DISCOURS DE M. LE RECORDER DE MONTIGNY
Messieurs,
D'après le programme qui m'a été transmis, une demiheure est accordée à chacun des conférenciers pour traiter les différents sujets y contenus ; ce qui veut dire d’être court.
Il faut avouer que je n’ai pas de temps à perdre pour parcourir, en une demi-heure, le vaste champ que comporte le sujet : “ Notre langue, nos institutions et nos lois.”
J'ai fait un peu comme l’abeille qui butine sur chaque fleur pour en extraire le suc et en apporter l'essence à la ruche où des amis comme moi travaiilent à composer des rayons de miel. Peut-être les essaims qui s’en nourriront iront-ils former d’autres colonies et chanter au loin nos gloires nationales.
La langue que nous parlons et que parlaient les fondateurs de la colonie, nos pères, c’est la langue française, proclamée la plus belle des langues vivantes.
Si je ne faisais qu'énoncer cette proposition, je ne serais pas satisfait, et vous ne le seriez pas non plus, vous, mes compatriotes. Car, tous, nous sommes du même avis ; c’est le cri du cœur, c’est l’exclamation d’un fils qui proclame que tout ce qui appartient à sa mère est sans égal.
Vous voulez que je le prouve, pour nous permettre d’en parler avec plus d'énergie. C’est un hommage que nous nous sentons obligés de rendre à notre patrie et à notre mèrepatrie, la France, dont chacune des gloires nous enorgueillit, si nombreuses qu’elles soient.
Or, vous le savez, le langage est un des plus précieux apanages d’une nation, puisqu'il est l’un des éléments constitutifs de sa nationalité. D'ailleurs, le language n’est-il pas
l'expression de la pensée ? le vêtement des idées? N'est-il pas
la forme des sentiments auxquels il prête des ailes pour pénétrer dans les âmes ?
Et d’abord, notre langue est digne du plus grand respect par son antiquité : les linguistes la rattachent à l’Ar ya primitif de l’Asie Centrale, parlé il y 5,000 ans, et qui est considéré comme ayant un caractère saillant et pour ainsi dire en relief, Le latin populaire, qui a donné naissance à notre vieux français, découlait de la langue aryaque.
Déjà, au treizième siècle, son idiôme se dégageait des formes latines pour prendre son vrai caractère. Le français devenait la langue de la législation; c'était celle des Assises ou lois du royaume de Jérusalem. Villehardoin, l’historien de la quatrième croisade ; Joinville, le biographe de St Louis, l'avaient déjà écrite, et nous lisons encore leurs histoires.
Un Vénitien, traduisant en français une chronique de son pays en 1275, s’excusait de le faire en disant que le langage français ‘ court parmi le monde et est plus délectable à ouir que tout autre.” Dix ans plus tôt, Brunetto Latini, le maître de Dante, écrivait en français son Z7ésor parce que, disait-il, ‘6 ]a parlure de France est plus commune à tous gens.” A cette époque, le génie français versait à tous ies pays voisins comme un flot de grande poésie.
Déjà, avant la guerre des Albigeoïis, on entendait les virils accents des troubadours Bernard de Ventadour et Bertrand de Born, et les mille canzones des auteurs de jeux partis.
Au nord de la Loire, les Trouvères composaient les CAazsons de gestes, véritables épopées qui étaient traduites par l'Italie, l’ Angleterre et l'Allemagne,
Qu'on me permette de citer un échantillon de poésie de Rutebeuf, qui a vécu entre 1250 et 1300:
Que sont mi ami devenu, Que j'qvoie si près tenu, Et si amé?
Je cuit qu’il son trop cler semé ; Il ne furent pas bien semé Si sont failli,
Itel ami m'ont mal bailli, C’oncques tant com Diex m'assailli, En maint costé.
N'en vi un seul en mon costé :
Je cuit li vens les a osté, L'amor est morte :
Se sont ami que vens emporte, Etil ventait devant ma porte, S’es emporta, .
Nous pouvons l’affirmer, au douzième siècle, la domination intellectuelle de l’Europe appartenait incontestablement à la France.
Voilà donc pour son antiquité. Or, si la valeur d’un langage se mesure sur l’antiquité de ses services, nous pouvous dire que la langue française compte un grand nombre de quartiers de noblesse.
Mais, s’il est vrai que la langue esf l’expression de l’idée, nous n’hésitons pas à dire qu’elle devait être belle en France, puisqu’elie était inspirée des idées les plus chevaleresques et les plus religieuses.
Passionné pour la gloire, sensible aux beaux sentiments, esclave de l’honneur, amant de la charité, accessible à tout ce qu’il y a de grand, de noble, il falllait à ce peuple franc un langage propre à rendre toutes les belles aspirations qui débordaient de son cœur généreux.
Quel langage devait avoir Pierre l’Ermite racontant à la France les calamités de la Terre-Sainte et faisant frémir toute l'Europe au cri de ‘ Diex li veult.”?
Et ces croisés du St-Sépulcre, avec quel accent deman-
daient-ils la croix pour aller combattre pour Dieu et Notre- Dame.
Et ces chatelaines regardant leur seigneur s’éloigner du Donjon, quelles expressions de foi ne devaient-elles pas employer au jour de la séparation.
Et les chevaliers qui entouraient Jeanne d’Arc devaient avoir d’énergiques expressions pour traduire leur admirable dévouement.
Entendez Blanche de Castille dire à St Louis : ‘‘ Mon fils, Dieu sait combien vous m'êtes cher ; cependant, j'aimerais mieux vous voir mort que coupable d’un péché mortel.” Et le Béarnais : ‘‘ Enfants, si vous perdez vos enseignes ralliezvous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la gloire.” |
Quel éloquent soupir devait pousser Mde Louise de France pour désarmer le ciel par ses prières. Et ces saintes religieuses dans les cloîtres, priant pour le salut de la France, et ces missionnaires évangélisant l'univers ! Gesta Der per francos |
Répétons-le, Messieurs ! ce peuple aux idées si élevées, à l’âme si ardente, à la conviction si profonde, si admirateur du bien, si enthousiasmé du beau, si ardent à la recherche du vrai, devait avoir un langage divinement inspiré.
