MISSION DE MONTRÉAL
Grande avait été la jubilation des catholiques de Québec à l’arrivée de l’Evêque missionnaire ; plus grande peut-être fut celle des catholiques de Montréal. Ce qui venait de se passer à Québec et à Trois-Rivières ajoutait encore à la réputation du prédicateur. Tous avaient hâte de le voir et de l’entendre.
Ce fut le 7 décembre que l’Evêque de Nancy fit son entrée à Montréal. “ Dans deux jours, écrivait-il de Trois-Rivières à son Coadjuteur, nous serons à Montréal, heureux s’il nous reste un peu de voix pour nous faire entendre des dix à douze mille auditeurs qui, nous dit-on, peuvent prendre place dans la vaste Eglise de Montréal, plus que doublée par les dtux étages de tribunes qui en enveloppent les trois côtés, et dont les bancs s’échelonnent en amphithéâtre sur cinq ou six mètres de profondeur.” Voici comment, de son côté, l’auteur de sa vie raconte son arrivée : “Il était six heures, lorsqu’on aborda au port de Montréal. En cette saison de l’année, l’abordage est difficile à cause de l’encombrement des gLces. Les bateliers, ayant dû relâcher assez loin du rivage, s’occupaient à tranporter les malles, quand, pendant qu’on allait commander des voitures, l’intrépide prélat, croyant pouvoir se rendre seul au quai, s'avança sur la glace. Tout à coup cette glace s’effondre sous ses pieds. Or, jeter son manteau, atteindre un glaçon flattant, saisir le câble d’un radeau voisin, fut pour l’habile nageur l’affaire d’un moment. L’accident n’eut pas de suites plus fâcheuses. La popularité même de l'Evêque ne fit que s’en accroître. On admirait sa présence d’esprit, son courage et plus encore la protection visible du ciel.” Aussi, ce fut au milieu de l’enthousiasme général que l’Evêque de Nancy fut reçu. La
Lettre pastorale que Mgr Bourget, alors Evêque de Montréal, avait publiée à cette occasion, n’avait pas peu contribué à l’exciter.
Les circonstances étaient donc on ne peut plus favorables pour la mission. Elle s’ouvrit le 13 décembre, presque incontinent après celles de Terrebonne et du Lac des Deux-Montagnes, et dura quarante jours. Tout concourait à en assurer le succès : et la multiplicité des exercices, et le talent du prédicateur et la pompe des cérémonies. Les exercices eurent lieu deux fois par jour, le matin à 7 h. , et le soir à 5 h. Mgr de Nancy se réserva les sermons du soir, et laissa ceux du matin à M. de Charbonnel dont l’éloquence était justement appréciée. Le futur Evêque de Toronto prit pour sujet de ses instructions les Commandements de Dieu et les Sacrements ; de l’aveu de tous, il se surpassa en cette circonstance par la précision et la sûreté de sa doctrine. Mgr de Nancy, suivant sa coutume, aborda les grandes vérités de la religion. Ses sermons sur le salut , le péché , la mort , le jugement firent la plus vive impression ; ceux sur V impur été, V intempérance , le délai de la conversion et l'enfer portèrent le dernier coup. Toutes ces instructions étaient entremêlées de cérémonies inusitées, qui leur donnaient une nouvelle force. Ce fut d’abord V Amende honorable à Notre Seigneur Jésus-Christ, pour les péchés commis et l’abus des grâces. Vint ensuite la Bénovocation des promesses du Baptême , suivie de la profession de foi, en présence d’un clergé nombreux et au milieu de pompes inaccoutumées. Quelques anus résistant encore à la grâce, les cloches qui avaient annoncé le commencement de la mission, furent chargées de sonner chaque soir Yagonie du pécheur, et d’inviter les familhs à prier pour les endurcis. Ce que les sermons n’avaient pu faire, ces sons lugubres le firent : les conversions, les retours à Dieu se multiplièrent.
L’Evêque était au comble de la joie, et la population la partageait. Si vaste que fût l’Eglise de Notre-Dame, elle se trouva souvent trop petite pour contenir la foule qui voulait prendre part aux exercices. Comme à Québec, toute la population de la ville et une partie de celle des paroisses voisines, y accouraient. Une heure à l’avance, toutes les places étaient occupées. Les protestants eux-mêmes ne furent pas les moins empressés à venir entendre l’illustre prédicateur. J usqu’au Gouverneur qui voulut assister aux instructions. Si nombreux que fussent les confesseurs de la paroisse, il fallut leur en adjoindre d’autres. Aucune classe de la société ne fut alors oubliée : les catholiques irlandais eurent leurs exercices à part ; jusqu’aux prisonniers qui furent évangélisés par l’inf itigible Evêque. C’est alors qu’à la suite de réunions particulières, d’abord pour les hommes, et ensuite pour les femmes, eut lieu la cérémonie si touchante de la Consécration à la Sainte Vierge qui fut, comme le couronnement de ce te longue suite dVxercices.
Faisant part quelques mois plus tard à l’Evêque de Québec des impressions qu’avait laissées au fond de son cœur cette célèbre mission, le prélat disait: “ Non certes, je n’ai pas oublié ces chers Canadiens au cœur do 'et aux cloche1 s d’argent. A New- York comme à Paris, à Paris comme à Rome, je ne cesserai de dire que je ne pense pas qu’il y ait au monde une population aussi catholique, où la foi se soit mieux conservée, et où l’on mette mieux en pratique les vertus chrétiennes. Interrogé ces jours, lequel de tous les pays qui j’ai évangélisés, je trouvais préférable, où j’aimerais mieux vivre, et où j’ai reçu le plus de consolations, je n’ai pas hésité à répondre : le Canada ; car je crois que c’est là que Jésus Christ, mon maître, est le mieux servi et le plus aimé.”
