‹ Noblesse américaineChapitre 3 sur 3 · C.U iio lui pa»? "iiiiilementdans la société qu'Annie · texte numérisé non relu

C.U iio lui pa»? "iiiiilementdans la société qu'Annie

se sentit étrangère, mais aussi dans sa propre maison. Eih ne pouvait s'habituer au service de ses gens. L'air d'importance que se donnent les domestiques du faubourg l'agaçait, l'intimidait pn'Sque. Elle ignorait ces petits mots qui détendent si heureusement les rapports entre le maître et le serviteur. Les mots I Voilà ce qui manquait à la jeune Américaine. Elle n'appréciait que les actes, elle était de ces riches qui ont toujours des pièces d'or sur eux, et jamais de menue monnaie.

Annie n'éprouvait point encore ce sentiment si doux, si fort, dont on lui avait parlé. Lorsqu'elle avait apporté à la marquise les premières pièces de sa layette, elle avait vu ses doigts trembler en touchant les petits vêtements, des larmes couler sur ses joues, et elle l'avait entendue murmurer : « Je ne savais pas qu'il fût si doux de se sentir grand'mère I » Cela l'avait rendue honteuse de son indifférence. Mais c'était plus fort qu'elle, elle ne pouvait se consoler de ne pas assister au mariage de Clara. Lorsqu'elle lut dans les journaux et dans sa cor respondance, la description de la cérémonie, ello eut un gros accès de chagrin et de colère. Elle se représenta l'effet que Jacques eût produit dans le brillant cortège. Tous les yeux auraient été fixés sur lui, et comme on le lui aurait envié 1 « C'est par trop vexant! c'est par trop vexantl » répétait-elle, souhaitant, du fond de son cœur, que son précieux bébé fût resté un peu plus longtemps parmi les anges. Cependant, la présence du marquis suffisait toujours à dissiper la nostalgie et les regrets de la jeune femme. Quand il était avec elle, elle se trouvait parfaitement heureuse. Mais il

n'y était pas souvent, maintenant. Du matin au soir, il était occupé de l'organisation de sa mai-son, accaparé par les hommes d'affaires, les fournisseurs de toutes espèces. Chaque semaine, il allait àBlonay afin d'activer les travaux; car il voulait que \m, ^^^^ ^^^ ^^^^ pour le mois de juin. Il avait même " rarement le temps d'accompagner sa femme, le matin, au Bois.

Annie avait eu le cœur un peu serré, en voyant que son mari occupait un appartement séparé. Cet arrangement français, qui laisse quelque liberté aux époux, lui avait semblé absurde, « bon pour jouer le Maure de Forges », s'était-elle dit assez curieusement. Elle avait compris que c'en était fait de l'intimité de Cannes et de Rome, et elle s'était sentie comme à demi veuve. A Paris, Jacques lui parut un tout autre homme, moins bon enfant, plus imposant. Elle n'osait jamais aller chez lui sans un prétexte; il est vrai qu'elle en trouvait facilement. Ces petites visites lui causaient un très grand plaisir. Le marquis, avec sa belle courtoisie, se levait pour la recevoir et l'accueillait toujours par quelque parole aimable. Elle s'asseyait sur le bras de son fauteuil — c'était sa place de prédilection — et perchée là, tendreinent enlacée, elle babillait à son cœur content, et c'était très amusant!

Annie trouvait qu'à Paris il y avait trop de gens et trop de choses entre elle et son mari. Il lui arrivait souvent de re (retter qu'il ne fût pas un simple Yankee. Ils auraient été plus Ubres, plus heureux. Ils auraient pu, à leur gré, fermer leur maison, aller en Egypte, aux Indes, en Chine. Bien qu'elle

aimât son nom et son titre, elle comprenait qu'ils lui imposaient une foule d'obligations, Elle se sentait prise comme dans un réseau dont les mailles se resserraient sur elle. Elle se demandait avec effroi si, comme la généralité des femmes de l'aristocratie, elle serait condamnée à tourner dans le même cercle. Pour se rassurer, elle trouvait mille moyens de faire répéter à Jacques qu'il était moderne, très moderne, qu'il aimait les voyages et surtout qu'il brûlait du désir de voir l'Amérique.

VU

Quand une passion a été écrite dans une âme, elle se développe à son heure, et ni volonté ni efforts ne sauraient l'empêcher de suivre son cours, d'accomphr son œuvre d'élévation ou d'abaissement, de vie ou de mort. Il devait en être ainsi de l'amour de Ghristiane pour le marquis d'Anguilhon.

En apparence, Jacques était le même avec la duchesse. Il venait chez elle presque tous les jours, il la consultait sur tout et lui témoignait une chaleureuse amitié ; mais elle sentait qu'il avait en quelque sorte échappé à son pouvoir. Il la regardait et ne la voyait point. Il n'y avait plus rien dans le baiser qu'il mettait sur sa main, leurs causeries étaient devenues absolument banales. Il semblait éviter de toucher à tous les sujets dangereux. Ghristiane eut beau voir qu'il était « bien marié », comme elle avait dit, cela ne la guérit pas. Quand le marquis s'approchait d'elle, tout son être

tressaillait, une joie divine s'épandait en elle, la lumière lui paraissait plus intense. Quand il s'éloignait, elle éprouvait un déchirement intérieur, une horrible sensation de froid. Aucun raisonne ment ne pouvait faire que ce phénomène ne se produisît. L'orgueil, plus que l'honnêteté, empêchait la duchesse de chercher à reconquérir Jacques. L'idée seule d'un partage la révoltait. Elle avait toujours trouvé l'amant plus ridicule que le mari, la maîtresse plus à plaindre que la femme léiritime. Elle avait, maintes fois, soutenu cela, et

c'était sa conviction. L'amour qu'elle avait pour le marquis l'humiliait. Il était un affront à son caractère, à son passé, elle l'eût nié et renié devant la mort et elle n'était tranquille que parce qu'elle se savait de force à le cacher à tous les yeux. Christiane appartenait au même type féminin que sainte Thérèse. Elle était capable de sentir toutes les voluptés, même celle de la douleur. Elle finit par trouver une jouissance à souffrir; son amour lu", devint cher parce qu'il la crucifiait. Il lui semblait qu'elle portait en elle quelque chose de vivant; elle en vint à répéter avec une sorte d'exaltation : « J'aime ! j'aime I » et cela lui parut meilleur que le néant où elle avait vécu jusqu'alors.

Le docteur Moreau comprit qu'elle ne luttait plus; il lutta pour elle. Il s'efforça de l'intéresser, comme autrefois, aux bonnes œuvres. Elle l'écoutait pendant quelques instants, puis son regard devenait distrait, elle ne répondait que par monosyllabes et elle se contentait d'offrir de l'argent. L'année précédente, elle avait vraiment la grandeur, la charité géniale d'une « bonne déesse »;

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elle n'était plus maintenant qu'une pauvre femme amoureuse, dont toutes les pensées étaient concentrées sur un seul être.

Le docteur Moreau éprouvait pour elle une pitié profonde. Il se disait que les affinités physiques qui existaient entre elle et Jacques finiraient par les jeter dans les bras l'un de l'autre. Il connaissait trop la vie pour ne pas savoir que ces sortes d'aventures finissent toujours par une catastrophe, et il se promettait de veiller sur la duchesse, afin de la sauver si c'était possible, de la sauver pour la donner aux malheureux.

L'intention du marquis d'Anguilhon n'était point d'employer sa fortune à faire assaut de luxe avec les financiers, les industriels, les rastaquouères. Comme la plupart des hommes de l'aristocratie, il gardait une sorte de rancune à Paris. Il disait que la noblesse, ruinée au nom des idées humanitaires, devait retourner cette arme contre ses ennemis, vivre autant que possible dans ses châteaux, se refaire des domaines, encourager l'agriculture, venir en aide aux paysans; en un mot, mettre en pratique les fameux principes que la bourgeoisie, occupée à s'enrichir, s'est contentée de proclamer. Il était prêt à donner l'exemple. Avec l'approbation de sa femme, il avait décidé que leur maison de Paris serait montée sur un pied modeste, et qu'ils tâcheraient de rendre à Blonay sa splendeur première.

Des l'origine de la féodalité, les d'Anguilhon avaient bâti leur nid sur une colline du Bourbonnais, à une heure de Moulins, et le château était considéré comme un des plus beaux de France.

La nouvelle du retour des anciens maîtres causa dans le pays une allégresse générale. Le nom des d'Anguilhon était mêlé à toutes les légendes, à toutes les histoires qui se racontaient aux veillées. En 1789, les tenanciers avaient défendu le château contre les bandes révolutionnaires. Le grand-père de Jacques avait sauvé deux enfants dans l'incendie d'une feimb. Dans toutes les épidémies, les châtelaines avaient payé de leur personne et bravé la contagion au chevet des malades. Chaque hiver, la marquise envoyait encore des vêtements chauds, et le peu d'argent dont elle pouvait disposer pour les pauvres de Blonay. Et les gens du pays, que :[uelque afîaire appelait à Paris, ne manquaient pas de venir saluer «leur dame «.Ils étaient accueillis avec bonté et trouvaient toujours un repas réconfortant dans la modeste cuisine de la rue de Bellechasse. Toutes ces choses avaient fait aux d'Anguilhon une popularité que ni la politique ni la corruption n'avaient pu diminuer. Il y avait encore beaucoup de maisons où l'on priait pour eux, et lorsque le curé annonçait une messe d'anniversaire pour un de leurs morts, on se faisait un devoir d'y assister. Du reste, par instinct, le paysan est conservateur. Il n'aime pas le bourgeois, qui est avec lui ou trop familier, ou trop fier. Amassant lentement, il ne croit pas à l'honnêteté des fortunes nouvelles. Et, depuis qu'il ne craint plus les dîmes et les corvées dont on lui avait fait un épouvantail, il préfère voir le château

habité par une vieille famille de l'aristocratie que pai des parvenus, qui sont pour lui « des gens de rien ».

Aussitôt de retour à Paris, Jacques avait remis Blonay entre les mains d'un habile architecte. On y travailla jour et nuit, et tout fut prêt pour la première quinzaine de juin. Le curé avait demandé avec instance au marquis de faire sa rentrée le jour de la fête patronale, afin qu'on pût la fêter dignement, sans offusquer M. le maire.

Le 16 juin, par un temps merveilleux, Jacques, sa femme et sa mère arrivèrent à Moulins. Ils s'arrêtèrent à l'hôtel, pour déjeuner, et montèrent ensuite dans un landau attelé de deux superbes postiers.

De Moulins à Blonay, la route est tracée à micôte de pentes verdoyantes, et s'élève, peu à peu, au-dessus de la vallée. Annie ne songeait point à admirer le beau panorama qui se déroulait à sa droite, elle cherchait le château.

— Où est-il donc? Mais où est-il? demandaitelle, avec une impatience d'enfant.

— Le voici I dit, tout à coup, Jacques.

Et, comme si cette parole eût été magique, on vit surgir dans le lointain la masse imposante, la fière silhouette d'un château du quinzième siècle, avec ses tours en poivrières.

— Qu'il est beau ! s'écria la jeune femme.

— N'est-ce pas ? fit le marquis, en regardant avec org'ieil le manoir familial.

Aussitôt la voiture signalée, le drapeau aux armes des d'Anguilhon fut hissé sur le château, puis le drapeau des Etats-Unis. A cette vue, Annie eut un cri de joie.

— Oh ! Jacques, merci ! dit-elle, toute rose do plaisir.

— J'ai voulu que vous vous sentiez bien chez oiis, ma petite Yankee, dit le marquis en sou-

-lant.

Au moment où les châtelains passèrent sous l'arc de triomphe, dressé à l'entrée du bourg, les cloches sonnèrent à grandes volées, les mortiers partirent, des vivats enthousiastes éclatèrent. Jacques saluait avec une bonne grâce royale, et de cet air à la fois aimable et hautain, qui le rendait si extraordinairement séduisant. Lui et sa mère paraissaient très émus. Annie était simplement enchantée. C'était la première fois qu'elle goûtait le plaisir d'une ovation, et elle le trouvait délicieux. Elle ne regrettait qu'une chose, c'est que sa mère, ses tantes, Clara, tout New-York ne pussent être témoins de cette entrée triomphale. La voiture s'arrêta devant l'église. Il avait été décidé que les châtelains entendraient la grand'messe. Le curé vint les recevoir, et les conduisit à leur banc, ce banc qui, pendant douze ans, avait été inoccupé Au risque de se faire révoquer, M. Nambride chanta un Te Deiim et du haut de la chaire, adressa quelques paroles de bienvenue aux maitres de Blonay. Madame d'Anguilhon -avait offert le pain bénit, qui fut distribué, non seulement aux assistants, mais encore à la foule massée sur la place. A la sortie de l'église, deux élèves des sœurs de la Présentation offrirent à la marquise et à sa belle-fille de magnifiques bouquets de roses — la fleur du pays — et des centaines de voix crièrent : « Vive monsieur le marquis I Vive madame la marquise I » puis :

« Vive rAniéricaiiie I » Ce cri, bien intentionné, frappa désagréablement l'oreille d'Annie; il lui donna l'impression qu'on ne la considérait pas comme faisant partie de la famille. La voilure roula de nouveau. Elle passa lentement entre deux haies de ciirieux, rencontra un autre arc de triomphe à la sortie du bourg. Elle tourna à droite et au bout de cinq minutes, rasa les assises du château, monta encore, traversa le pont levis, toujours baissé, entra dans la cour d'honneur et après avoir décrit une magnifique courbe, vint se ranger devant le perron. Trop ému pour pouvoir parler, Jacques se contenta de serrer fortement la main que sa femme lui avait donnée pour descendre de voiture.

Blonay était bâti sur la hauteur. De la large terrasse, au-dessus de laquelle s'élevait sa masse imposante, on dominait toute la vallée, et des pentes gazonnées conduisaient dans un parc merveilleux. Malgré la sévérité de son style et de sa décoration intérieure, le château n'était ni dur, ni froid. Ses deux façades principales se trouvaient exposées au levant et au couchant. Il y avait tant de soleil et de lumière dans ses vastes pièces que les personnages des tapisseries paraissaient souriant, et que les boiseries de vieux chêne étincelaient. Parmi les ancêtres de Jacques se trouvaient non seulement des guerriers, mais des savants, des chroniqueurs, des [.oètes. Les uns avaient laissé des armes, des trophées de victoire; les autres avaient enrichi la bi- Miothèque, acheté des œuvres d'art. Et l'esprit brillant, l'âme généreuse des d'Anguillon avaient rais dans la demeure familiale quelque chose dô

c!iau(l et de sympathique, qui impressionna agréablement Annie.

Dès le premier moment, elle se sentit chez elle, {at home), davantage que dans l'hôtel de la rue de Varenne qu'elle avait habité trois mois. Si Jacques l'avait permis, elle eût commencé tout de suite la visite du château, mais il insista pour qu'elle se reposât jusqu'à l'heure du déjeuner. Sa mère et lui la conduisirent à son appartement par la galerie où se trouvaient les portraits des d'Anguilhon. La jeune Américaine regarda presque timidement les grandes dames si raides et si imposantes, les chevaliers en cuirasses et les seigneurs en fraises et en pourpoints.

— Il faudra que je fasse connaissance avec eux, dit-elle.

— Gela vous sera facile, répondit le marquis. Vous trouverez leurs histoires dans nos archives. Nous verrons cela ensemble.

Annie passa par une enfilade de salons admirablement meublés, traversa un vestibule, puis elle fut introduite dans son appartement. Elle était capable de comprendre le vrai beau. La simplicité de son salon et de sa chambre à coucher ne lui déplut, pas, mais Jacques la combla de joie en lui montrant le boudoir qu'il avait arrangé pour elle, dans la tour du coin, un boudoir tendu de perse, avec des meubles charmants, des livres, des fleurs, tout ce qui est nécessaire pour le repos et le travail

— Et dire que j'ai désiré toute ma vie d'habiter une chambre dans une tour! s'écria la jeune femme; dans une tour comme celle-ci, grise, vieille, avec le toit en cône.

— Je suis enchanté d'avoir pu satisfaire votre fantaisie, répliqua Jacques.

— ^lais je n'avais rien rêvé d'aussi beau que cette vue-là 1 ajouta Annie en promenant son regard de la belle vallée, traversée par l'Allier, à la chaîne bleue des montagnes du Puy-de-Dôme.

Madame d'Anguilhon posa doucement sa main sur l'épaule de sa belle- fille.

— Maintenant, ma chère petite, assez d'admiration comme cela, dit-elle. Il faut qpie vous vou§ reposiez un peu.

— Eh bien, je me reposerai pour vous faire plaisir.

— A la bonne heure I

La marquise embrassa Annie.

— J'espère que vous serez heureuse ici... Plus heureuse que moi, ajouta-t-elle mentalement.

— Oh! j'en suis sûre, répondit la jeune femme avec sa belle confiance.

Après le dtjeuner, Annie voulu* prendre une idée de sa demeure. Elle n'avait jamaÎK vu de château que dans les gravures; aussi fut-elle vivement impressionnée par l'ensemble de Blonay. L'épaisseur des murs, les cheminées monumentales et tout ce qui rappelait ces époques lointaines, avec lesquelles elle n'était pas bien familiarisée, lui causa un étonnement mêlé de respect. En comparant le vieux manoir avec les plus belles demeures de New-York, elle se rendit compte, mieux qu'elle ne l'avait jamais fait, de la différence qui existe entre l'aristocratie et la plutocratie.

Avec l'agrément de sa belle-fille, madame d'Anguilhon avait invité le curé à dîner. M. Nambride

(!^lait un esprit élevé, un cœur droit et, ce qui ne gâtait rien, un homme du monde. Depuis vingt-cinq ans, il était l'ami des d'Anguilhon, un ami dévoué et fidèle s'il en fût. Il avait assisté le marquis à son lit de mort, et ses conseils, son appui moral n'avaient jamais manqué à madame d'Anguilhon. En apprenant le mariage de Jacques avec une étrangère protestante, il avait été saisi d'appréhension. Il considérait un mariage mixte comme une union imparfaite. Il eut, pour son propre compte, des cauchemars d'Eglise anglicane, de diaconesses, de propagande religieuse. Aussitôt qu'il vit la jeune Américaine, il fut rassuré. Son maintien respectueux pendant la messe, lui donna la meilleure opinion de son tact et de son caractère.

De son côLé, Annie, qui avait entendu parler de l'influence du prêtre catholique dans les familles de l'aristocratie, redoutait beaucoup le curé de Blonay. Elle était trop Américaine pour jamais souf- Irir l'intervention de qui que ce fût dans son ménage, et elle s'était promis de se tenir sur la défensive. Elle fut d'abord favorablement impressionnée par la distinction de M. IVambride, puis séduite par son visage, aux traits réguliers, sur lequel il y avait le rayonnement d'une âme bonne et loyale. Elle se dit : c'est un gentleman et cela la tranquillisa tout à fait.

La pensée de ce premier dîner rendit Annie très nerveuse. Son rôle de châtelaine l'effrayait maintenant. Jamais elle ne s'était sentie autant marquise que ce jour-là. Dans la superbe salle de chêne armorié, avec sa chaise à haut dossier, les valets de pied en grande livrée, le maître d'hôtel,

imposant comme un fonctionnaire, elle se fit à ellemême l'effet d'un personnage. En regardant autour d'elle, Annie se rappela les paroles que son mari lui avait dites à Assise, et elle sentit qu'il avait falla plusieurs siècles pour donner à cet intérieur la perfection qui la charmait. La jeune femme avait l'air d'un portrait moderne dans un cadre ancien. Le contraste était si joli qu'il amena, à plusieurs reprises, un sourire de satisfaction sur les lèvres du marquis.

Le dîner fut très agréable. On acheva la soirée sur la terrasse. Le curé causait bien. Annie trouva délicieux son français de Tourangeau, et il fit sa conquête, en montrant qu'il s'intéressait aux choses d'Amérique. Au moment de partir, il remercia la jeune châtelaine de l'argent qu'elle lui avait donné, pour distribuer aux pauvres.

— Je vous rendrai mes comptes, madame la marquise, dit-il. Je désire que vous sachiez tout ce qu'il y avait de joie et de soulagement dans la somme que vous m'avez remise. Je bénis le bon Dieu, qui vous a envoyée ici. A nous quatre, ajouta-t-il en regardant Jacques et sa mère, nous allons faire de grandes choses.

Sur celte parole, le curé prit congé de ses hôtes, Catherine avait employé tout l'après-midi à •••siler le château. Il lui avait paru extraordinairenient romantique, et lui avait donné de la famille d'Anguilhon une idée beaucoup plus grande que l'hôtel de la rue de Varenne. Le soir, lorsqu'elle vint déshabiller sa maîtresse, elle avait l'air radieux.

— Oh! chérie quelle belle demeure vous avez! dit-elle.

— Bien belle, en effet, répondit Annie, et je sens que je m'y plairai.

Bonne se mit à parler avec enthousiasme de la chapelle, du souterrain, des cuisines énormes, des serres, du parc.

— Si vos tantes et votre cousine pouvaient voir tout cela! ajouta-t-elle.

— Je leur enverrai des photographies. En attendant, je vais écrire, tout de suite, à ma mère.

— Oh! pas ce soir, chérie I protesta Makay.

— Oui, oui, sinon je ne pourrai pas m'endorniir. Et, malgré les supplications dfr Bonne, la jeune

femme passa une robe de chambre, s'installa dans un fauteuil, et, son buvard sur les genoux, elle écrivit, tout d'un trait, unedemi-douzaine de pages. Après avoir raconté son entrée triomphale à Blonay, elle ajouta : « Je me faisais à moi-même l'effet de la reine d'Italie lorsqu'elle traverse le Corso, et je me suis aperçue qu'il n'est pas si facile qu'on le croit de jouer un personnage. «Elle termina son épître en disant : « Vous devez être tous très fiers et très contents de savoir que le drapeau américain Hotte sur un des plus anciens châteaux de France. »

Annie attendait la naissance de son enfant dans les premiers jours du mois d'août, cl elle se plai-

lil à répéter qu'elle ne s'était jamais mieux portée, •ia.lame d'Anguilhon était à la fois émerveillée et

effrayée de son activité. Dès le lendemain de son ajrivée, elle voulut visiter Moulins, et chaque jour elle faisait une excursion dans les environs. Rien ne l'amusait autant que d'aller à Vichy, dont la saison battait son plein. Elle déjeunait au restaurant de l'hôtel des Ambassadeurs, écoutait un peu de musique, rentrait enchantée d'avoir vu du monde, et sans trace de fatigue. Les petites villes de province, où l'herbe pousse dans les rues, lui causèrent le plus grand étonnement. Elle dévisageait les gens, et se montrait surprise que des Français pussent avoir l'air aussi solennels. Un jour, en entrant pour faire une visite, dans un vieil hôtel de Moulins, elle dit très sérieusement à son mari : « Etes-vous sur qu'ils sont vivants, làdedans? » « Vivants! s'écria Jacques, ils sont formidables! » Elle ne devait pas tarder à s'apercevoir qu'il fallait compter avec ces provinciaux qui lui paraissaient à peine « vivants. »

Annie s'était imaginé que son nom et sa grande fortune suffiraient à lui faire une sorte de popularité dans le pays. Elle fut quelque peu surprise de se voir accueillie, par les gens de Blonay et parles paysans, avec réserve et méfiance même. Quand elle traversait le bourg, on la saluait respectueusement, on venait sur le pas des portes pour la voir, mais on la regardait avec plus de curiosité que de sympathie . A son approche les enfants interrompaient leurs jeux, se poussaient du coude en disant: « L'Américaine », du ton dont ils eussent dit: « Groquemitaine ». Cela la blessait d'autant plus, (ju'elle était animée des meilleures intentions et disposée à agir comme une Française eût pu le faire. Depuis qu'elle

était à Blonay, elle sentait nettement qu'elle avait une responsabilité, et elle était désireuse de bien remplir ses devoirs de châtelaine. Sans sa belle-mère et le curé, elle eût été assez embarrassée pour faire du bien dans ce milieu nouveau. Elle fut révoltée de la saleté des maisons de paysans, tellement qu'elle en parla au curé.

— Ne croyez pas, madame la marquise, répondit-il, qu'il en soit ainsi dans toutes nos campagnes. On pourrait diviser la France en provinces propres et en provinces sales. La Normandie, l'Anjou, la Touraine sont propres; la Bretagne, l'Auvero^ne et, malheureusement le Bourbonnais, sont sales. A quoi cela tient-il? Il faudrait chercher dans le tempérament la cause de ce vice, afin de pouvoir le corriger. Il fait mon désespoir depuis vingt-cinq ans.

Sur cela, le cerveau d'Annie commença à travailler. Elle bâtirait une sorte de club {club-house) comme il y en a en Amérique, où les paysans pourraient se réunir et trouver des livres, des distractions plus saines que celles du cabaret et où des conférenciers viendraient leur enseigner les lois de l'hygiène et les mettre au courant des découvertes intéressant l'agriculture. Puis elle ferait faire des travaux pour faciliter la propreté, exigerait que l'on plantât des arbustes et des fleurs autour des habitations. Elle donnerait des prix aux ménagères dont les maisons seraient le irî'r»ux tenues. Le curé approuvait ces projets avec enthousiasme. L'énergie de la jeune femme, son « oq avant » l'enchantaient, et il se frottait les mains, en disant : « Vive l'Amérique t vive l'Amérique ! »

Le 2 août, au matin, une sorte de silence s'était

fait, dans l'inlcricur du château. Les domestiques marchaient sur la pointe des pieds, fermaient les portes avec précaution, parlaient à voix basse. On attendait, de minute en minute, la naissance de l'enfant,

Jacques s'était réfugié dans la bibliothèque. Tl se promenait de long en long, les traits tirés, oppressé par une grande émotion. Après une heure d'angois.se la porte fut brusquement ouverte et le chirurgien parut.

— Un garçon! .Monsieur le marqui«, dit-il, a^ec un accent de triomphe; un vrai chef-d'œuvre I Mes compliments. Tout va bien.

Le châtelain essuya son front emperlé d'une sueur froide et le visage rayonnant de joie, il balbutia :

— Je savais... j'étais sûr... Cela devait être. Dès qu'on le lui permit, il se rendit chez sa femme.

Le cœur battant, il s'approcha de son lit, et l'embrassa si tendrement, qu'à travers sa langueur, Annie sentit l'intensité inaccoutumée de sa caresse.

— Ohl le bon baiser! le bon baiser! murmurat-elle. Puis avec un sourire: Je suis bien heureuse que ce soit un garçon.

Madame d'Anguilhon entra avec le nouveau-né, et le présenta aux parents sans prononcer une parole, mais avec desyeux mouillés et des le vres émues.

Annie embrassa son enfant, puis l'examina gravement.

— Dieu merci! il n'est pas laid, iît-elle et il a des cheveux!

Dans ses rêves, Jacques avait toujours vu son fils marchant, parlant, l'œil éveillé. Il fut un peu déconcerté, devant ce petit visage rougeaud et fermé.

Il appuya, presque craintivement, ses lèvres sur son front. Au contact de cette chair, tiède et veloutée, de la chair de sa chair, il éprouva une violente commotion, et l'amour paternel éclata en lui dans toute sa douceur et dans toute sa force. Il baisa et rebaisa les petites mains, délicieusement remué par cette caresse nouvelle.

— Le docteur affirme que c'est un chef-d'œuvre. Comment le trouvez -vous, ma mère? demanda-t-i^ avec une nuance d'anxiété. .

— Il est admirablement fait, et il sera très beau, répondit la marquise. Tu n'étais ni aussi fort ni aussi joli, toi.

— Vraiment? alors me voilà rassuré.

— Jacques, dit Annie, il faut envoyer une dépêche à ma mère, à Clara et.. .

— Aux demoiselles Villars, j'imagine...

— Oui; et si vous vouliez leur donner la nouvelle de votre part, cela me ferait le plus grand plaisir.

Le marquis porta à ses lèvres la main pâle de la jeune femme.

— Je ne puis rien vous refuser aujourd'hui, ditil. Je vais aller moi-même au télégraphe de Moulins. En passant, j'entrerai chez le curé, ajouta-t-il en embrassant sa mère.

Pendant qu'on sellait son cheval, Jacques écrivit les dépêches à la famille d'Annie, à la sienne, à la duchesse de Blanzac et à Guy deiXozay. Il sourit en pensant à la figure piteuse qu'il aurait faite, s'il avait dû annoncer la naissance d'une fille.

La première paternité, comme le premier amour, donne des émotions qui ne se reproduisent plus. A la pensée, que la sève était remontée dans le vieil

arbre familial, et qu'un rejeton mâle lui assurait peut-être encore quelques siècles d'existence, il eul la sensation d'un accroissement de force et de grandeur. Son filsl Pendant toute sa promenade, il eut sur les lèvres et dans le cœur la douceur de ce nom, En revenant vers Blonay, il jeta sur le château un regard attendri, et ne put s'empêcher de sourire, en songeant au contraste qu'il y avait entre cet énorme nid de granit et le petit enfant qui venait d'y naître. Quand il repassa par le bourg, il devina que l'heureux événement y était connu. Tout le monde vint sur le pas des portes pour le saluer. Les femmes lui souriaient d'un air entendu, et ces félicitations muettes le touchèrent profondément.

Pour diminuer sa responsabilité, et avec l'idée qu'Annie serait heureuse d'avoir auprès d'elle une parente et surtout une compatriote, madame d'Anguilhon avait prié la baronne de Keradieu de venir à Blonay pour les couches de sa belle-fille. Et elle ne sut jamais à quel point la jeune femme lui fut reconnaissante de cette pensée.

Annie avait voulu nourrir son enfant. Lorsqu'elle annonça cette intention à son mari, il fut agréablement surpris. Il n'aurait jamais osé le lui demander. Par acquit de conscience, cependant, il lui représenta tous les sacrifices que cela entraînerait.

— Je sais, je sais, répondit-elle; mais le docteur dit que j'ai une santé rare; il me semble que je dois faire mon possible pour la transmettre à ce fameux rejeton. Et puis, ma mère m'a nourrie; je suis, en quelque sorte, obligée de rendre à mon enfant ce qu'elle a fait pour moi. Voyez-vous,

ajouta-t-elle en souriant, nous autres Américaines, nous ne nous créons pas des devoirs à plaisir, mais nous remplissons ceux qui nous sont imposés.

Il s'ensuivit de cette décision, qu'au lieu de la classique nourrice enrubannée, le nouveau-né eut une bonne anglaise. Catherine regrettait d'une façon comique et touchante de ne pouvoir se dédoubler, pour soigner le bébé de «Miss Annie», comme elle appelait encore la marquise dans son cœur, et « Miss Annie » elle-même.

La marquise garda de sa convalescence un souvenir très agréable. Jacques eut pour elle les plus charmantes prévenances. On venait causer autour de sa chaise longue, et ces causeries intimes, où entraient la religion, la politique, les questions sociales, lui en apprirent davantage sur les choses de France que ses deux saisons mondaines. Les appréciations de son esprit moderne et indépendant produisaient quelquefois l'effet de véritables bombes. Madame d'Anguilhon redressait alors sa belle tète, avec le mouvement hautain qui lui était particulier, la baronne baissait les yeux, le curé paraissait désarçonné. Jacques et Henri de Keradieu oouriaient sous leurs moustaches. Un jour, entre autres, que la conversation roulait sur l'intolérance du gouvernement, M. Nambride raconta la révocation brutale d'un curé et d'un fonctionnaire accusés d'ctre des réactionnaires.

— Ces choses-là n'arriveraient pas en Amérique, je suis sûre, dit la marquise.

— Non, répondit Annie, d'abord parce que personne ne songe à réagir contre la république, ensuite parce que les églises sont absolument indé-

pendantes de l'Etat. Chez nous, ceux qui vculeni un culte en paient les frais. Franchement, lorsqu'un prêtre ou un fonctionnaire est à la solde d'un gouvernement républicain, il ne doit pas en dire de mal, et travailler pour les royalistes. La simple honnêteté le défend,

— Tous savez, monsieur le curé, que ma femme est républicaine dans l'âme, dit Jacques,

— Certainement, il me semble plus naturel que la souveraineté soit entre les mains de la masse qu'entre les mains d'une famille, répondit hardiment Annie. Un peuple qui se respecte ne saurait avoir qu'un représentant. Je voudrais, par exemple, que ce représentant, choisi entre cent mille, fût parfait, physiquement et moralement.

— Beau surtout, fit malicieusement le baron de Keradieu.

— Beau surtout, répéta Annie, et entouré de tout le prestige imaginable. Pour nous, qui sommes des travailleurs, la représentation de la Maison Blanche est peut-être suffisante, mais franchement, celle de l'Elysée me parait mesquine. En France, la noblesse aurait dû se rallier; sous son influence, la République serait devenue élégante, raffinée et plus puissante qu'aucune monarchie.

— Mais, ma chère enfant, dit la marquise, la noblesse a des traditions. Elle ne pouvait abandonner une famille à laquelle ses ancêtres avaient juré fidélité. C'eût été une défection,

— Non, car le pays doit passer avant tout. Et cette famille elle-même aurait dû donner l'exemple de l'évolution et sacrifier son ambition personnelle au bien de la France.

— Vous en demandez un peu trop, mon amie, dit le marquis. Si seulement il y avait, de part et d'autre, un peu de tolérance!

— Eh bien ! dit Annie, non sans malice, je vous engage à commencer. Pour ma part, je me propose d'envoyer une superbe boite de dragées à la femme du maire. Vous, vous devriez remettre au mari une somme d'argent pour les pauvres de la commune, ou pour quelque œuvre d'utilité publique,

— C'est une idée. Qu'en pensez-vous, monsieur le curé?

— Une bonne idée, je crois. Cela obligera M. Finet à avoir des égards pour vous, et pour moi, par dessus le marché. Et tenez, il vient d'acheter une maison sur la place; il désire y voir une fontaine neuve. Vous pourriez lui donner de quoi en cons truire une.

— Eh bien f va pour la fontaine 1 dit le marquis.

Puis, mettant une main sur l'épaule de sa femme, il ajouta :

— Ne nous faites pas évoluer trop vite. Madame d'Anguilhon avait demandé au baron

et à la baronne de Keradieu de tenir son petit-fils sur les fonts du baptême. Elle désirait qu'il eût une marraine jeune, afin que plus tard, elle put être pour lui une amie et une conseillère.

Le lo septembre, Philippe-Henri-Anne d'Anguilhon fut baptisé dans la chapelle du château. Après la cérémonie, Annie remit à M. Nambride un pli « de la part de Bébé » contenant l'acte de donation d'un terrain et le reçu de l'argent déposé

chez le banquier pour la construction d'un orphelinat agricole.

— Mon rêve... mon rêve, balbutia le curé ému jusqu'aux larmes. Ne dirait-on, pas que Dieu a envoyé ici bas, tout exprès, un petit enfant pour me donner les moyens de le réaliser. C'est vraiment miraculeux.

Lorsque la jeune châtelaine traversa le bourg avec son fils, on lui fit presque une ovation. Au passage de sa voiture, on sortit de toutes les maisons pour la saluer. Les boîtes de dragées distribuées aux enfants, mieux que son don princier, lui avaient gagné les cœurs. Elle comprit que la glace était définitivement rompue entre elle et les gens de Blonay. Elle fut tout attendrie de la sympathie qu'on lui témoignait. Honteuse de ses yeux humides, elle dit, presque avec dépit, à son mari :'

— Jacques, je crois que le climat de France est horriblement énervant. Je finirai par devenir sentimentale.

— Ah ! ce serait grand dommage I fit le marquis d'un ton moqueur. Mais ne craignez rien, nous irons, de temps à autre en Amérique, pour vous redonner du ton.

La duchesse de Blanzac avait accepté l'invitation des d'Anguilhon pour le l*"" octobre. Puis elle s'était dit qu'elle n'irait pas à Blonay, qu'elle trouverait un prétexte pour se dégager. Elle s'était dit

cela, par un besoin de tromper sa conscience, sachant bien tout le temps qu'elle n'en ferait rien. De fait, au jour fixé, elle arrivait à la gare de Moulins. Le marquis se trouvait naturellement là pour la recevoir. Leurs mains se joignirent dans une forte étreinte, et ils échangèrent, avec des voix émues, les lieux communs de l'arrivée. La matinée chaude et belle avait permis à Jacques de venir en phaéton. Lorsqu'il eut installé la duchesse à ses côtés et lancé ses chevaux dans la direction de Blonay, il se tourna vers elle.

— Vous voici enfin ! dit-il, avec sur le visage, un beau reflet de joie. Jusqu'à hier au soir, j'ai craint de voir arriver une dépêche m'annonçan; que vous étiez obligée de remettre votre visite.

— Pourquoi donc ?

— Je n'en sais rien. Mais, voyons, avouez que vous avez été tentée de nous faire faux bond.

— Tentée, non... Cependant il est vrai, que j'ai songé plusieurs fois à rentrer à Blanzac, pour surveiller les restaurations de la vieille chapelle.

— Là I j'en étais sur I Je sentais cela !

— C'est curieux, fit Christiane, émerveillée et troublée de cette intuition.

