DISCOURS DE M. ALPHONSE LUSIGNAN
M. le Président.
Mesdames et Messieurs,
Je suis un peu dans la position d'un académicien élu quî, rendu à la séance de réception, s'aperçoit qu'il a laissé chez lui son discours, ou, plus vraiment peut-être, d'un récipiendaire qui se trouverait surpris, à cette minute solennelle, sans le plus mince bagage littéraire : j'ai égaré l'article que je devais vous lire. L'honorable M. Chauveau m'avait suggéré de broder une fantaisie quelconque sur un sujet de circonstance ; revenu de la procession d'avant-hier, ayant vu le défilé des chars allégoriques, j'avais écrit quelques pages d'imagination, une bluette, un rien, sur la première maison bâtie au Canada. Messieurs, vous avez si libéralement distribué les amusements publics, tellement varié les spectacles et fait voyager les spectateurs, que vous vous expliquerez aisément comment, dans l'enivrement de vos splendides fêtes nationales, j'ai pu perdre hion petit travail. Mais de même que l'académicien ne reculerait pas et demanderait à l'improvisation l'exécution de sa tâche, ainsi j'entre d'un pied léger dans la cage aux lions, n'espérant pas les dompter, comptant plutôt sur leur magnanimité, — car vous êtes des lions chrétiens.
Le sujet que je choisis, et que je traiterai nécessairement mal, n'ayant rien écrit et l'ayant à peine ruminé, c'est U
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critique littéraire, c'est le besoin d'en avoir une, c'est la constatation de son absence en ce pays.
Avant la critique il faut l'œuvre; avant l'appréciation il faut la littérature, tout comme avant les retouches il faut le poème, le tableau, la statue. Or, les Canadiens-Français ontils une littérature ? Je dis oui. Une littérature qui n'est pas distincte comme langue, comme forme extérieure, comme esthétique, de celle de la France, c'est vrai, mais qui n'en a pas moins son originalité, sa physionomie particulière, son arôme de terroir, s'étant jusqu'ici presqu' exclusivement exercée sur des sujets propres à nous. Soit ! mais avez vous des œuvres, dira-t-on ? Où sont vos livres sérieux.-* En avezvous assez, et d'assez importants, pour que la critique ait besoin de s'en occuper ? Je réponds encore oui. Il serait fertile de citer nos livres qui resteront, ceux qui ont pris place dans la grande littérature française, je ne dirai pas à côté de ses chefs-d'œuvre, mais dans cette moyenne respectable et classique qui est le gros de toutes les littératures. Les citer serait faire de la réclame, précisément ce que j'entends combattre.
La liste des auteurs canadiens-français est déjà fort considérable; M. Lareau en a fait un volume. Ils se multiplient à vued'œil; suivez le mouvement bibliographique, et vous serez étonné de voir avec quelle rapidité les œuvres paraissent, je ne dis pas s'écoulent : ceci est une autre question. Mais à ces œuvres, messieurs, il faut une critique, d'abord pour les améliorer elles-mêmes, ensuite pour perfectionner à moule, cette matrice, d'où tant d'autres livres sortiront. La critique, selon moi, doit avoir un triple but : encourager, reprendre, conseiller. Encourager quand même et toujours, en vue d'améliorer, hors le cas d'incapacité crasse, d'irrémédiable nullité ; reprendre et corriger avec délicatesse et charité, sans aigreur, sans parti pris de trouver à redire, sans fins
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à servir, généreusement et fraternellement ; conseiller, ce qui implique savoir : il faut savoir bien si Ton veut conseiller bien. Le conseil est le complément de la critique. A quoi servirait de signaler un défaut si l'on ne pouvait en indiquer le remède ? La critique étant ce que je viens d'exposer, le critique doit être instruit pour conseiller bien, désintéressé pour encourager, charitable, mais sévère, pour reprendre.
La critique ainsi entendue, l'avons-nous au Canada ?
Non, messieurs.
