Et moi aussi, ajouta mademoiselle Villars d'un ton moitié sérieux moitié badin.

— Si je me suis montré autoritaire, comme vous le dites, c'est par affection. Je ne voulais pas que l'on vous critiquât, que vous entendissiez des paroles lestes dans un théâtre, ou que vous fussiez un seul instant, en contact avec une foule mêlée. Vous ne m'en voulez pas? demanda Jacques avec un regard et une intonation très tendres.

— Oh I non, non, répondit vivement Annie, je plaisantais.

— A la bonne heure I Enfin, je suis enchanté que ma mère ne vous ait pas paralysée, et bien heureux que vous lui ayez plu autant.

Avec ces mots, les deux jeunes gens arrivèrent sur la terrasse, splendidement éclairée par la lune. Le silence se fit entre eux ; une même émotion les saisit et les rendit muets. Ils ralentirent leurs pas. Annie roulait entre ses doigts la dentelle de son mouchoir; de temps à autre, elle jetait un regard timide et anxieux sur son compagnon. Elle s'encourageait à dire ce qu'elle avait résolu; les mots restaient dans son gosier. Après quelques secondes de lutte intérieure, elle réussit à surmonter sa nervosité.

— Monsieur d'Anguilhon, vous avez donc l'intention de partir pour l'Afrique avec une mission? fit-elle d'une voie émue.

Jacques tressaillit légèrement; une roureur passa sur son visage.

— Quoi,... vous savez...

— J'ai appris cela hier, à la Bluette. Commen ne m'en avez-vous rien dit?

— Parler d'avance d'une chose semblable eût été se vanter. Je n'en ai ouvert la bouche à personne.

— Et vous tenez beaucoup à ce projet?

— J'y tenais beaucoup, il y a deux mois encore... Maintenant...

— Maintenant?...

Le marquis cessa de marcher, puis, très pâle, visiblement ému :

— Mademoiselle Villars, dit-il, promettez-moi de répondre franchement à une question que je vais vous faire, d'y répondre sans considération pour vos sentiments ou pour les miens.

— Je vous le promets.

— Selon vous, un homme très pauvre peut-il épouser, sans déchoir, une femme. très riche?

— Oui, s'il a une position à lui offrir ou s'il travaille et s'il l'aime sincèrement surtout, répondit mademoiselle Villars sans hésiter.

Jacques scruta, un instant, le visage de la jeune Américaine, tourné en pleine lumière et d'une voix assourdie par l'émotion :

— Eh bien, Annie, je vous aime sincèrement, profondément. Sur mon honneur de gentilhomme, fussiez-vous sans dot et moi possesseur d'une grande fortune, c'est vous que je choisirais, non seulement parce que vous êtes charmante, mais parce que vous avez un caractère droit, une nature

aimable. Je ne possède qu'un vieux nom, dont je suis très fier, auquel je tiens plus qu'à la vie. Voulez-vous l'accepter? Voulez-vous devenir ma femme?

— Si je le veux! oh! de tout mon cœur, répondit mademoiselle Villars, sans fausse modestie et avec une simplicité, qui ne manquait pas de grandeur.

Jacques porta à ses lèvres, la main qu'elle lui avait tendae. Ce baiser, un peu prolongé, où passèrent la chaleur et l'électricité de l'amour, fit vibrer la jeune fille de la tête aux pieds, elle parut troublée et intimidée par ce pouvoir dont elle sentait l'effet pour la première fois.

Le marquis prit son bras et le passa sous le sien.

— Annie, dit-il d'une voix tendre, marchant très lentement, je n'ai pas de paroles pour vous remercier de ce don de vous-même que vous venez de me faire. Vous n'aurez jamais à le regretter.

— Ohl j'en suis bien sùrel Quelle peur et quel chagrin j'ai eus, hier, en apprenant que vous son: giez à aller en Afrique!

— Je n'ai, malheureusement, pas assez de valeur pour préférer la gloire au bonheur, dit Jacques, avec amertume et dédain — dédain pour lui-même.

— Voyez-vous, je ne suis pas un héros.

P' — Tant mieux, je déteste les héros ; ils ont toujours fait souffrir. Si vous étiez parti, vous auriez rendu votre mère très malheureuse.

-— Et vous?

— Moi aussi.

Le marquis, ému de cet aveu, serra la main qui B'appuyait sur son bras.

184 NOBLESSE AMÉRiGAlNË

— Annie, vous ne douterez jamais de mon désintéressement?

— Ni vous du mien?

— Du vôtre?

— Oui, n'allez-vous pas faire de moi une très grande dame? On ne manquera pas de dire que j'ai voulu un titre, et que je fais un mariage d'ambition.

— Ceux qui vous connaissent ne le croiront jamais.

— Je l'espère ; cependant j'avoue que je serai bien Gère d'être une marquise d'Anguilhon.

— Savez-vous que notre famille est absolument ruinée? Je suis très pauvre, dit Jacques avec une rougeur pénible.

— Que m'importe I c'est un malheur et non une [autc. Gela ne vous diminue pas.

Comme mademoiselle Villars et le marquis arrivaient à l'une des extrémités de la terrasse, une forme blanche so dressa tout à coup devant eux, et les cloua au sol. C'était mademoiselle May en personne. Elle les regarda pendant quelques secondes.

— Monsieur d'Anguilhon, je ne vous pardonnerai jamais ! . . jamais I . . dit-elle. Et sur cette phrase lancée à haute et intelligible voix, elle tourna sur ses talons et disparut derrière la charmille.

Les fiancés, un instant interloqués, se mircn: k rire.

— Voici l'Amérique qui proteste déjà! dit Jacques.

— Nous la laisserons protester.

— Comment votre cousine ne s'est-elle jaraa.'f aperçue que je vous aimais?

— Elle croyait que vous étiez amoureux de la duchesse, répondit Annie en souriant.

— Amoureux de la duchesse I répéta Jacques avec unétonnement sincère. Quelle idée!

— N'est-ce pas V Ohl elle va m'accabler de reproches; je m'y attends bien.

— Et cela ne vous effraie pas?

— Non ; je suis très brave.

— Votre mère ne s'opposera-t-elle pas à ce que vous épousiez un Français?

— Maman! Oh! elle ne songerait jamais à contrarier mon inclination.

— Vous ne savez pas combien l'idée de vouj demander votre main à vous-même me troublait. C'est tellement contraire à nos mœurs !

— Eh bieni je suis très contente que vous m'ayez tiaitée en Américaine. Si vous aviez parlé d'abord à ma mère, vous auriez tout gâté et je n'aurais pas le beau souvenir de cette soirée.

Lajimni! iillo s'arrêta tout à coup et regardant son fiance dans les yeux :

— .Mai- votr- famille, à vous, ne sera-t-elle pas bien mécuiitente de vous voir choisir une étrangère et une protestante ?

— Non. Ma mère, quoique très pieuse, n'a pas les idées étroites. La baronne de Keradieu lui a fait aimer et apprécier le caractère américain. Elle vous sera reconnaissante, d'abord de me retenir en Europe, et puis, elle s'attachera à vous, j'en suis idi. Je n'aurais jamais épousé une femme qui n'eût pas été digne de devenir sa fille. Ahl elle sera bien surprise, quand demain je lui redeman-

derai l'anneau de fiançailles des d'Anguilhon qu'elle

porte encore à sa main droite.

— Une bague en émail bleu, avec un chiffre et une couronne en petits diamants? demanda mademoiselle Villars avec vivacité.

— Vous l'avez remarquée?

— Elle m'a fascinée ; je l'ai regardée toutle temps.

— Eh bien! demain, je la placerai à ce doigt, dit Jacques en baisant l'annulaire de la jeune fille. J'espère qu'elle vous ira. Ce sera le premier anneau de la chaîne qui nous liera l'un à l'autre — une chaîne qui sera trèi douce et très agréable, ne le croyez-vous pas?

