‹ Noces d'or de la Saint-Jean-Baptiste [microforme]Chapitre 78 sur 98 · DISCOURS DE L'HONORABLE T. J. J. LORANGER · texte numérisé non relu

DISCOURS DE L'HONORABLE T. J. J. LORANGER

Mesdames et Messieurs,

La conservation de la race française fut pendant longtemps un des problèmes les plus remarquables soulevés par l’établissement des Européens en Amérique. Aujourd’hui que plusieurs siècles d’existence nationale, de progrès continu et d'accroissement ont résolu ce problème et qu’il serait insensé de le remettre en doute, ce résultat n’en reste pas moins un des faits sociaux les plus étonnants de l’histoire du Nouveau Monde !

Pour nous cette histoire est une odyssée mêlée d’illiade, suivant l’expression d’un de nos grands écrivains. Odyssée d'actes héroïques accomplis par la foi, de confiance en Dieu et de fidélité envers les hommes, de sublimes dévouements et de sanglantes immolations. Iliade de combats à main armée contre la barbarie et les aggressions des hommes civilisés, combats cent fois immortalisés par la victoire, mais dont le dernier fût attristé par un revers suprême ; combats politiques annoncés par la grande voix des traités violés et appuvés par la majesté des lois, contre d’iniques proconsuls trompant la nation qui les avait envoyés, maïs souvent trompés euxmêmes par des intrigues venant de bas lieux et pour cela plus perfides et plus dangereuses.

Iliade et Odyssée dont le dénouement fut lareconnaissance de nos droits et la conquête de nos libertés !

C'est à l'abri du drapeau qui symbolise ces libertés, en ces jours d’épanchements fraternels et de joies de famille, que les Canadiens venus des quatres coins de l'Amérique, des pays d’allégéance britannique comme de ceux d’obédience étrangère, peuvent dans la ville de Marie, dont Paul de Chomedey de Maisonneuve était le soldat généreux, Margurite Bourgeois la servante et Dollier de Casson le fervent zélateur,

célébrer leur fête nationale et en faire les noces d'or ; qu’hier à l'ombre de la montagne, sur le sommet de laquelle — il y a trois siècles et demi, — Jacques-Cartier, plantait la croix du Christ et arborait les fleurs de lys, et sur le site même de l'antique bourgade d'Hochelaga, le pontife sacré, inondé de la douce lumière que répand notre beau ciel du Canada, rafraîchi par la brise des Laurentides, en face du grand fleuve qui semblait avoir étouffé le bruit de sa course pour ne pas troubler la majesté des lieux et apaisé ses flots pour réfléchir ce sublime spectacle, célébrait en plein air le Saint-Sacrifice, et comme le fit le peuple d’Israel, après avoir reçu de Moïse l'ordre d’immoler un agneau dont le sang devait le préserver de mort, le peuple Canadien se prosternant en terre à l’élévation de l’hostie, agneau sans tache, adora le Seigneur qui l’a fait marcher dans les voies que lui a tracées la foi de ses pères et conserver sa nationalité |!

Bien que l'énumération des causes qui ont préservé l'élément français et l’idée latine et assuré leur influence sur les mœurs américaines, n’entre pas strictement dans le cadre de mon sujet, consacré à un plan de réorganisation des Sociétés nationales, la mission providentielle de la France appelée à la diffusion du christianisme dans le nouveau continent, et la pensée religieuse qui a motivé l'établissement du Canada, en particulier, ne sauraient lui rester étrangères, puisque c’est pour la conservation de notre nationalité fondée sur le catholicisme que notre fête nationale a été instituée.

Il n'y a pas trois siècles une poignée de Français abordaient, sous la conduite d’un officier de la marine du roi, les rivages inconnus du St-Laurent et s’y fixaient pour y fonder un empire. Quelqu'impossible que parut leur entreprise, elle devait cependant être couronnée de succès. La Providence en avait porté le décrêt.

Quoiqu’on en dise, en certains lieux, l’homme n’est pas le

jouet inconscient du destin, Il n'est pas comme le sable de la mer que le flot pousse sur ses rivages, ou la feuille enlevée à l'arbre que le vent disperse, le jouet du hasard ou la victime d’un aveugle caprice. Il est, dans la main de Dieu, l’instrument providentiel de ses impénétrables desseins, dont il se sert à son gré pour fonder ou élever, détruire ou abattre les nations.

