DISCOURS DE L'HON. M. TRUDEL
Jusqu’à présent, la Société Saint-Jean-Baptiste a limité son action à un quadruple objet :
Avant aujourd’hui, la célébration annuelle de notre fête nationale a été une expression de notre patriotisme, une manifestation de notre force numérique, une affrmation de nos droits nationaux, et enfin un jour de ralliement où, oubliant nos dissensions, nous nous rappelions que nous sommes tous frères et échangions entre nous de cordiales poignées de mains. Tel n’était pourtant pas le but unique que les fondateurs de la St-Jean-Baptiste lui avaient assigné ; et la devise gravée sur ses armes : “rendre le peuple meilleur ””’ témoigne de la haute portée morale qu’ils avaient voulu donner à leur fondation. Rendre le peuple meilleur, sauvegarder notre religion, notre langue et nos lois, c'était le double but de ses fondateurs, but, certes, bien noble, qui à lui seul était bien digne assurément de leurs efforts et qui eût suffit à leur gloire.
Mais voici qu'un nouvel avenir beaucoup plus important, se dessine à nos yeux et impose à notre St-Jean-Baptiste des devoirs plus étendus et un développement plus vaste.
Depuis une vingtaine d’années, voilà que nos compatriotes, autrefois isolés au sein de la grande république américaine, se sont groupés partout en paroisse, en villages et en sociétés régulières ; voilà que ces groupes renferment tous leséléments constitutifs d’une société ; arfaite. L'organisation paroissiale qui jadis a fait la province .‘e Québec est en train de faire à
notre nationalité, au sein de la grande république, une existence régulière, forte, indépendante, la plaçant au-dessus des vicissitudes et des événements qui pourraient porter atteinte à sa prospérité,
Et ce fait n’est pas accidentel ; il ne se borne pas à quelques lieux isolés. Ces groupes canadiens se comptent maintenant par centaines et, non-seulèment, constituent des villages entiers, mais forment même la majorité dans plusieurs villes importantes de la Nouvelle Angleterre.
Oui, dans certaines villes américaines, les Canadiens-fran. çais peuvent élire le maire de la localité et le choisir s'ils le veulent parmiiles nôtres. Et dans plusieurs villes où ils sont encore en minorité, on apprécie tellement leur influence, on est si fier de leur alliance, que les premiers magistrats de la ville et les principaux personnages de l'Etat se font un aonneur d'assister à leurs fêtes nationales.
Si à ce fait important l’on ajoute celui que, dans les provinces maritimes, se révèlent partout des groupes soliderner à constitués d’Acadiens ; si en outre l’on songe que, dans notre nord-ouest, d’autres groupes non moins importants s'échelonnent presque sans interruption jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses ; si enfin l’on songe que par la force d'expansion extraordinaire de notre race, ces groupes de Canadiens-français, placés de proche en proche vont bientôt se réunir, l’on voit que la marche continue de l'élément français depuis les rives de l'Atlantique jusqu’au Pacifique finira bientôt par compléter son évolution et occupera une vaste zône de pays d’un océan à l’autre ; les nombreux jalons qui ne sont aujourd'hui que les groupes disséminés çà et là devant finir par former l’une des plus puissantes nations du globe, s'appuyant au nord à la baie d'Hudson, et à-l’ouest et à l'est aux deux Océans.
Ce sera alors que notre nation canadienne-française accom-
plira dans sa plénitude, sur le continent d’ Amérique, l’admirable mission que sa mère-patrie a remplie au sein de la vieille Europe.
Dejà notre rôle de peuple apôtre et de pionniers de la civilisation est dans une très grande mesure accompli.
Nous ne sommes demeurés que soixante-dix mille et déjà notre Eglise de Québec compte par soixantaines les églises américaines, les diocèses de ce continent dont elle est la rnère.
Nos missionnaires remplissent l’Amérique et ont promené en tous sens la croix de Jésus Christ qui est l’étendard de la vraie civilisation.
