‹ Noces d'or de la Saint-Jean-Baptiste [microforme]Chapitre 81 sur 98 · DISCOURS DU DR. GEDEON ARCHAMBAULT, DE WOONSOCKET, R.I · texte numérisé non relu

DISCOURS DU DR. GEDEON ARCHAMBAULT, DE WOONSOCKET, R.I

M. le Président, Messieurs,

Revoir son pays que l’on a quitté depuis quinze ans; le revoir surtout dans sa vaste et glorieuse métropole; en ce moment où les yeux de deux millions de compatriotes sont fixés sur elie, au moment où elle convie à son hospitalité, à ses fêtes, toute une race, que les vicissitudes du sort ont pu éparpiller sur l’immense continent d'Amérique, mais ont laissée fidèle à l’amour de la patrie; rencontrer à chaque pas des frères qui nous donnent des poignées de main à briser les

os, tant leur cœur entier passe dans cette étreinte ; voir flotter libre dans le vent le drapeau que l’on aime et qui nous protège ; contempler cette superbe procession de milliers et de milliers de patriotes accourus des quatre points cardinaux à l'appel de leur mère, ce déploiement de pompes éblouissantes, cette solennelle et gigantesque affirmation d’une nationalité qui entend se faire de brilliants destins, quel est, messieurs, l’homme que tout cela laisserait indifférent.

L'émigré canadien qui remet le pied sur le sol nstal, pendant cette enivrante semaine que nous traversons, ne saurait échapper à la naturelle émotion, au sentiment de joie, qu'éprouve toujours l’absent lorsqu'il revoit son foyer et tout ce qui lui fut cher. Je subis depuis trois jours la loi commune et mon plaisir serait sans mélange, n’était la responsabilité que j'ai acceptée et la promesse que j’accomplis en ce moment, Invité, en effet, à prendre part au congrès national que le bureau de direction de l'Association St-Jean-Baptiste de Montréal a eu l’excellente idée de convoquer, je n’oublie pas que je me suis chargé d’un devoir et d’un devoir ardu, en acceptant de porter la parole devant un auditoire aussi distingué et de traiter une question aussi épineuse que celle des meilleurs intérêts de mes compatriotes des Etats-Unis. Mon embarras serait extrême, à moi qui n’ai l'habitude, ni de la parole, ni de l’étude des questions sociales, si je ne savais que vous laissez aux hommes de bonne volonté la plus grande latitude dans l’exposition de leurs vues et si je ne comptais d’une manière absolue sur le pardon que mon inexpérience sollicite de votre bienveillance.

La pensée éminemment chrétienne et patriotique qui a présidé à la convocation de ce congrès, à savoir l’affermisse. ment de la nationalité française sur le sol du Canada par un sage développement de ses intérêts religieux et moraux, nationaux et sociaux, littéraires et artistiques ; cette pensée,

dis-je, embrasse par le fait même le soin des intérêts canadiens aux Etats-Unis. Car, à tort ou à raison, on croit généralement au Canada que les frères émigrés ne sont que prêtés à la puissance voisine et doivent revenir un jour fournir leur appoint dans la lutte contre l’absorption britannique. Est-ce un simple voyage d’affaires que nous y faisons, ou bien est-ce l'exil perpétuel. J'ai mon idée là dessus que j’exposerai plus tard ; maïs il n’en est pas moins vrai que le gros million d’ici a songé comme il le devait au petit million de là bas, et nous a réservé tout un jour dans les délibérations de son congrès. Vous allez donc, messieurs, vous occuper de nos intérêts sous le triple rapport religieux, matériel et intellectuel. Je vous remercie de votre sollicitude, au nom des co-exilés que je représente ici. La conclusion de vos travaux, les décisions que vous prendrez à notre sujet devant découler de la connaissance que vous aurez de nous et de tout ce qui nous concerne, il importe que l’on vous saisisse d’autant de renseignements que possible et que vous soyez mis au fait des vues diverses entretenues par des intéressés sur leur situation.

Je vous dirai donc ce qu’étaient les Canadiens des Etats- Unis, il y a une vingtaine d’années, les progrès qu’ils ont accomplis depuis et ce qu’il leur reste à faire pour devenir ce qu’ils devraient être.

Messieurs, la première condition d’une investigation honnête et fructueuse, c’est la sincérité. Il serait aussi dangereux que puéril de fermer les yeux sur les plaies de la société canadienne-française dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre qu'injuste de ne pas reconnaître ses bons côtés. Ce n’est pas moi qui voudrai rien vous cacher de ce qui est à ma connaiïssance. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste ; ma profession m'a mis en contact avec toutes les classes et:jai pu me former une idée que je crois exacte de la situation de mes compatriotes. Je vous dirai franchement toute ma pensée.

Notre position n’est pas brillante, messieurs ; elle est environnée de dangers très grands. Il faut l’habiter pour cesser de croire que la terre américaine est un El Dorado, que le miel et le lait coulent devant nos portes et que nous sommes tous autant de bienheureux n’ayant qu’à se laisser vivre.

Il y a vingt ans, la population canadienne-française de l'Est, moindre de moitié qu'aujourd'hui, était dispersée un peu partout, sans point de ralliement, sans cohésion intime. Elle ignorait son nombre, elle ignorait sa force, elle ignorait ses ressources, surtout elle ignorait ses intérêts bien entendus, Son extrême ambition était de faire quelques économies. Elle ne se doutait pas qu’elle comptât pour quelque chose dans la république, elle était loin de supposer qu’elle pût s'affirmer un jour comme race reconnue, distincte, elle se croyait plutôt destinée à être absorbée, engouffrée, à jamais perdue dans la vaste agglomération des races qui s’y chiffrent par millions.