Rien n'a jamais fait voir l’action dt cette Providence bienfaisante à l'égard des peuples, conime l'établissement du Canada.

La France est la patrie des nobles idées, des instincts généreux et des chevaleresques entreprises. Ces instincts héroïques peuvent l’entraîner dans de téméraires desseins, mais elle n'est pas le pays des sordides convoitises, des vils calculs ni des lâches cupidités.

Ils ont quelquefois sacrifié sur les hauts-lieux, mais les Français n’ont jamais adoré le veau d’or, et leurs établissements en Amérique furent déterminés par de nobles aspirations. Ce ne fut pas armés du glaive, mais bien de la croix que les compagnons de Champlain et leurs successeurs, conquirent une nouvelle patrie, sur les bords du Saint-Laurent et fondèrent la Nouvelle-France. Ce ne fut pas comme pour d’autres peuples, la soif de l’or qui dirigea leurs pas dans les forêts glacées du Canada, mais leur zèle pour la propagation du Christianisme et la conversion des infidèles, Les soldats qui formaient cette armée pacifique, ce furent les soldats du Christ, les missionnaires que brûlaient les sauvages qu’ils allaient convertir, et qui, dans les tortures, priaient pour leurs bourreaux.

Ce ne fut pas pour enlever aux indigènes leur or ou leurs misérables huttes que vinrent ces conquérants d’une nouvelle espèce, mais pour les enlever à leur ignorance, dissiper leur incrédulité et les appeler aux bienfuits du christianisme.

C'est cette pensée qui est écrite dans les édits de colonisation des rois de France et qui fait le fond de notre civilisation.

Comment les vastes solitudes dont le majestueux silence n'avait été troublé jusque-là, comme le disait un des plus populaires de nos gouverneurs, (1) que par les grandes voix de la nature, le cri des guerriers Indiens et le bruissement de la pagaie sauvage, le vent de la montagne ou le chant de l'oiseau, se sont-elles transformées en cités puissantes, les pauvres cabanes en palais somptueux, comment la civilisation a-t-elle succédé à la barbarie, la science à i'ignorance et le christianisme au culte des idoles ? Comment des quelques mille colons transportés par l’ancienne France dans la nouvelle, sont sortis deux millions de Français unis par la même religion, la même langue et les mêmes lois, n'ayant qu'un cœur et qu'une fidélité, un cœur plein du souvenir de leur ancienne patrie et une fidélité loyale à la nouvelle? Comment, enfin le Canada Français est-il destiné à jouer en Amé.rique le rôle de l’ancienne France en Europe, et à en perpétuer les traditions, voilà ce que des voix autorisées vous ont déjà dit et qu’elles vous diront encore.

Mon rôle plus modeste doit se borner à vous raconter la fondation de la société dont nous chômons aujourd’hui les noces d’or, et à vous dire son influence sur la conquête de nos libertés politiques, la conservation de nos institutions et Je développement de notre nationalité.

C'était aux jours tourmentés de la lutte constitutionnelle entreprise par la chambre d'Assemblée du Bas-Canada contre l'oligarchie coloniale. Malgré l’apparente apathie du monde politique d'aujourd'hui pour cette lutte glorieuse, elle n’est

(1) Lord Ejgin, à la fête de l'inauguration de l’Université Laval en

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pas oubliée des populations ; si depuis longtemps les cendres de ces combattants héroïques que la mort a couchés dans leur tombe, y sont refroidies, leur souvenir est resté chaud au cœur du peuple, et nommer aux Canadiens les Papineau, les Bédard, les Vallières, les Bourdages, les Morin, les La Fontaine et les autres combattants de cette phalange héroïque qui ont conquis nos libertés, c'est évoquer en traits glorieux, le souvenir de leurs pères et les reporter aux grandes époques de leur histoire.

Nous étions donc au fort de cette lutte ; c'était le 24 juin 1834 que la Société St-Jean-Baptiste fut fondée, La session de cette année venait de finir et devait être la dernière, Celle de 1835 et les suivantes n'auraient pas de résultats sérieux, et, passant, pour ne pas vous affliger, pardessus de lugubres souvenirs, la constitution de 1791 devait être suspendue peu de temps après.

Est-il nécessaire de dire que, dans cette lutte ainsi terminée par ka force contre le droit, la cause du peuple était sacrée ?

