DISCOURS DE M. PASCAL POIRIER
Monsieur le Président^
Mesdames^ Messieurs^
Je regrette, et pour vous et pour moi-même, que l'hon. M. Landry ne puisse pas, étant, ainsi que M. le Président vient de nous le dire, indisposé, prendre part à cette séance du Congrès et vous parler des Acadiens, dont il est le chef politique reconnu. Je le regrette pour vous, que cette indisposition prive d'entendre un des meilleurs orateurs, non seulement de l'Acadie, mais même du Canada ; et pour moi que cela charge d'un fardeau trop pesant pour mes épaules. Néanmoins l'accueil sympathique que vous venez de me faire m'encourage, et je ne veux pas, quoiqu'il puisse arriver, qu'une crainte trop exagérée me ferme la bouche en cette circonstance et m'crapûchc de parler de mes compatriotes à leurs amis, à leurs frères du Canada et des Etats-Unis.
Permettez-moi d'abord de vous remercier, au nom de toute l'Acadie, de l'invitation gracieuse que vous nous ave!
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faite de prendre part, comme étant des vôtres, au cinquantenaire de votre belle fête nationale et de nous y avoir réservé une place aussi honorable.
Afin d'attirer tous les membres, même les plus éloignés, même les plus oubliés, de la grande famille française en Amérique, vous entourez votre fête des dehors les plus éclatants, d'une pompe telle qu'il ne s'en est peut-être jamais vue sur ce continent. Soyez-en félicités. La Grèce d'autrefois, petit peuple dont la nationalité comme la nôtre était menacée d'absorption par ses puissants voisins, sortait toujours plus forte, sortait invincible de ses jeux olympiques et de son conseil des Amphictyons, parce quelle en sortait plus unie. A l'instar de ce glorieux peuple nous nous séparerons, au sortir de ces fêtes magnifiques, de ce grand conseil de toute la na tionalité, plus maîtres du présent, plus confiants dans l'avenir, plus forts enfin, parce que nous aurons compté nos forces ; parce que nous nous serons pressé la main dans une étreinte d'amitié franche ; parce que nous aurons parcouru ensemble le livre où sont écrits les actes de nos pères et que nous y aurons trouvé, parmi des pages glorieuses, des pages de deuil et de sang, mais pas une tache ; parce que nous aurons respiré ensemble une atmosphère imprégnée, si je puis parler ainsi, de l'amour du même pays et de la même religion divine ; parce que, en un mot, nous serons plus frères. Et comme la vie d'une nation, aussi bien que celle d'un individu, est un combat perpétuel, nous aurons fait, ce qu'il est toujours sage défaire de temps à autre, une revue, un dénombrement de nos forces.
Dans ce dénombrement universel de notre race, de l'arméefrançaise en Amérique, le contingent de l'Acadie est bien modeste. Cependant, messieurs, vous avez fait sagement de nous inviter, d'abord parce que nous sommes des vôtres, et que toute famille qui se divise est menacée de ruine, et
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qu'ensuite, ce que nous vous apportons de force matérielle et de force morale n'est pas à dédaigner.
Numériquement nous sommes 108,958 dans les provinces maritimes, 56,635 au Nouveau Brunswick, 41,219 à la Nouvelle Ecosse et 10,751 à l'Ile du Prince Edouard. C'est peu, comparé au chiffre de la population anglaise ; et cependant, à tout prendre, étant considérée la route de douleur et d'extermination que nous avons eu à parcourir, c'est beaucoup. C'est beaucoup surtout si nous tournons nos regards vers l'avenir. Combien étiez-vous lors de la cession du pays à l'Angleterre, vous que nos mitres d'aujourd'hui durent négocier avec le roi de France, n'ayant pas pu vous vaincre en la dernière bataille rangée, livrée sous les murs de Québec ! Soixante et dix mille environ. Il y a un siècle et quart de cela, et aujourd'hui vous êtes au delà d'un million dans votre belle province de Québec ; 102,743 dans la province d'Ontario, et vous comptez au sud de la ligne 45 au delà d'un tiers de million de frères frères qui vous reviendront, espéronsle. Il y a un siècle et quart vous n'étiez qu'une poignée d'hommes, abandonnés de la France qui vous avait vendus, abandonnés par votre armée victorieuse et par ses chefs immortels, je veux parler de Lévis, de Vaudreuil, de Bougainville et de leurs compagnons, désertés par la plupart de vos nobles, de vos négociants ayant acquis de la richesse, de vos hommes de droit et de loi ; assujettis à un régime militaire rigoureux, le régime des nouveaux possesseurs; épuisés de toutes manières ; a.yant dans vos maisons la disette, dans vos villes la banqueroute hideuse, dans vos âmes le désespoir morne et silencieux, ayant tout perdu, en un mot, fors votre religion catholique et votre caractère français, c'est-à-dire, fors l'honneur.
Vous êtes aujourd'hui, après cent vingt cinq ans d'existence passés dans des conditions adverses, vous êtes un peuple dont
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la nationalité est assise sur des bases solides, vous êtes redevenus les maîtres dans votre province, et cela en l'emportant sur vos concurrents dans le combat pacifique dont le créateur a donné le signal autrefois par ces mots / croissez et multipliez ; vous avez un passé admirable, ce qui vous garantit un avenir glorieux, et si vous n'êtes plus la Nouvelle-France, vous êtes mieux que cela, vous êtes la vieille France, c'est-àdire la France catholique.
Nous sommes de la même famille que vous, messieurs, le même sang coule dans nos veines, la même foi éclaire' et échauffe nos âmes, nous avons pour nous appuyer un passé non moins irréprochable que le vôtre et nous sommes X09.000 Acadiens dans les Provinces Maritimes seulement. Si j'ajoutais à ce nombre, les îles de la Madeleine, exclusivement peuplées d'Acadiens ; les côtes du Labrador et celles de la Gaspésie, qui grossissent le chiffre officiel de votre population ; si j'allais trier dans les comtés de Montcalm, de Joliette, de Napierreville, d'Iberville, de St-Jean, à Bécancourt, à'st- Grégoire, à Nicolet, dans le district de Trois-Rivières, ici à Montréal même, les Acadiens, débris du grand naufrage de 1755, qui s'y trouvent ; si je réclamais pour nous, comme j'en aurais jusqu'à un certain point le droit, vos Hébert, vos Dugast, vos Thibodeau, vos Bourassa, vos LeBlanc,' vos Bourgeois, vos Dupais, vos Gaudet, vos Belliveau, vos Richard, vos Melançon, vos Cormier, vos Doucet' iros Fontaine, vos Girouard, vos Poirier, notre chiffre grandirait considérablement et notre importance dans la même proportion, car vous avouerez que les noms que je viens de nommer, qui presque tous se réclament directement >©u indirectement de l'Acadie, ne sont pas les moins considérables et les moins estimables dans votre province. Combien de personnes n'ai-je pas rencontrées au Canada qui me disaient en apprenant que j'étais un Cayen de l'Acadie : « moi aussi
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je suis presque des vôtres, ma femme est une descendante d'Acadiens ; mon aïeule maternelle venait de Port-Royal." Et je dois ajouter — avec beaucoup d'orgueil, — qu'aucune de ces personnes-là ne m'a jamais paru avoir honte de son origine, de son lignage Acadien.
Eh bien ! en prenant pour termes de mes calculs la carrière que vous avez parcourue, je puis dire que dans un autre siècle et quart, alors que vous serez 15,000,000 dans la province de Québec, seulement, sans compter les Etats-Unis et l'Ontario, nous compterons pour près de 2,400,000 dans les Provinces Maritimes, soit pour près d'un million de plus qu'il y a aujourd'hui de Canadiens dans les deux Canadas et dans les Etats-Unis. Faisons la part des circonstances, tenons compte des difficultés plus grandes qu' il y a aujourd'hui à coloniser et disons, sans exagération, que dans un siècle et quart vous serez dans le Bas-Canada 10,000,000 de Canadiens et nous un million et demi dans la vieille Acadie.
Les Acadiens sont donc destinés à devenir un élément considérable dans la Confédération Canadienne ; et sans vouloir ajouter foi à ce que certains optimistes, notre excellent ami M. Rameau entre autres, nous prédisent, à savoir que nous arriverons à reprendre, grâce à la fécondité de notre race, la place prépondérante que nous avons perdue dans les Provinces Maritimes, nous pouvons au moins affirmer que nos compatriotes anglais devront à l'avenir compter avec nous. Et qui compte avec nous compte avec vous, messieurs !
Dans ce calcul du mouvement de notre population j'ai laissé de côté les Acadiens, dont j'ai parlé tout à l'heure, qui se sont réfugiés ou fixés parmi vous et que M. L. U. Fontaine, dans son rapport sur les Acadiens de la province de Québec, lu à la Convention de 1874, estime à 100,000. Voilà pour l'effectif.
Examinons maintenant les positions, car il ne faut pas
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oublier que c'est une grande revue que nous faisons, quelque chose comme le dénombrement de l'armée de la Grèce devant Troie.
Si vous ouvrez la carte du Nouveau Brunswick, vous verrez une immense zone de territoire s'étendant le long du littoral du Golfe Saint-Laurent, depuis la Baie-des-Chaleurs, sur la frontière du Bas-Canada, jusqu'à la Baie Verte, aux limites de la Nouvelle-Ecosse. Cette portion du pays, deux cent cinquante milles d'étendue, regarde la province de Québec. Eh bien ! M. le président, la plus grande partie de ce littoral appartient aux Acadiens, et le reste leur appartiendra un jour.
Voyez plutôt.
S' échelonnant le long de ces provinces nous trouvons successivement les comtés de Ristigouche, de Gloucester, de Northumberland, de Kent, et de Westmoreland. Sur ces cinq comtés deux, Gloucester et Kent, sont irrévocablement à nous, la population acadienne étant dans le premier— recensement de 1880— de 15,687 sur un total de 21,614 et dans le second de 18,013 sur un total de 22,586. Ristigouche emboîte magnifiquement le pas. Aux dernières élections locales, sur deux députés, il a été élu un Acadien, ou plutôt un Canadien, M. Labillois j et ce monsieur me disait l'année dernière que dans vingt ans le comté serait à nous, que nous y aurions la majorité des électeurs. Or vous le savez, avec le régime parlementaire que nous avons, la majorité des votants c'est purement et simplement le pouvoir.
Northumberland a une grande majorité anglaise, mais grâce à deux ou trois colonies acadiennes récemment établies par M. l'abbé Richard, et par M. Urbain Johnson, l'honorable M. Mitchell a été tout étonné de trouver, aux dernières élections, qu'U lui fallait compter avec quatre cents nouveaux votants acadiens, compactes et unis. Le travail de la coloni-
sation ne fait que commencer dans ce comté, mais comme vous le voyez, ce commencement prend des proportions satisfaisantes, augure bien pour l'avenir.
Le cinquième comté, celui de Westmoreland, dans lequel se trouvent le collège de Memramcook, et la paroisse de Shédiac dont j'ai l'honneur d'être l'un des représentants auprès de vous, le comté de Westmoreland a élu depuis trente-cinq ans, sans interruption sauf une fois, pendant la tourmente du notoire bill des écoles, un Acadien sur quatre députés qu'il envoie à Fredericton.
