LE BANQUET HUGHES-LAROCQUE
Hier soir, avait lieu dans la grande salle du Cabinet de lecture paroissial le banquet offert au lieutenant-colonel Hughes et au capitaine Larocque par les zouuves pontificaux. Ce banquet donné sous les auspices des soldats de Pie IX, réunissait deux grandes idées et deux grands sentiments.
C'était la religion et la patrie se donnant la main. Et certes, l'uniforme du 65e porté par le lieutenant-colonel Hughes et le capitaine Larocque étaient en tous points dignes de l'uniforme que les zouaves ont illustré à Mentana, Patay et Castelfidardo.
Aussi quel enthousiasme et quel patriotisme déployés hier par l'auditoire distingné qui se groupait autour des deux héros qui après avoir offert leur sang pour la défense de la religion, s'en sont montrés prodigues pour la patrie !
La plume la plus exercée ne saurait rendre dans loute sa force l'expression du sentiment qui présidait à cette réunion, On y allait avec la plus grande gaieté comme il convient entre de bons camarades, 1 n'y avait pas à de consigne à observer, on plutôt il y en avait une, qui ne péchait pas par sa rigueur, c'était de s'amuser le plus possible. Et nous devons le dire à la louange des convives, jamais consigne ne fut plus observée,
Le lieutenant-colonel et le capitaine ont droit d'être fiers de cette réception, Après avoir semé la gloire sur leur passage, il est juste qu'ils récoltent les honneurs. Et ces honneurs ne leur ont pas seulement été décernés par des amis, mais bien par toute la nationalité canadienne française dont ils se sont montrés les vrais représentants,
La salle du Cabinet pour la circonstance avait été décorée avec un goût parfait par Mme Duperrouzel. Au fond de l'estrade se trouvait le buste de Pie IX, au milieu d’un trophée de drapeaux français et anglais, et au-dessus ressortaient les armes du Canada surmontées
20% — d'une couronne, À droite et à gauche, près de la rampe, deux magnifiques portraits du comte de Chambord et de Pie IX.
Tout autour de la salle, le long de la galerie, courait un cordon de banderoles tricolores. Au fond est placé un trophée de drapeaux français, pontificaux, fleurdelisés et anglais, entourant un cartouche, au centre duquel se détache le mot « Bienvenue. » A droite, l'écusson des zouaves pontificaux avec la devise : « Aime Dieu et va ton chemin. » À gauche, les armes du 65e bataillon. Tous ces cartouches étaient entourés de drapeaux.
De distance en distance étaient disposés d'autres trophées et des drapeaux sans nombre, parmi lesquels on distinguait beaucoup d'étendards aux couleurs pontificales.
Vis-à-vis l'estrade et tout au fond pendait un grand drapeau aux armes du pape, tiare et clefs.
Entre les trophées étaient disposés des boucliers sur lesquels on lisait les noms des principaux engagements qui ont eu lieu au Nord-Ouest : Fort Pitt, la Butte-aux-Français, ete.
Une des curiosités de la table était une grande pièce montée, composée de sucreries, et représentant le combat de la Butte-aux-Français.
A huit heures et demie tous les convives avaient fait leur entrée dans la salle.
A la table d'honneur on remarquait le président, M. L. P. Hébert, ayant à sa droite le lieutenant-colonel Hughes, le colonel Ouimet, le capitaine Garneau, l'honorable sénateur Lacoste, Son Honneur le Recorder de Montigny, le docteur Paré, et à sa gauche le capitaine Larocque, Son Honneur le maire Beaugrand, l'honorable sénateur Thibeaudeau, le vice-consul de France O. Perreault, M. Ev. Leblanc, M. PP, et l'adjudant Robert.
Parmi les convives, outre un grand nombre de citoyens distingués, on remarquait les zonaves pontificaux suivants :
F. McKenzie, G. A. Drolet, E. Hurtubise, J. E. Gervais, A. Prendengast, I. A. Plimondon, Théodore Fontaine, J, G. M. McGown, docteur À. Piché, J. N. Mazurette, Eusèbe Branchaud, N. Jos. Côté, L. G. À. Sauvée, chevalier G. H, Vallée, docteur Champagne, N. Renaud, Eugène Varis, Israël Marin, E. A. Desormeault, Gualbert Gervais, H. Groleau, Léon Descarries et 3. Monicr, ainsi que les capitaines Beauset, Ethier, des Trois-Maisons, du 65e bataillon.
Le menu préparé par Mme Duperrouzel ne laissait rien à désirer, C'était à rendre des points aux plus gourmets,
Durant tout le banquet nous avons été bercés par la belle musique de la Bande de la cité sous l'habile direction de M. Ernest Lavigne. Nous n'avons que des félicitations à faire aux artistes de ce corps de musique.