Aussi les chefs-d'œuvres abondent-ils, et pendant le siècle des Troubadours, et dans celui des Trouvères, et dans celui des Chroniqueurs et dans le XV siècle, siècle de l’imprimerie, et dans le siècle de François Ier, le père des lettres, et dans le siècle de Louis XIV. La liste des grands écrivains, en tous genres contient d’innombrables noms dont la mention seule prendrait plus que la demi-heure qui m'est assignée. Mais, partout, on distingue au premier rang les écrivains chrétiens.
C'est par le côté chrétien, dit M. de Sacy, dans la préface de ses Zettres de Saint-François de Salles à des gens du monde, que nos littératures riodernes ont été originales et peuvent
l’être encore ; sans cela, nous sommes aussitôt inférieurs aux anciens. Nous n’aurons jamais un Homère, un Sophocle, un Platon, un Virgile à leur opposer victorieusement. En histoire, éloquence, ‘poésie, philosophie, tout ce que pouvait faire la pure raison, les anciens l’ont fait... ; mais leur idéal terrestre avait un brillant, un éclat que l’idéal chrétien, placé bien plus haut, a terni pour toujours. Seule, la religion peut nous rendre au centuple l’avantage que nous avons perdu.
Mais nous avons encore d’autres raisons, nous, pour aimer la langue française.
C’est en français que les rois de France chargeaient nos grands découvreurs ‘* d’aller ès pays d'Amérique pour trouver contrées à civilser et à convertir au christianisme. ??
Eh quoi ! disait François Ier, je voudrais bien voir l’article du testament d'Adam, qui lègue ce vaste héritage aux rois d’Espagne et de Portugal.
C'est en français que Jacques-Cartier prenait possession du pays de Canada au nom de Dieu et du Roy de France.
C’est la langue française que parlaient nos missionnaires qui ont prêché l'Evangile aux peuplades indiennes. Ils parlaient français, Champlain, Maisonneuve, Montcalm, Lévis, Vaudreuil, Iberville, tous nos grands gouverneurs, nos grands évêques, nos guerriers, nos braves.
C'est en parlant cet idiôme qu'ils ont fait notre nationalité et qu’ils l'ont pour toujours implantée dans le sol.
Et quand le sort des batailles fit succomber nos héros écrasés par le nombre, c’est en français, et fièrement, messieurs, qu’ils proposèrent les articles de la:capitulation.
C'est en parlant français que nos hommes politiques ont revendiqué nos droits en face de l'Angleterre. Et c’est bien de roi d'Angleterre qui dit, en français, pour sanctionner une
loi : /e Roi le veut, soit fait comme il est désiré, ou encore : Le Roi remercie Ses loyaux sujets, accepte leur bénévolence et aussi le veut.
Et la devise des armes d’Angleterre n’est-elle pas: (* Æonné soit qui mal y pense P’? Et le motto qui indique à l’autorité anglaise son devoir, n'est-il pas : Dieu et mon droit ?
Le français est la langue officiclle, celle que connaissent tous les savants. C’est le langage de la science et de la philosophie.
Et puis enfin, c’est cette langue qui a exprimé les joies de la famille lors de notre naissance ; c’est celle qui s’est fait entendre autour de notre berceau ; c’est celle que nous avons bégayée dès notre âge le plus tendre ; c’est le babil français qui a donné vie à nos jeux d’enfants, à nos plaisirs de jeunesse. C’est en français que nous avons prié, et que nous ont été expliqués les grands mystères de notre religion.
Nous devons donc, nous Canadiens, à notre mère-patrie, qui a jeté sur le monde un si vif éclat et qui a fait tant de conquêtes dans le champ des idées, de conserver cette langue, dont ia racine se perd dans la nuit des temps, et qui nous a été transmise, ornée des riches traditions des siècles de grandeur, de chevalerie et de foi.
Nous le devons à nos ancêtres qui ont tant fait de sacrifices pour nous la léguer.
Nous le devons à nos mères, qui nous ont transmis sous cette forme leurs sentiments, leur amour, leur foi.
Appliquons-nous à lui rendre cette beauté qu’elle avait quand elle était inspirée par les grandes idées, et nous la transmettrons à nos enfants comme un talisman pour conserver les principes que nous sommes fiers de posséder et qui sont essentiels au bonheur des peuples.
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Maintenant, Messieurs, passons à nos institutions ! Et d’abord, que devons-nous entendre par institutions ? Ce sont les éléments constitutifs de la constitution sociale, religieuse et politique. Aussi les institutions sont-elles religieuses, constitutionnelles, représentatives, parlementaires, légales, industrielles, agricoles, militaires, etc. Ce sont les branches de l'arbre national, ce sont les pièces de l'édifice ; les unes en forment la base, les autres en ornent le sommet.
Parmi nos institutions, il en est qui sont anciennes et qui nous viennent de nos pères, lesquels les avaient recueillies de leurs grands pères. Les autres sont modernes et sont nées des exigences sociales ou sont dues au changement d'état.
Mais qu’elles soient antiques ou adolescentes, toutes, pour être dignes de respect, doivent avoir pour base la religion qui est la pierre fondamentale sur laquelle repose tout édifice solide.
Or, la seule religion impérissable, c’est la religion du Christ, vous le savez bien.
‘ Là où ce droit primordial manque, il n’y a plus dedroit. Vainement, les autres fondements purement politiques des constitutions seront de la plus grande perfection et le fruit de la plus extrême habileté ; cela servira de peu, parceque c’est secondaire, et que si la pierre angulaire est enlevée, il faut que l'édifice croule.”
