TOURMENTS
LE PÈRE, cinquante-huit ans.
LA MÈRE, quarante-neuf ans.
Quatre heures du matin, en hiver. Rue Pierre-Charron, au second. Dans la chambre à coucher du père.
Le Père, qui se dresse sur son séant, croyant avoir entendu frapper. — Quoi!... Qui est là?.
La Mère, à mi-voix, derrière la porte. — C'est moi,., moi...
Le Père, toujours de son lit. Comment I c'est toi! [Il se lève, allume, va ouvrir sa porte fermée à clef.) Tu es malade ?
La Mère, en robe de chambre, en coiffure de
OA
nuit, les pieds nus dans ses pantoufles, un bougeoir à la main. — Non .
Le Père, en chemise. — Qu'ya-t-il?
La Mère. — Je suis fâchée de te réveiller. Mais, figure-toi... il n'est pas encore rentré !
Le Père. — Quelle heure est-il donc?
La Mère. — Quatre heures passées !
Le Père. — Non ? Ça n'est pas possible. Quatre heures, et il n'est pas...
La Mère. — Je viens de sa chambre. Son lit est intact. Depuis minuit je me retourne... je ne peux pas fermer l'œil...
Le Père. — Ma pauvre femme!
La Mère. — J'étais tellement malheureuse, que je suis venue te trouver. Mais recouchetoi, tu vas attraper froid.
Le Père. — Oh ! oh ! oh ! (tandis qu'il grimpe dans son lit.) Veux -tu que je te dise?
La Mère. — Ça passe les bornes.
Le Père. — Il faudra prendre un grand parti, décidément.
La Mère. — Lequel ?
Le Père. — Je ne sais pas, mais je le prendrai, je vais y songer. Dès demain. Voilà quoi?
NOCTURNES Zo
trois fois depuis quinze jours qu'il nous fait ce coup-là ?
La Mère. — Trois fois, oui. Mais jamais encore il n'était rentré si tard.
Le Père. — Il va bien.
La Mère. — S'il savait, le malheureux enfant, les inquiétudes dans lesquelles il nous met !
Le Père. — Oh ! ce n'est pas ga. Moi, pour être inquiet... non ; seulement...
La Mère. — Tu penses, vraiment, qu'il ne peut rien lui arriver?
Le Père. — Allons donc !
La Mère. — Les rues sont si peu sûres. Il va peut-être dans des quartiers... j'espère que non... mais, mal fréquentés... L'autre jour encore, le Figaro racontait...
Le Père. — Et puis, tant pis pour lui. S'il recevait une fois une bonne raclée, ça lui ôterait peut-être l'envie de courir, pour un bout de temps. Un pt'it monsieur...
La Mère, qui prête l'oreille. — Chut I... Ecoute donc... j'ai cru...
Le Père. — Oh! tu peux être tranquille, va ! Maintenant, il ne rentrera qu'à six heurcif ,
je le parierais... Un p'tit monsieur qui a tout... pour lequel on fait tout !...
La Mère. — C'est vrai enfin, nous sommes très bons pour lui.
Le Père.— Trop bons! Mais c'estuneleçon... et puis qui de son côté ne nous donne que des tracas et du tourment. Si encore il travaillait, tout en s'amusant. . . Appliqué, bien à son affaire... on pourrait peut-être fermer les yeux. Un garçon qui vous dirait' « Eh bien oui, c'est possible, je découche... mais vous pouvez m'interroger... code civil, code pénal, droit romain... du haut en bas, et pais vous pouvez aussi aller voir mon répétiteur, je ne crains rien. » Mais il n'y a pas de danger !... Veuxtu pousser la porte, s'il te plaît? il vient un froid de loup. [Elle la ferme.) Merci... il s'en faut joliment! Il ne fait rien de rien... Pas plus tard qu'hier, tiens, j'ai reçu une lettre de monsieur Bernard... je te la montrerai.
La Mère. — Tu ne m'en avais rien dit.
Le Père. — Pour ne pas te bouleverser.
La Mère. — Ça ne va pas ?
Le Père. — Il est archi-mécontent, mon-
sieur Bernard! Et si ce n'était par égard pour nous, il le renverrait.
La Mère. — Non ?
Le PÈRE. — Textuel. Jeté ferai voir lalettre. Des quatre jeunes gens qui se préparent avec lui au même examen, Pierre, m'écrit-il, est celui qui se conduit le plus mal... Le plus mal.
La Mère. — Si encore on disait : « C'est l'intelligence qui lui manque. » Mais non.