D’autre part, vivement touché des bontés du Clergé à
son égard et des marques de déférence des protestants, il écrivait à son Coadjuteur : “ Je ne saurais vous exprimer toutes les marques d’affection que j’ai reçues et que je reçois chaque jour, tant de la population, que du Clergé. La plupart des protestants eux-mêmes me donnent des marques d’un profond respect, vaincus dans leurs préjugés par le désir de m’entendre ; ceux-là mêmes qui ne savent pas assez le français pour me comprendre veulent me voir prêcher. L’attention
de ces foules immenses ne se lasse point ; j’en suis le premier surpris. Ce n’est pas, au reste, te seul sujet de mon étonnement et de ma reconnaissance envers le Seigneur ; cir tant de sermons, tant de professions, tant d’abjurations, tant de Baptêmes d’adultes, exigrnt une dépense de forces et de poitrine à laquelle je ne sais comment j’ai pu résister jusqu’à présent.”
Si l’empressement, l’assiduité, la docilité des catholiques de Montréal, pendant toute la durée de cette mission, avaient fait une vive impression sur l’esprit de l’Ev?que de Nancy, l'impression que fit sur eux ce grand Evêque aux paroles de feu, au zèle infatigable, ne fut pas moins profonde. 11 faut lire les journaux de cette époque, pour s’en faire une idée. Toute une série d’écrits fut alors publiée pour relater les diverses phases de cette mission.
<k C’est un fait, lisons-nous dans l’un de c s compte-rendus, que, pendant ces six semaines de prédications, plus de 17,000 personnes ont participé au banquet eucharistique, et que pas moins de 1,200 ont reçu le sacrement de Confirmation. Jamais encore on n’avait vu à Notre-Dame une pareille affluence de monde, affluence qui se renouvelait sans cesse. Il faut dire aussi que jamais peut être Montré il n’avait possédé un prédicateur comparable à Mgr de Nancy. Rien donc d’étonnant qu’on le célèbre en prose et en vers. Les souvenirs qu'il laisse
parmi nous, comme partout où il a passé, sont de ceux qui ne s’effacent jamais. Ceux surtout qu’il a réconciliés avec Dieu, et ils sont légion, ne sauraient l’oublier. A la fin de ces mémorables exercices, M. Mondelec, écr, avocaf, a présenté à l’illustre prélat, au nom des citoyens de cette ville, une adresse de remerciements des mieux sentis. Après lui, montant en chaire, et se faisant l’interprète du nombreux Clergé qui se pressait dans le Sanctuaire, M. Quiblier, Supérieur du Séminaire, l’a remercié, à son tour, en termes on ne peut plus délicats. La réponse de l’Evêque, qui a été comme le sermon de clôture, a été de tous points admirable. On sentait que c’était le cœur d’un père qui parlait. Aussi, bien des larmes ont coulé à la pensée qu’on n’entendrait plus cette voix éloquente, et qu’on ne verrait plus ce visage ami. L’Evêque est descendu de chaire en nous donnant à tous rendez vous , au ciel”
La preuve qu’il n’y a là rien d’exagéré, c’est qu’après plus de quarante ans, ceux qui prirent part à ces grandes assises de la religion, et qui vivent encore, aiment à se rappeler les instructions si fortifiantes de cette mission, les conversions nombreuses qui eurent lieu et les magnifiques cérémonies qui la terminèrent, et en particulier celle de l’installation des nouveaux Chanoines de la Cathédrale, suivie aussi des remerciements chaleureux de Mgr Bourget au prédicateur qui avait fait tant de bien à sa ville épiscopale, et celle enfin de la clôture de la mission, le soir, à Notre-Dame.
Mais l’Evêque de Nancy n’érait pas homme à se reposer. Il avait à peine fait la clôture de cette mission inoubliable, qu’il en recommençait une autre à Sainte -Scholastique, à laquelle prirent part les paroisses de Saint-Benoit, Saint-Eustache, Saint-Hermas, Saint- Augustin, Saint- Jérôme, etc : plus de sept nulle personnes. Après, il prêchait la retraite pastorale et celle
du collège de Montréal, puis reprenait la route des Etats-Unis pour y terminer des œuvres commencées.
C’est ainsi qu’il prêcha de nouveau à New- York où il décida les catholiques de langue française à se bâtir une église, souscrivant lui-même la somme de $500.00. L’évêque visita aussi Philadelphie, Baltimore, Troy. Albany, Plattsburg, Burlington et Whitehall, multipliant partout les efforts de son zèle apostolique.
“ Je me porte, vaille que vaille, écrivait-il à un ami, je suis usé, mais je vais mon train. D’ici à deux mois, j’aurai prêché deux cent cinquante à trois cents fois, sans compter les retraites pastorales.”
De fait, l’évêque n’était pas encore au terme de ses prédications et le couronnement devait s’en faire au Canada. C’est là que de toutes parts on le rappelait. Et l’évêque de Québec et l’évêque de Montréal faisaient instance.
Voici le programme dressé par les Evêques eux-mêmes, et accepté par l’intrépide prédicateur ; il embrasse presque toutes les grandes paroisses. Du 9 juin jusqu’à la fin du mois, mission à l’Acadie, à Chambly, à Sorel, ainsi qu’aux sept paroisses environnantes ; Sainte-Marie du Monnoir, Saint- Damase, Saint- Jean, Châteauguay, etc. Du 2 juillet au 23, mission à Vaudreuil, à Saint-Polycarpe, à Rigaud, à Saint- André, à Saint- François-Régis ; 26 juillet, mission à Varennes, puis à la Rivière-du-Loup, à Maskinongé, à Sainte-Marie de la Beauce, à Saint -Joseph, à Saint-François, à Saint Georges, à Saint- Gervais, etc. Toutes ces missions furent inaugurées par celle de Saint-Athanase, et ne furent interrompues que par la procession de la Fête Dieu, 13 juin, et par l’office pontifical à la Cathédrale, 25 juillet. Chacune devait durer dix jours ; mais, pour n’en omettre aucune, l'Evêque s’adjoignit vingt
prêtres qui alternaient avec lui, et se chargeaient des confessions.