Témoins ces débris dispersés à travers les siècles.
Le mal et le bien arrivent parmi les nations selon que le Christ est écouté ou ne l’est pas ; et le devoir de tous, surtout de ceux qui ont autorité sur elles, consiste à user de leur influence pour les lui ramener.
‘6 Cette vérité ressort de l’histoire des peuples qui tous ont une liaison nécessaire pour agir de concert à la preuve de ce fait, soit en prospérant sous son influence, soit en punissant
ceux qui l’oublient, soit en écroulant sous le poids des contraventions aux lois prescrites par le Christ.” (Inst. Cath.)
Cette vérité peut se voir d’un coup d’œil en parcourant avec Bossuet les Epoques, la suite de la Religion et les Empires,
‘“ La méthode historique, dit M. Auzias, ancien bâtonnier du Barreau de Paris, c’est-à-dire la modeste philosophie des résultats et de l’expérience, ne laissera pas que de jeter des lumières sur les causes et les remèdes des prodigieux ébranlements qui remuent le monde depuis un siècle.
Sans nul doute, il y a là un immense sujet d’étonnement, car que de conditions en apparence pour garantir au contraire l’ordre et la stabilité ! Non-seulement, les sciences dans toutes. leurs branches sont en progrès sur le passé ; non seulement les hommes sont aussi désireux que jamais de tout ce que peut leur assurer l’exercice des plus hautes facultés de l’âme ; mais encore du 18ime siècle à aujourd’hui, combien d'hommes de génie ont mis la main à l’œuvre pour tirer de ces éléments perfectionnés un édifice à l'épreuve de nouvelles commotions.
Il y a eu de grands hommes d’état, d’illustres guerriers, d’habiles politiques, ayant toute connaissance des hommes et. des affaires, assistés d’assemblées formées de toutes les notabilités de la nation et rien n’y a fait : Pourquoi !.…
Qu’est-ce donc qui y manquait !
Ce qui y manquait... c’est tout simplement un /:e# commun, dit et répété partout et en tout temps, même dans les siècles payens à l’aide de l’observation des faits et des lueurs restantes de la primitive révélation:
C’est que la religion et la justice ne sont pas seulement une spéculation doctrinale de l’âme, un moyen de moralisation, de progrès et de perfectionnement, mais quelles sont aussi l’assise fondamentale de la constitution sociale et politique des nations, où, en d'autres termes, le premier élement du
droit constitutionnel, et, qu'ébranler cette assise première c’est tout ébranler.”?
Et, ce n’est pas étonnant, quand on sait que la religion du Christ est toute de charité, et que son principal commandement, ou plutôt son commandement, est de s’aimer les uns les autres : lorsque l’on sait qu’elle sert à re/ier les enfants d’une même famille, comme les membres d’un même corps.
‘“ Nous vivons sous l’empire de Dieu, s’écrie Bossuet, nous vivons en société... De l'obligation d'aimer Dieu et le prochain naissent la charité fraternelle, la justice en tout et pour tous: pour la famille, le Christ a fait du mariage un sacrement, proscrit le divorce....…., il a rendu les enfants soumis. Dans l'Etat, il fait un devoir de religion de l’obéissance, et réciproquement il enseigne aux princes que le glaive leur est donné contre les méchants, et que leur autorité doit être le soulagement du fardeau des autres.”
Grâce en soit rendue, et bénissons le ciel d’être nés dans un pays dont la naissance a été entourée de faveurs qui le désignaient d'avance à une sublime mission. Il est né à une époque où le christianisme était la loi de la France, dont la loi et la constitution se résumaient en cette antique devise : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat.
Sans doute, il y avait encore dans les mœurs un reste de barbarie, qui ne pouvait disparaître qu'après un travail long et pénible, mais une idée religieuse faisait remuer les masses et on se faisait tuer pour un principe.
Les fondateurs de notre colonie étaient de cette France qui au cri de‘ Dieu le veut, s'était ruée à la défense du Saint-Sépulcre.
François Ier, qui envoya Jacques-Cartier en Amérique, pour gagner des âmes à Jésus-Christ, était le gendre et le successeur de Louis XII qui, après la bataille d'Agnadel, où il eria: ‘ Qu? ceux qui ont peur se mettent à couvert derrière
en
moi,” se jeta à genoux sur le champ de bataille pour remercier de sa victoire le Dieu des armées.
C'est à ces Rois que l’Evêque, en les sacrant chevaliers, disait: ‘ Dieu Saint, Père Tout Puissant, Dieu éternel qu seul ordonne toutes choses et les dispose comme il convient, c’est pour que la justice ait ici leur appui, c’est pour que la fureur des maudits aient un frein, c’est pour ces deux causes seulement que, par une disposition salutaire, vous avez permis aux hommes l’usage de l'épée. C’est pour la protection du peuple que vous avez voulu l'institution &e la Chevalerie. A un enfant, à David, vous avez autrefois donné la victoire sur Goliath, et lui avez donné le triomphe sur toutes les nations barbares qui n’invoquaient pas votre nom. Eh bien! voici votre serviteur, qui a courbé tout récemment son front sous le joug de la condition militaire : envoyez-lui du haut du ciel les forces et la vaillance, dont il a besoin pour la défense de la justice et de la vérité.”
Aussi, ces rois se glorifiaient-ils du titre de rois érès chré. tiens et de fils ainés de l'Eglise.
Et le motif principal qui fit prendre à ces rois chrétiens la résolution d'établir en Canada une colonie, ne peut être problématique, dit l’abbé Faillon, après qu’eux-mêmes l’ont exposé, dans leurs lettres royales de commission, aux navigateurs qu’ils envoyèrent dans ces contrées.