Nos sœurs de charité, non contentes de fonder partout, sur tous les points du Canada, des Etats-Unis et de l’extrême Nord Ouest, tant canadien qu’américain, des couvents, des hospices, des hôpitaux, etc ; non contentes de s'établir dans les Montagnes Rocheuses, sur les points les plus reculés de la Rivière McKenzie et jusque dans f’Alaska, sont allées implanter leurs œuvres fécondes et régénératrices au sein même du Chili, du Pérou, du Brésil et de divers autres Etats de l’Amérique Méridionale.
Voilà donc ce qu’est aujourd’hui la nationalité canadiennefrançaise. Or, cette extension extraordinaire, le développement grandiose de son action et l'avenir que prédisent ses œuvres actuelles, imposent à la société St-Jean-Baptiste des devoirs nouveaux.
C’est à elle qu’incombe la gigantesque tâche d'organiser toutes ces forces, de coordonner ce mouvement général vers les quatre points cardinaux, de régulariser davantage cette action.
Or, c’est pour se préparer à ce travail qu’elle vous a tous réunis, messieurs, vous tous venus de tous les points du continent pour représenter tous les groupes canadiens de l’Amé-
rique du Nord, c’est-à-dire toutes nos forces. C'est, si je le comprends bien, l’objet principal de ce Congrès National. La séance d’aujourd’hui (26 juin au matin) a, pour sujet à traiter, tous ceux qui tombent sous le titre général ‘ d’intc rêts nationaux et sociaux. ??
L'on m'a assigné, dans cet immense travail, le sujet de Nos droits et nos devoirs.”
Pour traiter convenablement un tel sujet, il ne suffirait pas d’un simple entretien d’une demi-heure : il faudrait un livre.
Nos droits et nos devoirs ! Ces deux mots résument en quelque sorte toute la vie religieuse et sociale d’un peuple.
Nos droits et nos devoirs : voilà la synthèse de notre existence nationale.
Or, je m’empresse de le dire : bien que, abstractivement, je considère la question de nos droits aussi importante, au point de vue des intérêts nationaux, que la question de nos devoirs ; bien que, vis-à-vis notre patrie, le principal de nos devoirs religieux et sociaux consiste à sauvegarder les droits de notre culte et ceux de notre nationalité, j'avoue que nos droits me causent infiniment moins d’anxiété que nos devoirs. La raison en est que Dieu semble avoir fait de nos droits l’objet d’une sollicitude particulière, que leur conservation me paraît un fait de l’ordre Providentiel, tandis que l’exécution de nos devoirs dépend entièrement de nous ; elle ne repose que sur notre volonté.
Dieu protège visiblement nos droits ; notre histoire en est une preuve manifeste.
Or, ce que Dieu garde est bien gardé | tandis que nous pouvons, d’un moment à l’autre, par notre faute, nous rendre toutà-fait indignes de la mission qui nous est assignée. Alors, le peuple canadien ne faillirait pas à sa mission par la perte de ses droits ; il y faillirait en se rendant indigne et incapable de l’accomplir.
Nns droits les plus précieux et que, pour cette raison, il nous importe surtout de sauvegarder sont :
1© Nos droits religieux : Droit à l'exercice de notre religion catholique, telle qu’elle est, c’est-à-dire dans toute sa plénitude et avec une liberté absolue.
Droit à l'usage et à l'emploi de notre belle langue française ; droit à l'éducation telle que nous devons la vouloir et telle que nous la voulons ; droit à nos coutumes, à la conservation de nos lois ; droit à notre territoire comme premiers occupants, comme enfants du sol.
Voilà les droits qui me paraissent les plus importants, les plus essentiels. Il est bien vrai qu’à un autre point de vue, je devrais mettre sur la ligne de nos droits les plus importants, nos droits politiques, en ce sens qu’ils sont notre meilleure sauvegarde et que l'exercice que nous en avons est le moyen le plus efficace de sauver les autres droits et les maintenir dans leur intégrité ; mais il me paraît que, considérés en eux-mêmes et dans leur importance intrinsèque, les premiers sont les plus importants.
Or, je dis que nous avons la plénitude de ces droits. Ils nous sont garantis solennellement, non-seulement par les articles de la capitulation de Montréal et le traité de Paris ; ils le sont par une possession actuelle, non interrompue de plus de cent ans, avec l’assentiment favorable du Souverain.
Les droits de notre culte, qui sont les principaux, sont formellement reconnus à l'Eglise catholique et à sa hiérarchie toute entière.