Trop émue pour parler, mademoiselle Villars répondit par un signe de tête.

Jacques la conduisit au bord de la terrasse.

— Quelle belle nuit nous avons pour nos fiançailles! continua-t-il. Regardez.

A l'horizon, la mer s'étendait comme une nappe de lumière. La lune d'août, chaude et dorée, montait dans le ciel profond. L'atmosphère était d'une transparence extraordinaire. Il n'y avait pas un souffle d'air; le paysage semblait enchanté et idéalisé.

— Bien belle, murmura Annie... Inoubliable...

— Savez-vous comment s'appellent les roses que vous avez à votre corsage? demanda le marquis.

— Non.

— « Le bouquet de la mariée >». Vous avez été bien inspirée en les choisissant ce soir.

— Eh bien! je les ai choisies, parce que je vous avais entendu dire que vous les aimiez

— C'est vrai. 11 y en avait un massif, dans un coin de Blonay. Elles étaient l'objet de mon admiration enfantine. Je les prenais pour rafraîchir mon visage, échauffé par le jeu et je trouvais leur parfum délicieux. Maintenant, elles me seront doublement chères. Voulez-vous me donner quelques-unes de celles-ci, en souvenir?

Annie enleva la touffe de son corsage et, avec des doigts un peu tremblants, elle la partagea en deux.

— Voici... je garderai l'autre moitié.

Le marquis prit les petites roses, non sans avoir pressé la main qui les lui offrait.

— Le bouquet de la fiancée... dit-il.

Puis, les ayant portées à ses lèvres, il les plaça dans son portefeuille.

A ce moment, un son de voix arriva sur la terrasse.

— Nous devons rentrer, je crois, dit mademoiselle Villars. On finirait par s'apercevoir de notre absence. A demain,

— A toujours! répondit Jacques.

Après unlonLT et profond serrement de mains, les fiancés redescendirent vers le jardin. Lorsqu'ils reparurent, la baronne de Keradieu et le vicomte de Nozay les regardèrent avec curiosité. Mademoiselle Villars évita soigneusement de rencontrer les yeux de Clara, elle glissa à l'oreille de sa mère qu'elle avait la migraine, la pria de l'excuser auprès de leurs amis et se retira aussitôt.

En entrant dans sa chambre, Annie y trouva Catherine. Elle lui jeta les bras autour du cou, l'étreignit, la secoua, l'embrassa.

— Je suis si heureuse I si heureuse ! fit-elle, le visage rayonnant.

Bonne se dégagea et se reculant un peu, examina la jeune fille.

— Gela ne veut pas dire que vous êtes fiancée?

— Précisément.

— Oh I Miss Annie I Miss Annie I Et, avec ces mots, Catherine se laissa choir sur

un fauteuil, écrasée, consternée.

— Tu avais donc deviné, toi?

— Deviné que vous aimiez ce marquis français? Il y a bien longtemps! la première fois que je vous ai vus ensemble I Et vous étiez si changée I jamais deux heures de la même humeur; jamais satisfaite de votre coiffure et de vos toilettes; l'esprit toujours absent. Ce sont des signes, cela! Ah 1 vous m'avez joliment tourmentée!

— Je ne me doutais pas d'avoir été aussi désagréable, dit en riant mademoiselle Villars. Tu verras comme je vais redevenir gentille !

— Et, ce soir, continua Makay, quand de la fenêtre de votre mère, j'ai vu ce monsieur vous emmener vers la terrasse, j'ai reçu un coup dans le cœur et vous pouvez mè croire, j'ai pressenti ce qui est arrivé,

— Tant mieux, car tu aurais été capable de t'évanouir de saisissement.

— Gomment pouvez- vous plaisanter ainsi? fit Bonne d'un ton de reproche.

— Et toi, comment peux-tu avoir cette figure désolée, quand tu me vois heureuse ? Tu m'as reproché souvent mon insensibifité; je te dis que

j'aime et tu n'es pas contente I Voyons, n'est-il pas beau, M. d'Anguilhon?

— Oui... Mais son caractère, sa moralité... en êtes-vous sûre?

— Il est un parfait gentilhomme.^

— Vos tantes seront désolées.

— Est-ce que tu voudrais que je leur sacrifiasse mon inclination et mon bonheur? que je restasse vieille fille?

— Non, non, chérie...

— Eh bieni ne grogne plus, et quitte cet air tragique!

— Mais, insista la pauvre Bonne, avez-vous réfléchi?

— Je n'ai pas réfléchi. M. d'Anguilhon m'a plu tout de suite. Je me suis sentie comme poussée vers lui; je l'ai aimé, et je l'aime.

— Miss Clara sait-elle?...

Mademoiselle Villars se mit à rire.

— Elle nous a vus ce soir, sur la terrasse, au bras l'un de l'autre et elle a tout compris. Elle va venir me faire une scène; je l'attends de pied ferme.

Makay se leva.

— Miss Annie, dit-elle d'un ton anxieux, vous ne songez pas à me renvoyer en Amérique?

— Te renvoyer! es-tu folle? Est-ce que je pourrais me passer de toi? Nous ne nous séparerons jamais... à moins, toutefois, que tu ne prennes mon mari en grippe.

— Oh I s'il vous rend heureuse, je suis sûre de l'aimer I

— Tu l'adoreras. Et maintenent, laisse-moi ; je me déshabillerai seule.

La jeune lîlle jeta de nouveau les bras autour du cou de Bonne et après l'avoir embrassée affectueusement :

— Va pleurer un peu, dit-elle. Je te connais ; tu ne seras bien que quand tu auras versé quelques larmes.

— Dieu vous bénisse, chérie! murmura Catherine en s'éloignant.

— Et d'une! fit gaiement mademoiselle Villars. Alors, s'allongeant sur le divan, la jeune fille

tâcha de revivre la scène délicieuse qui venait de se passer. Elle se rappela une à une, les paroles de son fiancé, ses regards, son émotion. Elle avait, ii un certain moment, senti contre son bras les battements de pon cœur. Oh! oui, il était sincère, jamais elle ne douterait de lui. Il fallait qu'il l'aimât beaucoup pour faire d'elle une marquise d'Anguilhon. Après avoir passé plus d'une heure à se souvenir, à anticiper, à concevoir son bonheur, Annie retira le bouquet de son corsage et l'enferma pieusement dans une précieuse petite boite ancienne, achetée quelques jours auparavant. Elle enleva ensuite toutes ses bagues, et elle eut un sourire heureux, en pensant que le lendemain, Jacques mettrait à son doigt l'anneau de fiançailles des d'Anguilhon, cet. joJie'bague en émail bleu, qui l'avait fascinée, sekn son expression.

Clara n'aurait pu dormir sans avoir déchargé son cœur de la colère et de l'indignation dont il

NOBLESSE AMÉRICAINE 19i

s'était rempli en voyant sa cousine au bras du marquis. Elle monta chez elle, aussitôt qu'elle put s'échapper, l'accabla de reproches, l'accusa de duplicité, d'hypocrisie, de toutes les pires choses. Elle était exaspérée surtout par l'idée que, venue en Europe, pour veiller sur Annie, elle n'avait rien vu de ce qui se passait. Sa vanité blessée la rendit vraiment abominable.

Mademoiselle Villars se contint admirablement aussi longtemps que sa cousine ne s'en prit qu'à elle. Mais lorsqu'elle attaqua le marquis, et mit en doute sa sincérité, elle lui imposa silence, et lui dit avec dignité:

— Une fois pour toutes, je ne veux entendre parler ni de ma richesse, ni de la pauvreté de M. d'Anguilhon. Je crois que son affection est désintéressée, parce qu'il me l'a dit. S'il m'a trompée, tant pis pour lui. Il est mon fiancé; tout ce que tu diras contre lui me blessera au vif.