Mais pour prouver la justice de cette cause à laquelle s’as-. socient les motifs de la création de la St-Jean-Baptiste, il faut remonter dans notre histoire et la reprendre à la domination anglaise.

Pendant un siècle et demi, la France avait régné sur ces bords. Ce serait se livrer à des redites inutiles qu’esquisser l’histoire du Canada pendant cette époque de périls, de succès et de défaites, mais toujours d'honneur ! Elle est écrite dans le cœur des Canadiens. (

Le 13 septembre 1759, l'événement jusqu’alors le plus mémorable de l’histoire de l'Amérique se déroulait sur les plaines. d'Abraham.

Les deux nations les plus puissantes de l’Europe s'y livraient un combat suprême. La France et |’ Angleterre avaient trans--

porté dans les régions encore désertes du nouveau monde le théâtre de leurs rivalités séculaires; et ce jour-là, allait se décider la lutte engagée depuis un siècle pour obtenir l’empire des mers et la souveraineté du nouveau monde. Depuis plus d’un mois que durait le siège de Québec, les chances de la guerre étaient demeurées incertaines : mais ce jour l’armée de Montcalm, entraîné par son ardeur à livrer trop tôt un combat inégal, dût succomber devant le nombre, soutenu par la valeur des soldats de Wolfe.

Dans cette bataille héroïque, les deux guerriers trouvèrent un trépas prématuré. Tous deux dorment aujourd’hui du dernier sommeil, l’un dans le plus vieux couvent du Canada et l’autre dans le plus ancien monastère d'Angleterre ; mais le souvenir immortel de leur gloire reste gravé au cœur de leurs compatriotes, et le passant qui dirige ses pas sur les sentiers du vieux promontoire, admire le monument commun, élevé à ceux qui ont trouvé dans leur valeur et aux pages de l’histoire, une mort et une renommée commune.

Vainemernit, l’année suivante, le chevalier de Lévis prit une revanche glorieuse sur les hauteurs de Ste-Foye. Ce fut de son dernier sourire que la victoire sourit ce jour-là à la valeur française, et de son dernier éclat que brilla l'épée de la France en Canada. Le pouvoir des descendants de St- Louis y avait dit son dernier mot. Le drapeau fleurdelisé, déchiré par les griffres du léopard, tomba pour n’y plus remonter, du haut de la citadelle, et la brise du soir y fit flotter les couleurs britanniques.

De ce jour le souversin de la vieille Angleterre devenait celui de la Nouvelle-France, et trois ans plus tard, un trait de plume apposé à un parchemin par un roi fainéant consommait la cession d’un territoire trois fois vaste comme la France, et que le tranchant de son épée eût pu lui conserver s’il eut: voulu la tirer du fourreau.

En cédant la colonie au pouvoir britannique et en lui dérobant la protection de son drapeau, la France ne lui avait cependant pas tout enlevé. Elle lui avait laissé ses souvenirs et ses traditions, sa littérature, sa religion, sa langue, ses lois et ses institutions ; en lui retirant son épée, elle lui avait laissé un pan de son manteau, de ce manteau glorieux, symbole de la puissance impériale et de la restauration des lettres, que le Pape Léon III avait mis sur les épaules de Charlemagne, en le sacrant empereur d'Occident, le berceau de la monarchie française ; que portait Louis IX en prenant l’oriflamme à St-Denis et qui, peut être recouvrait dans son retour en France les dépouilles du Saint Roï ; manteau que ses successeurs portèrent après lui, et qui, dans ses plis fleurdelisés, abrita la société chrétienne du moyen-âge et la civilisation latine. C’est cette civilisation qui, du Golfe St-Laurent à celui du Mexique, a christianisé la Nouvelle-France, qui brillera longtemps sur le Nouveau-Monde, après que plusieurs autres s’y seront éteintes et qui y perpétuera notre race.

L’épée de la France, Lévis, après avoir brûléses drapeaux, l'avait brisée pour ne pas la rendre ; mais sait-on si ce n’était pas elle qui, soudée par de Salaberry, brillait aux mains du héros, aux plaines de Chateauguay ?

Si toutefois une douce illusion me trompe, si la rouille a détruit le fer, le temps n’a pas détruit la valeur de ceux qui l’ont tiré. J’en atteste les combats qui ont conservé le Canada à l'Angleterre et assuré aux Canadiens leurs franchises politiques et leurs libertés.

