Nocturnes
Rue de Lisbonne. Deux heures du matin. Les trois jeunes gens sortent d'une maison dont le second étage étincelle. Longue file de voitures.
René Fresnay. — Marchons-nous un peu?
Cabariot. — Ça colle. Marchons.
De Rouille. — Nous faisons un bout de chemin ensemble?
Fresnay. — Oui, nous nous quitterons au boulevard.
De Rouille. — Beau temps. C'e^t de la gelée.
Cabariot. — Un temps à maîtresse. D'abord, on pourrait peut-être en griller une, maintenant que...
De Rouille. — Ma foi, oui. {Ils allument des cigarettes.) Ah ! quand est-ce donc qu'on fumera dans le monde î Pas avec les femmes, soit, mais à côté.
Cabariot. — Sur le balcon.
Fresnay. — Au mois de janvier? Tu divagues.
Cabariot. — Ça viendra. Et on ne s'arrêtera pas là. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Oui. Eh bien, je ne suis pas fâché d'être sorti de là-dedans, moi.
De Rouille. — Peuh!
Cabariot. — Et vous, Fresnay? Vous n'ouvrez pas la bouche.
Fresnay. — Je vous écoutais. Moi, je trouve que la maison où nous étions ce soir est une maison très agréable.
Cabariot. — Vous n'allez pas vous moquer de moi? J'ai déjà dix-huit ans, je débute dans ma dix-neuvième, ça n'est pas de cette aprèsmidi que je m'habille, et que je vois le monde, eh bien, le monde... vous m'avez saisi?
Fbesnay. — Vous ne l'aimez pas ?
Cabariot. — Plein partout j'en ai! Non, mais... non, je n'en reprends plus! C'est à crier : complet! tellement ça me... Les nerfs, quoi !
Fresnay. — Vous êtes nerv...
Cabariot. — Si je le suis ! Dix fois plus que papa. Au point qu'il se demande parfois si je pourrai supporter la Bourse comme lui.
Fresnay. — Mon Dieu, vous ferez autre chose.
Cabariot. — Autre chose ! Ah ça, vous êtes fou?
De Rouille. — Moi, je ne déteste pas Ib monde à ce point. Seulement, dame ! j'en laisse, parce que tout le temps...
Cabariot. — Parbleu ! faut se faire une raison.
Fresnay, à Cahariot. — Vous n'avez pas de sœur, n'est-ce pas?
Cabariot. — Jamais de la vie ! Pourquoi me?...
Fresnay. — Rien.
Cabariot. — Non, non, non! Fils unique je suis, le beau fils unique à son père. Ah ! pour
ça, je ue peux pas dire qu'il m'embête, le mien! Si jamais, moi, j'ai des enfants — craignons-le — je les élèverai un peu plus serré. Pas envie qu'on me manque de respect.
De Rouille. — Nous ferons comme nous Tentendrons. Avec qui avez-vous dansé ce soir ?
Oauariot. — Un peu avec toutes. On prend ce qu'il y a.
De Rouille. — Il y en avait d'assez jolies.
Oabariot. — Je ne les ai même pas regardées. S'il fallait faire attention à la pomme de ses danseuses...
De Rouille. — Moi, j'ai regardé ; il y en avait de jolies.
Oabariot. — Non.
De Rouille. — Je vous demande pardon.
Oabariot. — Non. Parce qu'elles ont les bras, et puis tout ça... nu autour, comme quand on se couche... c'est blanc... alors vous croyez... mais les jeunes filles ne sont jamais , vous m'entendez bien, jamais jolies. Beaucoup trop tôt! Dieu sait si j'en vois sur les parquets, s'il m'en passe par les gris-perle, j'en ai pas
trouvé une qui m'ait donné un coup de poing... là, vrai. Parole ! J'attends toujours,
Fresnay. — C'est peut-être pour un de ces soirs. Vous désespérez pas.
Cabariot. — Ça m'étonnerait.
Fresnay. — Mais pourquoi allez-vous dans les bals, si ça vous ennuie ?
Cabariot. — Pour me faire voir, pour qu'on apprécie ce que je vaux, et puis surtout pour les mères, les mères calées. Un jeune homme qui ne va pas dans le monde avec Pidée fixe, la préméditation de s'y marier le mieux, le plus richement possible, est un pur niais. Perd son temps. Faut rien perdre.
De PtOuiLLE. — Cependant si on aime à danser?
Cabariot. — H y a des endroits, des moments pour ça. Le soir du 14 juillet.
Fresnay. — Vous n'êtes pas sérieux.