Clara reprocha amèrement à sa cousine d'abandonner ses amis, son pays. Annie lui répimdit que Paris n'était qu'à sept jours de New-York, Mademoiselle May haussa les épaules.

— A sept jours de New- York! répéta-t-elle. Quand tu seras mariée à un Français, il en sera à des années. Rappelle-toi ce que je te dis. Tu ne pourras pas fermer ton hôtel, quitter ton château pour venir voir ta famille. Ta position sociale te créera mille obligations qui te retiendront prisonnière.

Annie se mit à rire. Elle assura Clara qu'elle ne serait jamais prisonnière, ni de personne ni de rien, et lui promit d'assister à son mariage coûte

que coûte. Elle s'efforça ensuite de lui montrer io beau côté des choses, mais la jeune fille ne voulut pas le voir.

A ce moment, madame Villars entra. Mademoiselle May, toujours furieuse, lui lança brutalement la nouvelle au visage. La pauvre femme demeura toute saisie. Sa fille, fiancée à M. d'Anguillion! Il lui fallut un certain temps pour bien comprendre la chose et se persuader que ce n'était pas une plaisanterie. Revenue enfin de sa surprise, elle reprocha tout de suite, à Annie, sa dissimulation. Cela l'affligeait plus que tout le reste.

— Comment avez-vous pu me cacher ce qui se passait entre vous et le marquis? demanda-t-elle, avec une expression do sévérité qu'elle n'avait jamais eue.

La jeune fille répondit vivement:

— Mais, maman, il ne se passait rien du tout f Avant ce soir, il ne m'avait jamais parlé d'amour et de mariage. Nous causions comme des camarades. Nous n'avons même jamais fleureté l'un avec l'autre. Quant à ce que j'éprouvais pour lui, cela a été, d'abord, trop vague, et puis trop sacré pour pouvoir en parler.

Madame Villars comprit qu'Annie devait aimer beaucoup le marquis, pour s'être ainsi décidée à l'épouser. Elle n'essaya pas de lutter contre cet amour et de la ramener à la raison, mais elle laissa voir son chagrin et son désappointement ; puis elle déclara qu'elle ne donnerait son consentement qu'après avoir pris des informations sérieuses sur le compte de M. d'Anguilhon.

Madame de Keradieu, entendant un bruit de voix

dans la chambre d'Annie, vint voir ce qpii s'y passait. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte, surprise et alarmée par la consternation peinte sur les visages de madame Villars et de sa nièce. Elle crut à un malheur. Annie vint au devant d'elle, lui mit les bras autour du cou et lui annonça à l'oreille ses fiançailles avec M. d'Anguilhon. La baronnne eut une exclamation de joie; elle embrassa tendrement la jeune fille, et la félicita avec un accent qui partait du cœur.

— Vous auriez pu aller loin, ajouta-t-elle, avant de rencontrer un homme qui vaille le marquis.

— Elle n'avait qu'à rester en Amérique pour cela, répondit sèchement Clara.

— Ce n'est pas mon avis.

— Ah! oui, je sais... la race, un titre, fit mademoiselle May avec dédain, des choses inutiles, nuisibles même au bonheur.

— Des choses qui contribuent beaucoup à l'agrément de la vie, croyez-moi. Vous pouvez être tranquille, madame Villars, ajouta Antoinette de Keradieu, Jacgues est un parfait gentleman. Mon mari vous donnera sur sa famille et sur lui, des renseignements qui vous satisferont entièrement.

La baronne dit tout ce qu'elle pouvait pour réconcilier la mère et la cousine d'Annie avec ce mariage; mais elle sentit que leur désappointement était encore trop vif, cL qu'il valait mieux laisser agir le temps et la rélloxion. Les trois Américaines se séparèrent cependant en assez bons termes. Ma- 'l.unc Villars promit de ne pas s'opposer au choix de sa fille, s'il était justifié par do bonnes informations. Clara donna sa parole qu'elle serait polie et

convenable avec le marquis. Annie ne pouvait raisonnablement demander davantage.

La première pensée de Jacques fut de voir la duchesse. Il prit congé de mademoiselle Villars, presque aussitôt après qu'Annie se fut retirée, et l'âme débordante de joie, il se dirigea vers Petit- Port.

Christiane savait que la journée ne se passerait pas sans que le sort du marquis fût décidé. Elle avait deviné qu'il choisirait la soirée pour faire sa demande, et qu'il viendrait aussitôt lui en apprendre le résultat.

Depuis la veille, une inquiétude douloureuse labourait son esprit, une sorte d'angoisse l'oppressait. Elle avait marché trois heures de suite, essayé de tout pour détourner sa pensée de Jacques et de mademoiselle Villars, mais sans y réussir. Après le dîner, elle avait insisté pour que Guy de Nozay et Louis de Ghallans allassent chez madame Villars et, comme si le repos lui eût été impossible, elle s'était mise à arpenter la véranda, en compagnie de son oncle et du docteur Moreau. Lorsqu'on lui annonça le marquis d'Anguilhon, elle rentra au salon, s'arrêta une seconde pour saisir de loin l'expression de sa physionomie, puis, s'avançant au devant de lui :

— Vous avez l'air d'un triomphateur, dit-elle en lui tendant la main.

— D'un homme heureux seulement.

La duchesse eut la sensation d'un coup violent, d'une blessure; ses paupières battirent, le reflet d'une grande émotion traversa son visage.

— x\h!... fit-elle.

Sa voix avait une intonation si étrange que Jacques la regarda avec étonnement.

Elle s'était assise dans son grand fauteuil, l'abatjour de la lampe, placée tout près d'elle sur une petite table, mettait sa tête dans l'ombre, et quelques secondes lui avaient suffi pour reprendre possession d'elle-même.

— Vous voilà donc fiancé? dit-elle d'un ton très naturel en déployant un éventail.

— Tout ce qu'il y a de plus fiancé.

— Avez-vous reçu mon petit mot d'hier?

— Oui, et vous le voyez, je vous ai obéi

— Vous avez bien fait. Avec les femmes, il est un moment qu'il ne faut ni devancer ni laisser passer. Ce moment était arrivé pour mademoiselle Villars. Et puis, je craignais que l'idée romanesque ne vous prît d'aller cueillir quelques lauriers en Afrique avant de vous marier.

Le jeune homme rougit.

— Vous me jugiez trop bien. Je suis malheureusement incapable d'une action semblable.

— Vous y avez songé pourtant. Oh! je lis très couramment dans votre physionomie...

— Diable! fit Jacques en souriant.

— Et comment cela s'est-il passé avec Annie? Vous avez été très éloquent sans doute? dit la duchesse.

La nuance de raillerie, mise dans cette question, n'échappa pas au marquis et le blessa.

— J'ai été sincère, répoadit-il froidement. Quant à mademoiselle Villars, elle m'a accordé sa main avec un élan de cœur, une générosité, une confiance que je n'oublierai jamais.

— Quelle SQrprise pour votre mèrel La seule perspective de votre départ l'avait pâlie et maigrie. Elle va renaître.

— Figurez-vous qu'elle a été charmée par mademoiselle Villars. Elle m'a fait mille questions sur son compte, tout en me regardant curieusement. Je ne serais pas étonné qu'elle eût pressenti quelque chose. Elle est si fine!

— Et maintenant ne lambinez pas. Il faut que votre mariage se fasse fin octobre.

— Fin octobre! y songez-vous? on pourrait supposer que mon empressement est intéressé.