Comment se faisaient ces missions ? A peu près de la même manière. Dès que l'Evêque était annoncé, tout se mettait en branle. A l’aide de branches d’arbres les chemins étaient transformés en avenues, et des centaines de cavaliers venaient au-devant du Pontife pour lui faire escorte. Çà et là, il y avait aussi des arcs de triomphe, avec des inscriptions comme celle ci : Vive Monseigneur de Nancy ! Vive la religion ! Alors commençaient les prédications. Si, une fois les fidèles arrivés au nombre de huit ou dix mille, l’Eglise se trouvait trop petite pour les contenir, les exercices se faisaient en plein air. Après les confessions, les communions, venaient les grandes cérémonies : la Rénovation des promesses du Baptême, la plantation d’une croix pour perpétuer le souvenir de la mission. C’est alors que les yeux se remplissaient de larmes et que de milliers de poitrines s’élançaient vers le ciel ces protestations d’amour : Vive Je'sus , vive sa Croix ! A Jésus pour toujours ! Le Canada à Jésus toujours ! Au ciel par la Croix ! Impossible de compter les retours à Dieu, les conversions sincères, les réconciliations, qui avaient lieu pendant ces saints jours ; c’est par centaines qu’ils se chiffrent. Les malades eux mêmes n’étaient pas oubliés. Non content de faire réciter pour eux et pour les pécheurs 5 Pater et 5 Ave après chaque exercice, de dire la messe pour eux, l’Evêque les visitait encore. Le plus souvent ils venaient d’eux- mêmes et entouraient le prélat par groupes de 30, 40, 50. Ils ne recelaient pas en vain sa bénédiction : plusieurs s’en retournaient guéris. C’est ce qui s’est vu en particulier à Sorel pour une jeune fille atteinte de cécité et pour un enfant perclus de l’usage de ses jambes. Est-il étonnant
après cela que ces missions aient laissé dans toutes ces paroisses un souvenir ineffaçable ?
Tant de travaux, et surtout ces prédications en plein air, avaient épuisé les forces de l’Evêque et ruiné sa santé. Luimême l’avoue dans une lettre à son Coadjuteur, après une deuxième mission qu’il venait de donner à Trois-Rivières.
“Les prédications en plein air m’ont ruiné le tempérament ; une toux opiniâtre et une fonte de cerveau achèvent de m’abattre. Quelquefois il me vient à la pensée que je ne résisterai pas à cette maladie d’épuisement, et qu’on n’enverra de moi à Nancy que mon pauvre cœur. Ce qui me soutient et m’encourage, c’est le spectacle que j’ai constamment sous les yeux : de dix à douze mille chrétiens tout à Dieu, et jurant de lui rester fidèles.”
Voyant la santé du prélat si ébranlée, les Evêques jugèrent prudent de lui conseiller de s’arrêter, et de prendre du repos. On lui proposa de faire un petit voyage dans les provinces d’en bas. C’est ce qu’il fit. Mais incapable de se reposer quand il y avait quelque bien à faire, l’Evêque de Nancy ne put voir les bons Acadiens qui le recevaient comme un père et qui ne voulaient plus se séparer de lui, sans leur adresser la parole, les féliciter d’avoir conservé avec leur foi la simplicité des mœurs, et les encourager à persévérer dans cette voie. C’est qu’il fit notamment à Halifax et à Pictou. Il avait parcouru le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et lTle du Prince- Edouard, répandant ainsi partout des paroles de consolation et d’encouragement. Tl eût voulu prolonger plus longtemps son séjour parmi ces bonnes populations, mais il était rappelé à Québec pour donner la retraite pastorale.
Ce fut après cette retraite, que, de retour à Montréal, pour terminer tous ses travaux apostoliques au Canada, Mgr de
Forbin-Janson s’occupa de l’érection du célèbre Calvaire du Mont Saint-Hilaire. Déjà il en avait donné les plans et tracé les grandes lignes, il y avait plus d’un an.
‘‘J’ai donné pour base à cette croix, écrivait-il quelques mois auparavant à son coadjuteur, le pic le plus élevé du Canada. Cette croix de cent pieds de haut, sera revêtue de métal, afin de briller au loin et de se faire adorer à vingt lieues à la ronde. Outre la croix colossale, nous aurons les treize autres stations. Le piédestal formera une chapelle avec sacristie, et l’on montera dans l’intérieur comme dans la colonne Vendôme. Il est sûr que du haut de ce tertre qui domine de 12 à 1500 pieds les plaines les plus populeuses du Canada, cette croix, vue de Montréal, de Trois-Rivières, et de plus de trente lieues sur le Saint- Laurent et le Richelieu, ne sera que la juste et noble expression des sentiments de plus de 60 ou 70 paroisses régénérées par nos retraites de l’année.”
