DISCOURS DE L'HONORABLE M. ROYAL
Parmi les sujets proposés à l’étude par le Congrès National, celui de l’autonomie des provinces me paraît singulièrement digne de fixer l'attention dans les circonstances actuelles.
Nous nous sommes réunis de tous les coins du Canada pour célébrer la patrie, sans doute, mais c’est encore et plus peutêtre pour examiner la situation, énumérer nos forces, adopter un but commun et harmoniser les volontés et les efforts.
L’éclat des fêtes, la splendeur des cérémonies, l'immense concours du peuple, la parole des orateurs, tout cela enivre et fait battre le cœur plus vite dans les poitrines ; mais s’il n’en devait rester qu’un simple souvenir, rien d’utile, rien de pratique pour la Religion et la Nationalité, nous nous serions trompés.
Je l’avouerai ; c’est le caractère d’utilité pratique donné par le Congrès à cette grande manifestation nationale qui emporte surtout mon suffrage et mon admiration.
I n’y a pas à en douter, les jours d’épreuve sont arrivés pour le régime politique de 1867. Partout l'opinion s’inquiète ; il y a du malaise ; les provinces s’agitent, et l'avenir sans être menaçant n’est pas sans nuage. La constitution de 1867 serait-elle destinée à un échec inévitable ? Je ne le crois pas : mais l’heure me semble bien choisie pour jeter dans le courant des idées quelques formules courtes, claires, saillantes sur cette question vitale de l’autonemie des provinces.
Nous sommes d’autant plus à l’aise pour en parler qu'aucun des partis politiques n’en a encore fait un article de son programme.
Il y a 17 ans que nous pratiquons la eonstitution de 1867 ; certes, ce n’est pas moi qui tairai mon admiration des progrès matériels accomplis dans ce court espace de temps.
Mais la grandeur morale d’un pays se mesure-t-elle toujours sur ie chiffre de la circulation monétaire, sur le mouvement du commerce et de l’industrie d’après les grandes entreprises publiques ?
On peut en douter. Ces choses passent et sont soumises aux disputes de l’homme comme aux caprices du temps.
Ce qui intéresse avant tout c'est la somme de bonheur assurée au peuple, ce sont les institutions qui garantissent ses autels, sa foi, ses foyers et son histoire, s’il en a une.
Messieurs, le rêve d’une république universelle, rêve des loges maçonniques, sera toujours un.crime ét une abomination sociale parce qu’entr’autres choses ik supprime l’idée des nationalités.
Or, qu'est-ce que c’est qu’une nationalité ?
C’est, si je ne me trompe, le triomphe d’un peuple dans ce grand combat pour l'existence, combat qui fdevient de plus en plus rude.
C'est la formation, pénible souvent, lente toujours, d’une société ayant une langue, une civilisation, un cäractère, une
littérature et une philosophie qui lui sont propres. La Grèce et Rome chez les anciens, la France et l'Angleterre chez les modernes sont des nationalités distinctes ; ces divers peuples ne sauraient être confondus avec aucun autre. Leur autonomie est parfaite.
Ce mot de nationalité se trouve sur toutes les lèvres dans ces fêtes retentissantes dont nous sommes les acteurs empressés et les témoins enthousiastes ; est-ce que nous possédons vraiment une nationalité présentant toutes les marques de celles des pays que je viehs de nommer ?
Messieurs, nous ne saurions être confondus avec les populations qui nous entourent ; nous avons presque tous les éléments constitutifs des fortes nationalités, et nous pouvons marcher d’un pas sûr vers l’ordre de choses qui en sera le glorieux couronnement.
Notre foi si vive et si admirable,—-notre union intime avec le clergé, notre organisation religieuse, notre langue, notre histoire, notre existence séculaire sur ce continent, nos aptitudes aux choses de l'esprit plutôt qu'aux choses positives, — tout jusqu’à nos défauts,—et nous en avons, —empêche que nous soyons noyés par la vague montante de l'immigration de langue anglaise.
Vous le savez ; il nous manque encore sans doute un trait essentiel à notre nationalité si nous la comparons à celles du vieux monde. Ce trait c’est l'indépendance politique. Nous nous possédons à l’intérieur ; l’Angleterre avec une rare sagesse nous à fait le peuple le plus riche de la terre ; mais nous n'avons pas la plénitude de notre action à l’extérieur, Nous avons un nom, mais nous n’avons pas de drapeau, cet emblème de force et de dignité des peuples arrivés.