Cabariot. — Jure que si. Nous sommes entre hommes, pas de pose à faire. Qu'est-ce que c'est qu'un bal? Un marché, une exposition de jeunes filles. Je viens, je regarde, je compare, je prends la taille, je me rends compte... Bon. Rentré, je vais trouver mon
paternel, ou la maternelle, est-ce que je sais? la famille enfin, et je dis : « Voilà, j'ai remarqué la petite une telle, qui m'irait. » Si on me répond : Grosse fortune, belle position, je dis : Trottez. On fait alors des ouvertures aux parents de la personne, on leur apprend que je l'aime, que je parle deux langues, que j'aurai trois cent mille du côté de mon oncle, etc. Et ça s'arr mgo.
De Rouille. — Ou ça ne s'arrange pas.
Cabariot. — Évidemment, La Palisse ; mais ça n'enlève rien à mon idée : que les bals sont des foires, des foires à mariages.
De Rouille. — C'est un peu vrai.
Cabariot. — Quand je vous le dis. Ça crève les yeux. Est-ce que c'est amusant, un bal, voyons, là, bien entre nous? A pleurer. Vous trouvez ça drôle les pauvres petites, toutes en clavicules, qu'on fait tourner? Et ce qu'elles salissent, entre parenthèses! Dix paires de gants j'use, par soir. Non c'est pas sérieux. On ne peut rien leur dire, elles ne peuvent rien nous dire. Elles sont là, qui tremblent, ou bien alors, dès qu'elles ont de l'aplomb et un peu.. . de cartouche, on ne peut être qu'à moitié in-
convenant avec elles ; la partie n'est plus égale.
De Rouille. — Oh 1 je sais que j'ai horreur de celles-là.
Cabariot. ~ C'est comme qui dirait : des jeunes filles séparées.
Fresnay. — Mais il y en a d'autres, des charmantes. Je suis désolé de n'être pas de voire avis, cependant...
Cabariot. — Étes-vous jeune, mon pauvre ami ! Comment...
De Rouille, à Cabariot. — Laissez-le parler.
Cabariot. — Oui, allez.
Fresnay. — Que voulez-vous ! Je le dis comme je le pense. Moi, le hal m'amuse, il me fait plaisir, un plaisir à part, il me donne même de l'émotion, une certaine... je ne trouve pas le mot, ce n'est pas mélancolie, non, c'est...
Cabariot. — Nous sentons, nous sentons.
Après.
De Rouille. — Sans doute, oui, il y a cela, il faut le reconnaître.
Fresnay. — Ce n'est pas non plus de l'attendrissement, et pourtant c'est bien près d'y res-
sembler... Enfin, je suis peut-être très bête, j'ai de la tendresse et de la compassion... Cabariot. — Elle est bien bonne !
Fresnay. —...pour toutes les jeunes, filles dès que j'entre dans un bal. Je me dis : lespauvres petites qui sont toutes là, les gentilles, les laides...
Cabariot. — Pas dommage ! Il avoue qu'il y en a de laides...
De Rouille. — Ah ! comme des jeunes gens aussi, écoutez?
Cabariot. — Moins. Et puis nous avons la moustache, nous. C'est pas rien.
Fresnay. — ... Les gentilles, les laides, les riches, les sans dot, les bien habillées, les mal fichues, penser que c'est des femmes de demain, des veilles de maman, que ça aura des maris, des entants, des scènes, que ça pleurera, que ça vieillira.
Cabariot. — C'est du sentiment, mon bon, toutes ces affaires-là.
Fresnay. — Je veux bien. Je pense, qu'il y en a, parmi toutes celles qui sont assises sur leurs chaises dorées de Belloir, qui seront malheureuses, mais malheureuses !
>rOCTLRNES
Cabariot. — Ça s'est va.
Fresnay. — Et puis — oh ! je ne le cache pas non plusl — qu'il y en a d'autres qui ne vaudront pas cher, qui tromperont leurs maris.
Cabariot. — Sans doute, les serins. Bien fait pour eux. Où voulez-vous en venir?
Fresnay. — Mais à rien, à cela seulement qu'on peut très hien aller dans le monde, sans arrière-pensée de mariage, d'intérêt, et y trouver un certain agrément. Tout ça dépend des maisons, des êtres, de bien des circonstances...
Cabariot. — Allons donc! partout la même chose, partout les mêmes jeunes filles, les mêmes danseurs, car il faut danser, il fauti On ne nous fait venir que pour déplacer ces demoiselles. Est-ce sur l'intelligence, le... les capacités, valeur personnelle, patati, qu'une maîtresse de maison?... Je t'en fiche! Sur les jambes, oui. M'sieur un tel : rudes fémurs! Alors on le demande partout. On finira par nous louer. C'est fort, mais c'est comme ça!