C'est donc sous le souffle fécond du christianisme qu’a été fondé notre Canada, et que les anciennes institutions, qui ont survécu à la cession, se sont si fortement imprégnées des parfums du seul condiment préservatif des institutions.
C’est à quoi s’est appliqué notre clergé qui a présidé aux débuts de la Nouvelle France. Toutes les institutions civiles et religieuses ont ce cachet de distinction, et c’est par ce moyen que la religion catholique s’est implantée dans le so} où elle pousse de si profondes racines. Et, aujourd’hui, nos
institutions répondent à tous nos besoins sociaux, politiques ou religieux.
Elles répandent leurs rameaux au loin. Nos missionnaires, nos religieuses sont rendus aux extrémités de l'Amérique pour y prêcher l'Evangile du Christ, œuvre éminemment civilisatrice et nationale, en même temps que religieuse. Partout où les Canadiens s'en vont, ils trainent avec eux ce caractère distinctif de la nation qui édifie l'étranger. Et vous les voyez aujourd’hui revenir le cœur plein de cet amour que leur a conservé leur foi.
Il n’en a pas été de même de nos institutions politiques. Des événements providentiels nous ont sauvés des idées malsaines du dix-huitième siècle, en nous arrachant des bras de Ta»France. Ce fut un déchirement que cette séparation de la France que nous aimons tant. Elle a été bien cruelle au cœur, mais, quand la raison eut pris son empire, on s'est aperçu que la providence, dans ses décrets impénétrables, continuait par là ses faveurs signalées envers cette nouvelle France qui, sur ce sol, devait jouer en Europe le rôle de la mère. Notre pauvre mère-patrie s'était jetée tête baissée dans l’impiété la plus révoltante. Il fallait, pour en préserver le Canada, séparer le fils d'avec la mère. Il fallut et il faut en bénir la providence, qui exige de nous que les sentiments du cœur se soumettent à laraison. Jésus-Christ n’a-t-il pas dit: LE SZ quelqu'un aime son père, ou sa mère, ou ses frères, ou 5es sœurs, ou sa maison plus que moi, il n'est pas digne de moi !”?
C'est grâce à cette séparation que nous sommes restés Français de la France qui marchaïit à la tête de la civilisation et qui avait été formée par l’Eglise chrétienne.
Par cette séparation nous avons changé d'institutions poli. tiques, et quelques années de luttes et de gymnastique intellectuelle nous ont valu de prendre nos destinées en main, Nous avons adopté une constitution qui est empruntée au
principe chrétien, Elle consacre au même degré le respect à l'autorité, dont le représentant est assisté du conseil de la nation. Un roi de la Grande Bretagne ne peut pas faire mal, en ce qu’il constitue une monarchie représentative.
Le monarque ne peut que gagner à voir réunies autour de lui les lumières et les forces vives de la nation dans la personne de ses représentants. Pour le meilleur exercice de l'autorité souveraine, n’importe-t-il pas qu’il connaisse aussi exactement que possible les hommes et les choses, les aspirations, les besoins et les intérêts du peuple, les abus à réprimer et les progrès à promouvoir? Et comment les connaîtrat-il mieux que par la voix autorisée de ceux qui représentent l’agriculture, l’industrie, le commerce, la richesse, la science, les institutions et les grands corps de la patrie commune ? Leur concours n'est-il pas ‘éminemment utile pour la répartition équitable des impôts, pour la direction à donner aux travaux publics, pour tous les détails du gouvernemenit ?
Telles étaient, au fond, les monarchies chrétiennes, au moyen âge, avec leurs états généraux où le clergé, la noblesse et le tiers état étaient convoqués pour régler les affaires intérieures du royaume. On a très bien dit qu’en Europe la liberté est ancienne et le despotisme nouveau.
L’Angleterre est restée avec sa vieille constitution, créée, remarquez-le bien, par des rois chrétiens, et très chrétiens, qui la calquèrent sur la constitution de l’Eglise toujours si jalouse de la liberté de ses enfants et toujours attentive à combattre les passions qui cherchent à l’entraver.
‘ L'Eglise chrétienne,” dit M. Guizot, ‘a puissamment contribué au caractère et au développement de la civilisation moderne. Ce fut un immense avantage que la présence d’une influence morale, d’une force qui reposait uniquement sur le: convictions, les croyances et les sentiments moraux au miliew de ce déluge, la force matérielle qui vint fondre à cette
époque de la société. Si l'Eglise chrétienne n'avait pas existé, le monde entier aurait été livré à la pure force maté. rielle.”
Aussi, dit Mgr. Laflèche, dans ses excellentes considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille, sommes-nous heureux de pouvoir dire ici que ces institutions et la forme du gouvernement qui ont fait la force, la grandeur et la gloire de l’Angleterre, sont un legs de l’un de ses plus grands rois, le pieux et fervent catholique Alfred-le-Grand. Cet homme de génie avait compris et admiré la beauté et la force de la constitution de l’Eglise catholique. Il essaya de l’appliquer au gouvernement de la nation que la divine pro. vidence l’avait chargé de gouverner. C'est là l’origine et le modèle de la constitution anglaise.
Il y a beaucoup d’abus sous ce régime populaire, mais ils peuvent être promptement réprimés, si le peuple le veut.
Il a le gouvernement qu’il mérite ; et s’il oublie ses devoirs au point de donner ses suffrages à ceux qui n’ont pas d'idées saines, c’est lui qui en souffre.
Et, à tout prendre, la constitution telle que nous l'avons, où les différents pouvoirs sont séparés et équilibrés l’un par l’autre, est à peu près ce qui convient le mieux à nos mœurs et à nos besoins.
Nos institutions municipales, politiques, judiciaires, religieuses, quoique toutes succeptibles de perfectionnement, offrent en définitive la plus grande somme de liberté et sont les plus propres à nos besoins industriels, sociaux, politiques et religieux.
