‹ Noblesse obligeChapitre 2 sur 9 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Dans une des parties les plus sauvages de la Bretagne, entre Nantes et Lorient, à quelques centaines de pas de la route et sur la lisière d'un bois, se trouve une mauvaise cabane aussi sale à l'intérieur que délabrée à l'extérieur.— C'est un de ces cabarets sans nom comme on en voit

souvent dans nos campagnes, et que visitent seulement les rouliers pour avaler en passant un verre d'eau-de-vie.

Par extraordinaire y deux hommes sont assis dans rintéfieur de ce cabaret; ils Dnt devant eux un pot de vin vide et deux verres dont la teinte violacée indique le rebutant liquide qu'ils ont contenu. — Ces deux hommes sont tous deux mis comme des gens de la campagne : une veste ronde , un large pantalon arrêté aux genoux par des guêtres, et un chapeau noir dont les immenses rebords cachent une moitié du visage. — Tous deux sont silencieux et écoutent ; mais il ne se fait aucun bruit au dehors^ et l'on n'entend que le passage de quelques raffales de vent qui agitent sourdement les arbres du bois et font crier les planches mal jointes de la porte du cabaret.

— Il ne vient pas ! dit un des deux hommes en

passant sur son visage une de ses mains calleuses et faisant tomber par ce mouvement son chapeau à terre/

— Il aura été retardé , dit l'autre après un moment de réflexion.

Et tous deux se turent après ces quelques mots échangés.

Le silence qui allait recommencer fut interrompu 'par l'arrivée de la cabaretière , grosse femme aux joues pleines et couleur de pourpre.

— Ah ! ça j mes petits amis, dit-elle en entrant , est-ce que vous n'allez pas bientôt vider la place? Pour un pot de vin (à deux encore), il n'y a pas mal de tentas que vous y êtes.

— Qu'est-ce que ça te fait?

— Ça me fait que minuit a sonné depuis longtemps et que je veux fermer mon cabaret.

— Fermer ton cabaret , madame! reprit l'un des deux hommes, d*un ton railleur , avec quoi, s'il vous plait? il n'y a pas de porte.

— On n'ira pas vous chercherflour en mettre ! riposta la cabaretière, dont les yeux lancèrent des flammes.

— Allons, dit l'autre^ ne nous fâchons pas, la grosse. — Un pot de vin du même. Nous attendons quelqu'un; quand il sera venu, nous partirons.

— A la bonne heure! quand on s'explique on comprend; mais je ne serais pas mal curieuse de voir comment sont faites les portes de son chenil à l'autre. (Cette dernière phrase fut dite entre les dents.)

Quand la cabaretière eut mis sur la lable le second pot de vin , — die s'en alla.

Les deux hommes se regardèrent un instant.

L'un des deux se leva , alla à la porte^ jeta un coup d'œil au dehors «t baissa la tête près de terre pour écouter; puis revint à sa place, se versa silencieusement un verre de vin , le but de méme^ et après avoir essuyé ses deux grosses lèvres du revers de sa main , il reprit sa position en appuyant ses deux coudes sur la table et son menton sur ses deux poings.

—Qu'en dis-tu, toi? reprit-il.

— Je dis qu'il faut voir.

— • Il devrait être ici depuis plus d'une heure.

— Il viendra bientôt.

— S'il vient.

— Te voilà, toujours avec tes soupçons.

— Au fait, nous ne le connaissons pas, et le mystère dont il s'enveloppe...

— Parbleu, ne voudrais-tu pas qu'il vint te décliner ses nom et prénoms et te montrer son acle de baptême? — Pourquoi serait-il venu à nou8| s*il n'avait pas eu besoin de notre aide?

-—Certainement, je ne dis pas; mais aussi pourquoi a-t-il refusé de répondre à toute nos questions, de nous dire même l'endroit où il voulait nous conduire, ce que nous aurions à faire?

— Parce qu'il ne voulait pas ébruiter son projet, sans doute.

— Tout cela est louche.

*-— Si c'était clair, il ne nous donnerait pas à chacun mile écus.

— Je voudrais les tenir.