— L'empressement d'un fiancé est toujours flatteur. Bien que j'aie foi eh la parole de mademoiselle Villars, et que la fermeté de son caractère soit très rassurante, je ne serai tranquille que lorsque je vous aurai vu sortir de Saintc-Glotilde ; et j'ai grand besoin d'être tranquille, ajouta Chrisliane d'un ton, qui, de nouveau, surprit Jacques.

— Vous desirez donc beaucoup être débarrassée de moi?

— De vous, non, mais d'un gros souci, celui de votre mariage. Voici, soit dit sans reproche, près de quatre mois que je ne pense qu'à cela; je voudrais changer de préoccupation.

— Mais qu'avez-vous donc ce soir? demanda le

marquisbiessé au vif; je ne vousaijamais vue ainsi. Vous ai -je déplu en quelque chose?

— Non, non. J'ai fait aujourd'hui une promenade insensée. Je suis tout simplement harassée de fatigue, énervée par la chaleur, si bien que je vais vous renvoyer.

— Déjà? et j'ai tant de choses à vous dire I

— Demain je serai tout cœur et tout oreilles ; nous causerons aussi longtemps que vous voudrez, répondit Ghristiane, avec une inflexion plus douce. En attendant, je vous félicite bien sincèrement. Vous avez gagné non seulement une fortune, mais une femme bonne, aimable et honnête.

— Et comment pourrais-je vous remercier de m'y avoir aidé?

— En faisant beaucoup de bien.

— Je tâcherai.

— Au revoir, beau fiancé, dit la duchesse avec un de ses plus charmants sourires.

Jacques, ainsi congédié, s'éloigna mécontent, désappointé, et moins heureux qu'il n'était venu.

« Quelle femme étrange! se dit-il. On ne sait jamais dans quelle disposition on la trouvera. Dieu merci, Annie n'est pas aussi compliquée 1 »

Après le départ du marquis, Ghristiane demeura quelque temps immobile, les prunelles fixes, et comme sans regard extérieur, s'étonnant de souffrir, cherchant la cause de cette douleur qui avait éclaté en elle.

« Serais-je envieuse, par hasard? se demandât-elle. Envieuse, moi? » ses lèvres s'arquèrent dô- 'laigneusemcnt. u Quoi donc alors? »

L'apparition d'un fantôme n'eût pas mis sur son

visage une pâleur plus soudaine, dans ses yeux une épouvante plus grande, que ce qu'elle vit au fond de son cœur. « Quelle folie! quelle folie I » ditelle à haute voix. Et passant, à plusieurs reprises, son mouchoir sur son front eraperlé d'une sueur, froide, elle répéta: « Impossible!... Imi)ossiblel... »

Le lendemain, après avoir envoyé à Annie soq premier bouquet de fiancée, et quelques lignes charmantes, Jacques se dirigea vers la Bluette. Plus il approchait, plus son pas se ralentissait. Tout le temps, il avait cru bien faire en cachant ses intentions de mariage à sa mère. Maintenant, il comprenait qu'en demandant la main de mademoiselle Villars, sans avoir premièrement obtenu son consentement, il avait fait une chose inouïe, sans précédent dans la famille, et ce fut avec une certaine appréhension qu'il arriva chez son oncle.

Madame d'Anguilhon se trouvait dans le petit salon attenant à sa chambre à coucher et faisait sa correspondance. Lorsqu'elle vit paraître Jacques, son visage, comme d'habitude, s'éclaira de joie.

— Toi! s'écria-t-elle, je ne t'attendais pas ce matin.

Le cœur du jeune homme battait de plus en plus fort. Il embrassa sa mère très tendrement, puis, passant son bras sous le sien, il la conduisit vers son fauteuil, la fit asseoir, jeta un coussin à ses

pieds, s'y agenouilla et tenant ses mains, les yeux levés vers elle, des yeux triomphateurs et caressants, il lui raconta tout.

Le mécontentement de la marquise égala sa surprise. Elle se montra très froissée de ce que son fils ne l'eût pas mise dans sa confidence, et surtout ne l'eût point consultée. Jacques se disculpa, en affirmant qu'il n'avait agi ainsi que pour lui épargner les angoisses par lesquelles il avait passé. Il ajouta que s'il avait fait une démarche décisive, sans demander son approbation, c'est qu'il en était sûr d'avance. Il raconta alors ce qu'il savait de la famille Villars, il parla des qualités d'Annie, énuméra toutes les garanties de bonheur qu'elle lui offrait.

En écoutant son fils, la physionomie de madame d'Anguilhon s'était peu à peu rassérénée. La pensée qu'il ne la quitterait pas, fit éclater en elle une joie soudaine. Ses yeux devinrent humides.

— Tout cela serait parfait, dit-elle, si mademoiselle Villars n'était étrangère et protestante.

— Oui, elle est étrangère, protestante, roturière, républicaine, répondit Jacques ; mais elle n'est pas bourgeoise. Elle n'a ni vanité bête, ni sentiments mesquins. Elle est bien élevée et s'assimilera par feitement. Et puis, voyez-vous, continua-t-il, notre /ace a besoin d'être renouvelée. Annie a une splendide constitution physique. Elle nous donnera de beaux enfants, de ces enfants, comme il en naît des mariages franco-américains : solidement bâtis, l'oeil bien enchâssé, les cheveux dorés 11 me semble que je les vois déjà, fit Jacques avec émotion.

La marquise trouva la dot Je mademoiselle Villars trop considérable.

— Il faut beaucoup aimer et estimer une femme, pour accepter une aussi grosse fortune, quand on est pauvre soi-même, dit-elle.

— J'aime et j'estime beaucoup Annie, répondit le jeune homme.

— Et souviens-toi, continua madame d'Anguilhon, que le monde, si indulgent pour l'inlidélité masculine, méprise l'homme qui trompe la femme qui l'a enrichi. Quant à moi, je préférerais que tu allasses mourir en Afrique, que de te voir jamais tromper cette jeune fille qui, non seulement, t'apporte une fortune ro3'ale, mais qui te fait tant de sacrifices. Les d'Anguilhon n'ont jamais tenu leur serment de mariage. Il faut que tu fasses exception, et que tu sois un mari honnête. Donne-moi ta parole de gentilhomme que tu ne te laisseras jamais entraîner hors du devoir. Mon consentement est à cette condition.

— Je vous la donne, répondit Jacques d'un ton ferme.

— Alors, que Dieu te bénisse, dit la marquise, en posant sa main sur la tête de son fils.

Puis, retirant d'elle-même la bague d'émail qu'elle portait au doigt, elle la tendit au jeune homme et, d'une voix altérée :

— Voici votre anneau de fiançailles. Il y a trentedeux ans que ton père me l'a donné. J'espère qu'il portera bonheur à mademoiselle Villars.

La marquise regarda sou fils, pendant quelques secondes.

— Et il y a des gens qui croient que Dieu ne fait plus de miracles I dit-elic doucement.

- Il serait difficile de rendre la joie de la comtesse de Froissy en apprenant le mariage de son neveu. Le comte, lui, reprocha à Jacques, et en termes assez vifs, de lui avoir laissé faire des démarches pour obtenir un poste dans une expédition, quand tout le temps, il songeait à épouser une héritière.

Le marquis s'excusa, en disant qu'il avait voulu garder l'Afrique comme une fiche de consolation, dans le cas où il aurait échoué auprès de mademoiselle Villars.

— Mais, ajouta-t-il en souriant, le vieux dicton qui affirme que, pour un d'Anguilhon il y aura toujours « de l'amour, de la gloire et de l'argent», n'a pas menti.

— La gloire ! répéta M. de Froissy, en levant le menton, où la prends-tu?

— Elle viendra peut-être comme le reste. Le comte haussa les épaules.