Nous devons donc nous efforcer, chacun de nous, dans la mesure de nos forces, à les conserver, les perfectionner et les rendre encore plus en harmonie avec la fin pour laquelle nous sommes en société.
La plupart ont le cachet d’une antiquité reculée, plusieurs
ont été témoins de nos gigantesques luttes, et un grand nombre ont été conquises par des sacrifices énormes. Le peuple les aime, parce qu’elles lui sont familières et qu'il en reçoit des bienfaits et la liberté de faire tout ce qui est bien.
“ [1 importe, il est vrai, et il importe beaucoup, dit M. Auzias, que les gouvernements ne résistent pas obstinément à consentir aux modifications que le temps et des mœurs nouvelles demandent pour les institutions de second ordre. Mais il faut prendre garde que ces modifications ne contrarient pas ce qui est réellement substantiel ; autrement il n’y a ni génie ni homme d’Etat au monde qui ne perde à cela son temps et ses peines ; l’œuvre sera forcément une feuille qu'emporte le vent. La raison, le simple bon sens nous en avertissent, ainsi que nos saintes lettres : WVisi Dominus ædificaverit....… Nisi Dominus custodierit.
Entrons maintenant, messieurs, dans le sanctuaire des lois, pour apprécier cet ensemble de règles auxquelles doivent être soumis les actes des citoyens dans leurs rapports entre eux.
Nous n’aurons à nous occuper ici des lois naturelles et des lois de la religion, que pour en proclamer la supériorité et reconnaître que les lois politiques et civiles n’ont droit à ce titre et ne sont dignes de respect, que si elles sont conformes à la loi gravée dans le cœur de tout homme venant en ce monde ou aux prescriptions de l'Eglise,
Ces lois d’un ordre supérieur existaient dans notre pays, comme partout ailleurs, avec leur cachet divin ou leur autorité infaillible, et nous ne pourrions y porter une main sacrilège, sans nous exposer à bâtir sur le sable.
Les lois de la nature et de la religion, par leur origine, par leur caractère général, par leur immutabilité restent le fondement de toute législation, Dieu veut être le maître, et il a
toujours menacé des plus terribles châtiments les sociétés qui prétendaient se soustraire à son empire.
La société civile n’est pas indépendante de Dieu dans sa constitution ; elle ne se suffit pas sans lui, et ne peut tendre à sa fin en faisant abstraction de toute religion.
Ainsi, quant à ces lois, elles existent dans les cœurs, et nous n’avons qu’à demander qu’elles soient toujours respectées, surtout en droit public, devenus de nos iours le principal terrain Ge la lutte, et auquel presque toutes les questions se rattachent en quelque manière. Voilà pourquoi, messieurs, la théologie ne doit pas être étrangère dans les questions sociales, voilà pourquoi le prêtre n’est pas un intrus dans la politique.
Quant à nos lois civiles, si l’on prend jes grands traits de notre législation, on ne peut s'empêcher de lui reconnaître un air de distinction qui s'accorde avec nos mœurs et avec notre religion. Il ne peut en être autrement quand on songe que les monuments qui en forment les assises ont été taillés à une époque où la société reposait sur les principes chrétiens.
Il est un trait incontestable, dit M. Matter, “De l'influence des mœurs sur les lois,” c’est que, dans tous les temps, les bonnes mœurs inspirent et conservent les bonnes lois, réforment les mauvaises et les épurent, font prospérer les institutions et les empires. Dans tous les temps aussi, les mauvaises mœurs altèrent les bonnes lois, corrompent les meilleures institutions et mènent à leur ruine les peuples les plus célèbres.”
Or la source de notre droit civil est le vieux droit Romain que l’on définit dans les Iustitutes de Justinien, la science du juste er de l’injuste. Cette raison écrite, comme l’appellent les jurisconsultes, s'était enrichie de la sagesse des prudents et de l’expérience des siècles. Il avait pris naissance dans un temps où le peupie romain avait poussé au suprême degré les
vertus humaines, et c’est de ce peuple que Bossuet a pu dire : ‘ De tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus content dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain.
De tout cela s’est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais. ”
Ce droit, d’abord païen et ensuite christianisé par les empereurs chrétiens a été modifié par les coutumes pour le faire plier aux mœurs françaises. Ces coutumes qui avaient pris naissance vers le commencement de la troisième race, furent rédigées par écrit de l’autorité de nos rois, et du consentement des trois Etats des provinces. Les ordonnances royales forment aussi partie de cette législation.
Sans doute que ces coutumes d’un autre âge, et touchant à la barbarie, n'étaient pas en tout acceptables, pas plus que toutes les dispositions du droit romain, mais la coutume de Paris, qui nous a été assignée comme notre code, était empreinte d’une sagesse remarquable.
Aussi, avait-elle puisé ses inspirations dans les temps héroïques de la France et dans l’époque de cette chevalerie primitive qui était la forme chrétienne de la condition militaire, ‘‘ La chevalerie, aux yeux de l'Eglise, dit M. Léon Gauthier, n’a jamais été, elle n’est encore, elle ne sera jamais que la Zorce armée au service de la Vérité désarmée.
Le chevalier, tel que le comprend, tel que le veut, tel que le fait l’ Eglise, doit se tenir en armes à la porte de ce alais souvent menacé d’où la Papauté distribue la vérité aux honimes ; il doit l’épée au poing, se tenir, terrible et fier, derrière ce trône des Souverains Pontifes dont l'indépendance est nécessaire au monde. On doit le voir, à la porte de nos conciles, montant la garde, pour assurer la liberté de ces
assemblées où l’on agite pacifiquement les plus grands problèmes, les plus sociaux, les plus vivants. C'est lui, c’est encore lui qui est fait pour protéger virilement ces milliers de temples du vrai Dieu; ces fonts baptismaux d’où sortent les générations chrétiennes ; cet autel où se renouvelle l’immortel sacrifice qui leur sert à la fois d’expiation et de modèle, et cette chaire enfin d’où l’on dénonce toutes les erreurs, où l’on attaque tous les vices, où l’on proclame toutes les vérités, où l’on enseigne toutes les vertus. C’est lui, c’est encore lui qui est le protecteur né de tous les ordres religieux, et qui leur doit dire : Evangélisez, instruisez, bApHIeZ, convertissez, expiez. Je suis là pour vous défendre. Allez.’