Et comment auraient-ils pu oser jusque là, ces Canadiens partis de chez eux un à un, pauvres, n’ayant pas de métier pour la plupart, impropres aux travaux spéciaux et venus. là comme hommes de peine ! Ils s’engageaient dans les fermes, dans les briqueteries, dans les fabriques ; ils étaient au plus bas échelon social. Qui pourrait bien surgir pour les élever ? Il ne se demandaient même pas cela, et acceptaient comme un terme d’emprisonnement, comme un passage humble et dur, leur séjour chez les Américains. Mais peu à peu quelque uns des leurs s’élevèrent jusqu’au petit commerce ; des artisans ouvrirent boutique à leur compte ; quelques hommes de profession arrivèrent, puis le prêtre ; on eut la petite chapelle, qui rappelait la vieille église du Canada. On se groupa, on se connut, on se compta, on eut espoir. On se mit à travailler en commun pour conjurer les dangers dont notre nationalité était entourée. Un journal fut fondé ; le rayon d’espoir fut plus vif. Une première société St. Jean-Baptiste fut

formée ; c'était le réveil, la coalition des éléments, l'union des forces, la mise en commun des bonnes volontés et des espérances, l'étude de la voie à suivre, le travail encouragé, la lumière d’en haut réjouissant leur travail obscur et navré ; c'était l'émancipation. Réunis par les liens solides de la langue et du sang comme par la communauté de la foi religieuse, les membres de la famille canadienne apprirent en peu de temps à se connaître, à s'aimer, à se donner mutuellement du courage, on se vit de plus près et plus souvent, ce qui créa l’émulation ; l’amour propre aidant, on fit mieux ses devoirs, on s’édifia les uns les autres. Dès lors les Canadiens existaient socialement. Ils n'étaient plus ces groupes isolés, ces poignées d’êtres se parquant contre la société, vivant à l’écart dans la grande fourmillère. Le Canada français se trouvait soudain à revivre sur la terre égyptienne.

On parlait beaucoup trop l'anglais jusque-là dans la famille. L’habitude née de la né cessité de le parler dans la fabrique, en affaires, s'était transplantée dans la maison. Les enfants avaient appris jeunes cette langue ; peut-être la savaient-ils même mieux que celles de leurs pères. Il était tout naturel qu'on se servît chez soi du langage qu’on était forcé d'employer toute la semaine au dehors. Maintenant on se verra plus souvent entre compatriotes, on se rencontrera à l’église, aux réunions des sociétés, et il sera si doux de de s’entretenir des choses du pays ! Je puis le dire en toute certitude et avec orgueuil, les Canadiens parlent beaucoup plus rarement l'anglais entre eux. Je souhaite que tous. accueillent et suivent consciencieusement les conseils patriotiques que notre distingué écrivain, M. Alphonse Lusignan, leur donne sous ce rapport dans son article: Parlons Frangais, que publie le numéro de gala du Journal du Dimanche et reproduit par le 7ravailleur.

On ne cicrche plus guère à changer son nom, soit en le.

traduisant, soit en l’estropiant pour lui donner une tournure anglaise, Les exemples de cette aliénation mentale deviendront de plus en plus rares.

La création des sociétés nationales, des congrégations canadiennes et d’une presse à nous n’a pas produit seulement les résultats que je viens de signaler, lesquels ne suffiraient pas à donner la mesure des qualités de notre race. Elle a réchauffé le patriotisme qui nous a saisis par les racines du cœur et nous a trainés aux pieds de la patrie en 1874, en 1880 et aujourd’hui encore ; partout et chaque fois que la patrie a célébré ses nobles anniversaires ou donné ses brillantes fêtes françaises. Vous avez, sans doute, ressenti autant de plaisir à nous voir que nous en avons eu à vous montrer le grand nombre de vos frères absents qui n’ont pu résister à votre invitation et sont venus consoler leur mère en lui donnant en spectacle leur amour ardent pour elle et leur fidélité à garder ses enseignements. Sachant qu’elle ne rougirait pas de nous, parce que nous n’avons pas démérité sciemment ; nous sommes ici pour lui dire combien nous l’adorons et pour lui demander les paroles qui donnent le courage.

Je vous le déclare hautement, messieurs, je ne crois pas que l’on puisse trouver dans tout le territoire américain, un seul Canadien-français qui ne voulut être au milieu de nous durant cette semaine de joies ineffaçables.

Il y a chez nous des Canadiens qui ont le triste goût de singer les modes et les façons d’agir des Américains ; ce sont des engoués mais ce ne sont pas des traitres, des rénégats. Le nom de la patrie réveille toujours en eux les meilleurs souvenirs, ils ont son amour et son respect gravés au fond de l'être. S'il est là bas ou ici, aux Etats-Unis comme au Canada, parmi les Canadiens-français, un homme qui renie son pays, qui ait honte d’en tirer son origine, qui rougisse de notre histoire, le malheureux ! Il faut lui pardonner comme

ee 2 ce

on pardonne à l'exception qui confirme la règle. Il y a des monstres dans tous les ordres, dans tous les règnes de la nature ; leur vue fait seulement resplendir d'avantage le beau normal.