— Vous savez que je suis un homme à pressentiments. J'ai été tourmenté par l'idée que vous ne viendriez pas, que vous ne vouliez pas venir, au point d'être tenté d'aller vous relancer à Petit- Port. Puisque vous êtes là, je vous pardonne les mauvais moments que vous m'avez fait passer. Franchement, nous aurions été horriblement désappointés de ne pas vous avoir.

— Il eût fallu que je fusse plus sage que je ne

le suis, pour me refuser le plaisir de venir à Blonay, répondit la duchesse, d'un ton où il y avait de la tristesse et de l'amertume.

Puis, comme si elle voulait échapper à Jacques, elle se mit, sans transition, à parler des nouvelles du jour, des courses de Deauville, à raconter quelques potins. Cette conversation contrastait si fort avec l'état d'âme des deux jeunes gens qu'ils ne purent la soutenir longtemps et le silence se lit entre eux. Ghristiane avait relevé son voile ; elle tenait ses yeux droit devant elle, mais «lie se sentait admirée, et le plaisir colorait ses joues, et l'orgueil dilatait ses narines. La pureté de l'air, la beauté du ciel et de la vallée, la rapidité de la course, rythmée par le pas des pur-sang, la présence de l'homme qu'elle aimait, tout cela donnait à la duchesse un bien-être délicieux, une sorte d'ivresse. Elle aurait voulu aller ainsi jusqu'au bout du monde, jusqu'à la mort.

— Voici Blonay, fit tout à coup le marquis. Ces mots causèrent un choc à la jeune femme,

et la vue du drapeau américain lui serra le cœur.

— Superbe 1 superbe 1 dit-elle regardant avec admiration le château, dont la structure puissante et les belles lignes se dessinaient nettement à l'horizon. Et un bourgeois avait osé acheter cela ?

— Hélas I

— Ah ! je conçois bien, maintenant, le chagrin que vous avez dû éprouver en voyant vendre une demeure semblable.

— Chagrin I s'écria Jacques. Cela a été un déchirement, dont la douleur a laissé en moi comme

une cicatrice. Quand j'ai revu Blonay, j'ai ouvert inconsciemment les bras, dans un besoin enfantin de l'étreindre, et j'ai baisé ses Abeilles pierres.

— Je comprends, je comprends.... murmura la duchesse. Mais tout est bien qui finit bien. J'ai entendu dire que les romanciers ont des prédilections pour certains de leurs personnages et que, ceux-là, ils les font soulTrir le moins possible, et ne les tuent pas volontiers. La Providence semble avoir eu pour vous une tendresse pareille. Non seulement, elle n'a pus permis que vous allassiez mourir en Afrique, mais elle vous a rendu, et au delàj tout ce qu'elle vous avait enlevé.

— C'est vrai, et je lui en suis profondément reconnaissant. Tenez, je ne sais rien de plus saisissant que la vue du drapeau américain sur ce château dont les assises datent de la féodalité. Je m'étonne toujours de l'y voir. Il a fallu un concours merveilleux de circonstances pour l'amener là. On n'étudie pas assez l'histoire des choses ; elle est aussi curieuse que celle des gens. Ce drapeau marque peut-être le commencement d'une évolution. Je l'ai fait mettre à côté du nôtre pour être agréable à Annie ; et puis, je devais bien cela à l'Amérique, ajouta le marquis, avec ce petit sourire ironique qu'il avait toujours lorsqu'il faisait allusion à son mariage.

Christiane ne répondit pas. Quelques minutes plus tard, le phaéton entrait dans la cour d'honneur du château, et venait s'arrêter devant le perron, où se trouvaient la marquise d'Anguilhon, Annie, le comte et la comtesse de Froissy et plufiieurs autres personnes.

La duchesse fut saluée par des vivats et des acclamations.

— Bonjour, petite maman, dit-elle en embraè sant la jeune châtelaine.

— Je suis bien contente de vous voir, fit Annie avec un accent, dont la sincérité toucha madame de Blanzac.

Lorsque tous les compliments eurent été échangés, la marquise emmena son hôte et la conduisit à l'apparlement qui lui était destiné et qu'elle avait arrangé avec un soin tout particulier.

-^ Et maintenant, vous allez me montrer votre héritier, dit Christiane, se débarrassant de son chapeau et de son manteau.

— Tout de suite?

— Tout de suite.

Annie sonna et donna l'ordre qu'on apportât l'enfant.

— C'est bien heureux que votre premier-né ait été un fils.

— 0ht je crois que si j'avais eu une fille, je n'aurais jamais osé relever la tête, répondit la jeune femme,

La bonne anglaise entra avec, dans ses bras, un paquet de mousseline, de dentelles et de rubans, d'où émergeait une petite tête duvetée.

— Voici mon chef-d'œuvre, dit Annie en posant le bébé endormi sur les genoux de la duchesse.

Christiane, toute remuée par la vue de l'enfant de Jacques, l'entoura de ses bras, avec une sorte de timidité et de maladresse puis, les yeux embués de larmes, elle baisa longuement les doux cheveux,

blonds, les paupières frangées de cils foncés, la petite bouche fraîche.

— Il est bien beau, dit-elle d'une voix troublée.

— A'est-cepas? il me fait honneur; car c'est moi qui le nourris.

Ces mots causèrent à la duchesse une joie soudaine, et la honte qu'elle en ressentit colora son visage.

— Votre mari a permis que vous nourrissiez?

— Permis? Mais il en a été très content. Il n'y a pas de jour où il ne m'en remercie. Il dit qu'il embrasse son fils avec plus de plaisir, sachant qu'il n'est que lai et moi... enfin, un tas de choses bien françaises, ajouta Annie en rougissant légèrement. Du reste, il ne m'a pas demandé de nourrir. C'est moi qui l'ai voulu. Ce petit crampon me privera de beaucoup de plaisirs, mais je n'aurai jamais de regrets.

Madame de Blanzac embrassa de nouveau l'enfant, s'attardant à sa caresse.

— 11 sent bon, dit-elle.

— Je crois bien ; ses vêtements sont parfumés avec l'iris de Florence.

— Non, il a une odeur de miel et de lait, une délicieuse odeur, ajouta la duchesse, odorant le bébé, comme elle eût fait d'une fleur.

— C'est ce que dit Jacques. Quelle imagination vous avez tous! ajouta la marquise avec un peu de moquerie.

Puis reprenant doucement son fils, elle le renvoya.

— .l'espère, dit-elle, que je n'ai pas trop l'air d'une nourrice.

— D'une nourrice? Vous paraissez plus jeune que l'année dernière.

— Tant mieux.

On apporta le thé pour la duchesse. Annie le lui servit. Les deux femmes causèrent de tout ce qui était arrivé depuis leur séparation.

— Alors, vous aimez Blonay? demanda Chnstiane.

— Je l'adore! c'est une chère vieille demeure. Je m'y suis , sentie chez moi dès le premier jour. Il ne m'a effrayée ni par ses proportions, ni par son aspect sévère. C'est assez étrange, car je n'avais jamais vu de château. Par exemple, le rôle de châtelaine me semble terriblement difficile. Je ne sais pas trop comment je m'en tirerai. Enfin, je ferai de mon mieux. Notre installation est loin d'être complète. Il faudra que vous soyez très indulgente. Nous aurons plusieurs de vos intimes : les de Keradieu vont revenir; MM. de Nozay et de Ghallans arriveront demain.

— Je suis bien contente que vous ayez invité Louis. Cela le dédommagera de n'avoir pu venir à Deauville cet été.

Annie se leva.

— Enfin, dit-elle, j'espère que vous ne vous ennuierez pas trop, et que vous aimerez Blonay. Je vous laisse, maintenant; vous devez avoir besoin de repos. Vous avez deux bonnes heures avant le déjeuner. Il esta une heure et demie. Au revoir

Pour cette année les invitations à Blonay s'étaient trouvées forcément restreintes. Le marquis avait tâché de remplacer le nombre de ses hôtes par la qualité. Alui d'avoir toujours une somme suffisante de jeunesse, de gaieté et d'esprit, il avait pesé les uns et les autres, cherché les affinités, discuté celui-ci et celle-là. Annie qui avait assisté à ce petit travail de sélection s'était écriée d'un air navré : « Comme vous compliquez tout en Europe ! comme vous êtes exigeants! » Jacques avait voulu que cette première série d'invités, qui allait réveiller les échos de Blonay, fût à la fois intime et brillante. Il avait réuni ses parents les plus proches, ses amis les plus sûrs et les plus aimables. Et, comme magiquement réveillé des assises au faîte, le vieux château fourmillait de vie. Le long du grand escalier, sur les terrasses, dans les allées du parc, on voyait d'élégantes silhouettes de femmes. Dans la cour d'honneur, il y avait de joyeux départs, de triomphants retours de chasse. Le soir, la musique, les airs de danse, de belles voix, de joyeux propos l'emplissaient d'harmonie et de gaieté.

Annie n'avait avoué à personne, pas même à son man, combien son rôle de châtelaine l'cf- 1 rayait. La perspective de recevoir des gens qu'elle connaissait peu, des étrangers qui critiqueraient peut-être ses manières américaines, la rendait terriblement nerveuse. Si elle ne réussissait pas à mettre

302 rfOBLKSSE AMÉRICAINE

de l'entrain parmi ses hôtes et qu'on s'ennuyât à Blonay, Jacques serait mécontent, désappointé. C'était cela surtout qu'elle redoutait.

Après cinq ou six jours, elle respira librement, On s'amusait, elle n'en pouvait douter. La physionomie de la duchesse la rassurait tout à fait. Jamais elle ne l'avait vue aussi animée, aussi brillante. Elle ne remarquait pas combien la gaieté de son amie était fiévreuse et inég-alo, et elle prenait, pour l'expression du plaisir celte irradiation que l'amour met sur le visage humain.

Lorsque Ghristiane avait revu le marquis après quatre mois d'absence, elle avait senti magnétiquement, pour ainsi dire, qu'il lui était rendu. Elle avait eu l'impression d'une barrière tombée, d'une union plutôt que d'une réunion. Par quel charme', par quel miracle la communication avait-elle été rétablie entre eux? Elle ne cherchait pas à le savoir, mais elle en était heureuse profondément. La présence de Jacques créait autour d'elle une atmosphère de paradis, et la certitude de l'avoir reconquis mettait dans ses yeux une joie triomphante.

Aussitôt installé à Blonay, M. d'Angailhon s'était mis à penser à la visite prochaine de la duchesse. Il était impatient de lui montrer sa demeure, cette demeure qui révélait un si glorieux passé et il se réjouissait de lui en faire les honneurs. Son désir de la revoir était aiguillonné par un peu de vanité seulement.

Puis Annie eut l'idée fatale de lui donner à lire, pour l'amuser, les lettres de Ghristiane, avec qui elle entretenait une active corraspondance. Il les emportait chez lui afin de les parcourir à loisir.

Ces lettres eurent sur son imagination un eiïet étrange. Leur tour brillant et original, le parfum pénétrant qui s'en dégageait, la grande écriture élégante et irrégulière, peut-être la transmission d'un de ces fluides, encore inconnus, qui sont les agents secrets de la Providence firent ressortir, en lumière dans son cerveau, l'image de la duchesse, les belles lignes de son corps, ses larges prunelles bleues, les coins profonds de sa bouche et tous les traits qu'il admirait. Cette image le troubla profondément. Un désir plus violent de la revoir s'empara de lui. 11 eut, tout à coup, mille choses à lui dire, il se sentit, comme attiré par elle irrésistiblement, et tenté vingt fois de partir pour Deauville où elle se trouvait. Il fut saisi par la crainte qu'elle ne manquât à sa promesse et, comme il le lui avait dit, il eut l'intuition de sa résistance. La communication entre leurs deux êtres était bien rétabli* en vérité.

Elle vint, et sa présence fut pour lui une source de joies et d'émotions délicieuses. Il lui montra tous les coins et les recoins de Blonay. Ils se promenèrent à petits pas à travers les longues galeries, s'arrêtant de temps à autre dans quelque embrasure de fenêtre, pour admirer les montagnes du l^uyde-Dôme ou un beau coucher de soleil. Ils feuilletèront les livres curieux, les portefeuilles de' dessins et d'estampes. 11 lui raconta maints souvenirs d'enfance et de jeunesse, souvenirs dont il n'eut jamais eu l'idée de parler à sa femme. Ces deux mondains, dans la composition desquels il entrait passablement de vanité et de frivolité, avaient beaucoup de vie intérieure. Souvent ils s'élançaient dans Tau

delà, montaient à des hauteurs dangereuses puis, effrayés, redescendaient aussitôt sur la terre et se réfugiaient dans les banalités. Ces ascensions, qui les laissaient toujours un peu troublés et émus, avaient pour eux un grand charme. Dans ces causeries fréquentes, leurs pensées se rencontraient; chacun laissait dans l'âme de l'autre une parcelle de soi. Comme tous les êtres, ici-bas, ils travaillaient à l'accomplissement de leurs propres destinées. La duchesse était une cérébrale sensuelle — elles sont presque toutes ainsi, du reste. Chez elle, l'amour montait des sens au cœur, comme chez d'autres il descend du cœur aux sens. Elle n'eût jamais pu aimer un homme d'une race inférieure. Avec la jeunesse en plus, Jacques avait les mêmes qualités que le duc de Blanzac. Maintenant qu'elle le voyait dans ce cadre superbe de Blonay, avec l'autorité et le prestige d'un grand seigneur, il lui faisait l'effet de ce que les Anglais appellent : un 'i'oi parmi les hommes {a king among men), et il mtrait profondément dans sa chair et dans son âme. Elle oubliait presque qu'il appartenait à une autre. La différence de nationalité mettait entre le marquis et sa femme une telle distance, qu'elle ne se figurait pas leurs relations d'époux. Elle savait gré à Annie de porter si discrètement son bonheur, de ne pas exhiber ses droits sur son mari, de ne pas la faire souffrir, et l'amitié qu'elle lui témoignait ôtait parfaitement sincère. Christiane comprenait le danger de cette intimité qui s'était établie entre elle et le marquis; elle le bravait et s'y complaisait. Jacques, lui, en était inconscient. H se sentait si extraordinairement heureux que, parfois, il était

pris (le peur et se disait : « Gela ne durera pas. » Et, en effet, cela ne devait pas durer. Le bonheur humain, arrivé à un certain degré, s'écroule subitement ou commence à décroître. Celui du marquis d'Anguilhon avait atteint ce degré.

— Un matin, avant le déjeuner, Jacques et Henri de Keradieu remontaient vers le château. Au tournant de l'allée qu'ils suivaient, ils aperçurent en môme temps, sur la terrasse, madame de Blanzac et le comte de Ghallons qui faisaient les cent pas. Le baron s'arrêta, et les désignant d'un signe de tète :

— J'ai idée, dit-il, que cela finira par un mariage, Ces simples mots, qui semblaient lancés à la légère, devaient avoir, comme cela arrive souvent, des conséquences énormes. Il saisirent à la fois Jacques, au cœur et au cerveau.

— Un mariage I répéta-t-il en regardant les promeneurs. La duchesse et de Ghallansl... impossible!

— Pourquoi? Elle a voulu jouer à la grande sœur avec ce beau garçon ; il se peut qu'elle s'en soit éprise.

— Mais elle a cinq ans de plas que lui; ce serait un mariage ridicule I

— Pas tant que cela. Louis ne paraît pas jeune; il est plus sérieux qu'on ne le croit, et foncièrement honnête. Elle, elle aura toujours l'âge qu'elle devra avoir. Je t'assure que si elle m'annonçait ses fiançailles, je la féliciterais de grand cœur.

— Pas moi, fit le marquis d'un ton sec.

Les deux hommes continuèrent leur chemin en silence. En arrivant dans le hall, Jacques rejjard^ sa montre.

— Encore une heare avant le déjeuner, dit-il. J3 te laisse. Il faut que j'expédie mon courrier.-

Sous ce prétexte, il monta à sa chambre; mù par un besoin de s'enfermer avec lui-même, il tourna instinctivement la clé de son cabinet, puis il commença à se promener de long en long, comme il le faisait toujours dans les moments de perturbation morale. La duchesse aimerait de Ghallans! C'était absurde! Il n'avait que treize ans alors qu'elle en avait dix-huit. Elle l'avait connu en tunique de. collégien; il ne saurait avoir pour elle l'ombre de prestige. Mais, voilà! Elle avait épousé d'abord un homme beaucoup plus âgé qu'elle; il se pourrait qu'elle fût tentée par la jeunesse même de Louis. N'était-elle pas la femme des extrêmes? Ce mariage lui permettrait de garder son titre, sa fortune, sa petite royauté de Blanzac, toutes ces choses qui étaient son orgueil etsa vie. ..Oui, oui, c'étaitpossible, c'était probable... Qu'est-ce que cela lui faisait après tout '? Elle était bien libre!... Non, cela n'aurait rien dû lui faire. Et pourtant il souffrait atrocement. Et, comme cela arrive presque toujours, la jalousie lit éclater l'amour qui était en lui. Les jambes cassées par l'émotion de cette découverte, il se laissa choir dans un fauteuil, ses mains crispées en serrèrent nerveusement les bras... il l'aimait parbleu!... Il l'avait toujoars aimée I... Et dans l'âme de Jacques, soudainement illuminée, il se fit un développement d'images, de souvenirs, de sensations, pareil au développement photograpliique. Christiane Soria lui apparut en robe courte, avec ses jambes fuselées, son port de tête allier. Il se rappela la joie qu'il éprouvait, lorsqu'il lui arrivait de la rencontrer

et qu'elledaijiçnaitlesaluergracieusemeiit.Etcomme il aimait ce cours de danse dont elle faisait partie! Après tant d'années, il retrouvait encore la sensation délicieuse que lui donnait ce corps mince de fillette, qui se cambraittoujours, comme pour lui échapper. Il revit, assez curieusement, la grosse natte de cheveux, d'un ton fauve, qui pendait dans le dos de Christiane et dont le bout frisé ressemblait à une houppe et accrochait si joliment la lumière. Cette natte avait exercé sur lui une véritable fascination. Elle lui paraissait très lourde. Il avait été saisi de la curiosité d'en connaître le poids. Cette curiosité l'avait tourmenté pendant plusieurs semaines. Un dimanche, à Sainte-Clotilde, que la petite fille se trouvait assise devant lui, il n'avait pu résister à la tentation. Il avait touché, du bout des doigts, la tresse soyeuse, puis, s'enhardissant, il l'avait soulevée et soupesée, aussi légèrement que possible, pas assez légèrement pour que Christiane ne le sen» tit pas. Elle s'était aussitôt retournée comme une petite furie et lui avait lancé un regard foudroyant. Ne l'aimait-il pas déjà à ce moment? Leurs destinées .n'étaient-elles pas déjà unies? Et cette indignation, cette colère, qu'il avait ressentie le jour du mariage de la jeune fille, en la voyant descendre la nef de Sainte-Clotilde, au bras du duc de Blanzacl N'était-ce point de la jalousie?

Toutes les femmes qu'il avait aimées avaient eu quelques traits de ressemblance avec Christiane.. C'était elle qu'il avait toujours désirée et cherchée. Jacques se rappela la répugnance qu'il avait éprouvée à demander à la duchesse de s'occuper de son mariage... Son mariage I II rougit violemment,

se leva, et recommença à arpenter son cabinet... N'avait-il donc point aimé Annie? Oui, et il l'aimait sincèrement, mais le sentiment qu'il avait pour elle, n'avait pu effacer ses premières impressions, n'avait point empêché son amour de se développer et d'éclater.... Et c'était de là qu'elle viendrait, la douleur I la douleur par laquelle il lai faudrait payer pour la fortune qui lui avait été rendue... Pourvu queChristiane ne se remarie pas! Il ne la posséderait jamais ; il ne lui dirait jamais un mot d'amour. Il serait héroïque. Mais la voir, une seconde fois, descendre de l'autel au bras d'un autre, ce serait au-dessus de ses forces.

Un rayon d'espoir traversa l'âme de Jacques. Le baron s'était peut-être trompé. Il est vrai que la duchesse avait fréquemment chez elle Louis de Challans ; elle l'invitait à Deauville, à Blanzac ; elle s'intéressait à sa carrière, et avait pour lui une prédilection marquée. Mais n'était-il pas l'héritier de son mari, le chef futur de la maison de Blanzac? N'était-elle pas tenue de veiller sur lui, sur sa conduite, de le préparer au rôle qu'il devait remplir.. S'il était vrai qu'elle aimât le comte de Challans, ne l'aurait-il pas senti? Guy de Nozay, iui aussi, ne l'aurait-il pas deviné?... « Ahl j'étais trop heureux f murmura le marquis, derrière ses deats serrées, cela ne pouvait pas durer! »

Do6 ce moment, en effet, Jacques ne connut plus de repos. La paix déHcieuse dont il avait joui pendant une année était détruite à jamais. Il chercha, avidement, à découvrir la vérité sur les sentiments de la duchesse pour le comte de Challans. Ce n'était pas une affaire de premier coup d'oeil.

Soit que Christiane voulût donner le change à Guy de Nozay, dont elle sentait les soupçons éveillés; soit qu'elle essayât de reporter ses pensées sur un autre que le marquis d'Anguilhon, elle causait beaucoup avec Louis qui l'amusait, et l'intéressait, parce qu'il était vraiment jeune, plein d'enthousiasme et d'illusions. Elle n'était pas non plus insensible à l'admiration sincère qu'il avait pour elle. Parfois sa manière d'agir justiliait pleinement la supposition du baron de Keradieu,et alors Jacques souffrait cruellement. Souvent tenté d'interrog:er la duchesse, il n'osait pas. Il la regardait alors avec une intensité embarrassante, comme s'il eût voulu lire au fond de son âme. Lorsque leurs yeux se rencontraient, il se produisait une sorte de choc, et c'était merveille que l'amour n'en eût pas jailli.

Depuis quelque temps, Christiane sentait qu'elle était aimée. Cette certitude lui donnait un bonheur tel, que ses désirs n'allaient pas au delà. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que Jacques était devenu conscient de son amour. Alors elle eut peur Puis, elle se rassura en se disant que le mariage qu'elle avait fait mettait entre eux une barrière si formidable, que ni l'un ni l'autre ne songerait jamais à la franchir.

La veille de son départ, madame de Blanzac descendait le grand escalier de Blouay en causant gaiement avec le vicomte de Nozay. Tout à coup, elle jeta un cri. Dans l'encadrement de la porte d'entrée, elle venait de voir deux hommes, en costume d'écurie, qui apportaient le marquis, étendu dans un fauteuil de jardin. U avait les paupières

310 NOBLESSE AMÉUIGAINE

baissées et il était pâle, comme un être mortellement blessé. Gliristiane se trouva à ses côtés, au moment où on le posait à terre.

— Un accident? demanda Guy avec émotion. Jacques ouvrit les yeux, et ébaucha un sourire.

— Un coup de pied de cheval. Je crois que j'ai ie genou brisé.

— Vous souffrez beaucoup ? interrogea la duchesse, avec un regard plein de caresses et une intonation infiniment tendre.

— Atrocement.

Un spasme de douleur contracta le visage du marquis.

— Du cognac, vite! ordonna le vicomte.

— Il faudrait prévenir ma mère et Annie afin qu'elles ne soient pas trop effrayées, dit Jacques, aussitôt qu'il eut été ranimé par quelques gorgées de cognac.

— J'y vais, dit vivement la duchesse

Et elle s'éloigna, le cœur serré, les jambes fléchissantes, ressentant dans tout son être la souffrance de l'homme qu'elle aimait.

Le médecin, qu'on fut assez heureux pour trouver à la maison, déclara que ie genou du marquis n'était pas fracturé. Il ordonna la glace, les compresses, fit une piqûre de morphine, et laissa tout le monde rassuré sur les suites de l'accident.

A peine remise de son émotion, Christiane comprit qu^elle s'était trahie. A la pensée que le vicomte de Nozay, Jacques, peut-être, avaient deviné son secret, une rougeur de flamme passa sur son visage, puis elle redressa hautainement la

tète. Ello se sentait capable de donner le change à Guy et au marquis.

La nuit fut très douloureuse pour Jacques. Il eut la fièvre, et même un peu de délire. Dans les moments d'aocalmie, il se rappelait le cri de la duchesse, l'angoisse qu'il avait vue dans ses yeux. Ces choses qui s'étaient enregistrées dans son cerveau, dans son âme, y produisaient de la joie, une joie qui dominait la souffrance physique.

Le lendemain, il se fit transporter dans son cabinet, pour recevoir les adieux de Christiane. Annie la lui amena. Elle était en costume de voyage, toute prête à partir.

— Je vous ai fait peur, dit-il en la regardant avidement, et cherchant en vain sur son visage quelque signe d'émotion.

— Peur 1 s'écria-t-elle, je crois bien I Peur à m'évanouir.... si j'avais été une femme faible. Jugez donc! Je vous ai cru mort.

Puis, sans reprendre haleine, Christiane témoigna ses regrets de l'accident, ajoutant qu'elle était heureuse de partir rassurée. Elle exprima le plaisir que lui avait donné sa visite. Tout cela du ton le plus naturel, le plus dégagé. Guy de Nozay, qui était présent, ne put s'empêcher de la regarder avec une certaine admiration et de se dire :

— « Elle est très forte très forte... C'est supérieurement joué ».

Lorsque Jacques entendit le bruit de la voiture qui emportait la duchesse, il renversa sa tête pâlie sur l'oreiller et ferma les yeux :

« Comme je l'aime 1 comme je l'aime t » murmura-t-il.

Le marquis ne fut pas sur pied aussi vite qu'où l'aurait cru possible. Il eut quinze jours de chaise longue et, pendant plus de trois semaines, il marcha avec difficulté.

Jacques souffrit beaucoup de l'absence de la duchesse. Involontairement, quand la porte de sa chambre s'ouvrait, il s'attendait à la voir paraître. Le château, avec sa femme, sa mère, son fils, ses amis, lui semblait vide, affreusement vide. Il comprit qu'il y avait pire souffrance que la pauvreté. Il ne l'avait jamais cru. Dans l'état d'esprit où il HQ trouvait, rien ne pouvait être plus mauvais que l'inaction à laquelle il était condamné. Elle lui permettait de s'absorber en de longues rêveries, de fouiller son âme pour y retrouver les impressions enregistrées. Parfois, de ce trésor de souvenirs, une lumière jaillissait. Il demeurait ébloui. Madame de Blanzac l'aimait I il n'eût pas osé se le dire en paroles, mais il le sentait. Alors les battements de son cœur s'accéléraient, il ouvrait instinctivement les bras, les tendait vers sa vision et les lèvres gonflées d'amour, il murmurait à demi-voix, pour l'entendre, ce nom de Ghristiane, qui lui donnait maintenant à prononcer une jouissance si délicieuse.

Après les fêtes de Noël, le marquis et la marquise d'Anguilhoa partirent pour Cannes, où ils étaient invités.

La duchesse leur avait demandé de s'arrêter quelques jours à Blanzac. Jacques refusa sous prétexte de l'enfant.

Annie se retrouva avec un vif plaisir dans ce beau château de Saint-Michel, qui avait été la première étape de son voyage de noce. Cela lai parut drôle d'y revenir avec un bébé.

Le marquis songea, avec regret, au bonheur sans mélange qu'il avait eu, l'année précédente, dans ces mêmes lieux. Les souvenirs de la lune de miel, la vue de son fils, si vigoureux et si beau, chassaient pour un moment l'image de Christiane, mais elle reparaissait bientôt, plus nette et plus lumineuse, et effaçait tout le reste.

A ce moment, le marquis fit des efforts réels, pour tuer cet amour qui l'exposait à commettre une infamie. Il se cramponna, pour ainsi dire, à Annie. Il essaya par des causeries intimes, par des confidences mêmes, d'entrer en communion plus étroite avec elle. Cette tentative eut le résultat fâcheux de lui montrer combien il y avait encore peu de points de contact entre sa femme et lui. Il en fut étonné etdécouragé. Sur sa propre demande, Annie avait pris l'habitude de lui parler anglais. Cela lui donnait à ses yeux un charme particulier, un certain piquant, mais elle lui paraissait d'autant plus étrangère. Il croyait toujours, et souvent à tort, qu'elle ne le comprenait pas, qu'elle ne pouvait pas le comprendre. Le marquis avait besoin d'être amusé ou intéressé. La jeune Américaine babillait beaucoup, elle ne savait pas causer. Très bonne musicienne, elle jouait a\ec une correction parfaite, mais son jeu, sec et brillnnt, ne

donnait aucun plaisir à Jacques. FAle ignorait surtout l'art de se faire désirer, de donner du prix à ses caresses par des caprices et des refus. Ce fleuretage conjugal, que la Française seule, peut-être^ pratique, lui eût semblé ridicule, immoral même. Par dignité, elle n'aurait pas fait un pas pour conserver la fidélité de son mari. La fidélité était pour elle, une simple question de loyauté et d'honneur. Elle avait épousé un gentilhomme; il devait être incapable de la tromper. Avant son mariage, elle avait redouté, par dessus tout, cette inconstance française dont on lui avait fait un épouvantail. Maintenant, chose curieuse, elle ne la craignait plus. De temps à autre, elle avait bien l'intuition qu'elle ne suffisait pas à Jacques ; mais il savait toujours la rassurer. Jamais elle n'avait été plus tranquille, plus confiante, que dans ce moment où nourrissant son enfant, elle était deux fois désarmée. Ainsi est la viel

Lorsque le malade connaît la maladie dont il est atteint, malgré lui, il y pense toujours, et sa préoccupation même en active les progrès. Depuis que Jacques savait qu'il aimait madame de Blanzac, il ne parvenait pas à l'oublier un instant, sa pensée constante augmentait son amour, et chaque effort pour se détacher d'elle, l'enlizait davantage dans sa passion.

]ja duchesse avait l'habitude de passer à Cannes les mois de février et de mars. Elle se décida, tout à coup, pour Pau. Le marquis avait cru redouter très sincèrement son arrivée; il essaya de sa per suader que c'était pour le mieux, mais il souffrit horriblement de ne point la voir. Il se demanda ce

qui avait pu l'attirer à Pau qu'elle détestait. La pensée qu'elle l'aimait, qu^elle avait voulu le fuir, se formula nettement dans son cerveau. Il se rappela ce cri qu'elle avait jeté en le croyant mort. Ce n'était pas le cri d'une femme nerveuse, mais le cri d'une femme qui se voit arracher un être aimé. Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il l'aimait bien, lui ! Eafiév-ré par ces pensées, il fut pris d'un désir fou d'aller à Pau, de voir madame de Blanzac, sans en être vu, alin de pouvoir lire sur son visage. A travers l'ivresse que lui causait son espoir, il sentait le danger de cet amour partagé. Il résolut, non seulement de ne pas mettre d'obstacles au voyage d'Amérique, mais il proposa à sa femme de partir vers la tin d'avril. Annie fut ravie ; elle avait craint que l'enfant n'empèchàt l'exécution de leur projet. Elle écrivit aussitôt à sa mère et à sa cousine, pour leur annoncer leur visite. Clara lui répondit, qu'elle n'y croirait que lorsqu'elle les verrait débarquer à New-York.

La duchesse ne fit pas un long séjour dans les Pyrénées. Le 8 mars, elle était de retour à Paris. Lorsque Jacques la sut rue de Varenne, il fut pris d'une sorte d'inquiétude, sourde d'abord, puis douloureuse. A l'heure où l'on entrebâillait la porte de son hôtel, pour annoncer qu'elle recevait, il ne tenait plus en place et prenait l'allure, les mouvements saccadés d'un animal enchaîné.

Madame de Blanzac écrivait toujours régulièrement à Annie. Dans une de ses lettres, elle lui annonça que Louis de Ghallans venait de permuter dans un régiment qui était en garnison à Versailles, et elle ajoutait : « Je suis franchement contente de

l'avoir si près de Paris. Outre, qu'il est de ceux sur qui je puis compter absolument, il m'apporte toujours une agréable impression de jeunesse. »

Cette nouvelle et ces lignes bouleversèrent de nouveau Jacques. Il se dit qu'il avait été fou, idiot, et qu'Henri de Keradieu avait vu plus clair que lui. Puis, la certitude d'être aimé, lui revint encore. Il finit par imaginer que madame de Blanzac voulait peut-être se remarier pour lui échapper et l'oublier. Les femmes ont de ces idées abominables, fit-il derrière ses dents serrées. Parbleu I elle oubliera bien dans les bras de ce beau garçon de vingt-cinq ans... qui lui donne déjà « une impression de jeunesse I » continua-t-il avec ironie et colère. Louis avait cinq ans de moins que lui, et ces cinq ans lui causaient, en ce moment, davantage d'envie que n'eussent fait le talent, le génie même. La jalousie physique — la plus douloureuse, la plus aveuglante des jalousies — lui fit un instant méconnaître le raffinement de Christiane, l'élévation de sa nature. Il la supposa capable de vouloir tuer un sentiment par la sensualité. Jacques éprouva un impérieux désir de savoir la vérité. Il ne pourrait pas partir pour l'Amérique avec ces doutes torturants. Il interrogerait la duchesse. Il fut d'abord tenté d'aller seul à Paris, mais il eut peur; il sentit le besoin de la protection de sa femme et de son enfant et se décida à les emmener. Il prétexta la nécessité d'arranger ses affaires, en vue du voyage projeté, et quitta le château de Saint-Michel, bien avant l'époque fixée.

XTIl

Pendant les deux mois qui venaient de s'écouler, madame de Blanzac avait été aussi troublée que le marquis d'Anguilhon. Le moment n'était pas éloigné où leurs vies allaient se mêler pour quelque temps. Ils commençaient à sentir, à souffrir, à vivre à l'unisson, et tout les rapprochait, même les actes qui semblaient devoir les séparer. Ghristiane avait fui le danger, puis elle était revenue au devant de lui. Elle n'attendait pas les d'Anguilhon avant les premiers jours d'avril. Lorsque Annie lui écrivit qu'ils rentraient, elle eut l'intuition que c'était son propre retour à Paris qui avait décidé le leur. Aussitôt que Jacques fut arrivé, elle sentit sa présence, à travers les murs et l'espace, et cette présence agit sur elle comme un magnétisme. Son cœur battit plus vite, l'émotion colora ses joues, et une sorte de trépidation intérieure l'empêcha de lire, de s'occuper à quoi que ce soit. Comme deux heures approchaient, elle fut prise d'une peur soudaine et instinctive... Non... elle ne verrait pas Jacques aujourd'hui... Elle ne voulait pas le voir. Elle sonna pour dire qu'elle ne recevait pas et, quand le valet de pied se présenta... elle lui demanda un verre d'eau.

De son côté, le marquis était sous le coup d'une violente émotion. Maintenant qu'il se trouvait prèi de madame de Blanzac, il avait peur de l'interroger. Il fut comme soulagé d'apprendre qu'Annie

avait invité les de Keradieu à déjeuner, et de voir ainsi sa visite retardée de quelques moments. La présence de ses amis lui fit du bien et, en causant avec eux, il parvint à se distraire et à regagner un peu de calme.

Pendant le déjeuner, Annie dit que des scrupules lui étaient venus, qu'elle craignait le voyage d'Amérique pour son enfant.

— S'il était un petit Yankee, ajouta-t-elle, je l'emmènerais au bout du monde; mais je ne sais comment ce spécimen franco-américain supportera un changement de climat. Je ne partirai pas sans l'autorisation du docteur.

Ces paroles firent éprouver à Jacques quelque chose qui ressemblait fort à de la joie.

Lorsque les deux hommes furent seuls dans la bibliothèque, le marquis demanda au baron de Keradieu des nouvelles de Louis de Ghallans.

— Il est très heureux d'avoir quitté la Fère, cela se comprend. Nous avons dîné ensemble la semaine dernière, chez madame de Blanzac.

— Tu crois toujours à son mariage avec elle?

— Plus que jamais.

— Ahl fit Jacques, cachant son visage, avec la fumée de son cigare.

Puis, comme si le sujet lui eût été trop douloureux, il n'insista pas et changea de converssation.

Le marquis pensa qu'en allant tard chez la du chesse, il avait plus de chance de la trouver seule. Il était résolu à savoir la vérité au sujet de Louis de Ghallans. Mais il se promit, il se jura de ne rien demander d'autre et de ne rien laisser deviner do ses propres sentiments. Lorsque Jacques se ^ré»

senta à l'hôtel de Blanzac, le concierge s'apprêtait à fermer la porte. Il était bien le dernier visiteur. Le valet de pied, de faction dans l'antichambre, l'introduisit dans le salon rouge. Ghristiane était déjà remontée chez elle.