Ce comté qui renferme 11,798 Acadiens est le plus populeux du Nouveau-Brunswick. Si justice lui est faite, aux prochaines élections, ou, au moins, au prochain recensement, il sera divisé en deux, ou bien il aura une double représentation. Dans l'un et l'autre cas, les Acadiens seront en moyen d'envoyer un des leurs à Ottawa. Ainsi, messsieurs, dans un nombre d'années relativement rapproché, le Canada français s'étendra, sans solution de continuité depuis Ottawa jusqu'à la Baie- Verte, soit une distance de 1,000 milles.
Dans les onze autres comtés du Nouveau-Brunswick, nous n'avons pas de prétentions, sauf à Victoria où nous sommes à peu près chez nous, étant 11,798 sur une population de 15,- 586. Aussi y exerçons-nous notre droit de maître en élisant pour les Communes, à part un député acadien pour le local, le sympathique ami de notre race, l'honorable M. Costigan. Monsieur Costigan, quoique chef, représentative man^ de l'élément irlandais dans le ministère, est un Canadien, ai-je entendu dire mille fois à Ottawa — Eh bien ! je dirais qu'il est encore plus Acadien que Canadien si cela ne revenait absolument au môme. Par conséquent Victoria envoie, depuis de longues années, un député français aux Communes.
La situation n'est pas aussi avantageuse à la Nouvelle- Ecosse, nos forces étant plus éparpillées, plus disséminées.
Il n'yaque Richmond,auCap.Breton,oa nous ayons à
r.rCeT""' '■''' ^'''•"'"' ^"-- popuJo:ae ■S--2I- Cependant nous sommes un nombre suffisant oour nous fa^e respecter, en attendant mieux encore, dans les comtés d'Ant,goniche, où nous comptons ^,88. ies nôt L dans le comté d'Inverness où nous compton pour , 6,0 e1 surtout dans Yarmouth où nous sommes ,,40, sur ..i,; ! dans Digby où nous sommes 7,889 sur ,,,88? ' ' °'
Il n y a aucun comté sur ITle du Prince Edouard où nous ayons une majonté des nôtres. Toutefois le comté de Pr^.^ él,sa,t pour les Communes, en .874. l'honorarw St^ni^^ Po-ner, lequel avait été, pendant de longues années rentr .«ntant à la chambre locale, où il avait été! quoique T^adTn nomme Orateur. Le même comté envoie encore acîuèll^ ment à Charlot.etown, un autre député acadien r 0 M J O. Arseneau, qu, est ministre dans le présent kbinet sL une populafon de 34,347 on y compte ,..., Acadiens
Nous figurons donc pour quelque chose dans notre provmce, messieurs, et comme nous formons une seule e même phalange catholique et française avec vous, nous s^r.L7Zl •de songer que nous grossissons un peu v^s rangs, que nous vous a,dons a remplir vos cadres. De votre côté! l'influe^ k pres.,ge a force dont vous dispose, ici, nou est "; réflecfon, d'un grand secours, de même que la glo ^^I puissance de notre vieille et bien aimée mêre-patrie ! : France, rejadh. sur nous et fait ou'on compte plus avec "« (•qu'on nous respecte davantage ""ec nous.
Nous avons vu l'effectif et les positions : faisons maintenant la revue des armes de combat, puis, pour terminer no"
TriZLr-' '"" '-'"'PO^^'onsmoralesdes.ir
Noos existons encore ! Ce qui veut dire que rien d'humain
-o„ d'.nhumam-n'empêchera désormais que nous ne y!ZZ
388 NOCÏS D'OR DE L*. ST-JEAU-BAOTISTE
iasau'au bout de notre vie nationale. L'arme de notre salât SI nous asauvésparlepasséet qui seranotre sauvegarde n^ur Tàvenir, c'est notre caractère français, nos trad,l>ons Siennes e „„tre religion, toutes c'noses que nous conser- ™t comme étant ce que nous avons de plus P' -ux -^ a. C'est à l'efficacité de ces armes que nous devons d ^vo.r m, le te repoussé la mort nationale qui nous anvaWs^U sous toutes e formes, écrasement, dispersion, assujettissement, pauvret ^■"émis misère et dénûment inouis. Cela a été pour nous la ;r:drs:nraux sœurs de Lazare: Votre |rére n'e^ ." e J^rml • et à celui-ci : Lève-toi du tombeau ! Longtemps on fo^V cru: morts, attendu que nous ne donnions plus s.gne Tvie mais nou aussi nous n'étions qu'endornns -, nou anssTn'ouravions un ami qui veillait sur notre sommed ïaL"e ou de trépas, si vous le préfère. ; et vo,c, que nous nr/evons, encore kiblis et tout couverts de la pouss,ere du ombeau mais vivants, cependant, et d -«-t pbts <l«erminés à vivre que nous avons vu la mort de P" P'^;
Q'annuie sur Dieu ne meurt pas. j ,•«,
S retour à la vie ne date que de vingt ans, la onda .or
du oiège de Memramcook par l'un des vôtres lequel ^
ts devenu le premier d'entre les nôtres, le révérend Pèr.
NouT'n'étions rien alors civilement ni polit.quemen, «•occupant aucunes positions officielles même des plus hun ««n'ayant, sauf uie ou deux exceptions, aucun prêtre !„ue rice, pas un seul avocat, pas un médec.n, pas d .ns ,t r,t« compétents ni d'institutrices, pas de commerçants, rdSs et n'ambitionnant rien de ces closes a ,»r. ^„. nous ne songions pas que nen de cela ^ût «* ^'M» L». Satisfaits qu'on .ous laissât vvre sans nous enlève.
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peu que nous possédions, nous ne demandions qu'à être ignorés, et qu'on nous laissât cueillir en paix les moissons que le bon Dieu nous donnait comme à nos voisins, et jouir de la lumière de son soleil qu'il ne nous refusait pas.
Aujourd'hui nous ne sommes certes pas au bout de la carrière, mais quelle distance nous avons franchie ! Nous avons des avocats et des médecins ; un nombre assez considérable de prêtres et de religieux ; des instituteurs et des institutrices, avec un département français à l'école normale ; chaque centre acadien a ses marchands acadiens ; nos cultivateurs commencent à travailler leurs terres avec plus d'intelligence, ayant plus de lumières ; nous avons quelques fonctionnaires publics à Ottawa et au pays ; nqus avons un conseiller, l'honorable M. A. D. Richard, à la chambre haute du Nouveau-Brunswick et un autre, l'honorable monsieur Boudreau, vient de mourir à la Nouvelle-Ecosse -, nous avons un ministre dans le cabinet de Charlottetown, l'honorable M. Jos. O. Arsenault, et un autre, l'honorable M. Leblanc, à Halifax j et nous avons à Ottawa un représentant qui, quoique français, et chef politique de sa nationalité, est reconnu par les Anglais eux-mêmes pour l'un des premiers leaders du Nouveau-Brunswick, j'ai nommé l'honorable Pierre A. Landry.
Pour vous donner une meilleure idée du progrès universel que nous avons fait dans très peu d'années, il me suffira de vous dire qu'à la chute du gouvernement King-Fraser en 1878 et à la formation du cabinet Fraser-Landry, tout le monde disait, même des Acadiens, qu'un gouvernement à ifrédéricton n'était pas viable avec un Acadien au conseil. Nous sortions alors de la tourmente du bill des écoles. Cependant, M. Landry est entré comme commissaire des tra- .vaux publics, c'est-à-dire avec le portefeuille donnant le plus ■de patronage, puis il a été nommé secrétaire provincial; ce
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qui comprend l'administration des finances et est considéra le portefeuille le plus important ; et, à sa sortie du cabinei pour venir à Ottawa, on disait partout dans les cercles poli tiques qu'im ministère n'était pas viable sans un Acadien de dans. Ce renversement radical, dû en grande partie auj talents et à l'honorabilité de M. Landry, mais qui fait hon neur aux Anglais de ma province, s'est opéré dans l'espace d« cinq ans !
Je vais ici commettre une indiscrétion. Comme je n'a pas de donnée absolument officielle, tout en étant bien cer tain du fait, je puis sans trop d'indiscrétion être indiscret Si par hasard j'avançais quelque chose qui ne fût pas absolument vrai, les intéressés, et ils ne sont pas loin d'ici, je crois pourront me reprendre. Voici : c'est que lorsque l'hono rable M. Fraser, aujourd'hui juge de la cour supérieure, s' esi retiré du ministère, la place de premier ministre a été offerte à M. Landry.
Il a refusé, ne croyant pas sa province mûre pour subir un premier ministre français. Si je l'osais, pour la première fois, je lui dirais ici qu'il a eu tort ; parce que messieurs les Anglais sont avant tout des gens pratiques, et que, s'ils l'ont désigné, c'est qu'ils le reconnaissent comme le premier de leurj hommes politiques à Fredericton, their very best man.
Ces progrès que nous réalisons d'une manière remarquable, cette influence que nous commençons à acquérir, cette déférence que l'on croit maintenant pouvoir nous accorder sans trop déroger, tout cela se fait sentir non-^seulement dans nos provinces d'en bas, même ici au cœur du Canada. Une preuve bien frappante que nous faisons du chemin, c'est qu'i votre grande célébration de 1874 il y eut ici, comme hier au soir, un banquet somptueux oOi toutes les gloires nationales, où toutes les personnes revêtues d'une autorité respectée, oO toutes les nationalités amies, curent leur toast, furent accla^
KocES d'or de la st-jean-baptiste 391
mées avec enthousiasme. Le tour des Acadiens, dûment représentés à la fête, arriva ; mais nous étions inscrits, nous vos frères aînés — ou pour le moins contemporains sur ce continent, sous le titre de : Nationalités étrangères ! Toutes les nationalités étrangères eurent leur toast à la fin du banquet, les Anglais d'abord, puis les Irlandais, puis les Ecossais, puis les Métis du Manitoba. Les Acadiens vinrent les derniers !
Je ne rappelle pas cela pour en faire un reproche à qui que ce soit, mais pour constater un fait. La chose, au reste, avait été faite sans mauvaise intention, sans l'idée de blesser au cœur ni d'humilier personne, mais tout naturellement : les Acadiens étaient encore à cette date si complètement effacés ! Hier au soir — sans que les organisateurs du banquet connussent probablement le fait que je viens de rapporter — les Acadiens occupaient la place qui leur revient, ils venaient immédiatement après nos frères des Etats-Unis et de l'Ontario, et ne portaient plus l'étiquette d'étrangers. N'avais-je pas raison de dire que nous faisons du chemin, même ici au centre du Canada ?
J'ai parlé tout à l'heure du collège de Memramcook et de son illustre fondateur et supérieur actuel, le Révérend Père Lefebvre. Nous avions jusqu'à il y a deux ans, un autre collège également florissant, qui fonctionnait depuis sept à huit ans, formant des chrétiens éclairés et des patriotes ardents, un collège acadien, en un mot, trop acadien, trop français, hélas ! pour sa vitalité — le collège de Saint-Louis. M. l'abbé Richard, un des nôtres et peut-être le plus méritant des nôtres, en était le fondateur et le supérieur. Ce collège fut fermé, il y a deux ans, dans des conditions trop pénibles et pour des motifs trop regrettables pour que je vous en fasse part, mesdames et messieurs.