Eh bien! c’est sous la garde de cette chevalerie qu’ une partie de nos lois a pris naissance et que l’autre partie s’est façonnée.
Sans doute ce travail a été douleureux et long. A son début, l'Eglise trouva l’idée du droit public altérée, comme tout le reste. Les passions régnaient en maîtresse, il fallait les apaiser et les faire servir au triomphe des principes du christianisme. (C'était un torrent impétueux et dévastateur qui avait brisé toutes ses digues, qui avait fait chanceler lès institutions les plus bienfaisantes, et qu’il fallait réprimer pour l’employer à l'édification de l’Arche Sainte, salut des nations submergées.
Mais la justice distributive trouva un fondement solide et une sanction efficace par suite de la double loi fondamentale des devoirs envers Dieu et envers les hommes, désormais inculquée dans la conscience du Souverain et des magistrats, ses délégués.
‘ Hors de l'enseignement chrétien, dit M. Auzias, nous pouvons ressentir le désir d’être juste ; c’est ce qui fait l’honnête homme; mais tout notre sens et nos plus fortes résolutions ne peuvent garantir soit le discernement entre ce qui
320 NOCES D'OR DE LA ST-jEAN-BAPTISTE
est juste ou ne l’est pas, soit la pratique de la justice dans l'exécution. Toutes les philosophies purement humaine ont montré là leur radicale impuissance.”?
Et c’est pour cela que, même pour le droit romain, œuvre humaine, il a fallu que l’Eglise y apportât sa sanction et ses modifications divines pour en faire un phare dignes d’une nation chrétienne.
Aussi, voyez comme tous nos grands législateurs se sont éclairés à ce soleil jamais éteint. Entendez Charlemagne intituler son premier capitulaire : Æegnante Domino Jesu Christo in perpetuum ; ego Carolus grati& Dei... etc.
Dans un autre capitulaire, il dit qu’il a moins confiance dans toute la force militairé que dans le secours que Dieu peut lui donner par les mérites de ses saints. (Capit. 4, chap. 3ton1.)
St-Louis, dont le triomphe était dans l’exercice de la justice, et dont le premier article du testament est : ‘ Cher fils premièrement, aime Dieu de toute ton âme ; car sans cela, nul ne peut rien valoir”? ; Charles IV, qui fut ‘ sévère justicier en gardant le droit à chacun ”” ; Jean IT qui disait : ‘* Quand la bonne foi serait bannie du reste de la terre, elle devrait toujours se trouver dans le cœur et dans la bouche des rois’? ; Charles V, qui disait: ‘‘ Savez-vous pourquoi je suis heureux ? Parce que j’ai le pouvoir de faire du bien’”’ ; Louis XII qui ordonnait ‘‘ qu’on suive la loi, malgré les ordres contraires à la loi que l'opportunité pourrait arracher du monarque ;°” François ler qui ‘‘ estimait plus sa parole donnée librement que l’empire de l'univers ;’” Henri IV qui voulait ‘‘ qu’il n’y ait pas de paysans en France qui ne mette tous les dimanches sa poule au pot;’” enfin tous les rois de France qui se glorifiaient du titre de ‘‘rois très chrétiens et fils aînés de l'Eglise,” commençaient leurs ordonnances en se déclarant les serviteurs de Dieu et les défenseurs des Eglises.
Le point fondamental de notre droit public et politique ou constitutionnel, a été, depuis Clovis, ce divin oracle : ‘ Par moi, règnent les rois, par moi, les législateurs décrètent de justes lois.”
Si l’on interroge maintenant les grands jurisconsultes francais, on verra qu’ils dénient au législateur ce que la religion déclare substantiellement contraire à la loi de Dieu.
‘€ Domat, dans son 7Yraité des lois, dit, ‘ L'amour de Dieu, auquel l’homme doit s'élever de toutes ses forces, de son esprit ou de son cœur, voilà Za première loi qui est le principe et de fondement de toutes les autres... Il yen a une seconde qui commande l’amour du prochain..…..là sont la source et le fondement de toutes Les lois civiles.”
Le droit civil, dit M. Troplong, a été meilleur sous l’époque chrétienne que dans les âges antérieurs les plus brillants. Le christianisme explique la supériorité de nos institutions civiles sur les créations du même ordre du génie païen.
Nos lois, nos anciennes lois civiles, qui forment non-seulement la base, mais la charpente de notre législation, ont donc été dictées par l’idée qu’elles ne doivent tendre qu'à assurer l'exécution des lois de l'Eglise, interprète infaillible de la volonté divine.
Si nous passons aux lois criminelles anglaises qui nous ont été léguées, il ne faut pas oublier qu’elles sont sorties des siècles où l'Angleterre suivait les priscriptions de l’Eglise et dans un temps où les Rois ont commencé à se proclamer les ‘‘ défenseurs de la foi.”
D'ailleurs, Messieurs, l’Angleterre, dans sa législation, est restée sous l'influence du Christianisme ; et avant de commencer à remplir leurs sublimes fonctions de législateurs les parlements implorent les lumières d’en Haut.
Il n’y a, en définitive, que pour la confection des lois de
notre province qu’on ne sente pas le besoin de s’incliner et de demander le secours de l’Esprit Saiut.
