DEUXIÈME PARTIE
Le château de Saint-Michel, situé à mi-chemin de la colline qui domine le golfe Juan, avait été bâti par un Anglais, dans le style de ces abbayes que l'on rencontre fréquemment en Angleterre. Les de Froissy l'avaient acheté, pour y prendre, comme ils le disaient, leurs quartiers de vieillesse et dans ce coin paradisiaque, il y avait assez de soleil, d'azur et de beauté, pour faire, non seulement un splendide couchant, mais une aube radieuse.
Les nouveaux mariés eurent là, pour leur lune de miel, un château avec tous les raffinements du luxe; au dehors, un air saturé de parfums, des fleurs, des verdures merveilleuses, du bleu au-dessus de leurs têtes, du bleu à l'horizon, la mer, un paysage de rêve. Dans le port de Cannes, ils retrouvèrent à l'ancre, et attendant leur bon plaisir, le yacht qui les avait promenés l'été sur les côtes de Normandie et de Bretagne. Et tout l'équipage, qui avait conservé un bon souvenir des fiancés, les reçut comme ua couple royal, avec des vivats et des ûeurs.
22'i NOBLESSE AMÉRICAINE
Les jeunes gens arrivèrent à Cannes, à la fin d'une période de mauvais temps ; ils eurent un mois de novembre exceptionnellement beau et chaud, ce qui leur permit de faire de longues promenades, à droite et à gauche, et de petits voyages avec le Sa7is- Souci. Annie allait de découverte en découverte, de ravissement en ravissement. Elle était heureuse de connaître enfin ce midi de la France, que toutes ses amies avaient visité et, à travers le rayonnement de son jeune amour, elle le vit plus beau qu'aucune d'elles.
La « chappe » de la pauvreté, semblable à ces « chappes de plomb » que Dante voyait aux damnés, était définitivement tombée des épaules de Jacques, et il se sentait jeune et ardent comme à vingt ans. Il n'avait plus d'autre désir que de pouvoir rentrer en possession de Blonay, et Bontemps lui donnait cet espoir.
Dès les premières heures de l'intimité conjugale, le marquis comprit combien Annie était étrangère. C'était l'Eve prosaïque, simple du Nouveau-Monde, aussi différente de l'Eve complexe et compliquée du Vieux-Monde que peuvent l'être deux créatures de même espèce. Il eut, avec elle, la sensation qu'il mordait dans un beau fruit, sain, encore trop vert, dontl'àpreté était cependant agréable. Cette femme, aux caresses courtes, aux yeux limpides, aux mains fraiches, ne pouvait lui rendre les ivresses qa'il avait connues, mais elle lui révéla la douceur de l'amour sans art et sans artifices.
Annie avait accepté le mariage simplement, avec une joie franche, un prosaïsme qui l'avait parfois décontenancé. Elle avait eu des phrases caracléris-
tiques, et si extraordinaires pour un Français, qu'il en riait tout seul, et regrettait que la délicatesse l'empêchât de les répéter à quelque ami.
Jacques, qui tenait à avoir sa femme bien en mains, l'éludiait soij^neusement. Son cabinet de toilette se trouvait contigu à celui d'Annie. Par la porte entrebâillée, il entendait souvent ses conversations et ses discussions avec Bonne. Elles l'amusaient infiniment, et achevèrent de lui révéler son caractère. Le marquis voyait avec satisfaction, que Catherine s'attachait à lui. Il lui eût été désagréable de sentir auprès de sa femme, une personne hostile. Il n'avait pas eu de peine à gagner le cœur do l'Irlandaise. Il savait parler aux vieux serviteurs, et il avait toujours pour elle, en particulier, quelque parole amicale.
Le mariage avait visiblement changé la jeune Américaine. Sa physionomie était plus douce, moins enfantine. Il y avait, dans son allure, moins d'indépendance, dans ses mouvements, moins de raideur. Elle écrivit un jour à sa cousine: «Jacques affirme que j'ai changé d'expression ; je suis curieuse de voir ce que tu diras. » Puis elle ajouta . « S'il est vrai que le bonheur embellisse, je dois être bien jolie. »
Do fait, Annie était heureuse, non pas complètement, peut-être, mais profondément. Elle avait quelque peine à se familiariser avec son mari français. Elle lo sentait toujours un peu loin d'elle. Sa sensibilité, sa nervosité la déconcertaient. Quand elle le voyait plongé dans une de ces rêveries au.Kquelles il s'abandonnait souvent, elle le regardait comme un phénomène. Elle n'avait jamais vu d'homme rêvant.
Les Européens passent en Amérique pour être des vases d'iniquité. Annie se demandait si son mari s'était bien amusé {ifhe hadbeen very wicked), s'il avait eu beaucoup de bonnes fortunes. Elle brûlait de le questionner à ce sujet, mais elle n'osa jamais. Et elle était très Hère d'être la femme du marquis d'Anguilhon. En dépit de sa raison, elle se sentait grandie par son titre. La couronne, brodée sur son linge et ses objets de toilette, lui faisaient plaisir à voir. Elle eut, d'abord, honte de sa vanité, puis elle finit par se dire philosophiquement, que ce devait être dans la nature humaine d'aimer ces choses, et qu'après tout elle n'était pas une déesse.
Le comte et la comtesse de Froissy revinrent chez eux, dans les premiers jours de décembre. Ils insistèrent pour garder les jeunes gens une semaine encore. Le comte aimait beaucoup sa nièce. Il se plaisait à la faire causer. Son mépris de la routine des gens ou des nations qui ne marchent pas avec le progrès, son intention délibérée de s'amuser autantque possible, le divertissaient infiniment. Il dit un jour en parlant d'elle : Annie est bien le plus joli morceau de prose qu'on puisse lire. Et mentalement, il ajouta : « Pourvu que cet animal de Jacques s'en contente I »
Le 15 décembre, le marquis et la marquise d'Anguilhon partirent pour Naples, avec le Sans- Souci, emportant des souvenirs à embaumer leur vie enlière.
Madame Villars et Clara passèrent le mois de no. venibre en Touraine chez les de Keradieu, puis elles partirent pour Rome où Georges Ottis devait les rejoindre.
Le marquis et la marquise d'Anguilhon avaient trouvé à Naples le Vésuve couvert de neige et une pluie diluvienne. Ils grelottèrent partout et fatigués d'attendre en vain le soleil, ils se décidèrent à aller à Rome, chercher un peu plus de confort et d'agrément. Annie télégraphia aussitôt à sa mère de leur retenir un appartement à l'hôtel d'Europe où elle était logée. Les nouveaux mariés furent attendus avec une impatience facile à comprendre. A leur arrivée, ils trou\rèrent leur salon rempli de fleurs, brillamment éclairé, égayé par un beau feu. Jacques, touché des soins que l'on avait pris pour leur donner une impression agréable, se montra très cordial.
Clara, qui brûlait de se retrouver seule avec sa cousine, ne tarda pas à l'emmener sous prétexte de lui montrer sa chambre. Une jolie pudeur de jeune mariée avait empêché Annie de relever entièrement le voile épais qu'elle portait. Mademoiselle May vint aussitôt le détacher,
— Voyons, dit-elle, ce grand changement dont tu nous parles. C'est vrai que tu es changée I
— En bien ou en mal?
— Je ne sais... Tes yeux paraissent plus grands et tu as vieilli...
— Vieilli! s'écria Annie alarmée cl courant au miroir.
— Oh! je ne veux pas dire qu'il te soit venu des rides, répondit Clara en riant, mais vois...
Et, passant son bras autour du cou de sa cousine, elle mit son visage près du sien.
— N'ai-je pas l'air plus jeune que toi?
— J'en conviens.
— Tu es devenue femme... et marquise, par dessus le marché! C'est plus qu'il n'en faut pour vieillir quelqu'un.
Puis, retirant brusquement son bras, elle se planta devant sa cousine,
— Et maintenant, la vérité. Nous nous sommes promis de nous la dire. Le mariage est-il agréable ou désagréable?
Annie rougit et détourna les yeux.
— Cela dépend absolument du mari, réponditelle, pour dissimuler sa confusion.
— Je m'en doutais, dit Clara avec le plus grand sérieux.
— Comment est George? fil la jeune femme, dans l'intention de changer la conversation.
— Un peu surmené, le cher garçon... Quelques mois de repos le remettront. Il les a bien gagnés. Sa position est faite maintenant. C'est joli, à trentedeux ansi Sais-tu qu'il ne perdra rien à être vu â côté de ton mari? C'est un autre type, voilà tout. Tiens, il me fait l'effet d'un bon terre-neuve, tandis que M. d'Anguilhon, lui, ressemble à ces grands lévriers, qui se laissent caresser et soigner comma des pachas. Il ne va pas se donner des airs avec George, au moins?
— Des airs? Jacques! Ah! il est bien trop grand seigneur pour cela.
— Espérons que ton lévrier et mon terre-neuve vivront en bonne intelligence.
— Espérons-le.
r- J'ai été surprise que M. d'Anguilhon ait bien voulu se loger dans le même hôtel que nous.
— Pourquoi pas? Oh! il a le sentiment de la famille, luil Tl dit qu'il ne peut pas vivre longtemps loin de sa mère.
— Un Américain ou un Anglais se ferait écorcher vif plutôt que d'avouer ça.
A ce moment, Makay entra pour la toilette de sa maîtresse. Mademoiselle May l'embrassa sur les deux joues.
— Eh bien ! comment marche le nouveau ménage? Les amoureux se sont-ils déjà querellés?