La nationalité française ne s’éteindra pas en Amérique et l’histoire de son passé est une garantie de son avenir. Vit-on jamais un peuple plus délaissé que ne fut le peuple canadien à l’époque de sa conquête ? Abandonnés, non seulement »ar le gouvernement, mais encore par la partie la plus-importante de la population, qui retourne en France, les Canadiens,

réduits à moins de 70,000 âmes, sont livrés à un pouvoir étranger, dont le but est leur dénationalisation. Ce que l’on veut détruire, c’est ce qu’un peuple a de plus sacré, sa religion, sa langue et ses droits ! En dépit du traité, les conquérants leur refusent l'exercice de leur culte, ferment leurs tribunaux, leur donnent des juges qui n’entendent pas leur langue et encore moins leurs lois. Ceux-là même que l'Angleterre envoie pour leur servir d’interprètes et de défenseurs se tournent contre eux. On veut doter la colonie du gouvernement représentatif, mais c’est pour les exclure. Ils sont catholiques et ne peuvent prêter le serment de suprématie. Ils ne sont ni électeurs, ni éligibles ; ce sont des parias de la liberté constitutionnelle et des déshérités de l'égalité politique.

Le cri de proscription poussé contre eux dans la colonie retentit en Angleterre. C’en est fait de la race Française en Amérique. Mais la guerre de l'Indépendance Américaine va âtre l’occasion de son salut,

Cédant à la crainte ce qu'elle avait refusé à la justice, l'Angleterre lui accorde l’acte de Québec qui la dispense du serment d’abjuration, lui restitue l'exercice de sa religion et l'usage de ses lois, et, au conseil colonial établi en vertu de la proclamation illégale de 1783, substitue un conseil législatif auquel les nouveaux sujets reçoivent la faculté d’être appelés avec les anciens.

De fait, ils furent tous appelés, mais en nombre inégal. Sur vingt-trois membres, huit seulemeut sont Canadiens, les autres sont Anglais, et la plupart, fonctionnaires du Gouvernement. Seize conseillers représentent une population d'audelà de seize fois moins nombreuse que la population représentée par les sept autres.

Touchés néanmoins de cette faveur qui semblait impliquer de la part du gouvernement impérial une intention de revenir

à l'égalité entre ses sujets, les Canadiens refusent de suivre le parti du Congrès,

Pendant que les Anglais mécontents de l’acte de Quéhe qui avait trompé leur plan d’absorption, marchandaiïent leur fidélité à la mère-patrie et que nombre d’entre eux prêts à crier : “ Vive le roi ! Vive la ligue ! ”” attendaient en sûreté, en dehors des murs, le résultat du siége de Québec, le premier coup de canon tiré depuis la Cession pour la défense de l'Angleterre l’est par un Canadien ; en tuant Montgommeri il sauve la colonie.

La situation faite aux Canadiens par l’invasion Américaine a certainement été le fait le plus grave de ieur histoire. A l’indépendance avec les révoltés du congrès devaient-ils préférer l'annexion britannique ? Des deux côtés l'absorption nationale par la perte de leurs institutions était à redouter. D'un côté, celui du congrès, on leur offrait la liberté politique et de l’autre, l'exécution des traités qu’on leur avait promis de respecter, et on citait l’acte de Québec comme gage de leur exécution.

Les deux manifestes contradictoires du congrès, l’un faisant un crime à l'Angleterre de leur avoir accordé le libre exercice de leur religion et l’usage de leur langue et de leurs lois, et l’autre leur offrant ce que le premier blâmait les Anglais de leur avoir accordé, étaient cités contre les Américains.

Le clergé faisait aussi valoir contre ces derniers la soumission que la foi catholique prescrit à l’autorité établie. Ces derniers motifs engagèrent la majorité des Canadiens à combattre les Américains et à soutenir l'Angleterre, à qui ils conservent la Colonie. La chose n’a jamais été mise en doute.

J'ai dit que la situation du Canada. dans ses conjonctures a ‘été la plus grave de son histoire : car son dévouement 2.

influé non seulement sur son sort, mais sur les destinées de toute l'Amérique du Nord.