Tout étant prêt, on procéda à la cérémonie. Elle eut lieu le 6 Octobre. Tous les Evêques, plus de 100 prêtres et 24 paroisses s’y trouvaient. Après une chaleureuse allocution, du haut d’une barque, sur les immortels enseignements de la croix, sa puissance et sa gloire, l’Evêque donna le signal d’avancer. Aussitôt toute cette multitude qu’on porte à près de trente mille personnes, s’ébranle bannière en tête et en chantant des cantiques. On s’arrête à chaque station, où a lieu une nouvelle allocution. Arrivé au plateau où tous les regards se tournent vers la croix monumentale assujettie par de puissantes chaînes, et où tous mettent genou en terre une dernière fois, l’Evêqne prend de nouveau la parole. Cette fois, c’est pour remercier le Sauveur Jésus des grâces qu’il a accordées à son peuple, et lui jurer un e'ternel amour. A ce moment, moment solennel comme on en trouve rarement dans la vie des peuples, les larmes
coulent de tous les yeux. Le prédicateur lui-même ne peut maîtriser son émooion. Il achève son discours en versant des larmes d’attendrissement. 11 était trois heures. Alors, pour clore cette cérémonie inoubliable, il entonne 3e Te Deum , que toute cette multitude poursuit avec des sentiments inexprimables de joie et de bonheur.
Mgr de Nancy prêcha encore dans quelques autres paroisses du diocèse de Montréal et retourna aux Etats-Unis pour s’embarquer dans les premiers jours de décembre 1811 et retourner en Europe. Après avoir touché à Paris, il se rendit à Rome pour rendre compte de sa mission d’Amérique, et il reçut du Saint- Père, les plus vives félicitations et les plus grands éloges. (1)
Fondation de la Sainte- Enfance à Paris. — Visite à Mademoiselle Jaricot, la fondatrice de la Propagition de la Foi. — Voyages en Angleterre et en Belgique. — Mgr Pecci et la Sainte -Enfance. — Règlements. — Mort de l’Evêque de Nancy.
En quittant l’Amérique, l’Evêque de Nancy emportait le germe de la maladie de poitrine qui, trois ou quatre ans plus tard, devait le conduire autombeau. SestiaT’auxauxEtats-Unis, mais surtout ses prédications en plein air au Canada, avaient, on l’a vu, triomphé de sa robuste constitution. Aussi, rien d’étonnant si la Sainte-Enfance, son œuvie dernière, a été accueillie avec enthousiasme sur le sol américain, par les Pasteur?»
U) Voici les quelques lignes que le nouveau Dictionnaire de Larousse consacre aux missions de Mgr de Forbin-Janson on Amérique : “ Il partit pour le Canada. Après avoir évangélisé avec succès les tribus nomades. il revint en France et organisa l’Œuvre de la Sainte-Enfance.” Et c’est tout ! L’auteur de l'article en sait long sur le Canada et sur ses habitants ! mais il no faut pas s’étonner de cela. Un français instruit m’a bien demandé un jour si le Canada était dans le Sénégal. Certes il v a grand progrès depuis quelques années, mais il ne faut nas se faire illusion : aux yeux d un grand nombre de nos parents de là-bas et durant bien longtemps encore nous passerons pour des Sauvages.
par les Institutions et par les fidèles, et si elle s’y est propagée avec célérité. Ici, comme partout, les bons catholiques ont la mémoire du cœur.
Sans se douter qu’il n’avait plus que peu de temps à vivre, le vaillant Evêque, dès son arrivée à Paris, après son voyage de Rome dont il a été parlé, s’était remis à l’ouvrage ; mais, cette fois, c’était pour s’cccuper des missions lointaines, et surtout du rachat des enfants abandonnés dans les pays infidèles. “Ce saint Evêque, dit Madame Laura DeLisle, directrice de la Sainte-Enfance en Angleterre depuis plus de quarante ans, n’a que deux sujets de conversation * la Sainte- Enfance et ses Cana diens.” Depuis combien de temps Mgr de Forbin-Janson nourrissait-il ces pensées dans son cœur ? — C’est ce qu’il est assez difficile de dire. Sans doute, même avant qu’il fût Evêque, la lecture des lettres des Missionnaires avait fait la plus vive impression sur cette âme dévorée de zèle. Plus tard, les ingénieuses industries de l’un de ses prêtres, M. Moye, qui, pour leur venir en aide, avait transformé toutes les jeunes filles de sa paroisse en autant d’apôtres, et qui ensuite s’était fait missionnaire lui-même, avaient surtout attiré son attention et tourné de ce côté ses ardeurs. Mais de là à la fondation de la Sainte-Enfance, il y avait loin encore. Reportant souvent ses regards vers l’Asie, il voyait bien là des milliers d’enfants abandonnés de leurs parents, et exposés à la mort du temps et de l’éternité ; mais son esprit, tout inventif qu’il fût, ne trouvait pas jour encore pour les secourir. Ce n’est qu’après une deuxième entrevue, à Lyon, avec Mlle Jaricot, la fondatrice de la Propagation de la Foi, que ses pensées s’éclaircissent, et que ses plans se dessinent. Tout, alors, devient lumineux dans son esprit.
A cette époque, l’Œuvre de la Propagation de la Foi, ce
grand arbre qui devait s’étendre à tous les pays catholiques et ombrager de ses rameaux bienfaisants toutes les M ssions de la terre, n’existait encore que depuis dix ans, et n’avait pas reçu tous ses développements. Comment, et à quelle occasion s’était formée cette Association, faible d’abord mais bientôt puissante ? C’est ce qui est peu connu, même aujourd’hui. C'est à l’Amérique, et non à l’Asie ou à l’Afrique, que l’on doit cette prodigieuse création de l’Eglise, la merveille du XIXe siècle. De pauvres Missionnaires de l’Indiana étaient venus à Lyon. Ils tâchaient d’intéresser à leur œuvre les catholiques de cette ville; mais, comme ceux à qui iis s’adressaient étaient peu fortunés, la contribution était faible. Afin de l’augmenter, ceux-ci font appel à la charité de leurs parents et de leurs amis ; et, pour ne pas leur être à charge, il est convenu qu’on ne leur demandera qu’une légère souscription chaque mois. Mlle Jaricot est à la tête de ce mouvement de charité. Ce moyen si simple de secourir les Missionnaires est goûté. Il se propage, et bientôt il s’étend à toute la France, et de la France à toute l’Europe. Alors, les ressources devenant plus abondantes, il est décidé qu’on en fera bénéficier toutes les Missions, en commençant par les plus nécessiteuses. C’est ainsi que s’est formée et développée l’Œuvre de la Propagation de la Foi. En se concertant donc avec Mlle Jaricot pour trouver le moyen de sauver l’enfance abandonnée, Mgr de Forbîn-Janson ne pouvait mieux s’adresser. Il est résolu que, pour ne pas nuire à la première Œuvre, on s’adresserait plus particulièrement aux enfants, et que, pour avoir plus sûrement leur concours, on ne leur demanderait que douze sous par année. Mlle Jaricot est la première à les donner. C’en est fait : la Sainte-Enfance existe. Son but est défini, et ses moyens d’action sont trouvés. Les enfants abandonnés, mais seulement les enfants abandonnés , n’importe sur quelle
plage, seront l’objet de son zèle, et tous les enfants catholiques seront conviés à faire partie de cette armée de sauveurs.
