TROISIEME SEANCE DU CONGRES NATIONAL
La troisième séance du Congrès National était consacrée aux Acadiens et Canadiens émigrés. On y a discuté un projet d'organisation de toutes les sociétés St-Jean-Baptiste en une société générale.
■ Ont pris la parole à cette séance l'honorable M. T. J. J. Loranger, M. Pascal Poirier, M. l'Abbé louer, K. Aubry, : M. l'Abbé Lévesque, M. le Dr. Mitivier, de Holyoke, Mass. et M. le Dr. Archambault de Woonsocket, R. L
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DISCOURS DE l'honorable T. J. J. LORANGER
Mesdames et Messieurs^
La conservation de la race française fut pendant longtem un des problèmes les plus remarquables soulevés par l'él blissement des Européens en Amérique. Aujourd'hui q plusieurs siècles d'existence nationale, de progrès continu d'accroissement ont résolu ce problème et qu'il serait insen de le remettre en doute, ce résultat n'en reste pas moins \ des faits sociaux les plus étonnants de l'histoire du Nouve Monde !
Pour nous cette histoire est une odyssée mêlée d'illiad suivant l'expression d'un de nos grands écrivains. Odyss d'actes héroïques accomplis par la foi, de confiance en Di et de fidélité envers les hommes, de sublimes dévouements de sanglantes immolations. Iliade de combats à main arm contre la barbarie et les aggressions des hommes civilisa combats cent fois immortalisés par la victoire, mais dont dernier fût attristé par un revers suprême ; combats politiqu annoncés par la grande voix des traités violés et appuyés p la majesté des lois, contre d'iniques proconsuls trompant nation qui les avait envoyés, mais souvent trompés eu mêmes par des intrigues venant de bas lieux et pour cela pi perfides et plus dangereuses.
Iliade et Odyssée dont le dénouement fut lareconnaissan de nos droits et la conquête de nos libertés !
C'est à l'abri du drapeau qui symbolise ces libertés, en c jours d'épanchements fraternels et de joies de famille, que 1 Canadiens venus des quatres coins de l'Amérique, des pa d'allégeance britannique comme de ceux d'obédience étra gère, peuvent dans la ville de Marie, dont Paul de Chomed de Maisonneuve était le soldat généreux, Marguerite Hoi geois la servante et Dollier de Cassou le fervent zélaici
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célébrer leur fête nationale et en faire les noces d'or ; qu'hier à l'ombre de la montagne, sur le sommet de laquelle — il y a trois siècles et demi, — Jacques-Cartier, plantait la croix du Christ et arborait les fleurs de lys, et sur le site même de l'antique bourgade d'Hochelaga, le pontife sacré, inondé de la douce lumière que répand notre beau ciel du Canada, rafraîchi par la brise des Laurentides, en face du grand fleuve qui semblait avoir étouffé le bruit de sa course pour ne pas troubler la majesté des lieux et apaisé ses flots pour réfléchir ce sublime spectacle, célébrait en plein air le Saint-Sacrifice, et comme le fit le peuple d'Israël, après avoir reçu de Moïse l'ordre d'immoler un agneau dont le sang devait le préserver de mort, le peuple Canadien se prosternant en terre à l'élévation de l'hostie, agneau sans tache, adora le Seigneur qui l'a
I fait marcher dans les voies que lui a tracées la foi de ses pères
' *t conserver sa nationalité !
Bien que l'énumération des causes qui ont préservé l'élément
■ français et l'idée latine et assuré leur influence sur les moeurs américaines, n'entre pas strictement dans le cadre de mon Sujet, consacré à un plan de réorganisation des Sociétés nationales, la mission providentielle de la France appelée à la difl'usion du christianisme dans le nouveau continent, et la
\ ;^nsée religieuse qui a motivé l'établissement du Canada, en particulier, ne sauraient lui rester étrangères, puisque c'est pour la conservation de notre nationalité fondée sur le catholicisme que notre fête nationale a été instituée.
Il n'y a pas trois siècles une poignée de Français abordaient, sous la conduite d'un officier de la marine du roi, les rivages inconnus du St-Laurent et s'y fixaient pour y fonder un empire. Quelqu' impossible que parut leur entreprise, elle devait cependant être couronnée de succès. La Providence en avait porté le décret.
Quoiqu'on en dise, en certains lieux, l'homme n'est pas le
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jouet inconscient du destin. Il n'est pas comme le sable d( la mer que le flot pousse sur ses rivages, ou la feuille enlevé* à l'arbre que le vent disperse, le jouet du hasard ou la victim* d'un aveugle caprice. Il est, dans la main de Dieu, l'instru ment providentiel de ses impénétrables desseins, dont il s( sert à son gré pour fonder ou élever, détruire ou abattre le nations.
Rien n'a jamais fait voir l'action de cette Providence bien faisante à l'égard des peuples, comme l'établissement di Canada.
La France est la patrie des nobles idées, des instincts gêné reux et des chevaleresques entreprises. Ces instincts héroïque: peuvent l'entraîner dans de téméraires desseins, mais ell< n'est pas le pays des sordides convoitises, des vils calculs n des lâches cupidités.
Ils ont quelquefois sacrifié sur les hauts-lieux, mais le Français n'ont jamais adoré le veau d'or, et leurs établisse ments en Amérique furent déterminés par de nobles aspira tions. Ce ne fut pas armés du glaive, mais bien de la croi: que les compagnons de Champlain et leurs successeurs, con quirent une nouvelle patrie, sur les bords du Saint-Laurent e fondèrent la Nouvelle-France. Ce ne fut pas comme pou d'autres peuples, la soif de l'or qui dirigea leurs pas dans le forêts glacées du Canada, mais leur zèle pour la propagatioi du Christianisme et la conversion des infidèles. Les soldat qui formaient cette armée pacifique, ce furent les soldats di Christ, les missionnaires que brûlaient les sauvages qu'il allaient convertir, et qui, dans les tortures, priaient pour leur bourreaux.
Ce ne fut pas pour enlever aux indigènes leur or ou leur misérables huttes que vinrent ces conquérants d'une nouvelli espèce, mais pour les enlever ^ leur ignorance, dissiper leu «ncrédulité et les appeler aux bienfaits du christianisme.
C'est cette pensé» qui est écrite dans les édits de colonisation des rois de France et qui fait le fond de notre civilisation.
Comment les vastes solitudes dont le majestueux silence
• n'avait été troublé jusque-là, comme le disait un des plus populaires de nos gouverneurs, (i) que par les grandes voix de la nature, le cri des guerriers Indiens et le bruissement de la pagaie sauvage, le vent de la montagne ou le chant de l'oiseau, se sont-elles transformées en cités puissantes les pauvres cabanes en palais somptueux, comment la civilisation a-t-elle succédé à la barbarie, la science à l'ignorance et le christianisme au culte des idoles ? Comment des quelques mille colons transportés par l'ancienne France dans la nouvelle, sont sortis deux millions de Français unis par la même religion, la même langue et les mêmes lois, n'ayant qu'un cœur et qu'une fidélité, un cœur plein du souvenir de leur
• ancienne patrie et. une fidélité loyale à la nouvelle? Comment, enfin le Canada Français est-il destiné à jouer en Amérique le rôle de l'ancienne France en Europe, et à en perpétuer les traditions, voilà ce que des voix autorisées vous ont déjà dit et qu'elles vous diront encore.
Mon rôle plus modeste doit se borner à vous raconter la fondation de la société dont nous chômons aujourd'hui les noces d'or, et à vous dire son influence sur la conquête de nos libertés politiques, la conservation de nos institutions et 4e développement de notre nationalité.