Par exemple, quand il est dit aux documents que je viens de mentionner : ‘ Il sera permis à l’Evêque catholique romain d’user de ses dûs et droits coutumiers,” il ne s’agit pas de tel ou tel. évêque personnellement ; il s’agit de l’Evêque en titre. Par là, le gouvernement britannique a reconnu tous les droits de la hiérarchie telle qu’elle existe en vertu de
l'institution canonique. Car l’Evêque n’est Evêque que par l'investiture de sa haute autorité, par Notre-Saint-Père le Pape: lui-même.
Celui-là seul que le gouvernement impérial reconnaît comme Evêque «st celui qu’a nommé le Pape et nul «utre : Voilà pour les droits du clergé. Ils ont pou, origine reconnue, l'institution papale.
Quant aux droits de la religion en elle-même, ils sont également clairs : ce qui nous ést garanti, c’est le Zôre exercice de la religion catholique. Or, la religion catholique n’est teiie qu’à la condition d’être tout ce qu’elle est, d’être reconnue dans toute son intégrité. Et l'Eglise Catholique est telle qu’elle existe et par conséquent, l’on ne peut en avoir l’exercice qu’à la condition qu’on n’y retranche pas la moindre parcelle de ses dogmes.
L'un de ces dogmes, c’est l’infaillibilité doctrinale du souverain Pontife, c’est la liberté de l'Eglise, c'est sa complète et absolue indépendance de tout pouvoir humain. Une église. qui ne serait pas ‘‘“ une société parfaite et pleinement libre ?? ne serait pas l'Eglise catholique ; la religion pratiquée par une église non société parfaite et pleinement libre, ne serait pas la religion catholique. Par conséquent, nous donner le libre exercice d’une telle religion ne serait pas exécuter les clauses du traité, |
De là suit nécestrirement que des restrictions apportées par l'Etat à l’éducation, de façon à la soustraire au contrôle que l’enseignement dogmatique donne à l'Eglise, seraient une violation formelle du traité.
J'ai le libre exercice de ma religion. Or, l’un des exercices de cette religion est l’accomplissement de l’obligation de soumettre au contrôle de l’Eglise l'éducation donnée dans le pays. Donc, toute mesure de l'Etat me privant du bénéñce de ce contrôle est une violation du traité. J'ai droit à des lois
soumettant l'éducation au contrôle de l'Eglise ; j'ai le droit à des lois me permettant l'exercice du devoir de soumettre l'éducation de mes enfants au contrôle de l'Eglise.
Or, tous ces droits : Droits du culte, droit de notre langue, droit au territoire, droit du sol, la Providence nous les a, non pas seulement conservés, mais elle nous en a doublé, je dirai même sous quelques rapports décuplé l'exercice, de telle façon que les droits dont nous avons aujourd’hui la plénitude sont tels, que jamais nos ancêtres n’eussent osé en ambitionner la possession. Il y a plus: il y a tels de ces droits que l’on ne songerait pas à nous disputer et qui cependant, il y a 25 ans à peine, étaient l’objet de notre plus anxieuse sollicitude.
Par exemple, nos pères ont lutté en héros por conserver dans la vallée du St-Laurent un pied à terre au Catholicisme.
Cette capitulation de Montréal, scellée du pommeau de leurs épées, avec combien d’anxiété ne stipule-t-elle pas le libre exercice de la religion catholique dans le Canada ?
Eussent-ils pu croire raisonnahlement qu'après la conquête, en moihs d’un siècle, le modeste Evêché de Québec, dont ils ont voulu assurer le maintien aurait, comme un arbre gigantesque, couvert toute l’Amérique, non seulernent l’Arnérique découverte par les découvreurs français ; non seulement l'Amérique établie par les colons anglais, mais même toute l’Amérique septentrionale ..ppartenant aux Hollandais, aux Portugais et aux Espagnols ! Même, toute l'Amérique découverte par les Russes !
