Noces d'or de M. l'abbé W. Fréchette [microforme]
Monsieur l'abbé Wenceslas Fréchette, ancien curé de Batiscan, et le doyen d’âge du diocèse de Trois-Rivières, retiré depuis onze ans, pour cause de santé, à l’Hospice St- Joseph de Montréal,a célébré, le 23 octobre dernier, à l'Ecole Normale Jacques-Cartier, son cinquantième anniversaire de prêtrise.
Ces cinquantièmes anniversaires d’ordination, que l’on
est convenu d’appeler noces d’or, ne sont pas des événements absolument rares de nos jours. Au contraire : il semble qu’ils sont beaucoup plus fréquents aujourd'hui qu’autrefois. Nous avons appris,de la bouche même de Monseigneur de Montréal, le fait assez curieux que l’on avait été environ vingt-cinq ans, sans pouvoir célébrer de noces d’or de sacerdoce, dans le diocèse de Montréal (1). Et depuis ce temps, il ne se passe guère d’années sans que l'on ait à fêter quelqu'un de ces joyeux événements dans notre famille religieuse. Cette année même, il nous a été donné, à deux reprises différentes, d'assister à un spectacle encore plus grand et plus rare : nous avons vu deux vénérables vieilla-ds de cette ville, le R. Père Pierre Point, de la Compagnie de Jésus, âgé de plus de 84 ans, et Mon-
(1) Le dernier qui avait célébré sa cinquautième était Monsieur Roupe ; le premier qui la célébra, au bout de 25 ans, était Monsieur Saint-Germain.
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sieur l'abbé Joseph-Alexandre Bayle, ancien supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, âgé de 86 ans, célébrer leurs noces de diamant, ou leur soixantième anniversaire de prétrise ; et rien n'indique que ces nobles vétérans du sacerdoce ne soient pas disposés, Dieu aidant,à prolonger encore plusieurs années leur carrière, pour l'édification de tous.
A quoi attribuer ce fait qu'un plus grand nombre de prêtres qu'autrefois, arrivent à leur cinquantième année de sacerdoce ? T1 faut tenir compte, sans doute, de ce que le clergé de Montréal s'est considérablement accru depuis plusieurs années. Avouons, cependant, que le fait que nous venons de constater parle éloquemment en faveur des dispositions de santé et de longévité des prêtres de nos jours.
Il ne faut pas manquer d'enregistrer tous nos cinquantièmes anni’ersaires. Qui sait si nos successeurs dans le sacerdoce, épris d’une louable émulation, ne chercheront pas à nous surpasser, nous aussi, en longévité dans lu currière sacerdottle ? D'ailleurs, quoi de plus beau et de plus encourageant que ces fêtes de famille religieuse, où l’on célèbre le cinquantième anniversaire d’un aîné dans le sacerdoce ? Le vieillard y retrouve quelque chose du bonheur et de l’entrain de ses jeunes années : renovabitur ut uquilae jurentus ; et ses jeunes frères y apprennent à regarder l'avenir avec plus de confiance et de sérénité.
Monsieur Fréchette naquit à Saint-Thomas de Montmagny, le 6 juin 1811, du mariage de sieur François Fréchette et de dume Marie-Thècle Morin. Il a donc 75 ans et quelques mois. Il fit ses études au Séminaire de Québec, et il est le seul survivent des dix jeunes étudiants qui prirent la soutane dans l’automne de 1832. L'un de ses compagnons de classe, Monsieur François Pilote, curé de Saint-Augustin de Portneuf, est décédé l’année dernière, après avoir célébré, lui aussi, ses noces d’or.
Ordonné prêtre à Québec le 23 octobre 1836, M. Fréchette fut d’abord vicaire de M. Gatien, au Cap-Santé, où
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il resta jusqu'en 1839. Il fut alors obligé, par maladie, de quitter pour quelque temps le saint ministère. Il al’. dans les provinces maritimes, et particulièrement à Halifax, où
il enseigna quelque temps au collège Ste-Marie, et où il laissa le meilleur souvenir.