N'allez pas croire—Messieurs —que je veuille déplorer cette situation d’infériorité plutôt apparente que réelle, ni que j'appelle de mes vœux, avant son terme, cette suprême évolus
tion des nationalités ; ces choses sont l’œuvre du temps ; — et le temps appartient à Dieu qui mène les hommes.
Mais cette situation nous impose des devoirs à remplir et l’un des plus essentiels est de veiller avec un soin jaloux à la conservation de notre autonomie sous le régime actuel. Sans autonomie la nationalité est en danger ; sans autonomie que signifierait pour nous l’indépendance politique sinon un changement de régime qui renfermerait plus d’une menace pour l’avenir.
Nous avons acquis par notre long séjour sur ce continent plusieurs des bonnes qualités de la race anglo-saxonne. Notre sang s’est refroidi ; nous avons cessé de croire que parler c’est agir, et nous avons appris que le monde n’appartient pas à l'intelligence seule ; il appartient surtout à l’activité. Vzo/enti rapiunt illud.
Ce pays a commencé par être colonie ; il est ensuite devenu province ; sa troisième phase sera celle de l’émancipation définitive. La Confédération a été l’agroupement de provinces qui ont espéré trouver dans la réalisation d’une combinaison hardie, les garanties d’accord, d’ordre social, de stapilité, de puissance et de relèvement des esprits qui préparent un peuple à ses destinées finales.
Presque vers le même temps s’est manifesté un besoin de rapprochement entre les groupes français que la cession du pays avait dispersés, puis immobilisés ça et là sur tous les. points de la Nouvelle-France.
Nous nous sommes recherchés, et à la suite intelligente de M. Rameau, nous avons renoué la chaine affaiblie de la communauté de notre origine, de notre caractère et de nos ten-. dances. Nous avons trouvé un peu partout, de l'Atlantiqueau Pacifique, de ces groupes franco-canadiens, glorieux tronçons mutilés par les batailles et les mille vicissitudes des peuples. conquis, mais qui avaient poussé de vigoureux rejetons.
Je prends la statistique officielle de 1880 et lui emprunte le dénombrement de la race canadienne-française dans les diverses parties de l'Amérique Britannique du Nord.
En 1880 la population française de Québec est de 1,073,520 âmes, sur un total de (1,357,027) ; celle d'Ontario, 102,743 (1,923,228) ; celle du Nouveau-Brunswick, 56,635 (921,233) ; celle de la Nouvelle-Ecosse, 41,219 (140,572) 3 celle de l'Ile du Prince: Edouard, 10,751 (10,891) ; celle de Manitoba, 9,919 (65,954) ; celle des Territoires, 2,896(54,446; celle de la Colombie Britannique, 916 (49,459).
Total pour le Canada : 1,298,929 sur un chiffre total de 4,324,810, soit plus du quart.
C’est donc près de 300,000 compatriotes épars dans les diverses provinces de la Confédération en dehors de Québec ; 300,000 individus qui comptent sur vous, qui ont les yeux sur vous, qui se rattachent à vous, qui ne font avec vous qu’un cœur et qu’une âme. Votre union les reconforte, vos querelles les désolent, vos œuvres magnifiques les remplissent de fierté et d’orgueil.
Cette même statistique officielle nous montre en outre d’une façon bien éclatante l’un des traits particuliers de notre race, race latine, plus portée vers les choses de littérature et de philosophie que vers le commerce et les affaires. C’est notre supériorité.
Sur un total de 85 maisons d'éducation supérieure, colléges et universités, avec un chiffre de 5,943 étudiants, Québec en compte 44, plus de la &, fréquentés par 4,425 élèves, soit près des quatre cinquièmes du chiffre total.
Ontario en compte 17 seulement, fréquentés par 874 élèves,
Poussons plus loin nos recherches,
Il y a, continue la statistique de 1880, dans tout le Canada 274 pensionnats de jeunes filles ; dont 186 dans Québec seulement, c’est-à-dire les 74, et 44 seulement dans Ontario,
Ces maisons sont fréquentées dans Québec par 10,101 élé. ves, et dans Ontario, par 1711 seulement. Le total pour tout le Canada est de 13,064 élèves.
Nous venons de voir qu’Ontario est d’un tiers environ plus populeux que Québec, sa population s'élevait à la date précitée à 1,900,000 et celle de Québec à 1,300,000, en chiffres ronds.
Puisque j'en suis à la statistique qui parle si éloquemment, de nos belles communautés enseignantes de femmes, j’ajouterai cet autre fait qui complète l’éloge de la femme canadienne-française et nous la présente sous les traits angéliques de la Sœur de charité,
Sur un total de 85 maisons de charité, Hôtels-Dieu, Hospices, Asiles, pour tout le Canada, Québec en possède 32 et Ontario 31, et 22 pour le reste du Canada.