De retour à Paris, Mgr de Nancy avait hâte de commencer sa propagande, mais il lui fallait aller à Londres pour plaider la cause des canadiens condamnés à la déportation à la suite des troubles de 1837. Ce qu’il fit avec zèle et succès. Mais il n’oubliait pas la Sainte-Enfance, dont il jeta tout de suite en Angleterre les premières semences. “ Pendant les trois jours que nous avons eu le bonheur de le posséder au milieu de nous, dit Madame Laura De Lisle, il no cessa de nous parler de ses plans pour la Sainte-Enfance, de nous en montrer la nécessité et les résultats incalculables. Profitant de la réunion des prêtres q ii étaient venus pour le sacre du Dr Wilson, nouvel évêque d’Hobert-Town, en Birmanie, il leur fit connaître également le but et les moyens de son œuvre, et cela avec tant de conviction, qu’il les gagna tous à sa cause.”
A peine revenu à Paris, l’évêque se met en devoir de réaliser ses pians et de donner une forme définitive à la nouvelle association. Il nomme un bureau central composé d’hommes choisis dans l’Eglise et dans l’Etat, il dresse des règlements, prépare des prospectus et rédige des circulaires.
Afin d’honorer les douze premières années de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il est statué que chaque série se composera de douze membres, et que l’un d’eux en sera le chef; qu’à la tête des chefs de série, il y aura, autant que possible, un directeur local, et qu’à la tête des directeurs particuliers eux-mêmes il y aura un directeur diocésain. La souscription des associés sera de 12 sous par an, avec la récitation d’un Ave Maria chaque jour ; pour grossir leur trésor, les associés pourront avoir, chaque année, une petite loterie, ou une fête de Sainte-Enfance. A chaque membre entrant dans l'œuvre, il
sera remis soit une médaille, soit une image de la Sainte-Enfance. De même, chaque chef dont la série sera complète, aura droit aux annales publiées plusieurs fois par an. Chaque mois, au siège de l’association, il sera dit deux messes, l’une pour les associés vivants, et l’autre pour les associés défunts. S’il y a des bienfaiteurs, leur nom sera inscrit sur un livre à part, et ils auront droit à des prières particulières. Tous les ans, en fin d’année, les directeurs diocésains enverront les fonds qui leur auront été remis, au comité central, lequel en fera la répartition entre les différentes missions, suivant les besoins qui leur auront été signalés par les chefs de missions. Telle est l’organisation que donne à son œuvre Mgr de Forbin- Janson, organisation si simple et si bien combinée, qu’elle est encore la même aujourd’hui.
Tout étant ainsi réglé, et les circulaires, traduites en différentes langues, ayant été envoyées à tous les évêques, Mgr de Nancy se met en campagne. Après avoir prêché à Paris dans plusieurs églises, et gagné à son œuvre des milliers de personnes, il se rend à Rouen. Dans cette capitale de la Normandie, l’évêque a encore plein succès. Des centaines de familles s empressent de faire enrôler leurs enfants dans une œuvre qui no peut que leur porter bonheur. De Rouen, l’évêque passe à Cambrai. Venu là, tout près de la Belgique, pour baptiser l’enfant de sa nièce, la duchesse de Beaufort, il profite de ce voisinage pour pousser une pointe dans cette contrée si foncièrement catholique. Ses prévisions ne sont pas trompées : toutes ses démarches sont couronnées de succès. Admis en audience par le roi et par la reine, il a le plaisir de voir non œuvre patronnée par leurs enfants, le duc de Brabant, le comte de Flandre et la princesse Marguerite, l’infortunée impératrice du Mexique. C’est à cette occasion, qu’ayant eu avec cos princes une seconde
entrevue à Ostende, il leur dit ces paroles mémorables : “Lors^ que l’âge vous aura conduit au faîte des grandeurs, votre suprême consolation sera d’avoir fait le bonheur de vos semblables. Moi aussi j’ai goûté les honneurs ; j’ai porté l’épée, et c’est à Bruxelles même que je l’ai déposée pour embrasser une autre carrière et travailler à faire des heureux. Mon plaisir à présent est de me rappeler les efforts que j ai faits pour y parvenir.” Ces faits, port s à la connaissance de tous, lui rallièrent Liège, Tongres, Verviers, d’où la Sainte-Enfance se répandit bien vite en Hollande. Ce n’était là toutefois qu’un début. Le grand coup qui allait gagner à l’œuvre toute la Belgique, devait être porté à Malines où les évêques étaient pour se réunir à l’ocasion de la fête des Saintes Hosties percées par un juif. Les voies avaient été préparées à l’évêque par le Nonce apostolique, Mgr Pecci, aujourd’hui Léon XIII. Il avait écrit au Cardinal de Malines et à tolis les autres évêques, leur recommandant fortement la nouvelle œuvre. “ Il suffit de la connaître, leur disait-il, pour qu’elle inspire de l’intérêt. Je m’estime heur eux de pouvoir c mtribuer à «on développement, et de l’aider à atteindre le but si noble et si généreux qu’elle se propose.” C’était plus qu’il n’en fallait auprès d’évêques si bien disposés en faveur de Mgr de Nancy. Il prêcha dans la grande Eglise de Saint e-Gudnle en présence de plus de neuf mille personnes, et sa parole enflimmée, brûlante, trouva écho dans tous les cœ irs. Des comités se formèrent ; des dames du plus haut rang, les premières institutions du pays, se mirent à la tête. Toute la Belgique, y compris Louvain, Gand, Tournai, Ostende, etc., embrassait la Sainte-Enfance ; et depuis, ce dévouement n’a fait que s’accentuer chaque année.