C'était aux jours tourmentés de la lutte constitutionnelle entreprise par la chambre d'Assemblée du Bas-Canada contre l'oligarchie coloniale. Malgré l'apparente apathie du monde politique d'aujourd'hui pour cette lutte glorieuse, elle n'est
(I) Lord Elgin, à la fête de l'inauguration de l'Université Laval en «854.
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pas oubliée des populations ; si depuis longtemps les cendres de ces combattants héroïques que la mort a couchés dans leur ■ tombe, y sont refroidies, leur souvenir est resté chaud au cœur du peuple, et nommer aux Canadiens les Papineau, les Bédard, les Vallières, les Bourdages, les Morin, les La Fontaine et les autres combattants de cette phalange héroïque qui ont conquis nos libertés, c'est évoquer en traits glorieux, le souvenir de leurs pères et les reporter aux grandes époques de leur histoire.
Nous étions donc au fort de cette lutte ; c'était le 24 juin- 1834 que la Société St-Jean-Baptiste fut fondée. La session de cette année venait de finir et devait être la dernière. Celle de 1835 et les suivantes n'auraient pas de résultats sérieux, et, passant, pour ne pas vous affliger, pardessus de lugubres souvenirs, la constitution de 1791 devait être suspendue peu de temps après.
Est-il nécessaire de dire que, dans cette lutte ainsi terminée par la force contre le droit, la cause du peuple était sacrée V
Mais pour prouver la justice de cette cause à laquelle s'associent les motifs de la création de la St-Jean-Baptiste, il faut remonter dans notre histoire et la reprendre à la domination anglaise.
Pendant un siècle et demi, la France avait régné sur ces bords. Ce serait se livrer à des redites inutiles qu'esquisser l'histoire du Canada pendant cette époque de périls, de succès et de défaites, mais toujours d'honneur ! Elle est écrite dans le cœur des Canadiens.
Le 13 septembre 1759, l'événement jusqu'alors le plus mémorable de l'histoire de l'Amérique se déroulait sur les plaines d'Abraham.
Les deux nations les plus puissantes de l'Europe s'y livraient un combat suprême. La France et l'Angleterre avaient traos-
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porté dans les régions encore désertes du nouveau monde le théâtre de leurs rivalités séculaires; et ce jour-là, allait se décider la lutte engagée depuis un siècle pour obtenir l'empire des mers et la souveraineté du nouveau monde. Depuis plus d'un mois que durait le siège de Québec, les chances de la guerre étaient demeurées incertaines : mais ce jour l'armée de Montcalm, entraîné par son ardeur à livrer trop tôt un combat inégal, dût succomber devant le nombre, soutenu par la valeur des soldats de Wolfe.
Dans cette bataille héroïque, les deux guerriers trouvèrent un trépas prématuré. Tous deux dorment aujourd'hui du dernier sommeil, l'un dans le plus vieux couvent du Canada et l'autre dans le plus ancien monastère d'Angleterre ; mais le souvenir immortel de leur gloire reste gravé au cœur de leurs compatriotes, et le passant qui dirige ses pas sur les sentiers du vieux promontoire, admire le monument commun, élevé à ceux qui ont trouvé dans leur valeur et aux pages de l'histoire, une mort et une renommée commune.
Vainement, l'année suivante, le chevalier de Lévis prit une revanche glorieuse sur les hauteurs de Ste-Foye. Ce fut de son dernier sourire que la victoire sourit ce jour-là à la valeur française, et de son dernier éclat que brilla l'épée de la France en Canada. Le pouvoir des descendants de St- Louis y avait dit son dernier mot. Le drapeau fleurdelisé, déchiré par les griffres du léopard, tomba pour n'y plus remonter, du haut de la citadelle, et la brise du soir y fit flotter les couleurs britanniques.
De ce jour le souverain de la vieille Angleterre devenait celui de la Nouvelle-France, et trois ans plus tard, un trait de plume apposé à un parchemin par un roi fainéant consommait la cession d'un territoire trois fois vaste comme la France, et que le tranchant de son épée eût pu lui conserver s'il eut voulu la tirer du fourreau.
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En cédant la colonie au pouvoir britannique et en lu dérobant la protection de son drapeau, la France ne lui avai cependant pas tout enlevé. Elle lui avait laissé ses souvenii et ses traditions, sa littérature, sa religion, sa langue, ses loi et ses institutions ; en lui retirant son épée, elle lui avai laissé un pan de son manteau, de ce manteau glorieuj symbole de la puissance impériale et de la restauration d( lettres, que le Pape Léon III avait mis sur les épaules d Charlemagne, en le sacrant empereur d'Occident, le bercea de la monarchie française ; que portait Louis IX en prenar l'oriflamme à St-Denis et qui, peut être recouvrait dans so retour en France les dépouilles du Saint Roi ; manteau qu ses successeurs portèrent après lui, et qui, dans ses plis fleui delisés, abrita la société chrétienne du moyen-âge et la civil sation latine. C'est cette civilisation qui, du Golfe St-Laurei à celui du Mexique, a christianisé la Nouvelle-France, qi brillera longtemps sur le Nouveau-Monde, après que plusieu; autres s'y seront éteintes et qui y perpétuera notre race.
L'épée de la France, Lévis, après avoir brûlé ses drapeau: l'avait brisée pour ne pas la rendre ; mais sait-on si ce n'éta pas elle qui, soudée par de Salaberry, brillait aux mains d héros, aux plaines de Chateauguay ?
Si toutefois une douce illusion me trompe, si la rouille détruit le fer, le temps n'a pas détruit la valeur de ceux qi l'ont tiré. J'en atteste les combats qui ont conservé leCanac à l'Angleterre et assuré aux Canadiens leurs franchises polit ques et leurs libertés.
La nationalité française ne s'éteindra pas en Amérique ( l'histoire de son passé est une garantie de son avenir. Vit-o jamais un peuple plus délaissé que ne fut le peuple canadie à l'époque de sa conquête ? Abandonnés, non seulement pi le gouvernement, mais encore p;ir lu partie la plus-importan de la population, qui retourne en France, les Canadien
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réduits à moins de 70,000 âmes, sont livrés à un pouvoir étranger, dont le but est leur dénationalisation. Ce que l'on veut détruire, c'est ce qu'un peuple a de plus sacré, sa religion, sa langue et ses droits ! En dépit du traité, les conquérants leur refusent l'exercice de leur culte, ferment leurs tribunaux, leur donnent des juges qui n'entendent pas leur langue et encore moins leurs lois. Ceux-là même que l'Angleterre envoie pour leur servir d'interprètes et de défenseurs se tournent contre eux. On veut doter la colonie du gouvernement représentatif, mais c'est pour les exclure. Ils sont catholiques et ne peuvent prêter le serment de suprématie. Ils ne sont ni électeurs, ni éligibles ; ce sont des parias de la liberté constitutionnelle et des déshérités de l'égalité politique.
Le cri de proscription poussé contre eux dans la colonie retentit en Angleterre. C'en est fait de la race Française en Amérique. Mais la guerre de l'Indépendance Américaine va être l'occasion de son salut.
Cédant à la crainte ce qu'elle avait refusé à la justice, l'Angleterre lui accorde l'acte de Québec qui la dispense du serment d'abjuration, lui restitue l'exercice de sa religion et l'usage de ses lois, et, au conseil colonial établi en vertu de la proclamation illégale de 1783, substitue un conseil légisitif auquel les nouveaux sujets reçoivent la faculté d'être
)pelés avec les anciens.
De fait, ils furent tous appelés, mais en nombre inégal.
ir vingt-trois membres, huit seulement sont Canadiens, les
itres sont Anglais, et la plupart, fonctioflnaires du Gouver- "nement. Seize conseillers représentent une population d'audelà de seize fois moins nombreuse que la population représentée par les sept autres.