— Querellés? se récria Bonne. Ah! Miss Clara, pour tout le mal que je vous veux, je désire que vous ayez une aussi belle lune de miel que volrc cousine.
Georges Ottis fut présenté au marquis. En se tendant la main, les deux hommes se regardèrent dans les yeux. Visiblement, ils firent, l'un sur l'autre, une impression favorable, et les deux cousines, qui les observaient avec une certaine anxiété, échangèrent un coup d'œil de satisfaction.
Les jeunes gens dînèrent chez madame Villars. Clara ne se lassait pas d'observer sa cousine. Sûrement le mariage avait changé sa physionomie. Les regards tendres qu'elle avait pour son mari, la défér>3nce qu'elle lui témoignait, lui causèrent une sorte d'irritation.
Le repas fut très gai, très animé. On parla iadifféremment anglais et français. L'Amérique, ia Touraine, Cannes fournirent ample matière à la conversation. Georges exprima une franche admiration pour les choses d'Europe.
— Quand je pense, dit-il, qu'il y a dans notre pays des gens qui prétendent que l'Amérique est supérieure au Vieux-Monde. Cela m'exaspère toujours. Il me semble que j'entends des enfants insulter leur aïeule.
— Oui, ajouta madame Villars, nous avons tout un parti qui rêve l'affranchissement de l'Amérique, qui voudrait qu'elle pùl se suffire à elle-même et qui mettrait volontiers le feu aux Transatlantiques pour empêcher les femmes d'aller dépenser nos dollars en France ou ailleurs.
— Eh bien, c'est idiot, déclara énergiquement M. Ottis, car elles nous rapportent des idées, des modèles qui nous permettent de travailler sans tâtonnements et d'arriver presque du premier coup à la perfection, comme le montrent notre orfèvrerie, nos étoffes. J'estime, moi, que les cinq cents millions que nous laissons en moyenne chaque année en Europe, nous rapportent le double et le triple.
Cette manière pratique d'envisager les choses, d'u tiliserla vanité féminine amusa infmiment Jacques et lui inspira même une certaine admiration.
Après le dîner, Clara se hâta d'emmener son fiancé.
- Comment trouvez- vOus ce fameux marquis? lui demanda-t-elle aussitôt.
- Très bien, ma foi, beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Que lui reprochez-vous?
— Rien, si ce n'est de vous avoir volé Annie, car il vous l'a volée.
— Pas sans sa permission, J'imagme. . . Elle paraît joliment éprise de lui.
— Oui, elle en a l'air absolument stupide!
— Stupide! je ne trouve pas. Je serais bien heureux si je vous voyais jamais cet air-là.
— Dieu m'en préserve! fît (^lara avec une ferveur comique, mais il n'y a pas de danger, je suis d'une composition plus dure moi!
Dans ses voyages, Jacques avait toujours tourné autour de Rome sans avoir eu l'heur de le visiter. Il y arrivait maintenant dans les meilleures conditions, l'esprit libre de soucis et l'âme assez remplie de bonheur pour réagir contre la mélancolie qu'il distille.
Dès le lendemain de leur arrivée, Annie donna à son mari un échantillon de ce « sight seeing » littéralement « visite des curiosités, « qui fait les délices de l'Américaine et qu'elle considère comme un de ses devoirs ici-bas. Ce fut, pour le marquis, une source continuelle d'amusement et d'agacement. Chaque jour la jeune femme partait munie de son Baedeker. Arrivée dans un musée quelconque, elle prenait la droite ou la gauche, tombait en arrêt devant le premier pan de tableaux, plongeait un instant les yeux dans son guide, les relevait vers une peinture, la regardait plus ou moins longuement, puis recommençait cet exercice et le répétait pendant des heures entières avec un plaisir réel, une conscience sans égale. Elle n'admirait pas à faux et jouissait sincèrement de la vue des chefs-d'œuvre. Ils charmaient son œil sans provoquer en elle aucune
émotion. Elle voyait, voyait, et ne sentait pas. De ses pèlerinages artistiques. elle rentrait à demi-morte de fatigue, ayant, comme elle le disait plaisamment tous les tableaux et toutes les statues dans les jambes, mais contente d'avoir si bien employé son temps, d'avoir « fait autant » surtout. L'Américanisme « faire une ville, un musée » signifie passer en revue les curiosités d'une ville ou d'un musée. Dès le second jour, Jacques qui ne voulait pas se contenter « de faire» les galeries du Vatican dit à sa femme :
— Annie, ici chacun pour soi, deux personnes ne sauraient voir de même, nous nous gênerions mutuellement
— C'est bien, répondit-elle gaiement sans se douter que son mari venait de lui lâcher la main. Plusieurs fois, tournant la tête de son côté, elle le vit perdu en contemplation devant quelque tableau, ou quelque statue, et elle se dit avec un petit sourire de supériorité: « Il ne voit rien. » De fait, dans tout un musée, Jacques ne regardait, peut-être, que cinq ou six tableaux, qu'une ou deux statues, mais il ne les voyait pas seulement, il les sentait, il les emportait graves dans son cerveau. Certains chelsd'œuvre amenaient des larmes dans ses yeux. Souvent, le visage d'une madone, ou les formes d'une déesse le hantaient pendant des journées entières, et le plongeaient dans de délicieuses rêveries.
A Rome, l'heure de l'Ave Maria, du Mogreb chrétien, a un charme mystérieux que sentent les rêveurs, les poètes, les êtres tant soit peu affinés. A ce moment, ily a, dans l'air, commeun passaged'àmes. Les souvenirs sortent du sol, des églises, desmonu-
ments; on dirait que le passé rodcvientprésent, que, pour quelques minutes, les morts se mêlent aux vivants. Les femmes rentrent chez elles, avec de délicieux frissons, les sens éveillés, et singulièrement disposées, à ce que Paul Bourget appelle « crime d'amour. » Jacques était toujours fortement impressionné par cette heure de l'Ave Maria. Lorsqu'elle le surprenait dehors, il devenait silencieux, son pas se ralentissait, et pendant quelques minutes, il en subissait l'influence inanalysable.
Un soir, comme il sortait de Saint- Pierre, déjà rempli d'ombre, le bourdon de la basilique sonna l'Angelus. La voix de cette cloche, unique au monde , l'arrêta net sur le péristyle. Il promena ses regards autour de lui. La place était déserte, mais les vibrations de l'airain l'emplissaient de prière.
— Oh! c'est beau! murmura-t-il saisi.
— Superbe! immense! dit Annie. Mais je ne me souviens plus combien la place et la colonnade mesurent de pieds; il faut que je voie.
Ces paroles firent à Jacques l'effet d'une douche. Son émotion finit dans un sourire. Lui, avait senti la beauté spirituelle de cet ensemble de choses; elle, la beauté matérielle. Et, sans s'apercevoir de l'effet désastreux qu'elle avait produit, la jeune femme ouvrit son Guide et aux dernières lueurs du jour, elle chercha les chiffres qui devaient, selon elle, donner \oute sa valeur au spectacle.
Le marquis ne songea pas à amener doucement Annie à partager ses impressions. Il les garda jalousement pour lui. Du reste, il est rare que l'iiomme se donne entièrement. Quoi qu'il en dise, il ne se soucie pas d'être compris ; il est enchanté de sentir
qu'il y a quelque r^pli de son âme, quelque coin de son esprit où sa femme ne puisse pas pénétrer. C'est autant de sa liberté qu'il sauve.
Le tempérament et la nature d'Annie rejetèrent la pensée de Jacques vers la femme qui était son antithèse vivante, vers la duchesse de Blanzac. Ils avaient tant causé ensemble, remué tant d'idées, analysé tant de sentiments, qu'il sentait maintenant que les pensées affluaient en lui, le besoin de l'avoir à ses côtés. A chaque instant, il se disait : comme elle comprendrait cela, ellet et ileutdonné beaucoup pour voir ses propres émotions reflétées dans ses yeux et sur ses lèvres. Il lui arrivait souvent de trouver dans les musées, des portraits qui ressemblaient à la duchesse, des statues qui avaient quelques-unes de ses lignes. Ces portraits et ces statues le retenaientlongtemps, et l'attiraient irrésistiblement. Dès lapremière semaine de son séjour à Rome, il lui écrivit une longue lettre, remplie de ses impressions et de ses sensations, et à travers laquelle passait un courant de chaude tbadresse. Christiane répondit une lettre gaie, spiricuelie, ironique, d'une banalité voulue, avec,dab--is, cepoot-scriptura : « Vouamedeman dez comment il ss fait qae Piorne ne la'attire pas. il m'attire et trèa fort. Maisj'attends d'être ueuxpour le visiter, afin d'en jouir complètement. Là, êtes vous Satisfait? j> Ce post-soriptum, si profondément féminm, et si inconsciemment pervers, troubla le marquis : « Etre deux ! répéta-t-il. Songerait-elle à se remarier? » pourquoi pas? Mais, si elle venait à se remarier, il la perdrait, et ce serait fait de leur intimité! Cette idée le tourmenta pendant quelque? jours, puis il finit par se rassurer en se disant que
Christiane ne renoncerait pas si facilement à la for tune de son mari.
Annie ne se doutait pas qu'elle eût déjà une rivale. Elle n'avait pas mesuré la capacité du cœur de son mari ; elle ignorait ce que ses lèvres pouvaient donner de baisers et, incapable de rêver un bonheur plus complet, elle allait répétant: « Il est tout simplement parfait. »
Le marquis ne se déplaisait pas avec sa famille américaine. Il appréciait surtout la discrétion et l'excellent caractère de madame Villars. Il s'était mis à l'appeler « Tante Mary », comme Clara, et cette appellation avait rendu leurs relations tout à fait amicales. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la conscience avec laquelle elle accomplissait, pour la troisième fois, le pèlerinage de Rome. Il s'avoua qu'il ne connaissait pas beaucoup de Françaises de son âge capables de s'intéresser aussi sincèrement aux chefs-d'œuvre de l'art et aux souvenirs historiques.