Mais c’était de la Erance que l’œuvre était partie ; c’était de là qu’elle devait rayonner sur le monde. Mgr de Nancy se
hâte donc d’y rentrer. Après avoir pris une connaissance sommaire du terrain gagné à Paris depuis son départ, il se remet en voyage. Il parcourt successivement Arras, Amiens, Beauvais, Soissons, Laval, Cahors, Nîmes, Avignon, etc Partout il obtient de nouvelles et innombrables adhésions, grâce à sa parole et aussi aux recommandations des évêques, et surtout grâce au bon vouloir des pasteurs secondaires. Pas un qui, sous prétexte qu’il a d’autres œuvres, lui refuse son concours. Intimement convaincus que la Sainte-Enfance sera une bénédiction pour le pays et pour les enfants en particulier ; que, loin de nuire aux autres œuvres, elle ne fera que les stimuler, tous se mettent à la disposition de l’évêque, et le secondent de boutes leurs forces Encouragés par cet exemple, les maisons d’élucation, collèges, couvents, séminaires, écoles, font de même. Mgr de Nancy était au comble de la joie. A Soissons, Mgr de Simony, son vieil ami, l’attendait à la tête de son clergé, et le lendemain il l’introduisait dans sa cathédrale, où les enfants de toutes les paroisses de la villa avaient été réunis. Jamais fête ne fut plus belle. Laissant alors déborder son cœur, l’évêque s’était surpassé lui-même. Ainsi en fut-il dans les autres villes. Les enfants accouraient en foule avec leurs mères; et celles-ci, touchées jusqu’aux larmes au récit de ce qui se passait dans les contrées infidèles, se hâtaient de faire inscrire leurs enfants dans la bienfaisante Société. “ Faut-il s’étonner, dit à cette occasion un journal du temps, si la S linte Enfance se propage avec tant de rapidité, et si elle est établie aujourd’hui dans la plupart des villes ? Elle est patronnée par qn évêque à l’éloquence duquel on ne peut résister. Encore un peu, et la France entière l’aura adoptée.”
Après une apparition de quoique jours à Paris, l’évêque continue sa tournéo. Cette fois il se dirigo vers Laval, où la
translation des reliques de Saint Iomède avait attiré quantité d’évêques et une foule immense. A la suite d’une allocution chaleureuse, il distribue et fait distribuer des prospectus, des médailles, et l’effet en est merveilleux. Quelques jours plus tard, il était à Cahors, et il n’obtenait pas moins de succès. Lorsque, pressé par le temps, il ne peut se rendre dans une ville où on le désire, il écrit et sa lettre vaut un sermon. C’est ainsi qu’à Toulon, le curé de Saint-Pierre, vivement impressionné par 1 appel de l’évêque, enrôle plus de mille associés dans la nouvelle croisade. Presque dans le même temps, une lettre de son coadjuteur lui apprend que tout son diocèse avait embrassé l’oeuvre : aucune nouvelle ne pouvait lui être plus agréable.
Assuré de la coopération de la France et de celle de presque tous les pays catholiques, Mgr de Na^cy reporte ses regards vers les missions et expose ses vues aux vicaires apostoliques. En même tempsy il leur demande des renseignements qui pourraient lui être utiles.
Hélas ! Le saint fondateur de la plus touchante œuvre des temps modernes ne devait pas lire les réponses qui seraient faites à sa circulaire : il n’avait plus que quelques mois à vivre. Toutes ces réponses qui ne tarissent pas en louanges et en remerciements, s’accordent à dire que cette œuvre admirable de la Sainte-Enfance, inspirée par le ciel, sauvera des millions d’enfan's, et que par ces enfants les nations infidèles seront amenées à la connaissance de la vraie foi. Obligé de suspendre ses courses par suite de son épuisement, l’évêque ne resta cependant pas oLif. De son lit de douleur où l’avait cloué la maladie qui devait l’emporter, il écrivait au Père Le Yasseur, supérieur des Pères de la Miséricorde, à Orléans: 44 Mon cher Le Vas-
seur, la bonne Sœur Guay qui se rend à Orléans, vous remettra notices et médailles de notre œuvre. Une fluxion de poitrine.