Les Canadiens émigrés ont depuis quelques années inscrit sur leur programme : Naturalisation. Voilà une chose qui est bonne en soi. Sans elle, pas de droits politiques ; on ne fait partie de l'Etat que pour en supporter les charges. Elle portera d'excellents fruits, mais à la condition seulement que l'on soit en état d’exercer d'une manière intelligente les droits qu’elle confère, car son utilité est subsidiaire à l'éducation des masses. Accorder le suffrage à l’ignorance, c'est mettre sur le marché des milliers de consciences. L’insignifiance n'est-elle pas préférable à la vénalité ! Je soumets le cas à votre réflexion.

Je suis persuadé que 175 votants canadiens sur 200 ne connaissent absolument rien à la politique américaine, Dans les questions municipales, par exemple, je ne saurais en dire autant. Là, la naturalisation nous a été utile. Les intérêts en jeu sont plus près de nous. La levée de l’impôt, les embellissements urbains, tous les détails du gouvernement civique les touchant de près sont à leur portée. Aussi s’y passionnent-ils parfois et réussissent-ils à envoyer à la municipalité quelqu'un des leurs. C’est ainsi que quelques Canadiens sont devenus des ‘‘ aldermen.”

J'aborde la grande question, la question vitale pour les Canadiens des Etats-Unis ; vous m'avez déjà compris, messieurs, je veux parler de leur éducation ! Sous ce rapport nos compatriotes sont bourrés de bonnes intentions. Nier que quelque chose se soit fait au sein de nos populations dans le sens de la diffusion de l'instruction, serait méconnaître la vérité et commettre une injustice. La nécessité d’instruire les masses, de créer des écoles françaises est dans toutes les

bouches et de toutes les circonstances. Mais sous ce beau zèle, messieurs, règne une funeste apathie, Réveillé deux fois l'an par les musiques du 24 Juin et par les applaudissements des conventions, le Canadien se retourne et se rendort. Quelle est donc la voix puissante, le coup de tonnerre qui le tirera d’une façon définitive de cet engourdissement ? C'est là la grande et unique question, le point noir qui effraie le regard de quiconque interroge notre avenir.

Vivant au milieu d’un peuple dont une des principales préoccupations est de répandre l'instruction, qui ne recule devant aucun sacrifice de temps, de travail et d'argent pour acquérir le savoir et le mettre à la portée des plus pauvres, comment pouvons nous espérer atteindre jamais son niveau si nous continuons à croupir dans notre indifférence pour les choses de l'esprit. Le pouvoir, la richesse sont désormais à la science ; or pourrons-nous, si nous nous emmuraillons systématiquement dans l'ignorance, viser jamais à leur possession ?

En dehors des sociétés et des congrès, quelques prêtres et quelques hommes du monde élèvent bien parfois la voix, mais on a toujours le tort de ne pas joindre aux paroles j’action. Tout se dit, peu se fait. Bulles de savon sitôt crevées que lancées ! Statu quo alarmant ! On trouvera bien dans la plupart des centres canadiens, des écoles françaises, mais elles ne sont pas à la hauteur de nos besoins, la moitié des enfants vont aux écoles américaines. On trouvera bien parmi nous quelques prêtres qui ont fait l'acquisition de certains commencements de bibliothèques ; mais est-ce avec cela que l’on fait des hommes ? Des hommes qui puissent entreprendre le combat de la vie contre le peuple le plus généralement instruit du monde !

À propos de bibliothèques, permettez moi une remarque laquelle s'adresse aux Canadiens du Canada comme à ceux des Etats-Unis. On semble n'avoir pas encore compris qu’il

n’y a de progrès durable et véritable de l’instruction que si on met à la disposition de la jeunesse la bibliothèque. Oui, chez nous comme au Canada, on enverra bien les enfants à l’école jusqu’à l’âge de douze, treize ou quatorze ans, mais ce qu'on appelle leur éducation une fois terminée, qu’advientil de ces enfants ? Ils ne prennent plus jamais un livre, un journal, une plume. A 20 ou 25 ans, ils ont perdu tout leur savoir ; ils sont incapables d'écrire et même de lire. Quelle différence à notre désavantage entre eux et la jeunesse américaine que l’on trouve partout un livre ou un journal à la main ! Ce goût de la lecture a été entretenu chez celle-ci, après la classe, par la bibliothèque publique ou la bibliothèque paternelle. Chaque village a la sienne et des mieux choisies, des plus complètes ; on y pénètre gratuitement ; on emporte le livre à domicile pour l’étudier à loisir. S’il ya sur les rayons des livres de littérature légère, on y voit en grand nombre des ouvrages solides, sérieux, écrits pour les intelligences robustes. On ne fait pas que s'amuser avec eux, on s’instruit, on tient tête au progrès, on parvient souvent à le devancer. C'est en leur compagnie, à leur contact que des milliers d’inventeurs ont senti fermenter en eux le génie et ont servi lhumanité par leurs ingénieuses découvertes, tout en faisant leur propre fortune et la gloire de leur pays.

Des écoles françaises et des bibliothèques, des bibliothèques françaises et des écoles, voilà donc ce qu'il faut avant tout donner aux Canadiens des Etats-Unis pour améliorer leur sort et augmenter leur importance. Mais comment y parve” nir? Ah! voilà ! Permettez-moi de vous dévoiler toute ma pensée là-dessus.

