‹ Noces d'or de la Sant-Jean-BaptisteChapitre 59 sur 67 · DISCOURS DE M. T. A. BERNIER · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. T. A. BERNIER

Monsieur le Président,

Mesdames^ Messieurs^

Les sujets que nous sommes appelés à traiter durant cette séance du Congrès, sont d'importance vitale. Ils sont tellement liés entr'eux qu'ils forment comme les divers aspects d'une seule question, résumant en elle toute la question économique de notre temps. — D'autres intérêts pourront à d'autres époques réclamer toute notre attention, mais ce serait s'exposer à de graves mécomptes que de ne point donner aujourd'hui la priorité à ceux-ci.

Notre pays, de l'Est à l'Ouest, est une large bande de terres arables ; la classe agricole sera vraisemblablement toujours la plus nombreuse ; l'influence appartiendra donc aux possesseurs du sol. Or, de ces faits et de ces inductions se •dégage en pleine lumière, la nécessité proclamée par ces voix éclairées et patriotiques qui, les premières, ont fait entendre ■ ce cri : Emparons-nous du soi.

Quand nous repassons l'histoire des temps écoulés depuis la cession, l'émotion nous gagne au souvenir des luttes de ce passé glorieux, du dévouement et des talents mis à leur service, des sacrifices dont elles ont été l'occasion, des succès qui les oni couronnés. Mais ces dévouements, ces talents, ces sacrifices, auraient été stériles comme les arbres dont les fleurs sont emportées par les "ents, si nos hommes publics n'eussent senti derrière eux cette forte et féconde race d'agriculteurs, ancrés à leur foi et au sol, et formant, au sein de leurs organisations paroissiales, présidées par le curé, le plus formidable obstacle à l'envahissement de leur patrie par l'influence

étrangère.

Il faut donc s'emparer du sol. Mais qui fera cette œuvre, si ce n'est celui dont la vocation est de le cultiver, et d'en tirer les immenses trésors qu'il renferme. C'est donc au laboureur qu'il faut confier le côté pratique de la mission de conserver le sol canadien, à notre race, et d'assurer son influence

future.

S'il en est ainsi, il incombe aux classes dirigeantes deconserver notre population à l'agriculture ; d'empêcher la transmigration de la jeunesse rurale vers les villes, de prévenir l'émigration, d'activer la colonisation.

Pour cela il faut commencer par s'emparer des esprits, pat changer ce courant d'idées qui parait s" infiltrer chez les jeunes générations que le travail des champs les place dans une condition inférieure. Adressons-nous à la jeunesse, à l'enfance. Non pas qu'il faille faire de l'école, une ferme ; ce n'est pas le but de l'éducation élémentaire de livrer ceux qui la reçoivent aux travaux physiques ; à l'école il s'agit de développer l'intelligence et de former le cœur.

Mais c'est être intelligent, c'est être homme de cœur, que d'aimer Dieu, son pays, sa famille, son état. Or ces choses peuvent s'apprendre à l'école.

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Qu'on enseigne donc, après le catéchisme, l'influence des travaux agricoles, sur la richesse nationale, les mœurs, la vie domestique ; qu'on relève dans sa propre estime, cet artisan de notre avenir, qu'on lui parle de la dignité de ses occupations, qu'on lui montre tous les siècles rendant hommage à l'homme laborieux que l'aube trouve au milieu de son champ, traçant le sillon où doit tomber la semence qui changera cette terre dénudée en flots dorés.

Mais à cela ne doivent point se borner nos efforts. Lors même que l'esprit serait convaincu, si l'on souff"re, on n'aimera point la vie rurale, on n'aimera point la paix des champs. Et cependant l'on n'embra.sse un état, et l'on n'y reste, qu'en autant qu'on l'aime. Il faut donc viser aussi, et particulièrement, à améliorer la condition matérielle de la classe agricole.

Voilà le point où les hésitations'et les diff"érences d'opinion, se produisent.

Je me tais sur certaines améliorations que l'on suggère de temps à autre à l'attention des cultivateurs, pour m'attacher

une question moins technique, mais également pratique : le uiorcellement de la propriété. Si l'on examine bien la condition de la propriété rurale en notre province de Québec, . qu'y trouvons-nous.

Par suite de l'heureuse fécondité de notre race il s'est produit, dans nos vieilles paroisses, un accroissement de population qui a élevé le prix de la terre et mis à l'étroit notre peuple habitué aux larges espaces. Le trop grand morcellement de la propriété n'est en aucun lieu désirable. Mais en Amérique surtout, en face des immenses territoires qui restent à coloniser, ce serait une grave erreur. Et, examiné aux points de vue des intérêts de la province de Québec et de notre race, je vois dans ce fait l'une des causes d'un mal qui nous désole et nous décime depuis plus d'un quart de siècle : l'émigration.