accompagnée de crachements de sang, m’empêche d’être en ce moment près de vous, comme je l’eusse désiré. J’espère cependant que notre œuvre ne perdra rien, et que vous saurez me suppléer auprès de Mgr Fayet et de votre nombreuse réunion de Dames. En prouvant que je n’ai pas mis en vain ma confiance en vous, vous verserez le baume sur ma pauvre poitrine. Il est sûr que vous lui ferez grand bien, et que, ce qui vaut mille fois mieux, vous ouvrirez la porte du ciel à des centaines et à des milliers d’âmes qui ne verraient jamais la face de Dieu, si vous ne vous intéressiez pas en leur faveur. L’œuvre marche à pas de géant. Outre 47 ou 48 Archevêques ou Evêques rançais, dont je me crois sûr ; outre les prélats de Belg’que, de Hollande, de Bavière, de Suisse, d’Italie, de Savoie, nous avons encore l’adhésion de plusieurs Evêques d’Angleterre. Priez pour que je me rétablisse un peu. 0/i., Ev. de Nancy.” En même temps, toujours fécond en ressources et en inventions, dès qu’il s’agissait du rachat des enfants infidèles, l’Evêque, afin de gagner aux missions les sympathies de ses visiteurs, transformait ses vastes salons en musées, en chapelles et en salles de conférences. Là, on voyait exposées cangues, chaînes, avec d'autres instruments de supplice qui avaient servi aux martyrs : la corde avec laquelle Mgr Jacquard avait été étranglé ; le tapis sur lequel avait roulé la tête de M. Cornay ; les chaînes et les anneaux qui avaient lié M. Clet dans son cachot ; on y apercevait aussi des vêtements imbibés du s ing de ces généreux confesseurs de la foi. Alors, de sa voix presque éteinte, l’Evêque rappelait l’héroïsme de ces intrépides missionnaires, et réfutait d’avance les prétextes qu’on pourrait invoquer pour ne pas leur venir en aide. Quand il ne pouvait plus parler, il appelait des amis à le faire à sa place : le Père de Ravignan, |Jgr de la Bouillerie, le Père Petetot de l’Oratoire, otc., qui
tous, entrant dans ses vues, se faisaient un bonheur de le seconder.
Après plusieurs mois d’un aff lissement complet, ayant éprouvé un mieux sensible au printemps de 1814, l’Evêque de Nancy se remit en campagne. Le 13 mars, il prê he à Saint-Roch devant une nombreuse assemblée de mères de famdle Le lendemain, il est à Chartres, et le dimanche suivant, il se fait entendre à la Cathédrale devant pins de sept mille personnes. Les efforts surhumains qu’il fit alors faillirent 1 i coûter la vie. Remis de son indisposition, il se rend à Béziers, puis à Montpellier, où, quoique exténué de fatigue et crachant quelque peu le sang, il ne laisse pas que de prêcher plusieurs fois. Dans cette dernière ville, apprenant qu’une foule considérable l’attendait à 1 1 Cathédrale, tout malade qu’il était, il n’hésite pas à monter en chaire.. Il y avait près de deux heures qu’il prêchait, quand un flot de sang jaillit tout à coup de sa poitrine. Il fallut alors le transporter à la sacristie, et de là le conduire, à petites journées, chez le Marquis, son frère. Chemin faisant, l’Evêque s’arrêta à Aix, et cela toujours pour plaider la caus3 de ses petits protégés. Il lui tardait d’arriv rà Marseille et de revoir là son intime ami, Mgr de Mazenod. Quand il y arriva, il n’en pouvait plus. Toutefois, surmontant sa faiblesse extrême, il se traîne à la chaire. Alors, excité par la vue de son immense auditoire, il prêche avec une telle véhémence, que de nouveau le sang s’échappe à flots de sa poitrine. Ce fut son dernier effort et aussi son dernier triomphe. Arrivé enfin au château de la Guillermy, chez son frère, l’Evêque ne fit plus que languir, malgré les soins aflectueux qui lui furent prodigués par toute sa famille. Dans les intervalles que lui laissait le mal, il s’occupait encore de son œuvre. Il la recommandait à tous ceux qui venaient le voir : il leur faisait remettre des notices, des
prospectus, des médailles. C’est ainsi que, jusque dans le bras de la mort, il en entretint M. l’abbé Sibour, frère du futu^ Archevêque de Pansrqui était venu exprès d’Aix pour avoir de nouveaux renseignements. Dans le même temps, alors qu’il pouvait encore tenir la plume, il écrivait billets sur billets au Grand-Vicaire James, l’héritier de son zèle, pour lui faire ses recommandations.
Ce fut à la suite d’une j mrnée ainsi pis3ée, après avoir fait la veille ses adieux à Mgr de Mazenod, que, revenant de sa promenade ordinaire, Mgr de Forbin-Janson s’éteignit doucement entre les bras du Marquis, son frère, et du comte, son neveu, Cette moit arriva le 11 juillet 1844 ; l’Evêque était alors dans la cinquante-huitième année de son âge. Le lendemain, la Gaze te du Midi annonçât ainsi sa mort à toute la France : “Le grand Evêque qui a laissé partout des traces de son zèle, de son dévouement et de son inépuisable charité ; le prélat qui a rempli la France, l’Orient et même l’Amérique du bruit de son n >m par sa mâle éloquence ; l’apôtre invincible qui, jusqu’à ses derniers instants, n’a cessé de travailler pour le bien de la religion et de l’humanité, n’est plus. L’Episcopat perd en lui un de ses m mbres les plus distingués, la France un de ses enfants les plus illustres, la religion et les Missions un de leurs soutiens les plus saintement dévoués. Il est bien peu de villes, bien peu de pays qui ne l’aient entendu, et qui ne lui soient redevables de quelque bienfait. Aussi, nul douce (pie les contrées de l’Orient qu’il a visitées, ne s’unissent à la France, ainsi que l’Amérique, pour déplorer sa perte prématurée ; nul doute que prêtres et fidèles, mais surtout les Vicaires apostoliques de l’extrême Orient, ne mêlent leurs larmes et leurs prières à celles de 3es collègues dans l’Episcopat. C’est une perte immense, irréparable, que ses excès de travail ont seu’s c uscj.”