Nos sociétés nationales qui ont été d’un si grand secours à notre avancement sont aujourd’hui presque stationnaires. Elles sont en général de simples associations de bienveillance, d’assurance mutuelle ; leurs membres pour la plupart mettent.

leur suprême ambition à faire des démonstrations de patriotisme, à parader le 24 juin. Leur force numérique, leur: influence les rendent souvent très prétentieuses ; ayant conscience de leur force, se sentant les ainées, elles sont devenues jalouses des fondations nouvelles. De là une extrême difficulté pour les particuliers de prendre l'initiative de quelque mouvement général. Les Sociétés St-Jean-Baptiste se réservent cette initiative, et comme les corps publics sont généralement lents à agir, rien ne se peut faire sans leur haute approbation. Voyant leur apathie pour la cause de l'éducation, on a fondé dans certains centres des sociétés dites littéraires ; or cellesci n’ont pu se développer ou se maintenir, à cause des sociétés St-Jean-Baptiste, lesquelles croyant à des tentatives dirigées contre leur prestige et leur existence, ont refusé leur concours et par là empêché un bien de se produire. Il faut donc s’efforcer de faire comprendre aux chefs de ces sociétés qu’ils doivent viser plus haut.

En second lieu, ne pas laisser la cause de l'éducation entre les mains d’un seul homme, du curéde la paroisse. Supposez à un curé tout le dévouement possible, il est évident qu'après avoir pourvu aux besoins spirituels d’une congrégation souvent fort nombreuse, il ne lui reste pas assez de temps à consacrer à la direction efficace de nos écoles. Il faut remettre ce fardeau, cette responsabilité à une commission scolaire choisie parmi les Canadiens les plus instruits et les plus influents. Que l’on nomme des commissaires ; ces messieurs. débattront entre eux les moyens de fonder et de soutenir des écoles françaises ; le curé sera nécessairement membre de la commission, et tous, prêtre et laïques, travailleront dé concert à notre émancipation sociale, Après l’école viendra, à son heure, la bibliothèque, puis la société littéraire, et. comme conséquence nécessaire les œuvres d'amélioration. matérielle. Je le répète, il faut absolument que nous comp--

tions sur nous-mêmes, être disposés à payer de notre personne et de notre bourse. Nous aurons des sacrifices à faire, puisque les municipalités ne nous accordent aucune subvention.

Mais si nous reculons devant ces nécessités qui s'imposent aux hommes de cœur, comment sortirons-nous jamais de notre infériorité vis-à-vis des Américains. Comment échapperons-nous aux périls qui nous menacent comme nationalité ! Il faut avoir vu grandir nos jeunes Canadiens dans les écoles américaines pour comprendre combien mes appréhensions sont fondées. Vous verrez ces jeunes gens parler l’anglais entre eux; toujours vous les rencontrerez avec un journal anglais à la main ; s’ils lisent chez eux, ce sont toujours, bien entendu, des productions américaines. Elle s’américanise, cette jeunesse française, malgré elle, presque sans s’en aperçevoir ; elle n’apprend à aimer et estimer que ce qui est américain; tout ce que la France et le Canada ont fait de glorieux et d’excellent elle n’en sait rien. ou si peu et si mal, l’ayant puisé aux sources américaines ou anglaises, que mieux vaudrait que ces épopées, ces hauts faits, ces œuvres surhumaines lui fussent lettre close. Comment veut-on que ces jeunes hommes, ceux même qui auront reçu une éducation pius relevée dans nos ‘“‘high-schools,”” puissent plus tard venir avec autorité prêcher à leurs compatriotes, soit dans le journal, soit à la tribune, combien il importe de conserver leur belle langue, lorsqu’eux-mêmes ne pourront s'exprimer convenablement en français ! Ne sait-on pas que la meilleure prédication c’est celle de l’exemple ?

Donc, je le dis de nouveau, l’école française avant tout. Elle coûte cher, répondra-t-on. Je dis non. Il n’est pas de somme d’argent qui vaille l'instruction et la conservation de sa langue. Dans tous les cas, je crois mes compatriotes en état de faire face à cette dépsnse, du moins, si j'en juge par leurs folles dépenses.

Oui, le luxe est peut-être le plus terrible ennemi de 1a race française en Amérique, le luxe au moyen duquel elle croit se hausser dans l’opinion publique des riches Américains, et qui ne sert qu’à la faire mépriser d'avantage. Vous savez, messieurs, ce que le luxe dans l’habillement et dans l’équipage fait de ravages dans notre cher Canada. Vous n’ignorez pas; non plus, qu’un grand nombre émigrent en carosse. Eh! bien ces victimes de l’extravagance sont encore les mêmes après avoir traversé la frontière.

Je ne prétends pas dire que tous mes compatriotes sont atteints de la maladie du luxe ; il y a certes des exceptions, mais c’est, comme au Canada, la plaie générale et la plus cuisante, Un certain nombre amassent quelqu’argent, mais un bon nombre vont le dépenser en essayant de s'établir définitivement au Canada* Ceci m’amène à vous parler du rapatriment.