La moyenne des fermes est de 60 à 100 arpents en super-

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ficie. Sur ces fermes vous trouvez une famille comptant presque toujours de nombreux enfants. Les uns ont, par leur travail et leur industrie, placé quelques fonds en réserve ; les autres n'ont pas su ou n'ont pas pu le faire ; cependant il existe dans le cœur du père un sentiment d'amour et de pié- , voyance qui fait songer à l'avenir de l'enfant ; à ce sentiment correspond chez le fils, cet autre sentiment, aussi noble que légitime, de fonder à son tour une famille. Mais un obstacle se dresse devant eux : l'exiguité du champ du père de famille. Celui-ci a vécu des produits de ce champ, mais divisé entre tous les membres de la famille, le même champ n'en ferait |Vivre aucun. En vain dira-t-on à nos populations rurales : ;cultivez moins, et cultivez mieux.

Cultivez mieux ! soit, le conseil est bon. L'agriculture est un art en tous lieux susceptible de perfectionnement. Mais encore faut-il être prudent et ne pas lancer nos cultivateurs dans des aventures d'où ils ne rapportent qu'un scepticisme plus marqué à l'égard des enseignements théoriques. En agriculture, l'expérience, et l'amour de son état, sont les deux meilleurs maîtres.

Cultivez moins, n'est pas dans nos mœurs; et pour changer un système il faut des années, tandis que le mal dont nou» cherchons le remède a besoin d'être présentement guéri. Au reste, on ne saurait demander à nos cultivateurs d'adopter maintenant le système des petites cultures comme en Europ-j. La condition économique du continent américain n'est pas la même que celle du continent européen. La différence de densité de population suffit à nous convaincre de la vérité de cette proposition.

Il faut au Canadien un champ plus ou moins vaste sur lequel il puisse se livrer à la culture des céréales et à l'élcvag.-. des bestiaux. S'il ne l'a pas, il cherchera à gagner sa vie d'une autre manière, ou sous d'autres cieux. Et voilà pour-

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quoi, bien souvent du moins, la patrie est délaissée. Et pourtant cette condition de la propriété, qui est actuellement le principe d'une déperdition de forces, pourrait être ■une cause de salut, si nous voulions pratiquer nous-mêmes, en temps opportun, une saignée salutaire.

Le déplacement de quelques familles, en causant une baisse sur les propriétés, mettrait celles-ci à la portée et à la disposition de quelques autres familles plus aisées ; le patrimoine de ces dernières familles s'agrandirait ; elles garderaient autour d'elles leurs enfants en leur procurant des conditions avantageuses d'établissement : ces nouvelles familles essaimeraient à leur tour, et la plaie faite par la saignée se fermerait bien vite.

En second lieu, le déplacement, opéré d'après un système et un plan préconçu, un plan dont la nation entière comprendrait le fonctionnement, dont tout le monde se constituerait l'auxilliaire, aurait TcfTet de pousser la population vers d'autres points inoccupés du pays, et de concentrer en conséquence dans nos mains une plus large lisière territoriale

Ceci n'est pus simplement lyie théorie. Nos populations sont dociles à la voix de ceux qui ont droit de parler, et si plus souvent, et plus près d'elles, elles entendaient un conseil ami, si ces voix autorisées les instruisaient de nos ressources, calculaient pour elles, leur indiquaient la route, elles ne prendraient point celle des Etats-Unis. Car le Canadien aime son pays, et quand il le quitte c'est avec regret. Bien souvent l'on a blâmé ceux qui nous ont quittés. Mais ne soyons pas injustes et surtout ne fermons point les yeux sur notre part de responsabilité. A eux seuls ne doit pas être imputée la faute. Je ne veux pas excuser les écarts qui ont été bien souvent les causes directes de la détresse d'un trop grand nombre de familles, détresse à la suite de laquelle elles sont parties ; mais aux classes dirigeantes revient aussi une part de responsabilift<>

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Ces populations n'ont pas, comme d'autres plus instruites, les lumières nécessaires pour voir au-delà de ce qui les frappe sur le moment. Leur patriotisme a besoin d'être réchauffé, éclairé . elles ont besoin qu'on les instruise et qu'on les dirige. Cela a-t-il été fait ?