Mgr de Marseille voulait faire dans sa Cathédrale à son regretté ami des funérailles dignes de lui ; mais, cédant aux instances de son frère qui, après avoir gardé près de lui sa dépouille mortelle, tenait à le faire enterrer à Paris dans le tombeau de famille, il n’insista pas. Après un premier service aux Aygalades, où assistèrent neuf paroisses, avec les nombreux membres de la famille, et pendant que tous les piètres de la ville célébraient la messe à son intention, le corps du défunt fut achemin vers Paris. C’est là que, le 28 juillet, dans l’église de Saint-Thomas d’Aquin, eurent lieu les obsèques solennelles. Le service fut chanté par son inconsolable coadjuteur, Mgr Menjaud, service auquel assistèrent les Archevêques de Paris et de Rouen, les Evêques de Versailles, de Gap et de Saint-Dié, un nombre infini de prêtres, des représentants de tous les ordres religieux et' une foule si grande que l’église ne pouvait la contenir. Les cérémonies achevées, le corps fut conduit et enterré dans le cimetière de Picpus. C’est là que reposent les cendres de Mgr de Forbin-Janson, Evêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine, fondateur de la Sainte-Enfance.
Mme VITAL TETU
Fondatiice de la Sainte- Enfance à Québec
Madame Têtu, qui établit la Sainte Enfance à Québec, était née à Carleton, en décembre 1808, de Gédéon Ahier, marchand, et de Victoire Painchaul, veuve de F rang Dis Normand. Son père était natif de S lint-Hélier, capitale de l’île de Jersey, et il était protestant. Ce fut M. Le Jamtel qui, en 1805, le convertit au catholicisme, à Arichat. Virginie Ahier n’avait que quatre ans quand elle eut le malheur de perdre sa mère. Eile demeura dix ans chez son oncle M. l’abbé Painohaui, curé de Sainte-Anne de la Pocatière et fondateur du Collège, et c’est dans cette paroisse qu’ello épousa, le 23 juin 1835, M. Vital Têtu, riche marchand de Québec, décédé le 2 décembre 1883,
à l’âge de 84 ans. Elle-même était morte, le 29 avril 1876. Voici la nécrologie qui fut publiée le jour de ses funérailles : Les pauvres de Québec viennent de perdre une de leurs plus zélées protectrices dans la personne de Madame Vital Têtu. Sa vie a été une longue chaîne de bonnes œuvres, chaîne d’or de la charité, dont le dernier anneau l’a menée dans les cieux. Aider les communautés religieuses, soulager la misère et consoler l’infortune, tel était l’objet dominant de ses pensées et son occupation habituelle. Elle ne savait pas refuser quand il s’agissait d’une bonne œuvre et sa main était toujours ouverte aux mendiants : Manum suam aperuit inopi et palmas suas extendit ad pavperem. Mais elle ne se contentait pas de donner à ceux qui demandaient ; sa charité était d’une nature plus élevée. Madame Têtu était une de ces femmes admirables dont l’Eglise de Québec .est si justement fière, qui savent mendier au nom des pauvres, sacrifier leur temps, leur santé et leur fortune au service des membres souffrants de Jésus Christ, procurer un asile à celles que le monde repousse, les recueillir après le naufrage et leur conserver un nom et un honneur que le crime avait flétris. Elle peut être considérée avec raison comme la fondatrice de l’œuvre de la Sainte Enfance à Québec, et l’on se rappelle le zèle qu’elle déploya, les démarches qu’elle fit, les sacrifices journaliers qu’elle s’imposa pour asseoir cette belle œuvre sur des bases solides et lui assurer le développement et la durée. Puissamment secondée par des personnes dont les noms, comme le sien, sont bénis par les pauvres de la terre et par les saints du ciel, elle vit le succès couronner les efiorts de son héroïque charité. Depuis 1852, une somme de $40,000 a été versée pour le rachat des enfants infidèles. On peut dire que ce magnifique résultat est dû en grande partie à l’énergie incomparable de Madame Têtu et à l’affection universelle dont
elle jouissait à Québec. Depuis la fondation de la Sainte- Enfance, que d’enfants sont partis pour le ciel, allant porter aux pieds de Dieu le nom de leur bienfaitrice ! Quel brillant cortège l’attendait là-haut ! Que d’âmes sauvées ! Que de couronnes !
Modèle des épouses, Madame Y. Têtu sut faire le bonheur de celui que sa mort laisse aujourd’hui dans la plus profonde douleur ; modèle des mères, elle veilla avec soin sur l’éducation de ses enfants et ne laissa à personne le soin de former leurs cœurs à la vertu. Qu’elle était belle la vie de cette mère et de cette épouse vraiment chrétienne ! Surexerunt filii ejus et beabissimam prœdicaverunt , vir ejus et laudavit eam. Ses enfants se sont levés pour louer sa tendresse et son dévouement, et son époux a publié sa gloire.
Tranquille et calme sur son lit de mort, comme elle l’a été pendant toute sa vie, elle a pu offrir à Dieu une âme enrichie de mérites, et en repassant dans sa mémoire les diverses années de son existence, elle aurait pu se rendre le témoignage que chacune d’elles avait été marquée au sceau divin de la charité. Son humilité l’empêchait sans doute de faire une appréciation aussi avantageuse ; mais, pendant qu'elle s’abaissait devant Dieu, qu’elle lui offrait le sacrifice de sa vie et des êtres chéris qu’elle laissait sur la terre, les saints du ciel publiaient et chantaient ses aumônes et en demandaient au Seigneur la récompense éternelle. Eleemosynas illins enarrabit omnis ecclesia sanctorum.
Madame Marie-Virginie Ahier, épouse de Monsieur Vital Têtu, est décédée samedi, le 29 avril 1876, à l’âge de 67 ans. Son service fut chanté à la Basilique, par M. Têtu, de l’Archevêché. M. le curé de Québec fit la levée du corps, et Mgr Cazeau chanta l’absoute. Madame Têtu a été inhumée dans la Chapelle des Ursulines.