Notre critique est entièrement subordonnée à la politique et aux besoins d'école. Elle est partiale, méchante, fausse, malhonnête. Un livre paraît, une œuvre voit le jour. Qui l'a signée ? C'est un tel. Un tel ? Mais c'est un adversaire politique ; à bas le philistin ! Son livre est exécrable, il n'a jamais su tenir une plume, voyez comme c'est plat ! Et l'on se met à éplucher, tout jusqu'aux erreurs tyjxjgraphiques, sans autre but que de rabaisser un homme qui pense autrement que soi, et surtout, seulement, à cause de cela. Tout ce qu'un rouge écrit, produit, est abominable aux yeux des bleus; tout ce qui est l'œuvre d'un bleu est ridicule aux yeux des rouges. Voilà la manière générale ; il y a de généreuses exceptions cependant. L'amitié personnelle même est forcée de se taire devant les exigences de la politique. L'amitié et la justice foulées aux pieds pour des besoins malsains ! Je pense beaucoup de bien de ce livre, qui est beau, de l'auteur, qui est mon ami ; mais le malheureux ne porte pas cocarde : à bas ! C'est ce que nous voyons tous les jours. Que si la férocité politique ne va pas jusqu'à cette extrémité, — ce qui se voit parfois — alors on se tait. Si le livre ou l'homme est inattaquable, ou si l'auteur n'est pas dans la mêlée, on fait autour de lui la conspiration du silence. On l'ignore. Il n'existe pas. Ni vu ni connu ! La génération future, les haines politiques étant apaisées, s'étonnera que tel livre, telle œuvre d'art, tel nom -uent été tenus dans l'ombre si longtemps.
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Voyez- vous, cet auteur qui vient me faire un livre dont je ne saurais au fond dire que du bien, si j'en parle je le fais connaître, le public peut le prendre en faveur, lui, peut devenir candidat, député-ministre, et mon parti en souffrirait ! Donc il ne faut pas tresser de mèche pour se faire fouetter, donc je ferai le silence sur l'homme et sur le livre, et les chances sont que mon parti ne les aura jamais dans les jambes. Voilà le calcul froid auquel on n'a pas honte de recourir, au grand détriment de nos meilleurs intérêts nationaux et littéraires. Comme il nous faut, étant Normands, absolument nous chicaner, nous diviser et même nous déchirer, il vous est naturel de choisir pour vos disputes le terrain le plus vaste et le plus facile d'accès à tout le monde. Le champ religieux ne convient qu'à demi à ce besoin, car nous sommes tous catholiques. Il y a bien certaines gens qui voudraient y transporter les querelles qui sont le pain quotidien de notre presse, mais la masse ne s'y laisse pas prendre, et nous restons sur le champ de la politique, rangés en bataille, sous le casque, prêts à faire feu sur quiquonque est en vue chez l'ennemi, fût-il notre meilleur camarade.
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
Un jour, — c'était en 1859 et je terminais mes éludes classiques,— ^je fis, à la distribution des prix, un fort joli compliment— il avait été tourné par le supérieur du collège— à un homme bien en vue, le surintendant de l'instruction publique, l'honorable M. Chauveau qui nous préside en ce moment. Le compliment, pour èlogieux qu'il fût, était mérité ; il rendait l'opinion du clergé entier, exprimait ce que pensaient des honwnes instruits de l'époque.
Il fut reçu par des applaudissements unanimes, enthousiastes de l'assemblée. Qui m'eût dit alors que vingt-cinq ans plus tardf pour les bcboins malsains d'une école, cet homme
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remarquable serait traîné sur la claie et dénoncé comme corrupteur de la jeunesse? Cela cependant est arrivé il n'y a pas quinze jours. Où s'arrêterait-on donc dans ce chemin dangereux, dans cette voie dégradante ? Heureusement, ces excès de critique injuste sont l'infime exception.
Les besoins de parti et de coterie font donc que l'on méconnaît le mérite quand il ne s'alimente pas aux sources que l'on préfère : Ils font aussi qu'on l'exalte parfois outre mesure, qu'on dépasse le but. L'amitié se met aussi de la partie et ne s'arrête qu'aux dernières limites de l'éloge. Je viens de publier un livre que l'amitié a tellement bien accueilli que la louange m'a fait rougir.