Au jour de la Saint- Jean-Baptiste il se produit comme une explosion de sentiments patriotiques ; de beaux projets naissent, et il semble que nous sommes à la victoire, comme aux jours de Carillon et de Cliâieauguay. Mais au lendemain ! Ah, vite ! nous retournons à nos luttes politiques, nous nous déchirons, nous ruinons la réputation de nos hommes publies, nous déprécions nos institutions, nous établissons des comparaisons désavantageuses avec celles de nos voisins. Ah ! si la conquête du sol avait à son service la dîme de l'activité que l'on met dans nos luttes journalières, assurément, nous n'aurions pas à déplorer les pertes que nous subissons, notre influence monterait partout, ici et dans ks vastes prairies du Nord-Ouest.

Mais VOICI une ère nouvelle. De nouveau le clergé s'est mis en campagne. Il y a des %pôtres de la colonisation. Ah ! saluons cette véritable "armée du salut" et que tous nous lui prêtions assistance. Ne réservons pas pour le jour de la Saint-Jean-Baptiste seulement nos accents patriotiques. Que le curé de chaque village, que le notaire, que les marchands, que tous les notables, par tout le pays, joignent leurs paroles et leur action à celles des évêques, de nos prêtres, et que les gouvernements, eux, leur donne des moyens d'action, ouvrent des routes et répandent les renseignements, les cartes et la statistique, et j'en ai la conviction, l'émigration se ralentira. Je dis seulement se ralentira, car c'est aussi ma conviction que l'émigration ne cessera jamais complètement j de même que nous ne pourrons jamais opérer que des rapatrieiiic-nts |»iirliels. Un ia])atricincnt général est impossible. Un

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grand nombre de nos compatriotes, quoique partis avec regret, sont maintenant établis aux Etats-Unis d'une manière permanente ; le voudraient ils, ils ne pourraient nous revenir.

Au surplus, ces colonies canadiennes attireront toujours quelques-uns des nôtres. Puis, il s'est prodiiil récemment un mouvement qui me fait peur : on se fait naturaliser là-bas.

Selon moi, ce mouvement ne fera que rendre plus improbable le rapatriement. Quant à ceux qui ont l'intention de demeurer aux Etats-Unis, je comprends leur conduite. Ils veulent être quelque chose dans ce pays ; ils veulent exercer les droits de franchise, et cette ambition est légitime. Mais, quand le Canadien aura goûté à cette vie mouvementée du citoyen américain, qu'il aura épousé les causes qui se débattent aux Etats-Unis, il se fondra dans cette immense fournaise où les plus forts se sentent amollir. Et tel qui, au moment de se faire naturaliser, nourrit peut-être encore l'espoir de revenir en son pays natal, finira par éteindre en lui, et dans les siens, ce louable sentiment.

Les Canadiens résistent mieux que les autres races à l'action absorbante de nos voisins ; et ceux-ci le comprennent bien. Et c'est pour cela que tantôt ils usent de caresses, tantôt de menaces et d'insultes, pour amener notre race à oublier le Canada, En cela ils ne réussiront pas ; le Canadien aimera toujours le Canada. Le temps fera néanmoms pour nos Canadiens des Etats-Unis ce qu'il a fait pour nous. Nous aimons toujours la France ; mais nous sommes des sujets loyaux de la couronne britannique, et, en cette qualité, nous sommes perdus pour la France.

La loyauté, ce sentiment distingué qui honore les peuples, cette vertu sociale qui caractérise notre race fera de nos compatriotes des Etats-Unis, de fidèles sujets de la République américaine ; ils seront perdus pour nous, et notre influence ici en sera diminuée d'autant. Et voilà comment

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seront également perdus pour nous les sacrifices, l'énergie, les talents, le travail, d'un si grand nombre de compatriotes.

Nous avons produit l'arbre, d'autres en auront les fruits.

Et à mes yeux, cela est d'autant plus lamentable que je n'ai pas même pour me consoler l'avantage de voir, comme tant d'autres, un acte providentiel dans cette évolution sociale.

Je crois fermement et humblement à l'action de Dieu sur les sociétés. Et c'est précisément cette foi qui m'amène à croire que c'est Dieu qui a fait les nations, qui a mis au fond du cœur de l'homme cet instinct naturel qui le porte à se grouper dans certains milieux dont il a tracé les limites ; et l'espace compris dans ces limites, c'est la patrie. Si donc. Dieu a pris soin de donner à chaque peuple une patrie, il ne peut vouloir ces peuples en dehors de leurs patries respectives, à moins qu'il n'entre dans les desseins de la Providence de les châtier de leur prévarication, et ce châtiment s^ manifeste souvent par la dispersion ou l'exil. Or, nous avons à peu près le quart des nôtres aux Etats-Unis. Cela ne ressemble-t-il pas à une dispersion?