L'avenir est à Dieu et à ceux qui persévèrent avec foi et humilité : inclinons-nous et espérons.
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Nous avons aussi un grand nombre de couvents fondés et dirigés par les excellentes sœurs de la Congrégation, rue l'île Saint-Jean, à la Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-Brunswick, ainsi que quelques autres couvents appartenant aux congrégations du Sacré-Cœur et des Sœurs de Charité.
Puis nous avons des écoles laïques françaises au Nouveau- Brunswick dans presque toutes les paroisses acadiennes, avec un inspecteur français, M. Valentin Landry. Les écoles fonctionnent bien ; et le bill des écoles dont il a été tant question, a été finalement tourné à l'avantage des Acadiens, depuis qu'il a été rendu acceptable par le gouvernement local, c'est-à-dire depuis que NN. SS. les évêques l'ont accepté. Ainsi la jeunesse acadienne du Nouveau-Brunswick a à peu prés ce qu'il lui faut pour s'instruire dans sa langue maternelle et pour s'éclairer des lumières de la foi. La génération qui vient, si elle n'est pas plus française que celle qui s'en va, sera plus instruite, et possédera par là même des armes plus efficaces pour combattre le combat national, maintenir les positions acquises et agrandir la sphère de son action.
Malheureusement les Acadiens de l'Ile du Prince Edouard et surtout ceux de la Nouvelle-Ecosse sont moins favorisés. sous le rapport de l'instruction française. Ils manquent, pour" la plupart, d'instituteurs et d'institutrices de leur langue, et les lois locales gênent, entravent considérablement leur action. Les difficultés de ce côté sont graves et considérables ; il faudra sans doute de rudes combats et de longues années pour les surmonter. Mais nous ne désespérons pas, avec beaucoup de patience et d'énergie, de réussir finalement, et il faut, sous peine de mort nationale, que nous réussissions ; car notre arme de salut, le signe tout puissant par lequel nous avons vaincu, c'est la Religion ; et le jour où nous aurons perdu — ce dont Dieu nous préserve — notre parler français et
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nos traditions aeadiennes, notre foi sera en grand danger de ".périr. *
DISCOURS DE M. l'aBBÉ BOUKR.
Messieurs^
Permettez-moi, en montant dans cette tribune, de vous faire part de l'émotion qui remplit mon cœur, et des divers sentiments qui l'agitent en ce moment. Sentiment de joie vet de reconnaissance pour le grand honneur qui m'écheoit aujourd'hui de porter la parole devant une assemblée où se trouvent réunis les représentants et l'élite de la race canadienne répandue sur le continent américain ; mais surtout •sentiment de crainte et d'appréhension de n'être pas à la hauteur de la cause que j'ai mission de défendre devant vous. Vous vous êtes donné rendez- vous ici, messieurs, pour raviver au cœur de vos compatriotes le sentiment national, en leur rappelant les hautes destinées que leur réserve la divine Providence, et leur offrir la meilleure occasion de s'organiser à ■cette fin, et de se concerter sur la marche à suivre pour y arriver plus sûrement. Vous avez réunis ici, les hommes les mieux renseignés et les plus compétents, pour traiter ces graves intérêts \ pour connaître les dangers auxquels les Canadiens, comme peuple, sont le plus exposés, et discuter les moyens les plus propres pour les en éloigner; pour sonder d'une main prudente les plaies qui menacent le plus votre existence nationale, et rechercher avec soin les remèdes qu'il conviendrait de leur appliquer pour les guérir. A peine arrivé, depuis deux ans, sur cette belle terre du
* Le temps fixé pour la séance consacrée aux Canadiens des Etats-Unis et aux Acadiens ayant expiré, l'orateur ne crut pas devoir, quoique sollicité xle continuer, terminer le discours dont il avait tracé le cadre. Il lui restait ipour compléter sa revue à développer la quatrième considératiom de la •disposition des esprits eu Acadie en ce qui regarde la province de Québec.
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Canada, devenue ma patrie, et que, depuis de longues années, . j'ai appris à aimer et à estimer ; peu au courant de ses luttes de ses gloires, de ses aspirations ; quittant, après un séjour de vingt ans, la colonie algérienne où le prêtre, condamné à un ministère stérile et obscur, a peu l'occasion et l'usage de la parole en public ; en cette grande solennité nationale, me taire et écouter eût été plus mon rôle, et même mon devoir. En chargeant le prédicateur de la convention nationale, tenue à Windsor, l'année dernière, de l'honorable mission de prendre la parole devant ce noble auditoire, vous avez voulu donner une marque particulière d'affectueuse sympathie aux Canadiens-Français defs comtés de Kent et d'Essex : merci pour eux.
En me permettant de prendre la parole au milieu de vous, vous avez voulu honorer, dans un de ses enfants, cette partie de la France, aujourd'hui démembrée, mais toujours si chrétienne et si française, 1* Alsace-Lorraine. Vous avez voulu donner un témoignage de filial souvenir à cette ancienne patrie, la France, aujourd'hui si humiliée, mais toujours aimée. Merci, messieurs, pour la France, merci pour l'Alsace- Lorraine. Ces considérations jointes à l'espoir d'une indulgence bienveillante, et le désir d'apporter aussi une pierre à ce bel édifice de la nationalité canadienne, m'ont seules décidé à élever la voix aujourd'hui.
Je serai bref. Je n'essaierai pas de vous redire ce que d'autres bouches plus éloquentes ont si souvent et si admi. rablement proclamé. Des hommes profondément versés dans la science politique, des avocats dont le patriotisme me rappelle celui de Berryer et d'O'Connell ont revendiqué les droits du peuple canadien. Des écrivains pareils à Balmès et à O/anam ont redit ses destinées glorieuses. Des poètes dans <les vers dignes de Lamartine et de Victor Hugo ont chanté ses luttes, ses gloires, la douceur de ses foyers. Dèf
vu
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savants qui pourraient siéger de pair avec nos premières illustrations scientifiques d'Europe ont vanté la sagesse de ses lois et la beauté de sa langue. D'autres ont salué le réveil de vos industries, ont mesuré l'étendue et la profondeur de vos forêts, loué la richesse et la fécondité de votre sol, et indiqué de nouveaux débouchés à votre commerce de plus en plus prospère. Pour moi, messieurs, absorbé par les multiples occupations d'une paroisse qui s'étend sur une étendue de vingt milles carrés, je n'ai ni les loisirs ni les moyens d'étuer tant et de si belles choses. Je me contenterai donc de us parler de choses dont je suis le témoin quotidien, et je viens faire un appel pressant à vos cœurs de Canadiens en faveur d'une oeuvre qui a reçu la haute approbation et les encouragements de Son Excellence le Délégué Apostolique, de nos SS. les Evêques de la province de Québec et de la plupart de nos ministres, sénateurs et députés de la chambre fédérale, car elle intéresse au plus haut point notre religion et notre nationalité dans la province d'Ontario. La population canadienne-française des comtés de Kent et d'Esscx s'élève aujourd'hui à trente mille, c'est-à-dire à la moitié de ce qu'elle était, il y a cent ans, dans la province de Québec. Tout porte à croire qu'elle suivra la même progression ascendante, et que, dans un égal espace de temps, elle s'élèvera à un million. On pourrait fixer, au moins d'une manière ap. iroximative, l'époque où les groupes français d'Ottawa conuant de s'étendre, rencontreront ceux de Kent et d'Essex ns leur marche vers l'Ouest. La tenue d'une convention ationale à Windsor, l'année dernière, a été une magnifique émonstration de la vitalité canadienne dans cette partie du anada, et, pour ainsi dire, une révélation pour celle de uébec qui ignorait l'existence de tant de compatriotes à i?extrémité de l'Ontario. Personne n'ignore que la raison u prodigieux accroissement du peuple canadien à travers
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toutes les épreuves au milieu desquelles sa nationalité devait chavirer, se trouve dans sa fidélité à remplir la mission que la Providence lui a confiée.
La mission des races chrétiennes, dit le père Lacordaire, est de répandre la vérité, d'éclairer les nations moins avancées vers Dieu, de leur porter au prix du travail, et, au hasard de la vie, les biens éternels, la foi, la justice, la civilisation. Telle a été la mission du peuple canadien ; il y est resté fidèle ; il y est resté fidèle, et, c'est par cette fidélité qu'il a été jugé digne de Dieu de former un peuple qui, connaissant ses droits, a eu le courage, l'audace et la persévérance nécessaires pour les affermir et les défendre. Et la cause de cette fidélité se trouve dans son inviolable attachement à la religion catholique et à l'usage de la langue française. Qui dit Canadien, dit catholique- français ; et, une triste expérience nous prouve que le Canadien rougissant de sa langue, ne reste pas longtemps sans rougir de sa religion, et, qu'en cessant de parler français, pour l'ordinaire il devient protestant ou infidèle. Il est du devoir de tout Canadien de travailler à conserver ce précieux dépôt de notre foi et de notre langue : car, c'est travailler en même temps au développement de la nationalité canadienne. Le moyen le plus sûr et le plus efficace d'arriver à ce résultat, c'est la fondation d'écoles canadiennes-françaises, et la formation d'un clergé se recrutant dans nos familles canadiennes».
C'est pour m'aider à obtenir ce double résultat dans ma paroisse que je viens solliciter votre concours et vous donner quelques explications que votre patriotisme approuvera sans doute.
La paroisse de Paincourt fondée, il y a une vingtaine, d'années, par un groupe de Canadiens venus des environs de Québec, Montréal, St-Hyacinthe, se compose aujourd'hui de quatfc cents familles. Elle est la seule paroisse exclusivement canadienne-française du comté de Kent, et se trouve englobée
dans une population anglaise protestante qui a la haute main dans la gestion des affaires municipales et des écoles, lesquelles, par conséquent, sont mixtes et neutres, et placées sous la direction d'un inspecteur protestant. L'Eglise condamne ces écoles où les enfants n'apprennent ni leurs prières ni leur catéchisme, et engage vivement les pasteurs et les fidèles à les remplacer par des écoles catholiques. Mais si vos enfants sont exposés à perdre leur foi et leurs mœurs, ils y perdent sûrement leur langue qu'on leur y enseigne d'une manière insuffisante ou point du tout.
Quatre de nos écoles sur six ont dû être confiées à des maîtres anglais, faute d'instituteurs sachant le français. Amener des maîtres français de la province de Québec, est chose peu praticable. A la répugnance qu'éprouve un maître, d'ordinaire père de famille, de s'expatrier en quelque sorte, il voit s'ajouter en arrivant l'ennui de se soumettre à de nouveaux examens, les certificats obtenus dans la province de Québec n'étant pas valables dans la province d'Ontario.
Cette disposition réglementaire est certainement un des moyens les plus efficaces pour arriver à la suppression de la langue française ou du moins pour en arrêter le développement. Jusqu'ici, il nous était resté une seule école, fermée aux protestants, la section étant entièrement catholique. L'inspecteur vient de décider qu'elle a besoin d'être rebâtie cette année-ci ; connaissant et exploitant la gêne de mes paroissiens, il propose une nouvelle circonscription scolaire, par laquelle il nous adjoint un certain nombre de familles protestantes qui aideront à la reconstruction du bâtiment, auront aussi le droit d'y envoyer leurs enfants, de concourir à la nomination des nouveaux maîtres, que, sans aucun doute, et à la première occasion, on s'efforcera de prendre protestants et Anglais.
