LES DEUX FRANCES
(Poésie lue par M. Poisson, d'Arthabaska, devant le Congrès National, le 28 Juin 1884.)
# La France va mourir, a dit un faux prophète L'ombre des vieux héros pleure sa gloire en deuil Et le sceptre sanglant de la sombre défaite Tristement vient s'asseoir auprès de son cercueil,”
Les peuples, à la voix de ce sinistre oracle,
Se dressent frémissant à l'horizon lointain ;
En effet, ce doit être un étrange spectacle
Un grand peuple qui tombe, un astre qui s'éteint,
Quand dans un ciel serein l’éclipse passsagère Obscurcit du soleil le disque radieux,
La science en alerte et prompte messagère,
Vers ce coin du grand ciel fait fixer tous les yeux.
De même, 6 France aimée, un nuage qui passe Interrompit-il l'éclat que tu jettes partout
Les peuples étonnés, interrogeant l’espace,
Se demandent : ‘ La France est-elle encore debout ” !
Oui la‘ France est debout ! Phare éclairant le monde Des sommets orgueilleux aux plus humbles sillons, Depuis près de mille ans sa lumière féconde Dispense à l'univers ses immortels rayons.
Oui la France est debout i Un jour de défaillance Ne peut éclabousser dix grands siècles d’exploits, Au cœur de tout Français espoir et patience
Sont des dons précieux légués par les Gaulois,
Le héros de Tolbiac entrevoyant ta gloire France, sur ton cimier, mit le premier fleuron Le jour où, consacrant sa brillante victoire L'eau sainte du baptême a coulé sur son front,
Charlen:agne te vit dans son sublime rêve Briller ainsi qu'au ciel un astre éblouissant Alors qu'il te taillait du tranchant de son glaive Sur les débris du monde un empire puissant.
Plus tard fiers généraux, souverains magnanimes, Penseurs profonds, oui tous ont à travers les temps Tenu, grâce à l'éclat de leurs œuvres sublimes, Les esprits en ‘'avail, les peuples haletants.
Hélas !ils ne sont plus ces jours si pleins de gloire Où l’Europe attentive au seul bruit de ton nom, Attendait pour tourner un feuillet de l'histoire L'éclair de ta pensée au fond du Trianon.
Autrefois tu pouvais envoyer Lapeyrouse Promener ton drapeau dans des pays lointains,
Tu pouvais.........Aujourd'hui l'Angleterre jalouse Veut modérer ta force et régler tes desteins.
Assise aux bords du Rhin, maîtresse de l’Aïsace Tu tenais en respect tous les princes tremblants. Mais le charme est rompu ; le Germain te menace, Noir vautour dont la serre a déchiré tes flancs.
Vers le midi regarde Unautre peuple oublie Que son vieux sol te doit sa jeune liberté, Jalouse du passé, c'est l’ingrate Italie
Qui par delà les monts se dresse avec fierté,
Tous tes voisins croyaient, que défaillante encore, Pour défendre tes droits tes canons s'étaient tus. Mais sur ton horizon se dessine l'aurore
Des anciens dévouements, des antiques vertus,
Héros de Fontenoy, soldats de Gravelotte,
Qu'ils succombent vaincus, qu'ils meurent triomphants, La France qui sourit, la France qui sanglotte
Dans ces braves couchés reconnait ses enfants,
Ces soldats malheureux que la sombre déroute Comme les blés fauchés n’ont pas désespéré.
Quand se fermaient leurs yeux l’amertume du doute Au cœur de ces mourants n'a jamais pénétré,
‘ Après nous, disaient-ils, en tombant sous les balles Surgiront d’autres bras jeunes et vigoureux.
Emus nous entendrons leurs clameurs triomphales, Car braves comme nous, ils seront plus heureux.
Aussi pleine d'espoir la France se relève
Et rêve snr son front l’éclat des anciens jours Sans demander sa gloire à l'éclair de son glaive, Sans demander sa force au bruit de ses tambours,
Peuples jaloux croyant la France à l’agonie Vous la comptiez à peine au rang des nations, Vous aviez oublié que son puissant génie
N'a pas besoin de Mars pour jeter ses rayons,
Naïfs, vous avez cru qu’un vêtement de gloire Tissé depuis mille ans peut tomber par lambeaux Et que l'envie éteint l'éclat de son histoire
Comme un souffle vulgaire eteint de vils fiambeaux,
Au milieu des éclairs de l’affreuse mélée, Quand le fer du Hulan fouille ses flants ouverts, La France se redresse et sa main mutilée
Tient encore le flambeau qui guide l'univers,
Quelle est donc cette nef échappée au naufrags, Voguant voile dehors sans soucis des dangers ? Saluez, c'est la France, Elle a vaincu l'orage Et recueille en passant les peuples naufragés,
Mais au puissant navire il manque une boussola
Que la vague enleva des mains du timonier,
C'est la foi de Clovis, c'est la foi qui console
Le soir ceux que le pont rassemble pour prier.
Aussi de tes conseils l'antique foi bannie,
O France, veille encore dans tous les humbles cœurs Et du signe sacré l'influence bénie
Pour ta gloire fait plus que tes drapeaux vainqueurs.
Cette croix qu'on dérobe aux regards de l'enfance On voudrait sur ton front en effacer le sceau
Et te faire oublier que ton pouvoir, 6 France,
Ett le bois pour emblême et la foi pour berceau,
Lorsque tu fs flotter ta superbe bannière
Sur les forts de l’Annam, au pays des Kroumirs, De tes braves soldats l'héroïque poussière Naguère s'est mêlée au sang de tes martyrs.