Ah ! nous avons violé quelques lois données de Dieu au monde. Nous avons manqué à l'impérieuse loi du travail, à la fortifiante loi de la sobriété ; nous nous sommes laissés aller à des excès de luxe, et Dieu, qui ne peut atteindre les peuples que dans le temps, nous fait sentir sa main d'une manière éclatante, et c'est dans ce sens seulement que l'émigration canadienne aux Etats-Unis est providentielle, comme était aussi providentiel l'exil du peuple d'Isracl en Egypte.

Dieu sait tirer le bien du mal, et sans doute que le passage et l'établissement de nos compatriotes aux Etats-Unis aura une influence salutaire sur la société américaine, et nous suivrons toujours avec intérêt leur carrière sur la terre étrangère ; mais en même temps qu'ils nous permettent de regretter leur absence et de la considérer comme une. calamité

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nationale. Et au lieu de voir dans ce fait un triomphe, une grande destinée, courbons plutôt la tête devant ces décrets divins, et dans une humble et ardente prière, implorons la miséricorde de Dieu et la grâce de revenir à sa loi ! Et de même qu'à la prière de Moïse, Dieu a sauvé les armées d'Israël de la destruction, de même aussi pourrons-nous espérer vivre pour accomplir cette grande mission qui semble être notre partage.

Le doigt de Dieu me parait bien plus visiblement tourné vers d'autres lieux que les Etats-Unis.

Il existe une terre découverte et occupée presqu'exclusiveent par les nôtres, jusqu'à une date récente. Manitoba était autrefois une province française ; nous l'avons évangélisée et civilisée. Maintenant, d'autres races y dominent; cependant, nous y avons toujours toute une organisation sociale; une église présidée par un illustre et saint archevêque et desservie par des prêtres dévoués ; nous y possédons un système scolaire, basé sur les principes catholiques, autorisant l'usage de livres catholiques recevant du gouvernement une allocation pécuniaire proportionnée au chiffre de noire population, couronné d'une université; nous avons un sol extraordinairement fertile, d'une culture et d'une acquisition faciles; notre climat est salubre et nullement à redouter, comme les préjugés se sont plu à le répandre. Et si la province de Québec le voulait, en peu d'années, nous pourrions reprendre sinon la prépondérance, au moins cette force nationale qui suffirait à faire respecter tout ce que nous aimons.

Il y aura prochainement une rédistribution des sièges électoraux ; dans ce remaniement, si nous ne recevons point de sève du tronc principal, nous sommes exposés à perdre un ou deux comtés. Et déjà, la presse anglaise, sans y mettre pourtant d'acrimonie, nous invite à examiner cette situation,

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et à accepter de bon cœur notre sort probable. TJn peu de secours nous ferait éviter cette pénible perspective, et sans négliger les œuvres locales, la province de Québec devrait faire quelqu'effort pour renfoncer cette aile de la grande armée canadienne, dont le centre est ici, et l'autre aile dans les provinces maritimes. Combien, messieurs, qui ne veulent point aller dans la forêt ; or, à ceux-là, nous offrons nos prairies, qui ne demandent aucun défrichement. Et c'est le temps de s'occuper de celte question, car plus tard, si vous attendez que l'illustre curé de Saini-Jérome soit rendu assez près de nous donner la main, vous n'y trouverez peut-être que des lambeaux d'institutions et de peuples suspendues au bras de la croix, autour de laquelle nous nous groupons, comme l'ont toujours fait les habitants de la province de Québec aux mauvais jours.

Ne prenez point toutefois cette exclamation pour un sjmplôme de défaillance ! Nous avons là des traditions à conserver, des intérêts, des institutions et une vie à protéger ! Tout cela sera maintenu et protégé, et nous avons foi en l'avenir ! Mais sans secours, la durée de la lutte sera quintuplée ! Et de là nos angoisses et notre désir, sinon de nous soustraire nous-mêmes à cette tâche, du moins d'y soustraire nos enfants 1

Ce n'est point seulement comme déversoir de population que nous vous offrons notre pays; nous vous y invitons parce qu'il s'agit de fortifier une branche de cet arbre dont les rameaux couvrent quasi la moitié d'un continent.