— Enfin, dit-il, je suis heureux de ce mariage pour ta mère. Je souhaite que tu fasses un bon usage de cette fortune qui te tombe d'Amérique. Mais souviens-toi : pour ton honneur, pour le nôtre, pas de grosses parties au cercle, pas de fredaines, pas de sottises 1

Le baron de Keradieu satisfit la mère d'Annie sur tous les points. Il déclara qu'il répondait de

â02 NOBLESSE AMÉRICAINE

Jacques comme de lui-même, qu'il se faisait garant de son honorabilité, et madama Villars le savait trop gentilhomme pour pouvoir douter de sa bonne foi.

Le marquis d'Anguilhon demanda officiellemeut la main d'Annie, qui lui fut, non moins ofûciellement accordée, mais avec quels regrets, Dieu seul le sut I

L'annonce du mariage de Jacques avec la riche Américaine dont on avait tant parlé, causa une surprise générale. Ce fut un événement mondain. On le discuta dans tous les châteaux de France. Les envieux trouvèrent mauvais qu'un d'Anguilhon sautât aussi facilement le t bâton de la mésalliance » comme l'on disait au xviu® siècle. Les intransigeants ne manquèrent pas de déplorer, comme ils le font à chaque nouveau mariage franco-américain, l'invasion de l'aristocratie par les étrangères. Cependant, comme Jacques et sa mère étaient très aimés, il y eut bien une certaine somme de sincérité dans les félicitations qu'ils reçurent.

Le lendemain même de ses fiançailles, Annie annonça son mariage à ses tantes Villars. Forte de sa liberté, elle ne prit point la peine d'user de circon locutions, ou d'atténuer le coup qu'elle portait. Elle sut, en quelques mots, exprimer le sentiment profond qu'elle avait dans le cœur, et faire comprendre l'inutilité de toute remontrance. Elle écrivit d'un trait, sans remords, sans hésitation, ne s' arrêtant que pour regarder, de temps à autre, à son doigt, l'anneau des d'Anguilhon, dont le chiffre et lacouronne lui donnaient la sensation du lien

qui existait entre elle et Jacques. A sa missive elle joignit une photographie de son fiancé, persuadée que la vue du beau gentilhomme justifierait son choix, et adoucirait la colère de ses tantes.

Par le même courrier, elle écrivit, à la sœur de M. Barnett. Cette lettre qui, en réalité, était destinée à Frank, ne fut point de composition facile. Puis, comme toutes les femmes, en semblables circonstances, Annie trouva 'des paroles qui apaisèrent sa conscience, mais qui ne devaient pas diminuer le chagrin qu'elle allait causer.

Le premier soin de Jacques fut de débarrasser son esprit de tout ce qui avait trait à l'Afrique. Il écrivit à Georges Delorme, et lui raconta fidèlement l'histoire de son mariage, et le combat qui s'était livré en lui, puis, voulant atténuer, autant que possible, le mauvais effet de sa désertion, il se rendit à Paris pour voir le capitaine Richard, qui venait d'y arriver. Le visage bronzé du jeune homme, son corps musculeux, amaigri, comme passé au feu, son regard illuminé par lafoi etl'enthousiasme, causèrent à Jacques un spasme d'envie. Mù par une vive sympathie, par le désir de ne pas être trop mal jugé, il lui exposa franchement sa position. Le capitaine, après avoir exprimé le regret de perdre sa collaboration, le félicita chaleureusement, et ajouta:

— Tout le monde eût agi de môme.

Ces paroles, dites sans intention blessante, amenèrent comme un soufflet le sang au visage du marquis. Un d'Anguilhon n'eût pas dû agir comme tout le mon le. Après cette démarche, Jacques se sentit tout à fait libre, et s'abandonna cœur et âme, au boahe ;r qui lui était donné.

Mademoiselle Villarsétaitprofondémcntheureuse, heureuse surtout parce qu'elle aimait. Toutes les cordes de son cœur vibraient maintenant, même celles du dévouement et de l'abnégation que, chez elle, aucun homme n'avait encore touchées. La pensée, qu'elle allait rendre à Jacques la fortune qui lui avait été enlevée, la comblait de joie, et les sacrifices qu'elle faisait à sa volonté ou à son goût lui donnaient un plaisir infmi. A côté de son bonheur, Annie avait mille petites satisfactions. Ses amis fran. çais, vieux et jeunes, se montrèrent enchantés de son mariage. Guy de Nozay triomphait modestement, et lui témoignait une très cordiale amitié. La duchesse ne la traitait plus comme une étrangère, mais comme une égale, et cela ne laissait pas que de la flatter. L'accueil affectueux, qu'on lui faisait à la Bluette, la rendait très fière, et, à chaque visite, sa sympathie augmentait pour la marquise d'Anguilhon.

' Selon l'usage américain, madame Villars laissa aux fiancés la plus entière liberté. Bien loin de les surveiller, ce qu'elle eût cru offensant pour sa fille elle se retirait discrètement lorsqu'elle les trouvait, soit dans la bibliothèque, soit dans le petit salon. Lt* marquis fut, d'abord, assez troublé de cette confiance extraordinaire. Mais Annie se montra si simple, si naturellement réservée dans leurs tête-à-tête, qu'il ne songea jamais à s'écarter de la plus scrupuleuse correction.

La jeune fille ne manqua pas, au cours de leurs causeries, de parler du portrait de Versailles, et do l'effet qu'il avait produit sur elle. Jacques fut émerveillé, en apprenant de quelle manière son cœur avait été tourné vers lui.

Ala grande consternation de sa mère et de sa cousine, Annie consentit à ce que la date de son mariage fût fixée au 2o octobre. Madame Villars était très effrayée, d'avoir à marier sa fille dans un pays étranger. Les Keradieu lui promirent de l'aider et de venir à Paris, les premiers jours d'octobre.

Le 2 septembre, la marquise d'x\nguilhon et son fils, ainsi que les trois Américaines quittèrent Deauvillo.

Gomme mademoiselle Villars entrait dans sa chambre de l'hôtel Castiglione, Catherine, qui se trouvait derrière ses talons, s'écria:

— Oh ! Miss Annie, qui aurait dit!

— Oui; qui aurait jamais dit que je reviendrais fiancée ici I fit la jeune fille.

Et, dans une effusion de joie soudaine, elle jeta ses bras autour du cou de Makay et l'embrassa.

Les fiancés s'occupèrent aussitôt de leurs préparatifs de mariage. Deux mois à peine, pour faire venir de New-York les actes nécessaires, régler leurs affaires respectives, commander un trousseau, c'était peu en vérité, et ils n'avaient pas de temps à perdre.

Dès le matin, après avoir reçu le bouquet de Jacques, Annie sortait avec sa mère et Clara, et la journée se passait en achats et en essayages. Tout cela amusait madame Villars plus que les deux cousines.

L'approche du mariage cause toujours un grand

émoi à la jeune fille française. Il y a en elle, à ce moment, une éclosion de sensations nouvelles, d'émotions délicieuses. La pensée qu'elle va devenir femme, qu'elle aura des diamants, des dentelles, du linge de batiste ou de soie, qu'elle pourra porter les peignoirs, les robes d'intérieur, si ardemment convoitées, la perspective de la liberté enfin, lui causent des ravissements que ne connaîtra jamais l'Américaine, habituée à toutes les recherches du luxe, et qui a déjà largement écrémé la vie.

Mademoiselle Villars s'occupait de son mariage comme si c'eût été celui d'une autre. Elle était tellement affairée qu'elle ne se sentait pas vivre, qu'elle n'avait pas le loisir de réfléchir. De temps à autre, quand il lui arrivait de penser qu'elle allait devenir la femme de Jacques, elle s'effrayait presque. Cela lui semblait doux et terrible. Elle l'adorait mais, chose étrange, elle ne se familiarisait pas avec lui. La hauteur naturelle de son caractère, la différence de race et de langage, le mettaient comme à distance. Il lui faisait l'effet d'un être plein de secrets et de mystères. La pensée qu'il serait ?nn mari, comme son père avait été le mari de sa mère, la troublait tellement qu'elle ne s'y arrêtait jamais.