Le marquis avait trouvé le moyen de vivre en bonne intelligence avec mademoiselle May. Au fond, elle lui était toujours hostile, mais elle le craignait et n'eût point osé se montrer impertinente avec lui Il prenait un malin plaisir à la taquiner, à l'exaspérer même, puisa la calmer par quelque mot charmant, en l'appelant « ma belle cousine » ou bien en la tenant en respect par certain regard, dont il connaissait l'effet — le regard du Van Dyck de Versailles.
Jacques sentait de la sympathie, et même une secrète admiration pour Georges Ottis. Il était indigné lorsqu'il voyait Clara exercer sans merci sa petite
tyrannie féminine sur ce bon garçon, et il lui arriva de se dire: « J'espère bien qu'Annie ne s'avisera jamais de me traiter en Américain. »
Un soir, en venant de chez sa mère, lajeune femme dit tout naturellement:
— Jacques, vous savez que nous allons à Frascati, demain.
Cette manière de disposer de sa personne fit faire un haut-le-corps au marquis:
— Qui nous? demanda-t-ilen élevant les sourcils.
— Les Walter, maman, Clara, Georges et nous.
— Ma chère amie, avant de vous engager pour moi, vous auriez dû me demander si je n'avais pas de projet. Il se trouve justement que j'ai décidé d'aller à la villa Madame. On dit qu'on voitla mer depuis là, lorsque l'atmosphère est très claire, je veux profiter du beau temps que nous avons, et tenter l'aventure. Mais vous êtes hbre d'aller à Frascati, si cela vous amuse.
Pour la première fois, Annie sentait le frein ; elle se cabra.
— C'est bien; j'irai, répondit-elle de son ton le plus indépendant.
Résolue à donner aussi une leçon à son mari, elle s'assit délibérément devant sa table à écrire, et ouvrit son Baedeker pour lire ce qui concernait Frascati. Mais l'agitation de son cœr.r troublait sa vue et l'empêchait de fixer son esprit. Elle ne comprit pas un mot de sa lecture. Elle voulut écrire; sa main, toujours si ferme, tremblait horriblement. La colère bouillonnait en elle, elle raidit sa volonté, et rua à tort et à travers pendant quelques instants. Puis, sa bouche pincée se détendit, ses lèvres
tremblèrent, comme si les larraes n'étaient pas loin, et le chagrin se peignit sur son charmant visage. Jacques qui, à la faveur du Figaro, observait sa femme, fut alors tenté de lui dire une parole tendre, mais il se retint. Il était d'avis qu'il ne faut pas gâter la femme pendant la lune de miel et que, dès les premiers jours du mariage, l'homme doit l'habituer au respect de son autorité. Il sentait d'autant plus la nécessité d'agir ainsi qu'Annie était Américaine.
Très énervée, la marquise se leva, tourna autour de la chambre, changea de place un fauteuil, quelques bibelots, tapota les coussins du sofa. Tout en faisant ce petit manège, elle coulait des regards vers son mari, dont le profil fin et fier se trouvait en pleine lumière. — « C'est vrai, pensa-t-elle, qu'il ressemble à un lévrier. » Assez curieusement, cette comparaison lui fit voir son tort. Elle se dit en le regardant avec complaisance, qu'il n'était ni un Frank Ijarnelt, ni un Georges Ottis, et qu'elle aurait dû s'en souvenir. Saisie du désir de se faire pardonner, elle se rapprocha de lui peu à peu, finalement passant derrière son fauteuil, elle lui mit les bras autour du cou.
Le marquis renversa la tète en arrière; elle se pencha sur lui et l'embrassa.
— Je préfère aller avec vous, demain, à la villa Madame, dit-elle doucement.
— J'en serai ravi, ma chérie, répondit M.d'Anguilhon.
Puis, ramenant sa femme devant lui, il la prit sur ses genoux.
— Jacques... vous êtes tâché de ce que je ne vous
ai pas demandé si vous vouliez aller à Frascati?
— Fâché? Non. Sur le premier moment j'ai trouvé, je l'avoue, le procédé un peu vif; j'aurais dû comprendre que c'était un simple oubli de votre part.
— Un oubli! pas précisément. Je n'ai pas pensé que je devais demander votre agrément pour une chose si peu importante, répondit Annie, avec son admirable franchise. En Amérique, les femmes prennent constamment des engagements mondains au nom de leurs maris, sans les consulter.
— Elles ont ^rand tort, d'autant plus, que chez vous, les hommes travaillent. Ils auraient bien le droit de se réserver des heures de repos, ou de choisir leurs amusements.
— Ce qui n'empêche pas, qu'ils endossent l'habit noir sans regimber, et qu'ils ne refusent jamais d'accompagner leurs femmes.
Jacques sourit.
— Je crains bien que vous ne m'ameniez jamais à ce point de perfection. Mais, rassurez-vous, je ne suis pas un tyran. Vous serez toujours libre d'aller et de venir, de faire ce qui vous semblera juste et bon. J'ai en vous une confiance absolue. Vous avez trop de bon sens pour ne pas vous conformer à nos usages et même à notre étiquette conjugale. Je suis sûr, que dans peu de temps, vous serez tout à fait Française.
Annie secoua la tête.
— Ohl quant à cela, ne l'espérez pas. Je suis et je resterai toujours Américaine, dit-elle avec une fermeté qui ne déplut pas au marquis, mais
me je souviendrai que j'ai un mari français.
— Cela suffira, ma chérie. Pourvu que vous n'alliez pas le regretter!
— Oh! Jacques, il faudrait que vous devinssiez bien mauvais pour cela... et encore... le souvenir de ces belles semaines me resterait toujours.
Honteuse d'en avoir tant dit, Annie se dégagea des bras de son mari et sauta sur ses pieds.
Le lendemain, après leur déjeuner, le marquis et la marquise d'Anguilhon se rendirent à la villa Madame. L'atmosphère était d'une pureté rare. Au bord du vaste horizon, ils distinguèrent, non pas là mer, mais le reflet de la mer sur le ciel, une bande de lumière argentée et mouvante, qui leur indiquait la direction d'Ostie. C'était très curieux et très beau. Jamais, peut-être, le marquis n'avait été aussi gai, aussi charmant qu'il le fut cet après-midi-là. Le cœur d'Annie débordait si bien de contentement qu'en regagnant leur voiture, elle dit à haute voix :
— Ohl Jacques, je suis si heureuse !
in
Il arrivait souvent à Jacques de s'écrier en visi-
mt quelque église : « — Ah ! si ma mère voyait
cela! » Cette phrase éveilla, un beau jour, dans
l'esprit d'Annie l'idée d'inviter sa belle-mère; une
idée pas banale, il faut en convenir. Madame d'Anf:^uillion refusa d'abord, mais la jeune femme insista de telle façon qu'elle finit par accepter. La tentation de voir Rome avec son fils était trop forte pour pouvoir y résister.
Annie avait été bien inspirée en invitant la marquise. Dès qu'elle fut là, son mari pensa moins à la duchesse.
Jacques n'était plus croyant, mais son âme avait reçu l'empreinte ineffaçable du catholicisme. Le catholicisme est "une échelle qui aide l'homme à prendre son essor vers l'idéal. Beaucoup de ceux qui ont repoussé cette échelle du pied, après s'en être servi, ne se seraient jamais élevés aussi haut sans son secours. Les arceaux gothiques d'une vieille cathédrale, la vue de l'autel, le son des cloches disaient au marquis une foule de choses que n'entendait pas sa femme, aussi ignorante du catholicisme que du bouddhisme. La marquise mesura, non sans effroi, l'abîme moral qui existait entre les deux époux. Elle ne songea point à convertir sa belle-fille; mais, dans le but de la rapprocher de son mari, elle essaya de l'entraîner dans les régions de l'idéalité. En visitant les églises, elle lui expliqua le culte et ses symboles, elle lui raconta l'histoire des grands saints, les miracles qui faisaient le sujet des tableaux ou des fresques.
Annie écoutait avec un vif intérêt, mais demeurait froide.
— Tout ce surnaturel, dit-elle un jour, donne au catholicisme quelque chose de fabuleux, tellement, qu'il me fait l'effet d'une mythologie chrétienne.
Jacques ne put réprimer un sourire, et coula vers
sa mère un regard malicieux. La pauvre marquise paraissait à demi suffoquée.
— Est-ce que vous croyez, vous, madame, à ces miracles, à ces légendes? demanda la jeune Américaine inconsciente d'avoir dit une énormité.
— Mon enfant, je crois que le catholicisme est divin; par conséquent, rien de ce qui s'y produit ne me semble impossible.
— Et puis, vous avez, dès votre enfance, élé familiarisée avec tout ce merveilleux. Quand on en entend parler pour la première fois, à Và^e où je suis, il paraît si enfantin et, pardonnez-moi ma franchise, si inutile.
— Inutile! s'écria la marquise. Mais il a inspiré les chefs-d'œuvre que vous admirez; il produit des dévouements sublimes : celui de la sœur de charité, par exemple; il double la force de l'homme; et s'il ne servait qu'à nous faire oublier un peu ce triste monde, ce serait déjà beaucoup.