Quand il arrive à la presse anglaisé de manifester sa pensée à l'égard de notre influence future, elle nous rappelle qu'il n'en a dépendu que de nous de conserver la prépondérance au Manitoba ! Elle nous signale cette émigration dei nôtres, à l'étranger, inconcevable à ses yeux, surtout à l'aspect de ces vastes et riches domaines du Nord-Ouest canadien, et au

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souvenir de ce que nous avons été dans ce pays par no3 œuvres et notre nombre !

Et ces accents sont les premiers murmures de l'histoire ! Si r;eii n'est fait, la colonie canadienne du Nord-Ouest adressera plus tard à la Province de Québec ce que celle-ci repète depuis un siècle à la France, qui la négligea aux jours des grandes douleurs ! Si au contraire, l'on dirigé vers nos l)laines un courant d'émigration appréciable et continu, la Province de Québec aura fait une œuvre qui lui profitera autant qu'à nous. Car, son influence dans la Confédération ne dépend pas seulement d'elle-même, mais aussi des divers groupes canadiens-français ou acadiens, épars sur la surfice (.le nos vastes possessions.

Les temps favorisent notre établissement au Manitoba. Les exagérations des années passées sont disparues, le terrain a repris sa valeur normale. L'immigration tend à se diriger vers l'extrême ouest. Le Manitoba est néanmoins la meilleure partie du Nord-Ouest ; et l'on y reviendra plus tard. Tout de même, cette passion du moment sert nos intérêts et nous aide à passer les mauvais jours, lesquels nous pourrions faire cesser en nous emparant, dans l'intervalle, des espaces qu'on nous laisse, et en y faisant des établissement solides avant que la vague ne revienne.

Nous vous convions encore vers ce pays que diverses races s'apprêtent à se partager, pour un motif d'ordre social.

Il se produit de nos jours un fait indéniable. De nouvelles sociétés s'élaborent ; il faudrait remonter presque au moyen- Î\^Q, ou au moins, aux premiers temps de la colonie, pour retrouver un pareil travail. -Ce travail nous affectera, et dans notre intérêt comme dans celui des différentes nationalités qui se disputent le continent, il faut veiller, nous fortifier, choisir nos positions, afin d'être comme les étais de cette Puissance formée de provinces dont les habitants appartiennent à des races si peu homogènes.

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Ce n'est pas assez de percer des routes, d'exécuter des travaux publics, d'enlacer toute une puissance dans un réseau de fils télégraphiques. Ces liens physiques — d'une utilité incontestable — ne suffiraient cependant point à retenir ensemble des siècles durant, des provinces que la politique seule aurait unies, s'il n'y avait au-dessus une force morale s' imposant à tous.

Ce n'est pas tout de créer l'activité, de jeter des villes à travers la plaine, de remplacer la solitude par des essaims de populations, d'idées et de mœurs hétérogènes, recrutées dans les cinq parties du monde. S'il n'y a point de traditions ni d'intérêts communs; si le génie national est sacrifié à la seule préoccupation de confectionner des lois de police, on n'aura pas un vrai peuple, un peuple uni et fort.

Heureusement pour tous, pour les étrangers comme pour les enfants du sol, il existe dans la Puissance du Canada une race féconde et vigoureuse, ayant une même origine, des intérêts identiques, de glorieuses traditions, une langue et des croyances communes, ami de l'ordre et des sacrifices, se croyant appelée à une grande mission et protégée de Dieu ; cette race, d'une loyauté égale à son honneur, a déjà sauvé sa patrie des envahissements de l'étranger. Elle peut aussi la sauver du démembrement. Et cette race, qu'on retrouve dans toutes les provinces de la Confédération, et qui est la clef de voûte de notre édifice politique, c'est le peuple canadienfrançais; c'est lui qui doit être la force vive de l'empire canadien.

Préparons-nons h cette mission pleine de responsabilité et grande entre toutes.

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DISCOURS DE M. HORACE ARCHAMBaULT.

Monu'fur le F résident, Messeigncurs^

Mesdames et Messieurs^

L'un des maîtres de la science sociale à notre époque, M. le Play, nous signale, dans son " Organisation du travail," une grande nation modèle de notre temps, et parmi les Etatsjjrovinces qui la composent, un pays qui, " par son passé " comme par l'organisation présente de la religion, de la

famille et de la propriété, offre les meilleurs symptômes " d'une haute destinée." Cette grande nation, c'est la nouvelle Confédération britannique de l'Amérique du Nord. Cet Etat-province, c'était autrefois la Nouvelle-France ; c'est aujourd'hui la Province de Québec, la France canadienne.