Annie faisait de fréquentes visites à madame d'Anguilhon; elle, qui ne consultait jamais personne, venait souvent demander son avis pour une chose ou pour une autre. Son pied était moins ferme sur le sol étranger, elle sentait instinctivement le besoin d'un iruide. Quand elle arrivait rue de Bellechasse, avec des fleurs plein les mains, avec ses toilettes élégantes, son teint éblouissant, ses cheveux dorés, elle

faisait à la marquise l'effet d'une vision de jeunesse et d'espérance. Et ce vieil appartement du faubourg Saint-Germain semblait délicieux à mademoiselle Villars. Elle y éprouvait un curieux bien-être, une sensation de tranquillité, comme si on l'eût transportée, tout à coup, à des centaines de lieues de Paris et du monde moderne. Ces vieilles tapisseries, ces meubles anciens, qui n'avaient pas été achetés, lui disaient quelque chose, et lui faisaient sentir la douceur du passé.

Comme elle s'y attendait, Annie reçut de ses tantes et de l'homme d'affaires, qui avait été l'ami de son père et son tuteur, les reproches les plus vifs. Elle les lut avec un petit sourire de défi, mais elle sauta délibérément les insinuations malveillantes contre son fiancé. La réponse de la sœur de Frank Bamett la troubla davantage. Madame Adair lui disait simplement que la nouvelle n'avait point surpris son frère, qu'il s'y était préparé depuis longtemps. Illuienvoyaitdesincèressouhaitsdebonheur. Ceci mit bien quelques charbons ardents sur la tète de la jeune fille, mais elle était trop heureuse pour les sentir beaucoup.

Le marquis d'Anguilhon se proposait de faire vendre les tapisseries et les tableaux qui lui restaient pour rembourser à madame de Lène, la somme qu'elle lui avait prêtée, et lui payer les vingt-cinq mille francs promis. Le comte de Froissy, imaginant bien que la situation financière de son neveu était embarrassée, lui donna, comme cadeau de noce, une somme de deux cent mille francs. En recevant cette agréable nouvelle, le jeune homme ne put s'empêcher de sourire et de dire : « Il n'y a rien

de tel que d'être heureux pour attirer la fortune ». La comtesse de Froissy avait racheté une partie des bijoux de sa belle-sœur; elle se fit un bonheur de les rendre à Jacques. Et bien qu'Annie épousât un gentilhomme pauvre, elle eut une merveilleuse rivière de diamants, des dentelles de reine, des éventails sans prix, des objets qui avaient été des présents royaux, dont la possession la rendit très fière, et qui ne laissèrent pas que d'inspirer quelque respect à Clara.

Lorsqu'il fut question du contrat, mademoiselle Villars voulut connaître la loi française; elle eut plusieurs conférences avec le notaire de la marquise qui, pour la première fois, et à son grand ahurissement, dut expliquer le code à une jeune fille. Après avoir bien compris, Annie déclara qu'elle se marierait sous le régime de la communauté, attendu que c'était le seul, selon elle, qui sauvegardât la dignité des époux. L'avocat américain lui représenta qu'elle s'exposait à se faire ruiner, sa mère la supplia de ne pas donner un tel pouvoir à son mari, Jacques voulut s'opposer à cette générosité ; elle demeura ferme comme un roc.

Grâce à l'activité d'Annie, à l'aide des de Keradieu, au câble transatlantique et à l'argent dépensé largement, tout fut prêt au jour fixé.

La veille du mariage, Jacques et Henri de Keradieu se promenaient, de long en long, sous les arcades de la rue de Gastîglione parlant des arrangements pour le lendemain.

— Dis-moi, fit tout à coup le marquis, ta femme était-elle aussi calme qu'Annie?

Le baron se mit à rire.

— Absolument, répondit-il, et j'en ai éprouvé le même étonnement que toi. Vois-tu, nous sommes absurdes, nous autres Français, nous voudrions bien épouser des étrangères, mais il faudrait qu'elles ressemblassent à nos jeunes filles.

— Je ne demande pas cela... Cependant, j'avoue que le sang-froid d'Annie me surprend, d'autant plus, que je me suis laissé dire que les Américaines ne sont pas... moralement, des ingénues.

— Non, il est probable que mademoiselle Villars connaît le secret de la vie. Mais elle est trop pure pour le concevoir dans toute sa laideur, ou dans toute sa beauté. Je te parie qu'elle se demande simplement si le mariage sera agréable ou désagréable. ,

— Elle s'est occupée de tous les détails de la cérémonie. Je crois. Dieu me pardonne, qu'elle sait, jusqu'à un sou près, ce qu'elle coûtera.

— J'en suis même certain. Réfléchis donc, que depuis l'âge de dix-huit ans, elle est virtuellement émancipée, qu'elle dispose d'un revenu énorme, qu'elle paye ses toilettes, ses dépenses personnelles et connaît le prix de tout. Et puis, vois-tu, l'Américaine, qui donnera un million à une amie, à une œuvre de charité, ne souffrira pas qu'un fournisseur lui compte dix francs de trop. Je ne connais pas de femme qui craigne autant d'être trompée. Sois sûr d'une chose, c'est que mademoiselle Villars t'aime au-dessus de tout, qu'elle n'a jamais aimé et qu'elle n'aimera jamais que toi. Es-tu capable de suivre un bon conseil, et de profiter de mon expérience?

— Je le crois.

— Eh bien, prends l'habitude de parler anglais avec Annie. Cette magnifique langue, qui ne se prête ni aux exagérations, ni aux sentimentalités, te donnera la clé de son caractère. Puis, va passer quelques mois aux Etats-Unis. L'Amérique fortifiera ta nature, l'Europe assouplira celle d'Annie, et vous arriverez à une union aussi parfaite que celle qui existe maintenant entre Antoinette et moi.

— Amen I fit Jacques du fond de son cœur.

Le 25 octobre, à huit heures du matin, Catherine entra chez mademoiselle Villars et la réveilla doucement.

— Pour la dernière fois, chérie, dit-elle lui présentant sa tasse de café habituelle et posant sur son lit une magnifique touffe de roses.

— Pourquoi la dernière fois? fit étourdiment la jeune fille.

— Pourquoi? Ohl miss Annie, pouvez-vous le demander ?

Une vive rougeur nuança le visage de mademoiselle Villars, sa main trembla légèrement ; elle fut quelques secondes sans parler et les paupières baissées.

— C'est vrai, dit-elle, rendant sa tasse à Catherine, ma vie va joliment changer. Malgré mon mariage d'hier, à la mairie, je ne puis imaginer que je suis marquise d'Anguilhon.

— Je me l'imagine bien, moil fit Bonne avec un soupir.

— Oh t ne commence pas à pleurnicher 1 Puisque tu m'as si sottement habituée à cette tasse de café, tu me l'apporteras dans mon cabinet de toilette et, quand le cœur t'en dira, tu pourras m'offrir des fleurs comme celles-ci, dit mademoiselle Villars en respirant ses roses avec délices.

— Vous êtes un ang-e I fit Makay radieuse. Annie embrassa affectueusement sa fidèle amie,

puis la repoussant doucement :

— Ne nous attendrissons pas; c'est stupide I Tu as toujours des idées à larmes, dit-elle drôlement. Il ne s'agit pas d'avoir les yeux gonflés et le nez rouge. Je tiens à faire honneur à M. d'Anguilhon et à l'Amérique. Ce que je vais être regardée, épluchée, critiquée, aujourd'hui!