— Nous les tiendrons ; il a besoin de nous , te dis-je, et nous n'avons pas besoin de lui. — Donne-moi un verre de vin , et sois sûr qu'il viendra.

— Cela n'empêche pas que nous droguons comme des chiens de basse-cour.

— Mais quel coup de fortune!...

— L'affaire sera difficile , peut-être.

— Qui ne risque rien, n'a rien.

— Silence... il me semble que j'entends du bruit.

Et celui qui avait parlé se leva , et alla une seconde fois écouter it la porte.

— Il fait noir comme dans l'antre du diable; je ne vois pas, mais j'entends marcher.

— C'est notre liomm£ sans doute.

— Je vais le savoir, reprit l'autre.

11 se mit à chanter les premiers vers d'une ballade bretonne :

li est un castel sombre Qui se dresse diins l'ombre Avec soD donjoD noir.

Une voix reprit aussitôt les vers suivants :

Le sire de Belleprise, A la moastache grise, Habite ce manoir.

— C'est lui! dirent à la fois les deux hommes.

— Il a répondu au signal.

En effet, un homme qui ne portait pas, comme les deux personnages du cabaret, le costume de la campagne, approchait d^un pas précipité.

Il avait , comme les autres , un large chapeau dont les longs rebords lui cachaient presque entièrement le visage, et était enveloppé d'un grand manteau, moins dans le but certainement d'être garanti du froid, que dans celui d'empêcher au besoin qu'on pût le reconnaître. #•;:

— Iti —

— Ah! dit-il, vous voilà exacts au rendezvous.

— Oui, exacts... depuis deux heures.

— Il fallait attendre un moment favorable, reprit d'une voix basse le nouveau-venu; la prudence est le plus sûr moyen d'arriver.

— Et tout est prêt?

— Oui, nous n'avons rien à craindre, j'es- P*re.

— 'En tous cas, nous sommes armés! dirent ensemble les deux hommes.

— Ça ne servira à rien, reprit l'autre en haussant les épaules, mais cela peut être bon pour effrayer au besoin.— Vous savez ce dont nous sommes convenus : pas un mot, pas une réflexion. Je vous dirai ce qu'il faudi*a faire. — Obéissance aveugle à mes ordres pendant une heure; la récompense est à ce prÏY.

— C'est dit, marchons. — Ah! à propos, il faut payer à la grosse ces deux pots. Donneznous de la monnaie, camarade !

Le noaTcao ¥ena tira une piec^ de cent sous de sa poche.

— J*ai &it attendre, dit-il, il est de tonte justice que je paie le retard.

Quelcpes minutes après, tous trois étaient a «sent pas du cabaret.

— Il ne £iut pas, dit l'homme euTeloppé d*un manteau, que Ton puisse nous rencontrer ensemble. Trois hommes, à cette heure de la nuit, suivant la même route, pourraient émller les soupçons, et nous n'avons pas besoin de cela.

— Sur la gauche et sur la droite, il y a deux seriliers qui aboutissent au même point. — Moi> je prends celui-ci ; vous autres, prenez Fun à droite, l'autre à gauche^ et silence.

— Le rendez-vous ?

— A Tendroit où aboutissentles troissentiers.

Bientôt le bruit des pas de ces trois personnages s'éteignit dans le silence de la nuit.

Dix minutes après, tous trois se retrouvèrent.

—Ah ça! dit l'un des deux compagnons^ où allons-nous?

— Que. vous importe? — Vous allez où je vous dis d'aller.

— Mais, cependant^ il serait temps de connaître la chose dont il s'agit?

— Du tout, dit l'inconnu; yous connaissez nos conventions... Vonlez-TOus, oui ou non?

— Il faudrait savoir à quoi on s'expose?

— Vous vous exposez à gagner mille écus.

— Au feil, c'est vrai, reprit le second,— qu'est-ce que nous avons besoin de savoir, puisque c'est un secret à monsieur?

— Maintenant, continuons notre route.

Tous trois marchèrent silencieusement; l'homme enveloppé du manteau était devant les deux autres.— >Tout d'un coup il s'arrêta, et faisant on signe de la main pour commander le plus grand silence ^ il prêta l'oreille au bruit que le vent, en passant, avait apporté jusqu'à lui.

