‹ NocturnesChapitre 7 sur 18 · L'AMI DE TOUS LES INSTANTS · texte numérisé non relu

L'AMI DE TOUS LES INSTANTS

JACQUES DE BARFLEUR, trente-cinq ans.

PAUL CHaMBOIS, vingt et un ans.

Minuit moins le quart. Sur le trottoir, boulevard de Strasbourg Jacques et Paul sortent de la Scala. Ils sont debout, près d'un coupé de maître.

Barfleur. — Un peu d'air, n'est-ce pas? nous marchons.

Chambois. — Oui, mais pas longtemps.

' Barfleur, au cocher. — Vous avez dîné, Léon?

Le Cocher. — Oui, monsieur le comte.

Barfleur, qui regarde le cheval. — Ah! ah!

c'est Soliman. Le voilà enfin rétabli, ce vieux biquet I

Le Cocher. — Mais oui, monsieur le comte.

Barfleur. — Eli bien, allez nous attendre devant la Paix. [Léon touche et file.)

Chambois. — Je te disais : pas longtemps, parce que... tu te rappelles... ce soir, la tête... pas bien du tout...

Barfleur. — J'avais ça la semaine dernière. N'y pense pas.

Chambois. — Alors je vais rentrer me coucher dans un instant.

Barfleur. — Convenu.

Chambois. — Si je t'en reparle, c'est que tu m'as déjà emmené dîner de force...

Barpleur. — Plains- toi! la petite table du coin, chez Paillard... Oui ou non, t'ai-je fichu de bonnes choses?

Chambois. — Excellentes. Je souffrais, j'ai pas pu manger. Après, quand j'ai voulu te quitter, tu as poussé des cris. — « Ah non! allons quelque part.,, allons à un beuglant! » Il te fallait le beuglant...

Barfleur. — Mais oui; de temps à autre, je ne déteste pas... c'est de l'hygiène.

Chambois. — Je n'ai pas voulu te contrarier. Tu as choisi la Scala; nous en sortons... à présent laisse-moi...

Barfleur. — Tais-ioi donc... Ça ne t'a pas fait de mal. Au fond tu avais besoin de la chanson pour te remettre. [Il fredonne.)

C'est la chanson qui donne à l'ouvrier

La joie au cœur, et le cœur à l'ouvraaaage !...

Chambois. — Erreur. Elle ne m'a pas remis, la chanson.

Barfleur. — Tu t'écoutes trop !

Chambois. — Enfin, je n'en peux plus. Je suis assez fatigué!... Demain, à la maison, les parents vont me faire une figure. Je préfère rentrer.

Barfleur. — Tu Tas déjà dit, bouffi.

Chambois. — Ça ne te fâche pas?

Barfleur. — Fâcher... Es-tu hête quand tu as la flemme! Du moment que tu es mou comme une serviette, va te coucher, mon pauvre vieux... je ne suis pas despote au point de vouloir. . .

Chambois. — Merci.

Barfleur. — Seulement, nous voilà à moitié chemin, accompagne-moi jusqu'à la Paix.

Chambois. — La Paix... oui... c'est encore assez loin, sais-tu?

Barfleur. — Plus nous marchons, plus ça se rapproche.

Chambois. — J'entends, mais...

Barfleur. — Je te donnerai la voiture, làî

Chambois. — Tu es bien gentil.

Barfleur. — Je le crois que je suis gentil!... C'est toi qui ne l'es pas! avec tes idées de fatigue et d'aller te coucher... Est-ce que je me couche? qui est-ce qui se couche à cette heure-ci? veux-tu me le dire?

Chambois. — Encore quelques personnes.

Barfleur. — Tra la la. Des vieux, des gens terminés, ou alors des pauvres bougres... qui ont à travailler le matin. En dehors de ça, je ne vois pas de Parisiens un peu propres en pincer tellement pour leurs toiles...

Chambois. — Blague, mon bon; quand on est malade.

Barfleur. — D'abord, tu n'es pas malade.

Chambois. — Moi?

Barfleur. — Tu es indisposé. Et sais-tu pourquoi? parce que tu as faim.

Chambois. — Faim! àh! Dieu non! je n'ai pas pu avaler une bouchée à table, tu le sais bien.

Barfleur. — C'est précisément parce que tu n'as pas dîné, qu'à cette heure tu as faim. Ton estomac crie.

Chambois. — Il ne crie pas.

Barfleur. — Je l'entends. Il demande des huîtres.

Chambois. — Il demande du thé bouillant et un lit.