On y parle encore, paraît-il, de ses vertus, de sa dignité, de ses bonnes manières ; et nul doute que la fête de ses noces d’or n'ait de l’écho dans ces parages lointains. Nous en avons la preuve, du reste, dans le télégramme suivant qu’il recevait, le jour même de sa fête, de son vieil ami, le grand vicaire Daly, curé de Windsor, Nouvelle-Ecosse : ‘* Aunt and T send our united congratulations and best wishes ”.
Nous en avons une preuve non moins équivoque dans la lettre toute d'affection que lui écrivait la veille de sa fête, Madame Daly, religieuse du Sacré-Cœur, au Saultau-Récollet. Cette dame qui a été élevée dans les provinces maritimes disait, en rappelant les souvenirs de son enfance : ‘* One of my earliest remembrance is to have * heard your name mentioned by all who were dear to ** me, with the greatest love and veneration and to have ‘* been taught to think of you as of one of their most ** cherished and value friends ”.
Revenu à Québec, il fut nommé en 1843, curé de Batiscan, et demeura dans cette paroisse jusqu’en 1875. Le
magnifique presbytère qu'il y a fait construire, à ses frais,
la superbe église, si élégante, si régulière dans son architecture, si bien finie et ornée à l’intérieur, qu’il a élevée à la gloire de Dieu, et où il aimait tant à faire resplendir l'éclat de nos cérémonies religieuses, mais surtout le temple spirituel qu’il ne cessa de former dans l’âme de ses paroissiens par sa prédication, ses soins paternels et ses exemples, sont autant de témoignages de son zèle, de ses travaux incessants et de ses capacités administratives.
Lorsqu’en 1875, le mauvais état de sa santé l’obligea à
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quitter le saint ministère, et même le diocèse où il avait travaillé si longtemps, pour se retirer à Montréal, Monseigneur de Trois-Rivières, qui avait toujours apprécié ses vertus, ses mérites, son esprit vraiment sacerdotal et la dignité de sa conduite, ne le vit partir qu’à regret, et lui écrivit une lettre pleine de bonté, dans laquelle, tout en lui permettant d'aller vivre et mourir à Montréal, il exprimait son désir qu’il continuât à rester attaché au diocèse de Trois-Rivières. Il y a près de dix ans que ce digne prêtre demeure à l’Hospice St-Joseph de Montréal, où il exerce les modestes fonctions de chapelain.
C’est sans doute pour lui témoigner de sa sincère estime et de son appréciation du bon exemple qu’il n’a cessé de donner dans sa ville épiscopale, que Monseigneur l’Archevêque de Montréal a bien voulu assister et présider luimême aux noces d’or de Monsieur Fréchette. L'on comprend tout ce que renferme de bienveillance cet acte de notre digne archevêque, lorsqu'on se rappelle ce que doit coûter de travaux et de fatigues l’administration du plus vaste diocèse du Canada.
De son côté, Monsieur le Principal Verreau, s'était mis tout entier pour la circonstance, à la disposition d’un vénérable confrère, dont il connaissait depuis longtemps les mérites et les aimables qualités. Il avait mis à sa disposition la chapelle et les salles de l’Ecole, et s'était chargé, personnellement, des frais matériels de la fête. Issu du Comté de l’Islet, comme M. Fréchette—St-Thomas faisait alors partie de ce comté—il honoraït en lui, non seulement un confrère, mais presque un coe-paroissien. Il était heureux, d’ailleurs, de donner à ses élèves, si capables de le comprendre, un grand spectacle de foi et de dignité sacerdotale.
À neuf heures précises, Sa Grandeur arrivait à l'Ecole Normale, accompagnée de Monsienr l’abbé Brien et de son secrétaire, Monsieur l’abbé Martin.
Plusieurs membres du clergé s'étaient rendus d'avance et attendaient le Prélat.
Les salles de l’Ecole Normale, les passages, la chapelle surtout, avaient été décorés par des mains habiles. Des drapeaux aux couleurs variées, des écussons de toutes sortes, parmi lesquels on distinguait ceux de notre Saint Père le Pape Léon XIII et de Monseigneur l’Archevêque de Montréal, ornaient les murailles. Le chiffre 50, tracé en or au-dessus de l’autel et dans les salles, rappelait l'objet principal de la cérémonie. Tout était gai et joyeux ; tout respirait un air de fête.