Touchés néanmoins de cette faveur qui semblait impliquer 4e la part du gouvernement impérial une intention de revenir
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à l'égalité entre ses sujets, les Canadiens refusent de suivre le parti du Congrès.
Pendant que les Anglais mécontents de l'acte de Québec qui avait trompé leur plan d'absorption, marchandaient leui fidélité à la mère-patrie et que nombre d'entre eux prêts à crier : " Vive le roi ! Vive la ligue ! " attendaient en sûreté, en dehors des murs, le résultat du siège de Québec, le premiei coup de canon tiré depuis la Cession pour la défense de l'Angleterre l'est par un Canadien ; en tuant Montgommeri il sauve la colonie.
La situation faite aux Canadiens par l'invasion Américaine a certainement été le fait le plus grave de leur histoire. A l'indépendance avec les révoltés du congrès devaient-ils préférer l'annexion britannique ? Des deux côtés l'absorption nat ionale par la perte de leurs institutions était à redouter. D'un côté, celui du congrès, on leur offrait la liberté politique et de l'autre, l'exécution des traités qu'on leur avait promis de respecter, et on citait l'acte de Québec comme gage de leur exécution.
Les deux manifestes contradictoires du congrès, l'un faisant un crime à l'Angleterre de leur avoir accordé le libre exercice de leur religion et l'usage de leur langue et de leurs lois, et l'autre leur offrant ce que le premier blâmait les Anglais de leur avoir accordé, étaient cités contre les Américains. '
Le clergé faisait aussi valoir contre ces derniers la soumission que la foi catholique prescrit à l'autorité établie. Ces derniers motifs engagèrent la majorité des Canadiens à combattre les Américains et à soutenir l'Angleterre, à qui ils conservent la Colonie. La chose n'a jamais été mise en doute.
J'ai dit que la situation du Canada dans ses conjonctures a été la plus grave dt son histoire : car son dévouement a
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influé non seulement sur son sort, mais sur les destinées de toute l'Amérique du Nord.
Il n'est pas permis de douter que, si les Canadiens n'avaient pas prêté leur aide à l'Angleterre pour repousser l'invasion, elle aurait perdu le Canada qui serait entré dans l'Union Américaine et que l'empire de tout le territoire possédé aujourd'hui par les Etats-Unis joint à l'Amérique Britannique du Nord actuelle, n'eut été acquis à la République, qui dominerait en souveraine sur ces vastes régions d'où l'empire britannique serait exclu. Les faits accomplis par le passé imposent cette conséquence au présent, et ceux qui doivent s'accomplir l'imposeront bien davantage à l'avenir.
Dans cette condition politique, qu'elle aurait été la situation du Canada devenu républicain et probablement un état de l'Union, sous le rapport de son autonomie religieuse et nationale ? Ce qui équivaut à demander si la conduite tenue par les Canadiens lors de la guerre de l'indépendance américaine, a été marquée au coin de la sagesse, ou si elle a été entachée d'imprévoyance, et s'il n'eut pas mieux valu pour eux passer au parti américain ?
Jusqu'ici l'opinion publique de la plus grande partie des Canadiens a été favorable à la conduite tenue par nos pères. Il existe cependant des dissentiments. On semble croire en certains lieux que les dangers qu'aurait courus notre nationalité, si nous fussions entrés dans l'Union, n'auraient pas été plus grands qu'en restant à l'Angleterre, et que la vitalité de notre race aurait fait contre-poids aux causes d'absorption que lui auraient opposées les races étrangères, aussi bien sous le régime américain, que sous le régime monarchique.
Il serait bien difficile aujourd'hui de vider ce conflit, ce »qui serait d'ailleurs superflu à l'époque actuelle.
En ce cas pourquoi soulever des questions spéculatives ?
A cela je réponds : Dans un continent nouveau où les évé-
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nements politiques se précipitent avec autant de rapidité, produisent tant de situations imprévues, et créent tant de changements inattendus — pour notre part nous avons changé sept fois de gouvernements depuis 1763 — il est impossible de compter sur la permanence des institutions politiques. La race française surtout, exposée, à cause de sa situation particulière, au choc de ces variations infinies, doit être vigilante à veiller sur ses intérêts, elle ne doit pas se laisser endormir dans une confiante sécurité, ni s'en rapporter trop crédulement aux apparences.
Vivant dans un continent où l'élément latin est en minorité, elle doit se rappeler que la fusion des races est une utopie, excepté qu'elle se fasse par l'absorption de la race la moins nombreuse au profit de la race supérieure en nombre, et que toute fusion politique renferme un principe de confusion. Dans toutes les combinaisons politiques possibles où elle pourrait entrer, elle devra avoir cette maxime sous les yeux.
La fidélité au pouvoir établi est une grande et noble chose. Le catholicisme, nous venons de le voir, en a presque fait un dogme, et les Canadiens un sentiment. Le premier coup de canon tiré pour l'Angleterre, après la cession, l'a été par un Canadien, nous venons de le dire ; un de nos hommes d'état à la fois patriote et soldat, a dit qu'il en serait de môme du dernier !
On ne doit pas cependant se cacher que le régime colonial est une épociue de transition, qu'il ne peut se prolonger indéfiniment, et qu'un jour ou l'autre il doit avoir un terme.
Autant de raisons pour aborder librement toutes les questions où notre autonomie peut être intéressée ; car dans toutes les conditions politiques, notre nationalité viendra en conflit avec celle des autres populations.
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Mais reprenons, où nous l'avons quitté, le court précis de notre histoire.
Dans cette histoire toute pleine de nobles exemples et de hauts enseignements, nous apprendrons à connaître les vertus de nos hommes publics, leur courage et leur patriotisme, leur loyauté envers le souverain et leur fidélité envers le peuple canadien qui leur avait commis ses intérêts.
Elle nous mettra surtout nettement au fait de la situation politique du pays et des droits, des besoins et des griefs de la population en 1834, date de la fondation de notre société, instituée pour veiller au développement de la cause populaire et à la conservation de notre nationalité.
En donnant le droit à mes compatriotes, je voudrais pouvoir ne pas donner tort aux autres nationalités et ne blâmer personne , mais je ne puis ignorer ni refaire l'histoire, encore moins en supprimer les enseignements.
Je dois cependant faire ici une réserve et une protestation. Je dois dégager la responsabilité de la mère-patrie, et souvent des gouverneurs, de celle de la population britannique qui, je l'ai dit, entraînée par sa convoitise des fonctions publiques et son antipathie pour les institutions françaises et la croyance eligieuse des Canadiens, trompait les délégués de l'Angleterre, et ceux-ci, par contre-coup, trompaient la mère-patrie. De là une foule d'injustices et d'abus dont on ne saurait la ~ idre responsable. Cet aveu est un soulagement pour moi ; r en ces jours où nous devons aux libertés que nous laisse lAngleterre de pouvoir célébrer aussi librement notre fête ationale,— je l'ai déjà dit,— surtout après l'accueil bienveilmt qu'a fait à notre jubilé la population d'une autre origine, [me serait plus que jamais pénible de dire un mot respirant Q autre sentiment que celui de la loyauté. La race française a été persécutée et sa nationalité a été lise en danger, mais grâce à l'assistance divine qui nous a
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protégés et a presque opéré des prodiges en notre faveur, grâce surtout à leur attachement à la foi religieuse et à nos institutions, nos chefs, — la vaillante phalange de la Chambre d'Assemblée, — ont repoussé la persécution et nous ont assuré nos libertés politiques et nos institutions nationales. Nous devons nous inspirer de leur exemple et rester comme eux attachés à cette foi et à ces institutions.