Messieurs, quoiqu’on en pense, en certains quartiers, quelle que soit sur ce sujet l’opinion de quelques-uns de mes meilleurs amis et celle du gouvernement de Québer, étant ici pour dire la vérité sans fard et sans faiblesée, je vous le déclare hautement, le rapatriement est une utopie. Essayer de nous rapatrier, c'est tenter de remplir le tonneau des Danaïdes avec des paniers percés. Cela ne peut réussir, cela ne se fera jamais. J'en jette le défi, toutes les sociétés, à tous les gouvernements. Vous n'avez pas à donner au Canadien émigré ce qui le retiendrait ici. Quand il a vécu quatre ou cinq ans à l'étranger, il a la nostalgie de son pays natal, il y revient, il voudrait y rester, mais il y étouffe et quelque chose qui est plus fort que lui le repousse vers les Etats-Unis. Sur dix, retenez bien ces chiffres, sur dix émigrés qui se rapatrient, huit en reviennent et souvent sans lesou. Et pourquoi cela ? Le Canadien est naturellement léger et vaniteux ; rendu au pays il a voulu faire croire à ses connaissances qu’il a de l’ar-

gent, et il s’est jeté dans des dépenses qui l'ont épuisé en moins de deux ans. Force lui est alors de reprendre le chemin de l’exil. (Cette fois c’est généralement pour toujours. Ce n’est pas lui-même qu’il accusera de légèreté, de dissipation, d'imprévoyance, c'est son pays, messieurs, qu'il traitera d’arriéré, d’endormi, sans se rappeler que d’autres réussissent où lui a végété et qu’il ne dépendrait souvent que de sa conduite de se créer au milieu de vous une position respectable. Quand même il ne retournerait pas aux Etats-Unis, quand même il s’attacherait définitivement sur le sol de la patrie, ses enfants, eux, nés dans les villes américaines, élevés dans cette atmosphère qui donne le vertige, ne resteront pas au Canada. C'est là le plus grand obstacle au rapatriement durable ; le travail des champs ne conviendra plus aux jeunes gens qui auront connu les séductions de la vie des villes. Comment aimer cette paisible existence des campagnes quand ils auront goûté aux plaisirs des grands centres! Elle leur paraît fade, monotone, ils s’ennuyent et désertent à la première occasion la ferme paternelle ; ils n’ont pas le bon esprit de songer qÜ'ils s’en vont chercher la servitude, la dépendance pour eux et pour ceux qui viendront après.

Mon opinion est donc que le rapatriement des Canadiens de la Nouvelle Angleterre ne se fera jamais sur une échelle suffisante et d’une manière durable. Quand dix familles laissent la province de Québec pour aller passer quatre ou cinq ans dans les manufactures afin de dégrever leurs terres, vous pouvez dire qu’il y en a huit, je suis bien tenté de dire neuf, qui sont à tout jamais perdues pour le Canada, et ce surtout à cause des habitudes que prennent les enfants dans les centres américains. À vous donc de chercher à enrayer lémigration. Le train de vie qu’on mène là-bas est navrant, Et pour me servir des expressions d'un journal américain : quelles froides et sinistres prisons que ces fabriques de

coton de la Nouvelle Angleterre! Et puis cette régularité rigide comme celle du moine, mais sans les consolations du cloître, cette discipline plus inflexible que celle du soldat en campagne, mais sans les émotions de la gloire et du patriotisme, quels boulets ne sont-ils pas au pied des habitants de ces cachots au seuil desquels il faut laisser toute espérance.” Le père qui y entre n’entraîne pas que lui seul, il entraîne sa descendance, il n’étiole pas que sa vie, il flétrit celle des siens pendant plusieurs générations. S'il ne se crétinise pas, c'est peut-être qu’il y est entré tard, mais il n’en est pas de même de ses enfants. Or, je vous le demande quelle race pouvons-nous voir sortir d’un homme et d’une femme qui se sont enmuraillés dans les manufactures à l’âge de dix ou douze ans et dont les enfants auront le même sort. Messieurs, si ce n’est pas le crétinisme à la troisième génération, c’est le dépérissement physique et moral, c’est la perte irréparable de cette supériorité intellectuelle et physique que le ciel a donnée à notre sang pour en faire un meilleur usage. Il me semble que les enfants de la province de Québec, province dont les terrains incultes sont immenses, auraient d’autres destins en réserve que celui d'enrichir les Américains par un travail ardu et pénible. Que nos compatriotes ne se laissent pas éblouir par une table un peu plus riche et des habits un peu plus fins! Que ne se hâtent-ils d’amasser dans les manufactures, puisqu'il leur faut y aller, un petit pécule qui leur permette d'aller se fixer sur de bonnes terres ! Et puisqu'ils ne veulent ou ne peuvent plus revenir au pays, que ne se dirigent-ils vers l’ouest, à l’insiar des Anglais et des Allemands ! Là les enfants grandissent musculeux et non efféminés, dans le g'and air des prairies que la fumée des fabriques n’a pas encore empuanté | à

Ils apprennent à connaître la valeur d'un sou. Ils fré- -quentent des écoles à eux, et quand ils ont grandi, ils vont

puiser le savoir dont ils ont besoin dans les bibliothèques, dans ies cabinets de lecture également à eux. Là encore les enfants et les hommes ne s’engouent pas ridiculement de tout ce qui est américain. L’Allemand de l’Ouest parle chez lui l’allemand et il ne sacrifie pas à la langue anglaise.

J'ai dit déjà que sous ce dernier rapport les nôtres ont fait un progrès sensible, ils parlent entre eux l’anglais bien moins souvent qu’il y a quinze ans, mais cela n'empêche pas que bien souvent, si l’un d’eux prospère, il cherche à se mêler d'avantage aux Américains et s’occupe moins de ses compatriotes. On dirait qu’il se croit pétri d’un meilleur limon. Pourtant un peu d’orgueil serait bien placé, car les Américains de la Nouvelle Angleterre nous regardent du haut de leur grandeur. C’est à Boston qu’on nous a insolemment appelés les Chinois de l’Est. Il est bien vrai que notre attitude énergique a refoulé cette injure dans la gorge des malotrus, mais nous avons subi tout de mème l’humiliation. S'ils ne sont plus les puritains aux mœurs sévères et à l’honnêteté inflexible, ils ont conservé toute la morgue de leurs ancêtres vis-à-vis des étrangers.