— J'ai distingué des voix, reprit-il; il y a

devant nous des gens qui suWent la même route, car celle-ci est la seule aux environs... Ëeou' tons... le bruit se rapproche... silence; cachons-nous derrière cette haie, et laissons^les passer. ^

Tous trois alors, rebroussant chèmiD pour trouver une issue, se cachèrent au milieu des joncs, denière une de ces haïes élevées si communes en Bretagne, et qui ne sont autre chose quér des murs de terre de la hauteur de six pieds environ, et sur le sommet desquels pousr sent k l'envi des châtaigniers, des chênes ou des hêtres.

Lorsque les gens dont la venue les avait elïrayés se furent éloignés, nos trois hommes reprirent leur marche.

Bientùt on vit se découper sur le ciel, comme

une dentelure noire la silhouette imposante d'un de ces vieux châteaux dont Texistence se compte par des siècles.

— Quel est ce château? dit machinalement un des hommes, on dirait une citadelle.

— Le château des Herbiers, 4^t celui qui marchait deyant; —c'est là que nous allons.

— Ah!... dirent a la fois les deux hommes, comme satis&its d'apprendre enfin où ils allaient.

Et le âlence qui avait précédé l'interrogation et la réponse, recommença de nouveau.

Ils marchèrent encore bien un quart-d'heure; puis il se trouvèrent en face d'un mur assez élevé.

Le personnage mystérieux qui les accompa-

HOIL. 1. 2.

goaitleur fit signe d'étouffer autant que possible le bruit de leurs pas sur les pierres du chemin, et ils suivirent ainsi le long du mur.

Ils s'arrêtèrent devant une petite porte.

— Nous voici arrivés au cbàteau des Herbiers, dit l'inconnu à voix basse, en introduisant tout doucement la dé dans la serrure de la porte. — Vos souliers font trop de bruit, ils sont ferrés ,* ôtez-les, vous marcherez nu-pieds .

Cette mesure de précaution une fois prise, ils traversèrent deux cours, et arrivèrent par un long corridor à l'entrée d'un escalier tortueux pratiqué dans l'un des donjons.

Cdui qui les conduisait ouvrait toutes les

porles, et marchait a^ec une assaranoe qui dénotait une grande connaissance des êtres du chàtean.

LE

GHATEill DES HERBilK

Laissons œs trois personnages continuer leur mystérieuse entreprise, et transportons nous quelques jours plus tard, sur la grande route.

— Allons, Brunette, allonge le pas, murmurait le docteur G^nrais en effleurant les flancs de

sa jument du feuillage de la branche qui lui

servait de cravache. — ^Allons, presson^nous, la route est longue»

Le médecin de campagne était carrément

établi sur la selle à hauts rebords; sa large et

joyeuse figure avait ce jour-là une expression

plus sereine encore que de coutume. Une nuau-

ce d'orgueil s'y laissait entrevoir. — Vanité

satisfaite donne toujours un peu de bonheur ;

ce peu de bonheur embellit tout ce qu'il

touche.

De quelle gloire donc se réjouissait le bon docteur en trotinant sur sa jument noire?

C'est que M. Gervais se rendait au château des Herbiers, situé à six ou huit lieues environ du village qu'habite le docteur. — On Ta envoyé quérir, sur le bruit de sa renommée, pour soigner très-haute et très-puissante demoiselle

Alice de Kervelane. Cette grande demoiselle est une petite-rfiUe du vieux baron ^ seigneur du domaine des Herbiers^ petite fflle de seize ans, du moins selon le dire du garçon de ferme qui vint chercher le docteur, robuste paysan pour lequel on n'est une femme qu'avec cinq pieds et quelques pouces, des mains potelées et de rouges couleurs.

— Ah! monsieur le docteur, disait Valen tin, toute votre belle science n'y fera rien ; elle est petite, elle est blanche comme une pâquerette, elle est chétiveet se penche comme voilà l'herbe de votre jardin. — Vienne la floraison de septembre , ce sera fini , perdue comme les autres !