Vers 1866, il n’y a que 18 ans, nous luttions laborieusement pour assurer les droits de la langue française et de notre nationalité dans les limites de la Province de Québec. Et ce succès de conservation de nos droits nationaux dans Québec paraissait incertain aux plus ardents patriotes. Il y avait même alors des Canadiens-français de haute position qui
regardaient cette conservation comme une chimère et qui, dans la certitude où ils étaient que notre anglification et la perte de notre langue n'était qu’une affaire de temps, anticipaient sur notre anglification et bannissaient en quelque sorte le français de leur foyer domestique.
Eh bien ! maintenant, la parfaite conservation de notre langue dans Québec, même sa prépondérance absolue ne fait plus de doute pour personne.
Or, ce n’est pas tout : aujourd’hui, l’Acadien du littoral de l'Atlantique, tout comme le colon canadien rendu au pied des Montagnes Rocheuses a droit à l’usage de leur langue ; et la langue française est, tout comme la langue anglaise l’une des deux langues offcielles parlées de droit de l’Atlantique au Pacifique.
Il en est de même de nos droits au territoire : l’Acadien, indignement chassé du sol qui l’a vu naître, il y a cent cinquante ans, ne peut-il pas, tout aussi bien que l'Anglais ou l’Ecossais se tailler pour ses enfants de larges pairimoines sur n’importe quel point du territoire acadien ? Le Canadien-français ne peut-il pas aujourd’hui aller fonder des villages français à des centaines de lieues et au-delà du point où s’est arrêté notre immortel découvreur Varenne de LaVérandrye !
Au point de vue du territoire, donc, de même qu’au point de vue de la langue et de la religion, la Providence nous a conservé ou restitué dix fois plus de droits que nous n’eussions osé en espérer, même dans nos rêves les plus exagérés.
Et ne dirait-on pas aujourd’hui que ces migrations au-delà de la ligne 45ième, que jusqu’à il y a 20 ans, nous avons considérées comme une calamité, comme un désastre national, ne dirait-on pas qu’elles ont été des corps expéditionnaires lancés par la Providence à la conquête de tout l’ancien territoire découvert par nos pères et arrosé par ie sang de nos martyrs ?
Combien Dieu ne se joue-t-il pas des plus habiles concep-
tions du génie humain ! , Avec quelle astucieuse habileté la diplomatie américaine ne taillait-elle pas dans notre territoire au siècle dernier, de façon à ne nous laisser qu’une langue de terre bien étroite au sud du St-Laurent ! Eh bien ! aujourd’hui, nos Canadiens envahissent tellement les Etats de la nouvelle Angleterre ; leur puissance de reproduction est telle que d'après des calculs très-modérés, on arrive à la conclusion qu'avant cent ans, peut-être même avant 50 ans, ils formeront une majorité des Etats-Unis, et auront ses destinées entre leurs mains.
. Je ne voudrais pas exprimer des vues trop optimistes ; mais j'avoue que j'ai foi dans le mérite de nos colons apôtres et dans le sang de nos missionnaires martyrs.
Je crois que tout le territoire qu’ils ont arrosé de leurs sueurs et de leur sang, ou l'équivalent de ce territoire, reviendra à leur nation, si toutefois elle ne s’en rend pas indigne.
Ce que nousanticipons au-delà de la ligne 45e s’est réalisé depuis 25 ans, dans les cantons de !’Kst.
Qui ne se rappelle la prépondérance anglaise qui existait là, il n’y a que quelques 15 à 20 ans, et pourtant 20 ans ont suffi pour rendre nos compatriotes maîtres d’une région où, il y a 20 ans, ils n’exerçaient pas même la plus petite influence municipale.
Mes espérances ne vont pourtant pas jusqu’à espérer que la race française ne reprenne la belle vallée du Mississipi, découverte par Joliette, Marquette et Lassalle ; mais je crois que l’équivalent nous sera donné vers l’ouest, en terres que n’ont pas explorées les anciens découvreurs français.
Je le répète donc : quant à nos droits, la Providence les. sauvegarde et nous en réserve un exercice dix fois plus considérable que celui que nous anticipons, même his nos espérances les plus invraisemblables,
J'avais donc raison de dire que nos droits ne doivent nous inspirer aucune appréhension.