Car la croix sur ces bords a devancé l'épée, Car livrant aux faux dieux de suprêmes assauts La croix avait marqué, noble et sainte épopée, Le rivage où devait aborder tes vaisseaux.
L’apôtre et le soldat aux quatre coins du monde, Jadis marchant ensemble et fiers d'être Français, Ont jeté de la foi la semence profonde
Et récolté pour eux l'oubli de leurs bienfaits.
De tous ces dévouements qu'aux jours de ta puissance Tu prodiguas partout ; de tous ces grands combats, De tout ce sang versé, que te reste-t-il, à France ? Des souverains jaloux et des peuples ingrate,
Du moins sur cette rive est une œuvre sainte Que n'ont pu renverser ni le temps ni l'oubli, Cette œuvre se révèle en cette vaste enceinte Et montre avec fierté le travail accompli.
Quand la révolte jette à l'Europe affolée
Le souffle précurseur des noirs événements, Contemple sur ces bords, un instant consolée, L'œuvre qui survit seule à tous tes dévouements,
Pendant qu'à l'Océan la Moselle allemande
Porte encore les pleurs qu'à Sédan tu versais. Pendant que le Germain sur le Rhin seul commande, Le Saint-Laurent fidèle est demeuré français,
Car le puissant drapeau qui flotte sur nos têtes Garde nos vieilles lois, nos jeunes libertés, Car il voit sans envie au milieu de nos fêtes L'écharpe aux trois couleurs flotter à ses côtés,
On dirait que le Temps ployant son aile immense Sur ces bords fortunés a suspendu son cours Puisqu'après plus d’un siècle on retrouve la France Avec ses vieilles mœurs, la foi des anciens jours.
Pendant que l'Ancien monde ébranlé dans sa base Voit ses temples déserts et ses trôres brisés
Quand le souffle du mal l'enveloppe et l'embrase Comme aux jours du Saint Roi nous avons nos croisés,
Ici ton héroïsme a laissé des empreintes,
Le long des grands chemins et des humbles sentiers L'œil étonné croit voir se dresser, ombres saintes, Tes motlestes martyrs ettes héros altiers.
Ce sont eux qui toujours ont soufflé dans nos âmes L'espoir qui les guidait dans leurs puissants travaux, Et la foi, ce soleil dont les célestes flammes
Ont éclairé leurs pas dans ces pays nouveau,
La haine au noir venin, l'envie au teint livide Là-bas soufflent sur toi du Nord et du Midi,
Du Tibre jusqu’au Rhin plus d'une dent avide Voudrait mordre aux rameaux de l'arbre reverdi,
Sur nos rives ne croît la haine ni l’envie, Malgré l'oubli d'un siècle ici fleurit l'amour, A sa fête superbe un peuple te convie
Et t'acclame à genoux, car il te doit le jour.
Quelque soit le drapeau sous lequel tu t'abrites Bannière aux fleurs ae lys, cocarde aux trois couleurs, Nous n’insultons jamais à tes gloires proscrites ;
Ta joie est notre joie et tes pleurs sont nos pleurs,
Glorieuse ou vaincue, empire ou république
Tu te nommes la France et nous t'aimons taujours, Sans jamais demander quelle tâche héroïque
Ni quelle émeute encor fait battre tes tambours,
Des sommets escarpés, des profondes vallées Mille clochers lançant leur flèche vers les cieux Nous envoient en ce jour leurs joyeuses volées Et redisent ton nom, © pays des aieux !
Nous retrouvons partout notre race intrépide, 11 faut plus de soleil à l’érable qui croît.
Le torrent qui grossit duns sa course rapide Fait déborder ses eaux de son lit trop étroit.”
Sans faiblesse et sans peur nous poursuivons le rôle Que Dieu nous a marqué dans ses vastes desseins. Vers les champs de l’ouest, vers les frimas du pèle Voyez se diriger ces vigoureux essaims,
Ils sont les éclaireurs de notre race en marche Vers le progrès qui luit à l'horizon obscur, Le prêtre les dirige et l'autel, nouvelle arche, Marque et bénit l'endroit du village futur.
Car ils vont dans les bois, car ils vont dans la plaine Emportant avec eux et leur langue et leur foi,
Legs précieux qu'un jour la terre américaine
Reçut d'un fier marin, messager d'un grand roi,
Ainsi quand les anciens fuyant la cité reine Cherchaient d'autres foyers sous de plus calmes cieux Sans jamais déroger à la fierté romaine,
Pour conjurer le sort ils emportaient leurs dieux,
Par le mousquet, par la parole et la cognée Nous nous sommes frayé, mère, un large chemin, Aussi des vieux colons l'héroïque poignée
Foule immense aujourd’hui sera peuple demain,
Le but de nos efforts, la suprême espérance
Qui s'obstine en nos cœurs et les fait battre tous C'est de fonder un jour sur ces bords une France Dont tous les vrais Français suient surpris et jaloux,
Déjà, frères ainés, le castor peut sans crainte Prendre place aux côtés du lion radouci.
Vous pouvez contempler notre liberté sainte Plus jeune que la vôtre et plus sereine aussi,
Effaçant de son front une date fatale
Espoir de l'avenir, gage de nos succès
Déjà Stadaconné, la vieille capitale,
Vous montre avec orgueil un gouverneur français,
Aussi levant nos yeux pleins de reconnaissance Vers Dieu qui de là-haut nous guide et nous bénit Que de nos cœurs ce cri du psalmiste, s’élance : Non fecit taliter omni nolioni,
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