Monseigneur l’Archevêque, portant le rochet et la mosette, précédé de la croix archiépiscopale, et accompagné de plusieurs prêtres, entra dans la chapelle à 94 heures, pendant que le docteur Salluste Duval faisait sortir de l'orgue des flots d'harmonie. M. Fréchette, qui s'était préparé depuis 7 heures du matin, dans la prière et l’adoration devant le Saint-Sacrement, attendait au chœur, revêtu ües ornements sacerdotaux, et commenca aussitôt la basse messe. Le chœur des élèves exécuta plusieurs morceaux de musique. On chanta,entr'autres choses, le psaume Conserra me, si bien approprié à la circonstance. le chœur répétant, entre chaque verset, ces paroles que le célébrant devait prononcer plus tard, agenouillé devant l’évêque : Dominus pars hereditatis meae et calicis mei ; tu es qui restitues hereditatem meam mihi. M. Lebel, dont la voix sympatique est bien connue, rendit admirablement les sentiments du prophète-roi.
Après la messe, M. Fréchette ayant quitté la chasuble à la sacristie pour revêtir la chape, Monseigneur l’Archevêque monta à l’autel, et prononça une de ces allocutions chaleureuses et sympathiques dont il a le secret et qui vont à l'âme. Il avait pris pour texte ces paroles du prophète, qui rappelaient immédiatemen, à tous le sentiment principal dont nous devions être pénétrés, mais qui rem-
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plissaient surtout le cœur du digne héros de la fête: Quid retribuam Domino pro omnibus quae retribuit mihi.
Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici cette improvisation, qui unissait l'élégance de la forme et la délicatesse des sentiments à une rare élévation de pensées. Tous ceux qui ont entendu Mgr Fabre dans cette circonstance s'accordent à dire qu’il n’a jamais mieux parlé.
Aussitôt après le sermon, M. l'abbé Fréchette alla s'agenouller aux pieds de l’Archevêque, et renouvela, avec. une vive émotion, qu’il communiqua à tous les assistants, les promesses cléricales qu’il avait prononcées pour la première fois il y a cinquante ans, aux pieds de Monseigneur Signay, et qui lui servirent de guide constant et fidèle dans toute sa carrière : Dominus pars hereditatis meae..… Que ces paroles sont sublimes et touchantes ! Comme elles supposent de force et de courage ! mais aussi, qu’elles sont remplies d'espérance ! Le prêtre renonce à tout, icibas, pour ne s'appuyer que sur les promesses du ciel... C’est toujours la pensée si bien rendue par l'auteur de l’Imitation, et que Saint Dominique se redisait tous les soirs à lui-même sur le balcon de Sainte-Sabine, à Rome.
Quam sordet tellus, quum cœlum aspicio !
Puis, M. Fréchette entonna et tout le monde chanta avec enthousiasme le Te Deum.
Une circonstance qui avait dû être agréablement sensible au cœur du vénérable prêtre, c'était la présence, à ses noces d’or, d’une députation venue tout exprès de son ancienne paroisse de Batiscan. Cette députation était composée du maire de la paroisse, Monsieur Aimé Labissonnière, et du marguiller en charge, Monsieur Napoléon Fugère, auxquels s'était adjoint Monsieur l’abbé Gouin, prêtre du Séminaire de Québec, le protégé, le fils spirituel, pour ainsi dire, de M. Fréchette. Comme ces braves gens de nos campagnes pensent à tout ! Comme ils sont naturellement reconnaissants ! Ils ne peuvent oublier le dévoue-
{ — ment d’un curé qui leur a servi de père et qui leur a fait tant de bien. La députation était chargée de présenter au digne vieillard une adresse ainsi qu’un riche cadeau de la part de ses anciens paroissiens.
Cette présentation se fit dans la grande salle, quelque temps après la messe. Mais auparavant, les élèves-maîtres de l'Ecole Normale eux-mêmes voulurent exprimer à M. Fréchette leurs sentiments de respect et de vénération à l’occasion de ses noces d’or, et l’un d’eux, M. E. Benoît lui présenta l'adresse suivante, que nous sommes heureux de reproduire ici. La modestie et le ton convenable de la lecture ajoutaient à ces paroles je ne sais quel charme ‘et quel parfum : et nous ne pouvons nous empêcher de noter, en passant, avec quelle perfection lisent; en général, les élèves de l’Ecole Normale Jacques-Cartier.