Comme prêtre et comme Canadien, je ne puis accepter un
tel compromis, ni livrer cette dernière école placée à l'ombre du clocher et du presbytère. La loi nous laisse le droit de nous ériger en écoles séparées : c'est ce moyen que je veux prendre pour mettre fin à une situation si nuisible à l'élément canadien. Mes paroissiens comprennent l'urgence et les avantages d'écoles séparées qui seront placées sous le contrôle d'un inspecteur catholique, confiées à des religieuses canadiennes-françaises qui seules peuvent nous assurer l'enseignement simultané des deux langues. En bons Canadiens désireux de conserver la langue de leurs ancêtres, ils sont disposés, malgré les lourdes charges qui pèsent déjà sur eux, de payer la surtaxe qui nécessitera leur séparation d'avec les protestants. Mais bâtir une nouvelle école, acheter un terrain et bâtir un logement qui devra recevoir les religieuses, est en ce moment au-dessus de leurs forces. Située au milieu des bois et des marais du lac Saint-Clair, la paroisse de Paincourt a eu des commencements bien pénibles, comme son nom l'indique.
Quoique ses habitants ne soient plus exposés à être courts de pain, comme autrefois, ce nom de misère est resté à la place, malgré la demande réitérée de le changer contre celui d'Immaculée-Conception, patronne de l'église paroissiale, mais ce nom choquait trop les oreilles protestantes. Tout en améliorant leurs terres, ils bâtirent un presbytère et une belle église à la place des pauvres baraques qui leur en avaient tenu lieu au commencement. Mais, le jour où le dernier paiement se faisait sur l'église, elle fut brûlée sans qu'il fût possible d'en rien sauver. Rebâtie quelque temps après, et, au moment d'être couverte, il arrive une tempête qui enlève la toiture et les murs A mi-hauteur. C'étaient vraiment jouer de malheur et bien d'autres auraient désespéré à leur place. Mais les bons Canadiens de Paincourt ne furent pas courts de courage, et, à l'admiration du pays, ils rebâtirent une
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troisième fois leur église. Bien plus, la partie la plus éloignée demanda et obtint de s'ériger en annexe, et de bâtir pour eux-mêmes une église où, chaque semaine, je viens leur • dire la sainte messe. Aujourd'hui, il y a deux églises dans la paroisse de Paincourt, mais aussi une dette de vingt mille piastres, c'est-à-dire, l'avenir engagé pour dix ans. Dans ces conditions, je ne puis demander de nouveaux sacrifices à mes paroissiens ; ils paieront leur dette, mais si, pour ériger nos écoles séparées, je dois attendre que la dette soit payée, nos enfants auront eu le temps d'oublier leur langue, et, un grand nombre, de perdre leur foi. C'est pour prévenir ce malheur que je viens réclamer, auprès de nos frères plus fortunés du Bas-Canada, un secours que leur patriotisme et leur religion ne sauraient refuser à des compatriotes qui méritent cet encouragement.
En leur aidant à ériger leurs écoles séparées, vous leur aiderez à entrer dans cette voie pratique, déjàindiquée l'année dernière à la convention de Windsor par l'honorable M. Caron, ministre de la milice : la formation de mères chrétiennes qui apprendront à leurs enfants à prier en français et leur infuseront avec leur lait l'amour de leur langue et de leur religion ; et pour former ces mères chrétiennes, je continue de citer les paroles de l'honorable ministre, où pourrions-nous trouver de meilleures auxiliaires que nos religieuses vcanadiennes-françaises qui ont déjà donné tant de preuves de .leur dévouement ?
Le second moyen indispensable et efficace pour arriver au développement de notre nationalité dans l'Ontario, et spé- Kîialement dans nos comtés protestants et anglais, est la formation d'un clergé se recrutant dans nos familles canadiennes. Ici, Messieurs, dans cette province si catholique, les vocations -à l'état ecclésiastique sont assez nombreuses pour combler au fer et à mesure les vides qui se produisent dans votre clergé.
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Nous, nous n'avons pas les mêmes facilités. Nous comptons actuellement dans notre diocèse douze paroisses canadiennesfrançaises à la tête desquelles se trouvent des prêtres venus de France et du Bas-Canada : la plupart d'entre eux arrivent à la fin de leur carrière : et on se demande avec anxiété, si on ne sera pas obligé, au fur et à mesure qu'ils disparaîtront, de les remplacer par des prêtres de nationalité étrangère, comme on a déjà dû faire pour certaines paroisses.
Messieurs, quand dans nos églises canadiennes françaises le glas de notre nationalité aura sonné pour ce pays-là. De temps à autre, nous entendons ce lugubre son descendre de quelque clocher canadien : il faut empêcher ce son de se propager : il est grandement temps.
Nous ne pouvons ni ne voulons rien commencer en grand : cela n'est ni dans nos idées ni dans nos moyens : mais voilà ce qui me paraît faisable dans un avenir peu éloigné.
Nos écoles séparées établies, il serait possible et même facile de trouver dans nos bonnes familles canadiennes une douzaine ou une quinzaine de garçons, vieux et intelligents, de douze à quinze ans, offrant quelque espoir de vocation ecclésiastique.
Ces enfants fréquenteraient le matin, l'école la plus rapprochée de l'église où nos bonnes religieuses leur enseigneront de leur mieux le français ; et l'après-midi, ils viendraient apprendre au presbytère les notions de la langue latine.
Un prêtre assistant que le développement de la place rend indispensable, venant à arriver, la chose deviendra plus aisée. Dans cinq ou six ans, ces enfants seraient assez avancés, pour pouvoir, après deux ou trois ans passés dans un collège de la province de Québec, entrer dans un grand séminaire, ceux qui en auraient la vocation : et ainsi dans une douzaine d'années nous pourrions fournir, chaque année, deux ou trois prêtres à nos paroisses canadiennes-françaises d'Ontario. Et on sait, messieurs, quelle sera l'issue de cet essai ; ne vous
semble-t-il pas qu'il serait louable et méritoire de le tenter, et même ne s'impose-t-il pas dans les conditions présentes. Quelques ressources pécuniaires sont indispensables, mais doit on désespérer de les trouver dans une province qui, dans moins d'un an, a donné vingt mille piastres pour les missions africaines, alors que le quart de cette somme suffirait pour fonder notre œuvre.
Le Bas-Canada sera-t-il moins généreux et moins sympathique pour ses enfants du Haut-Canada que pour les petits nègres de l'Afrique centrale ?
Messieurs, il y a quelques jours, l'église presbytérienne de • cette province, réunie en conférence générale, a passé une proposition par laquelle elle considérait cette province, au point de vue protestant, comme pays de mission, et allouait des sommes importantes pour en évangéliser les pauvres catholiques, qui sont en majorité. Messieurs, ne trouvons-nous pas là notre devoir tout tracé, et, ne devrions-nous pas considérer la province d'Ontario où les catholiques sont en minorité, comme pays de mission, et prendre des mesures propres à assurer sinon la conversion des protestants du moins la préservation de nos bons Canadiens. Permettez-moi d'en user avec vous comme un Canadien du bon vieux temps, et de vous parler en toute franchise : ne vous semble-t-il pas qu'il serait temps de sortir du domaine de la théorie et d'entrer dans celui de la pratique ? " Non verba, sed opéra." Assez de discours, de l'action à présent.
La démonstration nationale à laquelle nous venons d'assister est certainement la plus belle qui se soit produite sur le continent américain. Au point de vue matériel, nous voulons en transmettre le souvenir aux générations futures par l'érection d'un monument national, et nous avons raison. Mais cela ne suffit pas, il faut aussi faire quelque chose au point de vue moral et religieux. Je vous propose donc, Messieurs les
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délégués, de prendre sous votre protection spéciale, l'œuvn dont je viens de vous entretenir. Que ce soit là, le premier act( de cette confédération dans laquelle vous venez d'unir toute; les sociétés St. Jean-Baptiste. La bonne fortune que j'ai eu de prendre la parole dans cette môme séance, où vous ave pris une décision qui sera certainement une des plus impor tantes de cette convention, m'inspire une grande confiance et j'ose espérer que vous ne refuserez pas votre appui à un œuvre qui est de la plus haute importance pour notre aveni: national dans la province d'Ontario. Le président général d( la St. Jean-Baptiste, l'honorable juge Loranger, connaît h pays : il l'a visité l'année dernière, et la bonne impressioi qu'il en a rapportée m'est un sûr garant de l'intérêt qu'i nous porte. Placée sous d'aussi heureux auspices, notr œuvre ne pourra manquer de réussir : en lui donnant votn concours, vous aurez bien mérité de Dieu, de votre religior et de votre patrie.
Vous aurez travaillé d'une manière efficace au développe ment de notre nationalité dans la plus belle partie d\ Canada.
DISCOURS DU DR. (;EUE0N AKCll AM15AUI.T, DE WOONSOCKET, R.l
A/. If Président,
Messieurs,
Revoir son pays que l'on a quitté depuis quinze ans ; l revoir surtout dans sa vaste et glorieuse métropole ; en c moment où les yeux de deux millions de compatriotes son fixés sur elle, au moment où elle convie à son hospitalité, ses fOtes, toute une race, que les vicissitudes du sort ont p éparpiller sur l'immense continent d'Amérique, mais or laissée fidèle à l'amour de la patrie; rencontrer à chaque ps des frères qui nous donnent des poignées de main à briser le
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os, tant leur cœur entier passe dans cette étreinte ; voir flotter libre dans le vent le drapeau que l'on aime et qui nous protège ; contempler cette superbe procession de milliers et de milliers de patriotes accourus des quatre points cardinaux à l'appel de leur mère, ce déploiement de pompes éblouissantes, cette solennelle et gigantesque affirmation d'une nationalité qui entend se faire de brilliants destins, quel est, messieurs, l'homme que tout cela laisserait indifférent.
L'émigré canadien qui remet le pied sur le sol natal, pendant cette enivrante semaine que nous traversons, ne saurait échapper à la naturelle émotion, au sentiment de joie, qu'éprouve toujours l'absent lorsqu'il revoit son foyer et tout ce qui lui fut cher. Je subis depuis trois jours la loi commune et mon plaisir serait sans mélange, n'était la responsabilité que j'ai acceptée et la prqmesse que j'accomplis en ce moment. Invité, en effet, à prendre part au congrès national que le bureau de direction de l'Association St-Jean-Baptiste de Montréal a eu l'excellente idée de convoquer, je n'oublie pas que je me suis chargé d'un devoir et d'un devoir ardu, en acceptant de porter la parole devant un auditoire aussi distingué et de traiter une question aussi épineuse que celle des meilleurs intérêts de mes compatriotes des Etats-Unis. Mon embarras serait extrême, à moi qui n'ai l'habitude, ni de la parole, ni de l'étude des questions sociales, si je ne savais que vous laissez aux hommes de bonne volonté la plus grande latitude dans l'exposition de leurs vues et si je ne comptais d'une manière absolue sur le pardon que mon inexpérience sollicite de votre bienveillance.