Le Père. — Il arrive en retard, continuellement en retard ; c'est une règle. Il ne prend pas de notes... il dessine des bonshommes sur ses cahiers, lit des romane, ou bien il dérange les autres... Sans parler des joursoù il manque la leçon... oh! avec beaucoup de calme. Et nous, pendant ce temps là... nous payons.
La Mère. — C'est décourageant. Oh! je sens... il sera encore refusé la prochaine fois !
Le Père. — Mais je n'en ai jamais douté.
La Mère. — Quel malheur I
Le Père. — Honteusement il sera refusé. Aussi sur comme je te vois.
La Mère. — S'il avait un peu d'amour-propre...
Le père. — Ou seulement du cœur... Mais rien. Ah ! je me demande par instant ce que nous en ferons. Si je pouvais l'embarquer sur le premier bateau... je te réponds que ça ne serait pas long. Une fois là-bas...
La Mère qui regarde la pendule. — Cinq heures moins vingt. Où est-il?... Qu'est-ce qu'il peut...
Le Père. — Il est avec quelque femme, ma pauvre amie. Où veux-tu qu'il soit?
La Mère. — C'est juste. Et il s'abîme la santé. C'était bien la peine de l'avoir tant soigné... Tu te rappelles? après sa première communion, au moment de ses vertiges... tout le mal que nous avons eu... comme il était pâlol... Toi-même un soir, tu m'as dit — (ohl je t'entends, c'était sur la jetée à Dieppe) : — « Vois-tu, ma bonne, cet enfant-là, nous ne rélèverons pas ! »
Le Père. — Oui... Et voilà le remercîment. Où nous a-t-il raconté déjà qu'il allait ce soir?
La Mère. — Avec des amis.
Le Père. — Comme si on était dupe !
La Mère. — Le pauvre enfant ! Et il ne se
doute guère que je suis au courant de toutes ses sottises... Ah ! c'est bien le hasard...
Le Père. — Comment ça? Tu sais quelque chose...? Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?
La Mère. — Pour ne pas te troubler. Tu as déjà bien assez de soucis.
Le Père. — Dis-moi vite.
La Mère. — La semaine dernière, tu te souviens? qu'après être sorti, tout à coup il est rentré, d'un air si drôle...
Le Père. — Tout agité... oui, en disant qu'il remontait prendre un mouchoir.
La Mère. — Eh bien, il avait laissé tomber une lettre dans l'antichambre...
Le Père. — Que tuas trouvée?
La Mère. — Oui.
Le Père. —Tu l'as?
La Mère. — Dans mon secrétaire.
Le Père. — Qu'est-ce que c'est que cette lettre ? Qu'est-ce qu'elle dit ?
La Mère. — Tu verras, je te la montrerai.
Le Père. — Tout à l'heure tu iras me la chercher, veux-tu ? Continue.
La Mère. — Je l'ai lue... je Tai dévorée... tu comprends... ça m'a révolutionnée... ma
tète travaillait... je voulais tout savoir... Alors, à force d'essayer... j'ai fini... mais tu ne vas pas me gronder?
Le Père. — Achève donc.
La Mère. — J'ai fini par découvrir que la clef du meuble en laque du salon ouvrait le haut du bahut où il enferme toutes ses affaires.
Le Père. — Et naturellement, en son absence, tu as ouvert et tu as regardé ?
La Mère. — Oui... Est-ce que?
Le Père. — Je n'aime pas beaucoup ça... Les clefs... je ne suis pas très partisan... C'est comme de décacheter les lettres... Si tu m'avais demandé avant...
La Mère. — Comment! moi, la mère!...
Le Père. — Non, je t'assure... tu n'es pas dans le vrai. Nous en reparlerons à tête reposée. Et après? Qu'y avait-il dans son meuble?
La Mère. — Deux ou trois autres billets...
Le Père. — Que tu as lus ?
La Mère. — Mais dame oui...
Le Père. — C'est bon. Je ne te fais pas de reproches, je te demande. Et puis ?
La Mère. — ... Un ruban rose, une paire de
gants de suède, un mouchoir brodé d'un B, un mauvais petit mouchoir très laid. ..je ne sais plus moi... ah ! et un médaillon avec une mèche de cheveux rouges... Tout ça m'a fait bien du mal.
Le Père. — Et c'esttout ?
La Mère. — Est-ce que tu trouves que cane suffit pas ?
Le Père. — Grandement.
La Mère. — Non, je le savais léger. Mais jamais je n'aurais cru ça de lui !