— Alton» donc, mon garçon, répondit le docteur en s établissant sur le dos de Brunette ; il y a bien des jours d'ici au mois de septembre. —

Nous fortifierons celle petilc platite-là; j'en ai tant vuefi qui se faisaient prier pour fleurir et qui après se sont épanouies à cœur joie. Il faut toujours espérer, mou garçon.

Et le docteur se mit à trotler sur sa jument noire.

Huit lieues par un beau jour de printemps avec l'espoir d'être utile et un amour-propre satisfait pour cliarmer les ennuis du voyage, sont bientôt iranchies, même avec l'allure de Brunclte qui arrache chemin faisant tous les bourgeons placés sur son passage.

Voici le château avec ses hautes tourelles, son toit d'ardoises, ses murs oii nichent les hirondelles auprès des touffes de giroflées. — Pauvre château qui a survécu aux jours de sa splendeur, et qui voit maintenant l'herbe en-

Tahir ses pavés. Il passait de généra lion en génération, fardeau de plus en plus lourd à porter à mesure qu'on avançait dans cette échelle sociale. Le fils unique avait eu deux enfan ts, ces deux enfants en avaient eu cinq ; et le le château tombait de tête en tête, souvenir d'orgueil, souvenir de fortune, mais ruine certaine pour celui dont il obérait le mince patrimoine. Cependant son possesseur actuel l'aimait de toute son âme, et cette âmeétait noble, fièredans sa .pauvreté, orgueilleuse devant son blason, fidèle au souvenir du passé, attaché à chaque pierre du sol natal; — c'était un de ces vrais nobles dont le type s'efïace de jour en jour ; un de ces cœurs de haut lignage qui gardait en souvenir la vieille devise :

NOBLBSSE OBLIGE.

• Le docteur venait de tirer la chaîne de la

— sala cloche, et Brunette entra d'un pas majestueox dans la cour d'honneur.

Une servante vint tenir la bride du cheval, et le baron parut bientôt sur les degrés du perron.

Il était dune haute stahireY tsa tète imposantCi grave 9 austère, semblait difficilement s'incliner; son abord avait quelque chose d'aocueillant, sans toutefois combler la distance da paysan au seigneur.

Une servante en tablier de toile était la seule domestique qui se montra. — Des poules venaient chercher leur nourriture dans les interstices des pierres du perron ; des moutons parquaient dans ce qui avait été autrefois le jardin de plaisance, et pourtant, au milieu de tous ces détails d'une vie de labeur et d'économie, l'aspect du baron faisait réver au temps où les seigneurs avaient des pages et des hérauUs d'armes.

Le docteur Gervais le salua respectueusement, et le suivit, un peu intimidé, dans le salon du rez-de-chaussée .

Ce salon , qui était la salU JThmneur du château avait conservé pour principal, on pourrait presque dire, pour seul ornement des portraits de Êunille.— -Les uns, bardés de fer, représentaient les premiers temps guerroyants de la monarchie, — d'autres portaient sur la poitrine les blasons des chevaliers qui combattirent en Palestine avec saint Louis, d'autres avaient ces longs vêlements de velours et de soie qu'apportèrent les règnes de Charles VU et de Louis XL Sous chaque roi la noble famille des Kervelane avait eu un représentant qui avait écrit son nom sur le grand livre de l'Histoire.

Cette pièce, toutefois, était triste à observer

dans son ensemble.*— Sa hante cheminée et ses boiseries sculptées disaient qu'elle a^ait eu des jours meilleurs; la simplicité des meubles, leor vétusté et leur petit nombre parlaient des tristesses des jours présents. — Qui naît pauvre et meurt pauvre a une cruelle destinée; mais qui naquit riche et vit dans la gêne, souffre comme on le fait d'une chute; on est meurtri du choc, on a, pour ainsi dire, creusé le terrain en tombant, on est gisant plus bas que ne le voulait peut-être la main du sort.

Il y eut quelques instants de silence entre le docteur à la figure épanouie, et qui essayait d'atteindre à grand' peine la gravité commandée par les circonstances et le baron qui semblait ne pouvoir parler qu'avec effort.

