DISCOURS DE M. BEAUGRAND
Monsieur le Président, Messieurs,
Il y a cinquante ans, lorsque les fils de la Liberté célébraient la fondation de la société St-Jean-Baptiste par un banquet, dans le jardin de M. McDonald, on avait, comme ce soir, prononcé des discours et on avait placé les quatre toasts suivants sur la liste officielle des santés :
Au peuble, source de toute autorité légitime !
Au gouvernement des Etats-Unis !
A Ls. ]. Papineau, notre chef vénéré !
A Lafayette !
Le héros des Deux-Mondes venait de mourir, le 20 mai 1834, après avoir doté la France du gouvernement responsable et constitutionnel. C'était un testament politique digne de ‘Lafayette, du compagnon de Washington.
Au Canada, les idées de liberté avaient progressé devant l’oligarchie qui nous opprimait, devant le gouvernement personnel qui nous tyrannisait. Nos compatriotes avaient compris que dans les temps de crise, c’est au peuple qu’il appartient de se prononcer.
Et suivant en cela l’exemple que nous avait donné nos voisins les Américains en 1776, ils avaient inscrit sur la liste d'honneur cette santé qui est le programme naturel de notre “organisation démocratique :
Au peuple, source de toute autorité légitime !
La guerre de l’indépendance américaine était alors une «épopée presque contemporaine.
Les Etats-Unis, sous le souffle tout puissant des libertés
politiques et individuelles, sous l’égide de leurs institutions républicaines avaient grandi et prospéré comme jamais dans l’histoire du monde on avait vu un peuple grandir et prospérer.
L'exemple de nos voisins avait réveillé chez nous l'amour de cette liberté sainte qui est le prélude du progrès et de la civilisation.
Washington avait fait succéder aux guerres de la révolution la prospérité de l’agriculture, du commerce, de la navigation “et de l’industrie.
Au lieu de ceindre une couronne qu'il aurait pu obtenir, le père de son pays, ‘‘ /4e father of this country, comme disent d’une manière si touchante nos amis de là-bas, le père -de scn pays avait mis l'épée au fourreau et à l'ombre des grands ormes de Mount Vernon, dans la satisfaction du devoir accompli, il voyait ses concitoyens récolter les fruits de la semence sainte et prolifique qu’il avait jetée dans les plaines fécondes du patriotisme et de la liberté.
Les Etats-Unis avaient obtenu leur liberté en 1776; les Canadiens voulaient obtenir leurs droits en 1837.
La France, par l'épée de Lafayette avait produit Vorktown.
La France avait envoyé Rochambeau, de Grasse, Vergennes, de Noailles, D’Abbeville, et leurs compagnons pour aider les efforts de Washington et des héros de l’Indépendance améri- -caine. La France, en un mot, toujours chevaleresque, avait voulu associer son nom à l’une des pages d'histoire les plus glorieuses des temps modernes.
Au Canada, Papineau luttait depuis de longues années. Ses -compagnons enthousiastes avaient devant eux l’exemple des Américains.
Un jour, le peuple poussé à bout se révolta à St-Denis, à St Charles, à St-Eustache et nos pères furent vaincus par le mombre : mais l'Angleterre comprit et ne votlut pas répéter
la faute de 1776. Elle nous accorda les institutions libres qui: nous régissent aujourd’hui,
Ce que Lafayette avait fait aux Etats-Unis, Papineau l'avait obtenu au Canada.
Et quel est celui qui, aujourd’hui, ne soit fier de se réclamer des hommes de 1837.
Quel est le Canadien-Français qui renierait la mémoire de Papineau, de Chénier, de Lorimier, de Cardinal, de Duquette, de Hindelang et des patriotes morts sur l’échafaud ou dans la mêlée pour nous obtenir nos libertés populaires ?
Leur sang a fécondé le sol et nous sommes aujourd’hui un. des peuples les plus libres de la terre.
La France avait donné Lafayette aux Etats-Unis.
La France nous a donné Papineau pour délivrer le Canada.
C’est le rôle que cette sainte et glorieuse nation, notre: mère, a toujours joué dans l’histoire du monde.
A vous, compatriotes des Etats-Unis, qui êtes venu vous unir à nous pour célébrer la fête nationale, je n'ai pas besoin de chanter la gloire de la civilisation américaine.
Vous êtes témoin tous les jours des progrès immenses que cette vaillante nation fait dans l’industrie, dans les arts, dans l'éducation populaire.
Eclose au souffle tout puissant de la liberté, la nation américaine a compris que la seule, la vraie civilisation populaire, ne pouvait être produite que par l’éducation des masses.
Aussi la cause de l’instruction du peuple est-elle considérée comme sacrée aux Etats-Unis, et les gouvernements des diffé rents Etats ne croient jamais trop faire pour elle.
Puissions-nous nous inspirer de cet exemple ; puissionsnous comprendre comme les Américains, qu’un citoyen instruit est la condition suprême de la prospérité d’un gouvernement. libre et fort:
Maintenant, Messieurs, nous avons bu aux Etats-Unis, à nos frères, à nos amis de là-bas.
Nous avons bu à la mémoire de Washington, de Lafayette, de Papineau.
Soyons certains d’une chose, c’est que l’histoire inscrira à son livre d’or les dates glorieuses de 1776 et 1837.
Ce sont deux dates qui marquent des époques sacrées dans l’histoire du progrès, de la civilisation et de l'humanité.