Trois siècles et demi ont passé depuis le jour où Jacques- Cartier prenait possession du sol canadien au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en plantant dans le sol vierge de Stadaconé, l'étendard du chrétien, le signe glorieux de la rédemption du monde, le labarum qui porte dans ses plis la lumière, la gloire, la civilisation. La promesse faite au vainqueur de Maxence redit au pieux et hardi navigateur de Saint-Malo que la Providence veillera sur son œuvre, et lui assurera l'immortalité : In hoc signo rinces.

Il ne m'appartient pas, messieurs, de faire la narration de cette lutte gigantesque d'un petit peuple de braves contre la barbarie des tribus sauvages, contre les légions armées d'un empire, et malgré l'abandon de la mère-patrie. Un moment on a pu croire que ce petit peuple né d'une race illustre était tombé pour ne plus se relever. Mais la Providence veillait sur lui, pour en faire le précurseur de la foi et de la civilisa- ' tion sur les rives du Saint Laurent, la sentinelle avancée de l'Eglise dans les forêts du Nouveau-Monde.

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La conquête, qui devait produire l'absorption de l'élément canadien-français par le principe anglo-saxon, a été, au contraire, notre sauvegarde, et l'instrument dont la Providence s'est servi pour nous soustraire aux horreurs de l'anarchie qui a dévoré la France depuis un siècle.

Réduits à 70,000 lors de la conquête anglaise, nous sommes aujourd'hui 1,500,000 dans la confédération canadienne ; et près de 400,000 dans les Etats de la république voisine. Quoiqu'absorbés politiquement dans la Confédération, nous avons cependant conservé toute notre autonomie locale ; la langue française est toujours la langue dominante ; le corps du droit civil est encore l'ancien droit français; nous pratiquons la religion de nos pères ; et, sous la protection du drapeau britannique, chaque coin de terre du Canada est une patrie de liberté, chaque hameau de nos campagnes un asile de paix et de bonheur.

Mais n'allons pas nous endormir dans une fausse sécurité ; le passé doit être notre guide pour l'avenir, et comme le disait, il y a quelques mois, le distingué patriote qui préside à cette grande fête nationale : •* notre protection pour *' l'avenir, comme elle l'a été par le passé, se trouve dans la " possession du sol. La race qui possède le sol, possède le " pays." C'est à l'agriculture fortifiée par la religion que nous sommes redevables de notre conservation comme race, et de cette force d'expansion qui nous distingue.

Permettez-moi donc, Mesdames et Messieurs, en ces jours où tous nos intérêts doivent Être discutés, de vous dire un mot de cet art si utile.

L'agriculture est la nourrice du genre humain. Le premier besoin de l'homme est la nourriture, et sa première ressource pour y pourvoir, le sol. L'agriculture est encore la mère des manufactures et du commerce. Aussi Sully, le grand ministre du roi Henri IV, a-til dit que le "pâturage et le labourage sont les mamelles de l'Etat."

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L'histoire de l'agriculture se perd dans l'obscurité des premiers âges ; on peut dire qu'elle date de l'établissement de la propriété, sans laquelle l'homme qui prend la peine de cultiver un champ, ne saurait être sûr d'en recueillir le produit. C'est donc l'agriculture qui a mis fin à la barbarie primitive en donnant une base à la civilisation.

Toutes les mythologies font descendre l'agriculture du ciel. Les Egyptiens en attribuaient l'invention à la déesse Isis et au dieu Osiris ; les Grecs à Cérès, déesse des moissons ; les Italiens à Saturne ou à Janus. De temps immémorial l'agriculture est en honneur dans l'empire chinois, qui lui doit son immense population. On sait que chaque année, dans une solennité dite fêle de r agriculture^ le Fils du ciel, ne dédaigne pas de tracer lui-même un sillon pour honorer ainsi d'une manière éclatante le premier des arts utiles.

A Rome, nous voyons que, dans les lois et les institutions établies par les premiers législateurs, tout décèle l'intention d'honorer l'agriculture, et d'en faire la base tout à la fois de la prospérité et de la moralité publiques. Il fallait, dans les premiers temps, posséder un champ, si modique qu'il fût, et le cultiver soi-même, pour être admis au nombre des défenseurs de la patrie. En outre, des lois sévères veillaient au respect des moissons sur pied et des limites des champs. C'est aussi à cette époque qu'on voit les Romains rechercher et trouver dans la classe des cultivateurs, des consuls, des généraux, des dictateurs, qui savaient faire briller un glaive victorieux, ou tenir les rênes du gouvernement, avec les mêmes mains qui avaient guidé le soc de la charrue dans les campagnes de la patrie. Lorsque l'Etat n'avait plus besoin de leurs services, ils retournaient avec gloire à leurs travaux champêtres, cédant arma togae. Mais quand la conquête eut amené un luxe sans frein, quand l'aristocratie romaine en eut fini avec les lois agraires, la décadence de l'agriculture

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suivit l'abaissement des caractères et la corruption des mœurs ; et la date de l'abandon de la culture des terres de l'empire aux mains des barbares, fut le signal de la déchéance de la puissance romaine.