Comment les Canadiens furent-ils récompensés de leur fidélité à l'Angleterre, c'est ce que la législation du Conseil Législatif, les lois de milice, la tyrannie de Haldimand, et les nombreux décrets d'emprisonnement contre des citoyens éminents, la corruption de l'administration de la justice font voir. Comme sous le régime militaire la proscription de leur religion, de leur langue et de leurs lois recommença. De nouveau, on demande à la métropole leur anglification et leur absorption. L'oligarchie peu satisfaite du Conseil Législatif qui, tout en leur refusant l'égalité de représentation, les laissait subsister comme français et catholiques, demandait de nouveau le régime représentatif, mais avec exclusion des Canadiens ou avec une représentation inégale et une seule législature, qui, à raison de l'agrandissement du Haut-Canada et l'accroissement de sa population, serait bientôt composée ' d'une majorité anglaise et les noierait bientôt : le fameux' plan d'union si longtemps convoité et exécuté en 1841. Mais la révolution française, écho de la révolution Américaine qui gronde en Europe et menace les trônes, fait de nouveau craindre à l'Angleterre l'hostilité des Canadiens. Elle accorde la Constitution de 179 1, divisant le Canada en deux provinces avec chacune une législature distincte, et assurant aux Canadiens la majorité dans la chambre populaire du Bas-Canada/ mais avec un conseil législatif établi à vie et nommé par la ' Couronne.
La Constitution de 1791 contenait en elle-niôme le germe
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•de sa mort, et l'étonnement de bien des gens n'a pas été qu'elle n'ait pas duré plus longtemps, mais qu'elle n'ait pas succombé plutôt. Dans la Chambre des Communes, Fox s'était opposé au principe de la nomination de ce conseil par le souverain. Il le voulait électif ; on répondait à cette objection qu'avec le principe d'éligibilité du Conseil la majorité de l'électorat étant dans la race française, la minorité se trouverait sans représentation dans la législature ; mais on oubliait qu'avec le droit de veto accordé au Gouverneur, ce danger était moins grand que celui qui naîtrait de la représentation supérieure de la minorité dans le Conseil, laquelle amènerait nécessairement en temps de crise politique, un conflit entre les deux chambres et paralyserait la législation.
Si à cette inégalité dans la représentation du Conseil Législatif, on ajoute la même disproportion dans le Conseil Exécutif, composé de neuf Anglais sur six Canadiens, et l'irresponsabilité du gouvernement, on comprendra bientôt la position défavorable des Canadiens sous le nouveau régime.
Cependant confiants encore dans le sentiment de justice de l'autre race, sur les cinquante députés, les Canadiens élisent seize Anglais qui dans la première session, les récompensent de leur magnanimité en votant pour la proscription de la langue française.
Par une des premières délibérations de la chambre d'Assemblée, elle déclara que le vote des subsides lui appartenait exclusivement, et, trente ans plus tard, quand, en vertu de cette déclaration, elle les refusa, ce refus fut considéré comme un acte de trahison. Le retrait de Vhabeas corpus, en vue d'une nouvelle guerre américaine, fut bientôt la source de nombreuses arrestations et le signal d'une nouvelle persécution contre les Canadiens, qui furent accusés de désaffection envers la Couronne.
L'odieuse exécution de David McLane convaincu de haute
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trahison sur des preuves douteuses est restée un souvenir d'horreur aux populations, comme d'ailleurs, le reste de cette époque de terreur réelle ou imaginaire.
La race canadienne surtout en est la victime. Une nouvelle croisade s'organise contre la langue française que l'on veut supprimer au moyen d'écoles anglaises, succursales de l'institution royale, établies dans les campagnes. La tentative de suppression de la langue des Canadiens s'étend à leur culte dont on veut gêner l'exercice, et aux biens ecclésiastiques dont on demande la confiscation.
L'établissement du Canadien pour soutenir les droits de la nation, est regardé comme un acte de sédition, et le propriétaire et les rédacteurs sont jetés en prison. Pierre Bédard, le père de celui qui proposera plus tard les 92 Résolutions, un de nos plus forts publicistes et écrivains politiques — et que j'appellerais le plus fort, si Etienne Parent n'était pas venu après lui, — est du nombre des victimes. Un écrit qu'il publia dans le temps sur le gouvernement responsable, est, — eu égard à l'époque où cette forme de gouvernement était même imparfaitement mise en force en Angleterre, et dont les principes étaient inconnus en Canada — un modèle du genre et un véritable chef-d'œuvre. Les Canadiens les plus distingués sont comme lui l'objet du mauvais vouloir et des tracasseries du gouvernement et de ses officiers.
Le despotisme de Craig qui organise le règne de la terreur en Canada, vient mettre à son comble la disgrâce de notre race. Assaillie de tous les côtés, elle va succomber sous tant de revers ! Mai.s non, le peuple canadien ne disparaîtra pas encore du pays fondé par ses pères.
La guerre de 181 2 entre l'Angleterre et les Etats-Unis, qui fait de nouveau craindre à la mère-patrie l'hostilité ou même la neutralité des Canadiens, est la cause du rappel de Craig, et la nomination de Sir George Provost à sa place ; mais le
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premier ne quittera pas le pays avant d'avoir recommandé au premier ministre, Lord Liverpool, de révoquer la constitution de 1791 ou d'unir les deux provinces, afin de noyer dans cette union le peuple canadien qu'il représente comme un peuple croupissant dans l'ignorance et qu'il accuse de lâcheté sur le? champs de bataille.
Cependant ce peuple si lâche, ayant à sa tête le guerrier dont le pays vient d'élever la statue, repousse de nouveau l'invasion étrangère, et, conserve une seconde fois le pays à l'Angleterre.
Serait- t-il cette fois mieux récompensé que la première? — La sixite se chargera de répondre à cette question. Il convient de préciser au préalable, l'état de la lutte constitutionnelle soulevée entre la Chambre d'Assemblée d'une part et le Conseil exécutif et le Conseil Législatif de l'autre, lutte dont jusqu'ici nous n'avons dit qu'un mot. Ce qui est à proprement parler l'objet de cet historique, dont je démontrerai la nécessité pour caractériser les causes de l'établissement de notre société.
En changeant de constitution, le pays n'avait pas changé de partis politiques ; les rivalités nationales et religieuses étaient les mêmes, elles n'avaient fait que changer de théâtre. La constitution de 1791 qui avait basé la représentation sur les divisions territoriales et sur le chiffre de la population, et non sur les nationalités avec préférence pour la race anglaise, continué à dispenser les Catholiques du serment d'abjura- ^on, n'était pas populaire parmi les protestants dont elle
^ait déjoué les menées secrètes.
Ils croyaient cependant, que, quoique en minorité dans la ^gislature, ils tiendraient, à raison de leurs connaissanees
ipérieures du droit constitutionnel et de la pratique des fehambres, le haut du pavé parlementaire, et auraient bon
larché de l'inexpérience des Canadiens. On sait comment
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leur attente fut trompée, et comment ces derniers, doués d'une éducation classique reçue dans nos grands collèges, et bien supérieure à l'éducation commerciale de leurs adversaires, pour la plupart des négociants, se montrèrent plus habiles qu'eux dans les joutes de ce genre.
Les électeurs canadiens qui, eux aussi, avaient cru à cette supériorité des Anglais et qui les avaient élus pour cette raison, reconnurent leur erreur qu'ils réparèrent aux prochaines élections. Le vote des députés anglais favorables à l'abolition de la langue française avait seul suffi pour leur attirer cette disgrâce.