La pensée éminemment chrétienne et patriotique qui a présidé à la convocation de ce congrès, à savoir l'affermisse ment de la nationalité française sur le sol du Canada par un sage développement de ses intérêts religieux et moraux, nationaux et sociaux, littéraires et artistiques ; cette pensée,
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dis-je, embrasse par le fait même le soin des intérêts canadiei aux Etats-Unis. Car, à tort ou à raison, on croit généraleraei au Canada que les frères émigrés ne sont que prêtés à puissance voisine et doivent revenir un jour fournir lei appoint dans la lutte contre l'absorption britannique. Est-c un simple voyage d'affaires que nous y faisons, ou bien est-( l'exil perpétuel. J'ai mon idée là dessus que j'exposerai pli tard ; mais il n'en est pas moins vrai que le gros million d'i a songé comme il le devait au petit million de là bas, et noi a réservé tout un jour dans les délibérations de son congre Vous allez donc, messieurs, vous occuper de nos intérêts soi le triple rapport religieux, matériel et intellectuel. Je vo' remercie de votre sollicitude, au nom des co-exilés que représente ici. La conclusion de vos travaux, les décisioi que vous prendrez à notre sujet devant découler de la co: naissance que vous aurez de nous et de tout ce qui nous co cerne, il importe que l'on vous saisisse d'autant de renseign raents que possible et que vous soyez mis au fait des vu diverses entretenues par des intéressés sur leur situation.
Je vous dirai donc ce qu'étaient les Canadiens des Etat Unis, il y a une vingtaine d'années, les progrès qu'ils oi accomplis depuis et ce qu'il leur reste à faire pour devenir ( qu'ils devraient être.
Messieurs, la première condition d'une investigation hoi nête et fructueuse, c'est la sincérité. Il serait aussi dangçrei que puéril de fermer les yeux sur les plaies de la socié canadienne- française dans les Etats de la Nouvelle-Angleter qu'injuste de ne pas reconnaître ses bons côtés. Ce n'est p moi qui voudrai rien vous cacher de ce qui est à ma connai sance. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste ; ma professic m'a mis en contact avec toutes les classes et j'ai pu me form» une idée que je crois exacte de la situation de mes compi triotes. Je vous dirai franchement toute ma pensée.
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Notre position n'est pas brillante, messieurs ; elle est •environnée de dangers très grands. Il faut l'habiter pour •cesser de croire que la terre américaine est un El Dorado, que le miel et le lait coulent devant nos portes et que nous sommes tous autant de bienheureux n'ayant qu'à se laisser vivre.
Il y a vingt ans, la population canadienne-française de l'Est, moindre de moitié qu'aujourd'hui, était dispersée un peu 'partout, sans point de ralliement, sans cohésion intime. Elle ignorait son nombre, elle ignorait sa force, elle ignorait ses ressources, surtout elle ignorait ses intérêts bien entendus. :Son extrême ambition était de faire quelques économies. Elle ■ne se doutait pas qu'elle comptât pour quelque chose dans la Tépublique, elle était loin de supposer qu'elle pût s'affirmer un jour comme race reconnue, distincte, elle se croyait plutôt 'dest inée à être absorbée, engouffrée, à jamais perdue dans la vaste agglomération des races qui s'y chiffrent par millions.
Et comment auraient-ils pu oser jusque là, ces Canadiens partis de chez eux un à un, pauvres, n'ayant pas de métier pour la plupart, impropres aux travaux spéciaux et venus là ■comme hommes de peine ! Ils s'engageaient dans les fermes, •dans les briqueteries, dans les fabriques ; ils étaient au plus bas échelon social. Qui pourrait bien surgir pour les élever ? Il ne se demandaient même pas cela, et acceptaient comme un terme d'emprisonnement, comme un passage humble et dur, leur séjour chez les Américains. Mais peu à peu quelque uns des leurs s'élevèrent jusqu'au petit commerce ; des artisans ouvrirent boutique à leur compte ; quelques hommes de ; profession arrivèrent, puis le prêtre ; on eut la petite chapelle, qui rappelait la vieille église du Canada. On se groupa, on se connut, on se compta, on eut espoir. On se mit à travailler en commun pour conjurer les dangers dont notre nationalité était entourée. Un journal fut fondé ; le rayon d'espoir fut plus vif. Une première société St. Jean-Baptiste fut
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formée; c'était le réveil, la coalition des éléments, l'uniof des forces, la mise en commun des bonnes volontés et dei espérances, l'étude de la voie à suivre, le travail encouragé la lumière d'en haut réjouissant leur travail obscur e navré ; c'était l'émancipation. Réunis par les liens solide de la langue et du sang comme par la communauté de la fo religieuse, les membres de la famille canadienne apprireni en peu de temps à se connaître, à s'aimer, à se donner mu tuellement du courage, on se vit de plus près et plus souvent ce qui créa l'émulation ; l'amour propre aidant, on fit mieu; ses devoirs, on s'édifia les uns les autres. Dès lors les Cana diens existaient socialement. Ils n'étaient plus ces groupe isolés, ces poignées d'êtres se parquant contre la société vivant à l'écart dans la grande fourmilière. Le Canada fran çais se trouvait soudain à revivre sur la terre égyptienne.
On parlait beaucoup trop l'anglais jusque-là dans 1; famille. L'habitude née de la né cessité de le parler dans 1; fabrique, en affaires, s'était transplantée dans la maison. Le enfants avaient appris jeunes cette langue ; peut-être la sa vaient-ils même mieux que celles de leurs pères. Il était tou naturel qu'on se servît chez soi du langage qu'on était force d'employer toute la semaine au dehors. Maintenant on s< verra plus souvent entre compatriotes, on se rencontrer; à l'église, aux réunions des sociétés, et il sera si doux d< de s'entretenir des choses du pays ! Je puis le dire en touK certitude et avec orgueuil, les Canadiens parlent beaucoup plus rarement l'anglais entre eux. Je souhaite que toui accueillent et suivent consciencieusement les conseils patrio' tiques que notre distingué écrivain, M. Alphonse Lusignan, leur donne sous ce rapport dans son article : Parlons Fran çais, que publie le numéro de gala du Journal du Dimancht et reproduit par le Trarixilhur.
On ne cherche plus guère à changer son nom, soit en le
traduisant, soit en l'estropiant pour lui donner une tournure anglaise. Les exemples de cette aliénation mentale devien-. dront de plus en plus rares.
La création des sociétés nationales, des congrégations canadiennes et d'une presse à nous n'a pas produit seulement les résultats que je viens de signaler, lesquels ne suffiraient pas à donner la mesure des qualités de notre race. Elle a réchauffé le patriotisme qui nous a saisis par les racines du cœur et nous a traînés aux pieds de la patrie en 1874, en 1880 et aujourd'hui encore ; partout et chaque fois que la patrie a célébré ses nobles anniversaires ou donné ses brillantes fêtes françaises. Vous avez, sans doute, ressenti autant de plaisir à nous voir que nous en avons eu à vous montrer le grand nombre de vos frères absents qui n'ont pu résister à votre invitation et sont venus consoler leur mère en lui donnant en spectacle leur amour ardent pour elle et leur fidélité à garder ses enseignements. Sachant qu'elle ne rougirait pas de nous, parce que nous n'avons pas démérité sciemment ; nous sommes ici pour lui dire combien nous l'adorons et pour lui demander les paroles qui donnent le courage.
Je vous le déclare hautement, messieurs, je ne crois pas que l'on puisse trouver dans tout le territoire américain, un seul Canadien-français qui ne voulut être au milieu de nous durant cette semaine de joies ineffaçables.
Il y a chez nous des Canadiens qui ont le triste goût de singer les modes et les façons d'agir des Américains ; ce sont des engoués mais ce ne sont pas des traitres, des renégats. Le nom de la patrie réveille toujours en eux les meilleurs souvenirs, ils ont son amour et son respect gravés au fond de l'être. S'il est là bas ou ici, aux Etats-Unis comme au Canada, parmi les Canadiens-français, un homme qui renie son pays, qui ait honte d'en tirer son origine, qui rougisse de notre histoire, le malheureux ! Il faut lui pardonner comme
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on pardonne à l'exception qui confirme la règle. Il y a des monstres dans tous les ordres, dans tous les règnes de la nature ; leur vue fait seulement resplendir d'avantage le beau normal.
Les Canadiens émigrés ont depuis quelques années inscrit sur leur programme : Naturalisation. Voilà une chose qui est bonne en soi. Sans elle, pas de droits politiques ; on ne fait partie de l'Etat que pour en supporter les charges. Elle portera d'excellents fruits, mais à la condition seulement que l'on soit en état d'exercer d'une manière intelligente les droits qu'elle confère, car son utilité est subsidiaire à l'éducation des masses. Accorder le suffrage à l'ignorance, c'est mettre sur le marché des milliers de consciences. L'insignifiance n'est-elle pas préférable à la vénalité ! Je soumets le cas à votre réflexion.
Je suis persuadé que 175 votants canadiens sur 200 ne connaissent absolument rien à la politique américaine. Dans les questions municipales, par exemple, je ne saurais en dire autant. Là, la naturalisation nous a été utile. Les intérêts ea jeu sont plus près de nous. La levée de l'impôt, les embellissements urbains, tous les détails du gouvernement civique les touchant de près sont à leur portée. Aussi s'y passionnent-ils parfois et réussissent-ils à envoyer à la municipalité quelqu'un des leurs. C'est ainsi que quelques Canadiens sont devenus des " aldermen."
J'aborde la grande question, la question vitale pour les Canadiens des Etats-Unis ; vous m'avez déjà compris, messieurs, je veux parler de leur éducation ! Sous ce rapport nos compatriotes sont bourrés de bonnes intentions. Nier que quelque chose se soit fait au sein de nos populations dans le sens de la diffusion de l'instruction, serait méconnaître la vérité et commettre une injustice. La nécessité d'instruire les masses, de créer des écoles françaises est dans toutes les
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bouches et de toutes les circonstances. Mais sous ce beau zèle, messieurs, règne une funeste apathie. Réveillé deux fois l'an par les musiques du 24 Juin et par les applaudissements des conventions, le Canadien se retourne et se rendort. Quelle est donc la voix puissante, le coup de tonnerre qui le tirera d'une façon définitive de cet engourdissement ? C'est là la grande et unique question, le point noir qui effraie le regard de quiconque interroge notre avenir.
Vivant au milieu d'un peuple dont une des principales préoccupations est de répandre l'instruction, qui ne recule levant aucun sacrifice de temps, de travail et d'argent pour ^acquérir le savoir et le mettre à la portée des plus pauvres, •comment pouvons nous espérer atteindre jamais son niveau si nous continuons à croupir dans notre indifférence pour les choses de l'esprit. Le pouvoir, la richesse sont désormais à la science ; or pourrons-nous, si nous nous emmuraillons systématiquement dans l'ignorance, viser jamais à leur possession ?
En dehors des sociétés et des congrès, quelques prêtres et quelques hommes du monde élèvent bien parfois la voix, mais on a toujours le tort de ne pas joindre aux paroles l'action. Tout se dit, peu se fait. Bulles de savon sitôt crevées que lancées ! Statu quo alarmant ! On trouvera bien dans la plupart des centres canadiens, des écoles françaises, mais elles ne sont pas à la hauteur de nos besoins, la moitié des enfants vont aux écoles américaines. On trouvera bien parmi nous quelques prêtres qui ont fait l'acquisition de certains commencements de bibliothèques ; mais est-ce avec cela que l'on fait des hommes ? Des hommes qui puissent entreprendre le combat de la vie contre le peuple le plus généralement instruit du monde !