Enfin ce dernier passa, à plusieurs reprises^ ses mains sur son front, et commença ainsi :

— ss —

— ^^U y a Tingt ans« docteur, j'épousai une jeune fille que Dieu n'avait pas destinée à rester longtemps sur la terre. — Je le savais, hélas I avant qu'elle ne devint ma femme; mais je Taimais. Je voulais l'entourer de soins, d'amour et de dévoùment pendant le peu de temps que Dieu la laisserait vivre. Etpuis enfin j'étais jeune, et jecroyais quel'amour pouvait &ire des miracles.

En effet, la maladie de poitrine, qui devait hâtivement la conduire au tombeau, sembla s'arrêter sous la main puissante du bonheur. Je crus que Sarah était ressuscitée... de beaux enfants grandissaient autour de nous; un fils, qui tenant de moi, était robuste et plein de yie ; deux filles jumelles, qui ressemblaient à leur mère, et restaient pâles, mais adorablement jolies. «^ Sarah! Sarah, l'ange d^ cette de^

— se —

meurel... ta femme idoliirëe, I* mère bénie, atteignit sa vingt-^cinquième année; puis sans effort, sans lutte... elle mourut. Elle mourut résignée, mais le cœur rempli d'une profonde tristesse en regardant ses trois en&nts.— Elle pleura, pauvre femme, la vie qu'elle perdait.

En ce moment la porte du s alon s'ouvrit brusquement, et la servante entra.

— Monsieur le baron, dit-elle tout eatoullée, Valentin a aperçu, dn haut de la tour, là bas dans la vallée, des chevaux de poste; ce monsieur sera ici dans une heure au plus.

— C'est bien, dit lebaron^ laissez-nous.

Le baron reprit après quelques minutes de silence.

—Je restai seul près de mes trois en&nts. Il y avait là de grands devoirs; — ^le devoir, c'est la consolation du malheur. Je vécus, mon fils

grandit sans me donner aucun souci ; sa nature forte et mâle lui avait donné cette énergie si rare du corps, quand elle se joint à celle de l'âme; mais mes filles!., douces images de leur mère, deux fleurs bien pareilles sans sève, sans couleur, eurent une pénible enfance.— -Elles avaient les mêmes maux, les mêmes défaillances, le mal touchait en même temps ces deux jeunes têtes; elles s'inclinaient ou se relevaient ensemble. Je passais des jours pleins d'angoisses et des nuits sans sommeil — J'ai prié à désarmer la rigueur du ciel; elles atteignirent ainsi quinze ans. — Alors docteur. • alors...

La voix du vieux baron devint extrêmement tremblante.

— Alors... l'une d'elles mourut!...- il ne m'en reste plus qu'une... Celle qui mourut a

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dit en embrassant doucement celle qai survî- Tait. — Au revoir, ma sœur.

Docteur , avez-vous des enfants? s'écria Tiyement le baron. •• en saisissant les deux mains du médecin, tandis qu'une larme , en Tain retenue, roulait dans ses yeux.

Le docteur Gervais essaya de parler, mais sa yoix s'arrêta dans son gosier.

— -Une... une... Oui| murmura-t-il ; oui, monsieur le baron, j'ai... j'ai aussi. •• une fille.

-—Eh bien! alors, monsieur, au nom de TOtre enfant, sauvez le mien ! s'écria le baron.

La main tremblante du baron prit brusquement celle du docteur, et Tentraina vers le perron.

— • Alice ! . . . Alice ! . . . cria-t-il.

*— Mon père^ répondit une jeune fille que Ton ne voyait pas.

— Elle est dans ce bosquet de lUas et de seringas. Venez, docteur; voyez-vous, ses souffrantces la rendent triste, elle aime à être seule, à passer des heures entières au milieu des fleurs, assise sur l'herbe, sans occupation, sanspensées, et souvent même elle ne m'entend pas quand je rappelle.

Le baron et le docteur traversèrent une petite prairie où l'herbe foulée par les pieds décrivait une espèce de sentier ; puis ils approchèrent d'un groupe d^arbres printaniers en-fleurs qui exhalaient des parfums presque trop forts. Le baron écarta quelques branches et montra à M. GervaisyÂlice, sa fille, à moitié couchée à l'ombre d'un lilas blanc.