Nous avons vu que les Canadiens en majorité dans la Chambre étaient en minorité au Conseil Législatif et n'étaient guère représentés au Conseil Exécutif,
De fait les conseillers de leur race qui les y représentaient étaient tout dévoués au Conseil Législatif et les créatures du pouvoir. Ils étaient de plus fonctionnaires publics pour la plupart. Les Canadiens avaient donc deux ^branches de la législature contre eux.
Ils comptaient aussi presque tous les employés des bureaux publics parmi leurs adversaires, et ces fonctionnaires formaient un corps puissant dont l'influence n'était pas un mince appoint parmi les éléments qui leur étaient hostiles. De là le nom de bureaucrates donné à ces employés et par extension aux amis du pouvoir ; surtout aux Canadiens transfuges.
Parmi les puissances publiques les adversaires des Canadiens comptaient donc dans la proportion de trois contre un.
Pour faire connaître en grandes lignes les points de ce débat soulevé entre la Chambre d'Assemblée d'un côté et le gouvernement et le Conseil Législatif de l'autre, ou plutôt entre le parti canadien et le parti anglais, commencé ou plutôt continué en 1791 et qui n'aura de terme qu'avec la suspension de la Constitution en 1839, résumons-les.
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Inspiré par la haine qu'il portait à la nationalité et à la religion des Canadiens sous le nouveau régime comme sous l'ancien, le parti anglais continua à chercher leur dénationalisation en les anglifiant, et en les amenant au protestantisme. De là ses efforts manifestes dans la première session même du parlement pour abolir la langue française. Il cherche également à gêner l'exercice du culte catholique en refusant à l'Evêque ses privilèges hiérarchiques. Il établit ['institution royale et cherche à fonder des écoles protestantes lans les campagnes ; le but de ces écoles est de substituer la langue anglaise à la langue française.
" Cette province, disait un journal du temps, est déjà trop
française pour une colonie britannique Que nous soyons
en guerre ou en paix, il est essentiel que nous fassions tous les efforts, par tous les moyens avouables, pour nous opposer
l'accroissement des Français et de leur influence Après
le possession de quarante- sept ans, il est juste que la proince devienne enfin anglaise."
Anglifier et protestantiser les Canadiens, c'est les absorber
lans l'élément anglais, détruire leur force morale et leur in-
luence et abattre la dernière barrière que leur langue et leur
îligion opposent à la domination britannique. On peut en
ire autant des lois françaises qui opposent un rempart puis-
it à l'invasion des institutions étrangères, car celles-là
issi, si, malgré les traités elles étaient introduites, seraient
|[n puissant auxiliaire pour affaiblir une race ennemie. L'ac-
iparement des biens religieux et autres propriétés ecclésias-
^ques, les biens des jésuites en particulier, va de pair avec les
itres éléments de dénationalisation.
Comme la propriété foncière est aux mains des Canadiens ^t que dans tous les pays, la possession du sol est le principal lément de force nationale, on veut l'imposer et remplacer
366 NOCES d'or de la st-jean-baptiste
par la taxe foncière, la taxe sur le commerce que la Chambre d'Assemblée est parvenue à décréter.
D'ailleurs comme c'est sur l'impôt que doit se prendre la liste civile à laquelle émergent les fonctionnaires publics, à de très rares exceptions, appartenant à la race anglaise, i\ s'en suivait qu'en le faisant peser sur les Canadiens on les rendaient tributaires de l'autre race. Ainsi donc les Canadiens en très forte majorité, non seulement n'auraient pas leur part du patronage ministériel, ou de l'impôt, mais ils l'auraient payé seuls. Aussi résistèrent-ils avec succès à cette exaction, et ils maintinrent l'impôt sur les objets de commerce.
Comme la Chambre d'Assemblée, ainsi que nous l'avons vu, s'était fait attribuer la disposition du revenu dans une de ses premières sessions, ce qui est d'ailleurs l'apanage du corps électit dans le gouvernement parlementaire, ce fut sur le budjet que commencèrent les premiers conflits, entre le gouvernement exécutif et le Conseil Législatif d'un côté, et la chambre d'assemblée de l'autre, conflit qui dura trente ans, et qui ne finit qu'avec la suspension de la constitution.
La corruption de l'administration judiciaire et la vénalité des juges nommés par la Couronne, révocables à volonté, et en conséquence à la dévotion du conseil exécutif et du conseil législatif, où ils avaient des sièges, constituèrent un autre grief de la chambre populaire où ils étaient aussi éligibles.
Parmi ces magistrats, créatures serviles du gouvernement, on comptait le juge en chef, le grand ennemi de la race française et auteur de plusieurs plans faits pour l'anéantir ou l'absorber par l'Union législative. Il était président du conseil législatif. De là, la politique de la chambre d'assemblée pour rendre les juges indépendants de la Couronne, et les faire exclure des corps législatifs et du conseil législatif.
Jusqu'à la guerre de 1812 les efforts de l'oligarchie s'étaient portés vers la revocation de l'acte de 1 791, ou sa modification
NOCES d'or de la ST-JEAN-BAPTISTE
de façon à diminuer les privilèges constitutionnels des Canadiens ; mais à compter de cette époque, voyant l'inutilité de cette tentative, elle changea de tactique et se mit à demander l'union législative des deux provinces en une seule, sûr moyen de noyer l'influence de la majorité bas-canadienne en la mettant en minorité vis-à-vis de la représentation totale.
Le récit des tentatives de ce parti représenté par des délégués envoyés à Londres pour obtenir la passation d'une loi
cet effet, et appuyé par les marchands de la capitale qui .jterposaient leur médiation en sa faveur, auprès des autorités coloniales, des efforts non moins ardents du parti canadien pour déjouer les machinations de leurs adversaires, la députaîon de MM. Papineau, Nelson et Viger en Angleterre pour Jpposer ce plan inique et engager les ministres à rejeter la mesure introduite subrepticement dans le parlement anglais, et de sa défaite ; en un mot de la longue lutte qui de 1813 a 1830 s'est faite à ce sujet, est écrite à chaque page de l'histoire de cette période. Il suffit de dire qu'abandonné en apparence MtTS 1830, le plan de l'Union législative fut repris sur le rapport de Lord Durham en 1840, et que cette union ainsi faite pour nous perdre nous a sauvés.
Sans faire à ce précis historique une mise en scène plus considérable que ne le demande son objet et les développe- -ments pratiques que j'entends en tirer, sans multiplier outre jiesure les incidents de cette guerre parlementaire, je dois ^enir maintenant à la législation financière qui a été l'occaiion de son dénouement.
Les fonctionnaires publics, classe nombreuse et influente, ^-je dit, la plupart anglais et protestants avaient naturellement pris parti pour le gouvernement et le conseil législatif lont les Canadiens repoussaient la composition qui leur était léfavorable et qui avait par ses refus de voter les lois de 'Assemblée, paralysé la législation. Le détail de ces mesures
n'est pas nécessaire. Il n'en est pas ainsi des mesurei financières.
Les finances étaient depuis longtemps dans une sittrtttion déplorable, les dépenses se faisaient sans l'avis des représentants du peuple, et chaque sesssion le gouvernement se contentait de mettre devant la législature un état partiel des sommes ainsi dépensées sans son autorité.