Au moyen âge, le système féodal empêche tout progrès de la culture ; on comprend qu'elle ne pouvait fleurir à une époque où le pauvre serf, soumis à la taille, aux corvées, entraîné à des guerres sans fin, n'avait jamais, sous la domination brutale du seigneur, un instant de sécurité. Cependant l'agriculture romaine se conserva grâce à l'intelligence et à l'activité de saints religieux, qui se dévouèrent avec zèle au défrichement des terres. Un mouvement de renaissance commença à se faire sentir dans l'industrie agricole au i2ème siècle, à l'époque des croisades, lorsqu'un grand nombre de seigneurs, afin de voler à la délivrance du saint sépulcre, furent réduits à rendre la liberté à leurs serfs, pour couvrir les frais de l'expédition.

A partir du i6ème siècle, le progrès agricole est général dans les différentes contrées de l'Europe, et continue jusqu'à nos jours avec plus ou moins de rapidité.

Les découvertes récentes en chimie et en physiologie ont conduit aux améliorations les plus importantes dans la culture des plantes ainsi que dans l'élevage et l'éducation des animaux ; aussi l'agriculture n'est plus seulement un art, mais une science, et Pillon a raison de dire que " la tête d'un agriculteur devrait contenir une encyclopédie."

Les meilleurs publicistes anglais remarquent qu'on doit attribuer aux améliorations agricoles l'augmentation de la ])uissance de l'empire britannique. Les perfectionne^nents de l'agriculture ayant opéré l'accroissement du capital du ])ays, la population s'est accrue, les manufactures ont pros- ])éré, et le commerce, intérieur et extérieur, en prenant une nouvelle vigueur, a obtenu de nouveaux succès.

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La nation à laquelle se rattachent toutes nos gloires, la nation dont le nom seul fait tressaillir de la plus vive émo tion tout cœur canadien-français, celle qui porte encore bien haut, malgré les erreurs de ses gouvernements, et grâce à la multitude de ses religieux et de ses missionnaires, son titre <\q. Fille aînée de r Eglise^ la France, ne doit-elle pas à la prodigieuse fertilité de son sol, d'avoir satisfait la voracité du chancelier allemand/ et, aujourd'hui, elle se prépare en silence à reprendre sa place à la tête des nations du globe, où nous verrons de nouveau briller son nom le jour où, brûlant ses veaux d'or, et se rappelant sa mission providentielle, elle retournera monter la garde aux portes du Vatican.

Portons nos regards sur les champs paisibles dans le sillon desquels le cultivateur français récolte l'abondance. Comme l'a dit si éloquemment l'honorable juge Plamondon, les vignobles de ses coteaux désaltèrent l'univers, et des entrailles de ses vallons et de ses plaines naissent les abondantes moissons qui portent le bien-être dans tout hameau sur lequel brille le beau ciel de France.

Vous parlerai-je, messieurs, de l'agriculture dans notre cher Canada ?

Parler de ce sujet, c'est rappeler toute notre histoire. Avec le premier colon venu de France, commença cette lutte contre la forêt qui se continue toujours, et qui ne cessera que lorsque la conquête sera complète, et que nous serons devenus une grande nation.

En venant créer une France nouvelle en Amérique, les rois de France s'étaient proposés d'abord la diffusion des maximes évangéliques ; et, en second lieu, la création d'une colonie puissante, qui accroîtrait leur force et leur grandeur.

Malheureusement, on confia à des compagnies particulières le soin de coloniser la Nouvelle France. Ces compagnies marchandes oublièrent l'agriculture pour le commerce des

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pelleteries, et le Canada ne fut pendant de longues années qu'un comptoir commercial.

D'autres obstacles vinrent entraver les progrès de la culture des terres. On plaint quelquefois le sort des colons d'aujourd'hui ; il est cependant heureux, comparé à celui de leurs devanciers. Nos ancêtres, outre les misères et les souffrances, compagnes inséparables du colon dans tous les temps, avaient encore à se défendre contre deux ennemis, l'Anglais et l'Iroquois, le premier civilisé, le second sauvage, tous deux barbares. La charrue, la croix et l'épée, a dit le plus brillant de nos orateurs, l'honorable Joseph Adolphe Chapleau, ont fait du peuple canadien-français, isolé et abandonné à ses propres forces, le plus grand phénomène historique de notre siècle.