— Oublier ce monde! Pourquoi? On n'y est pas trop mal! Je m'y trouve très bien. Il est tout à fait assez bonpour moi.
La marquise ne put s'empêcher de rire.
— Ma chère enfant, dit-elle, vous vous y trouvez bien, parce que vous êtes heureuse. Mais songez à la multitude des affligés. Ceux-là ont besoin de regarder vers le ciel, et le merveilleux les y aide. Les femmes qui font brûler des cierges pourobtenir quelquegràce, qui viennent chercher un peu d'huile de la lampe de la madone de Saint- Augustin, pour oindre un malade, emportent de l'espérance. N'estce point un grand soulagement.
— Oui, mais il me semble au'il vaudrait mieux
cultiver la force morale, et apprendre aux malheureux à supporter courageusement leur misère.
— Et comment diminuerez-vous la haine des petits contre les grands?
— En obligeant les grands à travailler au bonheur des petits, à leur faciliter leur tâche. Et puis en prouvant aux pauvres que les riches ont autant de chagrins qu'eux, des maladies plus cruelles même. C'est la vérité.
— Bravo ! ma petite simpliste, dit le marquis.
— Je crois que les fardeaux doivent être proportionnés aux épaules, et que les biens et les maux sont mieux répartis qu'on ne l'imagine. Il m'est arrivé des milliers de fois de plaindre des gens qui se trouvaient parfaitement contents. Jusqu'à présent, j'ai été très heureuse; maisj'aurai ma part de chagrin, je m'y attends bien.
— Et voilà la femme qui a évolué I s'écria Jacques. Qu'en pensez-vous, ma mère?
— Beaucoup de bien, répondit madame d'Anguilhon, avec un sourire affectueux à sa belle-fille.
La marquise était toujours déconcertée par la netteté des raisonnements d'Annie. Quand elle causait avec elle religion ou sentiment, elle avait, au bout de quelques instants, l'impression qu'elle se trouvait devant un mur lisse et impénétrable, et il lui arrivait souvent de couper court à la conversation.
Un j our, la jeune femme , voyant le livre d'Heures \ de sa belle-mère sur une table, lui demanda la per- i mission de regarder les images dont il paraissait i bourré. Madame d'Anguilhon n'osa le lui refuser, j
mais elle éprouva une sorte de malaise en voyant ses doigts d'hérétique tourner irrévérencieusement les feuilles du livre qui contenait ses secrets d'âme. A la vue des images représentant des saints ou des saintes auréolés dans des attitudes extatiques, Annie s'écriait :
— Eow funny ! how funny !
Et la marquise, qui n'ignorait pas que cela voulait dire : « Comme c'est drôle 1 » fut horrifiée. Elle trouvait drôle saint François d'Assise, avec sespauvres mains percées ! Drôle sainte Thérèse, avec son visage illuminé d'amour divin ! Drôle, sainte Monique tenant la main de son fils et regardant le ciel 1
Les yeux de la jeune Américaine tombèrent sur une image, merveilleusement peinte, où Jésus, l'air douloureux, la poitrine ouverte, montrait son cœur saignant.
— Ohl Madame, c'est affreux à voir, cecil ditelle.
— C'est un symbole, mon enfant, répondit la marquise, avec un embarras visible.
— Un peu grossier, il me semble. J'aimerais mieux ne pas savoir que Jésus a eu un cœur comme le nôtre.
Grossier, le Sacré-Cœur ! Grossière, la vision de Marie Alacoque I
Jacques, qui était présent, s'amusait énormément, ïl n'eût pas cédé sa place pour un louis.
Au grand ennui de madame d'Anguilhon, sa belle-fille se mit à lire les Heures.
— - C'est curieux, dit Annie, je croyais connaître assez bien le français, et je ne comprends pas la moitié de ce qui est là-dedans! Je suis étonnée
qu'Antoinette de Keradieu ait eu le courage d'embrasser une reliijion aussi compliquée.
— On dit, cependant, que le catholicisme fait de rapides progrès dans votre pays.
— Ah, c'est que nous aimons à essayer de tout. Il y a même des gens qui ont la toquade du bouddhisme. Et puis, soyez certaine, que les Américains en prendront et en laisseront du catholicisme.
La jeune femme continua à feuilleter les Heures.
— Toutes ces histoires me gâteraient ce monde... et l'autre, dit-elle.
Elle se mit à lire, à haute voix, un des actes avant la communion.
« J'ai enfin le bonheur de vous posséder, Dieu d'amour! que ne suis je tout cœur pour vousaimer. Embrasez-moi, mon Dieu! brûlez, consumez mon coeur de votre amour ! . . . »
Annie s'arrêta tout à coup :
— Mais c'est insensé, cela! dit-elle. Comment ose-t-on parler ainsi à Dieu! Des paroles semblables ne sauraient être sincères. Qui est-ce qui a besoin d'avoir le cœur brûlé et consumé d'amour!
Le mot confession excita sa curiosité. Elle lut l'examen de conscience :
« Avez-vous eu de mauvaises pensées? Ont-elles été volontaires?... »
— Qu'appelez-vous de mauvaises pensées ? demanda-t-elle en levant sur sa belle-mère ses yeux limpides.
Jacques toussa; la marquise rougit. Gomme elle ouvrait la bouche pour répondre, le valet de pied annonça la voiture. Sans plus songer à sa question,
Annie ferma vivement les Heures, se leva, et alla dans sa chambre mettre son chapeau.
Demeurés seuls, la mère et le fils se regardèrent en souriant.
— Savez-vous, dit le marquis, que je ne changerais pas ma petite hérétique contre une élève du Sacré-Cœur.
— Tu aurais raison. Si Annie n'est pas capable de concevoir à quelle hauteur l'homme peut monter, elle ignorera, du moins, à quelle bassesse il peut descendre.
A Rome, Jacques reçut une nouvelle qui mit le comble à son bonheur. Le château de Blonay avait été vendu, par son père, douze ans auparavant. Gomme si la Providence n'eut pas voulu permettre que le vieux nid des d'Anguilhon fût profané, l'industriel qui l'avait acheté mourut avant de l'avoir habité. Il n'avait pas d'enfants ; sa veuve loua les terres, conserva le château pour un de ses neveux, mais le tint fermé. Lorsqu'elle allait à Blonay, elle se logeait dans un pavillon de chasse. Le lendemain même du mariage du marquis. Bontemps s'informa adroitement des affaires de madame Mottet. Il apprit qu'elle avait fait d'assez grosses pertes d'argent. Fort de ce renseignement, il s'était mis en campagne et avait réussi au delè de ses espérances. Malgré la plus value que des am^ liorations considérables avaient donnée aux terres, la propriétaire de Blonay le recédait au prix d'achat, soit quatre millions, à condition qu'ils seraient payés comptant. Bontemps avait aussitôt télégrcphié au marquis pour obtenir l'autorisation de traiter. En lisant la dépêche, Jacques pâlit d'é-
motion et sans pouvoir prononcer une parole, il la tendit à Annie.
— Quel bonheur I s'écria-t-elle. Répondez à votre homme d'affaires; moi, je vais envoyer un télégramme à New-York, afin que l'on nous envoie l'argent au plus tôt.
Jacques saisit sa femme dans ses bras, et la pressa contre sa poitrine avec un tra .sport de joie et de reconnaissance.
— Comme nous serons heureux, dans notre beau Blonay! fit-il, les yeux humides. Et vous l'aimerez, j'en réponds!
Au bout de trois semaines de pèlerinage à travers les églises de la Ville Eternelle, madame d'Anguilhon voulut retourner à Paris, afin de préparer l'hôtel pour le retour des jeunes gens.
Jacques et sa femme accompagnèrent la marquise jusqu'à Florence, et lui firent visiter en chemin, Pérouse et Assise. Depuis des années, elle désirait voir les lieux où s'étaient écoulées les scènes de la vie de saint François.
La petite ville, pleine d'ombre et de silence, impressionna davantage Annie que les splendeurs de Rome. Les rues étroites et à escaliers, les maisons basses et vieilles, les curieuses petites boutiques, l'amusèrent extrêmement. L'air figé des gens et des choses la frappa, d'autant plus, que son cerveau se trouvait rempli de tableaux où la vie était à son plus haut degré d'intensité. Elle se crut transportée dans un autre âge. A chaque instant, elle s'écriait : « Comme c'esL intéressant! » {Bow very interestinj\)
Sur sa demande, la marquise lui raconta les vies de saint François et de sainte Claire.
— C'est bien dommage, dit lajeune femme, qu'ils n'aient pu se marier puisqu'ils s'aimaient tant.
— Se marier! saint François et sainte Claire! oh! horreur! s'écria Jacques.
— Ils étaient destinés à un état plus élevé, dit la marquise. Nos amours mondaines sont bien petites et bien mesquines, auprès de l'affection presque divine qui les unissait. Soyez sûre qu'ils ont connu des joies autrement profondes que les nôtres.
— Vous croyez ? fit Annie avec un air de doute.
— Et tenez, mon enfant, vous avez ici un exemple de cette force de l'âme, qui produit le merveilleux, et que l'on ne rencontre que dans le catholicisme. Par elle, saint François et sainte Claire ont rayonné dans le monde entier, ont créé des milliers de monastères, et répandu à travers le moyen-âge, un souffle de charité et de poésie. Cette force a préservé Assise de l'oubli et de la destruction, mieux que ne l'eussent fait la gloire et l'argent et, après cinq siècles, elle a encore assez de puissance pour attirer et émouvoir des milliers de pèlerins.