Or, MM. je vous le deraande : à quoi nous servira cet ensemble de grandes qualités, à quoi nous servira notre supériorité distincte de race latino-américaine, si le régime de 1867 nous mène tous ensemble et par une pente insensible aux abîmes de l’union législative ?
Toutes les provinces du Canada sont vivement intéressées au niaintien du régime actuel à condition qu’il ne s'éloigne jamais des principes organiques adoptées à la conférence de Québec.
Quels sont ces principes ?
Il y en a deux, qui, entre tous, me paraissent les plus essentiels.
Le premier affirme l’indépendance absolue des provinces et du gouvernement fédéral dans l’exercice de leurs attributions respectives. Ces deux grands corps de l’Etat ont chacun leur vie propre, leur sphère d'action séparée et des rouages distincts destinés à prévenir ou à amortir les chocs ou les colli-
sions possibles. De leur harmonie naîtra la grandeur de la patrie : mais aussi de leur confusion sortira la ruine certaine du Canada, ruine morale et ruine matérielle,
Le second principe, qui n’#st pas moins fondamental, consacre entre toutes les provinces l'égalité absolue de droits et de devoirs vis-à-vis le gouvernement général. Je trouve ce principe solennellement proclamé par les pères de la Confédération et affirme d’une manière non moins formelle dans la constitution de chacune des quatre provinces confédérées en 1867. Il découle de la nature même des choses.
I1 ne doit pas exister dans le concert fédéral une province qui soit plus favorisée, ou mieux traitée que les autres, par le pouvoir général ; celui-ci doit appliquer à toutes la même règle, sous peine de causer tôt ou tard une explosion de rivalités intestines, de jalousies et de discussions dangereuses. ‘
Des lois claires, justes, sages, doivent régler d'avance toute les relations, tous les rapports entre le gouvernement central et les provinces, et s'appliquer dans tous les cas et dans tous les lieux.
Jusqu'ici, messieurs, nous n’avons entendu parler que des tentatives, involontaires, si vous voulez, du parlement fédéral d'empiéter par sa législation sur les jurisdictions provinciales, Il me semble, dis-je, qu’on n’a pas assez dénoncé une autre tentative, à mes yeux aussi dangereuse, celle qui vise à la destruction de l’égalité des provinces entre elles.
Ces tentatives sont le fruit ni d’un système, ni de théories de parti ; mais elles témoignent de tendances actives, persistantes, inavouées. Elles n’apparaissent que par intermittances, semblables à ces rivières souterraines des grandes prairies de l'Ouest qui surgissent tout à coup sous les pas des voyageurs surpris, roulent un moment, à pleins bords, leur eaux tranquilles dans un lit profond, puis disparaissent de même pour
aller plus loin, quelquefois bien loin, se perdre dans les lacs ou des marécages sans fond.
Ces deux sortes de tendances aboutiront fatalement à la destruction de l’autonomie des provinces qui est l’idée fondamentale du pacte fédéral de 1867.
Un savant magistrat, un patriote éclairé, un ancien homme d’Etat, l’hon. juge Loranger, président de la société St-Jean- ‘Baptiste de Montréal, a dernièrement, dans une série de lettres remarquables, signalé les empiètements du gouvernement général au point de vue légal et constitutionnel ; il n’a pas voulu les envisager sous leur aspect politique.
Messieurs, quelle circonstance fut jamais plus propice que celle de l’heure présente pour attirer l'attention de tous les amis de leur pays sur les résultats désastreux qui nous laissent entrevoir les tendances dont je viens de parler P
Caveant Consules ; ministres, députés, journalistes, hommes politiques, voilà le danger ; voilà l'ennemi,
J'ai dit que toutes les provinces sont intéressées au même degré à défendre leur autonomie respective ; j’ajouterai que la Province de Québec l’est plus que tout autre—Pourquoi ?— Parce que l’entier et complet épanouissement de la nationalité franco-canadienne est intimement lié au maintien de l’autonomie provinciale. L'Union législative qui anéantirait celleci-porterait un coup presque fatal à notre langue, à nos institutions et à nos lois.
Je m'arrête, messieurs : j'ai essayé dans les considérations que je viens d’avoir l’honneur de vous présenter, d'indiquer brièvement, à grands traits, où se trouve le danger, où se trouve le salut, heureux si j'ai pu faire passer dans vos âmes patriotiques les espérances et les anxiétés qui agitent la mienne,