Le Père. — Ce n'est pas faute de te l'avoir dit. On doit s'attendre à tout de la part des enfants. Les parents qui n'en ont pas ne connaissent pas leur bonheur !
La Mère. — Que sait-on? C'est bien triste aussi, va. Quand on vieillit...
Le Père. — Enfin, il y a quelque chose de plus simple que tout ça: c'est d'avoir des enfants qui vous donnent un peu de satisfaction. On ne leur demande pas d'être des aigles... mais de faire tranquillement leur petit chemin. Pas bien sorcier : « Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce qui te plaît? Saint-Cyr? Polytechnique? Dis-le, travaille et marche. » Tandis
qu'au lieu de ça, non, il faut gaspiller sa jeunesse, l'argent de ses parents, s'occuper à des rubans, des gants de Suède... un tas de foutaises! Oh! ces choses-là me font bouillonner I
La Mère. — Calme-toi. Tu vas te rendre malade. Cinq heures moins dix !
Le Père. — Va donc me la chercher, cette lettre.
• La Mère. — J'y vais. Et penser qu'il y a des mères qui sont si tranquilles ! (Elle sort.)
Le Père. — Il réfléchit, prend sa montre 'posée sur la table de nuit et la remonte. Un vague sourire passe et disparaît sur son visage.) Galopin d'enfant ! [Il soupire et repose sa montre.)
La Mère, un papier à la main. — Voilà. (Elle le tend à son mari.)
Le Père. — Voyons un peu. (// Ut.) « Mon petit Pierrot... »
La Mère. — Elle l'appelle comme nous !
Le Père. — «Je pense que j'aurai le bonheur de te voir demain, comme il est convenu, à trois heures... (S' interrompant.) C'est bien ça : l'heure de sa répétition !... à trois heures. «J'attends ce moment avec bien de rimpatience car je voudrais toujours être dans tes gentils
bras chéris qui sont si doux et qui me serrent si fort que je crois toujours que je vais mourir de joie et d'extase en pron onçant ton nom que j'adore plus que tout !
La Mère. — Quelle honte !
Le Père. — Net'affectepas,mabonneamie...
Sans doute, quelque modiste... (Reprenant.) « Ah ! oui, mon amour, quand tu m'embrasses, il me passe des frissonnements partout. Je te remercie bien pour ton joli parapluie. Jeanne est furieuse parce qu'elle dit qu'elle voudrait avoir le pareil et que moi je ne veux pas. Je me suis fait un nouveau chapeau qui te plaira, je pense... Je le mettrai la prochaine fois que nous irons au Cirque. Il est rose et noir. Tu sais que tu m'as promis, quand viendra le printemps, de me mener souvent à la campagne, dans les bois...
La Mère. — Il finira par s'afficher...
Le Père.— D'ici là... (Reprenant)... «les bois. Nous rapporterons dulilas pour l'appartement. A demain, mon trésor, fais bien attention, brûle cette lettre à cause de ta famille. Je me pends à ton cou et je t'embrasse comme quand nous... »
34 Nocn^RNES
La jMère. — Oh ! ne lis pas tout haut cette phrase-là, je t'en supplie. C'est tellement... que... enfin... moi, à mon âge, je n'ai pas compris. Qu'est-ce que ça veut dire?
Le Père. —Rien. Des insanités! {Il luirend la lettre.) C'est bon.
La Mère. — Je ne m'étonne pas, maintenant , avec cette vie qu'il mène, s'il tombe de fatigue le matin quand je le réveille.
Le Père. — Parbleu ! II est éreinté. lia une mine de chien d'ailleurs depuis quelque temps.
La Mère. — Oui, il n'a pas bonne mine, le pauvre petit ! Oh! mais, dis-moi, ces femmeslà... on ne peut donc rien leur faire?... Par ton ami qui connaît un neveu du préfet de police.
Le Père. — Tout ce que tu dis là ou rien, ma bonne... C'est parler pour parler.
La Mère. — Que veux-tu?Je ne sais pas, moi... Je cherche par tous les moyens...
Le Père. — J'entends. Mais avant tout il faut être pratique.
La MÈRE. — Alors quoi? [Elle regarde lapen^ dule.) Cinq heures et demie. Tu vois?...
Le Père. — Je vois.
La Mère. — Qu'est-ce que les concierges doivent penser! Oh! je commence à être tout à fait inquiète. Mon Dieu ! Pourvu qu'un malheur...
Le Père. — Ne te fais pas de mauvais sang. Si tard qu'il rentre, ce garnement, ça sera toujours assez tôt, va.