En se retrouvant dans cette pièce qui lui était si familière, il fut saisi d'une émotion qu'il n'y avait jamais éprouvée. Ses sens d'amoureux entrèrent en communion directe avec tous les objets qui appartenaient à Ghristiane, qui la contenaient, pour ainsi dire. Il respira avec volupté son parfam répandu dans l'air. Le petit canapé qu'elle occupait toujours, les coussins qui avaient gardé l'empreinte de ses épaules et de son bras, le bureau où elle traitait ses affaires mondaines, le vieux clavecin dont elle s'accompagnait pour dire d'exquises chansons, toutes ces choses, il les avait vues des centaines de fois ; il les sentait maintenant, elles lui semblaient sacrées, extraordinaires. Ce phénomène, entièrement subjectif, produit par l'amour, et qui n'était pas nouveau pour lui, l'étonna comme s'il le constatait pour la première fois. Tout à coup, il eut un haut-le-corps. Dans la glace qui surmontait une console, placée dans l'encoignure à droite des portes-fenêtres, il venait d'apercevoir une statue qui lui paraissait avoir deux têtes. « Qu'est-ce que cela? » fit-il vt s'approchant vivement, il demeura saisi par l'étrange œuvre d'art qu'il avait sous les yeux. C'était une statue de femme, de moyenne grandeur, svelte et fine, non pas taillée dans le marbre, mais coulée dans une cire qui 'avait le ton de la chair. Elle présentait de face un visage délicieux, presque enfantin, d'une expression

joyeuse et triomphante. Ce visage n'était qu'un masque, qu'elle tenait de sa main gauche, habilement dissimulée sous le voile dont il était entouré et derrière lequel elle cachait la véritable tête, une tête légèrement rejelée en arrière, les paupières closes, comme remplies de larmes, la bouche rigide et portant l'empreinte d'une douleur mortelle. La main droite, fortement crispée, ramenait les plis du vêtement sur lapoitrine jeune et gonflée de sève. L'effet était saisissant. Au bas, sur le socle assez élevé, on lisait le mot : Addolorata, et sur les deux côtés ces vers de Baudelaire :

Elle pleure... parce qu'elle a vécu Et parce qu'elle vit; mais ce qu'elle déplore Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, C'est que demain, hélas ! il faudra vivre encore ; Demain, après-demain, et toujours ! comme nous !

Jacques se baissa et lut ces paroles à haute voix. En se redressant, il vit apparaître la duchesse dans la glace. Elle lui sembla plus grande, plus mince et extraordinairement pâle. Gomme hypnotisé, il la regarda s'avancer de ce beau pas qui lui était particulier, sans faire un mouvement au devant d'elle. Il ne se retourna que lorsqu'elle fut à ses côtés. Alors, leurs mains, leurs yeux, leurs âmes se rencontrèrent, et paralysés par l'émotion, ils demeurèrent quelques secondes sans pouvoir prononcer une parole.

Ghristiane se remit la première, le frémissement de ses lèvres s'éteignit dans un sourire.

— Vous admiriez mon Addolorata ? dit-elle.

— Oui, et elle m'a serré le cœur. Cette femme

ûouffre horriblement. De qui est ce chef-d'œuvre î

— Du sculpteur Ringel.

— Mais l'idée est de vous, je gage.

La duchesse rougit et détourna les yeux.

— Non, non, répondit-elle avec vivacité. Il y a deux ans, un matin, en travoiscint le jardin des Tuileries, j'ai été arrêtée net par la statue de Christolphe « Le Masque. » Vous ne l'avez probable-

i.-nt jamais vue. C'est une femme qui porte un masque, comme celle-ci, et dont la tête renversée en arrière a une expression si poignante de douleur que je me suis sentie prise pour elle de pitié et d'alîeclion. J'aurais voulu l'enlever de ce jardin public. Il me semblait qu'elle devait souffrir des regards de la foule. Je suis retournée la voir plusieurs fois ; elle m'attirait étrangement. Et puis, voyez l'enchaînement des choses. A quelques jours de là, en ouvrant un livre de Baudelaire, je tombe sur la poésie que cette même statue lui a inspirée. Le poète a vu plus idéalement beau que le statuaire, et j'ai été prise du désir d'avoir sa vision. Je me suis adressée à Ringel. J'ai pensé qu'il pourrait, mieux que tout autre, me la reproduire, car dans ses œuvres il y a non seulement la recherche de la beauté, mais la recherche de l'âme. Nous avons travaillé ensemble la maquette. Tous deux, nous avons eu la même conception : une Addolorata mondaine. Nous sommes très satisfaits de « notre masque. « Je voudrais que Baudelaire put le voir.

Jacques tourna la statue de profil et se recula un peu. Une émotion soudaine passa sur son vieaore.

— Mais elle vous ressemble, fit-il à demi-voix.- La duchesse parut troublée. Elle s'efforça de rire

— C'est ce que prétend M. de Nozay. Vous êtes les seuls qui voyiez cela.

— Parce que nous avons probablement la perception plus fine que le commun de vos amis.

— En tous les cas, si cette ressemblance existe — ce que je nie — elle est bien fortuite. Je n'aurais pas été donner mes traits à une femme portant un masque. C'eût été une pose ou une confession. Je suis incapable d'un tel mauvais goût.

— Je le sais... je le sais. Du reste, la ressemblance est presque insaisissable. Je la sens, plutôt que je ne la vois... Elle est dans l'ensemble des lignes... Si cette femme marchait, elle aurait votre allure. Elle appartient au même type que vous.

Et, emporté par un désir irrésistible, le marquis suivit légèrement, avec des doigts émus, l'ondulation merveilleuse du corps de lAddolorata.

Christiane frissonna delà tête aux pieds, comme si elle eût senti cette caresse dans sa propre chair.

— Cette statue est destinée à mon cabinet de travail, que l'on répare en ce moment, dit-elle. Je suis contente que vous l'ayez vue. Et maintenant, venez me donner des nouvelles, ajouta la duchesse d'une voix raffermie en se dirigeant vers l'autre extrémité du salon.

Puis, prenant place sur son canapé, elle indiqua un fauteuil au marquis.

— Comment vont Annie et bébé?

Jacques n'entendit pas. La vue de cette femme portant un masque l'avait étrangement remué. Non feulement il lui avait trouvé une ressemblance

physique avec la duchesse mais, par une intuition soudaine, il l'avait identifiée avec elle. Il était sur, qu'elle aussi portait un masque, qu'il y avait dans sa vie un secret, une passion. Sa jalousie avivée, lui fit oublier ses résolutions, et le poussa à lever le voile qu'il s'était promis de respecter. La question brûlante lui vint aux lèvres, puis il eut peur, peur qu'au premier mot, la duchesse, hautaine et forte, comme il la connaissait, ne fermât sa physionomie et son âme. Il ne savait pas combien son cœur était affamé de tendresse, combien elle avait besoin d'entendre, de sa bouche, des paroles d'amour. Il hésitait à parler, et Ghristiane, troublée parson silence, l'interrogeait d'un regard vacillant.

— Est-ce vrai, dit-il enfin, mais d'une voix très altérée, que vous songez à vous remarier et t épouser de Challans?

La surprise que ces paroles causèrent à madame de Blanzac dissipa toute son émotion.

• — Qui a pu vous dire cela?

— N'importe, fit rudement le marquis. Est-ce vrai?

— Vrai? Mais non! mille fois, noni

A cette énergique dénégation, le visage de Jacques exprima une joie telle, que la duchesse se troubla de nouveau.

— J'ai une très grande amitié pour Louii; ditelle, et il me la rend, je crois. Mais je n'aurais jamais imaginé que l'on pût se méprendre sur nos sentiments. Vous avez cru à ce ridicule mariage, vous?

— Oui, parce q[ue je sais que les choses les plus improbables, celles que l'on redoute surtout, arri-

vent presque toujours. Je suis heureux que cela ne soit pas. Il me semble que je sors d'un cauchemar! fît Jacques en respirant largement. Je partirai tranquille, maintenant,

— Partir! s'écria la duchesse. Vous devez partir?

— Oui, pour l'Amérique, à la fin d'avril. J'ai promis à madame Villars de lui amener Annie; il faut que je m'exécute.

L'annonce de ce voyage, auquel elle n'était point préparée, amena sur le visage de Ghristiane une pâleur, une contraction de douleur, qui la trahirent une seconde fois. Le cœur de Jacques battit comme aux heures de victoire. A travers son exultation, il entendit distinctement sa conscience lui crier de s'arrêter. S'arrêter! quand il sentait que le moment psychologique était arrivé pour la duchesse! qu'il l'avait en son pouvoir I s'arrêter ! Il lui eût falla, pour cela, une vertu qu'il n'avait pas, qu'aucun des d'Anguilhon n'avait jamais eue. Il se rapprocha de la duchesse et, l'enveloppant toute d'une caresse fluidique :

— Vous ne me demandez pas, fit-il, à voix presque basse, pourquoi je suis heureux de vous voir libre ?

Ghristiane se rejeta en arrière par un instinctif mouvement d'effroi.

— N'ayez pas peur, dit le marquis doucement.

— Je n'ai pas peur, répondit madame de Blanzac, avec un redressement hautain de la tête et du buste. Pourquoi aurais-je peur?

— Parce que vous savez que je vous aime, répondit Jacques.

Puis, sentant qu'il fallait violer cette âme de

femme, pour avoir son secret, il ajouta hardiment : — Et parce que vous savez que vous m'aimez aussi. La duchesse ne pouvait pâlir davantage ; mais

un grand éclair jaillit de ses prunelles, la colère

dilata ses fines narines. Elle essaya de résister au

regard ardent fixé sur elle ; ses paupières battirent;

elle voulut protester, mais aucun son ne sortit de

sa gorge.

Le marquis enferma les mains de Christiane,

entre ses mains jointes.

— Niez, si vous le pouvez I dit-il, avec cette autorité qui lui réussissait toujours.

Madame de Blanzac regarda pendant quelques instants ce visage d'homme levé vers elle. L'amour qui s'en dégageait la pénétra toute et fondit sa résistance.

— Je ne peux pas, dit-elle.

Elle fit cet aveu, la tête haute, avec des larmes dans les yeux, les lèvres frémissantes, comme une femme vaincue par la volonté supérieure incarnée dans son propre cœur. Le marquis s'inclina et baisa les mains qu'il tenait, doucement, humblement presque.

— Toute ma vie pour celte parole, fif-il avec l'oubli le pins complet de sa femme, de son fils, de ses autres serments.

Puis, avec dans la voix cette magnifique émotion d'amour, qui touche si profondément la femme, il lui dit qu'il l'avait toujours aimée, qu'il n'avait jamais aimé qu'elle. Il lui raconta comment cet amour, qu'il avait porté si longtemps en lui, s'était déclaré; il parla de ses luttes, de ses souffrances . Il s'avoua vaincu, et heureux de l'être.

— J'ai craint que vous ne songiez à vous remarier, ajouta-t-il, pour mettre une deuxième barrière eptre nous. J'ai eu peur — oh! vous ne saurez iamais à quel point ! — peur de vous perdre

La duchesse avait bu ces paroles. L'amour qu'elle ne cachait plus répandait sur son visage une lumière et une douceur divines. Dans ses rêves les plus audacieux, Jacques ne l'avait jamais vue aussi transfigurée.

— Et vous m'avez crue capable d'épouser Louis — ou qui que ce soit — sachant que je vous aimais? dit Christiane, d'un ton de reproche. C'eût été une action indigne.

— Que voulez-vous I La jalousie donne de si épouvantables hallucinations ! ... Oui , c'était insensé, car nous avons été faits l'un pour l'autre. Dieu a dû dire en nous créant: « Cet homme pour cette femme ».

Un nuage assombrit la physionomie de la duchesse.

— Et il nous a séparés I fit-elle avec une expression d'amertume.

— Parce qu'il faut des obstacles, de la douleur même, pour produire les grandes amours, répondit le marquis d'une voix grave et émue.

— Oh! je voudrais croire que nos destinées sont écrites I

— Croyez-le, car c'est la vérité.

— Je sais ceci, au moins, c'est que vous êtes rentré d'une manière imprévue dans ma vie, sans la participation de ma volonté ; que vous m'avez été envoyé... oui. envoyé... J'ai pris pour de l'amitié ce qui était de l'amour. J'ai été aveugle, ou plutôt

aveuglée, jusqu'au jour où vous êtes venu m'annoncer vos fiançailles.

En disant cela, la voix de la duchesse se brisa,

— Et je n'ai rien deviné I s'écria Jacques. Moi, qui me croyais de perception si fine ! J'attribuais vos inégalités d'humeur à un excès de nervosité 1 vos froideurs subites à un instinct de coquetterie! Mais j'ai dû vous faire horriblement souffrir! dit-il avec douleur. Pardonnez -moi mes maladresses, mes cruautés inconscientes; je ne savais pas... je ne savais pas...

— Non, vous ne saviez pas. Je portais un masque, moi aussi, dit la duchesse, en tournant les yeux vers VAddolorata. Oh! j'ai bien lutté contre vous, contre moi... C'était tout un, ajouta-t-elle avec un beau sourire, et c'était formidable... Savez-vous que j'ai vu la statue de Christolphe huit jours avant que vous ne vinssiez me trouver au sujet de votre mariage? L'impression qu'elle m'a produite n'était autre que le pressentiment de ma propre destinée.

— Désormais, Ghristiane, votre masque ne cachera plus que du bonheur, fit Jacques d'un accent ému et passionné.

La duchesse secoua la tête.

— Du bonheur! répéta-t-elle. Tous les fruits défendus sont empoisonnés, vous le savez aussi bien que moi.

— Qu'importe, si nous en mourrons ensemble »

— Ah! voilà. Nous ne mourrons pas ensemble!

— Ce ne sera jamais par moi que vous souffrirez ; de cela, j'en réponds I

— Ce sera par la force des choses, des lois que nous allons enfreindre.

— Eh bien ! dites-moi, sachant cela, si vous pouviez cesser de m'aimer, maintenant, le voudriezvous? demanda le marquis en tenant la jeune femme sous le rayon ardent de son regard.

— Je ne le voudrais pas, répondit madame de Blanzac.

Jacques, profondément ému, baisa avec passion les mains qui lui avaient été abandonnées.

— Et vous êtes heureuse que je vous aie arraché votre secret? demanda-t-il encore; ce secret qui vous appartenait?

— Bien heureuse,

— Ah! je n'aurais plus le courage de partir, maintenant, fit le marquis.

Un spasme de douleur contracta les lèvres de Christiane.

— Il faut l'avoir, cependant, dit-elle. Quelque distance qu'il y ait entre nous, nous ne pouvons pas être séparés désormais.

— Mais avant de partir, ma bien-aimée, je voudrais pouvoir m'agenouiller devant vous, vous dire mon amour, mon adoration. Né voulez-vous pas me recevoir dans votre villa de la Rosette, où vous êtes chez vous, tout à fait?

La duchesse pâlit. Elle dégagea brusquement ses mains. Gomme toutes les femmes dont l'individualité est très prononcée, elle eut, en sentant le joug de l'homme sur sa nuque, un instinctif mouvement de révolte,

— Vous recevoir à la Rosette? répéta t-elle, avec un frémissement de tout son être... Plus tard... à moQ heure. M

Puis, voyant la douleur que sa réponse hautaine causa à Jacques, elle sourit tioucemcnt:

— N'ayez pas peur, fit-elle d'une voix émue, je ne me reprendrai pas... jamais, mais soyez généreux, laissez-moi me reconnaître... Partez, maintenant...

Elle se leva un peu chancelante. Le marquis dut se faire violence pour ne pas la prendre dans ses bras, tant elle lui parut belle, dans son ivresse d'amour. Un bruit de pas et l'apparition d'un valet de pied annonçant la voiture, lui rendirent son sang-froid. Ni Jacques, ni la duchesse n'eussent voulu échanger leur premier baiser dans ce salon ouvert.

— Je vousadore, murmura le marquis en manière de salut.

— Je vous aime, répondit madame de Blanzac. Sur ces mots, ils se séparèrent, aussi étroitement,

aussi profondément unis que s'ils eussent été l'un à l'autre... Et Annie avait été trahie... comme toutes les marquises d'Anguilhon.

La duchesse avait conservé la Rosette, cette propriété sur la route de Sèvres, que son père avait achetée pour elle et qui avait été sa nursery. Non seulement, elle l'avait conservée, mais elle l'avait agrandie, embellie, et elle disait souvent que c'était la plus précieuse de ses possessions.

Toûi, sa nourrice, habitait toujours le confortable

pavillon qui servait de loge. Son frère de lait, un agriculteur instruit, iatelligent, faisait valoir les terres et gérait la propriété qui, entre ses mains, était devenue d'un très bon rapport.

La villa, entièrement entourée de fleurs, était séparée de la route et de la ferme, par une sorte de jardin anglais, dont les arbres, bien choisis, admirablement plantés, donnaient l'illusion d'un grand parc. En revêtant les murs extérieurs de lierre et de fleurs grimpantes, en abattant des cloisons à l'intérieur, en modifiant l'escalier, madame de Blanzac avait enlevé à la maison son aspect bourgeois, et en avait fait une demeure charmante, dont une reine eut pu s'accommoder.

La duchesse venait presque chaque jour à la Rosette; il lui arrivait d'y passer desmatinées entières, et de ne rentrer rue de Varenne que pour l'heure de sa réception. Alors, Toni lui préparait un déjeuner délicat, et la servait elle-même. Parfois, Chris tiane sentait le besoin de ces gâteries maternelles. Cette femme, qui possédait tant de choses, qui était entourée d'amis et d'admirateurs, était en réalité très pauvre et très seule. Elle n'avait ni proches parents, ni mari, ni enfants. Son oncle de Creil et sa nourrice représentaient tout son trésor d'affections familiales. Elle avait conscience de son isolement et elle en souffrait. Au printemps, elle invitait souvent à sa villa, des personnes de son intimité, celles-là seulement. Pour rien au monde, elle n'eût voulu admettre, dans ce lieu si plein de chers souvenirs, des indifférents ou des personnes qui ne lui étaient pas entièrement sympathiques.

Et c'était là qu'elle devait aimer. Par une de

ces ironies, si fréquentes dans l'histoire des peuples et des individus, qui prouvent bien la cécité humaine, c'était le baron Soria qui avait acheté, préparé le nid destiné à abriter l'amour coupable de sa fille — cet amour dont elle devait mourir.

Huit jours après l'aveu que Jacques lui avait arraché, Christiane arrivait à la Rosette, très pâle, très nerveuse, visiblement sous le coup d'une violente émotion. Toni vint, comme d'habitude, l'aider à chang-er ses vêtements. Au moment où elle allait guitter la chambre, la jeune femme, assise devant sa toilette, lui dit sans la regarder, d'un ton sec et hautain :

— Toni, un ami viendra me voir quelquefois ; il ne faut pas que ses visites soient connues. Tu comprends?

Toni comprit si bien qu'elle demeura comme pétrifiée. Son regard exprima la surprise, la douleur; une rougeur de honte passa sur son vieux visage. Elle s'éloigna lentement, sans répondre un mot. Cette rougeur, qu'elle avait vue dans la glace, et ce silence navré, troublèrent davantage Christiane que n'eussent fait des reproches. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit humiliée et comme abaissée. Son orgueil saignait de devoir mettre Toni dans le secret de sa liaison ; mais cela lui avait paru nécessaire.

Et la duchesse fit à Jacques, non seulement le magnifique don d'elle-même, mais le sacrifice de cette irréprochabilité qui avait été sa force et sa fierté. Aucun homme ne saurait comprendre ce qu'est ce sacrifice pour une femme d'un caractère élevé.

Le marquis d'Anguilhon ot madame de Blanzac s'étaient lonn^temps aimés. Ils connurent toute la cplendeur de ces amours dont lo germe a été profondément enfoui dans l'âme humaine. Les affinités physiques et morales qai existaient entre eux les uniivut aussi étroitement qu'ils pouvaient l'être et leur donnèrent de divines communions. Pendant des mois et des mois, en se séparant, chacun eut la conscience de laisser au cœur de l'autre un désir plus ardent. Le bonheur, ici-bas, ne va pas au delà.

L'amour de Ghristidue donna au marquis d'Anguilhon l'ivresse la plus forte, la plus complète qu'il eût jamais connue. Cet uiaour satisfit à la fois son esprit, son cœur et ses sens. Et ce ne fut pas seulement la duchesse, dans le parfait développement de sa beauté, qu'il posséda, mais aussi la fillette à la natte fauve, qui avait éveillé l'homme en lui, la jeune femme descendant la nef de Sainte- Clotilde, qui avait excité son désir, la femme inaccessiblo, qui lui était apparue sur un piédestal de grandeur et de respect. Et ces images, en se reproduisant successivement dans son cerveau, augmentaient sa passion. L'abandon de Christiane, de Ghristiane si forte, dont l'individualité était si puissante, le touchait profondément et, en même temps, faisait exulter son orgueil. La femme ne pèse pas au bras de l'homme, mais elle pèse souvent à son cerveau. Près de celles qu'il avait le mieux aimées, Jacques avait éprouvé de l'ennui, de subits énervements, un besoin de s'échapper. Il eût voulu ne jamais quitter madame (le Blanzac. Elle le retenait tout entier, non par des artifices — elle était trop éprise pour cela — mais

par son charme, par ce don de plaire, d'intéresser, qu'elle possédait au suprême dei^ré.

L'être vraiment supérieur n'est pas longtemps terrassé par la douleur ou la volupté. Au sortir des bras de Jacques, l'esprit de la duchesse, doue d'une grande force ascensionnelle, s'élevait de nouveau, elle ressaisissait sa personnalité, si bien, que le marquis se demandait souvent s'il était vrai qu'elle lui eût appartenu et qu'elle lui appartiendrait encore. L'alanguissement de ses yeux, les vibrations émues et tendres de sa voix lui disaient seuls qu'il n'avait point fait un rêve.

Jacques était heureux ; mais, hors de la présence de Christiane, il souffrait de son bonheur. A travers son ivresse, il sentait l'aiguillon du remords. La gentillesse, la conûancc de sa femme maintenaient des charbons ardents sur sa tête. Il avait beau se cramponner à sa croyance de la prédestination, se dire que son union avec Christiane était aussi inéluctable que son union avec Annie, il avait honte de son rôle, honte de lui-même.

L'amourde Jacques donna d'abord à la duchesse un bonheur si nouveau, si enivrant, qu'elle ne sentit ni regrets, ni remords, ni jalousie. Quand elle revenait de la Rosette, après les visites du marquis, elle s'enfonçait dans l'angle de son coupé, fermait les yeux, pour mieux retenir les impressions reçues, et ces impressions produisaient en elle une exultation qui rendait son corps léger, léger, et la faisait toute joie. Le parfum des fleurs qu'elle emportait toujours montait doucement vers elle et lui donnait la sensation d'une dernière et délicieuse caresse. Elle retrouvait ensuite le marquis dans le

monde, au bal, au théâtre. Les regards, pleins de souvenirs et de promesses qu'ils échangeaient, les serrements de mains furtifs, les longues valses dan- Sijes ensemble, les mots tendres murmurés tout bas, avivaient son bonheur et sa passion. Elle était si extraordinairement heureuse que l'existence d'Annie ne lui portait pas ombrage. Le « Jacques » dont la jeune femme parlait, qu'elle appelait : « mon mari », qu'elle mêlait à tous les détails prosaïques de son ménage lui semblait un autre que celui qu'elle aimait, elle. Sous l'influence de ce sentiment, qui donnait à sa vie une plénitude qu'elle n'avait jamais eue, la beauté de Christiane acquit un éclat qui frappa tous ses amis, puis, une douceur s'épandit sur elle et en elle. Il y eut moins de hauteur dans ses manières. Elle fut plus affable, plus bienveillante, et généreuse jusqu'à la prodigalité. Elle donnait, comme si elle eût espéré que la charité couvrirait sa faute et lui ferait pardonner son bonheur. Le docteur Moreau ne comprenait que trop le mobile de sa charité. Il eût pu dire le jour où elle était devenue la maîtresse du marquis d'Anguilhon. Il voyait qu'elle était encore sous le coup de l'ivresse ; mais il savait qu'elle se réveillerait un jour ou l'autre et souffrirait horriblement. Il venait la voir souvent, sous un prétexte quelconque. La duchesse comprenait que le docteur Moreau n'ignorait rien. Tout d'abord sa perspicacité l'avait irritée, puis elle finit par éprouver une sorte de contentement d'avoir ce confident muet et discret. Quand le docteur la quittait après lui avoir serré affcctueuse^nent la main, elle sentait qu'elle possédait un ami à toute épreuve.

L'ivresse de l'amour dara une année entière chez la duchesse. Elle se dissipa peu à peu et l'amour resta, un amour profond, violent et passionné. Alors, Christiane commença à souffrir d'une foule de choses, des obstacles que la famille mettait entre elle et le marquis, de la fragilité da lien qui les unissait, de l'a côté de leurs relations. Elle fut même prise d'une rage de maternité, comme si l'amour eût touché toutes les cordes de son être. La vue d'un bébé amenait des larmes dans ses yeux. Elle désira follement un fils de Jacques ; elle se plut à imaginer qu'il serait plus beau que le petit Philippe. Elle en rêva jour et nuit. Par moments, ellecroyait le voir vivant et souriant. Sa poitrine se gonflait comme si le lait y fût monté. Elle lui tendait les bras, et ses bras se refermaient sur le vide. Il y a, comme cela, des femmes et des meilleures, qui sont condamnées à n'étreindre que des chimères. Quand elle sortait de son hallucination, elle rougissait et riait, avec des larmes dans les yeux. Les séparations produisaient en elle un déchirement de plus en plus profond, de plus en plus douloureux. Lorsqu'elle revenait de la Rosette, elle était saisie jusqu'au frisson par le silence et la sbhtude de son hôtel. Elle devait faire un effort pour rentrer dans sa vie ordinaire, et sa pensée demeurait tournée vers Jacques.

En quittant madame de Blanzac, le marquis trouvait chez lui Annie, son fils, sa mère, une maison chaude d'affections, animée et gaie. Le calme du foyer lui était agréable, il détendait ses nerfs et lui donnait la même impression que ces petites roses blanches « le bouquet de la mariée »,

336 NOBLESSE AMÉHIGA.1NE

auxquelles il allait rafraîchir son visage d'enfant. Puis, ses affaires, le club, son écurie, le reprenaient forcément. Christiane était le luxo, la passion de sa vie; elle n'était pas toute sa vie.

La femme a été créée pour l'homme, et l'homme n'a pas été créé pour la femme. Cette loi, qui cause tant de malentendus, de douleurs, Christiane l'avait toujours comprise ; avant d'aimer, elle l'avait trouvée juste; maintenant elle en souffrait en dépit de sa haute raison et de sa volonté. Un incident ouvrit à la duchesse la source des grandes douleurs, et la réveilla tout b. fait de l'ivresse où elle avait vécu.

Les d'Anguilhon avaient passé l'été à Deauville. Ils habitaient cette même villa de Ghilhac que madame Villars avait louée trois ans auparavant. Jacques, ayant pris froid à la chasse, une fièvre intense se déclara et pendant quarante-huit heures, on craignit une pneumonie.

Christiane comprit alors que le marquis ne lui appartenait pas, qu'elle était bien en dehors de sa vie. Il ne lui appartenait pas, et il était la chair de sa chair, l'âme de son âme I Ses pieds voulaient la conduire à son chevet, ses mains s'agitaient instinctivement pour le servir et le soulager, et cela lui était défendu! Annie seule avait ce droit. Elle la voyait penchée sur lui, baignant son front, le baisant peut-être I Cette vision fit éclater dans son cœur la jalousie la plus cruelle, la plus douloureuse, Celle de la maîtresse contre l'épouse. Elle ne put ja iiiaib prendre sur elle de demander des nouvelles de Jacques ala jeune femme; elle s'adressa toujours à sa mère. Ses inquiétudes, la violence qu'elle devait

se faire, la rendirent si étrange, que Gay de Nozay, qui était à ce moment l'hôte des d'Anguilhon, eut le chagrin de ne pouvoir plus douter de sa liaison avec'son ami. Plusieurs fois, avec une admirable présence d'esprit et un dévouement chevaleresque, il couvrit ses imprudences et l'empêcha de se trahir.

Le jour où Jacques descendit au salon pour la première fois, la duchesse s'y trouvait. Son regard alla tout de suite à elle. Il tut surpris de ne point voir de joie sur son visage, et fut saisi de l'expression douloureuse' de sa physionomie. Très inquiet, il manœuvra de manière à être quelques instants seul avec elle, et lui demanda ce qu'elle avait.

Christiane le regarda avec tristesse.

— Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle d'une voix émue, et vous avez été malade et une autre que moi vous a soigné I

La figure du marquis s'éclaira.

— Eh quoil fit-il avec un sourire, vous auriez voulu me soigner! Oh! vous n'êtes point faite pour les laideurs de la vie; un malade n'est ni beau, ni appétissant. J'aurais été désolé que vous me vissiez avec la fièvre.

— Vous me considérez donc comme un être de luxe?

— De grand luxe, oui, et si précieux! dit Jacques tendrement.

Quelques semaines auparavant, ces paroles l'eussent flattée. Après les angoisses qu'elle venait de traverser, elles la blessèrent comme une insulte.

Par fierté, elle n'en témoigna rien et par intelligence, elle n'insista pas. Seulement, les coins de sa bouche s'abaissèrent légèrement, dans un beau dédain pour l'infériorité de l'homme en matière de sentiment.

De ce moment, Ghristiane sentit les effets du poison qui se trouve, comme elle l'avait dit elle-même, dans tous les fruits défendus. Il pénétra, peu à peu dans sa chair, dans son âme, chassa le sommeil de son corps, mit des pâleurs soudaines sur son visage^ altéra tout ce qu'il y avait en elle de plus noble et de plus élevé. Elle ne put plus voir Annie à la tête de sa table sans souffrir. La vue du petit Philippe lui devint affreusement pénible. La pensée que ce luxe, qui faisait la joie de Jacques, était dû à sa femme l'humiliait, l'irritait.. La curiosité semble avoir été mise dans la jalousie pour la rendre plus cruelle à soi-même. Ghristiane éprouvait un besoin fou de savoir dans quels termes étaient les époux, de connaître au juste la note de leurs relations. Elle questionnait Annie, jusqu'aux dernières limites de la discrétion, jusqu'à l'imprudence même. Si sa rivale eût été une Française, elle eût souffert bien davantage. L'amour conjugal de la jeune Américaine était aussi simple que profond. L'absence d'exaltation qui le caractérisait rassurait la duchesse. C'était près d'Annie qu'elle venait chercher l'apaisement, et elle ne put jamais lui en vouloir ou la haïr personnellement.

Ghristiane aimait et souffrait avec raffinement qu'elle tenait de' sa mère, et la force qui lui venait de son père. Cette force, qui lui donnait ses beaux élans de générosité, d'enthousiasme, son activité

cérébrale, mettait aussi en elle une violence, que l'éducation et sa propre volonté avaient dominée avec peine et que son amour devait forcément augmenter.

Et, maintenant, madame de Blanzac était bien une Addolorata. Cette pitié qu'elle avait ressentie. à la vue de la statue de Christolphe, n était autre qu'un de ces étranges pressentiments qui traversent l'âme humaine, un pressentiment pareil à celui qui agitait Madeleine, quand elle versait des larmes et des parfums sur les pieds de Jésus « en vue de sa sépulture ». Et ce n'était pas seulement pour le monde que Ghristiane portait un masque souriant, c'était surtout pour Jacques. Par orgueil, elle cachait sa jalousie; par déhcatesse, elle taisait ses souffrances. En sa présence elle était brillante, gaie, comme si elle n'eût eu ni regrets, ni souci, comme si elle eût été satisfaite pleinement de la place qu'elle occupait dans sa vie. Elle lui donnait bien tout le bonheur qu'il attendait d'elle. Elle mettait sa gloire à le rendre plus heureux qu'aucune femme n'avait fait,et elle y réussissait — elle seule savait à quel prix.

Malgré cela, le marquis sentait parfois en elle une intensité de passion qui lui donnait de vagues inquiétudes. Il connaissait les signes de l'affolement, aussi bien chez la femme que chez le cheval, et ces signes, il crut les voir chez Ghristiane et il eut peur. Puis il se rassura, en se disant que sa nature élevée, sa raison supérieure étaient une sauvegarde pour lui et pour elle. Il avait oublié le sang rouge du peuple, qui coulait dans les veines de la duchesse, et il ne se doutait malheureusement pas combien l'instinct était encore puissant en elle.

340 NOBLESSE AMÉRIGAINK

La liaison du marquis d'Anguilhon et de la duchesse de Blanzac durait depuis deux ans, et Annie n'avait rien appris, rien deviné. Elle avait été élevée dans un ipillieutrop honnête, et elle était trop honnête elle-même pour imaginer qu'elle put être trompée dès la seconde année de son mariage, et trahie par une femme qu'elle considérait, après madame de Keradieu, comme sa meilleure amie. L'odieux même, que les circonstances donnaient à cette trahison, eût suffi à éloigner ses soupçons. De par sa nature, la jeune Américaine ignorait la passion. Elle était une épouse amoureuse; elle n'avait jamais été une amante. Elle n'avait pas en elle la clé de certaines choses, et Jacques s'était bien gardé de la lui donner. Quand elle se trouvait en tiers avec son mari et la duchesse, elle babillait gaîment, et ne saisissait ni l'appel de leurs regards, ni les vibrations émues de leurs voix. Elle ne sentait pas cette électricité qui se dégage de l'amour, qui est peut-être l'amour même, et qui aiTecte les êtres tant soit peu impressionnables. Elle ne s'étonnait pas que Jacques se plût dans la société de madame de Blanzac, car elle-même y trouvait un attrait toujours nouveau. Elle enviait bien un peu le pouvoir que Christiane avait de l'intéresser et de l'amuser, mais cela n'allait pas jusqu'à la jalousie.

Depuis quelques mois, Annie s'était aperçue

(l'un changement dans la manière d'être de la duchesse à son égard. Des accès de froideur, des brusqueries étranges l'avaient surprise et froissée. Très susceptible, comme la plupart des Américaines, elle avait boudé et Chrisliane avait dû employer tout son charme pour la ramener et se faire pardonner. Si la jeune femme avait eu une vie moins en dehors, ses impressions se seraient mieux développées, et auraient peut-être éveillé ses soupçons; mais son activité physique l'empêchait de ruminer les choses, etson caractère, comme celui d'une enfant très saine, était plutôt fait pour écarter les nuages que pour les appeler.

Rien n'avait donc encore troublé la tranquillité d'Annie. Elle avait, en apparence, du bonheur à satisfaire dix femmes ambitieuses et, cependant, tout au fond de son cœur, il y avait une sorte de désappointement latent. Deux années de suite, elle avait du renoncer au voyage d'Amérique, d'abord à cause de son enfant, puis à cause d'une maladie grave de sa belle-mère. Nul doute que, si Jacques n'eût été retenu par la duchesse, il aurait trouvé le temps et le moyen de conduire sa femme à New- York. Il ne l'avait pas fait, et s'était arrangé de manière à ce que l'on ne put l'accuser de mauvaise volonté. Madame Villars et Clara se montraient de plus en plus mécontentes, et c'est à cela que la marquise attribuait les regrets qu'elle éprouvait. Elle se rappelait souvent les paroles de sa cousine : « Quand tu seras mariée à un Français, tu te trouveras à des années de l'Amérique . »

Dans la crainte que sa femme n'en usât avec lui comme avec un Américain, Jacques avait, dès I9

débuts de sa vie conjugale, établi Aon indépendance. Annie, qui était très fière, ne le questionnait jamais sur l'emploi de son temps. Elle n'en savait que ce qu'il voulait bien lui dire. Ceci épargna au marquis une infinité de mensonges et de ruses.

Sa liaison n'influa pas sensiblement sur sa manière d'être avec sa femme. Il se montrait parfait pour elle et d'une courtoisie charmante. Il avait l'habitude de lui consacrer chaque jour, à elle et à son enfant, une heure avant la toilette du dîner. Il jouait avec le petit Philippe, couvrait ses boucles blondes, son doux visage de baisers si passionnés qu'ils faisaient venir l'envie au coeur de la mère. Puis il parlait à Annie de leurs projets de leurs intérêts communs. Il entremêlait ces causeries banales de paroles affectueuses, de quelquejolie caresse surtout lorsqu'il avait la conscience très chargée. Aussitôt qu'il l'avait quittée, la jeune femme comprenait qu'il ne lui avait rien dit. Elle était parfois tentée d'aller le retrouver pour lui faire des reproches. Des reproches de quoi? Elle n'aurait pu raisonnablement en formuler aucun et pourtant elle se sentait lésée.