Il n’est pas permis de douter que, si les Canadiens n'avaient pas prêté leur aide à l’Angleterre pour repousser l'invasion, elle aurait perdu le Canada qui serait entré dans l’Union Américaine et que l'empire de tout le territoire possédé aujourd’hui par les Etats-Unis joint à l'Amérique Britannique du Nord actuelle, n’eut été acquis à la République, qui dominerait en souveraine sur ces vastes régions d’où l'empire britannique serait exclu. Les faits accomplis par le passé imposent cette conséquence au présent, et ceux qui doivent s’accomplir l'imposeront bien davantage à l'avenir.

Dans cette condition politique, qu’elle aurait été lasituation du Canada devenu républicain et probablement un état de l'Union, sous le rapport de son autonomie religieuse et nationaie ? Ce qui équivaut à demander si la conduite tenue par les Canadiens lors de la guerre de l’indépendance américaine, a été marquée au coin de la sagesse, ou si eîle a été entachée d’imprévoyance, et s’il n'eut pas mieux valu pour ‘eux passer au parti américain P

Jusqu'ici l’opinion publique de la plus grande partie des Canadiens a été favorable à la conduite tenue par nos pères. Il existe cependant des dissentiments. On semble croire en certains lieux que les dangers qu’aurait courus notre nationalité, si nous fussions entrés dans l’Union, n'auraient pas été plus grands qu’en restant à l'Angleterre, et que la vitalité de notre race aurait fait contre-poids aux causes d'absorption que lui auraient opposées les races étrangères, aussi bien sous Je régime américain, que sous le régime monarchique.

Il serait bien difficile aujourd’hui de vider ce conflit, ce qui serait d’ailleurs superflu à l’époque actuelle.

En ce cas pourquoi soulever des questions spéculatives ?

À cela je réponds: Dans un continent nouveau où les évé-

nements politiques se précipitent avec autant de rapidité, produisent tant de situations imprévues, et créent tant de changements inattendus—pour notre part nous avons changé sept fois de gouvernements depuis 1763—il est impossible de compter sur la permanence des institutions politiques. La race française surtout, exposée, # cause de sa situation particulière, au choc de ces variations infinies, doit être vigilante à veiller sur ses intérêts, elle ne doit pas se laisser endormir dans une confiante sécurité, ni s’en rapporter trop crédulement aux apparences.

Vivant dans un continent où l’élément latin est en minorité, elle doit se rappeler que la fusion des races est une utopie, excepté qu’elle se fasse par l’absorption de la race la moins nombreuse au profit de la race supérieure en nombre, et que toute fusion politique renferme un principe de confusion. Dans toutes les combinaisons politiques possibles où elle pourrait entrer, elle devra avoir cette maxime sous les yeux.

La fidélité au pouvoir établi est une grande et noble chose. Le catholicisme, nous venons de le voir, en a presque fait un dogme, et les Canadiens un sentiment. Le premier coup de canon tiré pour l'Angleterre, après la cession, l’a été par un Canadien, nous venons de le dire; un de nos hommes d’état à la fois patriote et soldat, a dit qu’il en serait de même du dernier !

On ne doit pas cependant se cacher que le régime colonial est une époque de transition, qu’il ne peut se prolonger indéfiniment, et qu’un jour ou l’autre il doit avoir un terme.

Autant de raisons pour aborder librement toutes les questions où notre autonomie peut être intéressée ; car dans toutes les conditions politiques, notre nationalité viendra en confit: avec celle des autres populations.

Mais reprenons, où nous l’avons quitté, le court précis de notre histoire.

Dans cette histoire toute pleine de nobles exemples et de hauts enseignements, nous apprendrons à connaître les vertus de nos hommes publics, leur courage et leur patriotisme, leur loyauté envers le souverain et leur fidélité envers le peuple canadien qui leur avait commis ses intérèts.

Elle nous mettra surtout nettement au fait de la situation politique du pays et des droits, des besoins et des griefs de la population en 1834, date de la fondation de notre société, instituée pour veiller au développement de la cause populaire et à la conservation de notre nationalité.

En donnant le droit à mes compatriotes, je voudiais pouvoir ne pas donner tort aux autres nationalités et ne blâmer personne, mais je ne puis ignorer ni refaire l’histoire, encore moins en supprimer les enseignements.

