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DISCOURS DE M. FERD. GACNON

M. le Président^

Compatriotes

Si jamais les paroles du roi Prophète chantant la tristesse d'Israël en exil ont pu s'appliquer convenablement à nos frères des Etats-Unis, c'est bien dans cette circonstance.

Rev )ir la patrie en fête, venir féliciter la grande Saint Jean-Baptiste à son cinquantième anniversaire, contempler le Canada français, agenouillé devant ses pontifes et demandant à l'arbitre des nations de le protéger dans l'avenir comme dans le passé ; voir le patriotisme et la fraternité animer tous les cœurs ; admirer ce que l'active énergie et le dévouement des comités et des citoyens ont produit de si beau, de si

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touchant, et de si éloquent: certes, messieurs, la tentation était magnétique pour la masse de vos compatriotes émigrés. Et, cependant, un grand nombre se sont abstenus. Nos associations nationales auraient aimé venir étaler au soleil du pays natal leurs bannières aux fières devises, leurs drapeaux français qu'elles font porter avec tant d'orgueil dans nos processions à l'étranger. Oui, messieurs, comme Israël en pleurs, aujourd'hui nos frères doivent redire : " Illic sedimus ac flevimus cum recordaremur Sion.^' Assis sur les rives étrangères, nous versons des larmes au souvenir de notre pays, au jour de la grande fête Saint- Jean-Baptiste ; contrairement aux Juifs exilés, vos frères, messieurs, n'ont pas suspendu leurs harpes aux saules du rivage. Tout en étant attristés, le devoir qui leur a conseillé de s'abstenir de ces fêtes leur donne un courage nouveau, un nouvel élan de patriotisme, et croyez bien, messieurs, qu'aux Etats-Unis comme à Montréal, il y a un demi-siècle, des voix vibrantes répètent à tous les échos le refrain si enthousiaste que chantait le grand patriote de 1834 :

" O Canada ! mon pays, mes amours."

Ils se sont abstenus par dévouement à la cause nationale, afin de verser dans le tronc des œuvres religieuses et canadiennes de leurs localités une partie de la somme d'argent que le voyage aurait occasionnée ; ils se sont abstenus afin de prouver, par leur absence, aux cultivateurs de cette province qu'ils ont tort de s'en laisser imposer par les embaucheurs et les faux mirages, la situation financière de la plupart des émigrés étant si i)eu enviable qu'ils n'auraient pu défrayer les dépenses du voyage sans être à la gêne.

Cette abstention est une leçon de haute portée et la preuve d'un patriotisme non é(}nivoque. Et pendant que nous célébrons dans des solennités sans exemple les noces d'or de la société sœur, plus de cent sociétés, héritières des grandes

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traditions de dévouement de l'association de 1834, célèbrent aux Etats-Unis, dans des fêtes de charité, au profit d'écoles françaises, la mémoire du grand patriote Ludger Duvernay et du grand voyageur et patriote Gabriel Franchère, qui, sur le sol américain, implanta le premier l'idée bienfaisante de son ami de Montréal.

Après le discours si éloquent, mais par trop élogieux de M. Tassé, cet ami si constant des Canadiens des Etats-Unis, je n'entreprendrai pas de vous faire l'historique des grandes œuvres de vos frères émigrés. Je ne ferai qu'esquisser à grands traits le tableau de leurs devoirs et de leurs espérances.

Si autrefois un compatriote, dont les lettres canadiennes pleurent la perte, si M. Gérin Lajoie a pu, avec raison, chanter les tristesses du " Canadien Errant," ces modulations plaintives, ces regrets amers ne doivent plus être le chant national des Canadiens émigrés.

Nous ne sommes pas des exilés, des bannis, mais nous sommes devenus des pionniers de l'idée française au sein des populations anglo-saxonnes et allemandes des Etats-Unis.

Si naguère un Canadien à l'imagination et au patriotisme ardents a pu entretenir l'espoir que le Canada serait reconquis pacifiquement par la France, pourquoi ne chercherions- nous pas, Canadiens, à reprendre possession de toute la Nouvelle- France d'autrefois par l'invasion pacifique de nos bonnes mœurs, qui sont la source de notre féconde expansion ?

Nous ne sommes plus des Canadiens errants, frères du pays ; mais comme le Voltigeur de 181 2, chanté par un de nos poètes, nous sommes, au sein d'un pays anglais-allemand, les soldats d'avant-garde de la France, et comme ce Voltigeur, nous pouvons redire : Non, non, mon poste, je ne te quitte pas.