En 1818, ayant fait un état de ces sommes et additionné les divers montants requis pour les besoins de l'administration, c'est-à-dire fixé le chiffre du budget, le gouvernement demande à l'assemblée de voter en bloc ces deux montants et il demande ce vote et la liste pour la vie du Souverain. Ce qu'elle refuse. La raison qu'elle donnait de son refus était qu'une fois cette liste votée pour la vie du Souverain, le pouvoir exécutif ayant à sa disposition les fonds nécessaires se passerait facilement des chambres et dissoudrait le parlement quand bon leur semblerait. Elle voulait obtenir, par le contrôle de la liste civile, le plus d'influence possible sur le gouvernement ; elle avait, comme nous l'avons déjà vu,, obtenu le vote annuel des subsides ; elle prétendait encore spécifier les différents objets pour lesquels elle les accordait. Il s'agissait de décider si les sommes d'argent votées par l'Etat le seraient en bloc, ou article par article. La dernière prétention était celle de la chambre, celle du gouvernement était contraire, et sur le refus de la Chambre de voter les subsides en bloc, elle fut dissoute.
Les nouvelles élections, au lieu de diminuer le nombre des Canadiens dans la Chambre d'Assemblée, ce qui était le vœu du gouvernement, les ramenèrent plus forts, et chaque session voyait le refus des subsides en bloc. Non seulement la chambre réaffirmait à chaque session son droit de les voter par articles, elle en était venue à retrancher le salaire de quelques fonctionnaires qu'elle croyait inutiles ou coupables de lualversa-
NOCES d'or de la st-jean-baptiste 369
tion, et à réformer le budjet. Sur ce nouveau vote, nouvelle • dissolution. De là les nombreuses dissolutions jusqu'en 1828, époque où Lord Dalhousie la dissout encore une fois et accompagne cette dissolution d'un discours offensant pour la majorité de l'Assemblée.
Plus tard, les esprits s'étant aigris davantage, la chambre refuse les subsides en entier et ces refus plusieurs fois répétés, causent une rupture ouverte entre les diverses branches et nous conduisent aux 92 résolutions votées pendant la session de 1834, amenée à une fin prématurée. Les 92 résolutions formulées par M. Papineau, rédigées par M. Morin et présentées par M. Elzéar Bédard, sont sans aucun doute le document politique le plus important de notre histoire parlementaire.
C'est un manifeste énergique de pensée et vigoureux de ton, quoique diffus, énumérant les griefs accumulés dans soixante ans d'abus, soufferts par un peuple qui a pour tout soutien la justice de sa cause et pour tout refuge la majesté des lois et la protection de la constitution. Peuple généreux, vaincu par les hazards des combats et la supériorité du nombre, livré par les chances d'une navigation heureuse, et par la capitulation d'un fonctionnaire incapable, comme on le disait alors, sa faute depuis qu'il est devenu sujet anglais, a été sa langue, son crime sa foi, et la cause de sa proscription a été sa nationalité.
S'il a eu d'autres torts, ça été de n'avoir pas vendu, en prenant des arrhes, sa fidélité à l'Angleterre, et s'il ne lui a conservé la colonie que deux fois, c'est qu'on ne lui a pas demandé plus souvent de tirer son épée pour elle. Il n'a jamais réclamé que l'égalité des droits de sujet britannique et du patronage public en commun avec les autres races, l'exécution des traités et des chartes constitutionnelles et la mise en pratique de la constitution anglaise ; droits..
àlî) NOCES D"0R de la ST-JEAN-BAPTISTE
sacrés et franchises inaliénables dont le refus a été la cause de la lutte.
Les 92 résolutions furent à la fois une déclaration de droits, une protestation et une plainte. Aux droits de sujets britanniques que je viens de citer, elles ajoutent le maintien de la langue et de la nationalité du peuple canadien, protestant de sa loyauté à la couronne anglaise, et en appelant à la justice du Parlement et à l'honneur du peuple anglais.
Les griefs qu'elles formulent sont la répétition de ceux qu'elle a formulés pendant plus de trente ans, et dont elle leur demande le redressement. Ces demandes dont l'Angleterre a reconnu plus tard la justice, se bornant à l'octroi de droits aujourd'hui pleinement reconnus et auxquels est attaché le sort du peuple canadien. Il n'est pas un point de son existence sociale qui ne s'y trouve directement où indirectement intéressé.
Quelque fût la justice de ces demandes, elles ne furent pourtant pas accueillies favorablement en Angleterre, et le ministre des colonies en parla avec défaveur, on pourrait dire avec mépris. " Il est bien vrai, disait-il, que, sur 204 fonctionnaires, 47 seulement sont Canadiens-Français, mais cet état de choses est juste si l'on considère que bientôt les deux Canadas seront réunis et qu'alors la majorité de la population sera anglaise."
Ce à quoi O'Connell indigné répondit: "Si c'est ainsi que vous entendez la justice, {/f this is whal you mcan by . justice) le Canada n'aura bientôt plus rien à envier à l'Irlande. , L'aveu même de l'honorable ministre des colonies est une preuve des abus commis par ceux qui gouvernent !e Canada, puisque sur une population composée de plus des trois quarts de Canadiens-Français, on ne leur accorde pas un quart des charges publiques. î^ composition du conseil législatif est aussi vicieuse, puisque parmi ses membres les uns sont ou
ministres, juges ou fonctionnaires publics, ce qui donne un double avantage au gouvernement."
J'ai dit que les 92 résolutions étaient aussi une plainte. C'est dans le sens que l'a compris le libérateur de l'Irlande, et non dans le sens de supplication qu'il faut entendre le mot. Les descendants de St-Louis, d'une race qui a passé par trois générations de croisés, qui était à Soissons, à Roncevaux, à Bouvines et à Ivry^ qui, comme le Prométhée de la fable a ravi à l'Europe le feu de sa civilisation,— je dirais du christianisme si le rapprochement ne me paraissait profane — pour en allumer le flambeau en Amérique, qui a découvert les grands fleuves du Nouveau Monde, en a peuplé les déserts, défriché les forêts, planté la croix sur ses hautes montagnes, et attaché son nom à toutes les grandes œuvres et à tous les endroits fameux, les descendants de cette race héroïque ne supplient pas. Comme César qui couvre son visage de sa toge et tombe percé de coups sur le parquet du Capitole quand il lui faut mourir, c'est en voilant sa tête dans sa robe de missionnaire ou dans son linceuil de martyr que ce peuple meurt.
Les 92 résolutions furent le dernier chant de ce poërae héroïque qui s'appelle l'histoire de la chambre d'assemblée du Bas-Canada, mais ce ne fut pas le chant du cygne. Le cygne oiseau plaintif, pleure, chante et meurt. L'aigle, oiseau puissant et fort, menacé par les embûches de la plaine, s'enfuit vers les montagnes. Déployant ses ailes aux longues envergures, il s'élance dans l'espace et bondit vers le soleil dont les rayons brûlants n'éblouissent pas ses regards ; pour lui, le soleil, c'est la liberté !
Le lion pris dans les filets tendus par les mains artificieuses des chasseurs ne s'abaissent pas non plus à de lâches supplications. Mais, secouant sa crinière farouche et agitant son pelage fauve, il pousse de longs rugissements, et, concentrant
372 NOCES d'or de la st-jean-baptiste
toute sa puissance dans un effort suprême, il s'élance libre dans la forêt. A la liberté de l'aigle et du lion je veux comparer la liberté constitutionnelle que les 92 résolutions nous ont conquises, et à l'oiseau de Jupiter et au roi de la forêt, le conquérant de cette liberté et l'initiateur de ce manifeste, le bouillant tribun qui a longtemps présidé l'assemblée dont les voûtes ont si souvent retenti des accents de sa mâle éloquence.
Lors de la prorogation de cette mémorable session de 1834, en entendant le discours insultant de l'altier proconsul,: comme le dernier des Gracques, le tribun ne lança pas vers le ciel, en signe d'imprécations contre les patriciens une poignée de la poudre enflammée du forum, mais il secoua surle parquet la poussière de ses pieds, et se drapant fièrement dans sa toge, il sortit de ces lieux souillés par tant d'injustices. Le peuple canadien en sortit avec lui.