A propos de bibliothèques, permettez moi une remarque laquelle s'adresse aux Canadiens du Canada comme à ceux des Etats-Unis. On semble n'avoir pas encore compris qu'il
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n'y a de progrès durable et véritable de l'instruction que si on met à la disposition de la jeunesse la bibliothèque. Oui, chez nous comme au Canada, on enverra bien les enfants à l'école jusqu'à l'âge de douze, treize ou quatorze ans, mais ce qu'on appelle leur éducation une fois terminée, qu'advientil de ces enfants ? Ils ne prennent plus jamais un livre, un journal, une plume. A 20 ou 25 ans, ils ont perdu tout leur savoir ; ils sont incapables d'écrire et même de lire. Quelle différence à notre désavantage entre eux et la jeunesse américaine que l'on trouve partout un livre ou un journal à la main ! Ce goût de la lecture a été entretenu chez celle-ci, auprès la classe, par la bibliothèque publique ou la bibliothèque paternelle. Chaque village a la sienne et des mieux choisies, des plus complètes ; on y pénètre gratuitement ; on emporte le livre à domicile pour l'étudier à loisir. S'il y a sur les rayons des livres de littérature légère, on y voit en grand nombre des ouvrages solides, sérieux, écrits pour les intelligences robustes. On ne fait pas que s'amuser avec eux, on s'instruit, on tient tête au progrès, on parvient souvent à le devancer. C'est en leur compagnie, à leur contact que des milliers d'inventeurs ont senti fermenter en eux le génie et ont servi l'humanité par leurs ingénieuses découvertes, tout en faisant leur propre fortune et la gloire de leur pays.
Des écoles françaises et des bibliothèques, des bibliothèques françaises et des écoles, voilà donc ce qu'il faut avant tout donner aux Canadiens des Etats- Unis pour améliorer leur sort et augmenter leur importance. Mais comment y parvenir ? Ah ! voilà ! Permettez-moi de vous dévoiler toute ma pensée là-dessus.
Nos sociétés nationales qui ont été d'un si grand secours à notre avancement sont aujourd'hui presque stationnaires. Elles sont en général de simples associations de bienveillance, d'assurance mutuelle ; leurs membres pour la plupart mettent.
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leur suprême ambition à faire des démonstrations de patriotisme, à parader le 24 juin. Leur force numérique, leur influence les rendent souvent très prétentieuses ; ayant conscience de leur force, se sentant les ainées, elles sont devenues Jalouses des fondations nouvelles. De là une extrême difficulté pour les particuliers de prendre l'initiative de quelque mouvement général. Les Sociétés St-Jean-Baptiste se réservent cette initiative, et comme les corps publics sont généralement lents à agir, rien ne se peut faire sans leur haute approbation. Voyant leur apathie pour la cause de l'éducation, on a fondé dans certains centres des sociétés dites littéraires ; or cellesci n'ont pu se développer ou se maintenir, à cause des sociétés St-Jean-Baptiste, lesquelles croyant à des tentatives dirigées contre leur prestige et leur existence, ont refusé leur concours et par là empêché un bien de se produire. Il faut donc s'efforcer de faire comprendre aux chefs de ces sociétés qu'ils doivent viser plus haut.
En second lieu, ne pas laisser la cause de l'éducation entre les mains d'un seul homme, du curé de la paroisse. Supposez à un curé tout le dévouement possible, il est évident qu'après avoir pourvu aux besoins spirituels d'une congrégation souvent fort nombreuse, il ne lui reste pas assez de temps à consacrer à la direction efficace de nos écoles. Il faut remettre ce fardeau, cette responsabilité à une commission scolaire choisie parmi les Canadiens les plus instruits et les plus influents. Que l'on nomme des commissaires ; ces messieurs débattront entre eux les moyens de fonder et de soutenir des écoles françaises ; le curé sera nécessairement membre de la commission, et tous, prêtre et laïques, travailleront de concert à notre émancipation sociale. Après l'école viendra, à son heure, la bibliothèque, puis la société littéraire, et comme conséquence nécessaire les œuvres d'amélioration matérielle. Je le répète, il faut absolument que nous comp-
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tiens sur nous-mêmes, être disposés à payer de notre personne et de notre bourse. Nous aurons des sacrifices à faire, puisque les municipalités ne nous accordent aucune subvention.
Mais si nous reculons devant ces nécessités qui s'imposent aux hommes de cœur, comment sortirons-nous jamais de notre infériorité vis-à-vis des Américains. Comment échapperons-nous aux périls qui nous menacent comme nationalité I Il faut avoir vu grandir nos jeunes Canadiens dans les écoles américaines pour comprendre combien mes appréhensions sont fondées. Vous verrez ces jeunes gens parler l'anglais entre eux; toujours vous les rencontrerez avec un journal anglais à la main ; s'ils lisent chez eux, ce sont toujours, bien entendu, des productions américaines. Elle s'américanise, cette jeunesse française, malgré elle, presque sans s'en apercevoir ; elle n'apprend à aimer et estimer que ce qui est américain ; tout ce que la France et le Canada ont fait de glorieux et d'excellent elle n'en sait rien, ou si peu et si mal, l'ayant puisé aux sources américaines ou anglaises, que mieux vaudrait que ces épopées, ces hauts faits, ces oeuvres surhumaines lui fussent lettre close. Comment veut-on que ces jeunes hommes, ceux même qui auront reçu une éducation plus relevée dans nos " high-schools," puissent plus tard venir avec autorité prêcher à leurs compatriotes, soit dans le journal, soit à la tribune, combien il importe de conserver leur belle langue, lorsqu' eux-mêmes ne pourront s'exprim«r convenablement en français ! Ne sait-on pas que la meilleure prédication c'est celle de l'exemple ?
Donc, je le dis de nouveau, l'école française avant tout. Elle coûte cher, répondra-t-on. Je dis non. Il n'est pas de somme d'argent qui vaille l'instruction et la conservation de sa langue. Dans tous les cas, je crois mes compatriotes ea état de faire face à cette dépense, du moins, si j'en juge par leurs folles dépenses.
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Oui, le luxe est peut-être le plus terrible ennemi de la race française en Amérique, le luxe au moyen duquel elle croit se hausser dans l'opinion publique des riches Américains, et qui ne sert qu'à la faire mépriser d'avantage. Vous savez, messieurs, ce que le luxe dans l'habillement et dans l'équipage fait de ravages dans notre cher Canada. Vous n'ignorez pas, non plus, qu'un grand nombre émigrent en carosse. Eh ! bien ces victimes de l'extravagance sont encore les mêmes après avoir traversé la frontière.
Je ne prétends pas dire que tous mes compatriotes sont atteints de la maladie du luxe ; il y a certes des exceptions, mais c'est, comme au Canada, la plaie générale et la plus cuisante. Un certain nombre amassent quelqu' argent, mais un bon nombre vont le dépenser en essayant de s'établir définitivement au Canada* Ceci m'amène à vous parler du rapatriment.
Messieurs, quoiqu'on en pense, en certains quartiers, quelle que soit sur ce sujet l'opinion de quelques-uns de mes meilleurs amis et celle du gouvernement de Québec, étant ici pour dire la vérité sans fard et sans faiblesse, je vous le déclare hautement, le rapatriement est une utopie. Essayer de nous rapatrier, c'est tenter de remplir le tonneau des Danaïdes avec des paniers percés. Cela ne peut réussir, cela ne se fera jamais. J'en jette le défi à toutes les sociétés, à tous les gou-
[vernements. Vous n'avez pas à donner au Canadien émigré
ce qui le retiendrait ici. Quand il a vécu quatre ou cinq ans
l'étranger, il a la nostalgie de son pays natal, il y revient,
yi voudrait y rester, mais il y étouffe et quelque chose qui est >lus fort que lui le repousse vers les Etats-Unis. Sur dix, îtenez bien ces chiffres, sur dix émigrés qui se rapatrient, luit en reviennent et souvent sans le sou. Et pourquoi cela ?
j3Le Canadien est naturellement léger et vaniteux ; rendu au iys il a voulu faire croire à ses connaissances qu'il a de l'ar-
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gent, et il s'est jeté dans des dépenses qui l'ont épuisé en moins de deux ans. Force lui est alors de reprendre le chemin de l'exil. Cette fois c'est généralement pour toujours. Ce n'est pas lui-même qu'il accusera de légèreté, de dissipation, d'imprévoyance, c'est son pays, messieurs, qu'il traitera d'arriéré, d'endormi, sans se rappeler que d'autres réussissent où lui a végété et qu'il ne dépendrait souvent que de sa conduite de se créer au milieu de vous une position respectable. Quand même il ne retournerait pas aux Etats-Unis, quand même il s'attacherait définitivement sur le sol de la patrie, ses enfants, eux, nés dans les villes américaines, élevés dans cette atmosphère qui donne le vertige, ne resteront pas au Canada. C'est là le plus grand obstacle au rapatriement durable ; le travail des champs ne conviendra plus aux jeunes gens qui auront connu les séductions de la vie des villes. Comment aimer cette paisible existence des campagnes quand ils auront goûté aux plaisirs des grands centres ! Elle leur paraît fade, monotone, ils s'ennuyent et désertent à la première occasion la ferme paternelle ; ils n'ont pas le bon esprit de songer qu'ils s'en vont chercher la servitude, la dépendance pour eux et pour ceux qui viendront après.
Mon opinion est donc que le rapatriement des Canadiens de la Nouvelle Angleterre ne se fera jamais sur une échelle suffisante et d'une manière durable. Quand dix familles laissent la province de Québec pour aller passer quatre ou cinq ans dans les manufactures afin de dégrever leurs terres, vous pouvez dire qu'il y en a huit, je suis bien tenté de dire neuf, qui sont à tout jamais perdues pour le Canada, et ce surtout à cause des habitudes que prennent les enfants dans les centres américains. A vous donc de chercher à enrayer l'émigration. Le train de vie qu'on mène là-bas est navrant. Et pour me servir des expressions d'un journal américain : quelles froides et sinistres prisons que ces fabriques de
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coton de la Nouvelle Angleterre ! Et puis cette régularité rigide comme celle du moine, mais sans les consolations du cloître, cette discipline plus inflexible que celle du soldat en campagne, mais sans les émotions de la gloire et du patriotisme, quels boulets ne sont-ils pas au pied des habitants de ces cachots au seuil desquels il faut laisser toute espérance." Le père qui y entre n'entraîne pas que lui seul, il entraîne sa descendance, il n'étiole pas que sa vie, il flétrit celle des siens pendant plusieurs générations. S'il ne se crétinise pas, c'est peut-être qu'il y est entré tard, mais il n'en est pas de même de ses enfants. Or, je vous le demande quelle race pouvons-nous voir sortir d'un homme et d'une femme qui se sont enmuraillés dans les manufactures à l'âge de dix ou douze ans et dont les enfants auront le même sort. Messieurs, si ce n'est pas le crétinisme à la troisième génération, c'est le dépérissement physique et moral, c'est la perte irréparable de cette supériorité intellectuelle et physique que le ciel a donnée à notre sang pour en faire un meilleur usage. Il me semble que les enfants de la province de Québec, province dont les terrains incultes sont immenses, auraient d'autres destins en réserve que celui d'enrichir les Américains par un travail ardu et pénible. Que nos compatriotes ne se laissent pas éblouir par une table un peu plus riche et des labits un peu plus fins ! Que ne se hâtent-ils d'amasser dans les manufactures, puisqu'il leur faut y aller^ un pet't pécule jui leur permette d'aller se fixer sur de bonnes terres ! Et )uisqu'ils ne veulent ou ne peuvent plus revenir au pays, que le se dirigent-ils vers l'ouest, à l'instar des Anglais et des allemands ! Là les enfants grandissent musculeux et non îff"éminés, dans le grand air des prairies que la fumée des fabrilues n'a pas encore empuanté !
ils apprennent à connaître la valeur d'un sou. Ils fréluantent des écoles à eux, et quand ils ont grandi, ils vont
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puiser le savoir dont ils ont besoin dans les bibliothèques, dans les cabinets de lecture également à eux. Là encore les enfants et les hommes ne s'engouent pas ridiculement de tout ce qui est américain. L'Allemand de l'Ouest parle chez lui l'allemand et il ne sacrifie pas à la langue anglaise.