A côté des célèbres martyrs Jogues, Brébœuf, Lallemand, les sépulcres blanchis de nos cimetières gardent en silence les noms d'humbles martyrs, laboureurs et soldats, tombés sous les coups du tomahawk de l'Iroquois, ou percés par les balles anglaises, et tous rassemblant les derniers restes de leur dernier souffle pour s'écrier avec enthousiasme :

Duke et décorum est pro patriâ mo'ri.

En 1721, la population totale du pays n'était encore que de 25,000 âmes. Malgré les guerres du 18e siècle, malgré les famines, malgré l'abandon de la France, cette population s'accrut rapidement, et quand en 1760, le drapeau fleurdelisé cessa de flotter sur les murs de Stadacona, (pour faire place au drapeau anglais), elle était de 70,000 âmes.

Depuis la coiiquOte jusqu'à 1S20, la colonisât mn se fit dans les anciennes seigneuries, le long du fleuve. '^ Aujourd'hui," disait alors M. Mackenzie, deTerrebonne, " à deux cents ar- •* pents du premier établissement sur le fleuve St-Laurent, un " homme peut monter à cheval à partir du bord du fleuve, et " atteindre en moins de trois heures la dernière maison, dans *' quelque partie que ce soit du pays."

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Cette situation du Bas-Canada fut sans doute ce qui inspira à l'un de nos gouverneurs la pensée de créer les cantons anglais, cette ceinture d'airain qui, en se resserrant avec persévérance et vigueur, devait précipiter dans le fleuve le petit groupe de Canadiens-français qui habitaient le long du St-Laurent. En jetant un coup d'œil sur le développement actuel de la colonisation dans la province, on voit comme la Providence a déçu les espérances de cet homme d'Etat. La ceinture britannique a été transpercée de toutes parts ; les Canadiensfrançais ont agrandi le centre de leur domination ; le cercle envahisseur a capitulé, et le sol octroyé au conquérant est maintenant soumis à la possession de l'agriculteur canadient lançais.

I Quand nous relisons l'histoire de notre peuple, quand nous contemplons cette main providentielle le guidant à travers les écueils et les embûches, élevons les cœurs, et regardons avec confiance la route ouverte à notre patriotisme et à notre dévouement, La mission qui nous a été léguée par nos ancêtres, continuons-la sans faiblesse, pour la transmettre à nos descendants. Comme nos pères, soyons prêtres, laboureurs et soldats, prêtres évangélisateurs, laboureurs du sol, soldats de la grande armée catholique.

Vous, cultivateurs, n'oubliez pas que l'agriculture est le premier métier de l'homme ; c'est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. *' O nimiûm fortunatos sua si bona nôrint agricolas,^^ s'écriait il y a deux mille ans le chantre de Mantoue, Cette parole n'a cessé d'être vraie, et un poète français l'a traduite dans ces deux vers :

Heureux qui sait jouir, qui cherche à se connaître, Qui cultive son champ et qui n'a point de maître.

BoiSTEL.

M. le président, mesdames et messieurs, vous me permct-

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trez, en prenant congé de vous, et en vous remerciant de votre bienveillante attention, de vous redire un trait cité par l'honorable M. Loranger à la grande convention canadiennefrançaise de Windsor.

L'histoire rapporte que l'empereur Frédéric Barberousse, allant guerroyer contre Notre Saint-Père le Pape, parcourait, à la suite d'une grande armée, les plaines de la Lombardie. Les populations se courbaient sur le passage du grand empereur, qui, entouré d'un brillant état-major, recevait avec hauteur ces hommages.

Tous se prosternaient, moins cependant un vieillard qui, debout, sous un chêne, les bras croisés et tenant haut le regard, refusait l'hommage à Barberousse. Informé du fait, ce dernier irrité, pique des deux vers le vieillard et lui demande d'une voix terrible :

— Qui es-tu toi, qui me refuses la foi ?

— Un franc homme, répond fièrement le vieillard.

—De qui relèves-tu ?

— De Dieu et de ma terre.

— Passons, dit l'empereur, cet homme est plus grand que moi.

Eh bien, mesdames et messieurs, ce franc-homme, libre comme l'air, qui ne relève que de Dieu et de sa terre, qui peut braver les puissants et leur refuser l'hommage, c'est le cultivateur canadien. Devant cet homme, passez empereurs il est plus puissant que Frédéric Barberousse l

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