— C'est bien curieux, en effet, dit lajeune femme. Ah! il n'y aura jamais de saints en Amérique! ajouta-t-elle drôlement.
— Qui sait?
— Non, non ! je ne vois pas un Américain se dépouillant de ses biens, prêchant la pauvreté, et parlant à des colombes. Au lieu de saint François, nous aurons, peut-être, des hommes qui trouveront
le moyen de diminuer la misère et de rendre ce monde plus confortable.
— Eh bien! je doute qu'ils fassent jamais autant pour l'humanité que ces deux pauvres enfants d'Assise, et je suis sûre, qu'ils n'inspireront rien d'aussi beau que ces deux églises superposées, et que les fresques mystiques de Giotto.
Comme la marquise achevait ces mots, son fils jeta un cri d'admiration-. On venait de les introduire dans le cloître du couvent. Ce cloître, aux arceaux gothiques, d'une perspective merveilleuse, qui domine toute la vallée de l'Ombrie est une des belles choses de ce monde.
— Ahl les moines étaient de grands artistes, dit Jacques. Gomme ils savaient choisir leurs retraites! Et quelles méditations ils devaient faire ici, dans le silence de la nuit, sous un ciel étoile I
— Voyez donc le joli tableau ! s'écria Annie en s'arrêtant.
Au fond du cloître désert, un vieux moine, en robe brune, le capuchon rabattu, allait et venait, d'un pas fatigué, lisant ses prières. Dans une cage, accrochée à l'une des colonnes, un oiseau chanta ! à tue-tête et sur le mur, au-dessous de lui, deux belles plantes de giroflées, s'épanouissaient dans des vases ébréchés.
Jacques retint sa femme par le bras.
— Savez-vous, dit-il, que ce petit tableau représente plus d'efforts humains que votre pont de Brooklyn? Il a fallu un saint François pour créer ce moine, une évolution et une révolution pour dépeupler ce cloître et y amener un oiseau et des
fleurs; enfin, il a fallu des siècles pour donner à ces pierres le ton voulu.
Annie resrarda son mari avec admiration.
— C'est vrai, dit-elle... jo n'aurais jamais songé à tout cela, moi. Il faut vraiment que je me mette à réfléchir, ajouta-t-elle, avec un sérieux très drôle.
Dès les derniers temps de leur séjour à Rome, Jacques avait remarqué un changement chez sa femme. Elle paraissait moins gaie, moins en train; elle avait de fréquents accès de mauvaise humeur, dont Catherine était, il est vrai, la seule victime, mais qui n'indiquaient pas moins une perturbation morale, et il se demandait avec inquiétude si c'était son vrai caractère qui commençait à montrer l'oreille.
A Florence, la veille du départ de la marquise pour Paris, les jeunes gens se trouvaient seuls après le dîner. Annie, assise à côté de la cheminée, l'air préoccupé, balançait son pied avec un mouvement qui trahissait de l'humeur. Jacques arpentait en fumant l'immense salon de l'hôtel florentin. Frappé de la physionomie troublée de ta femme, il vint s'asseoir à côté d'elle, mit son bras sur le dossier de son fauteuil, puis, d'un ton affectueux, mais empreint d'autorité :
— Qu'y a-t-il, ma chérie? demanda-t-il.
— Il y a que nous ne pourrons pas aller en Amérique, que je n'assisterai pas au mariage de Clara, et que je dois renoncer à tous mes beaux projets... voilà, fit Annie, les yeux humides et les lèvres émues.
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi? Oh! Jacques, je crois... je crois
que j'aurai un bébé, dit-elle avec un accent piteux.
— Un bébé I s'écria le marquis en sautant sur ses pieds. Est-ce bien vrai? demanda-t-il, pâle, ému, le visage illuminé de joie et de triomphe.
— Ce n'est que trop vrai I...
— Que trop vrai I Vous n'en êtes donc pas heureuse, vous?
— Franchement, non!
L'expression du visage de Jacques devint si froide qu'Annie s'empressa d'ajouter :
— Je serais très contente d'avoir des enfants, mais dans deux ou trois ans... pas maintenant.
— Il aurait fallu que la nature tînt compte de vos petits arrangements. C'est un peu trop demander, fit le marquis avec une touche de sévérité. J'espère pourtant, continua-t-il plus doucement, que vous m'aimez assez pour ne pas regretter un événement qui me comble de joie.
— Oh ! Jacques, c'est la seule pensée qui puisse me dédommager de tous mes désappointements.
Le marquis s'agenouilla devant sa femme et lui prenant les mains :
— Comment avez- vous pu garder ce secret, aussi longtemps pour vous toute seule? demandat-il d'un ton de reproche.
C'était la première fois qu'Annie voyait son mari à genoux devant elle.
— Je ne voulais pas gâter le reste de votre voyage, répondit-elle, un peu émue, et j'avais résolu de ne rien vous dire avant d'arriver à Paris.
" Gâter mon voyage I comment cela ?
— Parce que c'est si horrible 1
,ii
— Si horrible!
Jacques ne pouvait s'ompêcher de répéter ces étonnantes paroles.
— Oui, en Amérique, nous ne trouvons pas du tout intéressante la femme qui attend un bébé. On en a plutôt honte. Beaucoup d'hommes même n'aiment pas avoir chez eux les amies de la maison qui sont dans cet état.
— Dieu merci ! nous avons, nous autres, Latins, assez d'imagination pour poétiser certaines réalités. Nous trouvons la femme, dans cette période de la maternité, infiniment touchante. Nous aimons ralanguissement de son regard, la lenteur de ses mouvements, l'épaississement de sa taille.
— Vous allez vraiment me"trouver intéressante?
— Intéressante, adorable 1 Annie eut un petit rire ému.
— Cela me rappelle, dit-elle, une gravure que j'ai vue un jour à la vitrine d'une boutique, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle représentait une jeune femme, avec, sur les genoux quelques pièces d'une layette. Debout, près d'elle, un officier avec de belles moustaches — comme les vôtres — tenait sur son poing un tout petit bonnet de bébé. J'ai été horriblement choquée de voir reproduite une scène aussi intime. Clara, elle, s'en est moquée, et elle a dit : Un Américain ne se rendrait jamais aussi ridicule 1
— Eh bien I voyez la différence du caractère latin. Je la connais, cette gravure, et je ne l'ai jamais regardée sans émotion. Et je ferai comme î'officier; je les mettrai sur mon noing, les chers
petits boniKits, et je les embrasserai I... même en présence de Clara I
— Ohl non, non, ne faites pas celai s'écria la jeune femme.
— Je le ferai I et comme je vais y rêver à ce fils I... car ce sera un fils.
Annie, rougissante, fâchée, émue, mit sa main sur la bouche de son mari.
— Taisez-vous, je vous en prie, dit-elle.
Le marquis se releva, s'assit à côté de sa femme et passant son bras autour de ses épaules.
— Votre mère sait-elle ?... demanda-t-il.
— Avant vous? Obi non. Je n'en ai ouvert la bouche à personne. Makay, par exemple, a tout deviné. Elle est à moitié folle de joie. Elle prie matin et soir pour moi. Elle fait brûler des cierges, elle pleure, elle rit. C'est une vraie comédie. Elle m'a recommandé de ne pas vous laisser voir mon mécontentement, m'assurant que vous me jugeriez mal, mais je ne sais pas dissimuler, et puis, j'ai vraiment beaucoup de chagrin de ne ],ouvoir assister au mariage de Clara.
— Je ferai de mon mieux pour vous dédommager, dit Jacques. Maintenant, allons annoncer celte bonne nouvelle à ma mère.
Il tendit les mains à la jeune femme, la mit debout et, la tenant quelques secondes devant lui, il l'enveloppa d'un regard si tendre, si éloquent qu'Annie, troublée et rougissante, se dégagea.
— Allons voir votre mère, dit-elle.
Les jeunes gens trouvèrent la marquise occupée ^i mettre divers objets dans son sac de voyage.
— Me voici, mes enfants, dit-elle gai ment. Quoi
NO iLESSE AMÉRICAINE 253
drôle d'air vous avezl une querelle d'amoureux?
— Non, non, nous ne sommespas des amoureux querelleurs, répondit Jacques. Mais nous avons une surprise pour vous. Préparez-vous à une grande joie.
— J'en ai tant eu, depuis quelque temps, que je commence à m'y habituer.
— Alors... écoutez.... Mais je vous raconterai la chose tout bas, comme l'on fait en Amérique, parce que c'est horriblement choquant. N'est-ce pas, Annie?
— Certainement, répondit la jeune femme.
Le marquis mit son bras autour du cou de sa mère, ses lèvres à son oreille, et y murmura quelques mots. Le livre que madame d'Anguilhon tenait s'échappa de ses mains; une grande émotion se peignit sur son visage. Elle écarta son fils, alla vers Annie, les mains tendues et l'embrassa, sans pouvoir articuler un mot.
— Oh ! mon enfant ! quel bonheur dit-elle enfin. C'est donc vrai? Eh bien ! je l'avais deviné, en vous revoyant ; mais n'entendant parler de rien, j 'avais fini par croire que je m'étais trompée.
— Vous l'aviez deviné ! s'écria la jeune femme au comble de la surprise. A quoi donc?
— A certaine expression qui vous donnait un air intéressant.
— Là, que vous disais-je tout à l'heure? fit Jacques triomphant.
— Il faut vraiment que je sache ce que vous appelez un air intéressant, dit Annie.
Et, s'approchant de la glace, t.ile s'examina, avec le plus grand sérieux.
