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Nocturnes

Elle était comme une cîme foudroyée que peuplaient des morts immortels. Par un miracle de la nature, elle savait les entourer des hommages d'une bonté officiante et de toutes les plénitudes de l'amour. Mais là, si haute dans cet exil douloureux voulu par le destin, elle n'avait pas abdiqué sa tendre humanité en écoutant le gémissement de ses morts. Sa pâleur se retrouvait identique à ellemême lorsque dans ses bras secourables elle berçait d'autres douleurs.

Rien de farouche autour de ces deuils sacrés : la gardienne des ombres illustres prenait encore pitié des humains les plus humbles.

De ses lèvres bruissantes, ainsi que des feuilles de soie, s'exhalaient des paroles aux inflexions si pures que l'on croyait entendre une sorte de chant dont elle seule possédait le secret. Langage perdu, sauvé par cette humaine d'entre les humaines. Et sous son regard mouillé, cette voix musicale trem-

blait comme le souvenir. On eût dit l'écho de sa vie intérieure, le sanglot de la ville d'Is qu'elle portait en elle-même.

Sa bienfaisance ruisselait sans cesse. On songeait à une source qui ne veut pas tarir, jaillie, un jour^ pour abreuver les cœurs malades.

La vérité profonde s'épanchait de cette âme qui, peu à peu, se dépouillait de la vanité des choses, se vouait à l'inaltérable, se stylisait par la pitié dont elle enveloppait les êtres.

Et ainsi elle a mérité de se survivre chez ceux qui l'ont connue et aimée, de s'y assurer, contre les vicissitudes du temps, une mémoire que ne vaincra pas la mort.

de ^ oaill<

LÎina oe l> o ailles

à Madame Henriette Lagneait

L'Enchanteresse !

Depuis deux jours, elle s'enfonce dans le sommeil de l'éternité. Sûr recul, abri que ne détruira pasla rage des vivants. Le temps connaîtra qu'il lui faut ici abdiquer.

Sur la frise du temple sacré déjà la figure se grave r cette morte ignorera la mort sourde et sans phrases.

Les fleurs nourrissent d'arômes ce corps où le chant a cessé. Désormais insensible à ce miracle des couleurs, à ce don floral apitoyé sur elle-même, la bacchante gît aux plis du destin. Les ayant chantées avec des accents où tant d'humanité s'exprimait, elles ne pouvaient manquer à ce suprême rendez-vous. Ne fut-elle pas leur sœur dans l'ordre de la beauté, et fragile, et menacée comme elles ?

Pressées, corolles ouvertes, elles montent à l'assaut de celle qui leur avait conféré une nouvelle naissance. C'est dans leur robe diaprée que cette âme atteindra aux rivages élyséens.

... J'appuie mes lèvres sur ses belles mains, tordeuses^^ pampres et de rythmes, maintenant immobiles, outragée

Tout est silence là où hier s'élevaient les plus beaux cris. Quelques sanglots ; des yeux qui se mouillent de pleurs.

Mais les lèvres fines d'Anna de Noailles, mangées de néant, semblent sourire au soleil des morts.

2 juin 1933.

eanne

La montagne semble dormir roulée dans le soleil.

Vos yeux errent sur ce paysage familier. Il est aussi essentiel à votre âme que la rose au jardin se balançant sur sa tige. Ce paysage est à vous ; nul autre ne le peut remplacer. Il a son histoire, ses bouquets d'ombre et de silence, sa griserie et sa plainte éternelle.

Vos yeux reconstituent chaque jour cette histoire. Tel coin, c'est là que jeune, pensive, fervente, vous avez rêvé au bonheur qui, de ses pas tremblants» avec lenteurs caressantes, s'est approché de vous. Au vent qui passe, vous avez confié vos chagrins, et pleuré sans que personne ne le sût.

Les routes montent jusqu'au ciel : vous les avez parcourues jadis, dans la jeunesse charmée de vos années heureuses. C'est du ciel, maintenant, que vous descendez pour revoir ces chemins, tous connus, et qui encore parlent et chantent.

Vous avez saisi le clair matin qui offrait son

visage. Midi brûlant vous tendait ses mains et, le soir, lorsque la montagne se tait, paraît se recueillir, vous avez compté les étoiles filantes zébrant le vallon sacré.