La société où elle était entrée ne lui avait p;îs donné non plus tout ce qu'elle était en droit d'attendre. Blonay avait repris sa place parmi les grands châteaux de France. L'hospitalité y était princière. On tenait à honneur d'y être invité, et l'on y retournait toujours avec plaisir. A Paris, pendant la saison, les bals, les dîners se succédaient sans interruption pour la marquise. Elle était reçue partout avec une bienveillance marquée et une sympathie croissante. On s'accordait à

trouver qu'elle avait une excellente tenue, qu'elle portait bien son nom et son titre. Néanmoins, elle n'avait été admise dans aucune coterie. On lui demandait de l'argent pour des œuvres de bienfaisance, mais on ne l'y associait que comme membre honoraire etpayant.Elle se heurtaitjSans cesse, à cet exclusivisme, occulte pour ainsi dire, dont on a le secret dans la société du faubourg et qui tient à distance mieux que des paroles ou des actes

L'aristocratie, quoi qu'on imagine, est encore une caste très fermée. Elle est fermée moralement aux étrangères mêmes, qui y sont entrées par le mariage. On se défie d'elles et on cause dans les coins en leur présence. Elle est fermée matériellement aux écrivains et aux gens de lettres, sous le prétexte que leurs manières laissent à désirer, en réalité parce qu'on n'y veut ni de Labruyère, ni de Beaumarchais. La grande dame du xix* siècle manquera à la galerie humaine, faute de documents. Le faubourg a lassé toutes les curiosités même celles des journalistes. Les domestiques y sont incorruptibles, ils font partie de la famille Dieu et le diable savent seuls ce qu'il y a de vertu et de vice derrière ses portes cochères. Il est certain cependant qu'il se trouve dans l'aristocratie un monde très croyant, très vertueux, très arriéré, puis un monde très cynique, très corrompu, très moderne. Ces deux mondes se voient et se reçoivent mutuellement. L'esprit de caste, des traditions communes, la bonne éducation maintiennent entre eux une certaine cohésion. Cette société complexe devait forcément dérouter la jeune Américaine. Ne comprenant ni la haute dévotion des

mères de rEi,'lise, ni les mœurs des grandes mondaines, elle avait quelque peine à trouver son niveau. Aucune cajolerie n'aurait pu l'engager à sa mêler d'un mariage franco-américain. Poussée par une rancune inconsciente, elle avait même essayé de prévenir quelques-unes de ses compatriotes des vues intéressées qu'on avait sur elles. Toutes lui avaient répondu: « Nous le savons, nous ne voulons pas épouser, mais nous laissons espérer. On nous invite, on nous présente, on nous choie, c'est très amusant. » La marquise avait été écœurée de cette manière d'agir et s'était réfugiée dans une neutralité absolue.

L'Américaine, en général, entend bien l'hospitalité. Annie sut rendre sa maison agréable aux amis de son mari. Us trouvaient chez elle ce quelque chose de familial qui plaît aux célibataires jeunes et vieux. Elle eut bientôt un cercle intime, peu nombreux, mais composé de quelques hommes aimables et de quelques femmes charmantes. Chaque semaine, à l'exemple de la baronne de Keradieu, elle invitait à diner en petit comité. Ces réunions toujours très gaies et le séjour de Blonay la consolaient de mille déboires.

Blonay lai donnait de réelles satisfactions. Elle s'y sentait quelqu'un. Sa belle-mère et le curé, avec une mtelligente compréhension du caractère américain lui laissaient toutes les initiatives. Sous son impulsion généreuse le pays se transformait rapidement. Les écoles avaient été agrandies et assainies, l'orphelinat agricole, le don d'arrivée du petit Philippe, était en voie d'achèvement et dans le bourg et les villages environnants on voyait

Jfs maisons nettes et blanches, des vitres claires, des fenêtres fleuries. Afin que le maire qui était arclii-républicain et anticlorical n'entravât pas son œuvre, Annie lui avait, un peu contre le gré de son mari, demandé sa coopération. Très flatté, il l'avait accordée sans marchander. Cette coopération avait facilité bien des choses. La jeune femme savait mieux maintenant parler aux paysans et aux pauvres. On ne l'appelait plus « l'Américaine », mais « notre dame » et cela lui causait un très vif plaisir. Le bien même qu'elle faisait à Blonay, sa popularité croissante le lui rendaient cher. C'était toujours à regret qu'elle le quittait. Il y avait dans l'air ambiant de Paris quelque chose qui l'irritait, comme si elle eût été affectée là, plus qu'ailleurs, par les sentiments qui s'agitaient autour d'elle et qui menaçaient son bonheur.

Dans ce solennel hôtel d'Anguiihon, où sa destinée l'avait amenée, Annie s'était arrangé un coin à sa taille et à son goût. Ce coin, où elle se tenait de préférence, où elle avait cantonné son intimité, était un salon qui terminait l'enûlade des appartements de réception et qui ouvrait sur le jardin eî, sur une serre bâtie en retour. Dans cette pièce, égayée par une foule de jolis bibelots, elle avait son piano, les journaux, les revues de son pays, des fleurs erveilleuses et des tableaux de peintres américains ulement: de Walter Gay, de Harrison, de Sar-

géant, de Stoddert. Elle avait transformé la serre en un charmant salon tapissé de grandes verdures, meublé de canapés, de fauteuils Louis XIV en jonc doré, puis d'une demi-douzaine des fameuses rocking-chairs, importées de New-York, ornées de petits coussins et joliment enrubannées, dont l'une était la propriété exclusive du vicomte de Nozay. C'était dans ces deux pièces, d'aspect jeune et aimable, voi- ' sines du billard et du fumoir, qu'Annie recevait ses amis.

Un jeudi, après le dîner de famille, on causait en attendant l'heure du poker. Le cercle de la marquise était au complet. Le prince de Nolles, avisant un livre à couverture jaune qui tramait sur une table, le prit et regarda le titre. C'était « Notre Cœur » de Guy de Maupassant.

— Aimez-vous les romans français, madame d'Anguilhon? demanda-t-il.

— Franchement non. Je les lis, pour être au courant, et pour la langue ; mais la moitié du temps je ne comprends ni les caractères, ni les sentiments. Et puis, cela m'agace de voir des gens désirer toujours l'impossible, et s'ingénier à se rendre malheureux. Tenez, tous, tant que vous êtes, vous me faites l'effet de cet enfant qui pleurait pour avoir la lune... ou le soleil, je ne me souviens plus lequel.

— La lune, la lune, dit Guy de iNozay en riant

— Eh bien! nous autres Américaines, nous ne demandons que des choses qui se trouvent en ce monde. v

— Oui, mais les plus rares, les plus belles, les plus coûteuses, dit le baron deKeradieu. Par exem pie- un mari fidèle, des enfants s'élevant tout seuls,

une maison archi-confortable, des chiffons, des bijoux, des plaisirs, des voyages... et le reste.

— C'est possible, mais nous sommes satisfaites avec cela, et mêm,e avec beaucoup moins, je vous assure. Les Françaises, qui vivent toujours dans le même coin, enchaînées par des habitudes, par je ne sais quoi, voyagent dans les nuages, rêvent des amours nouvelles et extraordinaires, soupirent après le ciel. Si, comme nous, elles faisaient honnêtement leurs malles, et voyageaient sur la terre, elles seraient tout étonnées de la trouver si belle, si intéressante, et s'en contenteraient. SeigneurI maisîa vie n'est pas assez longue, pour voir le quart de ce que notre planète renferme de beau et de grand.

Tout le monde se mit à rire.

— Quelle petite matérialiste vous faites! s'écria M. de Keradieu.

— Une vraie terrienne, quoi! fit le vicomte de Nozay. Parions que l'Amérique, qui a découvert tant de choses, va encore nous enseigner l'art d'être heureux ici-bas.

— Hé! hél je n'en serais pas étonné, dit Jacques. Et, comme il se trouvait debout, près de la cheminée, à côté d'Annie, il posa sa main sur sa tête.

— Il y a beaucoup plus de sagesse qu'on n'imagine dans ces cerveaux américains, ajouta-t-il plaisamment.

A la vue de cette familiarité conjugale, la duchesse se redressa comme si elle allait bondir, puis elle se retintaux bras du fauteuil de ses deux mains crispées. Elle se trouvait heureusement un peu à l'écart, dans l'ombre d'un abat-jour, et ni son mouvement, ni son effrayante expression ne furent remarqués.

— En vérité, continua Annie, nous n'éprouvons pas ces drôles de sentiments, si longuement décrits dans vos livres. Je me suis demandé souvent s'ils se trouvent réellement dans l'âme humaine, , ou s'ils sont simplement imaginés pour produire des effets. Je crois, en tous les cas, que vous êtes des êtres beaucoup plus compliqués que nous.

— Hélas! c'est que nous sommes vieux, dit le prince de NoUes, tellement vieux, que beaucoup de choses nous semblent déjà vues et senties. C'est même sur cette impression que se basent ceux qui croient que nous avons vécu plusieurs fois en ce monde. En réalité, ce n'est pas nous qui avons véca, mais les autres que nous continuons. Vous autres Américains, vous êtes jeunes encore.

— Jeunes ! s'écria madame de Keradieu, je ne sais pas pourquoi l'on dit toujours cela. Nous existions en Hollande, en Ecosse, en Angleterre, en France, en Espagne.

— Oui, mais vous avez été transplantés sur un sol vierge, répondit le prince. La liberté, l'effort, la lutte ont brouillé, effacé les empreintes anciennes, et ont fait de vous une race nouvelle et cette race est encore dans la période d'activité.

— Et quelle activité I dit le baron de Keradieu. Lorsqu'après un séjour de quelques mois aux E\ats-Unis, je rentre en Europe, il me semble qu'on y est figé. Si l'émigration ne renouvelait pas, sans cesse, le sang et les forces du grand corps américain, il périrait brûlé, dévoré par sa fièvre d'ambition. Le champ du travail est jonché d'hommes épuisés, vidés, et leurs rejetons manquent de sève à la seconde génération. Le sur-

ménage, auquel les femmes se soumettent, pour s'amuser davantage les unes que les autres, a déjà eu des elTets dissolvants. Les mondaines s'intéressent de moins en moins aux œuvres d'art, aux souvenirs du Vieux-Monde. En Europe, où elle.« ne viennent que pour chercher d'autres plaisirs, elles se plaignent constamment de ceci ou de cela, ne trouvant de beau et de bien que leur propre pays, et à peine rentrées en Amérique, elles cherchent un prétexte pour lâcher leurs maris et leurs maisons et s'embarquer de nouveau. Est-ce vrai, Antoinette ?

— Hélas ! répondit la baronne.

— Et je soutiens, que sans ce puissant dérivatif qu'est l'Europe, il y aurait aux Etats-Unis davantage de maris... malheureux. Il n'y en a déjà pas mal comme cela. Depuis quelque temps chacun semble convoiter la femme de son voisin.

— Oh! vous êtes abominable, M. de Keradieul dit Annie d'un air fâché. Vous allez donner à Jacques une jolie idée de l'Amérique I Heureusement qu'il pourra bientôt en juger par lui-même.

— Quand l'emmenez- vous ?

Le l*"" juillet s'il plaît à Dieu. Ce voyage a été si souvent remis que j'ose à peine y croire. Cependant cette fois-ci, je ne vois aucun empêchement probable. Nous ne rentrerons qu'à la fin d'octobre. Je tiens à ce que mon mari voie l'Amérique dans sa plus belle saison et c'est l'automne.

Le visage de madame de Blanzac s'était littéralement décomposé en entendant ces paroles. Elle chercha à rencontrer le regard du marquis, mais il avait détourné les yeux.

— Je suis persuadé que l'Amérique t'intéressera, ajouta le baron en s'adressant à Jacques. Tu verras une vraie république, des états organisés sur le fameux principe de « un pour tous », un pays libre, oîi l'Arabe peut étendre son tapis de prière et le Catholique bâtir ses cathédrales sans être inquiétés, où surtout l'initiative privée n'est jamais entravée. Gela vaut le voyage en vérité. Là-bas, notre liberté te fera le même effet que la statue de Bartholdi qui, à Paris semblait gigantesque, et dans la baie de New-York paraît mesquine.

— A propos, fit le comte de Ressac, je vous annonce le re-mariage de M. et de madame de Rennes.

— Qui est madame de Rennes? demanda Annie.

— Une charmante femme, dont le mari, pendant une saison à Biarritz, il y a trois ans, a passé la frontière avec une madame Nelson — une de vos compatriotes, entre parenthèse. Il était venu à Paris, pour tâcher d'obtenir son divorce. Sa famille, ses amis sont intervenus. On lui a fait entendre que sa femme serait disposée à pardonner, son oncle est allé jouer la grande scène du devoir à madame Nelson et il a obtenu qu'elle renonce à lui. Puis on a arrangé une entrevue ; les époux sont tombés dans les bras l'un de l'autre, et ce soir même, ils ont dû partir pour l'Italie, en second voyage de noce.

— Eh bien, voici encore une chose qu'une Américaine ne comprendrait et ne ferait jamais, dit la marquise.

— Madame de Rennes était très éprise de son mari. Le pardon est plus facile lorsqu'on aime;

— Peut-on aimer sans estime et sans confiance?

— Hélas I oui, dit le vicomte de Nozay avec une expression très drôle. C'est même ce qui fait la force et la faiblesse de l'amour.

— La force et la faiblesse de l'amour, répéta lentement la jeune femme,, en rapprochant ses sourcils dans un effort de pensée. C'est trop subtil pour moi.

— N'admettez-vous pas, madame, dit M. de Nulles, que dans une ville comme Paris, les hommes oisifs sont exposés à des tentations plus fortes et plus nombreuses qu'ailleurs ?

— Oui, mais l'honneur ne serait pas l'honneur, s'il ne coûtait rien,

— Vous êtes un peu sévère, madame d'Ansjuilhon, mais logique, répondit le prince.

— Il y aurait joliment de foyers détruits et de familles désunies, si les Françaises ne savaient pas pardonner, dit le comte de Ressac.

— Eh bien 1 selon moi, les Françaises ont tort, ût Annie, d'un ton tranchant. Elles encouragent tout simplement l'mfidélité. Chez nous, les hommes savent qu'ils n'ont à attendre, en cas de trahison, ni merci, ni indulgence, non seulement de leur femme, mais du monde. Ils y regardent à deux fois, avant de compromettre leur tranquillité et leur position.

— Ohl je l'ai toujours dit, les Américaines sont très fortes, et elles élèvent admirablement leurs maris, rejoignit M. de Keradieu.

— Oui, et sans trop de mal, répondit Annie, sérieusement. Nous avons un titre de noblesse — de noblesse morale — qui ne s'hérite pas, qui se mé-

rite: celui de gentleman et Je lady. Il ne se donne qu'à ceux ou à celles qui ont le respect de soi et des autres. Nous ne considérons plus comme un (jenlleman, le mari qui trompe sa femme. La peur de cette déchéance est un frein puissant. Ces deux mots, — gentleman et ladij — ont fait plus pour la civilisation et la moralisation de notre pays que toutes les religions et tous les codes.

— C'est vrai, c'est très vrai, ce que vous dites là, madame d'Anguilhon, fit Henri de Keradieu. li est fâcheux que nous n'ayons pas l'équivalent de gentleman et de lady. Nos mots « gentilhomme » et « grande dame » ne désignent que des gens titrés.

— Eh bienl il faut prendre l'habitude de les étendre, aux personnes qui possèdent la noblesse des sentiments — la vraie noblesse, après tout, ajouta audacieusement, la jeune femme. Cela aidera à votre évolution... Et, tenez, parmi les animaux, les chiens et les chevaux surtout, il y en a qui ont vraiment l'air de <c gentlemen >, et qui le sont. Les petites vaches de Jersey, si propres, si délicates, m'ont. toujours fait l'effet de « ladies ».

Tout le monde se mit à rire.

— Ohl Annie, Annie, comme vous êtes Américaine 1 dit Jacques.

— Et je m'en fais gloire.

— Vous avez bien raison, fit le prince de NoUes, gravement.

— A propos, de Ressac, tu ne nous as pas dit ce qu'est devenue madame Nelson, fit le baron de Ke* radieu.

— Elle va entrer provisoirement dans un couvent de Saint-Jean-de-Luz.

— Elle est donc catholique?

— Il paraît. Son mari s'est remarié, et il a gardé les deux enfants. On se demande vraiment où était le devoir pour de Rennes: épouser madame Nelson, que son abandon laisse sans protection, ou revenir à sa femme, qui a pour clic sa famille, le monde et une position.

— Revenir à sa femme, indubitablement, répondit le baron. L'individu n'est rien devant le principe. Madame Nelson s'était mise hors la loi; elle devait être sacrifiée,

— Eh bieni ce n'est pas moi qui la plaindrais! fit Annie avec âpreté. Je regrette seulement que son complice en soit quitte à si bon marché.

La jeune femme n'avait encore aucun soupçon et, cependant, depuis quelques mois, lorsqu'elle entendait parler de l'infidélité d'un mari, elle ressentait une sorte de peine, d'irritation, comme si elle eût été touchée directement.

On eût dit, en vérité, que ce soir-là, la conversation avait été conduite par un vengeur d'Annie, pour châtier ceux qui la trahissaient. Elle avait mis Jacques au supplice, criblé de dards le cœur de la duchesse, et foulé cruellement son orgueil. Guy de Nozay, devinant ce que Christiane devait éprouver, n'avait pas osé la regarder. Pour mettre fin à son supplice, il réclama le poker. Comme on se levait, pour aller prendre place à la table de jeu, madame de Blanzac dit à la marquise, d'une voix aussi altérée que son visage:

— Je vais être obligée de vous Ulrc faux bond.

Je ne me sens pas bien. J'ai un mal de tête horrible.

— Vraiment, vous êtes toute pâle, fit Annie avec anxiété. J'aurais dû m'apercevoir que vous étiez souffrante, et j'ai babillé toute la soirée. Excusez-moi. Que pourrais-je bien vous offrir?

— Rien, rien, merci. Je n'ai besoin que de repos. Demain, il n'y paraîtra plus.

— Je l'espère. Jacques va vous accompagner. C'était ce que voulait Ghristiane. Elle n'aurait pas

pu contenir beaucoup plus longtemps la colère, la douleur qu'avait soulevée en elle l'annonce du voyage d'Amérique.

Le marquis et elle sortirent ensemble.

— Marchons, dit-elle, lorsqu'ils eurent franchi la porte de l'hôtel.

Il était dix heures et demie. La rue de Varenne était déserte dans toute sa longueur. Jacques prit le bras de son amie et le pressa fortement contre lui.

— Ma bien-aimée, murmura-t-il doucement.

La tendresse de son accent glissa sur le cœur irrité de madame de Blanzac.

— Vous allez en Amérique le premier juillet, et c'est par hasard que je l'apprends I fit-elle d'une voix dure.

— Hier, il n'en était pas question. Mais, ce ma tin, Annie m'ayant lu une lettre où son homme d'affaires réclame notre présence pour des placements d'argent, une vente de terrains, j'ai dit que nous pourrions partir le premier juillet, et elle a saisi la balle au bond. Ce voyage me pèse sur l'esprit depuis longtemps; il m'est aussi pénible qu'à vous.

— En êtes-vous sur? demanda Christiane avec une violence contenue.

— Sur? comme je suis sûr que je vous aimet répondit Jacques d'un ton passionné ; et vous n'en doutez pas, vous ne pouvez pas en douter! Il m'a été possible, grâce à un concours de circonstances extraordinaires, de remettre ces deux années la visite promise à madame Villars, mais je ne saurais la renvoyer indéfiniment. On finirait par croire à un parti pris, et soupçonner même que quelque chose me retient à Paris. Il faut que je m'exécute, je le sens... et vous devriez m'en donner le courage, vous, Christiane, qui êtes une femme supérieure.

La duchesse eut un rire douloureux.

— Pauvres femmes supérieures! dit-elle; quels fardeaux Dieu et les hommes leur jettent sur les épaules! Je ne crois pas qu'il existe une force morale qui puisse vaincre la jalousie, et la jalousie est dans l'amour, comme la mort est dans la vie. Plus on est affiné, plus ell3 est subtile et douloureuse... Tenez, ce soir, quand vous avez mis votre main sur la tète d'Annie, j'ai failli crier...

Le marquis s'arrêta et regarda la duchesse. Sous le capuchon rabattu de son manteau, il vit son visage pâli, étiré par la passion, ses prunelles sombres et luisantes, ses narines émues, ses lèvres frémissantes. Cette physionomie, qu'il ne lui avait jamais vue, le troubla et l'effraya.

— Oh! Christiane, Christiane, fit-il; est-ce bien vous que j'entends? ce que je donne à Annie est si peu de chose, en comparaison de ce que je vous donne, à vousl

— Peu de chose, l'amour conjugal! Il faut laisser dire cela aux romanciers. Peu de chose, le sentiment qui de deux ôtres n'en fait qu'uni sur lequel repose la famille, la société! Allons donc! Annie restera à vos côtés toujours... c'est son droit... Tandis que moi, je suis destinée à disparaître, comme cette pauvre madame Nelson. Vous avez entendu ce qu'a dit M. de Keradieu : l'individu n'est rien devant le principe. Et il a raison, cela doit être ainsi. Les lois ne changeront pas pour moi. Et vous ne pouvez pas nier qu'Annie vous soit très chère.

— Non, je ne le nierai pas, répondit bravement le marquis. J'aurais sûrement pris en haine la femme qui, m'ayant enrichi, se serait montrée tyrannique ou exigeante; mais vous connaissez la délicatesse d'Annie, vous l'avez souvent louée. Elle se contente de tout, respecte ma liberté, ne songe qu'à me rendre heureux. Il faudrait, en vérité, que je fusse incapable d'un bon sentiment pour ne pas l'aimer... Cette affection est d'une essence si différente de l'amour que j'ai pour vous!

— Que diriez-vous si, moi, je devais partir avec un mari jeune et aimable, et rester absente trois ou quatre mois!

— Je ne pourrais probablement pas le supporter, répondit Jacques avec un regard tendre, et je vous suivrais, coûte que coûte. Mais un homme est toujours moins marié qu'une femme. 11 s'appartient davantage... Oh! ma bien-aimée, tâchez d'oubh'er certaines choses, de vous maintenir au-dessus des jalousies mesquines. Votre élévation de caractère doit vous rendre cela, sinon facile, du moins possible.

— Vous VOUS trompez; je n'ai ni héroïsme, ni supériorité, répondit madame de Blanzac, avec un accent de tristesse. Je savais qu'un amour en dehors des conventions devait être douloureux... je n'avais rien imaginé d'aussi cruel.

Jacques pressa la main qui s'appuyait sur son bras.

— Et notre bonheur, l'aviez-vous imaginé aussi grand? demanda-t-il, d'une voix qui remua dans l'âme de Ghristiane, le souvenir des communions enivrantes.

— Non, répondit-elle.

— Eh bien! tout s'achète, tout se paie. Si nous étions mariés depuis deux ans, je ne vous verrais plus, je ne vous sentirais plus.

— Parce que je ferais partie de vous-même.

— Oui, vous seriez ma femme, mais vous ne seriez plus la femme, l'éternelle femme que l'homme adore, qui occupe son rêve autant que sa vie, qui lui fait sentir sa puissance et sa faiblesse... Vous ne seriez plus cela, et ce serait dommage.

— Vous comptez donc rester en Amérique jusqu'à la fin d'octobre? demanda Ghristiane, ressaisie par la torturante pensée du voyage de Jacques.

— Non, non. Je préparerai une affaire qui m'obligera à rentrer au mois de septembre, et je laisserai Annie avec sa mère, qui la ramènera. Avezvous cru que je pourrais vivre quatre mois loin de vous?. .. Et puis, d'ici à la fin de juin, tant de choses peuvent arriver... Vous savez combien je vous aime,... combien notre union est étroite et profonde ; cela, Ghristiane, devrait rendre votre âme inaccessible à certaines craintes. Notre amour m'est

aussi cher, aussi précieux qu'à vous, et je ne ferai rien qui lui soit un aiTront.

Christiane respira largement.

— Vous m'avez desserfé le cœur, dit-elle.

— Pourquoi m'avez-vous caché tous ces sentiments douloureux que vous éprouviez? demanda le marquis d'un ton de reproche.

— Par orgueil, par délicatesse. Je me croyais, de bonne foi, une femme supérieure... Ahl je l'ai mesurée, ma supériorité I Allez! ce n'est pas l'amour qui est le sentiment le plus élevé de notre nature ; il s'y mêle trop d'instinct, trop d'animalité... Il n'est vraiment grand que dans le rêve.

Comme elle disait ces mots, madame de Blanzac arrivait devant la porte de son hôtel.

— Il faut que je rentre, dit- elle en s'arrêtant, et faisant un mouvement pour dégager son bras. Jacques le retint.

— Dites-moi que vous êtes rassurée et heureuse. . . et guérie...

— Pour le moment, oui, pleinement.

Dans son long manteau, au capuchon relevé, la duchesse avait quelque chose de provocant et de mystérieux. Le marquis regarda avec admiration son visage rasséréné et comme spiritualisé, puis, ses yeux, glissant sous le vêtement entr'ouvert, rencontrèrent les belles lignes du corps moulé dans le satin chatoyant.

— Je voudrais vous emporter, dit-il, d'une voix subitement altérée.

— Alors, j'appelle au secours, fît gaîraent maaam3 de Blanzac, en posant son doigt sur la sonnette.

Lorsque la porte fut ouverte, elle défendit au marquis de l'accompagner plus loin, et elle le quitta, avec au cœur, la joie triomphante d'avoir éveillé son désir.

A peine eut-elle disparu, que la physionomie du marquis changea d'expression. Il ne rentra pas tout de suite chez lui. Il se mit à marcher lentement, la tête basse, les yeux fichés en terre, et ruminant ce qui venait de se passer. A mesure qu'il se rappelait les paroles de la duchesse, son inquiétude augmentait. Elle était jalouse d'Annie !.. Il l'avait calmée aujourd'hui, le pourrait-il demain et toujours ? La jalousie n'amènerait-elle pas un choc entre les deux femmes, qui se voyaient journellement ? Il fallait que Ghristiane se sentît réellement emportée par la passion, pour avoir eu conscience de sa faiblesse et l'avoir confessée surtout! A cette pensée, Jacques frissonna intérieurement. Il n'osa pas envisager les conséquences de la découverte de sa liaison. Il s'efforça d'en écarter la possibilité ; mais il ne put retrouver sa tranquillité et il se promit de veiller.

Toutes les mêmes f pensa-t-il avec un sentiment de colère et de désappointement.

Lorsqu'il reparut parmi ses invités, le poker battait son plein.

— Je vous ai cru perdu, Jacques, dit Annie gaiement.

— J'ai insisté pour que madame de Blanzac prît l'air avant de rentrer chez elle. La nuit est superbe. Je lui ai fait faire une promenade. A cette heure, le faubourg a un aspect bien curieux. On dirait une Tille de rêve, avec ses grandes rues désertes, tou-

tes" blanches de lune, ses maisons endormies, et les rats qui font la naA'ette d'égout en égout. C'est fantastique.

Pour cette petite description, le marquis avait dû se servir d'impressions anciennes, car ce soir-là, il n'avait sûrement vu et senti que la duchesse.

Guy releva la tête, le monocle lui tomba de l'orbite, un sourire narquois hérissa sa moustache; il regarda son ami avec un mélange de colère et d'admiration. Ce tableau, esquissé avec tant de désinvolture, surtout le trait naturaliste des rats faisant la navette, lui parut le comble de la rouerie et de l'habileté.

— Oh! ces ratsl... ces rats!... répéta-t-il comique ment et d'un ton qui prouva au marquis, que lui au moins n'était pas dupe.

On dansait à l'hôtel d'Anguilhon. La marquise avait invité à un simple cotillon, à un cotillon pour lequel on avait mis à contribution les serres, les jardins, les bois même, et où sous forme de guirlandes, de chaînes, de bracelets, de touffes, de gerbes, se trouvait toute la flore printanière, de la rose à la violette, et cela coûtait une petite fortune.

Le vicomte de Nozay et Annie, qui venaient de danser ensemble, se reposaient un instant.

— On s'amuse, on s'amuse, dit Guy, en promenant les yeux autour de lui.

NOBLESSE AMÉRICAINE 3Ôi

— Dieu merci f Je ne respire librement que qt and je vois l'entrain se mettre parmi mes invités, et que je sens le succès, comme vous dites en français.

— Eh bien! vous pouvez être tranquille. Ils sont lancés, vos invités, et il ne sera pas facile de les arrêter. De Ghallans s'y entend adonner le mouvement initial! C'est joli toutes ces fleurs sur lès épaules, aux bras, aux mains des femmes. Elles paraissent animées par la musique, vivantes, elles aussi... Je parie que l'idée de ce cotillon est de vous.

— En effet; mais madame d'Anguilhon, la duchesse et Jacques m'ont aidée à l'organiser. Gela a été très amusant!... Regardez donc madame de Blanzac. Est-elle assez belle I Oh ! ce que je donnerais pour lui ressembler !

— Et elle donnerait probablement beaucoup pour avoir votre jeunesse. Sans flatterie, je trouve que vous n'avez rien à envier à personne. Il ne faut avoir ni une trop grande, ni une trop mince opinion de sa propre valeur.

— J'avais autrefois assez bonne opinion de moimême, dit Annie en riant. On m'avait tellement admirée, tellement gâtée ! Depuis que je suis en Europe, j'en ai un peu rabattu. Je sens très bien que les Françaises ont un charme particulier, que je ne possède pas, que je n'acquerrai jamais, qui vient de la race, de l'éducation, de je ne sais quoi. Près d'elles, je me sens un véritable bébé. Je crains toujours que Jacques ne finisse par me trouver insipide. Je m'étonne qu'il ait jamais fait attention à moi.

Attention à elle, qui avait une dot de soixante millioiisl Guy regarda la jeune femme, avec une

ai

expression où il y avait de la pitié et de l'admiration. « Mais on l'a donc faite exprès, argent et tout, pour cet animal d'Anguilhon! » pensa-t-il avec une sorte de colère.

De l'autre côté du massif de verdure qui se trouvait à la droite d'Annie, deux hommes échangeaient leurs remarques sur les danseurs qui tourbillonnaient devant eux.

— Vois donc d'Anguilhon et madame de Blanzac, quel beau couple ils fontl dit l'un. Deux pur-sang, ceux-là!

— Non, la duchesse n'est que demi-sang. Son père était un fils de paysans.

— Est-ce qu'on sait jamais, avec les femmes I En tous les cas, du côté des d'Arançay, il y a de la race pour deux. Je me suis souvent demandé pourquoi d'Anguilhon et madame de Blanzac ne s'étaient pas mariés ensemble.

— Empêchement d'argent, probablement.

— Eh bien I c'est dommage. Ils semblent vraiment faits l'un pour l'autre. Ils me donnent toujours l'impression qu'ils se sont aimés ou qu'ils s'aimeront. Du reste, ils ont l'air d'être au mieux. La marquise est bien confiante et joliment imprudente.

Toute cette conversation était arrivée à l'oreille d'Annie. Sur le premier moment, elle ne fut troublée que par ces mots : faits l'un pour l'autre. Ses yeux s'attachèrent aussitôt sur son mari et sur la duchesse. Leur danse tantôt languissante, tantôt emportée, lui parut étrange. A les regarder, sa joie diminuait, son cœur se serrait... Oui, ils semblaient faits l'un pour l'autre. Clara ne l'avait-elle pas dit aussi? De tout le reste de la soirée, Annie ne re-

trouva pas sa sérénité. Ces mots « faits run pour l'autre » continuèrent à résonner en elle, et dominèrent la musique, les conversations, les compliments et tous les bruits joyeux du bal.

A un moment, la marquise, en compagnie du baron de Keradieu, se trouva, par hasard, derrière son mari et la duchesse, debout, tous les deux à l'entrée de l'un des salons. Elle entendit Jacques disant, d'une voix chaude et assourdie :

— Je comprends le pauvre roi de Bavière, se faisant jouer pour lui seul des opéras de Wagner, afin de mieux entrer dans le rêve. C'était un grand idéaliste. Moi, je voudrais danser avec vous, aux sons d'un orchestre invisible, dans une salle vide, tapissée de fleurs odorantes, éclairée d'une lumière très douce — danser jusqu'à extinction de forces...

Bien qu'Annie fût à demi-cachée par la portière, madame Blanzac l'avait heureusement aperçue. Elle se retourna, et lui dit en souriant :

— Vous entendez ce que raconte M. d'Anguilhon?

— J'entends, répondit froidement la jeune femme.

Elle avait entendu, mais sans comprendre toute ia portée des paroles de son mari. Le baron, lui, en avait été suffoqué.

— Mais c'est une fantaisie de décadent, de symboliste que tu as là t fit-il aussitôt pour donner le change. Est-ce que tu ferais partie de la Rose-Croix?

Jacques saisit la perche que lui tendait son ami.

— Non, non, répondit-il en riant faux; mais la danse me grise toujours un peu.

— Voilà ce que c'est que d'être jeune, dit Henri de Keradieu, d'un ton dégagé. La danse me fatigue maintenant, moi.

Depuis ce bal, Annie ne fut plus la même. 11 devait marquer un des tournants de sa vie. La conversation qu'elle avait entendue avait produit en elle relletd'unepierrejetéeobliquementàlasurface d'une eau paisible, dont les ricochets vont se multipliant et s'élargissant. A chaque instant et partout les petites phrases cruelles ressortaient dans son cerveau, lui causaient de la peine et gâtaient ses plaisirs. Elle se demandait si Jacques et la duchesse ne s'éfaient point aimés autrefois. Elle n'alla pas jusqu'à supposer qu'ils pussent s'aimer encore. Elle savait que Ghristiane avait désiré son mariage, qu'elle y avait aidé. Gela la rassurait... Les paroles de son mari lui revinrent à la mémoire. Sûrement, il n'aurait jamais désiré de danser avec elle, Annie, aux sons d'un orchestre invisible, dans une salle vide, tapissée de fleurs odorantes, éclairée par une lumière douce... Elle s'étonna qu'il pût avoir une idée aussi extravagante.

Elle ne voyait plus arriver Ghristiane avec autant de plaisir. Sa présence qui, quelques jours auparavant, lui causait tant de joie, la rendait inquiète et nerveuse et, à son insu, elle mettait moins de cordialité dans son accueil,

Jacques n'avait pas tardé à s'apercevoir du changement de sa femme. Il y avait comme un nuage sur son charmant visage. A chaque instant, il surprenait ses yeux limpides fixés sur lui, avec une expression de curio.sité et d'anxiété. Sans pouvoir imaginer comment, il sentit que sa méfiance avait été éveillée. Il se montra plus empressé, plus tendre, lui consacra davantage de temps. Et Annie, poussée par un curieux instinct de rivalité, par un

inconscient désir de faire souffrir la duchesse, se mit, elle, jusqu'alors si réservée, à vanter les qualités de son mari, à raconter les attentions aimables qu'il avait pour elle, à parler avec enthousiasme de ce voyage qu'ils allaient faire ensemble. Ces confidences crucifiaient Ghristiane et, plus d'une fois, elle faillit crier : « Assez 1 Assez 1 »

Toujours sous l'empire d'un sentiment dont elle ne se rendait pas compte, la jeune femme se montra plus familière avec son mari, en présence de madame de Blanzac. Un jour qu'elle se trouvait debout à côté de son fauteuil, elle lui ferma tout à coup les yeux avec sa main :

— Jacques, dit-elle, je ne vous permets pas de reçrarder ainsi madame de Blanzac... ni aucune autre femme, ajouta-t-elle, d'un ton moitié badin moitié sérieux.

Le duel était engagé entre les deux rivales, et il était facile à prévoir que l'issue en serait fatale pour l'une et pour l'autre.

xvm

Le marquis et la marquise d'Anguilhon avaient retenu leur passage sur la « Gascogne », et devaient s'embarquer pour l'Amérique le premier juillet.

La pensée de ce voyage affolait la duchesse de plus en plus. Annie, de par son droit d'épouse, emmenait l'homme qu'elle aimait, elle, qui lui appartenait! A cette idée, tout son être protestait, tout son orgueil se révoltait. Par moment, les fu-

mces de la passion obscurcissaient sa raison, comme auraient pu le faire les fumées d'un vin capiteux. Elle sentait en elle une violence qui l'effrayait. Christiane souffrait d'autant plus, qu'elle souffrait en silence. Le jour où elle avait laissé éclater sa jalousie devant Jacques, il avait paru surpris, peiné, mais il ne l'avait pas comprise. L'homme ne comprend que sa propre jalousie. Il trouve toujours celle de la femme plus ou moins déraisonnable. Quand il n'en souffre plus lui-même, il oublie vite combien est douloureux, cruel, ce mal qui est à la fois, dans la chair, dans le cœur et dans l'esprit. La duchesse, qui savait cela, n'avait plus parlé du voyage d'Amérique. De son côté, Jacques, un peu par lâcheté morale, avait évité d'y faire allusion. C'était un tort. Dans une situation semblable à la leur, l'âme est forcément mise à une haute pression. Les scènes, les reproches, les colères, font l'office de valves de sûreté. Christiane avait dédaigné ce soulagement vulgaire, et son cœur était plein à éclater.