Ce n'est pas étonnant si l’on fait quelquefois fausse route. Et si les gouvernements se culbuttent avec autant de rapidité, ce n’est pas toujours en se soumettant à cette loi, guide de tout législateur : ‘* Aimer Dieu et le prochain.”
Maintenant, Messieurs, quel est notre devoir ?
Il en est qui prétendent que le plus sacré des devoirs pour nous, Canadiens-français, c’est de maintenir la paix, et que le ‘ grand intérêt sacré du moment, c’est la paix.”’
Les Anges, disent-ils, n’ont-ils pas annoncé la venue du Christ en chantant : ‘* Paix aux hommes de bonne volonté !!?” Et nos compatriotes ne sont-ils pas, en très grande mcjorité, des hommes de bonne volonté ? ”
L’Ecriture Sainte, répètent-ils, n’a-t-elle pas décrit le règne de Dieu sur la terre : ‘ Une nation ne lèvera plus le glaive contre une autre nation, et les peuples ne marcheront plus au combat les uns contre les autres. Ils forgeront leurs épées en socs de charrues et leurs lances en faucilles.”
Quel beau règne, messieurs, que celui-là ! !! Aussi, le demande-t-on tous les jours au Seigneur : ‘ Que votre règne arrive.” Et s’il est arrivé, nous devons retrancher du Pater cette insultante invocation à Notre Père qui pourra bien nous répondre : ‘ Vous avez la paix et laissez-moi en paix.”
Cette nouvelle devra nous réjouir, certes ! Mais il faut bien s'assurer si elle n’est pas controuvée. Il ÿ a quelque temps qu’on le répète et l’on continue partout le combat ; ‘‘ la terre médite constamment de nouvelles révoltes contre Dieu ; en Europe guerre sociale, guerre internationale.”?
Le règne de Dieu n’est donc pas arrivé. À moins que notre
cher Canada ne soit exempt de ces misères et qu’il n’ait été défendu au Vautour de venir sur nos parages. Je voudrais, tout de même, voir dans les promesses faites à Abraham, l’article qui interdit notre pays aux exploits de cette Bête universelle.
Elle aura, sans doute, forcé la consigne, car dans toute l’histoire, elle a évidemment laissé des traces de son passage.
Aussi nos vaillants ancêtres étaient loin d’avoir forgé leurs épées en socs de charrues et leurs lances en faucilles. Ils avaient les socs et les faucilles, mais leurs mousquets n'étaient pas loin.
Et ces mandements de nos grands Evêques contre l’ivrognerie, contre le luxe, contre toutes les mauvaises passions n’annonçaient certes pas que le règne du Christ était arrivé. Et leurs foudres contre les sociétés secrètes, n’indiquent pas au’ils aient forgé leurs lances en faucilles, non.
A moins qu’on n’attribue leurs anathèmes à ce qu’ils étaient nés querelleurs et que Leurs Grandeurs ‘“ ne résistaient pas assez à ce penchant de leur nature.”
Chose singulière, c’est que les Papes eux-mêmes osent “ troubler la paix sociale par ce que les pacifiques appellent ‘“ de vaines querelles, par de mesquines dissensions, par des tempêtes dans un verre d’eau.”” Du haut du Vatican, Pie IX a lancé l’anathème contre les erreurs dn Syllabus, et Léon XIII décrète l’'Encyclique ÆZwmanum Genus contre les sociétés secrètes. Et Leurs Prédécesseurs ont représenté comme de ‘ mauvais catholiques, tous ceux qui ne pensent pas comme eux.”
Chose singulière, messieurs, ces guerres continuelles étaient prévues.
Les prophètes les avaient annoncées, et le Dieu des armées a fait souvent surgir parmi son peuple des guerriers fameux
qui aimaient la paix, mais auxquels Dieu inspirait le génie et l’ardeur des combats.
Et ! Homme-Dieu, celui que les Anges ont annoncé en chantant : “ Paix aux hommes de bonne volonté,”’ a bien dit que son règne n’est pas de ce monde. Et c'était si peu son règne qu’il a toujours été en guerre. Et les saints, c'étaient de braves gens qui aimaient la paix, et qui, cependant, ont toujours été en guerre; et contre qui ? contre ceux qui ne pensaient pas comme eux. Interrogez Saint Jean-Baptiste, notre grand Patron, dont la fête nous réunit ici. Certes, j'en suis certain, il aimait la paix, les bosquets fleuris, le murmure des ruisseaux, les caresses du zéphyr, l’odeur des prés, le frémissement de la feuillée, mais il a fait la guerre ; et si bien qu'on l’a fait mourir comme celui qui vint après lui. Messieurs, nos ancêtres aimaient aussi la paix, la tranquillité, mais leur devoir les a anpelés à faire la guerre, et Dieu sait s’ils se sont battus, pour transmettre à leur descendants leur foi, leur religion, leur langue.
Nos hommes d'état, nos lutteurs politiques, nos écrivains catholiques, ils aimaient la paix aussi, si l’on en juge par leur patriotisme, leurs nobles sentiments, leur tendre amour pour leur famille et leurs amis. Mais ils ont combattu pour revendiquer nos droits, conserver notre patrimoine intact, sauver nos institutions, protéger notre foi.
Nous aussi, mesdames et messieurs, nous aimons la paix. Nous aimons l’harmonie entre les membres de la société, comme dans les éléments de ia création qui, dans un sublime concert, rendent hommage à leur créateur. Nous aimons à entendre vibrer lairain qui invite l’ouvrier le matin à reprendre son travail, et qui tinte le soir l'hymne d’amour et d'espérance, l’Ave Maria. Nous aimons le nid du rossignol caché sous l’herbe de la prairie et ia mère des petits roucoulant sur la branche de l’orme voisin, ses amours et l'expression
si gracieuse de ses tendres sentiments ; nous aimons l'abeille qui butine sur les carolles humides et rapporte le miel au gâteau transparent. Nous aimons surtout les femmes canadiennes à leur foyer. souriant à leurs enfants, encourageant leur mari, se dévouant pour les devoirs de la douce et sainte amitié.