— Je ne vois rien d'extraordinaire. J'ai le visage
étiré, les yeux cernés ; ce n'est pas embellissant du tout, ajouta-t-elle, avec une nuance d'humeur.
— Croiriez-vous, ma mère, que votre belle-fille est désolée d'avoir bientôt un bébé, et qu'elle aurait préféré aller en Amérique? fit Jacques, d'un air moitié fâché, moitié badin.
— Je trouve cela très naturel, répondit la marquise. C'est dur, pour une jeune femme, d'être tout de suite saisie par les soucis de la maternité.
— Ah! comme je suis contente de vous entendre parler ainsi I s'écria Annie avec reconnaissance.
— Oui, je comprends que, maintenant, vous devez avoir quelque peine à vous résigner aux sacrifice;^ que votre état demande. Mais bientôt, dans quelques semaines, un sentiment si fort et si doux éclora dans votre cœur que vous ne regretterez plus rien. J'en sais quelque chose, ajouta la marquise avec un sourire ému, en appuyant sur son fils un regard d'infinie tendresse. Vous avez bien fait, de ne pas me laisser partir sans me donner cette bonne nouvelle. Je vais presser les ouvriers, afin que tout soit en état au plus vite dans votre maison.
— Si Annie se sent fatiguée, nous pouvons rentrer à Paris, et nous loger, en attendant, à l'hôtel Gastiglione.
— Fatiguée! s'écria la jeune femme, je ne me suis Jamais mieux portée. Je veux achever notre voyage, et voir Venise, Milan et Turin.
— Vous avez raison, mon enfant; faites tout ce que votre santé vous permettra; mais soyez prudente, ne vous surmenez pas. Du reste, votre mère sera près de vous; elle vous surveiiLra, cela me tranquillise.
En retournant dans leur appartement, Annie dii à son mari d'un air convaincu:
— Jacques, votre mère est bien meilleure, bien plus indulgente que vous.
— Je suis tout à fait de votre avis, ma chérie, répondit le marquis.
Madame Villars, mademoiselle May et George Ottis, qui étaient allés à Naples, rejoignirent à Venise,le marquis et la marquise d'Anguilhon. Madame Villars fut loin d'être contente de la nouvelle que lui donna sa fille. Elle avait compté sur la visite de Jacques en Amérique, pour dissiper les défiances de ses belles-sœurs et du reste de la famille. Ce voyage se trouvait indéfiniment ajourné, c'était vexant. Quant à Clara, elle n'épargna pas à sa cousine les « je l'avais bien dit » et ne se fit aucun scrupule d'augmenter ses regrets.
Depuis son retour d'Italie, madame d'Anguilhon n'avait cessé de s'occuper de l'installation de ses enfants. Pendant qu'on achevait les réparations dans l'hôtel, elle avait organisé la maison, engagé des gens de Blonay, des fils et des filles d'anciens serviteurs, et tous les rouages intérieurs étaient prêts à fonctionner admirablement.
En arrivant, Jacques et Annie trouvèrent l'hôtel bien chauffé, orné de fleurs, de plantes, les domestiques à leur poste et toutes traces de la lon^-us absence des d'Anguilhon soigneusement effacées
Malgré l'heure matinale, la marquise était là pour les recevoir et leur souhaiter la bienvenue.
Aussitôt après le déjeuner, la jeune femme voulut jeter un coup d'oeil sur sa nouvelle demeure.
— C'est si amusant, dit-elle, d'entrer comme cela dans une maison que l'on ne connaît pas!
L'hôtel d'Anguilhon datait de la fin du xvii« siècle. Il était construit entre une vaste cour et un jar din, qui s'étendait jusqu'à la rue de Babylone. Son aspect froid et triste, frappait davantage que la beauté de son architecture et de ses proportions. Au rez-de-chaussée, il y avait une belle enfilade de salons, les salles à manger, le billard, la bibliothèque. Au premier, où l'on accédait par un escalier de grand style, se trouvaient la salle de bal et les appartements privés
L'intérieur du vieil hôtel parut terriblement sévère à la jeune Américaine. Les salons, très hauts de plafond, tendus de vieux brocart et sobrement meublés, dont aucun bibelot, aucune fanfreluche, ne gâtait la simplicité royale, la glacèrent. Elle sentit que ce cadre était trop lourd et trop grand pour elle. Elle répétait, sans enthousiasme : — « c'est beau, oui, c'est très beau I » et son visage s'allongeait de plus en plus. Le dernier salon, auquel était adjoint une serre , et dont les larges fenêtres ouvraient sur un des plus jolis coins du jardin, lui arracha cependant une exclamation de plaisir. Dans cette pièce , claire et gaie , aux panneaux brodés, où tout avait été arrangé pour l'intimité, elle respira plus librement. Elle trouva là des roses de la duchesse de Blanzac^ des envois de
fleurs des de Keradieu, du prince de Nolles, du vicomte de Nozay, du comte de Ghallans. Ces témoignages d'amitié achevèrent d'elTacer sa premièro impression. L'appartement de son mari, qu'elle voulut visiter ensuite, lui parut splendide, mais trop sévère. La vue de son appartement, à elle, lui fît oublier tout le reste de l'hôtel. Il était du plus pur Louis XV. Les tentures de soie brochée, le lit, peint en blanc, orné d'amours et de bouquets de plumes, les meubles contournés, les duchesses, les petits canapés, les paravents, tout cela faisait un ensemble do la plus haute élégance, qui jeta Annie dans le ravissement.
Tout à coup, elle rougit et regarda sa belle- mère d'un air embarrassé.
— Ohl Madame, fit-elle... c'était votre appartement... vous devriez demeurer ici.
La marquise sourit.
— Ma chère enfant, quand, il y a six ans, j'ai dû quitter cet hôtel, j'ai éprouvé un très grand chagrin. Il me semblait que je ne pourrais ni vivre ni respirer dans mon appartement de la rue de Bellechasse. Eh bien, en très peu de temps, je m'y suis faite. J'ai compris la parole d'Horace • \( Plus petite est la maison, plus grande est la paix. >; Cette paix m'est devenue précieuse ; elle me laisse des loisirs pour les bonnes œuvres, la lecture et la méditation. Si la fortune m'était rendue, je ne changerais rien à ma vie. J'avoue qu'il m'eût été pénible de voir entrer dans cet appartement une h lli'-fille que je n'aurais pu aimer, mais vous, cela me cause un réel plai^ir.
— Oh ! comme vous êtes bonne ! répondit la
jeune femme, touchée. Je veux vous demander quelque chose, ajouta-t-elle, après une légère hésitation.
— Quoi donc?
— Je ne connais rien, ni à vos usages, m a la tenue d'une maison française. Je crains de faire des bévues, et je ne voudrais pas que Jacques me crût plus stupide que je ne suis. Voudriez-vous bien me mettre au courant et m'aider à me débrouiller ?
— Très volontiers.
Le visage d'Annie se rasséréna.
— Eh bien, je vous consulterai quand je serai embarrassée. Cela ne vous ennuiera pas ? Bien sûr ?
— Bien sùrt Disposez de moi comme d'une vieille amie. Maintenant, mon enfant, je vous laisse à votre toilette ; je rentre chez moi. Je reviendrai déjeuner avecvous,et je vous présenterai vos gens. Je les ai triés sur le volet ; ils connaissent leur service. Tout marchera à souhait.
Annie embrassa sa belle- mère la première, ce qu'elle n'avait jamais osé faire.
— Je suis bien contente de vous avoir! dit-elle, gentiment.
Lorsque Jacques se trouva seul dans l'appartement de son père, — lesiendésormais — il éprouva une de ces émotions qui font sentir profondément la vie. Il se laissa tomber dans un fauteuil et, pendant quelque temps, il promena autour de lui un regard ému, puis se levant, il alla toucher tendrement les tapisseries, les bronzes, les armes, tous ces objets, qui avaient failli lui être enlevés.
La marquise parut sur le seuil de la porte ; il vint au devant d'elle, lui prit les mains et les baisa.
— Oh I ma mère, comme vous avez dû souffrir 3n remuant tous ces souvenirs! je ne devais pas permettre que vous vous occupassiez de notre installation.
— Tu m'aurais privée d';Line grande joie. Je suis au-dessus de certains regrets maintenant.
— Quelle étrange chose que la vie ! fit Jacques. Nous avons été forcés de quitter cette maison, et puis nous y sommes ramenés. A quoi bon toutes ces vicissitudes?
— A nous faire évoluer, peut-être, comme dit Annie. Les six années qui viennent de s'écouler, n'ont pas été perdues pour toi. Tu as acquis de l'expérience et de la sagesse, j'espère.
— Oui.
— Ne cherche donc pas d'autres raisons. Et, maintenant, mon enfant, que Dieu te conduise... et te garde de toi-même.
— Oh! je suis si heureux que je serais capable de vous promettre de ne plus pécher.
— Je n'en demande pas tant, fit la marquise en souriant. Souviens -toi seulement que bonheur oblige autant que noblesse.
— Je m'en souviendrai, répondit Jacques gravcnent.