On était arrivé au 15 juin. Co jour-là, la chaleur avait été accablante. Des quatre points du ciel, les nuages montaient, et l'orage s'amassait sur Paris. Madame de Blanzac avait fait fermer sa porte. Cela lui arrivait souvent, maintenant, au grand chagrin de ses amis. L'électricité, dont l'atmosphère était chargée, l'affectait comme elle affectait les oiseaux, les plantes, le baromètre. Elle souffrait jusqu'au fin fond d'elle-même, physiquement et moralement. Après avoir essayé de lire et défaire de la musique, elle s'était mise à se promener de long en long, d'un pas lent, irrégulier, la tête basse, comme

courbée sous un poids de pensées douloureuses. De tîmps à autre, elle venait sur le seuil de la portefenêtre, pour respirer ou voir où en était l'orage. Le soir même, les d'Anguilhon et les Keradieu devaient aller en bande aux Ambassadeurs. Ayant à dîner le prince de NoUes, qui détestait les cafésconcerts, elle avait dû refuser d'être de la partie. Elle le regrettait à cause de Jacques, et souhaitait que le mauvais temps empêchât la petite fête. Pauvre Christianel elle était descendue à ces désirs mesquins, elle, dont l'âme avait plané si haut I

Comme elle venait d'interroger le ciel, pour la dixième fois, on lui apporta une lettre. Elle était du prince de Nolles. Il s'excusait de ne pouvoir venii dîner. Une affaire imprévue l'appelait en province. La duchesse lut avec une vive satisfaction ces lignes destinées à la pousser vers l'abîme. Elle songea aussitôt à aller annoncer à Annie qu'elle était des leurs, et à prier Jacques d'envoyer chercher deux places de plus : une pour elle, l'autre pour s«m oncle de Creil. Elle sonna, demanda ses gan's. son chapeau, et, en voisine, comme cela lai arrivait souven elle se rendit à Thôtel d'Aiiguilhon

Le valet de pied lui ayant dit que le marquis e la marquise étaient au jardin, elle voulut allei les rejoindre. Lorsqu'elle fut sur le perron elle explora du regard la pelouse, les deux allées d'arbres, et ne voyant personne, elle se dirigea vers la serre, dont la porte se trouvait grande ouverte. Dès l'entrée, de petits cris joyeux, un bruit de baisers frappèrent son oreille. Elle s'arrêta. Une large trouée du feuillage lui permit devoir dans le salon

contigu. Jacques et Annie lui tournaient le dos. Ils étaient assis sur un canapé, et l'enfant, debout entre eux, tenant leurs visages rapprochés au moyen de ses bras, les embrassait tour à tour, à petits coups de lèvres, disant : « A papa I à maman ! » L'apparition de la bonne mit fm à ce jeu. Annie se dégagea de l'étreinte de son fils.

— Voici Mary, dit-elle, va, et sois sage.

Le bébé se laissa glisser à terre, et s'éloigna en courant. Cette scène familiale avait serré affreusement le cœur de la duchesse et amené des larmes dans ses yeux. La voix de Jacques — sa voix tendre et chaude, qu'elle connaissait si bien — la cloua au sol.

— Est-il assez beau, assez vigoureux, notre fils! dit-il. Avec son teint blanc, ses cheveux dorés, il a l'air d'un vrai Saxon.

— J'espère qu'il aura le nez des d'Anguilhon, ajouta Annie.

— Et moi j'espère qu'il aura l'énergie et l'esprit pratique des Villars. Notre race a surtout besoin de ces qualités. Aucune femme mieux qu'une Américaine ne pourrait les lui donner.

— Oui... Je le crois... Mais pour quant à vous, Jacques, vous eussiez été plus heureux avec une Française.

— Vous dites cela pour le plaisir de m'entendre répéter le contraire... Plus heureux! Mais, voici quatre ans et demi que nous sommes mariés, et nous n'avons jamais eu ni un dissentiment, ni un mot désagréable. Peu de ménages pourraient en dire autant, je vous assure. Non, je ne voudrais pas d'autre femme que vous poui cosipagrne,

NOBLESSE AMÉRICAINE 3Gi^

d'autre femme que vous pour mère de mes fils... de mes ûls... répéta- t-il, car nous en aurons bientôt un autre, n'est-ce pas?

Et le marquis, passant son bras autour des épaules d'Annie, l'attira à lui et la baisa sur les lèvres.

— Jacques!.,.

A ce nom, jeté comme un cride douleur, les époux se levèrent en sursaut et, se retournant, ils virent la duchesse s'avancer comme une apparition tragique, le visage décomposé, les yeux luisants de folie.

— Qui trompez- vous donc? fit-elle, en s'adressant au marquis. Annie, continua-t-elle, votre mari est mon amant depuis deux ans... deux ans, vous entendez? Je lui ai donné plus que vous, car je lui ai donné mon honneur et ma vie... Nous nous sommes toujours aimés... Il vous a épousée parce qu'il avait besoin d'argent, et qu'on ne voulait lui en prêter qu'à cette condition. Voilà la vérité .. Il y a longtemps que j'avais envie de vous la crier!... C'est fait... Maintenant, donnez- lui des fils, si le cœur vous en dit!

Aprèsavoir lancé ces odieuses paroles, Ghristiane se dirigea vers la porte, chancelant comme une personne ivre.

— Rentrez chez vous, dit le marquis à sa femme d'une voix méconnaissable.

Annie obéit machinalement. Elle s'éloigna sans desserrer les dents avec, sur le visage, une exprès sion d'horreur et de désroùt.

Alors Jacques s'élança à la poursuite de la duchesse. Elle n'avait pu aller bien loin. Le souffle, coupé par les battements désordonnés de son cœur, elle était tombée sur un fauteuil dans le salon voi-

d70 NOBLESSE AMÉRICAINE

sin. A l'approche du marquis, elle fit un suprême effort et se mit debout. Tous deux, d'un air de déli, se regardèrent pendant quelques secondes, puis Jacques, cédant à la colère qui grondait en lui, saisit brutalement les poignets de la pauvre femme. Il eût voulu la broyer toute.

— C'est vous... vous qui avez commis une telle infamie! dit- il, les yeux pleins d'éclairs. C'est ignoble !

Cette violence agit comme un réactif sur les nerfs de la duchesse. Un flot de sang dissipa sa pâleur. Elle dégagea ses mains et se redressant hautaine et forte :

— Oui, c'est moi qui ai commis cette infamie, répondit-elle avec un calme surprenant. Votre trahison m'y a poussée... et je ne le regrette pas, répétât-elle d'un ton dur.

Jacques haussa les épaules:

— Ma trahison! fit-il. J'étais marié, vous ne l'ignoriez pas.

— Non, mais on ne croit pas... on ne se rend jamais compte. Toutes les femmes qui ont vu l'homme qu'elles aimaient mettre ses lèvres sur celles d'une autre femme me comprendront. Ce baiser m'a affolée. J'aurais eu un revolver, je vous aurais tué.

— Cela eût mieux valupour moi. C'est du vitriol que vous m'avez lancé au visage. J'aurais préféré la mort. En disant cela, Jacques, les jambes cassées, se jeta dans un fauteuil.

Sa pâleur, son expression hagarde éveillèrent soudainement la pitié et les remords dans l'âme de la duchesse. Elle s'approcha de lui et mettant sa main sur son épaule.

NOBLESSE AMÉRICAINE bo

^ Me pardonnerez-vous jamais? demanda t-elle

humblement.

— Vous pardonner... je ne sais. ..je suis comme

un homme à côté de qui la foudre serait tombée.

— Eh bien! quand vous pourrez réfléchir, ditesvous, que j'ai été transportée hors de moi-même par la douleur que votre acte et vos paroles m'ont causée. Dites-vous aussi que la fin de notre rêve était probablement marquée pour aujourd'hui, et que rien ne pouvait ni l'avancer ni la retarder. C'est le cas ou jamais de croire que nous sommes menés. Adieu... Demain, vous viendrez me dire ce qui se sera passé entre Annie et vous.

Jacques se leva:

— Je vais vous reconduire, dit-il doucement.

— Inutile... répondit Christiane, je n'ai pas besoin de vous. Voyant que le marquis semblait ne pas vouloir tenir compte de sa défense.

— Restez. . . commanda-t-elle d'un ton impérieux. Jacques s'inclina. Elle prit l'enfilade des salons

et dans une sorte de stupeur, il la regarda s'éloigner... s'éloigner, passer sous les draperies des portières... se rapetisser... puis disparaître... et il eut une étrange sensation de froid, d'abandon, d'obscurité tombant autour de lui.

A ce moment, un coup de tonnerre éclata. Ses nerfs étaient tellement ébranlés qu'il tressaillit violemment. Il s'approcha de la fenêtre et regardant le ciel.

— A quoi tient le bonheur d'un homme I pensat-il.Rien de tout cela ne serait peut-être arrivé sans ■cet orage maudit.

-m NOBLESSE Américaine

Arrivée chez elle, sans trop savoir comment, Annie alla se réfugier dans sa chambre à coucher, et s'y enferma à clé. Tremblant de tout son corps, étourdie, ahurie, elle se jeta sur sa chaise longue et enfouit son visage dans un coussin. Pendant quelques instants, elle ne parvint pas à se rendre compte de ce qui s'était passé. Peu à peu, l'odieuse scène se reproduisit dans son cerveau. Alors, elle se releva brusquement, son regard devint fixe, son nez se pinça, sa bouche se fit rigide, et ses doigts se mirent à rouler nerveusement l'ourlet de son mouchoir... madame de Blanzac était la maîtresse de son mari depuis deux ans... et elle n'avait été épousée que pour son argent! Cette révélation lui avait d'abord causé une épouvante pareille à celle qu'elle aurait éprouvée si elle avait vu sa maison s'engloutir et senti le terrain manquer sous ses pieds... Maintenant, cette double infamie soulevait en elle un flot de colère et de mépris... Jacques n'était pas un gentleman! C&ci lui semblait plus affreux que l'infidélité même... Il avait accepté d'elle, sans l'aimer, une fortune immense. Il s'était parjuré, il avait menti des millions de fois, lui, dont la maison avait pour devise : « Tout droit. » Elle était tombée dans un de ces pièges à héritières que lui avait signalés Frank Barnett. Ah! si l'on savait cela en Amérique, comme l'on triompherait 1... Annie s'étonna d'avoir pu croire si faci-

leraent aux paroles d'un étranger. Elle se rappela ce dîner, chez la duchesse, où elle avait vu Jacques pour la première fois. Il lui avait semblé si grand seigneur, un vrai marquis. Il n'avait fait aucune attention à elle. Pendant longtemps, il ne lui avait témoiû:!îé aucun empressement... Et pourtant il avait lintention de l'épouser. Tout cela avait été calculé pour la piquer au jou. Elle avait été la victime d'un véritable complot... Les incidents qui les avaient rapprochés lui revinrent à la mémoire. Elle les crut arrangés aussi. Puis, elle se souvint des belles paroles de Jacques, de sa déclaration d'amour, si digne, si tendre... Une rougeur brûlante passa sur son visage. Il s'était moqué d'elle ! Ah! il avait bien joué son rôle, oui, supérieurement!... Le cœur de la jeune femme se gonfla d'amertume, lorsqu'elle songea que le don d'ellemême, d'une fortune royale, n'avaient pu obliger son mari à la respecter. Il l'avait trompée, au bout d'un an et demi... trompée sous son propre toit! Il avait continué à l'aveugler, avec des protestations d'amour. Cette dénonciation, qui avait interrompu son baiser hypocrite, était vraiment un châtiment... Elle revit alors madame de Blanzac se dresser devant eux et lancer ces horribles paroles qui allaient les séparer à jamais. Elle lui avait paru plus grande de taille, effrayante, avec sa pâleur et ses yeux dilatés. Qu'est-ce qui l'avait poussée à cette dénonciation? la jalousie? Pourquoi était-elle jalouse, puisqu'elle savait que Jacques n'avait pas d'amour pour elle, Annie?... Et ils s'aimaient depuis deux ans! Sa confiance leur avait fait beau jeu!... Non seulement, elle ne les surveillait pas, mais elle les

plaçait encore l'un à côté de l'autre... Avait-elle été assez trompée, assez jouée I Ce n'était pas étonnant qu'ils eussent toujours tant de choses à se dire! Et ils se rencontraient probablement dans quelque mystérieux rez-de-chaussée, comme les personnages de la Vie Parisienne ! La duchesse, cette grande dame, si fîôre, allait dans un appartement que son amant avait meublé avec l'argent de sa femme! C'était bien complet!... Oh! le joli monde! le joli monde! dit Annie, tout haut, en froissant ses mains... Oui, ils étaient bien faits l'un pour l'autre, physiquement et moralement... La jeune femme eut une sensation d'abandon, d'isolement, qui amena des larmes dans ses yeux... Qu'allait-elle faire? Divorcer?... Et Jacques pourrait épouser madame de Blanzac? Non, elle ne lui donnerait jamais cette satisfaction. Elle garderait son titre et son nom; ils lui avaient coûté assez cher pour qu'elle eût le droit de s'en parer! Elle retournerait en Amérique, auprès de sa mère, de sa famille, dans ce milieu honnête qu'elle n'aurait jamais dû quitter... Retourner en Amérique?... A cette pensée, Annie sentit, tout à coup, la force des liens qui l'attachaient à l'Europe. Elle eut, assez curieusement, la vision instantanée de New-York, avec ses longues avenues, ses maisons étroites et hautes, ses demeures bourgeoises, son ciel coupé de fils télégraphiques, sa vie intense et bruyante. Puis, elle vit Paris, si élégant, si reposant. Elle se dit qu'elle le quitterait avec peine. Et Blonay, qu'elle aimait tant! Et ses œuvres commencées! Et ce bon curé, avec qui elle s'entendait si bien ! Et sa belle-mère, qui avait été pour elle une amie

parfaite î... Une amie... Un soupçon traversa l'esprit de la jeune femme. Sa belle-mère n'aurait-elle pas joué un rôle, elle aussi? Leur rencontre à la Bluette n'avait-elle pas été arrangée?... Elle réflé chit quelques instants, puis son visage s'éclaira. Non, madame d'Anguilhon était en dehors de toutes ces choses viles; elle n'avait rien su de la vérité.- Gela lui fit du bien de pouvoir croire en elle... Et la jeune femme continua à examiner la situation avec une lucidité extraordinaire. Puisqu'elle ne voulait pas accorder le divorce à son mari, il fallait qu'elle restât en France. Son fils était le chef de la maison d'Anguilhon; elle ne pouvait l'emmener en Amérique... Si elle restait, elle devait continuer à vivre sous le même toit que son mari, ne pas faire d'esclandre, sauver l'honneur du nom qu'elle portait. Elle essayerait cela. En n'abandonnant pas son poste, elle trompait les espérances de la duchesse, et se vengeait plus sûrement. Ce serait une consolation.

Pauvre Annie l Elle eût été bien indignée si, à ce moment, quelqu'un lui eût dit qu'elle était heureuse que son devoir l'obligeât à rester près de Jacques, qu'elle l'aimait, malgré tout, qu'elle l'aimerait davantage encore...

Le marquis d'Anguilhon rentra chez lui dans un état d'âme peu enviable. Toutes les conséquences de son entraînement se présentèrent à son esprit ,

le divorce, le scandale, la ruine, l'avenir de son fils assombri, le bonheur de sa femme et de, sa mère détruit à jamais. Son cœur saigna devant cet immense désastre. Il n'avait pas la force de caractère suffisante pour éviter certaines fautes, certaines sottises; mais une fois commises, il savait les réparer bra,vement. En face d'une situation critique, il retrouvait soudain le courage, la lucidité, et les qualités héréditaires l'aidaient toujours à en sortir avec honneur. Cette fois encore, elles ne lui firent pas défaut. Au lieu de se briser la tête contre les murs, il se mit à envisager la situation. Elle n'était pas rassurante. Pendant la scène terrible de tout à l'heure, il n'avait pas osé regarder Annie, mais il avait senti magnétiquement son horreur et son mépris. Il savait combien le sentiment de l'honneur était développé chez elle. 11 connaissait son intransigeance en morale. Il s'attendait à être sévèrement jugé et même impitoyablement traité. Avec son caractère et son tempérament, il était impossible de l'attendrir ou de l'émouvoir au pardon. Jacques vit clairement que sa seule chance de salut était de faire une confession sincère de ses actes et de ses sentiments. La vérité devait heureusement le placer sous un jour moins odieux, et pouvait lui rendre quelque prestige. Une explication était nécessaire, inévitable; il fallait qu'elle eût lieu tout de suite.

Après avoir ramassé ses forces comme unlutteur, il alla frapper à la porte de sa femme. N'obtenant aucune réponse, il prit un corridor de dégagement et, parle cabinet de toilette, arriva dans la chambre à coucher.

En le voyant paraître, Annie se leva, comme pour protester contre sa présence. Son visage ne portait pas de trace de larmes, mais des traces de douleur. Il était si étiré, si changé que Jacques éprouva un remords aigu. II fut tenté de la prendre dans ses bras, de s'agenouiller devant elle et de lui demander pardon. Le regard froid, implacable qu'il rencontra, le retint, et ce fut pour le mieux. Il surmonta son émotion et, la tête haute, il dit :

— Je ne viens pas pour me justifier...

— Gela vous serait difficile I interrompit la marquise.

— Impossible même, répondit Jacques, en pleine possession de son sang-froid. Je désire seulement remettre les faits sous leur vrai jour. Je ne veux pas que vous me croyiez pire que je ne suis, et vous m'écouterez, ne fût-ce que par un sentiment de justice.

La marquise, complètement dominée par l'audace et l'aplomb de son mari, s'assit sans pouvoir répondre un mot. Jacques prit un fauteuil et, les yeux sur sa femme, il raconta, avec une exactitude absolue, comment l'idée du mariage lui avait été suggérée par Bontemps, alors qu'il se disposait à partir pour l'Afrique, puis la démarche auprès de la duchesse et sa transaction avec madame de Lène. Ces deux faits furent particulièrement pénibles à avouer. Sa confession achevée, il ajouta :

— Avant de me décider pour le mariage, j'ai voulu vous voir. Pendant toute une soirée, à l'Opéra, je vous ai tenue au bout de ma lorgnette. Vous m'avez séduit par l'expression ouverte et gaie de votre physionomie, par votre distinction, par la

jolio attache de votre cou, la couleur de vos cheveux, la beauté de votre teint. £t j'ai été tenté de fairB votre conquête,-d'autant plus vivement tenté, que l'on m'avait prévenu que vous ne vouliez pas d'un Français. Vous me connaissez assez pour savoir que je n'aurais jamais consenti à épouser une jeune fille qui ne m'aurait pas plu, eût-elle possédé la fortune de tous les Rothschild. Lorsque je vous ai demandé de devenir ma femme, j 'était mù par UD sentiment profond, sincère, et absolument désintéressé.

— C'est très joli, tout cela, répondit Annie avec un accent de mépris. Mais vous oubliez, que tout à l'heure, madame de Blanzac m'a informé que vous vous étiez toujours aimés.

— En effet; mais on peut porter longtemps en soi une maladie ou une passion, sans s'en douter. La duchesse et moi, nous nous connaissions depuis l'enfance. Nous avons été séparés par les circonstances... puis mon mariage nous a rapprochés; l'amour, dont les germes avaient été jetés au plus profond de nos cœurs, s'est développé, il est devenu irrésistible, et nous avons été faibles... et coupables.

— Oui, et vous avez manqué à tous vos serments, à toutes vos promesses... comme le premier venu! Du reste, je ne sais pas pourquoi l'on s'imagine trouver dans l'aristocratie plus d'honneur, plus de loyauté que dans les autres classes de la société. Je lis l'histoire de France, en ce moment, et je vois que ducs, princes et marquis ont trahi tantôt leur roi, tantôt leur pays, ont traité avec l'ennemi et commis toutes sortes d'infamies.

A ce soufflet, si rudement appliqué par la petite

main démocratique d'Annie, Jacques pâlit, un éclair jaillit de ses prunelles, ses lèvres eurent un frémissement de colère. Il se contint pourtant et. redressant encore la tête :

— Il s'est trouvé parmi nous, dit-il, des traîtres et des misérables, parce qu'en ce monde il n'y a rien de parfait : ni race, ni famille, ni individu. Mais je vous engage à continuer votre lecture, à vous élever au dessus des personnalités. Vous verrez que les crimes de quelques-uns ont été effacés par les vertus guerrières, l'héroïsme, le mérite du plus grand nombre; que les princes, les ducs et les marquis ont fait la France, l'ont défendue contre l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, et lui ont donné une prépondérance, un prestige qu'elle ne retrouvera peut-être jamais... Il ne faut pas que ma faute vous rende injuste, ajouta le marquis avec dignité. Du reste, croyez-moi, l'on ne fait pas sa destinée. Voyez-le par vous-même. N'aviez-vous pas juré que vous ne vous marieriez jamais avec un étranger? Je vous ai épousée, avec la ferme intention de vous rendre heureuse. Je ne l'ai pas pu.

— Si je vous avais trompé, moi, et que je vinsse vous dire : c'est la fatalité qui l'a voulu, comment me recevriez-vous ?

— En toute logique, je devrais vous plaindre et vous pardonner. Mais, je vous avoue, que je n'aurais probablement pas cette sagesse. La faute de la femme a des conséquences si graves; elle détruit l'intégrité de la famille, tandis que celle du mari...

— Ne détruit que le bonheur d'une femme, interrompit Annie. C'est peu de chose!

— Non, ce n'est pas peu de chose, quand il s'a-

git d'une femme comme vous. J'ai horriblement souffert de vous tromper, d'autant plus, que je n'ai jamais cessé de vous aimer.

L'étonneraent agrandit les yeux d'Annie.

— Vous n'avez jamais cessé de m'aimerl répétât-elle lentement.

— Jamais, dit le marquis d'un ton ferme. Mon affection pour vous est allée grandissant; toutes mes paroles de tendresse, toutes mes caresses étaient l'expression de ce sentiment profond et élevé qui s'appelle l'amour conjugal.

— Ah!... Et ce sentiment, beaucoup plus profond, beaucoup plus élevé, sans doute, que vous avez pour madame de Blanzac, comment se nomme-t-il? demanda la marquise avec une ironie mordante. Je suis curieuse de l'apprendre.

— L'amour, répondit Jacques imperturbablement.

Le visage d'Annie eut une contraction doulou-

reuse.

— Je croyais que dans les romans seulement un homme pouvait aimer deux femmes à la fois.

— Dans la vie aussi, hélas! Voyez-vous, l'épouse devient la chair de notre chair; elle porte notre nom, elle fait partie de nous-mêmes, et nous pouvons aimer en dehors d'elle... C'est si vrai qu'un de mes amis m'a avoué qu'il était, à chaque instant, tenté de raconter à sa femme les chagrins que lui causait sa maîtresse.

— Ah 1 quelles pauvres petites filles nous sommes, nous autres Américaines! s'écria Annie. Et combien peu nous savons à quoi nous nous exposons,

en épousant des hommes qui ont une âme si différente de la nôtre!

— Annie, je donnerai ma vie pour réparer le mal que je vous ai fait, dit le marquis, avec un accent de sincérité.

— Des mots, rien que des mots, répondit la jeune femme. Vous savez bien que vous ne pouvez pas réparer.

— Je puis toujours vous rendre votre liberté. Ce ne fut pas sans une violente émotion que

Jacques lança ces paroles. Annie pâlit légèrement.

— Le divorce, n'est-ce pas? Vous êtes bien bon t Cela ne ferait qu'ajoutei à mon malheur. Chez nous, comme chez vous, les femmes divorcées — même celles qui sont irréprochables — ont une position fausse... J'ai eu beaucoup de peine à m'accoutumer à votre genre de vie. .l'ai souffert de l'isolement, de la nostalgie. Maintenant, je me suis acclimatée, je me suis fait des amis, je me suis créé des intérêts. Ce serait presque m'expatrier à nouveau, que de retourner en Amérique. Et puis, il y a Philippe. Je ne veux pas qu'il soit le fils de parents divorcés. Je ne veux pas m'en séparer... Il m'est arrivé souA'ent de blâmer les femmes françaises, qui continuent à vivre avec un mari infidèle. J'ai parlé comme une étourdie. Je n'avais pas songé qu'elles pouvaient être retenues à leur poste par les enfants. On ne comprend la force de certains liens que lorsqu'on voudrait les rompre, dit Annie durement... Les Tribunaux ne pourraient nous divorcer mieux que les paroles prononcées par madame de Blanzac, continua- t-elle avec une légère altération dans la voix. Cet hôtel et Bl ay sont

assez vastes pour que nous y puissions vivre séparés et sans nous gêner l'un l'autre.

Jacques ne laissa rien paraître de la joie qu'il éprouva en entendant ces paroles.

— Il en sera comme vous voudrez, dit-il froidement. Puisque vous refusez le divorce, je suis obligé de vous demander le silence le plus absolu sur ce qui s'est passé. Pouvez-vous me promettre de vous conduire de manière à ce que l'on ne soupçonne jamais la vérité?

— Vous tenez à sauver la réputation de madame de Blanzac?

— Je le dois... parce qu'elle est une femme sans défense.

— Et une victime aussi de la fatalité ?

— Absolument. On est toujours à plaindre lorsqu'on est condamné aux rôles cruels. Changeriezvous de place avec elle?

— Non, certainement non!

— Eh bien! vous voyez...

— Je me tairai donc... non pas pour madame de Blanzac — je ne pose pas pour la grandeur d'âme — mais pour votre mère et pour ma famille. Si l'on apprenait en Amérique votre conduite envers moi, on dirait que je n'ai que ce que je mérite, et si l'on me voyait continuer à vivre près de vous, on me mépriserait. On ne comprendrait pas, on ne pourrait pas comprendre... Je veux éviter au moins les blessures d'amour-propre. Vous pouvez être tranquille, le secret sera bien gardé. J'y ai autant d'intérêt que vous... Seulement, la rupture entre madame de Blanzac et moi ne peut manquer de

faire sensation. On en cherchera la cause, et on la trouvera, n'en doutez pas.

— Quand deux hommes ont des raisons pour cacher le motif d'un duel, ils donnent le change avec une fausse querelle. Faites de même. Les sujets de brouille ne manquent pas.

— Cherchez-en un vous-même. Je n'ai pas d'aptitude au mensonge.

— Je chercherai, répondit Jacques, toujours très calme. Du reste, madame de Blanzac va partir pour Deauville, nous pour l'Amérique.

— Pour l'Amérique t'interrompit Annie. Vous croyez que je voudrais y aller, dans les conditions où nous nous trouvons! Nous ne serions pas à New-York depuis une heure que Clara aurait deviné la vérité. Et moi-même, je n'aurais peut-être pas la force de la lui cacher longtemps. Nous irons à Blonay d'abord, ensuite nous ferons un voyage quelconque, en Suède, en Norwège, avec les de Keradieu... un voyage de divorce... pour faire pendant au voyage de noces... ce sera bien français!

Le marquis se leva et s'approcha de la fenêtre. L'orage avait été court; le temps était redevenu beau.

— Allons-nous toujours aux Ambassadeurs? demanda-t-il, comme si de rien n'était.

Un instant démontée par le calme de son mari, Annie se ressaisit:

— Plus quejamais, répondit-elle. Me voilà comme une vraie Française, en pleine comédie, obligée de tromper, de dissimuler, de jeter de la poudre aux yeux à tout le monde! Je jouerai très mal mon rôle, je vous en préviens. Je n'ai jamais rien eu à cacher. Je n'avais jamais eu de chagrin.

Cette parole arriva au cœur de Jacques.

— J'aurais préféré mourir plutôt que de vous en causer.

— Oui, mais vous n'êtes pas mort, et ma vie est gâtée pour toujours.

— Je ferai ce qui sera humainement possible pour rendre la situation moins douloureuse.

— Gela n'est pas en votre pouvoir.

— J'essayerai.

Sur ce mot, prononcé d'un ton très résolu, le marquis s'éloigna, avec la tête aussi haute que si sa conscience ne lui eût rien reproché.

Annie le suivit d'un regard où il y avait de la stupéfaction, de la colère, et une admiration involontaire. Ses lèvres furent saisies de ce petit tremblement qui annonce les pleurs, et les larmes jaillirent enfin de ses yeux. Elle les essuya avec une sorte de rage, mais elles continuèrent à couler, et, tout doucement, elles enlevèrent le feu de sa douleur.

Celui qui croit le plus fermement au libre arbitre, ne saurait nier que la colère, l'amour, la jalousie, peuvent annihiler ce que nous appelons raison et volonté et faire commettre à l'homme des actes qui lui seront funestes, qui influeront non seulement sur sa destinée, mais sur celle d'autres êtres.

Le baiser de Jacques avait frappé la duchesse à la fois au cœur et au cerveau. Elle avait jeté un cri,

elle s'était dénoncée, sous une impulsion irrésistible et, aussitôt revenue à elle-nièrae, elle se demanda: « comment ai-je pu? » Pendant plusieurs heures, son corps conser >'a le tremblement nerveux qui suit l'affolement. Toutes les conséquences de son acte insensé se présentèrent à son esprit, et y jetèrent une sorte d'épouvante. Annie demanderait probablement le divorce.. Le divorce I Cette pensée ne lui causa pas de joie... Elle connaissait assez les hommes pour savoir que la femme, même la plus aimée, occupe une place secondaire dans leur existence. Le marquis d'Anguilhon tenait à son grand luxe, au pouvoir que lui donnait une immense fortune, à sa position sociale, à son prestige. Il ne lui pardonnerait jamais l'odieux qu'elle avait jeté sur lui, le scandale qui allait se faire autour de sonnom, la destruction de son foyer... Elle se rappela les paroles qu'elle avait entendues. Elle comprit, mieux qu'elle ne l'avait jamais fait, qu'elle n'était qu'une bonne fortune dans la vie de Jacques. Elle sentit qu'Annie était pluspuissante qu'elle... Lascènedont elle avait été témoin se reproduisit dans son cerveau. Elle revit l'enfant rapprochant, comme un trait d'union vivant, les visages du père et de la mère. Elle se sentit bien peu de chose, en face de la grande trinité humaine, et la jalousie fit de nouveau saigner son cœur... Puis, elle se représenta la douleur de son oncle, le chagrin, l'effarement de ses amis, des de Keradieu, de Louis de Ghallans particulièrement et, comme si elle eût senti leur mépris, une rougeur violente lui monta au visage... Elle pourrait braver le monde, l'opinion publique... Mais eux?... L'idée du suicide la consola. Elle trouverait

un moyen d'échapper à toutes ces horreurs; la mort était heureusement à portée de son courage et de sa main... Elle tâcha d'imaginer l'entrevue de Jacques et de sa femme. Au moment où elle se disait qu'elle n'aurait pas la ibvce d'attendre au lendemain pour en savoir le résultat, on lui apporta une lettre du marquis. Elle déchira l'enveloppe, avec un grand battement de cœur, et lut ces mots:

« Tout aussi bien que possible, mieux que nous ne pouvions espérer. A demain. »

Le cœur de la duchesse se desserra. Elle relut les deux phrases plusieurs fois.. . Pas de divorce alors? Pas de scandale? Gomment Jacques avait-il pacifié Annie — Annie, si intransigeante, et qui s'était élevée si souvent contre les femmes qui pardonnent!.. Se seraient-ils réconciliés?... Assez curieusement, elle se demanda s'ils iraient aux Ambassadeurs. Cette idée prit possession de son cerveau fatigué. Elle domina toutes ses autres préoccupations, la poursuivit, l'harassa. Cliristiane finit bientôt par sentir derrière son front cette douleur de la pensée fixe. Elle eut peur de l'insomnie. Il lui fallait l'oubli, le non-ètre, à tout prix... Elle se dit que le docteur Moreau pourrait le lui donner, et elle le fit appeler d'urgence.

Au premier regard jeté sur madame de Blanzac, le médecin devina que la catastrophe qu'il avait prévue était arrivée.

— Il faut que vous me donniez douze heures de sommeil I lui dit aussitôt Christiane.

— Autant que cela?

— Des années, si vous pouviez I

M. Moreaa prit la main de la duchesse. Le frémissement des nerfs, le pouls désordonné, lui révélèrent la violence du choc qu'elle venait de subir. Ses yeux exprimèrent une pitié tendre, une sympathie qui allèrent au cœur de madame de Blanzac, et l'attendriront subitement. Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

— Pleurez, pleurez, mon enfant, dit le docteur, d'une voix émue. Rien ne peut vous soulager autant. La discrétion m'empêche de vous questionner., mais, si vous avez besoin d'un ami sûr...

— Oui, j'ai besoin d'un ami... d'un ami comme vous, qui comprenne bien l'être humain, corps et âme. Vous êtes l'envoyé de la Providence, celui qui doit me soutenir, dans la crise que je traverse. C'est peut-être pour cela que vous avez été amené dans le cercle de mon existence.

— N'en doutez pas. Je m'estime heureux d'avoir été choisi... J'ai tout deviné, il y a longtemps. Quand je vous ai vue entrer dans la voie dangereuse et douloureuse de la passion, je me suis rapproché de vous instinctivement, afin de pouvoir vous porter secours.

— Eh bien! le moment est arrivé, dit la duchesse avec tristesse; mais vous me sauverez difficilement.

— Qu'importe! pourvu que je vous sauve! Mettez-moi au courant de la situation, sans crainte, sans fausse honte. Vous savez que je puis tout comprendre.

Christiane, pénétrée magnétiquement par la bonté, la force morale de l'homme vraiment supérieur qu'elle avait devant elle, se confessa avec une

sincérité rare. Et le docteur, penché, pour ainsi dire, sur cette âme de femme qui lui était ouverte, suivit avec une êirdente curiosité, les développements de la passion qui l'avait ravagée. 11 nota, avec étonnement et admiration, les sentiments divers'qu'elle avait engendrés. Lorsque madame de Blanzac lui raconta son acte de folie, il pâlit d'émotion.

— Vous avez fait cela? dit-il, en essayant de se représenter l'effrayante scèue.

— Oui... Et il y a des gens qui n'admettent pas le crime passionnel !

— Des gens qui n'ont pas étudié la machine humaine. Ceux qui la connaissent s'étonnent que ces accidents ne se produisent pas plus souvent. Quand ils arrivent, ils sont voulus par Dieu, dans un but que nous ignorons. Vous êtes de ces femmes qui n'ont pas été créées pour l'homme, mais qui ont été créées pour commander, pour accomplir de grandes œuvres.

— Vous vous trompez, je crois, j'aurais été parfaitement heureuse et satisfaite, avec un mari de mon choix et des enfants.

— Non, non, le bonheur conjugal ne vous aurait pas suffi longtemps. Vous avez une individualité trop prononcée. L'affreuse désillusion qpie vous venez d'éprouver, vous éclairera sur votre vraie vocation. Mais nous reparlerons de cela plus tard. Pour le moment, nous ne devons songer qu'à prévenir le scandale dont vous êtes menacée.

La duchesse montra au docteur le billet de Jacques. Sa figure s'éclaircit.

— Nous sommes sauvés I dit-il d'un ton presque

joyeux. Evidemment, la marquise a compris qu'elle perdrait davantage qu'elle ne gagnerait à faire uo esclandre. J'aime mieux savoir votre secret entre ses mains qu'entre les mains d'une autre femme. Elle se taira par orgueil. Elle est de celles qui peuvent se taire.

Le docteur saisitl'expression de douleur qui passa dans les yeux de la duchesse.

— Tâchez de ne point songer à l'avenir. A quoi bon ? Nous ne pouvons imaginer juste. Lorsqu'en pleine jeunesse, en pleine santé, nous pensons à la vieillesse, à la maladie, à la mort, elles nous paraissent terribles. Puis, quand elles viennent, nous les sentons à peine, parce que nous avons l'état d'âme et de corps voulu. Si l'on vous avait dit ce qui arriverait aujourd'hui, vous auriez cru impossible d'y survivre. Soyez sùre^ que vous y aviez été préparée de longue main. Quand vous pourrez vous ressaisir, vous serez étonnée de ne pas avoir souffert davantage. Ce qu'il vous faut maintenant, c'est du repos. Je voudrais pouvoir vous imposer les mains, et vous donner la paix; mais je ne suis pas un Christ, et tout ce que je puis faire, c'est de vous anesthésier l'esprit. Je vais vous envoyer deux cachets, que vous prendrez dans une heure. Je reviendrai, dans la soirée, afin de voir s'ils ont produit l'effet que j'en attends.

— Faites mieux. Puisque je dois avoir une migraine extraordinaire, venez tenir compagnie à mon oncle et dîner avec lui. Avant de partir, vous passerez chez moi.

— C'est entendu.

Sur cette parole, le docteur se leva et, ce qu'il

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n'avait jamais fait, il prit la main de la duchesse, et la baisa, en signe de respect.

Jacques sortit de chez sa femme avecle sentiment qu'il venait de remporter une victoire. La certitude que le scandale serait évité, lui avait causé un tel soulagement qu'il se trouvait presque heureux. Aussitôt qu'il fut tranquillisé, il sentit à nouveau, et dans toute sa force, l'amour qu'il avait cru tué. Les souvenirs délicieux dont Ghristiane avait rempli son âme, pendant les deux années qui venaient de s'écouler, se réveillèrent un à un. « Avoir gâté tout cela ! » fit-il avec amertume. Et il frissonna au souvenir de la scène inouïe qui avait eu lieu. La violence de la duchesse — cette violence qui avait dépassé toute mesure, déshonoré deux personnes, saccagé trois vies — causait à sa nature affinée l'effroi mêlé de répulsion que lui eût inspiré l'ivresse. Puis son cœur se fondit de tendresse et de pitié, en songeant à ce que Ghristiane devait souffrir. Il se demanda avec angoisse, comment elle supporterait la situation où elle s'était placée... Il serait forcé même d'épouser la feinte querelle de sa femme, de se brouiller ostensiblementavecla duchesse. Leurs amis communs ne manqueraient pas de s'entremettre, et la vérité finirait par percer. Son bon sens lui disait qu'une affaire de ce genre ne pouvait se terminer aussi simplement. C'était un moment de répit, qui leur était accordé avant la catastrophe finale... Quelle sorte

de catastrophe? Et qui frapperait-elle? Dieu veuille que ce soit moi ! fit-il avec une ferveur sincère.