Mais, Messieurs, nous voyons aussi tous ces êtres si doux, si industrieux, si pacifique, s’arracher des délices de la paix, pour garder intacts les objets qui leur ont été confiés. Et ils n’en sont que plus admirables.
Approchez-vous d'un nid d'oiseau et vous verrez la gardienne de ce trésor vous attaquer bravement ; mettez la main sur la ruche et, au risque de leur vie, les soldats disciplinés de ce royaume vous feront payer cher votre imprudente attaque.
Et nos canadiennes, messieurs, quelle est la fille qui, pour défendre sa foi, ne prendrait pas les armes comme Mlle de Verchères? Quelle est la mère de nos enfants qui, pour sauvegarder leurs mœurs, ne pousserait pas à la bataille son mari, et ne dirait pas en apprenant son glorieux trépas, à son fils ainé comme la générale Pimodan : ‘‘ Toi aussi, tu mourras pour le Pape.”
Non, messieurs, ce cri de ‘ paix ”” à tout prix et comme premier devoir n’est pas un cri sorti de la vaillante poitrine de nos aïeux. Il ne peut être poussé que par ceux qui sont las de guerre, ou inspiré par un ennemi qui veut pénétrer furtivement dans la citadelle de nos croyances.
Dans un pays comme le nôtre, où la religion a fait germer tant de grandes et belles œuvres à l’ombre desquelles vit un population croyante, l’ennemi ne nous attaque pas en rase campagne. Il dissimule, il se glisse même à l’ombre des clochers de nos églises, ou des dômes de nos monuments. Il cherche à détruire pièce par pièce nos soldats, notre artillerie,
nos forteresses. N’en doutez pas, messieurs, la guerre que nous avons à soutenir, c’est encore celle de l’astucieux Iroquois qui, avec agilité, ruse et souplesse, se glisse à l’ombre: des érables de nos forêts pour poignarder ou enlever nos sentinelles les plus avancés.
Ne combattons pas isolément, mais serrons nos rangs qui deviendront infranchissables à ce sauvage assaillant. Même au sein de la paix, soyons vigilants comme l'équipage en un jour de calme.
Je suis loin de croire que c’est mépriser mon pays, que de prétendre qu’il a des ennemis. Les attaques auxquelles sont soumises ses institutions sont la note de sa valeur. Il serait regrettable qu’elles fussent du goût de l'ennemi de notre Dieu.
D'ailleurs le calme plat n’effraie: c’est la brise qui gonfle la voile du navire en marche vers sa destinée; c’est le vent qui pousse vers le port ; c’est la tempête qui éprouve le vaisseau et qui aguerrit les marins ; c’est la lutte qui fera de nous de bons soldats. Il ne faut pas l’oublier, le chrétien est né soldat, et ‘ la vie de l’homme sur la terre, c’est un combat, un état de milice et de lutte.”’ C'est pour cela que nous avons les sacrements, c’est pour cela que nous avons des Pontifes, c’est pour cela que nos mères nous ont appris à prier. Et pourquoi donc tous ces arsenaux que l'Eglise renferme ? Pourquoi ces foudres toujours en réserve contre l’erreur, dans cette citadelle de Pierre? Pourquoi ces milices de vierges répandues sur le vaste champ de bataille, encourageant au combat, pansant les plaies des blessés, priant pour le succès des armes ? Pourquoi ces escadrons de missionnaires. lancés à la poursuite de l’idolâtrie? Pourquoi ces colléges, ces couvents, sinon autant d’écoles militaires où l’on apprend à se battre pour le triomphe des principes qui seuls peuvent. faire la gloire et le bonheur de notre patrie?
Notre devoir est tout tracé, messieurs, c’est de suivre l'exemple de ceux dont nous avons chanté avec enthousiasme les combats et la gloire, des saints, nos illustres aïeux.
Ils sont restés ici, messieurs, ils sont tombés les armes à la main, soit sur le champ de Mars, soit dans l’arène politique, soit dans la carrière du journalisme, soit sur le théâtre de la littérature. Nous foulons leurs cendres, et ce n’est certes pas en Canada qu’on pourrait déposer les armes sans honte.
Que chacun dans sa sphère travaille à faire triompher le Christ, dans nos lois et nos institutions. Toutes tiennent par un certain côté à un ordre supérieur ; toutes sont des crénaux d’où l’on peut imposer silence à l’ennemi, mais par où il peut s’introduire dans la forteresse de l'héritage sacré de nos pères.
Travaillons tous à conserver le cachet sacré de nos vieilles lois, à corriger les éléments délétères qui ont pu s’y introduire, et à prémunir de toute inoculation malsaine les lois que l'avenir nous réserve. ,
Messieurs, laissez-moi vous le dire, nous ne prions pas assez pour ceux sur qui pèse le fardeau de faire les lois ou de les interpréter.
Quand la patrie sera matériellement menacée, nous et nos fils courrons aux frontières, tandis que nos femmes et nos filles se mettront en prière pour demander le succès de nos armes.
Mais les parlements, mais les tribunaux sont les usines où se prépare le ciment destiné à unir, pour ne former qu’un tout harmonieux, les éléments divers de la nationalité. C’est
ussi un champ de bataille où se joue l’avenir de notre pays, le sort de nos enfants.
Ne soyons pas orgueilleux ; reconnaissons notre impuissance. Et comme le fier Sicambre des plaines de Tolbiac,
implorons le Dieu de Clotilde qui a fait la France la fille aînée de l'Eglise, et qui veut que nous soyons dignes de son passé. Haut les cœurs ! Avançons au combat, race de croisés, au cri de ‘‘ Dieu le veut !”