Le patriotisme demande des œuvres de vie, et c'est pour la création ou la prospérité de ces œuvres que vos frères émigrés

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se sont abstenus de répondre par leur présence à cette invitation.

Si nous voulons que nos enfants célèbrent à l'étranger la mémoire des héros français et canadiens, si nous avons à cœur de perpétuer aux Etats-Unis le culte de la France et du Canada français, il nous faut conserver ces deux éléments fondamentaux de notre nationalité, le signe que l'Eglise a déposé sur notre front et le noble idiome français dans lequel fut rédigé ce mémorable contrat qui donna un jour l' Europe entière à la France.

C'est à cette œuvre de conservation de notre foi et de notre langue que nous travaillons ardument depuis 1874.

Nous rappelant les jours difficiles de l'époque de la fondation de la glorieuse société Saint- Jean- Baptiste, en voyant ce que son fondateur a pu accomplir avec son énergie et son patrio tisme, nous avons organisé notre lutte contre l'assimilation en créant des sociétés Saint- Jean- Baptiste. Comme Ludger Duvernay, nous avons inscrit sur nos drapeaux le guidon de l'espérance : Aide-toi, le ciel t'aidera.

Et le ciel, qui se plait à bénir les peuples courageux, nous a donné assistance et protection.

Depuis 1874, plus de trente paroisses canadiennes ont été organisées aux Etats-Unis. Celles qui étaient fondées il y a dix ans se sont fortifiées, et l'école française s'est aussi levét à côté de l'église.

En nous voyant grandir au sein des difficultés, le fanatisme et le préjugé se sont émus, et on a voulu traîner sur la claie du mépris le nom et l'honneur canadiens.

Nous avons ressenti l'injure, frères du pays, pour vou; comme pour nous, et nous avons prouvé aux hommes impar tiaux que le Canadien- français peut être pauvre, travaillera l'étranger, sans être pour cela un paria, et que toujours, au> Etat^-lhiis comme au Canada, les Canadiens ont à cœur de

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suivre l'exemple du parrain de leur pays, du grand roi François, qui pouvait se consoler de la perte d'une bataille pourvu que l'honneur français fût sauvé !

L'honneur national ! Sauvegardons-le par tous les moyens. Pour le sauvegarder, il faut en connaître la valeur, et mallieureusement nous tous. Canadiens des deux pays, nous négligeons trop l'étude de notre glorieuse histoire.

En ce jour solennel de l'affirmation du principe national,^ quand nous célébrons la mémoire de tous nos grands hommes, il est un nom qui vient se poser sur nos lèvres, un nom glorieux entre tous, parce qu'il fut celui d'un grand Canadien, d'un patriote, d'un citoyen intègre, d'un travailleur infatigable. Ce nom, messieurs, est le symbole de la fierté nationale, de la confiance en nos forces : j'ai nommé notre illustre patriote, François Xavier Garneau. Ludger Duvernay fut un homme d'action, un lutteur. Aujourd'hui nous célébrons le cinquantenaire de la féconde idée qu'il implanta dans le cœur des patriotes de l'époque, idée qui a grandi et qui a groupé les forces disséminées de la race canadienne-française sous son glorieux étendard.

Garneau, contemporain de Duvernay, a élevé le monument dans notre histoire afin que la Saint- Jean-Baptiste eût sa raison d'être, pour glorifier nos ancêtres et suivre leurs glorieux exemples.

Eh bien, messieurs, faisons en sorte, dans nos institutions scolaires, de faire étudier davantage l'histoire canadienne à nos enfants.

Les peuples fiers de leur passé, forts de leur patriotisme, sont ceux qui resteront debout.

Et pour que la nationalité canadienne-française résiste à l'action occulte, mais fort dangereuse des intérêts hétérogènes qui se livrent bataille en Amérique, il faut que les Canadiens

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soient fidèles à leur passé, il faut qu'ils connaissent l'histoire de leur pays.

Quand, sur les tombeaux de nos pères,

La brise du soir, en passant,

De leurs vertus calmes et fières

Cueille le parfum odorant,

Elle répand, comme un dictame, .•

Les souvenirs du temps ancien.

Et chante, elle aussi, dans notre âme :

Qu'il fait bon d'être Canadien !

Pour sauvegarder notre honneur national parfois outragé, aux Etats-Unis, nous prenons rang dans la grande armée civique de la République, nous nous faisons citoyens américains.

Avec le droit de suffrage, notre influence grandit, et nous pouvons imposer plus sûrement silence à nos insulteurs. Tout en devenant loyaux citoyens de la République, nous restons Français-Canadiens de langue et de religion.