Le programme du Congrès mentionne en premier lieu les intérêts religieux des Canadiens-Français qui résident en dehors de la province de Québec. On m'excusera de n’en parler qu’en dernier lieu et encore pour n’en dire qu’un mot. Si je lui donne la dernière place et la plus petite, c’est que de toutes les choses que nous avons apportées avec nous du Canada à l'étranger, et que nous conservons jalousement, c’est celle qui est le moins en danger. Nous avons des églises partout, jusque dans les petits centres. Tous les Canadiens- Français des Etats-Unis sont franchement catholiques. Il y a quinze à vingt ans, il leur fallait pour faire leur religion se mêler aux Irlandais ; aussi un grand nombre ne la professait pas, non par perte de foi, mais par simple indifférence, et

surtout.par manque de sympathie pour ceux aux côtés de qui il leur aurait fallu prier.

Je vous ai, messieurs, exposé notre situation en toute franchise et au meilleur de ma connaissance. Si j'ai fait erreur, n’accusez que mon patriotisme, lui sel m’aura peut-être fait voir en noir certains côtés de notre position et assombrir quelques-unes des parties du tableau que j'ai tracé. Je vous ai signalé les quelques progrès jue nous avons réalisés, mais plus particulièrement les maux que nous avons à combattre et les réformes à tenter. Je vous ai fait voir que l’idée du rapatriement sur une large échelle, était une illusion. Or, les probabilités étant que nous et nos enfants continuerons à vivre sur la terre étrangère, il importe que nous cherchions à améliorer notre sort et à rester dignes de la race à laquelle nous appartenons. Pour y arriver, il faut que tous les Canadiens marquants des Etats américains unissent leurs efforts pour éviter l’absorbtion, la seule chose en fin de compte que nous av. à redouter, nous y échapperons par deux forces également considérables : par la religion qui, en réchauffant notre patriotisme nous éclairera sur nos devoirs, et par l’instruction qui, en nous enseignant nos droits, nous rendra à la conscience de notre importance et à la connaissance de nos véritables intérêts. Quant à la religion, je l’ai dit, son influence est aussi vivace sur nous que sur Vous ; ce en quoi nous sommes en arrière de vous, c’est l'instruction française. Donc, concentrons tous nos efforts vers des écoles françaises. Donnons nous cela et je garantis la vitalité et le respect à notre race. Pour avoir des écoles françaises et à leur suite des bibliothèques, des cabinets de lecture français qui consolident l’œuvre de l’instituteur, il faut que thaque centre compte sur sa propre initiative. Créons des conseils de paroisse intel. ligents et bien intentionnés, qui connaissent bien et les ressources et les besoins de leur propre centre. Avec eux nous

aurons l’école et nous la maintiendrons. a

Et puis l'épiscopat canadien viendra à notre seeours, il nous donnera des prêtres dévoués, des curés patriotes, dont l'incontestable influence sur les masses rendra des services inappréciables à la cause canadienne,

Etant plus instruit, le Canadien apprendra à connaître ses défauts et à s’en corriger ; il combattra la passion du luxe qui le ronge et l’imprévoyance qui le tue. Son horizon s'élargira, ses ambitions légitimes se purifieront, il sentira mieux sa valeur ; ilsongera plus intelligenment à l’avenir des siens, il comprendra qu’il n’a pas été créé et mis au monde uniquement pour servir, l'esprit d'entreprise se développera chez lui, il arrivera au succès comme les autres races et il fera honneur au nom de ses pères. ;

Ayant pris goût à la lecture, il encouragera une presse sérieuse et bien inspirée, laquelle, à son tour, le tiendra au courant du mouvement intellectuel et industriel du reste du monde entier. Le journal qui pénètre, chaque jour, chaque semaine, dans la famille y }: rtera la bonne semence et notre petit peuple grandira dans la confiance en lui-même et dans l'estime des autres. On cessera de parler anglais entre Canadiens, on aura horreur de mutiler son nom, on ne s’engouera plus pour les coutumes américaines, on se pressera autour du drapeau français en sachant qu’il protége l’éclosion et le développement d’une nationalité française dans l'Amérique des Yankees.

Donc, messieurs, notre salut, je l’attends du livre.

En attendant, ne nous reprochez pas trop notre indifférence en matière d'instruction, et sinous sommes apathiques à la lecture et aux livres de l'esprit, c'est que nous sommes partis tels du Canada. ‘ $

Venez plutôt à notre secours par vos bons conseils. Pensez plus souvent à nous. Rappelez-vous que nous n’avons pas été gâtés par vos louanges. Jusqu'à ces dernières années, nous

avons subi plus de duretés que d’aménités de la part des écrivains et des orateurs du Canada, Occupez-vous plus souvent de nos destinées, adressez-nous plus de paroles d'encouragement, cela nous cause tant de joie ! Nous éprouvons le même plaisir à voir vos témoignages de sympathie que vous en ressentez vous-mêmes quand la vieille et noble France dit un bon mot de la nouvelle, couronne vos poètes, signale vos hommes publics à l'attention du monde, renoue des relations d'affaires avec ses enfants oubliés, mais non oublieux et s’intéresse enfin au fruit de ses entrailles.

