DISCOURS DE M. D. C. LÉVESQUE
Monseigneur^
M. le Président,
Messieurs^
Il fallait à la grande démonstration de ce jour un digne couronnement ; il fallait aussi, à la bénédiction de la pierre angulaire du monument national que nous voulons élever, un digne prélude.
Le digne couronnement de notre grande démonstration, c'est la bénédiction de cette pierre, et le digne prélude que requérait cette bénédiction, c'est la démonstration à laquelle nous venons de prendre part.
Elle a été belle, magnifique, grandiose, admirable, au-dessus de toute description, cette immense procession, dont les innombrables phalanges rivalisaient entre elles de richesse, de splendeur, de goût, d'allégresse et d'enthousiasme. Nous avons donné aux étrangers qui nous contemplaient un splendide, un incomparable spectacle. C'était à leur faire regretter de n'être pas Canadiens-français.
Mais pour nous, cette procession avait quelque chose de plus que ses riches parures, quelque chose de plus que ses flots ■d'harmonie, quelque chose de plus que l'art de ses décorations, quelque chose de plus que l'ordre et la majesté de sa marche, quelque chose de plus que toutes ses splendeurs extérieures, qui parlaient si éloquemment à tous les regards. Elle avait un autre langage, un langage que nos cœurs seuls pouvaient comprendre, le plus sublime de tous les langages, le îlangage du plus pur et du plus ardent patriotisme.
Et d'abord, cette procession a fait défiler devant nous toute â'histoire du passé, avec ses périls, ses travaux, ses combats.
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ses progrès et ses victoires ; elle nous a rappelé les magnanimes fondateurs de notre pays, ces héroïques colons du premier âge, nos hardis découvreurs, nos braves guerriers, nos généreux missionnaires ; elle nous a fait assister à la résurrection de tous les souvenirs qui nous sont chers et glorieux.
De plus, cette procession nous a fait contempler le Canada actuel, avec tous les éléments de sa puissante vitalité, avec tous les principes de sa vigueur et de sa force, avec tous les caractères de sa grandeur. Elle nous a fait affirmer notre respect pour les traditions de nos pères, notre inébranlable attachement à notre sainte religion, l'étroite union qui règne entre nous, notre ardent amour de la patrie, et par dessus tout, notre empressement et notre zèle à l'honorer et à la faire honorer.
Enfin, messieurs, en voyant cette innombrable multitude d'hommes, l'élite du peuple canadien-français s'avancer avec tant de noblesse et de dignité célestes, mus par les généreux sentiments du même patriotisme, couronnés de toutes les gloires du passé, appuyés sur tous les avantages du présent, pleins de vie, de force et de courage, patron isés par la bannière de ses patrons célestes, quel est celui d'entre nous qui n'a pas senti grandir et se fortifier dans son cœur les plus brillantes et les plus fermes espérances de progrès et de prospérité pour l'avenir ?
Vous avez vu le Canada du passé, le Canada dU présent, le Canada de l'avenir.
Voilà, messieurs, le riche et l'éloquent langage que cette démonstration a fait entendre à tous les cœurs canadiens? français.
Les rangs de notre procession vont maintenant se disperser ; chacun de nous retournera bientôt à son foyer ; qu'allcz-vous faire de tous ces glorieux souvenirs que vous avez rappelés, de
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toutes ces puissantes affirmations que vous avez fait entendre, de toutes ces magnifiques espérances que vous avez formées? Les laisserez-vous se perdre comme des objets inutiles et sans valeur? Les laisserez-vous se dissiper aux quatre vents du ciel comme la poussière que vous avez soulevée sur votre passage ?