Je dois cependant faire ici une réserve et une protestation. Je dois dégager la responsabilité de la mère-patrie, et souvent des gouverneurs, de celle de la population britannique qui, je l’ai dit, entraînée par sa convoitise des fonctions publiques et son antipathie pour les institutions françaises et la croyance religieuse des Canadiens, trompait les délégués de l’Angleterre, et ceux-ci, par contre-coup, trompaient la mère-patrie. De là une foule d’injustices et d’abus dont on ne saurait la rendre responsable. Cet aveu est un soulagement pour moi ; car en ces jours où nous devons aux libertés que nous laisse l'Angleterre de pouvoir célébrer aussi librement notre fête nationale, —je l’ai déjà dit, —surtout après l'accueil bienveillant qu’a fait à notre jubilé la population d’une autre origine, il me serait plus que jamais pénible de dire un mot respirant un autre sentiment que celui de la loyauté.

La race française a été persécutée et sa nationalité a été mise en danger, mais grâce à l'assistance divine qui nous a

protégés et a presque opéré des prodiges en notre faveur, grâce surtout à leur attachement à la foi religieuse et à nos institutions, nos chefs, —la vaillante phalange de la Chambre d'Assemblée, —ont repoussé la persécution et nous ont assuré nos libertés politiques et nos institutions nationales. Nous devons nous inspirer de leur exemple et rester comme eux attachés à cette foi et à ces institutions.

Comment les Canadiens furent-ils récompensés de leur fidélité à l'Angleterre, c’est ce que la législation du Conseil Législatif, les lois de milice, la tyrannie de Haldimand, et les nombreux décrets d'emprisonnement contre des citoyens éminents, la corruption de l’administration de la justice font voir. Comme sous le régime militaire la proscription de leur religion, de leur langue et de leurs lois recommença. De nouveau, on demande à la métropole leur anglification et leur absorption. L'’oligarchie peu satisfaite du Conseil Législatif qui, tout en leur refusant l'égalité de représentation, les laissait subsister comme français et catholiques, demandait de nouveau le régime représentatif, mais avec exclusion des Canadiens ou avec une représentation inégale et une seule législature, qui, à raison de l'agrandissement du Haut-Canada et l’accroissement de sa population, serait bientôt composée d’une majorité anglaise et les noierait bientôt : le fameux plan d'union si longtemps convoité et exécuté en 1841. Mais la révolution française, écho de la révolution Américaine qui gronde en Europe et menace les trônes, fait de nouveau craindre à l’Angleterre l'hostilité des Canadiens. Elle accorde la Constitution de 1791, divisant !e Canada en deux provinces avec chacune une législature distincte, et assurant aux Canadiens la majorité dans la chambre populaire du Bas-Canada, mais avec un conseil législatif établi à vie et nommé par la Couronne.

La Constitution de 1791 contenait en elle-même le germe

de sa mort, et l’étonnement de bien des gens n’a pas été qu’elle n’ait pas duré plus longtemps, mais qu’elle n'ait pas succombé plutôt. Dans la Chambre des Communes, Fox s'était opposé au principe de la nomination de ce conseil par le souverain. Il le voulait électif ; on répondait à cette objection qu'avec le principe d'éligibilité du Conseil la majorité de l'électorat étant dans la race française, la minorité se trouverait sans représentation dans la législature ; mais on oubliait qu'avec le droit de ve/o accordé au Gouverneur, ce danger était moins grand que ceiui qui naîtrait de la représentation supérieure de la minorité dans le Conseil, laquelle amènerait nécessairement en temps de crise politique, un conflit entre les deux chambres et paralyserait la législation.

Si à cette inégalité dans la représentation du Conseil Législatif, on ajoute la même disproportion dans le Conseil Exécutif, composé de neuf Anglais sur six Canadiens, et l’irresponsabilité du gouvernement, on comprendra bientôt la position défavorable des Canadiens sous le nouveau régime.

Cependant confiants encore dans le sentiment de justice de l’autre race, sur les cinquante députés, les Canadiens élisent seize Anglais qui dans la première session, les récompensent de leur magnanimité en votant pour la proscription de la langue française,

Par une des premières délibérations de la chambre d’Assemblée, elle déclara que le vote des subsides lui appartenait exciusivement, et, trente ans plus tard, quand, en vertu de cette déclaration, elle les refusa, ce refus fut considéré comme un acte de trahison. Le retrait de l’Aabeas corpus, en vue d’une nouvelle guerre américaine, fut bientôt la source de nombreuses arrestations et le signal d’une nouvelle persécution contre les Canadiens, qui furent accusés de désaffection <nvers la Couronne,

L'odieuse exécution de David McLane convaincu de haute

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