DISCOURS DE L'HONORABLE M. BABY
Juge de la Cour du Banc dela Reine de la Province de Québec.
Votre Honneur, M. le Président et Messieurs,
Appelé, en troisième, à répondre au toast ‘* Le Canada, ” je me vois dans un grand embarras, car mes honorables et éloquents devanciers ne m'ont laissé rien ou presque rien à dire tant ils ont été pleins de leur sujet. Vais-je, au moins, vous remercier pour l’enthousiasme avec lequel ‘vous avez accueilli le nom du Canada et bu à sa prospérité ? Non, car c’est de notre mère qu’il s’agit et c’est un devoir sacré pour des enfants bien nés, tels que nous le sommes, d’aimer celle qui leur a donné le jour, d’en applaudir le nom et de se joindre, en toute occasion, à ceux qui disent ou chantent sa gloire et célèbrent sa renommée ! Cependant, veuillez me permettre d'ajouter un mot aux belles et bonnes choses dont MM. Langevin et Laurier vous ont entretenu. Je serai court, car je tiens à ne point vous faire un discours.
Nous sommes actuellement un peuple, vous a-t-on dit. Oui, c’est vrai, et nos destinées nous sont clairement indiquées. Dieu, dans ses insondables desseins, nous a choisi pour être, sur ce continent, ce que la vieille France, la patrie de nos ancêtres, était à l’ancien monde. Aussi, voyez comme sa protection sur nous est visible. Qui peut la nier ? Notre ber ceau fut entouré de la plus grande sollicitude. Quoiqu’'en guerre tantôt avec les enfants du sol à qui nos pères apportaient la croix et la civilisation, tantôt avec nos puissants voisins qui pressentaient déjà, peut-être, que nous serions, un jour, les fidèles gardiens du drapeau de la Grande-Bretagne ; décimés aussi par les maladies qu’engendrent la fatigue et les privations ; pressurés de tous côtés par une administration
peu scrupuleuse ; arrosant le sol de leurs sueurs et de leur sang presque jusqu’à l'épuisement, les Canadiens ont néanmoins survécu.’ Après avoir traversé un âge de feu et de fer, le jour de la séparation de celle que nos pères aimaient tant fut sonnée et ils virent le drapeau blanc quitter les bords du St. Laurent avec les derniers débris de l’armée française défaite mais non vaincue.
Réduits à une poignée pour ainsi dire, au point de vue purement «humain, les Canadiens devaient bientôt cesser d'exister, et c'était bien là ce que croyaient les nouveaux possesseurs du pays, assurément. Mais non, les cinquante mille Français que Lévis avait laissés derrière lui, en moins d’un siècle, sont devenus deux millions ! Dieu nous a tenus dans sa large main, a éloigné de nous toutes les causes qui pouvaient amener notre affaiblissement, écarté tous les obstacles et nous a couverts de sa miraculeuse égide chaque fois que la nationalité s’est trouvée en danger. Voyez plutôt. Deux fois nous avons défendu et sauvé le pouvoir anglais. Et pourquoi ? Parcequ’il était cette protection que la Providence avait jetée sur nous. A peine seize années s’étaient-elles écoulées depuis qu'un régime avait été substitué à un autre— c'était en 1775-—que nos pères, poussés par un souffle mystérieux, combattent et versent leur sang pour garder un drapeau qu’ils avaient toujours eu en horreur et qui leur avait été imposé par le sort des armes seulement. La France, la vieille France toujours chère, fait même entendre à leurs oreilles des voix autorisées pour les induire à s'affranchir de leur nouvelle alliance ! On leur montre, flottant sur les bords de l’Atlantique, ce bien-aimé drapeau fleurdelisé qu’ils ne voient plus sur la vieille citadelle de Québec ; il serait si facile de le ramener dans les circonstances ! Non, non, l’homme s’agite et Dieu le mène, a-t-il été dit ! Il est décrété là-haut que les Canadiens, tout en restant Français par le cœur, l'esprit, les
mœurs, la religion, n’appartiendront plus à la vieille France, mais devront grandir et prospérer sous le régime constitutionnel de la fière Albion !
Maintenant, ai-je besoin de vous rappeler 1812 et son héro ! Châteauguay a eu une bien grande influence sur nos destinées, beaucoup plus qu'on ne saurait le croire. Cette victoire de nos compatriotes sur la bannière étoilée nous a fait faire un pas de géant vers notre autonomie.
Encore une fois, qui peut se refuser de croire à ce qui est évident pour tous !
Nous sommes maintenant partout dans cette vaste terre de l'Amérique du Nord. Allez voir dans l'Ile du Prince Edouard, dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, Ontario, la Colombie Anglaise, le Manitoba et les immenses provinces du Nord-Ouest et aux Etats-Unis. Quelque part que vous alliez, vous ferez la rencontre de compatriotes dont la langue est le français et dont l’influence monte et grandit de plus en plus. Cette forte et vigoureuse race a su s’assimiler toutes les forces qui l’entouraient sans jamais rien perdre de son caractère distinctif. Est-ce assez étonnant ? Oui, messieurs, nous sommes véritablement les protégés de Dieu qui nous a confié une haute et noble mission que vous connaissez tous. La remplissons-nous ? Il est bon, il est nécessaire même de nous entretenir dans les fêtes de famille de la nature de celleci de notre glorieux passé, de notre brillant avenir, mais avant tout, ne l’oublions jamais, il faut se rappeler de notre mission et s’encourager mutuellement à la poursuivre, car malheur à nous si nous venions, un jour, à y manquer, Soyons fidèles à notre passé et fortifions-nous, de plus en plus, dans les principes religieux et politiques qui ont fait notre force comme peuple jusqu'ici. Ayons confiance en Celui qui équilibre tout en ce monde. Demandons-lui que nos ministres soient toujours vigilants et ne laissent jamais tomber le char
de l'Etat dans l’ornière ; que nos magistrats soient versés dans la loi, vertueux, justes et intègres ; que notre patrie soit distinguée par ses hommes politiques toujours occupés de la chose publique et du bien être du peuple ; que nos hommes de profession soient probes et savants ; nos négociants et industriels remplis d’une énergie bien dirigée, tempérée par la prudence, qui leur permette de lutter avantageusement et courageusement avec leurs compatriotes d’autres races ; que nos cultivateurs soient sages, laborieux, tempérants, économes ; que la paix, l'union, la concorde règnent dans nos rangs ; en un mot, que notre ambition à tous soit, selon la belle devise de la Société St-Jean-Baptiste : ‘* rendre le Peuple meilleur,” afin qu’il ne demeure jamais en arrière dans la belle et large voie du progrès bien entendu. Oui, s’il est fidèle à sa mission, le peuple canadien, quelque petit qu’il soit maintenant, sera bientôt appelé à avoir des imitateurs, au lieu d’être condamné à suivre les autres et leur manière de faire.
En commençant, je vous en ai donné l'assurance, je serai court, ai-je dit. Ne voulant point manquer à la parole donnée, je termine : Demeurons toujours attachés à notre cher Canada qui, sous le régime britannique, a si rapidement grandi ; aimons-le de l'amour le pius désintéressé, portons-lui le plus vif intérêt partout et en toute circonstance, et surtout n’en ayons jamais honte ; disons de lui hautement à qui veut l’entendre, ce que ce philosophe de la Grèce disait en quittant sa patrie ingrate : ‘ Je l’ai aimée, je l’aime et l’aimerai tou: jours.”
NOCES D'OR DE LA ST-fEAN-BAPTISTE 201