Ace moment, les deux portes qui donnaient dans la chambre d'Annie furent ouvertes simultanément.

— Beau temps ! annonça madame Villars.

— Beau temps! cria mademoiselle May.

— Oh I tant mieux I fit Annie en frappant ses mains l'une contre l'autre. Heureuse l'épousée sur qui luit le soleil {happy the bride on whoin the swi shines).

Quelques heures plus tard, la grande porte df Sainte-Glotilde s'ouvrait devant mademoiselle Villars. L'égUse était pleine comme un jour de fête. Les notes triomphantes d'une marche nuptiale éclatèrent sous les voûtes, et la mariée, très jolie dans sa robe de satin blanc et sous son voile de tulle d'une finesse invraisemblable, s'avança au bras du Ministre des Etats-Unis, la tête haute, le regard fixé

sur le chœur qui, avec ses scintillements d'or, ses lumières et ses fleurs, faisait l'effet de quelque coin de paradis.

Arrivé devant le maître-autel, Jacques s'inclina profondément, Annie releva, d'un petit coup de doigt, le bouffant de ses manches dont elle sentait la ligue dérangée; — une Américaine ferait cela, en allant à la mort.

La marquise d'Anguilhon avait demandé à Mgr Mermillod, l'évèque de Genève, de venir bénir le mariage de son fils. L'évèque à la voix d'or, au tempérament de poète, prononça une de ses plus jolies allocutions. Après avoir brièvement rappelé l'origine des d'Anguilhon, et les actions d'éclat qui leur avaient donné une place proéminente dans l'histoire, il engagea le marquis à se montrer digne de sa noblesse, ajoutant, qu'il devait un amour constant à la femme qui allait lai dire, comme RuthàNoémi: c( Ton Dieu sera mon Dieu, tonpays s^ramon pays. » Mgr Mermillod dit ensuite à la mariée qu'elle venait d'une contrée où le catholicisme faisait de rapides progrès, d'un pays fécondé parle soleil de la liberté, et qu'elle devait employer aux bonnes œuvres les forces vives qu'elle en rapportait. Il ajouta que toutes les marquises d'Anguilhon avaient été des épouses admirables, des chrétiennes parfaites, et qu'elle devait tâcher de les égaler en grandeur morale, aQa de laisser, comme elles, un souvenir révéré.

Une jeune fille française n'eût probablement vu, dans ces paroles, qu'un joli effet oratoire. Annie en fut pénétrée. Jacques, qui l'observait à la dérobée, demeura frappé de l'expression sérieuse de sa physionomie.

Pendant la messe, mademoiselle Villars lut, consciencieusement, l'office du mariage, dans son livre anglais et protestant. Et ainsi il devait en être toute sa vie. Elle parlerait une autre langue que son mari, aimerait d'une autre manière, suivrait une route parallèle mais différente, et ne serait jamais en communion parfaite avec lui.

Lorsque Jacques sentit le bras d'Annie s'appuyer fermement sur le sien, il éprouva une joie de triomphateur, une émotion profonde. La curiosité de la foule le fit intérieurement grincer des dents; il eût donné beaucoup pour y échapper et se soustraire aux félicitations d'usage.

Le défilé à la sacristie fut très nombreux. On était venii des châteaux les plus éloignés. Les femmes, toujours impressionnées par la cérémonie du mariage, avaient l'air ému. Les hommes, le chapeau au bout de leurs cannes, l'œil un peu plus brillant, frôlaient les épaules de leurs voisines, glissaient des compliments ou des paroles tendres. Et, dans tous les rangs, on échangeait des réflexions.

— Comment trouves-tu notre nouvelle marquise? demanda le comte de Bar à son ami.

— Jolie, mais un peu raide.

— Jacques la mettra au point. Pour dresser une femme ou un cheval, il n'a pas son pareil.

— Va-t-il être heureux de pouvoir tripoter dans soixante millions!

— Les Américaines ne se refusent plus rien. Mademoiselle Villars s'est offert un de nos plus grands noms.

— Oui, mais elle y a mis le prix, au moins.

— Où les nouveaux mariés passeront-ils la lune de miel?

— A Cannes, au château de Saint-Michel, chez les de Froissy.

— Eh bien, Jacques ne s'embêtera pas, au château de Saint-Michel I conclut assez brutalement le comte de Bar.

Quelques pas plus loin, dans la file, deux jeunes Américaines se chuchotaient leurs remarques.

— La toilette d'Annie était par trop simple, dit l'une.

— Elle aura voulu déjà se donner l'air du faubourg Saint-Germain, répondit l'autre.

— Comment trouvez-vous le marquis?

— Oh! je n'ai jamais vu de Français aussi beau! {I never saw such a handsome Frenchman !)

— Ce que les demoiselles Villars doivent rager de voir leur nièce épouser, comme une parvenue, un noble ruiné!

— Oui ; mais elle ne l'épouse pas pour son titre, elle en est follement éprise.

— Gela ne m'étonne pas.

— Pourquoi n'y a-t-il pas de réception, cet aprèsmidi, chez madame Villars?

— Le marquis n'a pas voulu.

— Il a l'air horriblement jBer. Il est capable de défendre à Annie de voir ses amies.

— Ohl elle tiendra bon; elle n'est pas une Villars pour rien 1

— Cela doit être joliment ca:c«/an/ d'épouser un étranger, ajouta une des jeunes filles sans se douter de l'énormité que sa traduction littérale du mot anglais lui faisait dire.

— Oui, ce doit être très amusant I {oh! it must be great fun !)

Et, sur ces phrases caractéristiques, les deux x\méricaines entrèrent dans la sacristie, avec l'idée de bien regarder le marquis, afin de pouvoir le décrire dans leurs lettres.

Le déjeuner eut lieu à l'hôtel de Castiglione; un déjeuner tout intime. La table, avec sa jonchée de fleurs rares, ses convives élégants, offrait un joli coup d'œil. Madame d'Anguilhon, marquise douairière maintenant, semblait rajeunie par le bonheur de son fils. Madame Villars, avec ses cheveux blancs, ses traits fins, avait l'air d'un Nattier vivant.

Le repas fut absolument charmant. Clara, qui n'était pas plus réconciliée avec le mariage de sa cousine que le premier jour, s'efforçait de faire contre mauvaise fortune bon cœur ; elle paraissait très gaie, mais, pour ceux qui la connaissaient, il était facile de voir que sa gaieté était entièrement puisée dans son verre de Champagne. La duchesse, exquise dans une toilette d'un mauve rosé, était à la droite de Jacques. Elle causait avec une animation nerveuse; ses yeux brillaient étrangement. La mariée semblait exercer sur elle une sorte de fascination; elle ne pouvait en détourner ses regards. Elle l'observait avec une curiosité intense, et lui envoyait, de temps à autre, un sourire énigmatique.

Quant à Annie, elle était vraiment jolie. L'émotion teintait de rose son visage, et le bonheur y mettait une douceur particulière. Elle évitait de rencontrer les yeux de son mari, mais à chaque

instant, elle les sentait s'arrêter sur elle; alors elle perdait un peu contenance, et ne comprenait plus ce que lui disait le vicomte de Nozay.

Jacques tenait son rôle avec la désinvolture d'un grand seigneur. Il avait l'air franchement heureux, et jouissait intérieurement du trouble et de l'effroi qui se peignaient sur le visage de sa femme.

Après le déjeuner, Ghristiane et le marquis se trouvèrent seuls un moment.