\ « J'oublierai », avait dit Christiane. Et elle ne put oublier
De retour à Blanzac, elle employa à se distraire tous les moyens que la fortune mettait entre ses mains. Elle parvenait à s'étourdir, pendant des journées entières ; mais, lorsqu'elle se retrouvait seule, Jacques la ressaisissait corps et âme. Leurs causcri s lui revenaient à la mémoire avec une netteté extraordinaire. Elle se rappelait certaines intonations de sa voix, et les silences troublants qui se faisaient souvent entre eux. L'impression des baisers qu'il avait mis sur ses mains ressortait curieusement ; elle sentait alors ses lèvres pleines et douces, sa moustache soyeuse, et un frisson la secouait... Il avait été bien prêt de l'aimer ! Lui auraitil sacrifié la fortune de mademoiselle Villars ? lui aurait-elle sacrifié celle de son mari?... Oui, tous deux eussent été capables de cette folie... et tous deux l'eussent probablement regrettée un jour. Cette certitude la consolait mieux que tout. L'imagination puissante de la duchesse devint pour elle un instrument de torture. Elle voyait distinctement — oh! si distinctement! — les nouveaux mariés s'aimer, se pénétrer mutuellement par des caresses et des confidences. Elle les voyait se promener, lentement, pressés l'un contre l'autre, dans les allées de ce beau parc du château de Saint-Michel qu'elle connaissait. Affolée par ces visions, elle était, parfois, tentée de s'échapper, d'aller à Cannes pour jeter, de quelque cachette, un coup d'œil sur les époux, et surprendre leur état d'âme.
Christiane revint de bonne heure à Paris, afin d'être près du docteur Moreau. Il lui semblait qu'il pourrait seul l'aider à chasser de son cœur ce ridicule et douloureux amour. Pendant son séjour à
Petit-Port, le docteur avait été témoin de l'intimité de la duchesse avec Jacques d'Anguilhou. 11 l'avait devinée alors en si grand péril, qu'il eût voulu remmeneràl'autre boutdu monde. Enla revoyant, il comprit que ses craintes s'étaient réalisées, et il se dit : « Elle est perdue; l'amour de trente ans est inguérissable. »
Comme tous les remèdes nouveaux, le changement fit d'abord quelque bien à Christiane. Mais à mesure que le moment du retour de Jacques approchait, son trouble d'âme augmentait. Pendant des années, elle avait passé devant l'hôtel d'Anguilhon, contigu au sien, comme elle eut passé devant une maison quelconque, et aujourd'hui, la porte cochère, la cour plantée d'arbres, les lions du perron, toutes ces choses de pierre et de bois la remuaient étrangement. Plusieurs fois, elle entra, pour voir où en étaient les réparations. Un jour même, elle monta au premier et, poussée par ce sentiment qui annihilait sa volonté, elle se glissa dans l'appartement du marquis, et le visita avec une émotion, à la fois pénible et délicieuse. En vovant qu'il était séparé de celui d'Annie par un corridor, elle éprouva une joie qui la fît rougir d'elle-même.
Le matin de l'arrivée du marquis et de la marquise d'Anguilhon , Christiane , éveillée avant le jour, ne put s'empêcher de tendre l'oreille pour saisir quelque bruit annonçant leur retour. Aussitôt qu'elle les sut là, à quelques pas d'elle, le désir lui vint de voir la jeune femme, de l'interroger, de savoir... quoi? Elle l'ignorait elle-même; mais il lui semblait qu'après cette entrevue elle serait plus calme. Elle alla d'abord au Bon-Marché, où elle ne
mt.
s'arrêta que quelques minutes, puis elle se mit à marcher au hasard et enfin, après un immense détour, elle se trouva, comme onze heures sonnaient, devant l'hôtel d'Anguilhon. Elle entra, soi-disant pour prendre des nouvelles. Le concierge lui ayant dit que M. d'Anguilhon venait de sortir— et c'était bien ce qu'elle avait espéré — elle se fit annoncer à la marquise.
Tout heureuse de revoir la duchesse, enchantée de se montrer, Annie descendit aussitôt. Bien que très minceencore, madame deBlanzac,en la voyant venir, à travers l'entilade des salons, devina qu'elle était dans un état intéressant. Elle ressentit un choc violent, et ce fut avecdes lèvres frémissantes qu'elle embrassa la jeune femme.
— Je passais ; je n'ai pas pu résister à la tentation de vous souhaiter la bienvenue.
— Je suis contente de vous revoir, dit Annie avec un accent de sincérité. Vos belles roses m'ont fait le pins grand plaisir. J'ai toujours idée que les fleurs portent bonheur.
— Vous savez, que je vous trouve embellie, fit madame de Blanzac, après avoir regardé avidement la jeune femme.
— Vrai? Ohl tant mieux!
— Eh bieni vous avais-je trop vanté les maris français? demanda la duchesse, avec un sourire qui dissimulait mal son émotion.
— Non. Jacques est parfait. Mais j'imagine qu'il n'y en a pas beaucoup comme lui.
— Si, si, quelques-uns, répondit Ghristiane. Puis, poussée par une étrange curiosité, elle se
mit à questionner habilement hi jeune Américaine,
essayant de la mettre sur la voie de certaines confidences. Annie ne comprit pas. Elle raconta son voyage sans embarras, sans émotion. Le nom de son mari revenait toujours sur ses lèvres; on sentait bien quec'était l'axe autourduquel sa vie tournait. Mais, sans s'en douter, par ses récits, la marquise ouvrit toute grande, devant sa visiteuse, la porte du sanctuaire conjugal. Ghristiane comprit que, si Jacques avait été un époux tendre, il n'avait jamais été un amant. Cette certitude, qu'elle était venue chercher, la rendit si heureuse, qu'elle éprouva pour la jeune Américaine un étrange sentiment de reconnaissance, et en prenant congé d'elle, elle l'embrassa avec un élan d'amitié sincère.
— Je suis ravie de vous avoir pour voisine, ditelle, vous serez la bienvenue à toute heure. Si vous avez besoin d'un conseil, ou de quoi que ce soit, mettez vite votre chapeau, et venez me trouver. C'est entendu, n'est-ce pas ?
La duchesse savait que le marquis ne manquerait pas de venir la voir le jour même. Quand, vers deux heures, un bruit de pas lui arriva, elle se sentit défaillir. Jacques entra. Son air joyeux, triomphant, contrastait tellement avec ce qu'elle éprouvait, que toute son émotion tomba. Elle recouvra instantanément son sang-froid, et put lui donner la main, comme à un visiteur ordinaire.
— Vous voici donc de retour du voyage périlleux, dit-elle gaiment.
— Voyage périlleux! répéta Jacques en riant. C'est ainsi que vous appelez le voyage de noce?
— N'est-il pas bien nommé? On y laisse souvent ses illusions. On on revient, quelquefois, le cœur
brisé. Ce n'est sûrement pas votre cas, car vous avez l'air d'un homme heureux.
— Et je le suis, répondit le marquis.
En prononçant ces mots, il plia le genou devant la duchesse.
— Que faites-vous donc là? demanda-t-elle, en rapprochant ses sourcils.
— Mon action de grâces, . . . répondit Jacques, d'un ton moitié badin, moitié sérieux. L'année dernière, à cette époque, j'étais désespéré, acculé, sans autres ressources que d'aller chercher une fin décente en Afrique. Aujourd'hui, tous les chemins me sont ouverts; je possède les meilleures choses de ce monde... et c'est à vous que j'en suis redevable.
Un spasme de douleur contracta le visage de la jeune femme.
— A moi! Vous êtes trop modeste, mon cher. C'est votre belle mine, qui vous a gagné le cœur de mademoiselle Villars. Et puis, ne croyez-vous pas que votre mariage était écrit? A supposer que j'y aie aidé, c'est que j'ai été forcée de le faire... Oui, forcée, ajouta Ghristiane avec une sorte de colère.
— Forcée ou non, il m'est très doux de penser que je vous dois mon bonheur.
— Mais il ne me plait pas, à moi, que vous m'attribuiez un mérite que je n'ai pas.
Ces mots furent prononcés d'un ton si hautain que Jacques se releva aussitôt, et du regard, demanda raison à la duchesse de ce traitement. Il n'avait jamais souffert qu'une femme le malmenât, ou le fît le jouet de son humeur.
Ghristiane le pacifia avec un sourire.
— Assoyez-vous, dit-elle doucement, et quittez
cet air de dieu offensé. Vous devez avoir mille choses intéressantes à me raconter. Dites-moi d'abord comment vous trouvez le mariage?
— Très agréable, ma foi I répondit le marquis, avec un accent où perçait encore le mécontentement. Annie est tout simplement un trésor I Elle est gaie, d'humeur égale, et si bonne! Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de femmes capables d'inviter leur belle-mère, pendant leur voyage de noce.
— iVon, en vérité.
— Et cette visite a eu le plus heureux effet. Ma mère et Annie ont fait connaissance l'une avec l'autre, et elles sont devenues les meilleures amies. Je craignais que la différence de race ne fût un obstacle à leurbonne entente. C'est un point noir dissipé. A propos, comment avez-vous trouvé Annie?
— Charmante. Elle a beaucoup gagné, dit la duchesse avec une loyauté méritoire.
— N'est-ce pas? Et... vous avez vu...?
Les paupières de Christiane battirent.
— Oui... Toutes mes félicitations.
— Quand je pense, que dans quelques mois, j'aurai un fils...
— Ou une fille...
— Non, non, un fils! répéta Jacques... Oh! je ne doute plus do rien maintenant... Vous ne sauriez croire combien cette espérance me rend heureux f J'aurais été désespéré de mourir tout entier.
Ces paroles labourèrent l'âme de la duchesse.
— Et quels sont vos projets? demanda-t-elle, pour changer la conversation.
— Puisque nous ne pouvons aller en Amérique^ je vais m'occuper d'organiser notre maison.
Avec une ardeur de tout jeune homme, Jacques développa ses plans. Puis averti par l'expression de madame de Blanzac, ou par son propre instinct, qu'il n'était pas de bon goût de paraître déjà si bien maître de la fortune de sa femme, il s'arrêta court.