L'extrême en tout ne vaut rien. Ce mal — le mal de l'éloge outré est peut-être encore plus à redouter que l'autre. Il pousse fatalement dans une voie où l'absolue perfectionne peut se rencontrer et dont on ne peut sortir que sous le souffle d'une critique franche et sévère.
Il faut conclure de tout ce que j'ai dit que nous ne pouvons encore nous glorifier d'avoir une critique saine et honnête Au fait, ce n'est pas de la critique du tout que ces éreintements sans nom ou ces apothéoses sans mesure que nous ne cessons de lire dans nos journaux. Je leur préfère même le banal accusé de réception du livre nouveau-né et la promesse, jamais remplie, d'en parler plus au long un de ces jours. Au moins, de la sorte, l'œuvre est annoncée au public, et celui-ci .pourra la voir et l'apprécier à sa guise sans se laisser influencer par les coups de sifflet ou par les coups de tam-tam de la critique intéressée.
De cette première conclusion que nous n'avons pas de critique littéraire digne de ce nom, à cette autre que nous devrions chercher à en créer une, il n'y a pas l'épaisseur d'un fil, étant donné que notre répertoire renferme de nombreux ouvrages qui survivront.
SI
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Or. comment s'y prendre pour arriver à ce but désirable ? C'est ici que commence la difficulté : on ne peut créer de ces choses-là par ordre et systématiquement ; c'est ici que je voudrais voir le Congrès National intervenir, émettre un vœu, nommer une commission chargée d'étudier la question, adopter enfin des mesures qui la feraient avancer. S'il en avait le temps ou la volonté, j'aperçois dans cet auditoire un homme qui serait parfaitement en état d'entreprendre une revue générale des productions canadiennes : je veux parler de M. Alfred Garneau. Sa compétence est indiscutable, son éloignement des choses de la politique est bien connu, et l'élévation de son caractère donne l'assurance d'une scrupuleuse impartialité. Qu'un homme de cette valeur, qui a lu tout ce que le Canada littéraire a produit, consacre quelques années de sa laborieuse existence à écrire un livre de critique et nous aurons une œuvre remarquable de plus; le public lettré suivra joyeusement un guide aussi sûr ; le public des affaires qui n'a pas le temps de lire se formera du mérite de nos littérateurs une idée correcte, une opinion éclairée. Avec la sanction, l'appui moral du Congrès, l'ouvrage ferait vite son chemin ; il pénétrerait dans les écoles, les couvents, les collèges, il deviendrait classique.
Mais je sais bien que mon vœu est une utopie. Je n'y insiste pas davantage. Il me sera seulement permis de souhaiter que le Congrès ne se sépare point sans avoir exprimé le désir qu'une meilleure critique prévale parmi nous. I.a critique aura fait un pas immense quand elle se sera dépouillée de sa causticité ou de ses sympathies de convention, et ce pas elle ne tarderait pas à le faire si la presse adoptait la mode de signer les articles de bibliographie. Les journalistes cesseraient alors de parler d'un livre qu'ils n'ont pas lu, et de décerner à droite et à gauche l'éloge ou le blâme suivant les synii)athies de parli, les caprices d'imagination ou les besoins de coterie, d'école. Est-ce encore une utopie ?
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Je vois à cette table plusieurs journalistes, tous plus jeunes que moi, ce qui me donne un peu le droit de leur offrir un conseil. Je leur dirai : Souvenez-vous que la réputation littéraire d'un homme est chose aussi sacrée que son caractère, et que vous seriez des larrons d'honneur au même degré si vous le déchiriez par seule malice dans ses écrits ou dans sa conduite. Ne prêtez pas votre plume à ces dénigrements, qui sont d'autant moins profitables que notre pays est jeune et n'a pas de gloires littéraires à sacrifier en pure perte. Reprenez avec des égards, conseillez avec sagesse, encouragez toujours.