La. MÈRE. — Enfin... mon ami, tâche de me comprendre... Toi, autrefois... avant notre mariage... tu t'espeut-être amusé?Lesjeunes gens, on sait ce que c'est. Mais jamais, n'estce pas, tu ne rentrais à ces heures-là? Jamais?
Le Père. — Ou si rarement... Non. Et puis dans tous les cas, je travaillais, moi, j'avais ma vie à me faire. Je pensais à mon avenir, et je n'avais pas de mouchoirs brodés dans le fond de mes meubles... J'étais tout seul, dans une petite maison garnie de la rue de Rennes, et mes pauvres parents, là-bas, en province, se saignaient pour m'envoyer cent vingt-cinq francs par mois... Je bûchais, je voulais être architecte... J'y suis arrivé. Si j'avais fait comme monsieur mon fils, nous n'aurions pas aujourd'hui" un loyer de huit mille... Ah ! c'est
très commode, à vingt et un ans, d'avoir une belle chambre, une bonne table... défrayé de tout... des distractions... des plaisirs... les bains de mer oulesmontagneschaqueannée...
et puis de fainéantiser. Mais il faudra que ça change. Je lui couperai plutôt les vivres.
La Mère. — Et s'il nous fait des dettes ?
Le Père. — La porte, dans les cinq minutes.
La Mère. — Mais que veux-tu qu'il devienne, le malheureux enfant ?
Le Père. — Ah ! il s'arrangera. Il fera comme moi, il travaillera. J'ai déjeuné à quatorze sous, moi, et plus d'une fois. Treize sous sans serviette, quatorze avec... Une petite crémerie, bleu de ciel... derrière la fontaine Molière... J'irais les yeux fermés... Non, ils ne savent pas assez apprécier, les enfants...
La Mère. — Je sais bien que tu as travaillé toute ta vie, mais tout le monde aussi n'est pas doué comme toi... n apas ta... ion courage. C'est tout à fait ma conviction que Pierre a besoin d'être tenu sévèrement, mais il nefaut peut-être pas non plus...
Le Père. — Ah cà ! voilà que tu l'excuses à présent!
La mère, — Non, je ne l'excuse pas. Je trouve qu'il mérite d'être puni.
Le Père. — Il le sera, tu peux y compter. Tu sais que j'avais l'intention de lui faire, pour les vacances, la surprise d'un cheval de selle. Il peut l'attendre, son cheval ! Il n'est pas encore à l'écurie.
La Mère. — A moins qu'il ne soit tellement raisonnable...
Le Père. — VoiLà la faiblesse!... La faiblesse ! Tiens, va donc te recoucher. Nous sommes là, nous bavardons, nous ferionsbien mieux de dormir. Et quant à Pierre, je lui réserve pour ce matin...
La Mère, lui imposant silence. — Ecoute... Tu n'as pas entendu?... la porte de l'anlichambre.
Le Père. — lime semble que si.
La Mère. — C'est lui.
Le Père. — Il faut l'espérer. Six heures. Qu'est-ce que je t'avais dit?
La Mère. — Ah ! J'ai un poids de moins, tout de même.
Le Père. — Va donc voir, de mon cabinet, si la fenêtre de sa chambre est éclairée?
La mère. — C'est inutile. Il se couche toujours sans bougie.
Le Père. — Il pense à tout.
La Mère. — Oh! c'est lui. C'est lui.
Le Père. — Eh bien, maintenant que te voilà rassurée, va te coucher, va, parce que j'ai un mal de tête fou !
La Mère. — Allons, puisque tu me renvoies... {Fausse sortie.) Dis donc?
Le Père. — Encore?
La Mère. — Si je passais par chez lui?
Le Père. — Pourquoi? C'est tout à fait inutile.
La Mère. — Ne te fâche pas. J'aurais voulu voir...
Le Père. — Voir quoi? Quelle drôle d'idée!
La Mère. — Voir comment il est quand il revient de chez cette... s'il n'est pas changé...
Le Père. -— Sois donc raisonnable. Adieu. Je souffle. {Il sepenche sur sa bougie qu'il s'apprête à éteindre.)
La Mère. — Plus j'y pense, tu sais, plus je crois qu'il vaut peut-être mieux, demain, n'avoir l'air de rien...
Le Père. — Plus tard. Nous en recause-
rons. Voilà qu'il est jour. Cette fois c'est fini. (// souffle sa bougie et se rejette dans son lit.)
La Mère. — Là, là, je m'en vais. [Elle se retire tout doucement sur la pointe des pieds.)