‹ Noces d'or de la Saint-Jean-Baptiste [microforme]Chapitre 88 sur 98 · DISCOURS DE M. HORACE ARCHAMBAULT · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. HORACE ARCHAMBAULT

Monsieur le Président, Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,

L'un des maitres de la science sociale à notre époque, M. le Play, nous signale, dans son ‘‘ Organisation du travail,’ une grande nation modèle de notre temps, et parmi les Etatsprovinces qui la composent, un pays qui, ‘par son passé ‘ comme par l'organisation présente de la religion, de la ‘f famille et de la propriété, offre les meilleurs symptômes ‘ d'une haute destinée.’ Cette grande nation, c’est la nouvelle Confédération britannique de l'Amérique du Nord. Cet Etat-province, c'était autrefois la Nouvelle-France ; c'est aujourd’hui la Province de Québec, la France canadienne,

Trois siècles et demi ont passé depuis le jour où Jacques- Cartier prenait possession du sol canadien au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en plantant dans le sol vierge de Stadaconé, l’étendard du chrétien, le signe glorieux de la rédemption du monde, le labarum qui porte dans ses plis la lumière, la gloire, la civilisation. La proinesse faite au vainqueur de Maxence redit au pieux et hardi navigateur de Saint-Malo que la Providence veillera sur son Œuvre, et lui assurera l’immortalité : Z# hoc signo vinces.

Il ne m'appartient pas, messieurs, de faire la narration de cette lutte gigantesque d’un petit peuple de braves contre la barbarie des tribus sauvages, contre les légions armées d’un empire, et malgré l’abandon de la mère-patrie. Un moment on a pu croire que ce petit peuple né d’une race illustre était tombé pour ne plus se relever. Mais la Providence veiilait sur lui, pour en faire le précurseur de la foi et de la civilisation sur les rives du Saint Laurent, la sentinelle avancée de l'Eglise dans les forêts du Nouveau-Monde,.

La conquête, qui devait produire l'absorption de l'élément canadien-francais par le principe anglo-saxon, a été, au contraire, notre sauvegarde, et l'instrument dont la Providence s'est servi pour nous soustraire aux horreurs de l'anarchie qui a dévoré la France depuis un siècle,

Réduits à 70,000 lors de la conquête anglaise, nous sommes aujourd'hui 1,500,000 dans la confédération canadienne ; et près de 400,000 dans les Etats de la république voisine. Quoiqu’'absorbés politiquement dans la Confédération, nous avons cependant conservé toute notre autonomie locale; la langue francaise est toujours la langue dominante; le corps du droit civil est ‘encore l’ancien droit français; nous pra. tiquons la religion de nos pères; et, sous la protection du drapeau britannique, chaque coin de terre du Canada est une patrie de liberté, chaque hameau de nos campagnes un asile de paix et de bonheur.

Mais n’allons pas nous endormir dans une fausse sécurité ; le passé doit être notre guide pour l'avenir, et comme le disait, il y a quelques mois, le distingué patriote qui préside à cette grande fête nationale : ‘notre protection pour 4 l'avenir, comme elle l’a été par le passé, se trouve dans la ‘ possession du sol. La race qui possède le sol, possède le & pays.” C'est à l’agriculture fortifiée par la religion que nous sommes redevables de notre conservation comme race, et de cette force d'expansion qui nous distingue.

Permettez-moi donc, Mesdames et Messieurs, en ces jours où tous nos intérêts doivent être AT de vous dire un mot de cet art si utile.

L'agriculture est la nourrice du genre humain. Le premier besoin de l'homme est la nourriture, et sa première ressource pour y pourvoir, le sol. L'agriculture est encore la mère des manufactures et du commerce. Aussi Sully, le grand ministre du roi Henri IV, a:t.il dit que le ‘‘ pâturage et le labourage sont les mamelles de l’Etat.’’

L'histoire de l’agriculture se perd dans l'obscurité des premiers âges ; on peut dire qu'elle date de l'établissement de la propriété, sans laquelle l'homme qui prend la peine de cultiver un champ, ne saurait être sûr d’en recueillir le produit. C'est donc l’agriculture qui a mis fin à la barbarie primitive en donnant une base à la civilisation.

Toutes les mythologies font descendre l'agriculture du ciel. Les Egyptiens en attribuaient l'invention à la déesse Isis et au dieu Osiris ; les Grecs à Cérès, déesse des moissons ; les Italiens à Saturne ou à Janus. De temps immémorial l’agriculture est en honneur dans l’empire chinois, qui lui doit son immense population. On sait que chaque année, dans une solennité dite fé/e de l'agriculture, le Fils du ciel, ne dédaigne pas de tracer lui-même un sillon pour honorer ainsi d’une manière éclatante le premier des arts utiles.