Avant de passer aux santés le secrétaire M. Renaud Int des lettres de l'honorable F. X. A. Trudel, major Dugas, capitaine Chagnon, capitaine Roy, des zouaves pontifieanx de Québec qui n'avaient pu se rendre à ce banquet.
M. le président Hébert se leva alors pour proposer là santé de I Reine, qui fut bue avee enthousiasme.
Il proposa ensuite la santé de nos volontaires.
Le colonel Ouimet y répondit.
Vient ensuite la réponse du capitaine Larocque pétillante de verve et d'esprit, L'anditoire était suspendu à ses lèvres,
Le capitaine Garneau fut chaleureux et patriotique dans sa réponse,
Le capitaine Beauset proposa la santé des zouaves pontificaux à laquelle le chevalier Gustave Drolet répondit.
Voici ce magnifique discours que nous reproduisons en entier :
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« Je vous remercie de l'honneur que vous venez de faire au régiment des zouaves pontificaux en portant ct en buvant avec autant d'enthousiasme que vous l'avez fait un toast à ce noble corps.
» Je vous remercie en mème temps du grand honneur que vous n'avez fait, Monsieur le Président, en me désignant pour répondre à cette santé.
» Je suis bien heureux comme ancien zouave de voir la bonne camaraderie, la bonne entente et la confraternité qui existent entre le beau 65° bataillon, tous les corps volontaires et les vétérans de l'armée du Saint-Siège.
» Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi, Messieurs? Est-ce que nos régiments ne se ressemblent pas par plus d'un point et ne sont pas tous composés d'engagés volontaires et d'hommes libres? Est-ce que les zouaves et le 65e ne sont pas nés d'un même sentiment généreux, d’une même idée chevaleresque, non pour partir à la conquête des provinces voisines, non pour envahir des territoires ennemis, mais au contraire pour repousser les invasions, maintenir la paix à l'intérieur, combattre la révolution au dedans et au dehors, et faire respecter l'intégrité des frontières canadiennes et romaines?
» Nous venons de célébrer les noces d'argent de notre glorieux régiment il ÿ a à peine quinze jours. Dans très peu de temps, vous aussi, les successeurs et les continuateurs des chasseurs canadiens, célébrez le vingt-cinquième anniversaire de là création du premier bataillon canadien français à Montréal.
» Pouvions-nous mieux manifester l'estime que nous portons au 65e qu'en lui donnant les deux zouaves les plus brillants de notre contingent pour compléter ses cadres d'officiers ?
» Messieurs, le 3 mars 1860, par un soir brumeux et sombre, un voyageur frappait à la porte du château de Prouselles. Ce voyageur mystérieux fut introduit en présence du maître de la maison, et lui tint à peu près ce discours : « Général, je suis délégué vers vous par notre Saint- » Père le pape, pour faire appel à votre grand cœur de chrétien. Je suis chargé de vous exposer » combien la situation du Père commun des fidèles est critique. La révolution et les loges font » rage pour dépouiller le Saint-Siège du domaine de l'Église, et nul plus que vous, général, » n'est capable d'enrayer ce mouvement et de tenir tête à l'orage : le voulez-vous ? »
» L'illustre général de Lamoricière, se levant, tendit la main à Mgr de Mérode, l'ambassadeur du Saint-Père et lui dit : « Monseigneur ! qua. ‘’e père a parlé, il ne reste au fils qu'une chose à faire, obéir, Voilà une cause pour laquelle j'aimerais bien à mourir. Quand faut-il partir? »
» 11 partit le lendemain.
» Voilà, Messieurs, dans toute sa simplicité historique, le récit de l'entrevue de Mgr de Mérode avec le héros de Constantine, surnommé en Afrique l'enfant chéri de la fortune.
» Voilà le chef qui, il y à vingt-cinq ans, aidé de ces grands capitaines qui s’appelaient Pimodan, Becdelièvre, Cathelineau, Charette, Allet, créèrent les guides de Lamoricière, les croisés, le bataillon franco-belge, et fondirent finalement ces corps d'élite pour créer ce régiment unique, admirable et légendaire des zouaves pontificaux. Voilà l'origine de ce régiment, type de la fidélité, de l'honneur et du dévouement inaltérable, dont vous venez de boire la santé avec tant d’antrain.
» Et depuis ectte époque, Messieurs, ce régiment appartient à l'histoire. S'il paraît occuper une grande place dans les annales du dernier quart de siècle c'est que son passage a été marqué partout par une longue trainée de sang versé pour l'Église et pour la patrie. N'est-ce pas avec son sang le plus pur que furent écrites ces pages immortelles de Castelfidardo, d'Ancône, de Nerola, de Monte Libretti, de Bagnorea, de Subiuco, de Mentana, de Rome, de Gercottes, de Loigny, de Patay, du Mans, d'Yvré-l'Évèque !