Barfleur. — Aimes-tu les Ostende? moi je les adore. Hein? qu'est-ce que tu dirais d'une douzaine de petites Ostende, bien fraîches... bien ruisselantes, avec le citron citronneux... et le joli Chateau-Yquem des familles... qui fait l'été dans les verres!... Hein? vieille crapule, ça démolit un peu ta tisane bouillante? Entendu, n'est-ce pas? Tu verras après, comme tu vas te sentir carré par la base... envie de donner des coups de poing aux messieurs, et des... hem! aux dames... tu verras! tu seras étonné!

Chambois. — C'est possible. Mais soyons sérieux. Nous sommes place de l'Opéra...

Barfleur. — Tu vas me laisser aller tout seul à la Paix?

Chambois. — Oui.

Barfleur. — Voilà bien les amis.

Chambois. — Tu es vj-aiment drôle.

Barfleur. — Qu'est que ça peut te faire d'entrer un instant avec moi?

Chambois. — Non.

Barfleur. — Tu t'assois, tu regardes et tu te lèves.

Chambois. — Alors, ce n'est pas la peine.

Barfleur. — Tu parlais de prendre du thé. Prends-le là. Ils le réussissent dans la perfection. Et puis, il n^y a rien de bon pour toi comme le thé... C'est tonifiant, c'est...

Chambois. — Il ne me fera pas autant de bien que si je l'avale au moment de me mettre au lit. Adieu.

Barfleur. — Une seconde. Ça n'est vraiment pas gai, ma parole, de passer la soirée avec toi. J'étais en train, j'avais un paquet d'idées, je me disais : Nous allons nous amuser, rire. Et puis, non. La marche funèbre de Chopin:

« Mal à la tête, mal au ventre, mal au cœur... Aller faire dodo. » Moi, en attendant, — ça n'est pas pour te faire un reproche, — mais je t'ai flanqué le poulet archiduc, et les petits homards, et la gamelle à la d'Orléans, tout enfin... Et puis voilà le remerciement! Aussitôt après le bol, tu me lâches I...

Chambois. -- Après le bol! Il est une heure dix!

Barfleur . — Non, tu auras beau te débattre. . . Ça n'est pas amical... Tu ferais beaucoup mieux de me dire tout bêtement la vérité. Tu es attendu ailleurs, dans une compagnie plus agréable que la mienne, l'heure te presse, et alors tu cherches, tu inventes des prétextes... tu te bats les flancs pour prendre congé de moi...

Chambois. — C'est trop fort! Mais je te jure...

Barfleur. — Ne jure pas, il n'y a pas besoin de te donner tant de peine pour avoir ta liberté, va. Tu veux partir, pars. De Thumeur dont je suis à présent, je me trouve hors d'état d'aller à la Paix. J'allais prendre un chocolat, comme je l'aime, avec des petites brioches chaudes.

Ta m'en prives, soit. Je vais monter au Cercle où je jouerai et j'empoignerai la culotte. Ça sera encore de ta faute. Aussi, en échange, tu peux bien, franchement, m-e faire l'amitié de traverser le boulevard, et de me conduire jusqu'à la porte. Léon te ramènera chez toi. Tu refuses?

Chambois. — Non, je traverse et je t'accompagne, puisque tune vas que là.

Barfleur. — Oh! je sais bien que si j'avais le malheur de faire trois pas de plus, monsieur ne me les accorderait pas!

Chambois. — Je suis éreinté, je me tue à te le dire.

Barfleur. — Et moi? Crois-tu par hasard, que je ne le sois pas, éreinté? Je m'épuise à essayer de t'amuser. Je m'ingénie à te distraire depuis deux heures, sans pouvoir y réussir. Alors, vraiment tu n'es pas attendu ailleurs? Pas unepetite.-.quelquepart... en chemisette... qui regarde la pendule ?

Chambois. — Mais nulle part, encore une foisl

Barfleur. — Veux-tu me le prouver?

Chambois. — Comment?

Barfleur. — Monte avec moi une demiheure à l'Américain. J'oublie tout ce que tu m'as fait, et je renonce au plaisir d'aller gagner au cercle une belle plaque de cinq mille. Ah! si tu es un ami, tune me diras pas non? Une demi-heure? Rien qu'une?

Chambois. — Écoute. C'est bien parce que c'est toi par exemple!... une demi-heure seulement ; pas cinq minutes de plus.