Nous avons des défauts, soit ! mais ces défauts, messieurs, ne sont-ils pas les vôtres ! Croyez-moi, nous n’en avons ni inventés ni acquis depuis le départ. Seulement nous sommes plus malheureux que vous. Il vous reste le sol de la patrie que nous voudrions, nous, pouvoir emporter aux semelles de nos bottes quand nous nous éloignons du village natal peut. être pour ne plus le revoir jamais. Vous voyez notre bonne volonté ; aidez-nous donc de la plus douce des manières en nous enveloppant de vos sympathies. Quand vous vous demanderez quel est l’avenir qui nous attend dans notre pays d'adoption, dites-vous qu’il sera ce que vous nous aiderez à le

faire, et que si la patrie nous suit des yeux et nous encourage, nous ne pourrons jamais cesser d'être des patriotes et que

nous resterons des Canadiens dignes de leurs pères. Convainquez-vous que nous sommes des hommes de cœur et que, dé tous les sentiments dont nous en énorgueillissons, le plus universel et le plus ardent est l’amour de la patrie canadienne, (Longs applaudissements.)

ee

DISCOURS DU DR. M. M. METIVIER, DE HOLYOKE,

A, le Président, Messieurs,

Laissez moi vous dire, premièrement, combien je suis heureux de participer à cette belle et grande fête, qui est certainement la plus grande affirmation de la race canadiennefrançaise qui a eu lieu sur ce continent ; combien je suis heureux surtout de l'accueil cordial que nous avons reçu de la part de nos frères du Canada, et combien je suis fier de voir que les émigrés canadiens tiennent une place si élevée dans l'affection de leurs frères du Canada. Vous savez, messieurs, qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Vous savez qu'il n'ya pas encore bien des années que le fait de laisser son pays était regardé comme une désertion coupable, et encourait toujours, sinon l’inimitié, au moins l'animadversion de ses compatriotes.

Il n'y a pas encore trente ans, un Canadien-Français, membre de la chambre d’assemblée, voyant que l’émigration prenait des proportions alarmantes, se lève en chambre et interpelle l’un des ministres les plus influents de la représentation française, et lui demande ce que le gouvernement entendait faire de cette question ; quel remède allait-il préconiser contre cette plaie qui grandissait à vue d’œil et qui menagçait notre ruine? (e ministre, qui était dans sa toute puissance et semblait tenir dans ses mains les destinées du Bas-Canada, répondit brusquement : ‘‘ Laissez faire, c'est la canaille qui s’en va.” On a eu beau représenter que la perte de tant de bras était un malheur pour le pays; on a eu beau démontrer que les Canadiens couraient le risque de se perdre au milieu de cette Babel moderne, on répétait invariablement, 4 Laissez faire, c’est la canaille qui s’en va.” Il fallait ne pas être animé des meilleures dispositions à leur égard pour

ee + ce ee 0 ce ct me mme cn a —-——

qualifier ainsi cette jeunesse remplie de zèle et de dévouement, dont la seule faute était d’aller chercher ailleurs la fortune et le bonheur qu'elle ne trouvait pas chez elle.

Ainsi, pendant longtemps, on regardait celui qui avait du courage, du zèle, de l'ambition, aui cherchait à donner essor à ses facultés, à son énergie et à ses talents, comme une canailie, C'est précisément ce préjugé qui a été cause qu'on a négligé, pendant si longtemps, la question d'émigration.

Il semble que, pour toutes personnes un peu clairvoyantes, lorsqu'on a vu le pays se dépeupler à vue d'œil, que lorsqu'on a vu que le courant de l’émigration s'était transformé en un torrent dévastateur, on se serait un peu plus préoccupé du résultat. Mais on était si aveuglé sur cette question qu’on ne voyait s'éloigner que des quasi ennemis. C'est précisément ce qui a fait, qu'au lieu de prendre des mesures pour rappeler les frères émigrés, on a établi des bureaux d'émigration dans tous les grands centres de l’Europe, et on a appelé, à grands cris, des étrangers pour remplacer les enfants du sol. |

Des milliers de piastres ont été ainsi dépensées tous les ans pour répandre dans les pays étrangers une littérature alléchante, une littérature souvent mensongère, dans laquelle le Canada est représenté comme une nouvelle Arcadie où coule des flots de lait et de miel, et cela toujours pour embaucher des étrangers, mais jamais pour inviter les enfants du pays. On a agi vis-à-vis ceux-ci comme s'ils n’eussent pas existé, comme si on eut été fier d'en être débarrassé. Remarquez, messieurs, que ce n’est pas des reproches que je viens vous adresser. Je viens seulement constater un fait, remémorer cette triste page de notre histoire afin de faire le contraste des sentiments qu’on entretenait autrefois vis-à-vis les émigrés canadiens et ceux que l’on entretient vis-à-vis d'eux, et vous donner la raison pourquoi je suis si heureux de la cordialité d'aujourd'hui.

D a 5 PE DÉS Ne ei 26 PA A Feb à à AA Aie MT £ L AS : ! F : (

Non, je ne viens pas adresser des reproches à la nation, car je sais que la masse du peuple canadien a toujours vu cet état de chose avec douleur. Je n’adresse pas même des reproches à ceux qui nous paraissent les avoir le plus mérités, car je les crois coupables que d’une chose, qu’ils ne pouvaient pas. contrôler, c'est d’avoir manquer de sagacité, c’est de ne pas s'être aperçu qu'ils se faisaient les instruments de ceux qui ont juré la perte de notre nationalité, Il importe peu, d’ailleurs, de savoir qui est blämable, quand on voit aujovrd’hui que l’on s’est repenti et qu’on est revenu à de si bons sentiments.