Il me reste à parler maintenant de nos devoirs. C’était la partie sur laquelle je me proposais surtout d’insister ; c'était celle qui, à mes yeux, était la plus importante de mes observations ; et, pourtant, je ne l’aborderai même pas. J'ai déjà, depuis plusieurs minutes, dépassé le temps qui m'avait été assigné.
Une simple réflexion, pourtant, pour mettre sous vos yeux, d’une manière plus saisissante, cette vérité : qu’il nous faut être beaucoup plus anxieux à l’article de nos devoirs qu’à celui de nos droits.
De nos jours, on ne cesse de rappeler au peuple quels sont ses droits. Mais très rarement lui parle-t-on de ses devoirs,
Et, pourtant, ces termes de droits et de devoirs sont corrélatifs. Les droits impasent l’accomplissement du devoir que fait naître l'exercice du droit.
Je choisis un exemple qui est de tous les jours. En pays constitutionnel, c’est le peuple, c’est l'électeur qui gouverne. Chacun, d'une façon bien différente : et le simple électeur qui choisit le député, et le député qui met le ministre au pouvoir et l’y maintient, chacun, disons-nous, met à sa façon, la main au gouvernail de l'Etat. C’est le droit incontestable de chacun. Mais quel devoir l'exercice de ce droit suppose-til?
O peuple ! tu es souverain, c’est toi qui gouverne, par ton vote, ne cesse-t-on de dire à l’électeur. Voilà bien le droit. Et ce droit, il n’est pas en péril. Mais le devoir !
N'est-il pas vrai, que si l’électeur a ainsi le droit de choisir son député et indirectement ses gouvernants, ministres, juges, etc, puisque tous sont choisis par ceux constitués en autorité par son vote, il découle de l'exercice de ce droit un devoir sérieux, une responsabilité terrible ? S'il a le droit de gou-
verner à sa façon, n’a-t-il pas le devoir d'agir de manière à ce ! que le pays soit parfaitement gouverné ? N'est-il pas responsable de tous les abus, de tout le mal que font ceux qu’il a ainsi constitués en autorité par son vote ? Et ce devoir, comment l’exerce-t-il ?
Je ne veux pas faire ici le tableau lugubre et décourageant de l'électeur exerçant la franchise sous l'impulsion de l'ivrognerie, de la corruption et de motifs pires encore. Je me demande seulement si ce devoir de voter, il l’exerce avec connaissance de cause et après avoir sérieusement étudié et examiné comment il doit s’y prendre pour remplir ce devoir.
Et de fait, le peut-il ? Dix-neuf fois sur vingt, le vote n’estil pas pour lui un simple jeu de hasard où il ne peut ni de près, ni de loin, se rendre compte de l'effet de son vote ?
Et n'est-il pas vrai que plus souvent encore, l'électeur est dans l'impossibilité absolue de savoir comment voter pour servir la cause du bien, Et en parlant ainsi, je ne parle pas des illettrés. Combien parmi les classes instruites vont déposer leur vote, sans connaître rien du mérite des questions politiques pour ou contre lesquelles ils votent ! Même les hommes experts dans la politique, que les devoirs de leur état mettent durant six mois dans l'impossibilité de suivre au jour le jour les questions, ont-ils des idées justes et une connaissance bien précise touchant le mérite des mesures qui sont l’objet du débat ?
J'irai plus loin. Je vois ici plusieurs juges qui sont d’anciens hommes d'Etat ; je vois nombre de députés comptant parmi l'élite de nos hommes d’Etat actuels les plus intelligents et les plus instruits.
. Eh bien, demandez combien de fois sur environ cent cinquante votes qu’ils ont donnés par session, combien de fois ils ont donné un vote parfaitement raisonné et en parfaite connaissance de cause ; par conséquent, combien de fois ils
ont accompli parfaitement cet impérieux devoir que leur imposait leur droit incontestable et si précieux de voter ?
Et si le devoir est si difficile à accomplir pour les hommes qui ont fait de la politique une étude spéciale, l’objet spécial de leur existence, combien ne doit-il pas l'être pour la grande majorité des simples électeurs ?
Et pourtant, par le vote, nous jouons presque continuellement les destinées de notre patrie, de notre nationalité !
Le devoir à accomplir est donc pour nous Canadiensfrançais incomparablement plus digne de notre sollicitude que la revendication de nos droits.