A Rome, nous voyons que, dans les lois et les institutions établies par les premiers législateurs, tout décèle l'intention d'honorer l’agriculture, et d'en faire la base tout à la fois de la prospérité et de la moralité publiques. Il fallait, dans les premiers temps, posséder un champ, si modique qu’il fût, et le cultiver soi-même, pour être admis au nombre des défenseurs de la patrie. En outre, des lois sévères veillaient au respect des moissons sur pied et des limites des champs. C'est aussi à cette époque qu’on voit les Romains rechercher et trouver dans la classe des cultivateurs, des consuls, des généraux, des dictateurs, qui savaient faire briller un glaive victorieux, ou tenir les rênes du gouvernement, avec les mêmes mains qui avaient guidé le soc de la charrue dans les campagnes de la patrie. Lorsque l'Etat n'avait plus besoin de leurs services, ils retournaiént avec gloire à leurs travaux champêtres, cedant arma togae. Mais quand la conquête eut amené un luxe sans frein, quand l'aristocratie romaine en eut fini avec les lois agraires, la décadence de l’agriculture

suivit l’abaissement des caractères et la corruption des mœurs ; et la date de l'abandon de la culture des terres de l'empire aux mains des barbares, fut le signal de la déchéance de la puissance romaine.

Au moyen âge, le système féodal empêche tout progrès de la culture ; on comprend qu’elle ne pouvait fleurir à une époque où le pauvre serf, soumis à la taille, aux corvées, entraîné à des guerres sans fin, n’avait jamais, sous la domination brutale du seigneur, un instant de sécurité. Cependant l’agriculture romaine se conserva grâce à l’intelligence et à l’activité de saints religieux, qui se dévouérent avec zèle au défrichement des terres. Un mouvement de renaissance commença à se faire sentir dans l’industrie agricole au 12ème siècle, à l'époque des croisades, lorsqu'un grand nombre de seigneurs, afin de voler à la délivrance du saint sépulcre, furent réduits à rendre la liberté à leurs serfs, pour couvrir les frais de l’expédition.

À partir du 16ème siècie, le progrès agricole est général dans les différentes contrées de l’Europe, et continue jusqu'à nos jours avec plus ou moins de rapidité.

Les découvertes récentes en chimie et en physiologie ont conduit aux améliorations les plus importantes dans la culture des plantes ainsi que dans l'élevage’ et l’éducation des animaux ; aussi l’agriculture n’est plus seulement un art, mais une science, et Pillon a raison de dire que ‘la tête d’un agriculteur devrait contenir une encyclopédie.”

Les meilleurs publicistes anglais remarquent qu’on doit attribuer aux améliorations agricoles l'augmentation de la puissance de l’empire britannique. Les perfectionnements de l’agriculture ayant opéré l'accroissement du capital du pays, la population s'est accrue, les manufactures ont prospéré, et le commerce, intérieur et extérieur, en prenant une nouvelle vigueur, a obtenu d‘ nouveaux succès,

La nation à laquelle se rattachent toutes nos gloires, læ nation dont le nom seul fait tressaillir de la plus vive émo. tion tout cœur canadien-français, celle qui porte encore bien haut, malgré les erreurs de ses gouvernements, et grâce à la multitude de ses religieux et de ses missionnaires, son titre de Fïlle aïnée de l'Eglise, la France, ne doit-elle pas à la prodigieuse fertilité de son sol, d’avoir satisfait la voracité du chancelier allemand? et, aujourd’hui, elle se prépare en silence à reprendre sa place à la tête des nations du globe, où nous verrons de nouveau briller son nom le jour où, brûlant ses veaux d’or, et se rappelant sa mission providentielle, elle recournera monter la garde aux portes du Vatican.

Portons nos regards sur les champs paisibles dans le sillon desquels le cultivateur français récolte l'abondance. Comme l'a dit si éloquemment l'honorable juge Plamondon, les vignobles de ses côteaux désaltèrent l'univers, et des entrailles de ses vallons et de ses plaines naissent les abondantes moissons qui portent le bien-être dans tout hameau sur lequel brille le beau ciel de France.

Vous parlerai-je, messieurs, de l’agriculture dans notre cher Canada ?

Parler de ce sujet, c’est rappeler toute notre histoire. Avec le premier colon venu de France, commença cette lutte contre la forêt qui se continue toujours, et qui ne cessera que lorsque la conquête sera complète, et que nous serons devenus une grande nation.

En venant créer une France nouvelle en Amérique, les rois de France s'étaient proposés d’abord la diffusion des maximes évangéliques ; et, en second lieu, la création d’une colonie puissante, qui accroîtrait leur force et leur grandeur.

Malheureusement, on confia à des compagnies particulières le soin de coloniser la Nouvelle France. Ces compagnies marchandes oublièrent l’agriculture pour le commerce des

pelleteries, et le Canada ne fut pendant de longues années qu'un comptoir commercial.