Le lendemain, Jacques se rendit à la Rosette, le cœur lourd d'appréhensions. Il ne vit pas venir la duchesse à sa rencontre, comme d'habitude; il la trouva dans le salon assise près d'une fenêtre. Les cernes profonds de ses yeux, l'étirement nerveux de ses traits accentuaient tellement sa ressemblance avec \ Addolorata qu'il en fut saisi. A la vue du marquis une rougeur pénible monta au visage de Christiane. Il y eut entre elle et lui une sorte d'embarras ; ils se sentirent très loin l'un de l'autre. Elle se remit la première:

— Eh bien, que s'est-il passé? demanda-t-elle avec un regard droit et une voix assurée.

Au lieu de répondre, Jacques s'agenouilla devant elle et joignant ses mains autour des poignets qu'il avait meurtris la veille:

— Pardonnez-m.oil oh! pardonnez-moi I fit-il passionnément.

Madame de Blanzacle regarda quelques instants avec une tristesse infinie.

— Vous pardonner! répéta-t-elle... Je ne vous en veux pas plus que je n'en voudrais à l'instrument qui m'aurait blessée! Mon ressentiment devrait monter jusqu'à Celui qui a écrit ma destinée... qui m'a amenée hier dans la serre... et ce ressentiment serait insensé puisque je ne sais ni la raison des choses, ni le mot de la fin. Je crois à la justice, à la bonté divine. J'y veux croire. Cet acte de foi, dans un moment semblable, est bien méritoire ; il me sera compté, je l'espère. Souvenez-vous de ce que vous me disiez il y a quelques jours « Tout s'achète, tout

se paie. » Eh bien, j'ai payé, voilà tout. Ne parlons plus de cela. Asseyez-vous, ajouta Christiane en retirant ses mains.

Jacques obéit machinalement. Le ton de la duchesse, son visage d'où tout reflet d'amour avait disparu, l'impressionnèrent de telle sorte qu'il n'insista pas.

— Que s'est-il passé entre vous et votre femme? demanda à nouveau madame de Blanzac. Puis avec une nuance d'ironie :

— Avez-vous obtenu votre pardon?

— Je ne l'ai pas demandé, répondit le marquis, non sans dignité. J'ai simplement raconté la vérité. Je suis coupable, je ne me soucie pas de paraître vil. J'ai offert ensuite à Annie de lui rendre sa liberté. Elle m'a déclaré, qu'à cause de l'enfant et de sa famille, elle ne voulait pas de divorce. J'avoue que cette décision m'a enlevé un terrible poids de dessus le cœur. Ni vous, ni moi n'aurions supporté le scandale d'un procès.

— Non... probablement non...

— Elle m'a donné sa parole de garder le silence le plus absolu sur ce qui s'est passé. Elle la tiendra, j'en suis sûr ! Elle pourra se brouiller ostensiblement avec vous sous prétexte que vous aurez dit du mal des Américaines. On connaît sa susceptibilité à cet égard, cela paraîtra assez plausible. Elle va partir pour Blonay, vouspourDeauville, jusqu'à la saison prochaine vous n'aurez aucune occasion de vous retrouver en présence l'une de l'autre. D'ici là.,.

— Oti, d'ici là,., fit lentement la duchesse. Puis comme saisie par une crainte subite.

— Et... votre femme n'a rien exi^ré? demanda t-elle en regardant fixement le marquis.

— Rien, elle s'est contentée de prononcer la séparation entre nous. Cela va de soi.

— Vous vous embarquez toujours le 1" juillet?

— Non, tout est changé. Annie ne veut pas aller en Amérique pour le moment. Elle a décidé que nous accompagnerions les de Keradieu en Suède et en Norwège. Gomme elle a témoigné souvent le regret de ne point faire ce voyage avec eux, son changement de projet ne semblera pas trop extraordinaire.

Jacques s'assit sur un pouf aux pieds de la duchesse : puis il reprit possession de ses mains, et les baisa à plusieurs reprises, sans (ju'elle fît un mouvement pour les lui retirer.

— Et vous, Christiane, qu'allez-vous faire ? demanda-t-il d'une voix émue.

— Moi? fit la duchesse, en redressant la tête. Oh ! ne vous inquiétez pas. Je me suis remise, corps et âme, entre les mains du docteur Moreâu.

— Vous lui avez dit?...

— Tout. Il connaît la nature humaine mieux qu'un prêtre et il est aussi sur. J'avais besoin d'un homme comme lui, pour traverser cette crise. II m'aidera à guérir ou à mourir.

— A guérir! s'écria Jacques, c'est-à-dire à détruire l'amour qui est tout mon bonheur I Ohl Christiane, vous n'essayerez pas cela!

— Préférez-vous que je meure ? demanda madame de Blanzac.

— Non, non... Vous n'avez pas le droit de vous reprendre, ni par l'oubli, ni par la mort, car vous

m'appartenez et je vous aime. Vous êtes la passion, l'exultation de ma vie. Ce baiser, qui vous a affolée, n'était qu'un baiser de mari, ne le comprenez-vous pas maintenant?

La duchesse pâlit encore,

— Oui, un baiser d'époux... plus divin, plus sacré qu'un baiser d'amant. . . le baiser créateur ! Celui quej'avais tant désiré de vous! dit-elle, en baissant la voix et avec sur le visage une adorable rougeur.

Jacques, remué jusqu'à l'âme, s'inclina sur les mains qu'il tenait, et les baisa, avec une tendresse mêlée de respect.

— Je ne sais pas, continua Christiane, si je pourrai vous oublier, mais je sais bien que je ne pourrai plus être à vous... Je n'avais jamais eu bien idée que vous apparteniez aussi à une autre femme. Je n'en puis plus douter, maintenant. Vous avez vu l'effet qu'a produit sur moi ce fait brutal. Croyezvous que je pourrai endurer ce partage humiliant et douloureux?

— Il n'y aura plus de partage.

Madame de Blanzac haussa les épaules.

— La séparation, entre époux vivant sous le même toit, ne saurait être de longue durée. Du reste, si vous devez avoir d'autres enfants, vous serez de nouveau irrésistiblement poussé vers Annie. Elle vous pardonnera, parce qu'elle vous aime, et un beau jour, vous tomberez dans les bras l'un de l'autre... C'est la vie, c'est la loi. Je m'y suis bri-»^ sée une fois; je ne la braverai plus. Ma dignité me commande de vous rendre votre liberté... Il est moins dur de le faire de ma propre volonté que d'y être forcée par les événements. J'aime mieux

qub notre amour soit tranché dans sa fleur, que de le sentir agoniser... Je regrette ma violence, à cause d'Annie. Dans ce moment, le mépris qu'elle ressent pour vous domine son chagrin; mais il reprendra le dessus. Pauvre petite! Il me semble que j'ait fait du mal à une enfant... Si elle était française, j'irais la trouver, et je saurais adoucir sa peine... Elle ne me comprendrait pas.

— Non, répondit le marquis, elle ne vous comprendrait pas, et votre démarche ne ferait qu'envenimer la situation.

— Eh bien ! laissons au temps le soin d'arranger les choses. J'ai promis au docteur Moreau de ne pas songer à l'avenir, de vivre au jour le jour. Je tâcherai de plier mon esprit à celte discipline. Fai" tes-en autant. Nous ne pouvons pas deviner ce qui sera ou ce qui ne sera pas... Et maintenant, mon ami, ajouta-t-elle, en dégageant de nouveau ses mains de celles de Jacques, il faut nous dire adieu.

— Jamais ! s'écria le marquis. Je vous reverrai. Vous croyez pouvoir déraciner notre amour? cet amour si profond et si vivace, qui fait partie de , nous-mêmes 1 Je vous en défie I Ah I je suis bien tranquille. Tout ici, vous parlera de moi et de nous. Les souvenirs, qui se dégageront de chaque chose, vous envelopperont, vous attendriront, vous ressaisiront.

— S'ils sont aussi dangereux, je vendrai la Rosette, ou je raserai la maison.

— Vous êtes cruelle I

— Voilà bien l'égoïsme de l'homme! Vous voudriez que je continuasse à vous aimer, sachant que cet amour ne m'apporterait que de la douleur! Vous devriez désirer que j'oublie, que je retrouve la paix.

— Non, je n'aurai pas cette vertu.

Madame de Blanzac se leva.

— Brisons là, dit-elle avec une dureté voulue.

— Laissez-moi espérer...

— Je vous le défends. Il faut, au contraire, vous habituer à l'idée d'une rupture complète, et tâcher de l'accepter aussi bravement que possible.

Jacques, debout aussi, resrarda la duchesse quelques secondes. Jamais elle ne lui avait semblé plus désirable, plus unique. Sous l'impulsion des souvenirs qni montaient du fond de son être, il la prit dans ses bras, la pressa contre sa poitrine à plusieurs reprises. Elle ne se raidit pas, mais ses lèvres restèrent glacées sous ses baisers, son corps demeura inerte, sans vibration aucune. Les bras de Jacques retombè'-ent aussitôt. Il recula et, très pâle :

— Vous ne sentez plus rien, dit-il d'une voix rauque. Alors... Adieu.

Il s'éloigna, possédé de cette colère sauvage que la défaite provoque chez l'homme, et qui domine tout autre sentiment. Aussitôt que la porte se fut refermée, Ghristiane tendit les bras.

— Jacques I... cria-t-elle, de tout son corps et de toute son âme.

Le salon était immense. Ce cri s'y perdit. Alors, Ghristiane frissonna, sous une sensation de fin et d'abandon. Puis la tête basse, le pas chancelant, comme une créature blessée, elle se dirige vers sa chambre.

NOBLESSE AMÉRICAINE ÇîJ'jf

La confession de Jacques avait, quoi qu'elle en eût, diminué le ressentiment de la jeune femme. Dans l'etîondreraent de son bonheur, c'était quelque chose de pouvoir se dire qu'elle n'avait pas été épousée uniquement pour son argent. Elle annonça aussitôt à sa mère, sans explication, que leurs plans étaient changés et qu'ils avaient décidé d'aller en Suède et en Norvège avec les de Keradieu. Cette lettre lui coûta infiniment à écrire et à plusieurs reprises, elle dut essuyer ses yeux brouillés de larmes.

Pendant ce voyage de six semaines en compagnie de ses amis, Annie s'efforça de se distraire, de s'intéresser à ce qu'elle voyait. Pour la première fois, il se trouvait dans son âme quelque chose qui paralysait sa curiosité, qui lui rendait indifférents les lieux et les êtres, qui l'empêchait de sentir le goût de la vie. Et son impuissance, à se débarrasser de ce quelque chose, la rendait furieuse contré ellemême. Gomme elle l'avait dit, elle était mauvaise comédienne. Elle eut beaucoup de peine à paraître naturelle avec Jacques. Quand il lui adressait la parole, elle était toujours tentée de s'écrier : « Comment osez-vous? )) A force de volonté et de tact, le marquis finit par l'assouplir et par l'amener à donner à leurs relations le ton qu'elles devaient avoir. C'était un grand point de gagné.

Les de Keradieu, déjà fort étonnés de voir leurs

3^8 NOBLESSE AMÉRIGAINH

amis renoncer tout à coup au voyage d'Amérique, ne tardèrent pas à s'apercevoir du changement qui s'était produit dans leur manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre. Le baron n'en disait rien, mais il avait l'idée que la brouille entre les époux devait être sérieuse, et que madame de Blanzac n'y était point étrangère.

La marquise éprouva un véritable soulagemeiit en se retrouvant à Blonay. Elle s'y sentit sincèrement aimée, protégée par une foule de choses, par l'affection de sa belle-mère, l'amitié du curé, l'estime de tout le monde. La conscience de son importance lui fut une sorte de dédommagement. Ses devoirs de châtelaine l'arrachèrent forcément à elle-même, et ne lui laissèrent pas le loisir de ressasser trop longuement les torts de son mari, l'indignité de la duchesse et ce fut pour le mieux.

Jacques suivit imperturbablement la ligne de conduite qu'il s'était tracée. Il ne fit aucune tentative pour rentrer en grâce. Il venait chez sa femme, à l'heure où on y amenait l'enfant, et causait comme si de rien n'était. Il montait presque chaque jour à cheval avec elle, et rendait la promenade aussi agréable que possible. Annie avait essayé de le repousser par son mutisme et sa raideur, mais il n'avait pas eu l'air d'y prendre garde. Bien que la marquise reçût ses prévenances avec une indifférence voulue, une sorte de dédain, elles lui faisaient plaisir. Elle n'avait jamais mis le verrou à sa porte, sachant que Jacques n'en franchirait pas le seuil sans sa permission, et l'eùt-il fait, elle n'aurait pas manqué de reconduire sans pitié. Pourtant, lorsqu'elle entendait son pas dans le corridor qui dé-

gageait leurs chambres à coucher, elle ne pouvait se défendre d'une petite émotion et, quand il avait passé sans avoir frappé chez elle, son cœur devenait plus lourd encore.

Annie cherchait dans les romans l'analyse de la passion. Le récit des amours adultères la faisait horriblement souffrir; mais elle voulait savoir. Parfois, le livre lui tombait des mains. Et c'était ainsi, pensait-elle que son mari avait aimé madame de Blanzac! Il lui avait dit toutes ces paroles ardentes, il l'avait prise dans ses bras... et elle lui avait appartenu. . . Devant ce fait, la jeune femme s'arrêtait, écœurée. Elle se demandait : Comment peut-on pardonner et oublier cela?

Bien que les jeunes gens s'observassent tout particulièrement en présence de madame d'Anguilhon, elle ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il y avait entre eux quelque chose d'anormal. Le visage d'Annie reflétait, à son insu, la rancune, la colère et le chagrin qu'elle ressentait; sa gaieté sonnait faux. Elle ne parlait jamais plus de la duchesse et lorsqu'on la nommait, elle serrait ses lèvres comme pour se contenir et sa physionomie devenait extraordinairement dure. Rien de tout cela n'échappa à la marquise. Elle devina presque la vérité, d'autant plus que l'intimité croissante de Jacques et de madame de Blanzac l'avait toujours inquiétée. La jeune femme eut beau lui raconter qu'elle s'était querellée avec Christiane au sujet des Américaines, elle ne le crut pas, mais gardant pour elle ses soupçons, elle se contenta de redoubler de tendresse et de bonté avec sa belle-fille.

Parmi les portraits de la famille d'Anguilhon, se

trouvait celui d'une femme dont parlent tous les mémoires du xviii® siècle. Trompée publiquement par son mari, elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Ouand il fut disgracié par le roi, dont il était le ministre, elle employa à le distraire et à le consolei toutes les ressources de son esprit et de son cœur. Plus tard, elle le défendit avec succès devant le Tribunal révolutionnaire

Annie connaissait cette histoire. Elle avait admiré souvent le noble visage de la « grande marquise », Tiinsi qu'on l'avait surnommée. Jacques lui avait lit qu'elle était son aïeule favorite et qu'enfant, il .ui envoyait toujours des poignées de baisers. Maintenant, ce portrait le gênait; elle passait rapidement devant lui, et le regardait de côté d'une façon comique. Il avait vraiment l'air de lui faire des reproches et, furieuse, elle se disait : « Je ne suis pas une héroïne, moi ! Il ne manquerait plus que celai » Au fond, comme elle était bien humaine, elle ne pouvait se défendre d'éprouver une certaine satisfaction à se dire, que d'autres marquises d'Anguilhon, françaises, belles, spirituelles avaient éti; trompées comme elle.

Le marquis d'Anguilhon allait à Paris de temp ; à autre. Annie s'imaginait que c'était pour rencontrer la duchesse. Pendant tout le temps de son absence, elle avait le cœur serré. Lorsqu'il revenait, elle éprouvait un soulagement instantané et un contentement qui la rendaient honteuse.

Le chagrin avait développé chez la jeune femme la vie intérieure, mieux que n'eussent fait des années de bonheur. Forcée de se replier sur elle-même, «lie s'était misa à réfléchir, parlait moins et pensait

davantage... Elle trouvait un grand plaisir dans la société du curé de Blonay, et discutait volontiers avec lui. Il essayait de l'entraîner dans les régions de l'idéalité chrétienne. Elle ne montait pas bien haut, mais quand ils avaient causé ensemble, les choses (le ce monde, son propre chagrin lui paraissaient d'importance moindre. Et elle aimait ce mot de « mon enfant », dont le prêtre se servait en lui parlant. Elle avait fini par croire que les bénédictions qu'il appelait souvent sur elle, lui porteraient bonheur.

Le marquis était certainement plus à plaindre que sa femme. Sa conscience lui reprochait d'avoir gâté la vie d'Annie, d'avoir fait d'elle une sorte de veuve. Sa fortune, ses chevaux de race, son équipage de chasse, tout ce qu'il tenait d'elle lui pesait, et quand, en vertu de son contrat de mariage, il était obligé de signer un des gros chèques d'Amérique, il éprouvait quelque chose ressemblant fort à de la honte. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la manière d'être de sa femme. Non seulement, elle avait religieusement gardé le secret de sa trahison, mais elle n'employait jamais, pour soulager sa rancune, les allusions blessantes, les coups d'épingle, et il lui en savait gré. Le mari qui était en lui, finit par trouver le divorce un peu dur. Il se rappelait les beaux réveils d'Annie — ces réveils de femme jeune et saine — sa peau, rosée par le sommeil, son auréole de frisons dorés, et il la désirait plus vivement qu'il ne l'avait jamais fait. Lorsqu'elle tenait le petit Phihppe, il s'agenouillait devant elle, baisait l'enfant, passionnément, espérant que ses caresses toucheraient le cœur de la

mère. Quand il rencontrait le regard froid d'Anniet qu'il voyait sa physionomie fermée, il se sentait battu, repoussé.

D'un autre côté, il ne pouvait oublier Ghristiane. Il ne concevait pas que leurs relations pussent être à jamais brisées, et il se rendait compte que, sans elle, sa vie serait affreusement vide. Il lui écrivait souvent; mais elle ne lui répondait pas, et il l'avait en vain suppliée de le recevoir à la Rosette.

Entre ces deux femmes, qui se refusaient avec une égale ténacité, il se trouvait presque ridicule. Il était tenté de faire ses malles, de fuir au bout du monde et, de nouveau, il songea à l'Afrique. Elle lui apparaissait comme un refuge suprême, comme un moyen de se réhabiliter à ses propres yeux.

La duchesse souffrait bien davantage que Jacques et Annie. Elle n'avait pas d'enfant, pas de consolation vivante, pour ainsi dire et elle aimait le marquis! En dépit de ses efforts, tout son être demeurait tendu vers lai. Ses lettres, auxquelles elle ne répondait pas, faisaient toujours éclater en elle ce bonheur violent dont la sensation lui était devenue nécessaire. Elle buvait l'amour dont elles étaient imprégnées et, de nouveau, elle ouvrait ses bras. Elle sentait, cependant, la nécessité du sacrifice, et elle tâchait de s'y résigner. Le souvenir de son acte insensé lui était particulièrement douloureux. Il l'humiliait, l'écrasait et amenait, à chaque instant, sur son visage, une rougeur pénible, et elle répétait encore : « Comment ai-je pu? » Par moments, elle désirait la réconciliation de Jacqpies et de sa femme, elle songeait même à y travailler. D'autres monicnts; elle tremblait de

l'apprendre. Absorbée par toutes ces pensées, qui se succédaient sans trêve dans son cerveau, Christiane avait parfois l'air d'une somnambule. Elle marchait souvent la tète basse, maintenant; son regard était moins assuré, et son corps avait perdu quelque chose de sa belle fierté. Ses amis la trouvaient étrange et changée. Gu}'^ de Nozay, lui, devina qu'elle avait eu un profond chagrin, et que Jacques en était la cause. Il employait toutes les ressources de son esprit à la distraire, et il y parvenait quelquefois.

Le docteur Moreau avait accompagné la duchesse à Deauville. Il la soignait physiquement et moralement avec une habileté merveilleuse. Il mettait en activité les grands ressorts de son âme, et la relevait à ses propres yeux. Il la disputait à Jacques, à l'amour même, lui démontrait que ce sentiment, qui concentre toutes les pensées d'une créature sur une autre créature, est égoïste et mesquin. Elle souriait alors et lui disait : « Egoïste et mesquin, tant que vous voudrez, mais si doux et si puissant! »

La philosophie, les idées humanitaires élevaient certainement l'esprit de Ghristiane, mais ne la consolaient pas, comme eût fait un simple acte de foi.

Neuf mois s'étaient écoulés. Annie l'avait bien dit, elle n'était pas une héroïne ; cette existence anormale qu'elle avait acceptée, commençait à lui

peser. Il lui semblait qu'elle vivait dans un mensonge perpétuel. Elle était froissée de voir que Jacques ne faisait aucune tentative pour obtenir son pardon. L'idée qu'il n'avait peut-être pas rompu avec la duchesse l'exaspérait. Son irritation se manifestait souvent par des silences obstinés et une certaine âpreté de langage. Un jour qu'elle venait de lancer un mot blessant à son mari, il la regarda d'un air attristé.

— A quoi bon, Annie? dit-il. Si vous ne pouxez plus supporter ma présence, je suis prêt à vous rendre votre liberté, mais je ne saurais tolérer ce ton, ni de vous, ni de personne.

La jeune femme se vengea par un haussement d'épaules dédaigneux et rongea son frein, avec plus de douleur et de colère encore.

Le marquis et la marquise d' Anguilhon passèrent l'hiver à Pau. Ni l'un ni l'autre ne s'était soucié d'affronter les souvenirs de Cannes?

Poussée par l'ingouvernable instinct féminin, Annie voulut exciter la jalousie de Jacques, et le faire souffrir à son tour. Elle se mit à fleureter avec un jeune homme, qui paraissait très épris d'elle. Dieu sait pourtant si elle avait le cœur au fleureiaget Le marquis la laissa aller, pendant quelque temps, sans la perdre de vue, puis un beau jour, il lira la bride, d'une main douce mais très ferme.

— Vous jouez un jeu dangereux, lui dit-il. Ce jeune idiot est en train de vous compromettre. Le scandale serait pire que celui d'un procès de divorce contre moi, car la faute serait de votre côté.

Annie ne répliqua rien. Elle sentait qu'elle s'é-

tait mise dans ses torts, et eut un peu honte d'ellemême.

C'était sur la pauvre Catherine qu'elle passait sd mauvaise humeur. Bonne fut d'une patience admirable. Elle avait cru d'abord à une brouille d'amoureux, puis elle avait fini par comprendre que la querelle était sérieuse et par en deviner la cause. Elle regardait le marquis avec des yeux où il y avait tant d'indignation et de reproches, qu'il n'aimait pas à la rencontrer sur son chemin.

Jacques redoutait le séjour de Paris autant que sa femme. Lorsqu'elle exprima le désir d'aller passer la saison en Angleterre, il fut ravi. Ils décidèrent de conduire le petit Philippe à Rlonay, où se trouvait madame d'Anguilhon et d'y demeurer jusqu'au moment de partir pour Londres. Ils quittèrent Pau, vers la fin de mars, avec l'idée de s'arrêter quatre ou cinq jours à Paris. Tous deux savaient que la duchesse n'était pas encore rentrée rue de Varenne.

Le jour de leur arrivée, ils déjeunèrent chez les de Keradieu. La baronne leur demanda, comme une faveur personnelle, d'assister à un bal qui se donnait le lendemain à l'hôtel Continental, et qui était organisé par la duchesse de Retz, au prolit d'une crèche nouvelle. Ce devait être très élégant et très bien composé. Annie, qui ne manquait j;imais une occasion de se distraire, ne se fit pas prier et promit d'y aller.

Le Figaro et le Gaulois avaient consacré toute une colonne à cette fête, et ils avaient si bien su exciter la charité des uns et la vanité des autres, que les billets à cent francs s'étaient enlevés.

Le soir da bal, le marquis et la marquise d'Anguilhon arrivèrent à l'hôtel Continental, vers onze heures. Ils s'arrêtèrent quelques instants, à l'entrée de la grande salle, pour s'orienter et saisir l'ensemble du coup d'oeil.

— C'est superbe, ma foi ! fit Jacques, avec une nuance de raillerie.

Les ors, les marbres, les flots de lumière électrique, les toilettes très riches, une profusion de bijoux, de diairants, faisaient un tableau un peu éclatant, au milieu duquel, on distinguait avec plaisir quelques silhouett:;s aristocratiques, quelques femmes mises avec un goût parfait.

Deux jeunes gens, de physionomie étrangère, se trouvaient devant le marquis et la marquise.

— Quelle nation I fit, tout à coup, l'un d'eux en haussant les épaules. Plus rien que des rastaquouères et des cocottes I ajouta-t-il avec un accent de mépris.

Ces paroles, prononcées d'un ton assez discret, arrivèrentcependant à l'oreillede Jacques. En même temps qu'un flot de sang lui montait au visage, qu'un éclair traversait ses yeux, sa main s'abattit sur l'épaule de l'inconnu qui se retourna vivement.

— Monsieur ! que signifie? s'écria-t-il.

— Qu'il y a encore des gentilshommes en France, répondit Jacques, je vous le prouverai quand vous voudrez. En attendant, tenez-vous pour souffleté.

Ahuris , les deux étrangers ne purent que répéter.

— Monsieur!...

— Voici ma carte, continua le marquis. Dans une

demi-heure, je serai au jockey avec deux témoins, vous pouvez m'envoyer les vôtres.

Le jeune homme, visiblement troublé par l'aventure, s'inclina en signe d'adhésion, puis il tendit sa carte à son tour. Jacques la prit, salua légèrement et s'éloigna avec Annie. La jeune femme était pâle et toute bouleversée.

— Je regrette, dit le marquis, que vous ayez été témoin de cette scène, mais je n'ai pas pu me contenir.

— Vous voulez vous battre?

— Avez-vous entendu les f^aroles de ce monsieur ?

Annie fit un signe affirmatif.

— Et vous me demandez si je veux me battre? Mais il n'y a pas un Français qui n'en ferait autant !

La marquise, froissée du ton de son mari, redressa la tète et serra les lèvres.

— C'est bien. Conduisez-moi auprès des de Keradieu.

Lorsque le baron apprit ce qui s'était passé, il se mit à la disposition de son ami. Les deux hommes confièrent leurs femmes à un parent qui se trouvait là, et se rendirent aussitôt au Club, espérant y rencontrer Guy de Nozay et les témoins de l'étranger.

La duchesse de Blanzac, appelée d'urgence par son notaire, était arrivée à Paris le matin même de

408 NOIiLESSE AMÉRICAINE.

ce jour qui devait finir si bizarrement pour Jacques, Comme toutes les fois qu'elle y venait seule, elle avait demandé l'hospitalité à son oncle dont le pavillon, au fond du jardin de l'hôtel, avait une entrée séparée. Cela facilitait son incognito. En apprenant le retour des d'Anguilhon, qu'elle croyait encore à Pau, elle éprouva une terrible émotion et se promit de repartir le lendemain à la première heure. Après avoir dîné en tête-à-tête avec son oncle, elle se rendit place Vendôme chez une de ses parentes, la marquise d'Alby, une très aimable vieille femme qui recevait tous les soirs. Vers minuit quelques personnes venant de l'hôtel Continental donnèrent des nouvelles du bal de charité. Le comte de Rueil raconta en confidence à madame de Blanzac la provocation du marquis d'Anguilhon et il ajouta qu'un duel sérieux en serait probablement la suite. Par un effort extraordinaire de volonté, Christiane réussit à dominer son émoi. Elle se fit donner tous les détails.

— Vous dites que ces messieurs doivent se rencontrer au Jockey? demanda-t-elle.

— Oui, ils y sont dans ce moment. Il est fort possible que l'affaire ait lieu demain.

Un désir jaillit du cœur de Christiane : voir Jacques à tout prix. Son plan fut bientôt fait. Elle se glissa dans la bibliothèque , prit une feuille de papier et d'une main tremblante, écrivit :

« Je viens d'apprendre ce qui s'est passé au Con- » tinental. Il faut que je vous voie un instant. Je » vous attends en bas, dans ma voiture. »

Ayant mis ce mot sous enveloppe, elle rentra au salon, prit congé de la marquise d'Alby, et manœu-

vra, de manière, à partir sans attirer rallenlion. Il était près d'une heure du matin. Cinq minutes plus tard, son coupé s'arrêtait, ruo Scribe, à quelques pas du Jockey. Elle donna sa missive au valet de pied, lui ordonnant de la remettre au marquis d'Anguilhon en mains propres. Et elle attendit avec un battement de cœur qu'elle entendait, comme s'il eut clé au dehors d'elle, tant il était violent. Au bout de quelques minutes, elle vit paraître Jacques. Alors, ouvrant elle-même la portière de la voiture, elle l'invita à monter, puis, au valet de pied qui attendait les ordres.

— Descendez le boulevard, la rue Royale, au pas; je vous dirai où vous devrez arrêter.

— Ghristiane! ma bien-aiméc! s'écria le jeune homme, en saisissant la duchesse dans ses bras. Gomment étes-vous ici?

— Peu importe, fît madame de Blanzac en se dégageant. Quand vous battez-vous? Ne me trompez pas, ajouta-t-elle impérieusement.

Jacques eut un moment d'hésitation puis, rencontrant les grandes prunelles bleues si pleines de lumière :

— Demain, à neuf heures, à Saint-Germain, chez de Nolles.

— Quelle arme?

— L'épée.

Ghristiane respira. L'épée lui semblait moins brutale que le pistolet, et elle n'ignorait pas que le marquis y était d'une belle force.

— Qui est votre adversaire, ce monsieur qui ne voit plus en France que des rastaquouères et des cocottes*

— Un galant homme, je crois, un attaché d'ambassade belge. Il n'a guère que vingt-cinq à vingtgix ans. Il a parlé avec plus d'étourderie que de conviction ou de méchanceté. Il a même, paraît-il, exprimé ses regrets. L'insulte ayant été faite à mon pays, je ne pouvais accepter d'excuses. Les pourparlers ont été vite conduits. J'espère pouvoir donner, demain, au comte de Chastel la correction qu'il mérite, et modiûerunpeusou opinion sur la France. Quelle bonne journée pour moil

L'exaltation du patriotisme et de la bravoure rajeunissait le visage de Jacques et y mettait comme un rayonnement. La duchesse le regarda avec une admiration passionnée... S'il mourait, il ne serait jamais à une autre 1 . . . Cette pensée — une pensée de la chair — la rendit honteuse d'elle-même.

— Mais vous ne n'avez pas dit comment vous vous trouvez à Paris ? reprit Jacques.

— J'y ai été appelée par une affaire urgente. Je comptais repartir demain matin.

— Sans m'avoir donné signe de vie?

— Absolument.

— Ohl Ghristianef...

— Ne parlons pas de nous, dit madame de Blanzac brusquement. Annie sait-elle que vous devez vous battre ?

— Oui. Malheureusement, elle a été témoin de la scène. Je lui dirai que c'est pour après-demain.

Madame de Blanzac ne put se défendre d'un mouvement de joie, en apprenant qu'elle serait seule à souffrir pour Jacques, seule, à faire la veillée des armes. Le coupé s'arrêta au bas de la rue Royale.

— Où voulez-vous queje VOUS conduise? demandât-elle.

— Au club. De Nozay et de Keradieu m'y attendent.

La duchesse donna l'ordre. La voiture reprit le chemin de la rue Scribe. Alors, le marquis passa son bras autour des épaules de Ghristiane et la garda étroitement serrée contre lui. Lg silence de la communion se fit entre eux, et ils eurent un moment de bonheur extraordinaire, absolument pur. L'arrêt de la voiture mit fin à leur extase. lisse regardèrent, pendant quelques secondes, comme s'ils voulaient se saisir, s'emporter mutuellement. Jacques baisala main qu'il tenait.

— Au revoir, ma bien-aimée, dit-il d'une voix altérée.

— Au revoir. Ne me faites pas attendre des nouvelles une minute de plus qu'il ne sera nécessaire, et Dieu vous garde !

Le marquis descendit de voiture, referma la portière lentement,... et se découvrit. Ghristiane s'avança pour le voir encore, puis elle se rejeta en arrière avec, dans le cœur, le déchirement soudain qui annonce les séparations éternelles.

Le marquis d'An«:uilhon et ses deux amis retournèrent d l'hôtel Continental. Du ton le plus naturel, ils dirent, que le comte de Chaste] n'ayant pu se procurer un second témoin, les pourparlers n'au-

raient lieu que dans la matinée. Cela paraissait si vraisemblable, qu'Annie ne se méûa pas. Pendant le trajet à la maison, Jacques, avec l'idée de rassurer sa femme, causa gaiement, mais il ne parvint pas à divertir ses pensées.

— Vous êtes très fort à l'épée? demanda-t-ello tout à coup.

— D'une jolie force, oui.

— Et au pistolet ?

— Je ne tire pas mal.

— Quelle chose horrible f fît la jeune femme, comme se parlant à elle-même.

— Quoi ? le duell Qu'aurait donc fait un Américain à ma place?

— Il aurait jeté ce monsieur à terre d'un coup de poing.

— Eh bien ! il me semble que notre procédé est moins barbare. D'abord, il excite la bravoure, et la bravoure rachète l'offense et relève la dignité de l'offensé. Je vous assure qu'un duel fait du bien. Cela remue l'âme. On met ordre à ses affaires; on jette un coup d'oeil en arrière, et on prend debonnes résolutions... on ne les tient peut-être pas, Qt J-"(jues en souriant, mais c'est toujours un élan Vr^rs la sagesse.

— Vous vous êtes déjà battu?

— Deux fois.

— - Ahl

l^a jeune Américaine brûlait de demander pour qiil et pour quoi; elle n'osa pas.

— Quel bonheur que votre mère ne soit pas icil -~ Elle m'approuverait, j'en suis sûr.

— Gela ne l'empêcherait pas de souffrir horriblement si elle venait à savoir.

— Elle souffrirait bien davantage d'apprendre que je n'ai pas relevé des paroles comme celles de ce soir. Vous-même, Annie, qui n'êtes pas française, vous ne voudriez pas que j'eusse agi autrement, j'en suis persuadé.

— Non, répondit-eUe d'un ton décidé, je ne le voudrais pas.

— A la bonne heure!

— Quand devez-vous revoir ces messieurs?

— Dans la matinée.

— Voulez-vous me promettre de médire le jour, l'heure de la rencontre ? demanda Annie d'une voix émue.

Jacques hésita.

— Je vous le promets.

— Merci.

Ce mot, qui impliquait une si absolue confiance de la part de sa femme, causa un remords au marquis. Il fut sur le point de lui dire la vérité, puis il réfléchit, que ce serait lui infliger des heures d'inquiétude poignante. Elle ne savait pas, elle-même, ce qu'elle demandait. Dans les termes oiî ils étaient, il ne devait pas accepter qu'elle souffrît pour lui. Ces considérations lui fermèrent la bouche.

Arrivée sur le seuil de son appartement, Annie se retourna vers son mari.

— Déjeunez-vous à la maison?

— Je l'espère, répondit Jacques avec un demiûHurire, et dans ce cas ce sera avec Guy et Henri,

— Au revoir, fit Annie.

Et, obéissant à un élan irrésistible, elle tendit sa

main a son mari, qui la serra fortement et à deux reprises, puis, comme honteuse de son action, elle entra vivement chez elle.

Catherine l'attendait selon son habitude.

— Vous êtes-vous amusée, chérie? demandât-elle en la débarrassant de son manteau.

— Amusée I

Ce mot donna une dernière secousse aux nerfs de la jeune femme. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, et les larmes, qu'elle avait refoulées toute la soirée, coulèrent enfin librement.

— Miss Annie! Miss Annie, qu'avez-vous ? Que vous a-t-on fait?

Et, comme sa maîtresse ne répondait pas, Catherine se mit à genoux devant elle, et lui baisa les mains. Annie les lui retira brusquement. Elle avait une insurmontable répugnance pour ces sortes de démonstrations. Puis, se raidissant contre elle-même.

— M. d'Anguilhon va se battre en duel, demain., après-demain, dit-elle d'une voix ferme. Et heureuse de pouvoir se soulager par une confidence, elle raconta à Bonne ce qui s'était passé à l'hôtel Continental.

Le visage de l'Irlandaise exprima toute la gamme des sentiments.

— M. le marquis a bien fait, dit-elle en se relevant.

— Je le sais ; mais il va risquer sa vie.

— Il y a un bon Dieu et une sainte Vierge, fit Catherine, avec l'accent de cette foi qui transporte les montagnes.

Et, guidée par un tact supérieur, une tendresse

vraiment maternelle, elle réussit à tranquilliser la JHn.ne femme. Lorsqu'elle l'eût mise au lit, elle l'embrassa et lui dit :

— Dormez en paix, chérie. J'irai de bonne heure à Notre-Dame des Victoires. Je dcnnerai une messe et je mettrai un cierge.

— Cette idée parut si enfantine à Annie qu'elle ne put s'empêcher de sourire.