Vénérable. Monsieur,
‘Vous avez bien voulu choisir l'Ecole Normale Jacques- Cartier pour célébrer le cinquantième anniversaire du jour où vous avez reçu l’onction du sacerdoce. C’est un honneur dont cette institution gardera certainement le souvenir. Elle aimera à se rappeler que vous êtes venu renouveler les vœux de votre jeunesse et de toute votre vie, dans notre modeste chapelle, environné des membres les plus distingués du clergé, et sous la présidence du doux pasteur de l’archidiocèse.
** Pour nous,vénérable Monsieur, nous trouvons un grand enseignement dans cette touchante cérémonie. Nous arriverons bientôt à l’âge que vous aviez quand, renonçant à tout ce que le monde offre de séduisant aux aspirations légitimes du jeune homme, vous’ disiez à Dieu : ‘‘ Vous ‘* êtes le seul héritage auquel j’aspire: je veux boire au ca- ‘ lice salutaire que je reçois de vos divines mains, et non ‘* pas m'enivrer à la coupe trompeuse des joies mondaines.”
sé Ben,
** Pendant cinquante ans, sans défaillir, vous avez tenu ce calice élevé vers le ciel ; et quand tout ce qui semblait illuminer votre vie de jeune homme, et même d’homme mûr, achève de disparaître dans un lointain confus, vous entrevoyez votre héritage dans la gloire de l'éternité, et vos lèvres répétent avec plus de fermeté que jamais : Dominus pars hereditatis meae et calicis mei ; tu es que restitues hereditatam meam mihi.
‘* Nous ne sommés pas appelés à un choix aussi sublime que vous ; mais puissions-nous, dans notre humble carrière, diriger continuellement nos regards vers le but, élevé encore, où Dieu appelle les simples chrétiens. Demandez, vénérable Monsievr, demandez à Dieu en ce beau jour où il ne refuse rien à son fidèle serviteur, que nous puissions marcher, sans broncher, pendant cinquante ans, dans les voies de l'honneur, de la vertu et de la piété. ”
M. Fréchette avait écrit sa réponse. A son âge,nous dit-il, d’une manière aimable, il était obligé de mettre sa mémoire dans sa poche.
Mes chers enfants,
‘C’est du plus profond de mon cœur que je vous remercie de ce que vous avez fait, votre digne Principal et vous, pour donner de la solennité à l’anniversaire du jour le plus solennel de ma vie. C’est à pareille date, en 1836, que je reçus l’onction sacerdotale. Voilà cinquante ans que je suis prêtre, et je sais que je suis prêtre pour l’éternité. En remerciant le bon Dieu d’une grâce aussi extraordinaire, j'ai prié pour vous, pour votre Principal et pour tous les Professeurs qui vous dirigent avec tant de soins dans les sentiers de la science et de la vertu.
‘# Je vous souhaite à tous de célébrer vos cinquantièmes : à MM. Verreau, Harel, Santoire et Desrochers leur cinquantième de prêtrise, à MM. les Professeurs leur cin-
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quantième année d’enseignement, et aux autres, je le dis sincèrement et sans arrière pensée, je souhaite le cinquantième anniversaire d’une union chrétienne et heureuse. Comme vous avez contribué à embellir ma fête avec une grande complaisance, je ne doute pas que Dieu ne rende les vôtres très belles. Je voudrais pouvoir y assister. Soyez persuadés que je ferai tout ce qui me sera possible pour cela. Mais je pense qu’il sera plus prudent de prendre les devants, et, au lieu de célébrer les fêtes du passé, de célébrer celles de l'avenir par un beau congé que M. le Principal voudra bien vous accorder, et auquel il me sera possible de prendre part.
‘ Encore une fois, Messieurs, je vous remercie. Que Dieu multiplie vos années, et avec elles, vos bonnes œuvres. ”
Vint ensuite le tour de la députation de Batiscan. Ce fut monsieur le maire Labissonnière qui lut l’adresse suivante :