Et les natifs n'ont pas à s'émouvoir de notre attachement à nos traditions françaises, car s'ils se glorifient de leur origine anglo-saxonne, nous avons le droit, et l'histoire de notre race aux Etats-Unis nous en fait un devoir, de nous glorifier d'être enfants de la France.

C'est ce qui fait que pour un, messieurs, tout en étant honoré de me dire citoyen américain, je puis, en présence de l'honorable représentant des Etats-Unis, que je salue avec respect, au nom de mes compatriotes, citoyens américains, me glorifier de mon origine française et affirmer en cette circonstance que nous sommes loyaux, mais Français.

La Providence a traité les nations avec respect et dignité, elle a assigné à chacune sa mission propre.

" Dans ce plan visible, réunies intellectuellement par la: vérité que leur distribue d'une môme voix et d'une mGme

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langue le Verbe Divin, comme du même ciel elles reçoivent l'air et la lumière réunies en haut ; elles demeurent libres de s'allier sans être obligées de se confondre.

'• Elles restent distinctes pour s'évertuer, dans le travail de la civilisation auquel doit concourir la diversité des génies, pour se secourir dans leurs besoins, pour se défendre contre leurs défaillances, pour rompre, par la diversité des mœurs, ces courants de mort que l'erreur et le despotisme font passer sur le genre humain."

Cette mission des peuples, nos pères l'ont comprise, ils n'ont pas voulu se confondre avec les autres peuples.

A une époque de notre existence nationale, nos ancêtres n'étaient qu'une poignée luttant pour l'idée française contre trois millions d'Anglo-saxons; ils étaient isolés, abandonnés ; ils trouvèrent leur force dans leur foi religieuse et sous les bras de la croix, ils conservèrent le culte de la France. Et aujourd'hui, en ce grand jour de fête, les cœurs de près de deux millions de leurs descendants battent à l'unisson pour célébrer leur gloire, leur héroïsme et leurs vertus.

Messieurs, vos frères des Etats-Unis cherchent, par tous les

moyens, à perpétuer au sein des villes américaines ce culte de

• nos traditions. Ceux qui sont originaires de la province de

Québec restent Français, en dépit de tous les entraînements,

mais en sera-t-il ainsi de nos enfants et de nos petits enfants ?

Le problême est difficile à résoudre dans l'affirmative. Pour parvenir à ce noble but, il nous faut des écoles françaises, et des relations plus intimes avec les patriotes de la province de Québec.

Envoyez-nous des religieuses pour prendre soin de nos écoles, des prêtres pour nos paroisses et venez souvent nous Visiter. Vous qui désirez la conservation de la nationalité à l'étranger, venez souvent mettre votre main fraternelle sur

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nos poitrines, afin de constater si nos cœurs battent toujours chauds et ardents pour l'honneur français.

Et surtout donnez-nous, frères du pays, l'exemple de l'union. Ne nous scandalisez pas par vos divisions. Si vous saviez comme ces divisions, aperçues de loin, paraissent mesquines, sans à propos, vous cesseriez ces luttes qui vous amoindrissent et dont d'autres nationalités font leur profit.

Hélas ! nous aussi, vivant aux Etats-Unis, nous sommes victimes des discordes et des luttes fraternelles, donnez-nous l'exemple de la concorde et de l'union.

C'est le besoin de cette union qui adonné naissance à cette glorieuse société Saint-Jean-Baptiste de Montréal ; c'est la même pensée que je vois gravée sur les armes de la grande ville de Montréal, si prospère et si hospitalière : In Concordia sahis \ l'Union, la concorde, c'est le salut.

Soyons donc unis, tous ensemble, dans une même pensée, dans une même idée. Que dans le monument national qui sera le couronnement commémoratif de ces fêtes magnifiques, chaque pierre porte le nom d'un patriote, et que l'union soit le ciment indestructible de ce panthéon que nous devons à la mémoire de nos grands hommes.

Oui, Canadiens des deux pays, unissons- nous et pratiquons les antiques vertus de nos pères, si nous voulons que leur souvenir ne précède pas le nôtre dans le gouffre de l'oubli. Sachons être fidèles à nous-mêmes et notre nationalité survivra, comme l'a si bien dit une femme patriote.

Dieu veuille nous donner, comme à nos pères, avec le sentiment si français de l'honneur, l'exaltation du dévouement et la noble folie du sacrifice, afin que la nationalité canadiennefrançaise vive à jamais respectée par les peuples et glorifiée par^ses enfants.

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