Mais la conséquence de cette malheureuse apathie a été que l’émigration a toujours été en augmentant, et est devenu la source de graves appréhensions.

Nos belles campagnes se sont décimées et des terres sont restées en friche, et dans l’espace de quarante ans, au-delà de six cent mille Canadiens-Français ont traversé les lignes. Voilà un chiffre sérieux, surtout quand il s’agit du peuple canadien, et qui devait nécessairement préoccupé les esprits et faire craindre le résultat.

Heureusement que ces craintes sont maintenant dissipées. L'expérience a démontré que les Canadiens ne se désagrègent pas facilement. Ils tiennent à leur nationalité comme à leur. âme et conservent toujours dans leur cœur, au milieu des. autres affections, une pensée d’amour pour leur patrie. L'expérience a démontré que quelque soit leur condition, quelque soit le climat qu’ils habitent, il y a une chose qu’ils n’oublient pas, une chose qu'ils ne cessent jamais d’aimer, c’est leur Canada. Ils ont beau être heureux à l'étranger, ils ont beau être enivrés de succès, il n’y a rien qu'ils chérissent plus haut que le souvenir du coin de terre ou ils ont grandi. Vous me direz, “ mais ce sentiment est naturel à tous les hommes.”’ L'homme a beau naître près des pôles, au milieu des neiges.

se ame AAA CS LME

éternelles, ou sous le soleil brulant des tropiques, a beau naïitre au fond d'une fôrêt ou sur une ile déserte, il chérit toujours dans son cœur le lieu ou il est né. Oui, en effet. personne ne peut oublier le père, la mère, les parents, les amis, le toit paternel, l’arbre près de la maison, les forêts et les montagnes qui au loin découpent leur silhouette sur le fond bleu de l'horizon, ces baisers du père et de la mère, ces vieux clochers entourés de tombes, ces chansons que l’on entendait chanter dans notre langue natale, non personne n’oublie ce rêve enchanteur qu’on appelle l’enfance. Mais je crois réellement qu’il n’y a pas de race qui porte aussi haut le culte de la patrie que la race caradienne-française. On a compté sans leur patriotisme, car on a craint pendant longtemps que les Canadiens abandonneraient leur langue, leurs croyances et les traditions de leurs pères. Loin de là, ils semblent au contraire s'être vivifiés au contact des races étrangères et aujourd'hui ils forment un contingent de force qui non seulement assure l’avenir de notre nationalité, mais assure aus.i la prépondérance de notre race avant longtemps, dans l’ Amérique du Nord. Remarquez que ce n’est pas moi qui est l’auteur de l’idée. Elle a été émise tout dernièrement par des hommes de premier ordre et infiniment plus compétents que moi. Un grand journaliste de Chicago disait dernièrement que d’après le calcul des probabilités la race canadienne-française dominerait avant un siècle tout le Nord de l’Amérique. Quelques jours plus tard le Sprinfielt Republican, le journal le plus important et le mieux fait de la Nouvelle-Angleterre, paraissait avec un article intitulé ‘ 7%e coming race’ qu’il dit être la race canadienne-française. Après nous avoir décerné beaucoup d’éloges. il dit que puisque la race américaine est destinée à disparaître, elle ne peut pas être mieux remplacée que par la race canadienne-française, dont le caractère et l'esprit se prêtent si bien aux institutions du pays. Et un grand

point, dit-il, en sa faveur, c’est qu’elle ne défend pas ses causes avec de la dynamite. Ainsi vous voyez Monsieur que mon idée n’a rien de paradoxal.

Ah ! Messieurs si ceux qui autrefois prédisaient un si noir avenir aux émigrés canadiens, pouvaient aujourd’hui les voir à l’œuvre, s'il leur était donné de parcourir les pays où sont groupés nos Canadiens, c'est-à-dire depuis les rivages du Pacifique, ils verraient combien ils étaient sous de fausses appréhensions. Loin de trouver des bandes de mercenaires et d'esclaves, ils verraient une nation naissante, qui continue avec zèle, l’œuvre de ses pères. Oui ils verraient avec orgueuil et avec fierté que les Canadiens, loin de perdre de leur caractère, s’affirment partout et forment le noyau d'une nation, qui trace son sillon d’une main ferme et vogue à pleine voiles vers les rivages ensoleillés de l’avenir.

Malgré qu’ils n'aient pas en arrivant le prestige de la puissance et de la fortune, malgré qu’ils soient assujettis à de durs travaux, cela ne les empêche pas de marcher en avant. Je suis fier de constater ici que depuis dix ans, ils ont fait plus de progrès que toutes les autres races émigrées.

Ils sont aujourd’hui les maîtres du sol dans une foule d’endroits. Partout dans les Etats de l’Ouest tels que l'Illinois, le Wisconsin, le Michigan, le Kansas, l’Iowa, le Minnesota, l’Idaho, le Montana. le Colorado, l’Oregon, la Californie etc., ils sont en grand nombre propriétaires du sol, et ont à leur crédit de magnifiques églises, des colléges, des couvents, des écoles qui attestent non-seulement leur énergie leur esprit d'entreprise et leur patriotisme mais aussi leur perséverance dans la foi de leurs pères.

Pour vous donner une idée du progrès qu’ils ont fait, laissez-moi vous citer comme exemple leur succès dans la ville de Holyoke.

Il y a onze ans l’on comptait à Holyoke six ou sept Cana-

Page 1