De Rouille. — Maintenant il faut bien dire aussi qu'il y en a de ceux-là qui sont invités pour leurs jambes, qui ne le seraient pas...
Fresnay. — Pour leur bol de cerveau.
De Rouille. — Dame oui!
Cabariot. — C'est vrai. Mais, quand on a les deux comme m..., comme nous, on aimerait à être fixé. Nous ne sommes pas des cruches, Dieu merci! toas les trois. Nous sommes des jambes, tant qu'on voudra, mais des jambes qui pensent.
De Rouille. — Et qui dépensent.
Fresnay. — Sur ce joli mot je vais vous dire bonsoir.
De Rouille. — Non?
Fresnay. — Rue Chauveau-Lagarde... me voilà tout près de chez moi.
Cabariot. — Venez donc? Tasse de chocolat quelque part. Fameux chocolat, bien épais.
De Rouille. — Rien qu'une petite minute? Non. Pas pour aujourd'hui?
Fresnay. — Merci. Non. Il faut que je me lève de très bonne heure demain matin, pour aller à mon usine. Sept trois quarts, à La Chapelle.
Cabariot. — Bigre !
De Rouille. — C'est juste, j'oubliais. Vous êtes ingénieur, vous.
Cabariot. — Comme dans Ohnet.
Fresnay. — Poignée de mains. Assez flâné. Bonsoir. {Il s'en va.)
Cabariot. — A un de ces jours!
De Rouille. — Il est gentil, Fresnay.
Cabariot. — Un peu sermon, un peu tonsure. 11 a été stupide, voyons, avec sa sentimentalité à propos du bal ?
De Rouille. — Vous dis pas. Mais cependant, il y a dans ce qu'il racontait un je ne sais quoi, que, pour ma part, j'ai éprouvé assez souvent.
Cabariot. — Vous aussi, je vois, vous êtes sensible. Faut pas être sensible, mon cher, pour aller dans le monde. C'est comme pour être dompteur.
De Rouille. — Vous avez raison, mais j'ai éprouvé ce qu'a dit Fresnay.
Cabariot. — Sans doute ; moi aussi dans les commencements... quand on monte... pardon, quand on danse pour la première fois. Mais celui-là se perd aussitôt, et aussi vite que l'autre, allez ! Non, croyez-moi, je suis
votre cadet. Je suis moins rassis que vous. Le bal, c'est pas autre chose qu'une suite des études, un complément de l'instruction, de l'éducation. Ça continue le Lycée pour nous, et le Catéchisme de Persévérance pour elles. Faut faire ça comme on va à des cours, avec la préoccupation constante du mariage à ne pas rater, le beau mariage, le mariage boules blanches, car le mariage c'est le bachot de la vie ! Eh bien, dès qu'on s'est entré ça dans la tête, alors on voit clair au bal, on en saisit la portée, on en calcule l'intérêt pratique... Mais prendre ces glissades pour un plaisir, argent comptant... et puis valser, s'apitoyer, et rentrer après dans sa petite usine, comme Fresnay, non, ça... c'est par trop javanais î
De Rouille. — Oui... Ce que vous dites est très curieux. Ils se trouvent devant un restaurant de nuit du boulevard.
Cabariot, — ralentissant le pas. — Entronsnous ? Là ou ailleurs...
De Rouille. — Pas grand'faim. Moi, voyezvou'î, je ne ferai qu'un reproche, un grand reproche au bal; c'est le métier de dupe que
le jeune homme impressionnable y joue. Je m'explique. Je suis présenté aune jeune fille dans un salon... je danse une série avec elle... peu à peu me plaît ; j e crois que mes assiduités ne lui sont pas non plus... Je fais des frais. On se dégèle. Je lui demande le cotillon... Accordé ! Je retiens à l'avance dans un bon coin deux chaises, loin des mères... Tout marche. Au bout d'une heure ou deux, elle est presque naturelle ou pas du tout, peu importe, enfin nous nous sentons devenir amis. Elle est d'une coquetterie ingénue, enfantine, délicieuse, — je ne vous froisse pas en disant délicieuse ?
Gabariot. — Terminez, j'attends la suite.
De Rouille. — La nuit s'avance, le cotillon s'échauffe, nous parlons beaucoup. On se laisse aller un peu de part et d'autre. Nous voilà gris bientôt, mais moi juste à point, assez pour m'apercevoir qu'elle l'est tout à fait.