Barfleur. — Convenu. Enfin, je retrouve mon Chambois! Je t'aime bien, Paul, tu sais, je t'aime beaucoup. C'est stupide, mais j'ai un attachement pour toi... dont tu ne te fais pas idée ! . . . Tout pour toi, pour te faire plaisir !

Chambois. — Je le sais, mon bon camarade.

Barfleur. — Si je ae t'avais pas, il me manquerait un compagnon.

Chambois. — Montons vite.

Barfleur. — Oui. Écoute. Ça n'est pas d'hier que nous noctambulons. Quand nous serons fanés, dis donc, vieux, le passé ne nous manquera pas. Un tas d'affaires. Te rappellestu cette nuit, où à trois heures du matin, rue de Rivoli, nous avons vu par terre un cheval mort, un cheval de fiacre, tout seul, aban-

donné... là... « Quand ça vous dira de me ramasser, vous pouvez ! » On voyait briller ses grandes dents blanches...

Chambois. — Ça nous a fait penser à la guerre, aux champs de bataille, plus tard...

Barfleur. — Oui, il m'est resté dans la cervelle, ce dada mort.

Chambois. — Nous montons?

Barfleur. — Nous montons. (Il s'arrête devant V Américain et regarde à Ventresol.)

Chambois. — Qu'est-ce que tu regardes?

Barfleur. — Je regarde la place où il y avait les Faucheurs. C'est fini à présent. L'eau bénite a été jetée. C'est dommage. On a eu là quelques moments bien agréables, avec des bons amis. Tu es trop jeune toi, tu n'as vu que l'agonie.

Chambois. — Montons-nous, ou ne montonsnous pas ?

Barfleur. — En bien, j'aime autant pas, tiens ; je ne peux pas monter cet escalier sans me rappeler toutes les parties... Non, décidément j'aime autant pas. Que veux-tu! la nuit, je m'attendris pour rien. Jamais tu ne me verras donner deux sous à un pauvre dans le

jour; mais, la nuit, mes culottes s'il me les demande. Ma nature.

Ohambois. — Alors adieu.

Barfleur. — Ma foi, oui, adieu; tu avais peut-être raison. Regagnons chacun notre lit.

Chambois. — Adieu. {Ils restent une seconde sur le bord de la chaussée.)

Barfleur. — Adieu. Traversons, nous allons nous faire écraser. (7/s traversent.) Je t'accompagne dix pas. {Arrivé au coin de la place de VOpéra et de la rue du Quatre-Septemhre.) C'est ici (il s arrête), c'est ici, tu m'entends, devant le chapelier et le marchand de jouets que, depuis trois ans, j'ai trouvé mes meilleures maîtresses.

Chambois. — Allons donc. Elles t'attendent sur le trottoir?

Babfleur. — Non. C'est moi qui les attends. Quand j'ai besoin d'une compagne pour quelques mois, je fais un effort, je me lève pendant huit jours de suite à sept heures. Je viens me poster. Et il en passe, il en passe...

Chambois. — Quoi? Marchons. {Ils repartent).

Barfleur. — Des petites ouvrières.

Chambois. — Qui ne demandent qu'à tra-

vailler. [Résolument.) Celte fois-ci, c'est la bonne. Adieu, adieu, adieu!

Barfleur, faisant signe au coupé qui n'a cessé de le suivre pendant deux heures. — Monte.

Chambois. — Non. Où vas-tu?

Barfleur. — A la maison. Léon te ramènera. C'est son chemin de commencer par moi.

Chambois. — Ah! tu m'en fais faire un métier!

Barfleur, qui depuis un instant regarde fixement un fiacre arrêté à dix pas. — Attends donc! attends donc! Sais-tu qu'il y a, dans cette Urbaine, une femme qui n'a pas l'air mal?... mais pas mal du tout...

Chambois. — Ah ! non I non!

Barfleur. — Qu'est-ce qu'elle pratique?

Ça m'intrigue. Si nous allions voir de près? hé ? On pourrait peut-être lui demander son petit nom?

Chambois. — Tues à battre.

Barfleur. — Une idée : Nous l'abordons, nous l'emmenons souper, nous la grisons, nous la... Où vas-tu? (Il le retient par la manche,]

Chambois. — Je fiche mon camp. Tu dépasses les bornes.

Barfleur. — Ne hurle pas. J'y renonce, là. Monte dans lacagnole. {Ilmonte. Chambois aussi. A Léon.) A la maison ! [A Chambois.) Tu ne diras pas que je ne fais pas tout ce que tu veux.

Page 1