J'ai dit déjà que sous ce dernier rapport les nôtres ont fait un progrès sensible, ils parlent entre eux l'anglais bien moinssouvent qu'il y a quinze ans, mais cela n'empêche pas que bien souvent, si l'un d'eux prospère, il cherche à se mêler d'avantage aux Américains et s'occupe moins de ses compatriotes. On dirait qu'il se croit pétri d'un meilleur limon. Pourtant un peu d'orgueil serait bien placé, car les Américains de la Nouvelle Angleterre nous regardent du haut de leur grandeur. C'est à Boston qu'on nous a insolemment appelés les Chinois de l'Est. Il est bien vrai que notre attitude énergique a refoulé cette injjire dans la gorge des malotrus, mais nous avons subi tout de même l'humiliation. S'ils ne sont plus les puritains aux mœurs sévères et à l'honnêteté inflexible, ils ont conservé toute la morgue de leurs ancêtres vis-à-vis des étrangers.
Le programme du Congrès mentionne en premier lieu les intérêts religieux des Canadiens- Français qui résident en dehors de la province de Québec. On m'excusera de n'en parler qu'en dernier lieu et encore pour n'en dire qu'un mot. Si je lui donne la dernière place et la plus petite, c'est que de toutes les choses que nous avons apportées avec nous du Canada à l'étranger, et que nous conservons jalousement, c'est celle qui est le moins en danger. Nous avons des églises partout, jusque dans les petits centres. Tous les Canadiens- Français des Etats-Unis sont franchement catholiques. Il y a quinze à vingt ans, il leur fallait pour faire leur religion se mêler aux Irlandais ; aussi un grand nombre ne la professait pas, non par perte de foi, mais par simple indifférence, et.
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surtout par manque de sympathie pour ceux aux côtés de qui il leur aurait fallu prier.
Je vous ai, messieurs, exposé notre situation en toute franchise et au meilleur de ma connaissance. Si j'ai fait erreur, n'accusez que mon patriotisme, lui seul m'aura peut-être fait voir en noir certains côtés de notre position et assombrit quelques-unes des parties du tableau que j'ai tracé. Je vous ai signalé les quelques progrés que nous avons réalisés, mais plus particulièrement les maux que nous avons à combattre et les réformes à tenter. Je vous ai fait voir que l'idée du rapatriement sur une large échelle, était une illusion. Or, les probabilités étant que nous et nos enfants continuerons à vivre sur la terre étrangère, il importe que nous cherchions à améliorer notre sort et à rester dignes de la race à laquelle nous appartenons. Pour y arriver, il faut que tous les Canadiens marquants des Etats américains unissent leurs efforts pour éviter l'absorbtion, la seule chose enfin de compte que nous ayons à redouter, nous y échapperons par deux forces également considérables : par la religion qui, en réchauffant notre patriotisme nous éclairera sur nos devoirs, et par l'instruction qui, en nous enseignant nos droits, nous rendra à la conscience de notre importance et à la connaissance de nos véritables intérêts. Quant à la religion, je l'ai dit, son influence est aussi vivace sur nous que sur vous ; ce en quoi nous sommes en arrière de vous, c'est l'instruction française- Donc, concentrons tous nos efforts vers des écoles françaises. Donnons nous cela et je garantis la vitalité et le respect à notre race. Pour avoir des écoles françaises et à leur suite des bibliothèques, des cabinets de lecture français qui consolident l'œuvre de l'instituteur, il faut que chaque centre compte sur sa propre initiative. Créons des conseils de paroisse intelligents et bien intentionnés, qui connaissent bien et les ressources et les besoins de leur propre centre. Avec eux nous aurons l'école et nous la maintiendrons.
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Et puis l'épiscopat canadien viendra à notre secours, il nous donnera des prêtres dévoués, des curés patriotes, dont l'incontestable influence sur les masses rendra des services inappréciables à la cause canadienne.
Etant plus instruit, le Canadien apprendra à connaître ses défauts et à s'en corri^;er ; il combattra la passion du luxe qui le ronge et l'imprévoyance qui le tue. Son horizon s'élargira, ses ambitions légitimes se purifieront, il sentira mieux sa valeur ; il songera plus intelligenment à l'avenir des siens, il comprendra qu'il n'a pas été créé et mis au monde uniquement pour servir, l'esprit d'entreprise se développera chez lui, il arrivera au succès comme les autres races et il fera ' honneur au nom de ses pères.
Ayant pris goût à la lecture, il encouragera une presse sérieuse et bien inspirée, laquelle, à son tour, le tiendra au courant du mouvement intellectuel et industriel du reste du monde entier. Le journal qui pénètre, chaque jour, chaque semaine, dans la famille y portera la bonne semence et notre petit peupl^ grandira dans la confiance en lui-même et dans l'estime des autres. On cessera de parler anglais entre Canadiens, on aura horreur de mutiler son «om, on ne s'engouera plus pour les coutumes américaines, on se pressera autour du drapeau français en sachant qu'il protège l'éclosion et le développement d'une nationalité française dans l'Amérique des Yankees.
Donc, messieurs, notre salut, je l'attends du livre.
En attendant, ne nous reprochez pas trop notre indifférence en matière d,' instruction, et si nous sommes apathiques à la ' lecture et aux livres de l'esprit, c'est que nous sommes partis tels du Canada.
Venez plutôt à notre secours par vos bons conseils. Pensez plus souvent à nous. Rappelez-vous que nous n'avons pas été gàlcs par vos louanges. Jusqu'à ces dernières années, nous
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avons subi plus de duretés que d'aménités de la part des écrivains et des orateurs du Canada. Occupez-vouj plus souvent de nos destinées, adressez-nous plus de paroles d'encouragement, cela nous cause tant de joie ! Nous éprouvons le même plaisir à voir vos témoignages de sympathie que vous en ressentez vous-mêmes quand la vieille et noble France dit un bon mot de la nouvelle, couronne vos poètes, signale vos hommes publics à l'attention du monde, renoue des relations d'affaires avec ses enfants oubliés, mais non oublieux et s'intéresse enfin au fruit de ses entrailles.
Nous avons des défauts, soit ! mais ces défauts, messieurs, L sont- ils pas les vôtres ! Croyez-moi, nous n'en avons ni inventés ni acquis depuis le départ. Seulement nous sommes plus malheureux que vous. Il vous reste le sol de la patrie que nous voudrions, nous, pouvoir emporter aux semelles de nos bottes quand nous nous éloignons du village natal peutêtre pour ne plus le revoir jamais. Vous voyez notre bonne volonté ; aidez-nous donc de la pks douce des manières en nous enveloppant de vos sympathies. Quand vous vous demanderez quel est l'avenir qui nous attend dans notre pays d'adoption, dites-vous qu'il sera ce que vous nous aiderez à le faire, et que si la patrie nous suit des yeux et nous encourage, nous ne pourrons jamais cesser d'être des patriotes et que nous resterons des Canadiens dignes de leurs pères. Convainquez-vous que nous sommes des hommes de cœur et que, de tous les sentiments dont nous en enorgueillissons, le plus universel et le plus ardent est l'amour de la patrie canadienne, (Longs applaudissements.)
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DISCOURS DU DR. M. M. METIVIER, DE HOLYOKE.
M. le Président^
Messieurs,
Laissez-moi vous dire, premièrement, combien je suis heureux de participer à cette belle et grande fête, qui est certainement la plus grande affirmation de la race canadiennefrançaise qui a eu lieu sur ce continent ; combien je suis heureux surtout de l'accueil cordial que nous avons reçu de la part de nos frères du Canada, et combien je suis fier de voir que les émigrés canadiens tiennent une place si élevée dans l'affection de leurs frères du Canada. Vous savez, messieurs, qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Vous savez qu'il n'y a pas encore bien des années que le fi.\it de laisser son pays était regardé comme une désertion coupable, et encourait toujours, sinon Tinimitié, au moins Tanimad version de ses compatriotes.
Il n'y a pas encore trente ans, un Canadien-Français, membre de la chambre d'assemblée, voyant que l'émigration prenait des proportions alarmantes, se lève en chambre et interpelle l'un des ministres les plus influents de la représentation française, et lui demande ce que le gouvernement entendait faire de cette question ; quel remède allait-il préconiser contre cette plaie qui grandissait à vue d'œil et qui menaçait notre ruine? Ce ministre, qui était dans sa toute puissance et semblait tenir dans ses mains les destinées du Bas-Canada, répondit brusquement : " Laissez faire, c'est la canaille qui s'en va." On a eu beau représenter que la perte de tant de bras était un malheur pour le pays ; on a eu beau démontrer que les Canadiens couraient le risque de se perdre au milieu de cette Babel moderne, on répétait invariablement, " Laissez faire, c'est la canaille cjui s'en va." Il fallait ne pas être animé des meilleures dispositions à leur égard pour
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qualifier ainsi cette jeunesse remplie de zèle et de dévouement, dont la seule faute était d'aller chercher ailleurs la fortune et le bonheur qu'elle ne trouvait pas chez elle.
Ainsi, pendant longtemps, on regardait celui qui avait du courage, du zèle, de l'ambition, qui cherchait à donner essor à ses facultés, à son énergie et à ses talents, comme une canaille. C'est précisément ce préjugé qui a été cause qu'on a négligé, pendant si longtemps, la question d'émigration.
11 semble que, pour toutes personnes un peu clairvoyantes, lorsqu'on a vu le pays se dépeupler à vue d'ceil, que lorsqu'on a vu que le courant de l'émigration s'était transformé en un torrent dévastateur, on se serait un peu plus préoccupé du résultat. Mais on était si aveuglé sur cette question qu'on ne voyait s'éloigner que des quasi ennemis. C'est précisément ce qui a fait, qu'au lieu de prendre des mesures pour rappeler les frères émigrés, on a établi des bureaux d'émigration dans tous les grands centres de l'Europe, et on a appelé, à grands cris, des étrangers pour remplacer les enfants du sol.