Gabariot. — Le bal a ses pochards, c'est connu.
De Rouille. — Elle s'abandonne toute...
ses cheveux... sa taille, les fleurs de son corsage... Elle ne s'assoit plus sur sa chaise.
après chaque figure, mais elle y tombe, comme si elle se réfugiait près de moi. Les mères sont découragées de surveiller. On se dit, en perdant la tête : « Pas possible, je vais la tutoyer. » Que c'est amusant!
Cabariot. — Dépend des goûts !
De Rouille. — Et puis, les rondes finales commencent à écheveler les nattes et les jupes, la gentille petite est partie à fond, elle ne connaît plus que vous, son regard vous quête, sa main se tend, vous appelle, vous saisit, vous serre, elle vous donne spontanément une rose qui tombe de sa nuque... Elle est à vous, n'y a pas, elle est à vous... On rêve des choses... Là-dessus tout s'arrête, la musique se tait, les mères se lèvent, une personne écarte un rideau, pan! le jour entre...
Cabariot. — Le sale jour... hein! qui flanque mal au cœur aux bougies...
De Rouille. — C'est fini... On se trouve dans l'antichambre, en paletot, les uns en face des autres, anéantis... et la gentille, à votre long et dernier regard, ne renvoie qu'un court et glacé machin de tête... avec un petit air de poule. Elle s'est reprise en enfilant sa sortie
de bal. ..connaît plus personne. ..ilne s'est rien passé... Eh bien, ça, cette... qui vous tombe là, brusquement, c'est pénible, très pénible.
Cabariot. — Coupe bras et jambes.
De Rouille. — Encore, ça...
Cabariot. — Sans compter aussi, oui, que, si on a fait la bêtise de trop se monter...
De Rouille. — On est joli! Rentrer chez soi, à jeun... Dame non! Et d'un autre côté... pouah!
Cabariot. — Je sais bien, mais n'y a pas de milieu. A moins...
De Rouille. — A moins quoi?
Cabariot. — A moins de faire ce que je fais. Je suis très prévoyant moi, la prévoyance même je suis. Aussi je...
De Rouille. — Dites donc.
Cabariot. — Je me déprime avant. Voilà.
De Rouille. — Pour n'avoir pas à vous réprimer après.
Cabariot. — Vous devinez tout.
De Rouille. — Et, vous n'arrivez pas fatigué un peu ?
Cabariot. — Léger, au contraire. Frais comme l'œuf à la coque 1
18 NOCTUPNES
De Rouille. — Compliments.
Oabariot. — Non. C'est comme les heures des repas. Question d'habitude.
De Rouille. — Moi, je ne pourrais pas.
Cabariot. — Essayez. Vous m'en direz des nouvelles.
De Rouille. — Possible. {Un silence.) Eh bien, quand se revoit-on ?
Cabariot. — Un de ces soirs. Mardi, chez madame d'Aprecourt ?
De Rouille. — Entendu. Vous y allez donc?
Cabariot. — Vous savez bien que je vais partout.
De Rouille. — Sa nièce est belle à madame d'Aprecourt, hein ? quelque chose d'andalou...
Cabariot. — Oui. Elle a delà banderille. En ce cas, bonsoir.
De Rouille. — Bonsoir.
Cabariot. — Vous restez pas encore cinq minutes avec moi?
De Rouille. — Non. Je vous dirai que... Je crois que j'ai une idée.
Cabariot. — Faut pas la perdre. Faut rien perdre.
De Rouille. — D'autant que c'est à deux pas... Alors...
Cabariot. — Bon appétit.
De Rouille. — Je ne vous demande pas de m'accompagner.
Cabariot. — Trop gentil. Ça ne m'amuse plus.
De Rouille. — Au revoir!
Cabariot. — A mardi ! [Ils se séparent.)
Cabariot, hélant un fiacre. — Psst !
Le cocher, s'arrêtant au ras dit trottoir. — Voilà.
Cabariot, s' adressant à une pauvresse qui vient de Vahorder, un enfant dans les bras. — Fichez-moi la paix I
La pauvresse. — Misère... morceau de pain... Depuis trois jours...
Cabariot. — Tenez ! Ne me rasez pas. (Il lui donne une pièce de cent sous.)
La pauvresse. — Merci, mon bon monsieur. Ça vous portera bonheur pour vot' mariage.
Cabariot. — Vous dites tous ça \{Au cocher.) Cocher, dix-sept, avenue Friedland. Portière. Glace levée.