— Enlin, dit-il, j'ai tant de besogne devant moi que je ne sais par où commencer. Blonay n'a pas été habité, depuis douze ans. Il s'agit de le mettre en état, car je veux qu'il soit le berceau de mon fils comme il a été le mien. La pensée que je vais le revoir me fait battre le cœur. Je me réjouis de vous y recevoir en octobre, de vous montrer tous les coins de cette vieille demeure, qui renferme mes meilleurs souvenirs d'enfance et de jeunesse. Vous êtes entrée si profondément dans ma vie que je sentirai le besoin de vous avoir à Blonay, comme je l'ai senti à Rome.
— A Rome, pendant votre lune de miel? fit la duchesse simulant le doute, afin de se faire répéter ce qu'elle savait bien.
— Oui. Annie est étrangère et protestante ; il y a une foule de choses qu'elle ne pouvait comprendre. Ma pensée est venue souvent vous chercher à Blanzac ; vous l'auriez sentie, si la télépathie existait réellement. Vous ne sauriez imaginer combien je suis heureux de vous avoir là, à deux pas de moi. Vous ne pourrez pas m'échapper, fit Jacques avec un sourire.
La physionomie de la, duchesse s'assombrit.
— Non... je ne le pourrai pas, dit-elle, comme en se parlant à elle-même.
— J'ai contracté envers vous une grosse dette, quoique vous vous en défendiez, continua le mar-
quis gravement. J'espère qu'il me sera donné, sinon de m'acquitter envers vous, du moins de faire quelque chose pour votre bonheur. En attendant, promettez-moi de me considérer comme votre meilleur ami. Voulez-vous?
Ghristiane répondit par un signe de tète. Les yeux de Jacques brillèrent.
— Merci, dit-il, je suis content.
Sur ces mots, il se leva et prit congé. La duchesse le suivit d'un regard triste. Elle avait tant pensé à lui, qu'elle avait espéré... quoi?... elle ne le savait pas elle-même... elle ne voulait pas le savoir; mais elle était affreusement désappointée. Il était venu, il avait parlé de son bonheur, de sa femme, de sa paternité, de ses projets. Il lui avait exprimé sa reconnaissance, et puis, c'était tout. — « Ah I il est bien marié, se dit-elle. Encore quelques visites comme celle-ci... et je serai guériel »
Chez l'arbre transplanté dans un sol nouveau, la
vie subit une sorte d'arrêt, puis ses racines se mettent à chercher les sucs qui leur sont nécessaires. Elles absorbent telle substance, rejettent I elle autre, se retirent, comme des sensitlves, au contact des éléments nuisibles. Pendant quelque temps, les fonctions sont incertaines, la sève monte, s'arrête, remonte ; l'arbre languit et se ranime, reprend définitivement ou périt. Un travail identique s'accomplit chez l'être humain, déraciné et transplanlé.
Annie passa par toutes ces phases, et souffrit d'au* tant plus, qu'elle avait une forte individualité. Pendant son voyage de noce, elle n'avait pas senti qu'elle était irrévocablement séparée des siens. Lorsqu'elle fut dans ce vieil hôtel d'Anguilhon, où n'arrivaient même pas les bruits de Paris, qu'ell. se vit entourée de visages étrangers, qu'elle n'entendit plus parler anglais, elle se sentit très, très loin de l'Amérique, et cela lui fit le cœur gros. Dès qu'elle pouvait s'échapper de ce que mademoiselle May appelait « sa forteresse », elle accourait à l'hôtel de Gastiglione. Elle allait avec sa mère, chez les couturières, aux quatre coins de Paris, s'amusait à chaperonner sa cousine ici et là, et babillait, comme si elle eût été privée de la parole pendant des jours et des jours.
Madame Villars et Clara ne restèrent que trois semaines à Paris. Leur départ causa à Annie un très grand chagrin. Quand elle les vit monter en wagon, elle dut se retenir à quatre pour ne pas éclater en sanglots. Au moment où le train s'ébranlait, elle saisit instinctivement le bras de son mari et se pressa contre lui.
En revenant à l'hôtel, Jacques parla de leur propre voyage en Amérique. Une année serait bien vite passée. Il énuméra toutes les choses agréables qu'ils avaient en perspective et avec quelques-unes de ces paroles tendres dont il avait le secret, il finit par ramener la joie dans le cœur de la jeune femme.
Avec le bon sens qui la caractérisait, Annie tâcha de s'initier aux us et coutumes du monde où elle était appelée à vivre. Madame d'Anguilhon l'y aida rtvec intelligence et bonté. Elle dressa sa liste de
visites, lui fit la biographie des personnes avec qui elle allait entrer en relations, et s'efforça de la mettre au courant. Chaque jour, la jeune femme lui apportait son courrier parisien; elle lui donnait les formules des lettres mondaines, la renseignait sur les œuvres de bienfaisance, au sujet desquelles on lui écrivait. Elle lui apprit, en même temps, à tenir sa maison. Annie sut bientôt mettre les dollars en francs, voir clair dans les comptes du chef et du maître d'hôtel, choisir les menus et donner les ordres nécessaires. Elle saisit proraptement le côté matériel de la vie française, mais le côté moral fut pour elle une perpétuelle énigme. L'accueil qu'on lui fit au faubourg la déconcerta quelque peu. On avait témoigné beaucoup d'empressement à la riche mademoiselle Villars; la marquise d'Anguilhon fut reçue assez froidement. On la traita comme une petite Américaine, ayant épousé un titre, et l'on prit volontiers avec elle un ton de condescendance et de protection. Malgré son nom et son rang, elle se trouva plus dépaysée dans la société que l'année précédente. Aux dîners, aux réceptions, aux five o'clock, on s'entretenait de gens qu'elle ne connaissait pas, on racontait des histoires dont elle na parvenait pas à saisir le fil. Elle n'était au courant ni des intrigues, ni des potins, ni de la politique, ni de la littérature, et ne pouvait prendre part à aucune discussion. Les personnes qui lui étaient présentées, ou à qui on la présentait, comprenaient vite qu'elle n était pas au fait, et se contentaient d'échanger ^ avec elle quelques banalités. De toutes les réunions, elle sortait ahurie et déconcertée. Dans ce milieu étranger, elle fut naturellement frappée par les dé-
fauts qui étaient le plus antipathiques à sa nature : la sentimentalité, l'exagération, l'artiticialité. Les uns lui paraissaient trop collets-montés, les autres trop libres. Ces derniers l'amusaient et l'effarouchaient. Quand elle voyait certains SvOurires sur les lèvres des femmes, certains regards chez les hommes, elle éprouvait une sorte de malaise. Elle allai! volontiers se réfugier dans le cercle des douairières, et l'on croyait que c'était habileté de sa part. Elle était écœurée de voir que toutes les conversations roulaient sur l'amour, sur les malheurs conjugaux de celui-ci ou de celle-là. Le fleuretage français fut toute une révélation pour elle, une révélation qui n'eut rien d'agréable et de rassurant. Elle était choquée d'entendre des grandes dames et des gentilshommes parler librement de certaines choses. Elle ne put s'empêcher d'exprimer son indignation à madame de Keradieu.
— Ma chère enfant, répondit la baronne, il faut tenir compte de ceci : l'anglais est une langue sans nuance, très forte, qui fait paraître ignobles les choses grossières, tandis que le français les rend irrésistiblement drôles. Ce sont les extrêmes qui vous ont sauté aux yeux. Mais, rassurez- vous, il y a, dans la société du faubourg, une bonne moyenne d'honnêteté, assez pour vous satisfaire.
— Gomme je plains les Américaines qui se marient en Europe, seulement pour avoir un titre!
— Mais j'en connais quelques-unes de celles-là, et elles se trouvent très heureuses.
— Ohl c'est impossible, fit vivement Annie. Si je n'aimais pas autant Jacques, je prendrais le premier bateau pour retourner en Amérique,
NOBLESSE AMÉRICAINE 27i
— Et, avant une année, ma chère petite, répondit la baronne, vous seriez de retour à Paris.
Pendant les premiers mois, la marquise eût été assez à plaindre, sans l'amitié des de Keradieu, de la duchesse de Blanzac, et du vicomte de Nozay.
La duchesse n'était pas jalouse d'Annie; elle la sentait trop loin de son mari pour cela. Elle éprouvait un curieux besoin d'être bonne pour elle. Dans le monde, elle la faisait valoir, elle lui venait en aide de mille manières. Quand la jeune femme rencontrait son regard ou son sourire, elle se sentait comme prise par la main. Elle lui demandait souvent conseil, et les plus intimes relations s'étaient établies entre l'hôtel de Blanzac et l'hôtel d'Anguilhon.
Le vicomte de Nozay se plaisait dans la société de la jeune femme. Avec sa belle santé morale et physique, elle le reposait des nerveuses et des névrosées. Sa simplicité l'émerveillait. C'était la première fois qu'il pouvait lire couramment dans une âme féminine. Un jour, apercevant son frais visage au milieu de quelques femmes dont les yeux et les lèvres avaient été savamment retouchés, les cheveux dorés ou rougis, il s'écria intérieurement: « Et elle ne met pas même de poudre de riz ! » Ce fait la lui montra si désarmée, qu'il la prit en quelque sorte sous sa protection. Elle le trouvait toujours à ses côtés quand elle avait besoin de lui. Guy avait maintenant un fauteuil à bascule chez la marquise d'Anguilhon, comme il en avait un chez le-; d(! Keradieu, et il se déclarait pourvu de consolatuins ;j()ur le reste de ses jours.