Alice avait seize ans. Elle eût été un délicieux

de campagne doutait presque de sa science; il lui semblait que ses mains robustes et rudes aHaient toucher quelque chose de trop fragile qui se briserait à son moindre mouvement.

Il restait donc plongé dans ses pensées, tournant et retournant entre ses poings son large chapeau de feutre.

— Eh bien ! docteur? lui dit le baron.

Le mot de docteur apprit à Alice quel était le nouvel hôte qui se trouvait en ce moment devant elleç elle fixa sur son père un regard de

reproche^ et avec un imperceptible mouvement d'épaule elle murmura :

— Encore !

Mais bientôt la jolie figure de la jeune fille reprit un air de complète indifférence. — Dans sa physionomie^ il y avait incrédulité pour la science

et défi, car elle se sentait Tàme souffrante plutôt que le corps; elle était triste et non malade. Elle laissa donc le regard de cet homme s'arrêter sur elle, et elle reprit son silence et son im*mobilité.^

' M. Gervais l'observa silencieusement. Quelques minutes écoulées, il s'avança vers elle, et serrant dans ses larges mains le petit poignet d'Alice^ il compta^ avec attention les pulsations ; puis il posa encore sa main sur le cœur, et en suivit les battements parfois irréguliers; il écouta aussi le passage de la respiration, en appuyant doucement son oreille entre les deux épaules de la jeune fille.

Le père suivait tous ces mouvements avec angoisse et cherchait à pénétrer par avance sur la physionomie du médecin la pensée secrète de la science.

—Eh bien^docteur? disait-il a chaqUe instant en déguisant mal le tremblement de sa voix ; eh bien, docteur?

— Eh bien y monsieur le baron, cela ne va pas mal; cette petite santé est en bon chemin. — Il n'y a rien à craindre; Dieu a permis que ces deux têtes si chères que vou» regrettez emportassent au moins avec elles le mal qui les a conduites au tombeau.

Le baron respira avec force, comme un homme délivré d'un fardeau qui Técrasait.

M. Gervais restait toujours les yeux fixés sur Alice, l'observant avec une profonde attention.

Evidemment le vieux baron était inquiet. Profitant d'un moment où sa fille avait tourné la tête, il se pencha vers le docteur et lui dit tout bas:

— Qu'avez-vous?

— Oh!... rien... rien, monsieur le baron , seulement^ j'ai besoin d'examiner encore, de i^oir plus longtemps; l'organisation est délicate... il faut toujours réfléchir... observer avant d'ordonner... rechercher les causes.

Alice avait entendu seulement les derniers mots de cette phrase; et son regard se leva brusquement sur le médecin de campagne, puis se baissa lentement. On eut dit qu'une, pensée ëtait venue, mais avait disparu tout à coup.

Elle s'floîgna même de quelques pas et fredonna à demi-voix un refrain du pays en effeuillant une grappe de lilas.

— A la bonne heure, s'écria le baron, te voilà gaie comme on doit l'être à ton âge, vive Dieu!...

— Pourquoi donc ne serais-je pas gaie, mon père?

— G*est justement ce qae nous rechercherons, reprit M. Gervais à demi-voix comme se parlant k lui-même et humant une prise de tabac.

Alice arrêta encore une fois son grand œil

brun sur le docteur.

Au même moment, Ivonne (c'était le nom

de la servante) arrivait en courant.

Voilà le monsieur!... Toilà le monsieur !..•

Tenez vite... la voiture est entrée dans la cour.

— £xcusez-moi, docteur, dit le baron en se levant aussitôt, un hôte à recev<»r, une affaire importante, un étranger qui vient passer quelques jours dans ce château.

— Allez, monsieur le baron, ne vous gênez pas pour moi, je vous en prie; mais permettez-

moi de rester quelques instants encore auprès de mademoiselle votre fille.

Cette prolongation de visite contrariait évidemment M"' de Kervelane; car elle resta éloignée du médecin, faisant avec ses jolies lèvres à peine rosées une moue d'enfant.