Je sais que vous les remporterez et les garderez fidèlement dans vos cœurs, mais je ne suis pas moins certain que vous ambitionnerez en leur faveur un lien qui les rattache et les unisse, une forme qui leur donne un corps sensible, une base qui les affermisse, un couronnement qui les mette en évidence, une voix qui les publie sans relâche, un mémorial qui les transmette aux générations futures, en un mot un monument qui les symbolise, 1^ conserve, les développe et les perfectionne. Or, ce lien, cette forme, cette base, ce couronnement, cette voi,x, ce mémorial, nous les trouvons dans ce monument que nous voulons ériger, dans ce monument dont notre patriotisme et notre religion, représentés, celle-ci par notre auguste pontife, celui-là par vous tous ici présents, viennent de consacrer la pierre angulaire, dans un accord parfait et admirable.
Oui, messieurs, ce monument national sera le gardien fidèle de nos traditions et de nos souvenirs; le temple où seront chantées les louanges et les gloires de la patrie, l'arsenal qui nous fournira les armes nécessaires à sa défense, le sanctuaire où se conservera toujours ardent et lumineux le feu sacré de notre patriotisme. Ce sera le cœur de notre vie nationale, le centre de nos affections, le témoignage de notre union, le principe de notre action, le foyer où nous aimerons à nous rencontrer, la bannière de notre ralliement, le phare lumineux qui nous guidera dans nos entreprises, le boulevard inexpugnable de notre langue, de nos institutions, de nos lois et, dans une certaine mesure, de notre religion elle-même.
Il fallait à la base de ce monument les bénédictions les
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plus riches et les plus solennelles de l'Eglise. Sans cela, le titre de monument national ne lui conviendrait nullement. En effet, pour nous, Canadiens-français, la religion n'est pas seulement un devoir, ce n'est pas seulement un des principaux éléments de notre force ; nos pères et les fondateurs de notre pays l'ont tellement identifiée avec notre nationalité qu'elle n'en e<^t pas plus séparable que notre âme l'est de notre corps. Ce serait un sacrilège, contre lequel protesteraient tontes les générations passées, que de confier à un monument tout profane la garde des souvenirs du patriotisme si chrétien qu'elles nous ont laissés ; des milliers de voix s' élèveraient de toutes parts, pour déclarer vaines et trompeuses toutes les espérances que nous tenterions d'affirmer sur une base que n'aurait pas consacrée la religion ; ce serait un mensonge, contre lequel s'élèveraient tous les Canadiens français, que d'aller leur parler d'un monument national vis-à-vis duquel l'Eglise se serait montrée indifférente. Oui, messieurs, sans cette bénédiction, nous construirions sur le sable mouvant, sans autre perspective que de préparer des ruines.
Canadiens-français, mes compatriotes, je vous félicite de ne pas imiter ces architectes insensés de nos jours, qui s'efforcent d'enlever aux assises des nations européennes la fermeté et la solidité qu'elles trouvaient dans leur union avec l'Eglise ; nous savons ce que valent les édifices qu'ils élèvent, pour les avoir vus, maintes fois dans ce siècle, crouler sous les coups des orages et des tempêtes de la révolution. Cette bénédiction, c'est la garantie du succès de notre entreprise, c'est la garantie de sa durée, de sa grandenr et de sa gloire...
Tant que des mains barbares et impies, il n'y en aura
jamais de telles parmi nous, ne viendront pas ébranler cette pierre que la parole sainte de notre premier pasteur a confirmée, notre monument national, ou plutôt notre nationalité cllemèmc dont il n'est que le symbole, sera inébranlable comme le roc qui supporte l'Eglise elle-même.
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Mais si l'on veut que ce monument soit vraiment national, il y a une seconde condition à remplir. Il faut que tous les
• Canadiens-français concourent à son érection. Il faut que tous vous veniez frapper sur cette pierre pour y déposer religieusement vos souvenirs de famille, vos affirmations patriotiques, vos espérances nationales, et aussi cette généreuse contribution qui nous permettra de placer sur cette base d'autres pierres qui parleront de vous, car les pierres ont leur langage, à vos fils et à vos petits-fils de la génération présente et des
. générations futures.