Demeurée seule, elle voulut s'endormir, mais dans le silence et l'obscurité, l'activité de son cerve:::u redoubla. La scène de l'hôtel Continental s'y reproduisit. Elle revit la pâleur soudaine, l'expression sauvage de son mari, en entendant les paroles de cet étranger : « Oh ! il n'acceptera pas d'excuses, » pensa-t-elle, « il se battra, il se battra ». Elle tâcha de se rappeler les duels dont elle avait lu le compte-rendu. Quelques semaines auparavant, il y en avait eu un, dans l'île de la Grande Jatte, dont l'issue avait été fatale. Un journal illustré avait montré le mort, qui étaitun tout jeunehomme, étendu sur la table de billard du restaurant. Cette gravure, qui l'avait pa»r!;iculièrement frappée, ressortit vivement dans sa mémoire, et la bouleversa. Le duellui parut décidément barbare. Tout à l'heure dans la voiture, elle avait été très brave ; maintenant elle se sentait défaillir. En voyant son mari menacé d'un danger, elle s'était instinctivement rapprochée de lui et avait oublié, un instant, ce qui les séparait. Le souvenir de ses t':rts lui revint... Comment avait-il pu la tromper si indigne ment? Il n'avait pas d'excuses. Non, elle n'en voyait aucune... Cependant le laisserait-elle aller sur le terrain, sans un mot amical?... Pardonner

alors?Oh Iceseraitirapossiblo!... Pendantqu'Annio disait cela, la pensée que c'était son devoir se formula nettement dans sa conscience. Et ce sentiment de son devoir lui révéla, tout à coup, la grandeur de son titre d'épouse. Ses droits sur Jacqucétaient bien supérieurs à ceux d'une maîtresse. Une maîtresse!... l'odieux de ce nom lui lit plaisir. EUe se rappela, avec une satisfaction enfantine, qu'elle avait été mariée trois fois : devant le maire, devant le consul des Etats-Unis, devant l'évêque catholique. La belle formule anglaise du mariage lui revint à la mémoire : « Je te serai fidèle dans » la pauvreté, dans la richesse, dans la maladie, » dans la santé, jusqu'à ce que la mort nous sé- » pare. » Oh! c'était un lien, cela... oui, elle devait pardonner... Et comme elle était heureuse d'y être forcée!... Si son mari était tué, elle n'aurait pas de remords... tué, lui!... Devant cette eiTro3'able possibilité, tous les sentiments mesquins s'effacèrent dans l'âme de la jeune femme, et l'amour refoulé reparut, comme un rayon de soleil... Dès qu'elle serait réveillée, elle irait trouver Jacques.. Elle lui dirait... quoi? Elle n'en savait rien... Il comprendrait.

Sa résolution aussitôt formulée, elle eut une seniation de paix et de bien-être, et elle s'endormit, avec, dans le cœur la joie divine du pardon.

En rentrant chez lui, le marquis d'Anguilhon donna l'ordre qu'on le réveillât à sept heures préci-

set et renvoya son valet de chambre. Il resta quelques moments assis près du feu, puis, se levant, il se mit à arpenter son cabinet à grands pas.

« Plus rien que des rastaquouères et des cocottes! » répéta-t-il les dents serrées. Cette phrase souleva de nouveau en lui une colère sauvage. Il avait cru ne plus l'aimer, cette France républicaine et bourgeoise; il lui avait payé sa dette, de mauvaise grâce; il s'était désintéressé de ses destinées. Ce soir pourtant, quand il l'avait entendu insulter, le sang lui était monté au visage, comme s'il eût été atteint personnellement. Il avait bien senti qu'elle lui était chère... plus chère que sa mère, que son fils, qu'une femme; plus chère que tout. Et il allait se battre pour elle! Cette pensée remplit son cœur de joie, illumina son visage. Le vieux dicton, qui affirmait que pour un d'Anguilhon il y aurait toujours « de l'amour, de la gloire et de l'argent, » n'avait donc pas menti! La gloire était venue...

Sur cette réflexion, il reprit sa place, près du feu. Son exaltation ne tarda pas à tomber. Il songea au passé, à l'avenir. Peu à peu, du fond de son âme, monta le désir de la mort. La vie sans Ghristiane serait trop douloureuse et, avec elle, trop indigne... L'impression de leur dernière entrevue lui revint. Il sentit nettement qu'ils s'étaient vus pour la dernière fois, qu'ils s'étaient dit adieu... Oui, il serait probablement tué. Que lui importait? Ne laissait-il pas un fils? Cela arrangeait tout. Et ce serait une belle mort, la plus belle qu'il eût pu rêver... Pendant quelques moments, la physionomie du marquis demeurasombre ctdouloureuse. Il pensaitprobablement à tout ce qu'il aimait, et il aimait encore beau-

418 NOBLESSE â.MÉRIGAlNE

coup de choses en ce monde. Puis, soudain, comme si le sacrifice était fait, son visage s'éclaira. Il se redressa avec un mouvement de fierté, et se dirigea, d'un pas ferme, vers sa table de travail,

Jacques fit son testament. Avec des yeux humides, il écrivit à sa mère, à sa femme. Dans sa lettre à Annie, il lui confiait l'honneur de son nom, sa mère, tout ce qu'il avait de plus précieux. Il traça ensuite quelques lignes pour son fils. Ceci fait, il visita ses tiroirs, brûla des papiers. Plus il avançait dans sa besogne, plus sa figure se faisait calme et résolue. Quand tout fut terminé, il promena un long regard autour de lui, et il quitta son cabinet avec la conviction qu'il n'y reviendrait jamais. . ,

Le marquis d'Anguilhon eut à peine trois heures de sommeil. Elles suffirent, cependant, à le mettre en bonne condition. Le bain et la douche achevèrent de rendre à ses membres l'élasticité désirable. Il se sentit fort, dispos, en possession de tousses moyens. Il avait l'œil clair et brillant. Jamais rendez-vous d'amour n'avait mis dans son regard une flamme aussi brillante, sur son visa^je une expression aussi triomphante.

Jacques devait aller rue Vaneau, prendre le baron de Keradieu, GuydeNozay, et le chirurgien. Avant de partir il voulut embrasser son fils. Lorsqu'il parut sur le seuil delà nursery, l'enfant, déjà levé, courut à lui. Il le souleva, le tint un instant à bras tendus puis, le mettant debout sur une table, il regarda avec orgueil ce vigoureux rejeton.

— Où va papa? demanda le bébé, qui savait que les visites matinales de son père annonçaient toujours son départ.

— Tout près d'ici... et puis, peut-être, bieuloin... bien loin...

— Oh! pas loinl s'écria le petit d'un air de détresse.

— Il faut me promettre d'être sage pendant mon absence, de ne jamais faire de cbagrin à maman, et de loi obéir toujours, fit le marquis d'un ton de commano ornent. Tu promets?

— Oui, popa.

— Alorp. lonne-moi un baiser, un de tes plus grands baisers.

Philippe, qui adorait son père, ne se le fit pas répéter. Il lui jeta les bras autour du cou, le serra, l'embrassa de toutes ses petites forces.

Jacques, les yeux légèrement embués de larmes, le mit à terre, et posa, un instant, sa main sur sa tête en signe de bénédiction. Gomme il s'éloignait, l'enfant courut s'accrocher à ses jambes et, ses beaux yeux levés vers lui — les yeux dorés des d'Anguilhon — il répéta:

— Pas loin, pas loin, papal

Le marquis, très impressionné, se débarrassa doucement de l'étreinte de son fils, lui donna un dernier baiser et, sans se retourner, franchit la porte.

« Il se souviendra de moi », pensa-t-il, avec satisfaction.

Au moment même où son mari quittait la maison, la marquise d'Anguilhon se réveillait en sursaut, comme avertie par une voix secrète. Elle lit

t20 KOBLESSE AMÉRICAINE

un bref retour sur l'événement de la veille. Tl fallait qu'elle vît Jacques, tout de suite, avant l'arrivée de ses témoins.

Elle sauta hors du lit, demanda son bain, et se hâta à sa toilette. La pensée de la démarche qu'elle allait faire amenait de fugitives rougeurs sur son visage et ses doigts tremblaient en attachant ses rubans, en arrangeant ses cheveux. Malgré son émotion, elle interrogeait le miroir et tàcha-t de se rendre aussi jolie que possible. Aussitôt prête, elle alla, avec un violent battement de cœur, frapper à la porte du cabinet de son mari. N'obtenant aucune réponse, elle se hasarda à entrer. Non seulement Jacques n'était pas là, mais l'appartement était déjà rangé. On eût dit qu'il n'y avait pas couché. La marr aise sonna le valet de chambre, et apprit de lui que son mari était sorti à huit heures, et n'avait donné aucun ordre.

Elle rentra chez elle attristée, désappointée, mais sans soupçonner la vérité. Jacques lui avait promis de lui dire l'heure et le jour du duel. Cette promesse lu» paraissait trop sacrée pour imaginer qu'il pût y n^anquer. Elle tourna quelques moment! dans se a appartement, puis elle fit demander le petit iTu.'ippe. On le lui amena. L'enfant grimpa aussitôt sur ses genoux, se blottit dans ses bras et, l'air chagriné :

— Papa parti, dit-il.

— Partit ce mot retentit, comme un coup, dans l'âme de la marquise.

— Où est-il allé, papa? interrogea-t-oUe, d'cne voix altérée.

— P'tfttrf» bien loin...

Annie mit brusquement le bébé par terre et, à son grand chagrin, elle appela Catherine pour le reconduire à la nursery.

Trompée, encore une foisi Son mari était probablement allé se battre.

Lorsque Bonne revint, elle lui demanda d'un ton bref :

— Que sais-tu, toi?

— Rien, sinon que M. le marquis est allé embrasser bébé avant de partir.

— Vite, mon chapeau. Je vais aller chez les de Keradieu. Il faut que je sache ce qui se passe.

A ce moment mémo, la baronne parut. Elle s'avança vers Annie et voulut l'embrasser. La jeune femme la repoussa rudement.

— Le duel était pour ce matin, dit-elle. Vous m'avez tous trompée. C'est indigne I

— Nousavons voulu vousépargner desangoisses cruelles, répondit doucement madame de Keradieu.

— Ah ! vous ne savez pas ce que vous avez fait t s'écria Annie.

La pensée qu'elle n'avait pu se réconcilier avec son mari lui causait une violente douleur. La baronne s'efforça de la rassurer en lui disant que Jacques était très fort à l'épée, parfaitement entraîné, et qu'il avait, comme témoins, ses deux meilleurs amis.

— A quelle heure le duel? où? demanda Annie.

— A neuf heures et demie. La rencontre a lieu à Saint-Germain. Il est dix heures ; nous ne tarderons pas à avoir des nouvelles. Henri doit m'envoyer une dépèche.

Dans l'espoir de distraire son amie, madame de

Keradieu se mit à lui raconter tout ce qui s'était passé au club. Une grande demi-heure s'écoula sans amener de dépêche. Il se faisait entre les deux femmes, des silences pleins d'angoisses. Annie saisit la première le bruit d'une voiture.

— Voici I dit-elle.

Antoinette de Keradieu se précipita au devant des nouvelles. La marquise demeura comme paralysée, les yeux fixés sur la porte du vestibule. Au bout de quelques secondes, elle vit reparaître son amie accompagnée de Guy de Nozay.

— Rassurez- vous I cria de loin ce dernier.

— Jacques ?...

— Sauf... mais pas tout à fait sain... blessé... rien de grave.

La jeune femme pâlit.

— Vous me trompez probablement encore, ditelle avec des lèvres tremblantes.

Guy lui prit les mains.

— Regardez-moi. Ai-je l'air d'un homme menacé de perdre son meilleur ami?

Annie se sentit convaincue.

— Votre mari a été légèrement blessé au-dessus du poumon droit. Le chirurgien ne permettra peutêtre pas qu'on le ramène à Paris aujourd'hui. Il est chez de Nolles et entre bonnes mains. Je viens vous chercher toutes les deux, ajouta-t-il en regardant madame de Keradieu.

— Et l'adversaire de Jacques? demanda la baronne.

— Ah! lui, pauvre diable, il en réchappera difficilement.

Annie ne songea pas à s'apitoyer sur le comte de Ghastel.

— Je vais me préparer, dit-elle, asseyez-vous. En entrant dans sa chambre, elle y trouva Catherine, et lai jetant les hras autour du cou.

— Il est blessé, tît-elle. Mets des cierges à Notre- Dame des Victoires, prie tes saints, tout, tout, pour qu'il ne meure pas.

Elle aussi redevenait enfant dans sa détresse.

— Il ne mourra pas, chérie, répondit Bonne, avec sa foi admirable.

Pendant le trajet de Paris à Saint-Germain, Guy raconta toutes les péripéties de l'affaire.

— C'est un des plus beaux duels auquel j'aie jamais assisté, ajouta-t-il. Des deux côtés, de la bravoure et de la générosité... Mais Jacques a été d'une témérité folle. Il a positiveraentjoué avec la mort. C'est miracle du'il en soit quitte à si bon marché.

Ces paroles jetèrent un remords dans l'âme d'Annie.

— Il est donc bien grièvement blessé ce Belge? d îmanda la baronne.

— Oui. Il est atteint dans la région du foie. On a dû le transporter au pavillon Henri IV. J'espère qu'il en réchappera, aussi bien pour Jacques que pour lui. Ce ne doit pas être confortable — comme dirait madame d'Anguilhon — ajouta Guy en souriant, d'avoir la mort d'un homme sur la conscience, et surtout d'un galant homme car il s'est très bien conduit. Il avait laissé, entre les mains de ses témoins, une lettre d'excuses et de regrets, Ohl la jeunesse! comme c'est fou et beau 1

Plus on approchait, plus l'éiuoi d'Annie augmentait. Quel accueil son mari lui ferait- il? Serait-il content de la voir? Comme elle allait le soigner 1

Une voiture attendait les voyageurs à la gare. Le baron de Keradieu était là pour les rassurer. Le prince de Nolles reçut la jeune femme avec des paroles afTectueuscs.

— Faites appel à tout votre sang-froid américain, ajouta-t-il. Un blessé est toujours eflrayant à voir; maisje vous répète qu'iln'y a rienàcraindre.

En disant cela, il ouvrit une porte et introduisit la marquise dans un salon du rez-de-chaussée. Annie fit quelques pas, puis elle s'arrêta comme clouée au sol, les yeux soudainement dilatés par les sentiments les plus forts qu'il y ait dans la nature humaine.

Au fond de la pièce, Jacques, d'une pâleur extrême, les traits affinés, les paupières closes, était couché sur un large divan et à ses côtés, les doigts sur son pouls, se trouvait la duchesse de Blanzac. En vérité, il y avait bien de quoi priver la jeuiio femme non seulement de l'usage de ses membres, mais de l'usage de sa raison... Sa première pensée fut de s'en retourner. Puis ayant jeté un regard sur son mari, elle le crut mourant. Alors, elle se souvint qu'elle était l'épouse et résolue à affirmer ses droits, elle s'avança vers le lit.

— C'est ma place que vous avez là, dit-elle à Christiane d'un ton dur, en. la regardant fixement.

— Je le sais. Je vous attendais pour vous la rendre. La voici...

En prononçant ces mots, la duchesse se leva ave e

celte expression qui, parfois, la faisait paraître « écrasante » comme on disait et s'approchant des dû Keradieu, elle leur parla du blessé de la façon la plus naturelle, sans avoir l'air de remarquer leurs mines consternées. Le prince de iNolles, à qui la petite scène entre les deux femmes avait échappé, insista pour la retenir à déjeuner. Elle refusa et demanda au vicomte de Nozay de la reconduire en voiture à Paris. Aussitôt qu'ils furent en route, Guy dit à la duchesse que, selon la promesse qu'il avait faite à Jacques avant le duel, il lui avait envoyé une dépèche, et qu'il se disposait à lui porter des nouvelles du blessé.

— Votre apparition m'a absolument bouleversé, ajouta-t-il. Quelle imprudence vous avez commise !

C'était la première fois qu'il faisait une allusion directe à sa liaison avec le marquis, et laissait voir qu'il connaissait la cause de sa rupture avec Annie. Christiane rougit légèrement.

— Imprudence? répéta-t-elle, pour dire quelque chose.

— Oui, car enfin, vous vous exposiez à une vio- '^jence de femme, à un affront.

La duchesse posa sa main sur celle du jeune homme.

— Calmez-vous, mon ami... On ne me fait pas d'affront, à moi, vous le savez bien.

— Votre présence sur le lieu du duel va vous compromettre horriblement. C'est insensé I titGuy avec humeur.

Comme la majorité des hommes, il n'aimait pas à CL! qu'unefemme jouât avec sa réputation. Laduchesse haussa les épaules.

— Si vous saviez ce que ça m'est égal de me compromettre!

— Vous en êtes là? fit le jeune homme, d'un ton navré.

— Plus loin encore... Plus loin que vous n'imaginerez jamais I

— Mais enfin, comment êtes-vous venue à Saint- Germain?

— Hier, vers minuit, >îhez madame d'Alby, j'ai appris ce qui s'était passé à l'hôtel Continental. J'ai réussi à voir Jacques un instant, et à me faire donner les détails. Toute la nuit, mon cerveau a travaillé à se détraquer. J'ai senti, que je ne pourrais jamais attendre tranquillement à la maison, l'issue de la rencontre. Je suis partie pour Saint-Germain. A huit heures j'arrivais chez M. de Nolles... vous voyez sa tête. Il voulait à toute force me renvoyer. J'ai obtenu de rester dans son cabinet De là, j'ai entendu le va-et-vient du départ. C'était horrible, fit la duchesse frissonnant... Au bout de quelque temps — combien de temps? je n'en sais rien — je me suis trouvée dans le vestibule, ai4^moment où l'on apportait Jacques blessé... Lorsqu'on l'a couché sur le divan, il a fait un mouvement, ses lèvres ont remué; je me suis penchée sur lui, et je l'ai entendu prononcer distinctement — oh I si distinctement... le nom d'Annie... C'était sa femme qu'il appelait...

La duchesse dit cela, avec une expression de douleur telle, que le cœur de Guy se fondit de pitié.

— J'allais me retirer, continua-t-elle, lorsque j'ai vu le chirurgien ouvrir sa trousse. Alors, je n'ai pas pu. Je suis restée. J'ai arrangé ses oreillers.

manié les éponges sanglantes, préparé le pansement, comme une sœur de charité... C'était une sensation nouvelle, délicieuse. Quand je l'ai entendu respirer librement, j'ai été contente. Tenez, j'ai touché aujourd'hui le fond de notre cœur, compris notre vraie nature. Nous ne sommes que des mères, après tout — les mères de l'homme, petit et grand... l'idée m'est venue, que pour le bonheur de Jacques, je devais renoncer à lui. J'ai fait mon sacrifice, et j'ai attendu Annie pour lui rendre son mari... Vous avez compris?

Guy fit un signe affirmatif.

— Vous m'avez plainte et blâmée, dit encore Ghristiane... eh bien! plaignez-moi toujours, mais ne me blâmez plus, car j'ai été punie aussi rigoureusement que la morale l'exigeait... Et maintenant, tout est fini. J'ai abdiqué, vous l'avez vu.

— Comme une reine, dit le vicomte de Nozay, frottant vigoureusement son lorgnon, au lieu d'essuyer ses yeux remplis de larmes

Ghristiane ne retourna pas h Blanzac, elle fit ve» nir ses gens et rentra dans son hôtel.

L'état du marquis d'Anguilhon donna d'abord quelques inquiétudes. Il ne put être ramené à Paris qu'au bout d'une semaine. Guy de Nozay venait chaque jour, apporter de ses nouvelles à la duchesse. Lorsqu'il lui apprit qu'il était hors de danger, elle dit doucement :

— J'en suis heureuse. C'était tout ce que je lésirais.

Madame de Blanzac avait fait un sacrifice plus complet que Guy ne l'avait imaginé. Elle avait senti que Jacques et elle ne pourraient vivre, ni unis ni séparés. D'après les paroles d'Henri de Keradieu et du chirurgien, elle comprit que le marquis avait cherché à se faire tuer. Il avait donc senti que la mort était le seul dénouement possible... eh bien! c'était elle qui devait mourir, et elle mourrait... Depuis bien des mois, elle s'était familiarisée avec cette idée, et pourtant, quand elle fut amenée au bord du gouffre, tout son être, jeune et vivant, eut un mouvement de recul. Gomme à Jésus, il lui vint au front une sueur d'épouvante et d'agonie... Geux qui prétendent qu'il faut plus de courage pour vivre malheureux que pour mourir n'ont pas essayé...

La défaillance de Ghristiane ne fut pas longue. Qu'avait-elle à regretter? Sa part de bonheur était épuisée; il n'y aurait plus dans sa vie, ni lumière, ni chaleur, ni amour. Rien que des affections banales, les satisfactions de la vanité. L'altruisme pouvait être une jouissance, une consolation — elle n'était pas assez parfaite pour s'en contenter. Et, porte à porte, tout près d'elle, vivraient Jacques et Annie, elles les rencontrerait partout, elle serait condamnée à tourner dans le même cercle qu'eux.. Oh! cela surtout était impossible... La nécessité de disparaître s'imposa déplus en plus à la duchesse. Elle se mit à chercher le moyen de mourir dignement, sans causer de scandale, sans éveiller aucun soupçon. Elle ne voulait pas que son souvenir fût péni-

ble à son oncle, à ses amis, que l'on parlât d'ello tout bas, comme l'on parle de ceux qui se sont tués. Elle ne voulait pas que les vivants hâtassent le pas devant le lieu oiî elle aurait rendu le dernier soupir.

Christiane avait un profond sentiment religieux mais, en avançant dans la vie, elle avait cessé de croire à ceci, à cela, elle s'était fait des convictions personnelles. Pour elle, il n'y avait pas de mort volontaire. L'heure du départ, comme celle de l'arrivée, était inarquée, inéluctablement, et il n'était pas donné à l'homme de pouvoir l'avancer ou la reculer. Si elle devait mourir de sa propre main, c'est que Dieu le voulait ainsi. L'ordre d'en haut lui viendrait, sous forme d'une inspiration.

Depuis que sa résolution était prise, un grand calme s'était fait dans l'âme de madame de Blanzac. Elle sentait qu'elle aurait le courage de mourir. Cette conscience lui donnait une sorte de fierté, la relevait à ses propres yeux.

Le docteur Moreau remarquait avec plaisir son expression sereine et l'élasticité de son pas — le plus grand signe de santé physique et morale, selon lui. Elle lui avait raconté la scène de Saint-Germain, et il l'avait chaleureusement félicitée de sa conduite. C'était une sorte de revanche qu'elle avait prise. Il attribuait à cela l'heureux changement qui s'était fait en elle. Pendant qu'il se félicitait de la tournure que prenaient les choses, Christiane songeait à mourir et arrangeait tranquillement ses affaires. Sous l'empire de sa résolution, elle écrivit de longues et minutieuses instructions au futur maître de Blanzac. C'était une grande satisfaction pour elle de se dire que Louis de Challans était digne de la

place que son oncle lui avait destinée. Elle connaissait la jeune fille qu'il aimait, elle approuvait son choix; elle était contente de penser qu'il pourrait l'épouser. La duchesse rédigea ensuite son testament. Elle y mitplusieurs jours, se rendant compte, pour la première fois, combien il est difticile d'être parfaitement juste. Personne ne fut oublié: ni parents, ni amis, ni serviteurs, * Que d'heureux ma mort va faire I » pensa-t-elle, avec un peu de tristesse. Elle nomma le baron de Keradieu son exécuteur testamentaire, lui laissant, comme souvenir, tout ce que renfermait la Rosette. Ghristiane fit trois parts de sa fortune personnelle. Elle donna l'usufruit d'une part au comte deCreilson oncle; l'usufruit de l'autre part au docteur Moreau,avec charge de créer les œuvres qu'ils avaient élaborées ensemble et de les diriger en collaboration avec le futur duc de Blanzac. La troisième part était consacrée aux dites œuvres et à payer legs et pensions. A la mort du comte de Greil et du docteur Moreau, sa fortune reviendrait à Louis de Ghallans. Elle lui imposait, en retour, l'obligation de continuer à s'occuper des œuvres fondées et de les léguer à ses enfants.

La Rosette devait être rasée. Sur l'emplacement, on construirait une maison d'éducation pour vingt petites filles abandonnées, quel'on prendrait au berceau et gue l'on élèverait jusqu'à l'âge de dix-huit ans. En sortant de la Rosette, chacune recevrait une dot de cinq cents francs, un trousseau et un petit mobilier. Tous les plans et les règlements de cette œuvre étaient prêts. Elle désirait que son portrait, îeint par Chartran, fût placé dans le parloir.

La duchesse songea ensuite à elle-même. Elle ne

voulait pas d'embaumement. Toni, sa nourrice, devait seule l'ensevelir. Le lieu de sépulture des Blanzac se trouvait, sur l'emplacement de l'ancien château, dans un endroit élevé et merveilleusement exposé. Christiane exprima le désir d'être enterrée), non pas dans le caveau, mais à droite de la chapelle. Pour son corps, elle ne voulait ni marbre ni pierre... rien de lourd, rien de froid. Elle demandait deux cercueils, l'un en bois très léger ou en osier si cela était possible et capitonné de mousse. Celui-là seul devait être mis dans la fosse — une fosse très large et très profonde, maçonnée de trois côtés... puis sur elle la terre... poussière avec poussière. Dans cette poussière, elle désirait que les plus beaux arbustes de sa roseraie fussent transplantés — des roses rouges, rien que des roses rouges — . Autour de la tombe, une grille ; comme symbole une grande croix de fer forgé... C'était tout. Ainsi rien n'arrêterait le travail de la résurrection de la chair. Elle aurait encore le soleil et l'air des vivants. Elle redeviendrait sève et parfums... Non, ce n'était pas effrayant, pas repoussant. Elle sourit en voyant d'avance le bel effet de cette masse de fleurs éclatantes, auprès de la vieille chapelle.

De toutes ces pensées de mort et d'au delà, se dégageait une sorte de volupté, dans laquelle Christiane se complaisait de plus en plus. Et, comme son Addolorata, elle tenait sur « sa sincère face » un masque souriant. Elle accomplissait régulièrement ses devoirs mondains, faisait des visites et en recevait. Parfois, pourtant, elle devenait distraite, ce qu'on disait autour d'elle, lui semblait bête et absurde ; elle pensait : «je ne pourrais plus m'intéres-

ser à ces riens », et elle se sentait déjà très loin de tous et de tout

La duchesse aimait passionnément la musiaue. C'était pour elle un véritable besoin. Depuis son retour, elle n'avait pas encore été à l'Opéra. Lors que son soir d'abonnement revint, elle voulut y aller, et invita les de Keradieu et Guy do Nozav. Elle croyait entendre la Valkyrie, mais on avait changé le spectacle. En arrivant elle vit Bamlet sur l'affiche. Bamlet! ce nom la frappa d'une manière extraordinaire. Chacune des grandes lettres noires qui le composaient, lui entra dans le cerveau. Elle sourit en se disant qu'il n'y aurait personne dans la salle de mieux préparé qu'elle pour sentir l'œuvre d'Ambroise Thomas. Hélas ! elle n'y était que trop bien préparée. Dans l'état morbide où elle se trouvait, cette musiqpie ne pouvait qu'agir fatalement sur son âme et sur ses nerfs. Toutes ces grandes phrases, où l'on sent l'amour et la mort, eurent en elle un écho profond. Son visage devint pâle, son regard vacilla; elle se rejeta en arrière pour échapper à l'observation. Les paroles de la chanson d'Ophélie amenèrent des larmes dans ses yeux et, involontairement, ses lèvres répétèrent :

Heureuse l'épouse

Au bras de l'époux.

Mon âme est jalouse

D'un bonheur si doux.

Le vicomte de Nozay surprit son émotion et il n'osa plus la regarder et ne put s'empêcher de maudire intérieurement Hamlet, Ophélie et Ambroise Thomas par dessus le marché. Ce fut avec

on véritable soulagement qu'il vit arriver la fin de la représentation.

Ce soir-là, bien qu'on fût au 18 avril, il faisait un vent glacial qui, parle jeu des portes, s'engouffrait dans le vestibule de l'Opéra. La ducbesse frissonna sous sa fourrure.

— Fermez bien votre manteau, lui dit Guy; il y a de quoi attraper une pneumonie.

— Une pneumonie I répéta madame de Blanzac.

— Oui, et mortelle, après la chaleur qu'il faisait là-haut.

Lorsqu'il l'eut mise en voiture, elle lui tendit la main.

— Merci, monsieur de Nozay, merci, dit-elle avec un étrange sourire.

L'emphase de ces mots, frappa l'oreille du jeuao homme. De quoi le remerciait-elle ainsi?... Do quoi ? Ne venait-il pas de lui donner le mot de la fin, le moyen do mourir?,.. Pauvre Guy, s'il avait sul

Le coupé enfila la me de la Paix. Alors Ghristiane baissa toutes les glaces, dégrafa son manteau, le rejeta en arrière. Le vent s'engouffra aussitôt dans la voiture et l'enveloppant avec violence, il frappa les épaules parfaites, la gorge jeune et gonflée do vie; il glaça sa peau moite, sa chair, son sang. Elle demeura impassible sous ses morsures et pourtant ses lèvres frémissaient, des larmes lui venaient aux yeux. « Non, il n'y a pas de mort volontaire, pensa-t-elle. J'ai été appelée... et c'est dur de mourir, m

Un peu avant d'arriver rue de Varenne, elle remonta doucement les glaces et remit son manteao.

Elle pouvait être bien tranquille, l'œuvre était a-îcomplie... elle emportait la mort.

Le lendemain, Ghristiane se réveilla la tête et la gorge prises, les bronches déjà si enflammées, que sous l'eau de sa douche, elles lui donnèrent la sensation d'une plaie vive. Elle s'habilla et sortit. Le vent était aussi âpre que la veille. Elle marcha un peu au hasard, entra au Bon-Marché, où elle fit quelques emplettes inutiles, et sans trop savoir ce qu'elle achetait. Elle rentra les jambes cassées, les membres de plus en plus endoloris. Elle tint bon le reste de la journée, puis le soir venu, elle se coucha enfin... pour ne plus se relever

Trois jours après, le bruit se répandait dans le monde que la duchesse avait une congestion pulmonaire, et que sa vie était en danger. La consternation régnait à l'hôtel de Blanzac. Un silence de mauvais augure le remplissait. Les domestiques allaient et venaient comme affranchis de la discipline. Les amis entraient et sortaient, sans être annoncés et reconduits.

Le docteur Moreau luttait pied à pied contre le mal, qui cédait pendant quelques heures, puis reprenait le dessus. Ghristiane avait, de temps à autre, des accès de délire, pendant lesquels elle demandait à grands cris qu'on lui enlevât la glace qui était sur ses épaules. Le docteur s'étonnait de cette impression. Guy de Nozay vint à lui dire, que la duchesse avait sûrement pris froid en sortant de l'Opéra, qu'il l'avait vue frissonner, et lui avait même recommandé de fermer son manteau.

— Vous lui avez recommandé cela? fit-il brusquement.

— Oui ; je m'en souviens parfaitement.

Le docteur n'insista pas. Mais il devina tout le drame et comprit d'où venait à la malade cette persistante sensation de froid glacial.» Pauvre femme!» murmura-t-il. Depuis cet instant," il désespéra de la guérir. Il ne le désira même plus.

Entre les accès de délire, Christian e avait de cruelles suffocations. Non seulement la morphine la soulageait, mais elle lui donnait une lucidité, une force extraordinaires. Elle en profitait pour voir ses amis, qui se relayaient, jour et nuit, dans le salon contigu à sa chambre à coucher. Elle demandait souvent Louis de Challans. Elle lui recommanda ses œuvres de charité, ses animaux, sa tombe. Elle lui parla dé ses devoirs. Elle lui exprima, à plusieurs reprises, le désir de lui voir épouser mademoiselle de Ghinon. Il écoutait ses paroles à genoux, avec, sur le visage l'expression d'une douleur vraie. A un certain moment, elle s'aperçut qu'il pleurait. Elle mit sa main contre ses lèvres, puis avec un sourire :

— De belles larmes, celles-là 1 fit-elle, jeunes, sincères. Merci, mon enfant.

Le septième jour, Christiane se confessa et communia. Vers midi, le docteur Moreau, ayant appuyé de nouveau l'oreille contre sa poitrine, se relevait tout pâle. La fin n'était pas bien loin. La malade le sentait aussi. Elle fit appeler Guy de Nozay, qui ne quittait plus l'hôtel, demanda du papier et un crayon traça quelques mots avec difficulté et les lui remettant :

— Ceci à madame d'Anguilhon, tout de suite, dit-elle et amenez-la moi.

La vue de la duchesse, auprès du lit de son mari avait glacé l'amour et la pitié qui s'étaient réveillés dans le cœur d'Annie. Ainsi, Jacques n'avait pas rompu avec elle, après cette iî^noble scène, où elle l'avait dénoncé I II n'avait donc pas même le respect de soi ! Et ce n'était pas pour lui épargner des inquiétudes qu'il lui avait caché l'heure de son duel! Il voulait, tout simplement, avoir sa maîtresse auprès de lui. Elle était française, elle comprendrait mieux son patriotisme, son héroïsme I Une Américaine n'entendait rien à tous CCS grands sentiments!... Non, peut-être, maiselie savait, au moins, ce que c'était que l'honneur et l'honnêteté... Qu'est-ce qui l'avait poussée à redemander sa place? Elle aurait dû se retirer... Et la duchesse n'avait-elle pas eu l'air de lui rendre son mari? Cette pensée portait à son comble l'irritation de la jeune femme. Eh bien! elle le lui laisserait, elle retournerait en Amérique parmi les amis qui l'appréciaient, et qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Elle confesserait qu'elle s'était trompée ou plutôt qu'on l'avait trompée. Elle emmènerait son enfant. Elle aurait toujours le droit de le garder jusqu'à l'âge de sept ans. C'était une satisfaction de pouvoir se dire qu'elle n'avait pas épousé le marquis d'Anguilhon par ambition. Non, elle avait fait un mariage d'amour... ahl il avait bien tourné, son

mariage d'amour!... la leçon servirait peut-être à quelques-unes de ses compatriotes.

Ces pensées remplissaient le cœur d'Annie de colère et d'amertume, et donnait à son visage enfantin une dureté extraordinaire. Pendant huit jours, Jacques fut en danger, et elle ne sentit pour lui aucune pitié. Elle le soigna, cependant, avec une vigilance, une exactitude qui firent l'admiration du médecin, mais dans ses mains, il n'y avait pas de douceur, dans son regard pas de tendresse.

Madame d'Anguilhon, qu'une dépèche avait appelée auprès de son fils, fut surprise de voir que le duel n'avait pas rapproché les époux. Elle observait sa belle-fille et se disait tristement : « ce n'est pas ainsi qu'on ramène son mari!» Ramener son mari ! Ahl jamais semblable idée ne serait entrée dans l'esprit d'Annie. Elle aurait pu pardonner à Jacques; elle en avait été bien près. Mais faire quelque chose pour regagner son amour lui eût semblé le comble de l'avilissement. Gela, vraiment, était au-dessus de sa conception.

Au bout d'une semaine seulement, le marquis put être transporté chez lui. L'état d'excitation morale où il se trouvait lorsqu'il avait été blessé, devait rendre sa guérison plus lente et plus difficile. Il ne tarda pas à s'apercevoir de la froideur extraordinaire d'Annie. Par moments, elle lui faisait l'effet d'une étrangère et il éprouvait quelque gêne à recevoirses soins. Il avait comme un vague souvenir d'avoir vu Christiane près de lai. 11 avait cru d'aboid que c'était unsouvenir de rêve; mais il avait liai par penser qu'elle était réellementvenue à Saint- Germain, et que sa femme l'y avait rencontrée.

Lorsquela marquise apprit la maladie de madame de Blanzac, elle n'eut ni joie cruelle, ni espoir coupable. Qu'elle vécût ou mourût, peu lui importait. Jacques était indigne d'amour et de pardon ; il ne devait plus exister pour elle. Rien n'apporterait de remède à cela.

Elle était dans cette disposition d'esprit, quand Guy se présenta chez elle. En voyant sa figure décomposée, son air grave, elle eut le pressentiment qu'il venait de la part de la duchesse, et se raidit aussitôt

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, d'un ton sec.

— Madame de Blanzac m'a chargé de vous remettre ceci. Vous savez qu'elle est à la mort.

Annie prit le billet avec une répugnance visible et le lut en serrant très fort ses lèvres. Il ne conte, tenait que ces mots, d'une écriture tremblée, illisible, infiniment pathétique.

« Je suis à la veille du grand départ. Venez me serrer la main.

» Christiane. »

La marquise ne put se défendre d'une de ces émotions qu'elle qualifiait «d'horrible ». Elle essaya de paraître indifférente.

— Est-elle donc si mal?

— Elle ne passera peut-être pas la nuit.

— Ah I... eh bien ! vous lui direz...

— Rien... interrompit le vicomte. Elle désire vous voir. Je vais vous conduire auprès d'elle.