Le docteur la laissait faire, appliquant toute son attention, toute sou intelligence à suivre chacun des mouvements de la petite créature qui était devant lui. Ils étaient seuls et ne se parlaient pas.

Alice reprit sa place sur le petit tertre de gazon où le baron et le docteur l'avaient trouvée couchée quelques moments auparavant, et ne se mit nullement en peine de commencer une conversation avec M. Gervais.

Celui-ci garda le silence tant que cela lui con«

vinty et après un assez long intervalle, il dît tranquillement :

— J^ai une fille de votre àge^ mademoiselle.

Alice parut à peine l'entendre.

— Comme vous, elle est souffrante, mais ce qu'il y a de triste et de désolant c'est que la pauvre enfant sinquiète de son mal. Elle ne le dit à personne, mais se tourmente en secret, et cette inquiétude dont rien ne peut la distraire, la fait tomber dans une véritable langueur.

Alice haussa imperceptiblement les épaules, comme pour dire ; — Quelle faiblesse! Mais elle ne parla pas.

— Et puis encore, continua M. Gervais, élevée à la campagne, au milieu des champs, ne s'est-èlle pas mise à regretter le plaisir des villes, les bals, les spectacles, les belles toilettes? Elle s'ennuie dans notre hameau.

Alice jouait avec des petites marguerites et des boutons d'or qu'elle avait eueillis sur l'herbe. Pour toute réponse^ elle pressa sur ses lèvres son bouquet de fleurs des champs; elle semblait dire : oh! moi, j'aime la campagne.

— Je n'ai plus qu'une espérance ; je vais la marier. Elle aime un fermier d'un bourg voisin, il est jeune comme elle, beau comme elle. Peut-être que ces deux enfants en s'unissant retrouveront gaité; joyeuses chansons et bonheur! Ils s'aiment tant!

Alice tourna la tête du côté du docteur, elle le regarda ) et ses beaux yeux prirent une expression attentive. Elle écouta.

-—Mademoiselle, il est tard, ne pourrionsnous aller rejoindre votre père? reprit le docteur en changeant brusquement de conversation.

Aliee se leva, et posant son petit bras sur le bras que lui offrait M. Gervais, tous les deux eu silence regagnèrent la maison.

Le baron de Kervelane élait arec l'étranger dont la venue paraissait d'une si haute importance clans le cliàleau des Herbiers; s'il faut en jnger par l'ngitation extraordinaire que causait sou arrivée , et par Texcl tmation d'Ivoiine : « Voilà ce monsieur. »

Le baron se leva pour aller au devant du docteur.

— C'est le docteur Gervais, dit-il en désignant celui-ci à l'étranger, le plus digne homme et le plus savant médecïn que possède le pays.

Le baron se retourna vers l'étranger .-

— Monsieur le marquis de Nièvremont, notre nouvel hôte, que nous conserverons, j'espère le plus longtemps possible ici.

Le lecteur désire sans doute avoir quelques détails sur ce nouveau personnage. -— C'est un homme d'une cinquantaine d'années environ, grand, bien fait, ayant conservé un air de Jeunesse malgré son front chauye et les cheveux gris qui garnissent ses tempes; mais dans ses yeux, il y a cette sérénité calme que peut seulement trouver celui qui a traversé les orages de la vie et atteint ce port tranquille et bienheureux ou n'aborde plus la fougue des passons humaines.

Quelques rides sillonnent son front large et grand. L'expression de sa figure est froide, mais sans être séyère.

— Vous avez parlé avec ma fille, docteur, reprit le baron après avoir approché un siège à M. Gervais,

— Oui,et unrégimesalutairejointà degrandes

précantioDS rétablira, je l'espère, cette jeunesse un peu fragile. Vous me permettez d'avoir avec TOUS, avant mon départ, quelques minutes d'entretien.

L'étranger comprit que le docteur et le baron devaient désirer être seuls; aussi ïl se leva.

— M. le baron, dit-il, je vous demande la permission de monter pendant quelques minutes dans l'appartement que vousavez bien voulu me faire préparer.

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