Oui, messieurs, je ne vous le cacherai pas, en commençant cette grande entreprise, nous disposons de ressources pécuniaires immenses. En ce moment, toutes les banques se disputent l'honneur et l'avantage de nous fournir des fonds. Je vois que vous vous demandez quelle est la base de notre spé-
• culation. Je vais vous le dire. Nous avons escompté votre patriotisme Puisque vous approuvez si fort cette transaction, il ne faudra pas oublier l'échéance ! Il me souvient justement d'un fait de nos saints, livres. L'arche d'alliance était, <;omme vous le savez, le monument religieux et national des Juifs. Or lorsque Moïse en entreprit l'érection dans le désert, il dut comme nous faire appel à la générosité de tout le peuple. Les hommes, les femmes et les enfants se montrèrent si empressés de répondre à cet appel qu'il fallut publier, quel-
•^ques jours après, qu'on ne savait plus que faire de tant de dons, et qu'on était dans la nécessité de les refuser. Je voudrais que nous nous trouvions bientôt dans la même nécessité,
.afin qu'on ne pût pas accuser les Canadiens-français d'avoir
-moins de patriotisme que les Juifs.
Il me reste en terminant à remplir un pénible devoir ; il s'agit de vous demander un vote de censure, de la plus sévère censure, et ce qu'il y a de plus regrettable, contre notre prési-
«dent général, l'honorable T. J. J. Loranger, et quelques
autres citoyens, très recoramandables d'ailleurs, qui se sont laissés pervertir par le funeste exemple qu'il leur a donniâi; Imaginez que ces honorables messieurs ont eu, je ne sais de quels termes me servir pour qualifier leur conduite, disons la présomption et l'audace de souscrire chacun la somme de cinq cents piastres pour l'érection de notre monument national. Vous comprenez que si cet exemple n'était pas flétri tout de suite comme il le mérite et s'il allait devenir contagieux,. ce que nous ne redoutons pas plus qu'il ne faut, il y aurait à. peine 200 familles qui pourraient se glorifier du monument que nous allons élever. Comme nous voulons vous donner à tousl'avantage d'affiianer votre patriotisme en cette circonstance,, nous n'avons accepté ces scandaleuses contributions qu'à la, condition qu'elles seront payables en 5 ans, afin de pouvoir refuser les derniers paiements si la générosité populaire semontre telle qu'elle doit l'être.
L'honorable Monsieur le sénateur Alexandre Lacoste, fut' présenté à l'auditoire par le président de l'Association.
L'orateur annonça d'abord que toute cette grande démonstration pourrait se résumer dans un long cri du cœur: " Travaillons pour que notre patrie soit grande et forte."
C'est aujourd'liui, dit-il, un jour d'édification par excellence, et nous en profitons pour élever un monument à la gloire de la nation.
11 est un autre monument qu'il nous faut construire, solidifier, embellir et agrandir sans cesse.
Ce monument c'est notre nationalité, à nous Canadiensfrançais.
Que tous travaillent d'accord avec le même courage et la.;' même énergie. Ne laissons pas la désunion ou la haine se glisser dans nos rangs, car nous construirions une tour de Babel qui perpétuerait notre honte. Faisons comme Soiomon
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qui en construisant son temple a légué aux siècles futurs un monument de gloire impérissable.
En venant frapper cette pierre, déposons avec notre obole le serment de toujours aimer nos concitoyens comme des frères.
L'orateur parle ensuite des Canadiens émigrés qui, eux, ont connu les tristesses de l'exil, et il termina en rappelant que si ceux qui sont restés au pays ont eu plus d'avantages et ont été plus heureux que les autres, ils ont aussi plus de responsabilité, car c'est à eux surtout qu'est confié le dépôt sacré de notre nationalité.
De longs applaudissements couvrirent les dernières paroles de l'orateur, auquel succéda M. L. O. David, qui prononça un magnifique discours que nous reproduisons ci-dessous.