— Eh bien ! la cérémonie vous a-t-elle paru aussi terrible que vous l'imaginiez ? demanda la duchesse,

— Non ; j'ai été empoigné tout de suite, par l'émotion religieuse. Elle m'a reporté à ma première communion — à notre première communion, — fit Jacques, avec un sourire. C'est curieux, je vous ai revue telle que vous étiez ce jour-là, très mince, très jolie, avec des yeux bleus, dans un nimbe de blancheur. Je me suis revu, moi-même, distinctement, petit garçon, les cheveux encore blonds, en costume noir avec le brassard blanc, symbole d'innocence. En me retrouvant, agenouillé devant le même autel, mon cierge de mariage à la main, j'ai été profondément remué. Voyez-vous, on peut ne plus être catholique, mais il faut l'avoir été. Le catholicisme met dans la vie des souvenirs ineffaçables.

— Et vous êtes heureux ?

— Plus que je ne saurais l'exprimer.

— Alors, tout est bien, dit la duchesse.

Puis, d'un ton brusque, comme pour couper court auxsenti!T»eL»talités ;

— Quand comptez-vous rentrer à Paris ?

NOBLESSE AMÉRICAINE -i?

— Dans quatre mois, probablement. L'ambassade de Porîugal déménage en décembre. L'architecte prendra immédiatement possession de l'hôtel, et tout sera prêt, je l'espère, fin février. N'êtes-vous pas contente de nous avoir pour voisins?

— Oh 1 bien contente I répondit madame de Bianzac, avec un accent d'ironie qui blessa l'oreille du marquis.

— Je suis curieuse de voir ce que le mariage fera de vous. Il change l'homme autant que la femme,

— Il y a une chose qu'il ne saurait changer, ce sont mes sentiments pour vous. Ne comptez pas, mainlenant, être débarra^^sée de moi. Je ne pourrais plus me passer do vos conseils et de votre amitié. Pour commencer, il faut que vous me permettiez de vous écrire.

— Ecrire! s'écria la duchesse. Vous voulez m'écrire pendant votre voyage de noce I

— Pourquoi pas? J'ai tellement pris l'habitude de tout vous raconter, que je serai tenté, j'en suis sur, de vous faire part de mes impressions. Savezvous ce que vous devriez faire ? dit le marquis, comme frappé d'une idée lumineuse.

— Quoi donc ?

— Vous ne connaissez pas Rome, eh bien I venez nous y rejoindre.

— Vous êtes foui

La colère, la douleur donnèrent à ces mots de Christiane une expression si extraordinaire, que le marquis la regarda avec surprise.

— Fou! et pourquoi?

— Parce que....

Jacques s'inclina.

— Quand une femme me donne cette raison-là, je n'insiste jamais, dit-il en souriant.

— Et vous faites bien, répondit sèchement la duchesse.

Puis, d'un ton plus doux :

— Allons ! soyez heureux. Je vous souhaite une belle lune de miel. Ecrivez, si le cœur vous en dit, ajouta-t-elle, en se dirigeant vers la chambre d'Annie.

Les nouveaux mariés devaient passer le mois de novembre au château de Saint-Michel, près de Cannes, puis continuer leur voyage, et rejoindre à Rome, madame Villars et Clara.

Annie, ayant eu la fantaisie de visiter l'appartement de Jacques, madame d'Anguilhon avait invité les jeunes gens à dîner. Ils devaient se rendre directement à la gare de Lyon.

Vers cinq heures, la nouvelle marquise, après avoir embrassé fortement, mais sans prononcer une parole, sa mère et sa cousine, suivit son mari, et monta dans le coupé rempli de fleurs, qui l'attendait pour la conduire rue de Bellechasse.

Du balcon de l'hôtel, Catherine jeta sur la voiture, une poignée de riz et un vieux soulier, — le riz, pour porter bonheur aux époux; le vieux soulier, pour les préserver de tous les maléfices, selon la superstition irlandaise.

A ce moment même, la duchesse sortait de l'hôtel de Castiglione; elle apparaissait comme la mauvaise fée, dont la venue rend tous les charmes impuissants.

Guy de Nozay la mit en voiture.

— Les voilà partis pour le septième ciel, dit-il,

— Espérons qu'ils y resteront t

— Ils seraient bien les premiers. Ou on n'y arrive pas, et ce sera leur cas, ou on en retombe les ailes cassées.

— Cela vous est-il arrivé ?

— A moi? Non. Je n'ai jamais rencontré qu'une femme avec qui j'aurais voulu tenter l'ascension. Elle s'y est refusée. J'ai pris le parti de rester sur la terre, près d'elle.

— Vous avez sagement fait, et votre amitié lui est très précieuse, répondit la duchesse.

Puis, tendant la main au vicomte :

— Adieu... A Blanzac la semaine prochaine

Christiane avait toujours eu le pressentiment qu'il y aurait une grande passion dans sa vie. L'amour qu'elle avait eu pour le duc de Blanzac ne pouvait pas compter. Il avait été l'amour d'une fillette ignorante de soi et de la vie. Elle se disait qu'elle aurait bien, comme la plupart des créatures, son heure d'extase et d'ivresse. Elle était lasse d'être aimée, adulée, obéie. Elle voulait aimer, se dévouer, se sacrifier. Jamais femme n'avait fait un rêve plus élevé. Ce rêve remplissait sa solitude; elle le recommençait, sans cesse, s'y complaisait et, en la maintenant dans les hautes régions de l'idéalité, il l'avait préservée do tout entrainement sensuel. L'amour n'avait pas

été le coup de foudre qu'elle attendait. Il s'était infiltré, comme un poison, dans son cœur et dans sa chair. Au lieu d'un cri de triomphe, il lui avait arraché un cri de douleur. Malgré le déchirement intérieur qu'elle avait éprouvé, lorsque le marquis était venu lui annoncer qu'il était fiancé, elle s'était refusée à admettre qu'elle pût l'aimer. Elle le connaissait trop. Il n'avait que la supériorité physique. Il était inconstant, quelque peu frivole, faible de caractère, si différent, ohl si différent! de l'homm • autour ^V'7uel avait tourné son rêve! Elle s'énumérait ses dc'fauts et sa clairvoyance la rassurait. Hélas I le vrai amour est celui qui n'a pas de bandeau sur les yeuK, aui voit les défauts, les vices mômes, et qui n'en meurt pas.

Christiane essaya de croire qu'elle regrettait, tout simplement, l'intimité agréable qui s'était établie entre elle et Jacques. Puis, quand elle ne put plus se faire d'illusion, elle tâcha de se guérir d'un amour qui l'humiliait. Elle employa à cet effet des moyens héroïques. Elle s'imposa la présence des fiancés, fit plusieurs courses à Paris, aida le marquis à choisir ses cadeaux, donna des conseils à Annie pour ses toilettes, mania les étoffes de son trousseau, lui indiqua les modèles qui devaient le mieux plaire à Jacques. Elle assista à la messe de mariage et, malgré la douleur que cela lui causait, elle se contraignit à regarder les jeunes gens agenouillés l'un à côté de l'autre. Elle subit le supplice du di'jeuner et, comme si elle eût trouvé quelque volupté à souffrir, elle suivit la mariée dans sa chambre, la vit changer de toilette, regarda avidement le modelé charmant de ses épaules, la beauté da sa chair. Quand Jacques

entra, elle lui dit: « Embrassez votre .femme » et son regard ne fléchit pas pendant ce baiser. Elle assista au départ des époux, elle entendit le bruit de la portière du coupé, se refermer sur eux, et ce bruit retentit jusqu'au fond de ses entrailles.

Lorsque Guy l'eut quittée, elle s'enfonça dans le coin de sa voiture et, la tète un peu renversée, les yeux fermés, elle demeura inerte. Deux grosses larmes jaillirent de dessous ses paupières closes; — ses premières larmes de femme. Elle les essuya lentement en se disant encore : a Gela passera... Cela passera... J'oublierai ».

fîl» DE LA PREMIÈRE PARTIB

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