La marquise, absolument dominée par la volonté du jeune homme, ne répondit pas Elle sortit, pour aller prévenir sa belle-mère et mettre son chapeau. Pauvre Annie! son âme simple n'était pas faite pour toutes les choses extraordinaires qui lui arrivaient ,

L'idée d'une scène attendrissante l'effrayait, lui répugnait même. Ghristiane allait probablement lui demander pardon. Ce serait terrible I « Ohl ces Français I pensait-elle, avec une sorte de colère, ils ont toujours besoin de roman ou de théâtre », et elle ralentissait le pas, comme une enfant, pour retarder l'entrevue. Malgré tout, elle eut le cœur serré par le silence et la désolation qui régnaient dans cette demeure, qu'elle avait toujours vue si gaie et si pleine de vie. Le vide qu'on fait en ce monde, est, naturellement, proportionné à la place qu'on y tient. Il y a des êtres dont la voix n'a aucun écho, dont les pas ne laissent aucune trace. Ghristiane avait un grand rayonnement extérieur. Chez elle, on la retrouvait partout, dans l'arrangement des choses, dans le parfum qui flottait dans l'air. On sentait sa présence du salon à l'antichambre. Elle n'était déjà plus là, et Annie eut la sensation d'un vide immense.

M. de Nozay entra le premier chez Ghristiane. Au bout de quelques instants, il introduisit la marquise et se retira.

Dans la vaste chambre à coucher, il y avait des plantes, de l'air oxygéné, de la lumière. Rien ne sentait la maladie. Et pourtant, quelque chose d'indéfinissable révélait la présence de la terrible visiteuse. La duchesse reposait, dans son grand lit royal, la tête nimbée par la dentelle des oreillers, le corps allongé sous une couverture de satin merveilleusement brodée et, à côté d'elle, traînaient une touffe de primevères, une branche d'aubépine, des fleurs printanières, qu'elle avait voulu voir pour la dernière fois. Sur sa demande, le docteur Mo-

reau, qui ne lui refusait plus rien, l'avait galvanisée, au moyen d'une forte injection de morphine. Les deux femmes se regardèrent quelques secondes sans parler. La duchesse, encore capable de dominer une situation, dit eniia d'une voix sans Umbre :

— Vous le voyez, Annie, je suis sur le point de quitter ce monde... J'ai été appelée, et je n'ai pas voulu partir sans vous dire que je regrette d'avoir été pour vous une cause de chagrin. Je puis faire davantage, je puis vous rendre un peu de bonheur.

Ici il y eut une pause. La poitrine de la malade se souleva plus rapidement.

— Dans mon accès de folie, j'ai calomnié Jacques. Ce n'est pas pour votre fortune seulement qu'il vous a épousée. Il vous aimait. Tout ce qu'il vous a dit est vrai... tout, entendez - vous ? Comment et pourquoi nous avons été jetés aux bras l'un de l'autre? je l'ignore... je le saurai bientôt, peut-être... J'ai appris le duel par hasard... Je n.e suis rendue à Saint-Germain à son insu... Et, savezvous... quand il est revenu à lui... c'est votre nom qu'il a prononcé... pas le mien. C'est vous qu'il a appelée... parce que vous êtes sa femme, la moitié de lui-même... C'estla feinmcqui a toujours la meii leure part. Croyez-moi, dans ce monde où tout passe, tout casse, tout lasse, il n'y a de vrai que l'amour conjugal et la famille, le reste est de la flamme, de la fumée... de la fumée surtout....

Ah ! le bien que ces paroles entrecoupées, indistinctes firent à la jeune femme! Son cœur se dilata, s'emplit de joie, de pitié. Après un instant, madame de Blanzac continua:

-~ Vous pouvez pardonner, maintenant. Il faut

que vous me promettiez de vous réconcilier avec

votre mari... J'ai besoin de cette promesse pour

partir en paix.

Annie n'en pouvait plus. Les larmes jaillirent

enfin de ses yeux,

— Ohl guérissez, guérissez! s'écria-t-elle avec un désir sincère.

— Dieu m'en préserve I Je suis déjà bien loin, et je ne voudrais pas retourner en arrière. Le plus difficile est fait... Vous promettez?.,,

La marquise fit un signe de tète.

— Merci. J'enverrai quelques lignes à Jacques. Et puis, tout sera dit... Je désire que vous soyez heureux ensemble... que vous ayez une belle famille.

Ces mots, qai résumaient, peut-être, toute la douleur du sacrifies, amenèrent une fugitive rougeur sur les joues de ia mourante.

— Et maintenant, nous sommes amies... n'estce pas? dit-elle ea ébaiiciiant mi sourire.

Les mains des deux lùrumes &"unirent dans une profonde étreinte.

— Je suis tout à fait heuieuse, dit Chnsîiane en fermant les yeux.

Annie n'osait remuer. Elle regat-ûa avec admiration, cette tête aux cheveu:: lourds, au profil hardi, qui avait déjà la suprênio beauté. Lorsque le docteur entra, elle embrassa la mourante avec un sentiment presque religieux.

— Au revoir, fit-elle. Je reviendrai dansla soirée. Madame de Blanzac souleva ses paupières,

— Oui, revenez... au revoir, murmura-t-elle, comme dans un rêve.

En rentrant, Annie apprit simplement à sa bellemère qu'elle s'était réconciliée avec la duchesse et l'engagea à aller lui dire adieu. Madame d'Anguilhon ne se fit pas prier, car rien n'avait pu détruire la tendresse maternelle, qu'elle avait toujours eue pourChristiane.

La scène, qu'Annie redoutait tant, avait élevé son âme à une hauteur où elle n'était pas encore mon tée. Cette joie du pardon, qu'elle venait de goûter, l'avait un peu exaltée. Elle sentait le besoin de retourner auprès de la duchesse, de faire quelque chose pour elle, de la soigner. Elle se reprochait d'avoir été froide et stupide. Elle ne pouvait s'empêcher d'admirer cette femme qui mourait si bravement. Comme elle avait été digne! Elle ne lui avait pas demandé pardon, elle ne s'était pas humiliée; elle avait simplement rétabli les faits, laissant le reste à son sentiment de justice... Oui, c'était beau, une vraie grande dame ! Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Jacques l'eût aimée... Homme, elle l'aurait adorée. . . Et quelle pauvre petite fille elle était à côté d'elle !

Aussitôt après le dîner, Annie annonça à sa bellemère, en rougissant un peu, qu'elle retournait à l'hôtel de Blanzac et qu'elle y passerait probablement la nuit. Elle partit emportant un bouquet de violettes, qu'elle avait cueilli elle-même. Elle passa très vite devant la loge du concierge et sans avoir rencontré personne dans l'antichambre, elle monta au premier. En entrant dans le salon, elle fut toute saisie et n'osa avancer. Laporte de la chambre à coucher était ouverte à deux battants. Dans le fond de la pièce, elle vit une sorte d'autel, avec un

crucifix, un prêtre en surplis, et dans la lumière des cierges, Christiane avec sa pâleur de mourante, les yeux fermés, les mains jointes. Au pied de son lit, ie comte de Greil, dont la douleur faisait mal à voir, puis Louis de Challans, les de Keradieu, Guy de Nozayet, un peu plus loin, un groupe de serviteurs dans une attitude recueillie <it désolée.

Annie se glissa, en retenant son souffle, auprès des de Keradieu, et se mit à genoux. Elle suivit, avec une curiosité intense, la cérémonie de l'extrême onction. Elle trouvait cela inutile, cruel. Elle ne savait pas que, selon la foi catholique, ces onctions qu'elle voyait faire sur les oreilles, aux mains, aux pieds de Christiane, effaçaient les baisers coupables, les baisers de Jacques, les voluptés défendues, les caresses qui l'avaient offensée.

La cérémonie achevée, lorsque la jeune femme s'approcha de la malade, elle l'entendit murmurer: des symboles, rien que des symboles... mais si beaux! si consolants!

A la vue d'Annie, une expression de contentement se répandit sur le visage de la duchesse. Elle saisit avidement le bouquet de violettes qu'elle lui offrait, les approcha de ses lèvres ot les serra dans sa main, comme si elle n'eût plus voulu s'en séparer.

— Une gentille pensée que vous avez eue là, ditelle, d'une voix lointaine.

— Souffrez-vous beaucoup?demandala marquise.

— Non... au contraire. J'éprouve un bien-être extraordinaire...? Est-ce la morphine?... ou la iin?

En disant ces mots, elle ferma les yeux et tomba dans un de ces sommeils subits, qui précèdent le

grand repos. Le docteur ayant dit à Annie que la duchesse conserverait sa connaissance jusqu'à la fin, — et que la fin n'était pas bien loin, — elle voulut passer la nuit. Guy de Nozay lui en sut autant de gré que si Ghristiane eût été sa parente. Le baron de Keradieu lui serra la main comme il ne l'avait jamais fait, et la regarda plusieurs fois avec des yeux humides.

Et la nuit douloureuse et solennelle passa. A l'aube, Annie sortit frissonnante de l'hAtel de Blanzac, avec, dans les yeux, l'épouvante de la mort qu'elle venait de voir.

Jacques avait eu une nuit très agitée. La religieuse avait dii réveiller madame d'Anguilhon. Elle ne s'était pas recouchée, et elle attendait sa belle-fille avec anxiété. Aussitôt qu'elle l'entendit, elle vint à sa rencontre.

— Eh bien? demanda-t-elle avec émotion.

— Elle vient de mourir. Elle a l'air si heureux I

— Elle l'est, mon enfant, n'en doutez pas, répondit la marquise.

Annie, dont le cœur était gros à éclater, jeta ses bras autour du cou de sa belle-mère, se pressa contre elle, puis se sauva dans, sa chambre pour pleurer à son aise.

Le marquis d'Anguilhon n'ayant pas encore quitté le lit, on avait pu lui cacher la maladie et la mort de la duchesse de Blanzac.

Rien n'avait transpiré, pas un mot n'était venu éveiller ses soupçons, cependant, par un phénomène psychique, plus fréquent qu'on ne croit, il avait été affecté par ce qui se passait à l'hôtel de Blanzac. Une inquiétude sans nom avait pris possession de lui. Ghristiane hantait ses rêves. Il la voyait toujours en danger, et il ne pouvait la Secourir. Il se réveillait le front moite d'une sueur d'angoisse, les membres brisés, comme si on avait marché sur lui. L'impression de ces cauchemars persistait souvent toute la journée. La nuit de la mort de la duchesse, il avait été assailli d'une peur mystérieuse et avait demandé qu'on allumât toutes les bougies qui se trouvaient dans la pièce. Il eut l'intuition qu'on lui cachait quelque chose. Il cherchait à lire sur le visage de tous ceux qui l'approchaient. Il finit par imaginer que le comte de Ghastel, malgré les assurances du contraire, avait succombé. Dès les premiers moments, il s'était aperçu du changement d'Annie. Après trois semaines d'une froideur inexplicable, presque cruelle, elle était venue un jour, près de son lit, avec sa bonne exprèssion affectueuse, gentille, comme si elle voulait se faire pardonner. Il cherchait la cause de ce changement. Tout cela retardait sa guérison et entretenait la fièvre. Il put enfin quitter le lit pour la chaise longue, et le médecin le déclara en état de supporter une émotion sans danger.

Guy de Nozay désirait remettre à Jacques la lettre de la duchesse. Le pauvre garçon avait le cœur broyé, par la perte de la femme qui avait été la plus forte affection de sa vie. Un matin, lorsqu'il entra chez son ami, avec son vrai visage,

le marquis ne lui laissa pas ouvrir la bouche.

— Une mauvaise nouvelle ? demanda-t-il aussitôt. Le comte Ghastel est mort?

— Non, il est tout à fait hors de danger, heu reusement. Il ne nous manquerait plus que cela I

— Alors quoi ? que se passe-t-il ? car il se passe quelque chose... je le sens... Madame de Blanzac?...

Gomme ce nom sortait de ses lèvres presque inconsciemment, une lumière se fit en lui. Il blêmit.

— Christiane... répéta-t-il.

— Christiane... oui. Tu as deviné.

— Elle s'est tuée ? s'écria le marquis laissant involontairement échapper le secret de ses appréhensions.

— Non, non. Dieu merci!.-. Elle a pris froid, au sortir de l'Opéra... Une congestion pulmonaire s'est déclarée. Le docteur Moreau a fait tout pour la sauver... Il n'a pas pu... Et, après sept jours de maladie... elle a succombé.

Guy avait espacé ses phrases, afin que la révélation arrivât lentement au cerveau de son ami.

— Morte ! elle ! ... fît Jacques, les yeux dilatés par l'épouvante, le corps agité d'un tremblement convulsif. Morte I répéta-t-il, en essuyant la sueur dont son front s'était emperlé... impossible I...

— Hélas!

Il y eut un assez long silence entre les deux hommes.

— Tu savais qu'elle mourrait, et tu ne m'as pas prévenu I reprit le marquis.

— A quoi bon, mon pauvre ami, puisque tu ne pouvais te rendre auprès d'elle.

— J'y serais allé I... j'aurais bien trouvé la force nécessaire...

Puis, se redressant, et d'une voix plus basse :

— Tu as quelque chose pour moi, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

Guy lui tendit la lettre de Ghristiane, scellée d'un grand cachet rouge. Il la prit avec des doigts tremblants, la serra fortement dans sa main, à plusieurs reprises, comme s'il eût voulu la sentir, la faire entrer dans sa chair.

— Je pensais bien, qu'elle ne serait p£is partie sans un mot. C'eut été trop cruel !

Guy se leva pour s'en aller. Jacques le retint.

— Dis-moi tout, maintenant, ajouta-t-il... que je sache ce qui s'est passé depuis ce malheureux

duel.

Le jeune homme comprit qu'il valait mieux en finir. Il dit comment la duchesse avait pris froid au sortir de l'Opéra. Il raconta sa maladie, sa fin paisible.

— Oh ! elle était heureuse de mourir, tellement, que si j'avais eu le pouvoir de la rappeler à la vie, je n'aurais pas osé le faire.

Guy parla ensuite des nombreux témoignages d'affection et de respect qu'elle avait reçus, de ses dispositions testamentaires, du chagrin de Louis de Challans et du comte de Creil. Et toutes ces choses consolantes et douloureuses, remuaient l'âme de Jacques, jusque dans ses profondeurs, amenaient sur son visage de convalescent des pâleurs soudaines, des rougeurs fugitives, une expression pénible à voir.

— Et tu sais, ajouta Guy en terminant, que ta

femme s'est admirablement conduite. La duchesse lui a demandé de venir la voir. Elle y est allée. Elle a passé la dernière nuit auprès d'elle. Sa présence aux funérailles et son air affligé ont dissipé les soupçons que sa brouille avec madame de Blanzac avait éveillés. Elle a fait cela, sans emphase, avec une simplicité qui m'a charmé. Si elle ne sait pas dire de belles phrases, elle sait agir, et très noblement, ma foi! A cause d'elle, tu dois faire appel à toute ta force de caractère, et surmonter ton chagrin.

— Je tâcherai, répondit le marquis. Puis, frissonnant : quel vide, dans cet hôtel et à Blanzacl

— Epouvantable I confessa Guy. Ah I la place qu'elle tenait cette pauvre grande Ghristiane) Saistu que j'ai perdu plus que toi?

— Plus que moi?

— Oui, on retrouve une femme, dix femmes; on ne retrouve pas une amie comme elle. Je me sens tout désemparé. Il y a de mauvais moments dans la vie, et nous traversons un de ceux-là toi et moi. Je te laisse, maintenant. Au revoir.

Les deux hommes se serrèrent la main fortement.

— Dis qu'on ne vienne pas avant que je ne sonne, sous aucun prétexte, fit le marquis.

Guy regarda son ami.

— Pas de bêtises, hein? dit-il.

— Sois tranquille.

Demeuré seul, le marquis baisa la lettre de Ghristiane, l'ouvrit lentement, et se mit à la lire. Les caractères entrèrent d'abord dans son cerveau, sans y tormer de sens, puis il finit par compren-

dre. De ces lignes d'adieu il se dégageait une tendresse, une consolation qui pénétrèrent son âme, la détendirent, et amenèrent les larmes dans sesyeux — les larmes bienfaisantes.

« Jacques, écrivait la duchesse, Dieu m'a appe- )) lée, et je ne peux pas quitter ce monde, sans » vous dire adieu. Le dénouement de notre situaj> tion est tel qu'il devait être, tel que je le désirais. » J'ai toujours cru à la justice de Dieu; maintenant » je crois à sa miséricorde. Vous aurez beaucoup » de chagrin en ne me retrouvant plus, je le sais, » je le sens... Dites-vous que je suis au repos. Et )) puis le temps fera son effet, et « les morts » vont vite ». Faites du bien, en mémoire de moi. » Je voudrais que mon souvenir produisit quelque M chose de bon... Je réparerai, autant que possible, » le tort que je vous ai fait. Je regrette d'avoir » troublé le bonheur d'Annie. Je ne regrette pas » de vous avoir aimé... et je n'ai aucun remords.. » Je vous ai laissé VAddolorata... c'était moi, c'é- )) tait bien moi... Placez-la dans le coin le plus ob- » scur de votre cabinet, afin qu'on ne voie pas la

» sincère face Comme c'était douloureux, ce

» masque! »

» Au lieu d'un baiser, je vous envoie une bé- » nédiction. C'est mon droit de mourante... Que » Dieu vous donne des fils, des fils beaux et forts » comme vous le désiriez... Vous le voyez, Jac- » ques, je suis enfin au-dessus de la jalousie char- » nelle, au-dessus des sentiments mesquins. Il fal- » lait monter bien haut pour cela, arriver jusqu'à M h mort... J'y suis... Je n'entends plus tous lea

» bruits. Je ne verrai bientôt plus que vous; votre » image sera la dernière qui s'effacera de mon cer- » veau.

» Adieu... Je n'ose pas dire : Au revoir...

n GhRISTIANE »

La duchesse avait tracé ces lignes le deuxième jour de sa maladie. La veille de sa mort, elle avait ajouté :

« Annie me quitte. Tout est bien entre elle et » moi... paix parfaite. Les pires choses sont plus )) terribles de loin que de crès. »

La tête de Jacques retomba en arrière, sur ses oreillers. Il demeura longtemps immobile, les yeux fermés. C'était donc cela, la cause de cette angoisse qu'il avait éprouvée. Elle se mourait à quelques pas de luil II retrouva dans son âme toutes les impressions de leur dernière entrevue. Il sentit Ghristiane, comme elle était dans le coupé, le corps tiède d'une douce ch^-leur de vie, imprégné de son insaisissable parfum, vêtu d'une étoffe souple, délicieuse au toucher. Tl revit le manteau entr'ouvert, le scintillement de ses diamants et, audessus du grand col de fourrure, sa tête altière. Comme ses yeux luisaient dans l'ombre du coupé I Comme ses prunelles semblaient larges!... et il ne la reverrait plus jamais 1 Elle serait toujours absente I Elle lui avait été volée, pendant sa maladie... volée... Ah! il n'avait pas rêvé, elle était venue à Saint-Germain, elle s'était penchée sur lui. Il demeura assez longtemps plongé dans sa méditation douloureuse. Il relut une dernière fois

la lettre de la duchesse puis, se levant avec difficulté, il se traîna jusqu'à son bureau, et l'enferma dans un tiroir.

Et maintenant, il fallait voir Annie... Ce serait horriblement pénible, mais il le fallait. Elle avait pardonné à Ghristiane ; lui pardonnerait-elle, à lui? Ah I oui, il serait reconnaissant de ce qu'elle avait fait. Quelle bonne créature elle était I... Sur cette pensée, Jacques sonna, et fit prier sa femme de venir auprès de lui.

La marquise, qui n'if?norait pas le but de la visite de Guy, attendait, avec une grande trépidation, que son mari la demandât. Elle désirait et redoutait l'entretien. Elle avait la conscience d'avoir bien agi et, comme une enfant, il lui tardait de se l'entendre dire. D'un autre côté, la situation serait si embarrassante! Elle savait qu'elle serait paralysée, qu'elle ne trouverait pas de mots pour dire ce qu'elle devait.

Elle arriva chez son mari, très émue, très nerveuse. En voyant sa pâleur extrême, ses traits étirés, elle eut un léger serrement de cœur.

Jacques lui indiqua un siège, près de sa chaiselongue.

— Vous, savez ce que je viens d'apprendre, ditil d'une voix altérée. J'ai beaucoup de chagrin... Je ne puis empêcher cela. iVprès la manière dont vous vous êtes conduite, ce serait vous faire injure de dissimuler avec vous. Ne soyez pas offensée.

— Offensée? Non. Ce serait absurde... Quel homme seriez- vous donc, si la mort d'une personne qui vous a fait oublier tant de choses vous laissait indifférent? Madame de Blanzac eût-elle vécu.

j'aurais trouvé le moyen de vous rendre votre liberté, je serais retournée en Amérique.

Jacques posa sa main sur celle d Annie.

— Et qui vous dit que je vous aurais laissé partir? fit-il avec émotion. Vous êtes la marquise d'Anguilhon, la moitié de moi-même, la mère de mon fils. Ce sont des liens, ceux-là ! Je n'aurais jamais pu être heureux, séparé de vous.

Une expression de plaisir éclaira le visage de la jeune femme.

— Jacques...

Elle s'arrêta rougissante, visiblement troublée.

— J'ai promis à Cliristiane de me réconcilier avec vous, d'oublier... J'y suis toute disposée.

— Parce que vous avez promis, seulement?

— Parce que je vous aime, répondit la marquise simplement.

M. d'Anguilhon, plus touché qu'il ne voulait le paraître, porta à ses lèvres la main qu'il avait gardée.

— C'est une b<)nne parole, cela, Annie, dit-il.

— Madame de Blanzac m'a assuré que j'avais la meilleure part. Elle devait le savoir. Je commence à le croire... Elle m'a dit encore qu'elle vous avait calomnié, que vous ne m'aviez pas épousée uniquement pour mon argent... que vous m'aimiez. Ah I c'est une grosse épine qu'elle m'a enlevée du cœur... La pensée que vous aviez pu mentir, jouer la comédie, était plus pénible que tout le reste.

— Et vous aurez confiance?

— Oui. Voyez-vous, j'ai beaucoup réfléchi depuis quelque temps. C'est peut-être vrai que vous ne pouviez empêcher... ce qui est arrivé. Une grande passion doit être une sorte de maladie... comme

le typhus, la petite vérole. Il n'y en a pas deux dans une vie, n'est-ce-pas?

— Non, non, Dieu merci!

— Eh bien I vous devez être vacciné, maintenant, et je suis tranquille.

Ceci avait été dit si sérieusement qu'un sourire vint aux lèvres de Jacques.

— Vous pouvez être tranquille, en effet, et quand une chose comme celle-là ne sépare pas les époux à jamais, elle les rapproche. Je vous sens plus près de moi que vous ne l'avez jamais été.

— C'est égal, fit Annie, après un instant de réflexion, je crois qu'une Française seule peut arriver à comprendre un Français.

Comme elle prononçait ces mots, madame d'Anguilhon entra. En voyant les jeunes gens la main dans la main, elle fit mine de se retirer.

— Venez, venez, ma mère, dit le marquis, nous avons une nouvelle à vous apprendre qui vous fera plaisir. Vous vous étiez sûrement aperçue que nous n'étions plus unis comme autrefois, ajouta-t-il, avec un peu d'embarras.

— Oui, et j'en ai été profondément aftligée.

— Eh bien t nous sommes redevenus bons amis. J'ai manqué à certaine promesse, j'ai causé beaucoup de chagrin à Annie, et elle a pardonné...

— Comme toutes les marquises d' Anguilhon, dit la douairière, en posant sa main sur l'épaule de sa belle-fille. C'est d'autant plus méritoire de votre part, mon enfant, que vous avez été élevée dans d'autres idées, et que vous aviez fait de grands sacrifices à votre mari.

— Ohl je ne les regrette pas, je ne les ai jamais regrettés, répondit vivement la jeune femme.

— Maintenant, il faut que vous alliez tous les deux, passer quelques mois en Amérique. Vous pourrez faire le voyage avec les de Keradieu. Ils ne partent que le 2o juin. Jacques aura le temps de se remettre d'ici là.

Annie regarda son mari avec anxiété.

— Oui, nous irons en Amérique. C'était bien mon mtention.

Le visage de la jeune femme s'éclaira de joie. Elle eut envie de baiser la main de Jacques. Elle n'osa pas, mais elle la mit contre sa joue, avec un délicieux sentiment de possession.

— Je suis si contente ! dit-elle doucement.

Madame d'Anguilbon était trop femme pour ne pas comprendre que le voisinage de l'hôtel de Pilanzac devait être mauvais pour son fils. Elle demanda au médecin de lui ordonner le départ immédiat pour Blonay. Il se laissa emmené? sans protester.

Le progrès de sa convalescence avait été interrompu et, pendant quelques semaines, le grand air, les forces du printemps, sembleront impuissants à lui faire reprendre son cours.

Jacques avait quitté madame de Blanzac en pleine santé. Sa disparition lui paraissait, tantôt impossible, tantôt mystérieuse. Il ne croyait pas à

cette congestion pulmonaire. Plus il relisait son adieu, plus il était convaincu qu'elle avait cherché la mort et qu'on lui cachait la vérité. Il la voyait toujours, maintenant, comme après la scène terrible, s'éloigner, s'éloigner, d'un pas automatique, à travers l'enfilade des salons, se rapetisser, puis disparaître. Cette impression ressortie assez curieusement dans son cerveau, jetait en lui une désolation profonde. Il ignorait que son amour avait reçu le coup mortel, qu'il n'aurait jamais retrouvé auprès de Ghristiane, le bonheur d'autrefois. Il ne savait pas combien Dieu avait été miséricordieux en la rappelant. Non, il ne pouvait pas savoir, et il la regrettait passionnément. Ces regrets, et les pensées morbides qu'ils engendraient avaient le plus^fàcheux effet sur son physique et son moral. Il éprouvait une lassitude extrême, dormait mal, et des pâleurs d'anémie se montraient sur son visage. Il ne s'intéressait plus à rien, pas même aux choses deBlonay. Par un sentiment de pudeur et de délicatesse, lorsqu'il se trouvait en présence de sa mère et de sa femme, il s'efforçait de surmonter sa tristesse. Jamais il n'apprécia mieux le caractère d'Annie que dans ce moment difficile. Elle ne lui faisait aucune question embarrassante, ne le fatiguait pas de ses attentions', et il lui savait gré d'avoir tant de tact.

La joie d'être réconciliée avec son mari, la pensée de revoir sa famille, chassait tous les souvenirs pénibles du cœur de la marquise. Le visage altéré de Jacques ne l'effrayait ni ne l'affligeait outre mesure. Elle était sûre que le voyage d'Amérique le remettrait complètement. Une seule chose l'in-

quiétait: il ne parlait pas de leur départ. Elle craignait, parfois, qu'au dernier moment, il ne trouvât un prétexte pour rester à Blonay et ne l'expédiât avec les de Keradieu. A chaque instant, elle tâtait le terrain, à la manière des femmes, en lui disant : «Nous ferons ceci ou cela, lorsque nous serons à New- York. » Il répondait invariablement : « Oui, oui, tout ce que vous voudrez », et le ton ne la rassurait qu'à demi. Elle ne comprenait pas que la perspective de voir un pays nouveau — un pays comme l'Amérique — pût le laisser aussi indifférent.

Non, dans ce moment, Jacques ne songeait guère au plaisir d'admirer la baie de New-York, le pont de Brooklyn et les aspects grandioses du Nouveau- Monde.

Il n'avait d'autre désir que de s'agenouiller sur a tombe de Christiane, de se rapprocher d'elle pendant quelques instants. Il y pensait jour et nuit. Il ne serait pas parti sans cela. Il n'osait pas annoncer à sa femme son intention d'aller à Blanzac, et il savait qu'elle serait blessée, si elle apprenait qu'il y avait été en caclictte.

La marquise avait eu la sagesse de ne pas faire îe silence autour du souvenir de Christiane. Elle en parlait souvent avec sa vieille admiration, comme d'une amie morte. La première fois qu'elle amena son nom dans la conversation, Jacques la regarda avec étonnement, il fut blessé comme par une profanation. Etait-elle donc si loin, qu'on osait l'évoquer ainsi I Les natures simples déconcertent toujours les natures compliquées.

Un soir, que le marquis faisait semblant de lire,

pour ne pas être obligé de causer, Annie lui dit tout à coup :

— Jacques, n'irez-vous pas à Blanzac, avant notre départ? Il n'y a plus que dix jours, vous savez.

M. d'Anguilhon tressaillit violemment, et laissa tomber son livre. Une rougeur de flamme passa sur son visage.

— A Blanzac ? répéta-t-il, essayant de se remettre. Oui, je comptais y aller. Cela ne vous contrarie pas ?

— Non. Ce qui me contrarierait, c'est que vous fissiez de la délicatesse maintenant, et qu'une fois en Amérique, vous eussiez des regrets. Vous seriez capable de raccourcir notre séjour ou de me planter là-bas, pour revenir faire cette visite. Je commence à vous connaître, ajouta-t-elle avec u . sourire.

Jacques se leva et fit plusieurs tours dans le salon, pour se rendre maître de son émotion.

— Eh! bien, dit-il, aubout do quelques secondes, je partirai demain, je coucherai à Paris, et je serai de retour le jour suivant.

Puis, comme un enfant qui, transporté de joie par une permission obtenue, se sent disposé à faire tout ce qu'on désire, et même davantage, il ajouta :

— En revenant, je terminerai mes arrangements. J'ai été affreusement paresseux. Oii en êtes-vous de vos préparatifs, vous ?

— Ils sont presque terminés. Ni Catherine, ni moi n'avons eu besoin d'être stimulées, je vous assure! Je vous préviens que nous aurons un nombre effrayant de colie,

— Ah ! ce qu'il s'en souciait des colis, mainte- Daut! Elle pouvait bien emporter des centaines de malles, si cela lui plaisait !

— Annie, j'ai été bien égoïste et bien cruel, de vous tenir si longtemps éloignée des vôtres, dit Jacques, non sans un remords sincère.

— N'importe I interrompit brusquement la jeune femme. J'aurai davantage de plaisir à les revoir. Six années amènent plus de changements en Amérique que vingt en Europe. Ce sera presque un pays nouveau.

— Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir un bon caractère 1

— Tous les nuages sont doublés de soleil (every cloud has its silver lining)^ comme nous disons en anglais, et je ne regarde que leur côté brillant C'est le moyen d'être heureux en ce monde, et de s'y amuser.

— C'est surtout le moyen de rendre les autres heureux, répondit le marquis.

Seule, une Française très supérieure ou très habile aurait pu agir comme Annie, et non sans un effort héroïque. La jeune Américaine, elle, qui ne savait pas combien est dangereuse la tombe toute fraîche d'une rivale, qui ne soupçonnait pas ce que peut être la communion entre les morts et les vivants, eût trouvé ridicule et mesquin de se montrer jalouse de Christiane. Elle était convaincue maintenant, qu'elle avait la meilleure part, cela lui suffisait. Elle pensait que Jacques devait désirer voir la tombe de la duchesse — voir la tombe... sa compréhension n'allait pas au delà. Elle lui avait parlé de cette visite, pour le mettre à l'aise et pour qu'il

ne fût pas tenté de la faire à son insu... Ohl oui, elle commençait à le bien connaître.

En apprenant ce qu'Annie avait fait, madame d'Angailhon ne put s'empêcher de dire : « Ohl la bonne petite fille I quelle grandeur dans la simplicité ! »

Le jour suivant, comme il l'avait annoncé, le marquis partit pour Paris. Toute apparence de langueur avait disparu de sa personne. On eût dit qu'on lui avait injecté quelque puissant élixir.

Il descendit à l'hôtel de Gastiglione, et pour ne pas s'exposer à rencontrer quelque personne de sa connaissance, il passa la soirée dans son appartement. Le lendemain de bonne heure, il prit le chemin de la Rosette. Il savait combien ce pèlerinage serait douloureux, mais il lui semblait qu'il devait le faire, puis à la Rosette, il retrouverait quelque chose de Ghristiane... ses dernières traces ici-bas.

La vue de Toni en grand deuil, de son visage amaigri, sévère jusqu'à la dureté, lui serra le cœur. Soit que la nourrice, qui avait assisté Ghristiane jour et nuit, eût deviné que le marquis était la cause de sa mort, soit qu'elle fût trop émue pour pouvoir parler, elle ne lui dit rien et, sans un mot, lui ouvrit la villa silencieuse et vide.

Dès les premiers pas qu'il fit, Jacques chancela et dut s'appuyer contre le mur. Le parfum de Ghristiane, son indéfinissable parfum, flottait encore dans l'air. Il eut l'impression qu'elle était là. Il crut sentir sa présence. C'était horrible et doux. Les souvenirs d'amour et de bonheur, en se réveillant dans cette demeure désolée, produisirent chez le marquis une émotion douloureuse jusqu'à la vo

lupté. Ah! elle était bien vide, la cage! Toutes les portes grandes ouvertes ! Il n'y avait plus de lumière, plus de plantes, rien de vivant, et les meubles, poussés contre le mur, avaient la rigidité des choses qui ont perdu le contact humain.

Le cœur glacé, Jacques entra dans la chambre à coucher de Christiane. Il referma doucement la porte derrière lui, puis il alla s'agenouiller devant le lit et, le front sur cette couche, devenue froide et dure comme un cercueil, il expia les longues caresses, les communions défendues, sa faute... et toutes ses fautes. Sous l'impression du silence et de la mort, un sentiment religieux s'éveilla dans son âme et la purifia, comme une flamme vive. Quand il se releva, il avait sur le visage l'expression sereine et recueillie que laisse la prière. En promenant les yeux autour de lui, il avisa, au-dessus du bénitier, une branche de buis — le buis des pàques dernières. Il la prit et la serra dans son portefeuille.

Quelques moments plus tard, M. d'Anguilhon s'éloignait, emportant un merveilleux bouquet de roses pour la tombe de la duchesse. Il jeta un long regard d'adieu sur cette demeure, où leurs vies s'étaient mêlées pendant quelque temps. Il ne put se défendre d'un sentiment de joie, en pensant qu'elle disparaîtrait et qu'elle ne serait jamais profanée par d'autres amours.

Le marquis arriva vers trois heures à Orléans. Blanzac en était à une demi-heure. Il se fit conduire directement à la vieille chapelle, laissa la voiture sur la route, et prenant un chemin de traverse, il arriva, en quelques minutes, devant un

NOBLESSE AMÉRICAINE iHl

monceau de fleurs, fraîchement coupées, qui marquait la place où reposait Ghristiane.

La tombe d'une personne qui vous a appartenu, que l'on a aimée, afi'ecte l'âme d'une manière différente que la tombe d'un parent. Il s'en dégage quelque chose de mystérieux. Dans les premiers temps surtout, on sent très nettement que le lien n'est pas tout à fait rompu, que l'amour est vraiment plus tort que la mort.

A peine les genoux de Jacques eurent-ils touché la terre, qui recouvrait la duchesse, qu'il éprouva un étrange bonheur. Non, elle n'avait pas complètement disparu. Cette idée de disparition, qui lui avait causé de si cruelles angoisses, s'effaça instantanément. Il lui sembla qu'il la retrouvait «t un peu de joie traversa son chagrin. Il lui dit des paroles tendres, lui promit de faire du bien, beaucoup de bien, comme elle l'avait désiré, et de garder son souvenir jusqu'à la fin. Sa visite fat longue. Il ne pouvait se décider à la quitter. Deux fois il revint sur ses pas, comme si elle l'eût retenu. Avant de partir, il promena les yeux autour de lui... C'était bien là la sépulture qu'elle avait rêvée. Les arbres qui boisaient la colline s'arrêtaient à une cinquantaine de mètres, et entouraient sa tombe et la vieille chapelle, comme un lieu sacré. Et se rappelant ses dernièresvolontés,il fut profondément attendri. Elle avait voulu dormir seule son dernier sommeil.Il devinait pourquoi... Elle avait été fidèle jusqu'au delà.

Cette visite à la tombe de Christiane avait dissipé les idées morbides de Jacques et laissé dans son âme une de ces douleurs saines, qui trempent le caractère d'un homme.

Aussitôt rentré :îhez lui, il s'occupa activement de ses affaires. Pour être agréabb- à Annie, il se déclara enfin enchanté d'aller en Amérique, et lui promit d'être aimable avec tout le monde, même avec les demoiselles Villars.

Le 23 juin, les jeunes gêna quittèrent Blonay, en y laissant la marquise st le petit Philippe. Ils retrouvèrent les de Keradieu au Havre. Guy de Nozay et plusieurs de leurs amis étaient venus jusque-là, pour leur dire adieu. La marquise avait invité Guy à les accompagner; il avait refusé en promettant d'être du prochain voyage. Par un de ces sentiments chevaleresques qui se trouvaient dans sa nature, il n'avait pas voulu abandonner si tôt Christiane. Tout le monde partait Il resterait, lui.

Quand la Touraine se mit en marche, le visage de Catherine s'épanouit tout à fait.

— Enfin « Miss Annie », nous voici en route! s'écria-t-elle joyeusement.

— Je commence vraiment à croire à notre départ, répondit Annie en souriant.

— Il y a six ans, n'est-ce pas, que vous avez quitté New- York? demanda madame de Keradieu.

— Oui... six ans ! Si l'on m'avait dit que je resterais tout ce temps sans retourner en Amérique, j'aurais été désespérée... Et puis, cela a passéj comme un rêve...

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