Des milliers de piastres ont été ainsi dépensées tous les ans pour répandre dans les pays étrangers une littérature alléchante, une littérature souvent mensongère, dans laquelle le Canada est représenté comme une nouvelle Arcadie où coule des flots de lait et de miel, et cela toujours pour embaucher des étrangers, mais jamais pour inviter les enfants du pays. On a agi vis-à-vis ceux-ci comme s'ils n'eussent pas existé, comme si on eut été fier d'en être débarrassé. Remarquez, messieurs, que ce n'est pas des reproches que je viens vous adresser. Je viens seulement constater un fait, remémorer cette triste page de notre histoire afin de faire le contraste des sentiments qu'on entretenait autrefois vis-à-vis les émigrés canadiens et ceux que l'on entretient vis-à-vis d'eux, et vous donner la raison pourquoi je suis si heureux de la cordialité d'aujourd'hui.
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Non, je ne viens pas adresser des reproches à la nation, car je sais que la masse du peuple canadien a toujours vu cet état de chose avec douleur. Je n'adresse pas même des reproches à ceux qui nous paraissent les avoir le plus mérités, car je les crois coupables que d'une chose, qu'ils ne pouvaient pas contrôler, c'est d'avoir manquer de sagacité, c'est de ne pas s'être aperçu qu'ils se faisaient les instruments de ceux qui ont juré la perte de notre nationalité. Il importe peu, d'ailleurs, de savoir qui est blâmable, quand on voit aujourd'hui que l'on s'est repenti et qu'on est revenu à de si bons sentiments.
Mais la conséquence de cette malheureuse apathie a été que l'émigration a toujours été en augmentant, et est devenu la source de graves appréhensions.
Nos belles campagnes se sont décimées et des terres sont restées en friche, et dans l'espace de quarante ans, au-delà de six cent mille Canadiens-Français ont traversé les lignes. Voilà un chiffre sérieux, surtout quand il s'agit du peuple canadien, et qui devait nécessairement préoccupé les esprits et faire craindre le résultat.
Heureusement que ces craintes sont maintenant dissipées. L'expérience a démontré que les Canadiens ne se désagrègent pas facilement. Ils tiennent à leur nationalité comme à leur âme et conservent toujours dans leur cœur, au milieu des autres affections, une pensée d'amour pour leur patrie. L'expérience a démontré que quelque soit leur condition, quelque soit le climat qu'ils habitent, il y a une chose qu'ils n'oublient pas, une chose qu'ils ne cessent jamais d'aimer, c'est leur Canada. Ils ont beau être heureux à l'étranger, ils ont beau être enivrés de succès, il n'y a rien qu'ils chérissent plus haut que le souvenir du coin de terre ou ils ont grandi. Vous me direz, " mais ce sentiment est naturel à tous les hommes." L'homme a beau naître près des pôles, au milieu des neiges-
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éternelles, ou sous le soleil brûlant des tropiques, a beau naître au fond d'une forêt ou sur une ile déserte, il chérit toujours dans son cœur le lieu ou il est né. Oui, en effet, personne ne peut oublier le père, la mère, les parents, les amis, le toit paternel, l'arbre prés de la maison, les forêts et les montagnes qui au loin découpent leur silhouette sur le fond bleu de l'horizon, ces baisers du père et de la mère, ces vieux clochers entourés de tombes, ces chansons que l'on entendait chanter dans notre langue natale, non personne n'oublie ce rêve enchanteur qu'on appelle l'enfance. Mais je crois réellement qu'il n'y a pas dé race qui porte aussi haut le culte de la patrie que la race canadienne-française. On a compté sans leur patriotisme, car on a craint pendant longtemps que les Canadiens abandonneraient leur langue, leurs croyances et les traditions de leurs pères. Loin de là, ils semblent au con-
i traire s'être vivifiés au contact des races étrangères et aujourd'hui ils forment un contingent de force qui non seulement I assure l'avenir de notre nationalité, mais assure aussi la pré- 'i pondérance de notre race avant longtemps, dans l'Amérique i du Nord. Remarquez que ce n'est pas moi qui est l'auteur de l'idée. Elle a été émise tout dernièrement par des hommes de premier ordre et infiniment plus compétents que moi. Un grand journaliste de Chicago disait dernièrement que d'après le calcul des probabilités la race canadienne-française dominerait avant un siècle tout le Nord de l'Amérique. Quelques jours plus ;tard le Sprinfieîd Repiiblican^ le journal le plus important et le mieux fait de la Nouvelle-Angleterre, paraissait avec un article intitulé " Tlie coming race " qu'il dit être la race canadienne-française. Après nous avoir décerné beaucoup d'éloges, il dit que puisque la race américaine est destinée à disparaître, elle ne peut pas être mieux remplacée que par la race canadienne- française, dont le caractère et l'esprit se prêtent si bien aux institutions du pays. Et un grand
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point, dit-il, en sa faveur, c'est qu'elle ne défend pas ses causes avec de la dynamite. Ainsi vous voyez Monsieur que mon idée n'a rien de paradoxal.
Ah ! Messieurs si ceux qui autrefois prédisaient un si noir avenir aux émigrés canadiens, pouvaient aujourd'hui les voir à l'œuvre, s'il leur était donné de parcourir les pays où sont groupés nos Canadiens, c'est-à-dire depuis les rivages du Pacifique, ils verraient combien ils étaient sous de fousses appréhensions. Loin de trouver des bandes de mercenaires et d'esclaves, ils verraient une nation naissante, qui continue avec zèle, l'œuvre de ses pères. Oui ils verraient avec orgueuil et avec fierté que les Canadiens, loin de perdre de leur caractère, s'affirment partout et forment le noyau d'une nation, qui trace son sillon d'une main ferme et vogue à pleine voiles vers les rivages ensoleillés de l'avenir.
Malgré qu'ils n'aient pas en arrivant le prestige de la puissante et de la fortune, malgré qu'ils soient assujettis à de durs travaux, cela ne les empêclie pas de marcher en av.mt. Je suis fier de constater ici que depuis dix ans, ils ont fait plus de progrès que toutes les autres races émigrées.
Ils sont aujourd'hui les maîtres du sol dans une foule d'endroits. Partout dans les Etats de l'Ouest tels que l' Illinois, le Wisconsin, le Michigan, le Kansas, l'Iowa, le Minnesota, ridaho, le Montana, le Colorado, l'Oregon, la Californie etc., ils sont en grand nombre propriétaires du sol, et ont à leur crédit de magnifiques églises, des collèges, des couvents, des écoles qui attestent non-seulement leur énergie leur esprit d'entreprise et leur patriotisme mais aussi leur persévérance dans la foi de leurs pères.
Pour vous donner une idée du progrès qu'ils ont fuit, laissez-moi vous citer comme cxemi)le leur succès dans la ville de Holyoke.
Jl y a onze ans l'on comptait à Holyoke six ou sept Cana-
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diens propriétaires d'immeubles et trois marchands seulement.
Aujourd'hui il y a au-delà de cent vingt-cinq propriétaires et plus de trente commerçants qui font un beau commerce et marchent rapidement dans la voie de la fortune.
Maintenant il n'y a presque plus de centres où il n'y a pas un ou plusieurs Canadiens qui occupent des charges publiques, tandis que c'était chose inouïe il y a vingt ans.
Sous le rapport de l'intelligence et des aptitudes pour tous les états ils sont inférieurs à personne, et la preuve c'est que vous les trouvez partout dans les manufactures, en tête de tous les principaux départements. Maintenant, si nous consultons les archives criminelles de n'importe quel Etat nous aurons la preuve que leur conduite morale est non-seulement au niveau de celle des autres pays, mais même supérieure.
Il n'y pas une race qui ait aussi peu de démêlés avec la loi que la race canadienne-française. Pour preuve de cet avancé je vous citerai les statistiques judiciaires de la ville de Holyoke pour l'année dernière, qui n'a rien de privilégié. D'abord la ville de Holyoke se compose de trente et un mille habitants, qui se divisent en diverses nationalités, comme suit : onze mille Américains, onze mille Irlandais, sept mille Canadiens et deux mille Anglais, Ecossais, Ailemands, Italiens, etc.
L'année dernière il y a eu quatre cent quatre-vingt Irlandais qui ont été traduits en cour de police ; trois cents Américains, cinquante-sept des autres nationalités, et cent trentetrois Canadiens.
Ainsi les Irlandais ont un procès par chaque vingt-deux de leur population, les Américains un par chaque trente-trois, les autres nationalités un par chaque trente-cinq, et les Canadiens un par chaque cinquante-trois. Ces chiffres parlent par eux-mêmes. Cependant il taut avouer, messieurs, que
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les Canadiens n'ont pas tous les avantages qu'ils pourraien retirer de leur position. Il y a deux choses très importante: qui leur font obstacle : c'est la difficulé qu'il y a d'arriver ; jouir du droit de citoyen, et leur manque d'éducation pra tique.
Il est évident que dans un pays où le vote populaire est admis comme la plus haute prérogative donnée aux citoyens où le vote populaire fait tout, qu'on ne peut jouir de quelqut considération qu'en en ayant le droit.
Eh bien, malgré que cette conséquence saute aux yeux, i a fallu beaucoup de temps pour en faire décider quelques un; à prendre leurs lettres de naturalisation, et cela pour h raison que l'on croyait qu'il fallait renoncer à son pays, d préjugé a été un grand obstacle à l'avancement des Cana diens. Heureusement qu'il disparait depuis quelques années
Maintenant, le second obstacle à notre progrès c'est notre défaut d'éducation, surtout d'éducation pratique. Pour nous c'est certainement la question la plus sérieuse, car c'est de cette question que dépend la conservation de notre nationalité. Nous avons les écoles publiques qui sont très pratiques et libérales, mais ces écoles ne nous conviennent pas, parce qu'entr'autres raisons on n'y enseigne que peu de français, e( encore on l'enseigne assez mal ; de sorte qqp, quand môme elles rempliraient toutes les autres conditions de l'enseignement, elles ne rencontrent pas nos besoins. Car il est évident qu'on ne peut pas rester Français sans l'éducation française ; qu'on ne pourra maintenir notre nationalité qu'en autant que nous parlerons le français.
Ainsi il nous faut nécessairement fonder des écoles françaises qui devront rivaliser avec les écoles publiques. Et il faut modifier l'enseignement de celles qui sont déjà fondées, si nous voulons conserver notre nationalité. C'est là notre seule planche de salut. Il faut de
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toute nécessité généraliser l'éducation parmi le peuple canadien si nous voulons qu'il puisse lutter à force égale avec ceux des peuples qui ont tous les avantages d'une éducation avancée. Il ne faut jamais oublier que les peuples ne prennent de l'importance dans le monde qu'en proportion de leur éducation. Ce n'est pas l'or ni l'argent qui fait leur fortune mais bien leurs hommes intelligents et instruits. ; Les nations qui marchent en tête de la civilisation sont exactement celles qui portent haut le drapeau de l'éducation populaire. Ainsi nous devons nous efforcer de marcher dans cette voie. Nous ne pouvons jamais aspirer à faire quelque chose si nous négligeons les moyens de nous instruire. Il nous faut l'école moderne avec ses moyens d'améliorations. Notre but doit être toujours de former des citoyens sobres, honnêtes et instruits. Nous ne devons pas oublier que nous sommes les enfants de la grande nation et que nous l'honorons en nous honorant nous-mêmes.