D'autres obstacles vinrent entraver les progrès de la culture des terres. On plaint quelquefois le sort des colons d’aujour-. d'hui; ilest cependant heureux, comparé à celui de leurs devanciers. Nos ancêtres, outre les misères et les souffrances, compagnes inséparables du colon dans tous les temps, avaient encore à se défendre contre deux ennemis, l’Anglais et l’Iroquois, le premier civilisé, le second sauvage, tous deux barbares. La charrue, la croix et l'épée, a dit le plus brillant de nos orateurs, l'honorable Joseph Adolphe Chapleau, ont fait du peuple canadien-français, isolé et abandonné à ses propres forces, le plus grand phénomène historique de notre siècle.

A côté des célèbres martyrs Jogues, Brébœuf, Lallemand, les sépulcres blanchis de nos cimetières gardent en silence les noms d’humbles martyrs, laboureurs et soldats, tombés sous les coups du tomahawk de l’Iroquois, ou percés par les balles anglaises, et tous rassemblant les derniers restes de leur dernier sontfle pour s’écrier avec enthousiasme :

Dulce et decorum est pro patri& mori.

En 172i,la population totale du pays n’était encore que de 25,000 âmes. Malgré les guerres du 18e siècie, malgré les famines, malgré l’abandon de la France, cette population s’accrut rapidement, et quand en 1760, le drapeau fleurdelisé cessa de flotter sur les murs de Stadacona, (pour faire place au drapeau anglais), elle était de 70,000 âmes.

Depuis la conquête jusqu’à 1820, la colonisation se fit dans les anciennes seigneuries, le long du fleuve. ‘ Aujourd’hui’? disait alors M. Mackenzie, de Terrebonne, ‘‘ à deux cents ar- ‘ pents du premier établissement sur le fleuve St-Laurent, un ‘* homme peut monter à cheval à partir du bord du fleuve, et ‘ atteindre en moins de trois heures la dernière maison, dans ‘ quelque partie que ce soit du pays.”?

Cette situation du Bas-Canada fut sans doute ce qui inspira à l'un de nos gouverneurs la pensée de créer les cantons anglais, cette ceinture d’airain qui, en se resserrant avec persévérance et vigueur, devait précipiter dans le fleuve le petit groupe de Canadiens-français qui habitaient le long du St-Laurent. En jetant un coup d’œil sur le développement actuel de la colonisation dans la province, on voit comme la Providence a déçu les ““rances de cet homme d'Etat. La ceinture britannique a été transpercée de toutes parts ; les Canadiensfrançais ont agrandi le centre de leur domination ; le cercle envahisseur a capitulé, et le sol octroyé au conquérant est maintenant soumis à la possession de l’agriculteur canadienfrançais.

Quand nous relisons l’histoire de notre peuple, quand nous contemplons cette main providentielle le guidant à travers les écueils et les embüûches, élevons les cœurs, et regardons avec confiance la route ouverte à notre patriotisme et à notre dévouement. La mission qui nous a été léguée par nos ancêtres, continuons-la sans faiblesse, pour la transmettre à nos descendants. Comme nos pères, soyons prêtres, laboureurs et soldats, prêtres évangélisateurs, laboureurs du sol, soldats de la grande armée catholique.

Vous, cultivateurs, n’oubliez pas que l’agriculture est le premier métier de l’homme; c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. € © nimiñm fortunatos Sua si bona nôrint agricolas,'’ s'écriait il ya deux mille ans le chantre de Mantoue. Cette parole n’a cessé d’être vraie, et un poète français l’a traduite dans ces deux vers:

Heureux qui sait jouir, qui cherche à se connaître,

Qui cultive son champ et qui n’a point de maître. BoIsTEL.

M. le président, mesdames et messieurs, vous me permet-

trez, en prenant congé de vous, et en vous remerciant de votre bienveillante attention, de vous redire un trait cité par l'honorable M. Loranger à la grande convention canadiennefrançaise de Windsor.

L'histoire rapporte que l’empereur Frédéric Barberousse, allant guËrroyer contre Notre Saint-Père le Pape, parcourait, à la suite d’une grande armée, les plaines de la Lombardie. Les populations se courbaient sur le passage du grand empereur, qui, entouré d’un brillant état-major, recevait avec hauteur ces hommages.

Tous se prosternaient, moins cependant un voit qui, debout, sous un chêne, les bras croisés et tenant haut le regard, refusait l'hommage à Barberousse. Informé du fait, ce dernier irrité, pique des deux vers le vieillard et lui demande d’une voix terrible :

—Qui es-tu toi, qui me refuses la foi ?

—Un franc homme, répond fiérement le vieillard.

— De qui relèves-tu ?

— De Dieu et de ma terre.

—Passons, dit l’empereur, cet homme est plus grand que moi.

Eh bien, mesdames et messieurs, ce franc-homme, libre comme l'air, qui ne relève que de Dieu et de sa terre, qui peut braver les puissants et leur refuser l’hommage, c'est le cultivateur canadien. Devant cet homme, passez empereurs il est plus puissant que Frédéric Barberousse |

Page 1