Les 92 résolutions furent le testament politique des hommes de 1791 et de 1813 en faveur des générations futures.
La situation du conseil exécutif et de l'assemblée était devenue tellement tendue et l'on en était venu de part et d'autres à de telles extrémités, qu'il était évident que la crise allait se précipiter et qu'il fallait que la constitution fût modifiée ou qu'elle fût brisée. La chambre d'assemblée se voyant près de sa fin, quelque fût le dénouement, crut devoir consigner dans un acte solennel auquel elle donna la forme de résolutions parlementaires, un état des questions constitutionnelles pour lesquelles elle avait combattu, des abus qu'elle avait blâmés et des réformes qu'elle avait demandées, pendant une lutte de quarante ans soutenue contre le conseil législatif et le gouvernement.
Ce fut un manifeste signalant les principes constitutionnels qu'elle avait défendus, le redressement des griefs qu'elle avait demandés et l'accomplissement des réformes qu'elle jugeait
NOCES d'or de la st-jean-baptiste 373
utiles à sa prospérité et à son gouvernement. Ce fut la charte de ses franchises constitutionnelles et de son émancipation politique.
C'était quatre années seulement avant la suspension de la constitution, à une époque où les dissolutions fréquentes et continuellement répétées du parlement en rendait l'autorité illusoire et en paralysait l'action et où il était facile d'en prévoir la fin prochaine, l'expression de ses dernières volontés adressées au peuple de la province, auquel elle représentait leur accomplissement comme essentielle au maintien de ses institutions et de ses droits politiques et sociaux, de sa langue et de ses lois et comme indispensable à la conservation de la nationalité. Encore une fois le manifeste était le testament politique de la Chambre d'Assemblée.
L'exécution de ce testament incombait sans doute à la nation, mais elle n'était représentée par aucun corps public, et sans semblable représentation, un peuple ne peut être considéré qu'individuellement et il est incapable de tout acte politique. Dans l'intervalle la société St-Jean-Baptiste de Montréal fut fondée et ce fut elle qui devint l'exécutrice testamentaire de l'assemblée. Ce fut une puissance morale substituée à la puissance politique qui la remplaça pendant l'interrègne parlementaire de 1834 à 1840, et qui a marché de pair avec elle depuis l'acte d'Union de 1840.
On ne connaît que peu de chose de la fondation de la St-
m-Baptiste dont l'origine modeste semble peu en rapport
;c une si haute mission. Les plus grandes entreprises ont
ivent le plus petit commencement, et l'on connaît à peine
source des grands fleuves, dont le cours est majestueux et
Ime. Les petites rivières au contraire roulent leurs eaux avec
icas et l'on connait l'endroit précis de leur naissance.
f' La St-Jean-Baptiste fondée à Montréal le 24 Juin 1834 se
ipandit rapidement dans le pays. On la voit étabtie en
374 NOCES d'or DE LA ST- JEAN-BAPTISTE
1837 dans plusieurs endroits ; Québec, où le Docteur Bardy^ de noble mémoire, en fut le véritable fondateur ; St-Denis, St- Ours et St- Jacques de l'Achigan, St-Athanase, St-Eustache et St-Charles sont de ce nombre. Suspendue en 1837, elle fut rétablie à Québec en 1842 et à Montréal en 1843.
Ludger Duvernay était un homme de fortes convictions et un grand patriote. Il est peu de Canadiens dont le souvenir soit resté aussi profondément gravé au cœur de la nation et le nom aussi populaire dans le pays.
Parler de Duvernay c'est parler de notre fête nationale et la feuille d'érable semble être son emblème aussi bien que celui de l'association. L'association St- Jean-Baptiste fut créée originairement comme une association politique. Les discours prononcés au banquet de sa fondation et dans les banquets subséquents, tant à Montréal qu'ailleurs, témoignent suffisamment de cette destination. Je tiens le fait d'ailleurs de Duvernay lui-même, qui s'était pour ainsi dire identifié avec elle : il en parlait avec une grande complaisance et même avec le degié d'enthousiasme que les efforts constants qu'il faisait pour cacher, sous un dehors calme, une nature bouillante et passionnée, lui permettaient de manifester librement.
Il m'a beaucoup et souvent parlé de la St- Jean-Baptiste et des projets ambitieux qu'il faisait pour son agrandissement. C'est de lui que je tiens l'idée de faire une société générale de toutes les sociétés particulières établies en Amérique sans briser leur autonomie et nuire à leur existence particulière, et je suis heureux de lui en attribuer ici la paternité. De son temps, où l'émigration aux Etats-Unis ne faisait que commencer, il n'y avait pas de sociétés nationales établies en dehors de la province où se bornait son ambition. " Avec un levier semblable je soulèverais le pays," m'a-t-il souvent dit.
Il est mort sans avoir pu réaliser son idée, et son énergie s'est concentrée sur la société de Montréal. Emporté jeune, la publication de son journal a absorbé son existence.
NOCES d'or de la ST- JEAN- BAPTISTE 375
Je lui ai souvent entendu dire comment en fondant la St- Jean-Baptiste il avait entendu en faire l'instrument de la propagation des 92 résolutions auxquelles il donnait son plein concours, et l'écho de la chambre d'assemblée. Il n'y eut jamais de désaccord entre les Canadiens sur le mérite même de ce fameux manifeste ; les principes politiques qu'elles expriment, les griefs qu'elles dénoncent et les réformes qu'elles réclament n'avaient rien de nouveau, elles avaient toujours fait la base du programme du parti libéral de l'assemblée. Le motif pour lequel quelques députés comme M. Nelson, M. ^■luesnel et une fraction de l'assemblée s'étaient séparés de ^K. Papineau, s'attaquait plutôt à la forme, à la convenance et ^B l'opportunité du document qu'au document lui-même, et ^^eur valeur a moins été d'avoir énoncé des principes qui étaient déjà connus et pour lesquels la chambre avait longtemps combattu que de les avoir réduits en un corps de doctrine constitutionnelle, d'en avoir fait un credo politique. Ce credo fut celui des fondateurs de la St-Jean-Baptiste, qui se mêlèrent à l'agitation qui fut faite pour en faire triompher les principes, et dont un grand nombre, Duvernay en tête, souffrirent l'emprisonnement pour y avoir pris part. Ce ne fut pas la première fois que ce grand patriote souffrit pour ses croyances, il avait été emprisonné en 1832. C'était un homme sans compromis et sans peur. J'ajoute qu'il était sans ^iroche, et eût-on pu lui en adresser quelques uns, que l'asiciation qu'il a fondée, et qui, dans les démonstrations de :tte fête, a tant fait pour sa glorification, lui en accorderait ilontiers une suprême absolution.
L'association St-Jean-Baptiste n'était cependant pas isolée
,ns sa défense et dans son panégyrique des 92 résolutions.
peuple canadien était tout entier avec elle, et depuis leur
Tomulgation jusqu'à la suspension de la constitution, elles
rent le thème des débats politiques, et servit aux orateurs
it points de ralliement.
376 NOCES d'or de la st-jean-baptiste
Ces 92 résolutions que l'on a souvent représentées sous un faux jour, et dont on a même fait un sujet d'épouvante, qu'étaient-elles et quelles réformes demandaient-elles? Exactement les réformes que l'Angleterre nous a accordées depuis, et dont le pays est aujourd'hui et depuis longtemps en pleine possession.
Elles demandaient : i» La conservation de la religion des Canadiens, l'usage de leur langue et de leurs lois.
2° Le gouvernement responsable.