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» Ne pourrait-on pas inscrire en exergue, au-dessous de sa fière devise, sur les étendards et les fanions de ce régiment, la touchante devise des Chateaubriand : € Mon sang teint les bannières de France? » Car n'est-ce pas avec le sang de Guelton, de Parceveaux, de Chalus, de Lanascol, de Doynel, de Deveau, des deux Dufournel, de Guérin, de Guillemin, de Hugh Murray, de Bélon, de Troussures, des Bouillé père et fils, de Verthamon et de tant d'autres morts au champ d'honneur, que fut teinte sa bannière? N'est-ce pas aussi avec le sang de Charette, de Monteuit, de Kermoal, de Joly, de CGazenove de Pradine, d'Alfred Larocque et de centaines d'autres blessés devant l'ennemi, que furent teintes les bannières de l'Église? Le sang répandu est encore la plus éloquente des protestations, a dit M. de Charette. Quelle éloquente protestation de Gasteltidurdo à Patay!
» Je n'ai pu lire sans attendrissement le récit de ce touchant épisode arrivé à la Basse-Motle, chez M. de Charette, le 28 juillet dernier :
» A l'issue de la messe célébrée en plein air, un enfant de quinze ans, le jeune de Bouillé, s'empara du drapeau des zouaves pontificaux encore tout imprégné du sang de son père et de son grand-père, et Le donna à baiser aux huit cents vétérans accourus à la voix de leur chef bienaimé, C'était le drapeau tout troué par les balles prussiennes, que portèrent si fièrement à Patay, en allant à l'ennemi, les zouaves pontificaux, dans cette fameuse charge à la baïonnette dirigée pi Charette en personne contre les Allemands, le 2 décembre 1870.
» Cazenove de Pradine portait le drapeau. 1 fut blessé au début et le marquis de Bouillé le reçut de ses mains. Il fut frappé en pleine poitrine et son fils, le père de cet enfant de quinze ans, te reçut des mains défaillantes de son père. I fut tué à son tour, et le comte de Verthamon le reçut et continua à avancer à la tête des zouaves qui refoulaient les Allemands épouvantés devant cette trombe humaine. Verthamon fut tué au milieu de la mêlée et Cazenove de Pradine, le bras mutilé, ressaisit son drapeau et le rapporta après la bataille, couvert du sang de ses quatre porte-étendard.
» Cette charge est légendaire en France, Messieurs. De 350 zouaves qu'ils étaient au départ, 80 seulement répondaient à l'appel, le soir au bivouac. Charette lui-même, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, était resté couché dans la neige dangereusement blessé sur ce champ de bataille déjà illustré par Jeanne d'Arc. Les zouaves qui n'avaient pas été soutenus étaient morts pour la patrie, mais l'armée de la Loire était temporairement sauvée.
» La renommée aux cent voix avait déjà proclamé les éclatants faits d'armes de nos camarades à Rome, et quand après les malheureux événements de 1870 une partie du régiment rentra en France, tous se découvrirent devant les glorieux débris des zouaves pontificaux.
» Charette offrit son épée à la France aux abois, et Gambetta, qu'on ne saurait accuser de tendresse ni de partialité pour des soldats catholiques, dit à M. de Charette en acceptant les services des volontaires de l'Ouest : « Gardez votre uniforme, général! Vous l'avez trop illustré » pour que je songe à vous l'enlever dans un pareil moment. »
» Vous voyez, Messieurs, par ce cri d’admiration arraché au farouche ennemi du cléricalisme, que les « diables du bon Dieu » avaient fait du chemin dans la confiance des libres-penseurs. Le chef de l'école vengeait enfin le régiment des zouaves pontificaux de toutes les attaques malveillantes dirigées contre les soldats du pape que la presse antireligieuse appelait des mercenaires.
» Ah oui, c'étaient de curieux mercenaires, ces braves jeunes gens appartenant à la fleur de la noblesse française et belge qui tombèrent à Castelfidardo. Quand on présenta au général Cugia la liste des morts et des blessés, il s'écria : Quels noms! On dirait une liste d'invitation à la cour de Louis XIV! Des mercenaires, ces 500 Canadiens, vos fils, vos frères, vos amis, qui
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quittérent patrie, famille, avenir, pour courir à leurs frais personnels à Rome, défendre un principe, pour courir à la Ville éternelle, payer en nature leur tribut du sang, leur denier de Saint- Pierre !
» Mercenaire, ce pauvre colonel Allet, qui après a victoire de Mentana refusa le grade de général que lui offrait Pie IX, en disant : « Très-Saint-Père, Votre Sainteté à déjà plusieurs » généraux duns son armée, mais il n'y a qu'un seul colonel des zouaves, Permettez-moi de con- » linuer de vous servir en cette qualité... »