30 L'élection du conseil législatif par le peuple.
40 La disposition des deniers publics par la chambre populaire, et l'attribution au même corps de la législation financière et de l'établissement de l'impôt.
50 L'indépendance des juges, et leur inamovibilité, excepté par mauvaise conduite et sur adresse du parlement.
60 Leur exclusion de la représentation et de la politique.
70 La prohibition de donner au gouvernement des avis extra-judiciaires et des fonctionnaires publics.
8° La répartition égale du patronage entre les deux races.
90 La défense de cumuler des fonctions publiques.
iqo La conservation des biens ecclésiastiques et l'affectation des biens des jésuites aux fins de l'éducation.
iio La législation scolaire et le pouvoir de construire des maisons d'éducation.
12" Le pouvoir de législation du parlement sur la tenure de toutes les terres, celles tenues en franc et commun soccage, sociale comme les autres.
130 L'abrogation du bill des tenures passé par l'Angleterre et qui tendait à accorder aux Seigneurs la propriété incommutable de leurs seigneuries et la dispense de leur obligation de les concéder à leurs censitaires. En d'autres mots la rsconnaissanco du pouvoir de l'assemblée sur la propriété.
Est-il nécessaire de dire que toutes ces réformes nous ont
-été accordées depuis et que nous en sommes aujourd'hui en possession. Ce qui montre que dans la grande lutte dont nous venons de parcourir les diverses phases, la Chambre d'Assemblée avait raison.
En somme quel a été le résultat de ces réformes ? La conservation de notre nationalité et la reconnaissance de notre -égalité sociale, politique et religieuse vis-à-vis de nos compatriotes des autres origines. Ce résultat a été le fruit des luttes de nos pères et en particulier de la Chambre d'Assemblée.
Comment s'est opéré ce résultat merveilleux, au moyen de l'acte d'Union de 1841, qui en conformité du Rapport de Lord Durham fait pour nous noyer nous a sauvés, c'est ce qui me reste à vous dire.
J'éprouve pourtant le besoin ici de disculper le récit que je viens de vous faire des époques irritantes de notre histoire, marquées par l'antagonisme des races et les jalousies des nationalités, de toute intention de réveiller des haines oubliées, de raviver des ressentiments appaisés ou de ranimer le feu des cendres assoupies. Loin de moi un dessein semblable et toute pensée qui n'a point pour modèle l'honneur de notre race, la glorification de notre fête, et l'accomplissement des devoirs que m'impose ma charge de président !
En faisant le panégyrique de la St-Jean-Baptiste, il m'a bien fallu revenir à notre histoire et pouvais-je la défigurer ou a supprimer les pages les plus glorieuses ? Est-ce notre faute .1 ces pages ont été entachées du récit des persécutions qu'a subies notre race et des dangers qu'ont courus notre nationalité, notre langue et nos lois, mots usés peut-être, mais qui sont le fond de notre civilisation, civilisation à part et peut-être unique au monde. En vous racontant les dangers de cette civilisation, toute de foi religieuse et de traditions catholiques, je vous ai fait voir la protection mystérieuse dont Dieu l'a vcntourée et l'héroïsme de nos pères qui l'ont défendue.
378 NOCES d'or de la ST-JEAN-BAPT1STE
N'eût-ce pas été défigurer notre histoire que de ne pas en révéler ces sublimes caractères !
Mon cœur éprouvait un autre besoin, un devoir plus saint encore s'imposait à ma mission. Longtemps une énorme injustice a pesé sur nos compatriotes, et on a cherché à attacher un stigmate à leur front. En faisant rejaillir sur eux le blâme des événements à jamais regrettables qui ont ensanglanté la fin de cette époque, on a impugné leur allégeance envers leur souveraine ; on les a accusés de trahison. Une longue fidélité et le sang versé sur trois champs de bataille repoussaient éloquemment cette accusation. Mais, si aux faits il fallait ajouter les paroles, si au mot qui les condamne il fallait ajouter celui qui les réhabilite, à côté du mot insurrection j'écrirais le mot provocation.
Cependant oublions le passé et jetons un voile sur les événements qui vont suivre.
Nous voici parvenus à la fin de l'époque de 1837, celle que nous avons appelée l'époque de la lutte. Nous en étions sortis vaincus, brisés, et suivant les apparences, nous ne devions pas nous relever de notre défaite. La suspension de la Constitution et la création du conseil spécial, en nous enlevant le régime parlementaire devaient nous remettre sous le contrôle d'un gouvernement absolu comme l'était le conseil nommé sous l'empire de la proclamation de 1 783 et aboli par l'acte de Québec. Nous avions retourné de soixante-quinze ans en arrière. Ce fut sous ces circonstances que Lord Durhara recommanda l'absorption de la race française par l'union de 1841, système si longtemps rêvé par les Anglais, mais qui leur avait été jusque-là refusé.
Si sous cette union la lutte eût continué d'être une guerre de nationalité, nous étions infailliblement perdus, car, vis àvis la race anglaise des deux provinces, nous étions en minorité. L'espoir des unionistes était que les Hauts- Canadien:
NOCES d'or de la ST-JEAN-BAPTISTE 370
s'uniraient comme un seul homme aux Anglais du Bas et ostraciseraient bientôt la race française.
Mais il n'en fut pas ainsi. Les Hauts-Canadïens étaient divisés en deux camps : les réformistes et les tories ; les premiers s'unirent à la majorité du Bas-Canada, et les deux partis obtinrent et gardèrent le pouvoir jusqu'à la coalition de 1854, époque où la majorité du Bas-Canada étant assez rte pour couvrir la minorité du Haut, conduisit le gouverlement jusqu'à la Confédération. C'est ainsi que par un iénouement qui, quelques années auparavant seulement, avait ru impossible, les Canadiens prirent le pouvoir en 1842 et un court intervalle près, le gardèrent pendant tout le temps l'Union et que les Anglais du Bas-Canada, cessant de forer un parti distinct, restèrent quand ils ne voulurent pas rallier aux Canadiens dans une grande minorité insigniante.
Les rôles avaient changé et c'était maintenant les derniers i commandaient.
Comment en si peu de temps s'était opéré ce qu'on pouvait presque appeler ce prodige. C'est ce qu'un seul mot explique: le gouvernement responsable !
Comment, les auteurs de l'acte d'Union de 1841 dont l'objet était de soumettre la race française aux autres et de i'anglifier, n'ont-ils pas prévu le résultat et ne l'ont-ils pas
Iité?
C'est parce que l'hostilité que l'on a prêtée à la mèretrie à l'égard de la race française du Canada n'a jamais |sté, du moins au degré que l'on suppose. Le peuple glais est assez libre pour ne pas redouter la liberté relative de ses colonies et son gouvernement anglais n'a jamais voulu commander à des esclaves. Qui dit peuple anglais et toute population qui lui touche dit aujourd'hui : indépendance et I liberté constitutionnelle.
380 NOCES d'or de la ST-JE AN-BAPTISTE
Il s'était d'ailleurs opéré depuis l'indépendance des Etats- Unis de grandes modifications dans la politique coloniale. Les dissensions causées dans quelques colonies et en particulier dans la nôtre, par le régime absolu, ou parlementaire irresponsable, avaient convaincu les hommes d'Etat des dangers d'en continuer plus longtemps l'exercice. C'eut été surtout manquer à ses hautes notions politiques et à la justice due à une colonie habitée en partie par une race, qui dans le danger lui avait été fidèle, et qui, attaquée d'un côté par les sommités d'un parti, était défendue par les orateurs distingués de l'autre. Partout et surtout en Angleterre, le malheur et la justice trouvent des défenseurs. Puis-je en terminant ne pas rendre justice à ce noble pays !