Mais que regardez- vous aujourd'hui si fixement ? Est-ce le chevalier qui fréquenta les grandes cîmes neigeuses que vous apercevez, vous apportant l'edelweiss, — ou son ombre flottant devant votre regard attendri ? — Quelque chose de lui, recréé par le rêve et vers lequel vous allez — toujours offerte, aussi vive et émue en présence de ce fantôme que lorsqu'il vibrait de sa réalité humaine.

... La châtelaine s'est changée en vestale : elle attise sur l'autel nu le feu du souvenir ; elle ne veut pas que ce qui a vécu meure tout à fait. De toute son âme, elle croit à de suprêmes visites, à l'entretien d'un ciel avec la terre qui souffre.

L'âme du poète circule, effleure son front, lance le mot qui éclaire, la syllabe qui se prolonge en musique.

Serrée sur la porte du mystère, elle dresse l'oreille afin de surprendre le grand secret, la rare harmonie des âmes dans l'éther souverain. Ce n'est point l'extase totale, le détachement de ce qui tient à la rive des humains.

Il est à ses genoux, le lent lévrier, ce spleen qui fait monter dans ses prunelles cette mer où dorment les paroles et les actes, cette mer bruissante

NOCTURNES 1 n

OÙ roulent les noyés de la vie avec les vouloirs, les élans, les joies et les défaites.

... Le paysage s'accorde à cette châtelaine qui, elle aussi, a frémi et brûlé. Maintenant, elle se sent davantage parente de l'air et de l'horizon, à cette heure surtout où le jour finissant vêt le ciel de mélancolie.

Elle lève des yeux pleins de regrets sur ce ciel qui va mourir. Elle sait qu'il vit pâlir des yeux aimés, cesser de battre un cœur où le sien cherchait sa pâture de tendresse et d'espoir.

Et ses mains jointes — ainsi qu'il fut dit dans une page inoubliable — faites pour guérir, reprennent, chaque soir , la prière du souvenir.

Le jet d'eau bruit dans l'après-midi solitaire.

Un voile de pourpre glisse sur les jardins en fleurs. Oppressées, les âmes sont si lasses qu'elles voudraient éclater en sanglots, afin que la peine soit moins grande.

La porte du salon s'est ouverte. Le vieux piano, qui garde le secret d'harmonies éteintes, va-t-il par miracle redonner à nos âmes veuves ces chants plaintifs, qu'une main d'artiste savait lui arracher ?

J f. NOCTURNES

Approchons-nous de ce noir cercueil où gisent tant de mélodies retombées sur elles-mêmes, ces nocturnes, ces valses qui, hier, faisaient trembler les les cœurs.

Il est muet, gardant ses trésors enfouis, sans l'éveil d'une sonate où deux humanités créatrices jetteraient dans nos oreilles la merveille des sons et des rythmes.

Non, les résonances sont endormies à jamais ; les notes baignent dans le passé mort.

Sur ce clavier d'ivoire jauni, quel sacrilège de laisser traîner ses doigts ! Il en sort un bruit de notes là où s'élevaient la mesure parfaite, le chant ébloui.

Vains efforts ; désespérante approximation : la source tarie ne rejaillira plus, et il n'y a que cette misère des mains brisées d'émoi, qui brouillent les accents, la mémoire, le sanglot.

Jeanne, entendez-vous ce sanglot qui se mêle à l'écho des » voix chères qui se sont tues ? ».

GRANION5 DE CUIVRE

Cette ferveur appuye'e du premier soir.

Ce corps mince qui se jette plutôt qu'il se donne.

Cette main crispée sous la caresse

Et surtout ce beau masque,

Si fixe lorsque la fleur s'épanouit.

Le vent soulève les boucles de ta chevelure.

Ton masque si fiti se !end comme une offrande.

Ton corps s^ enfonce dans une lagune d'étoiles et de lys d^eau»

Dors, chair élue de ma chair !

Mais il semble que, sous des paupières closes, Tu désires la résurrection de notre premier matin.

La nuit fait jouer ses éventails de silence et d' ombres ^ Derrière Vhorizon s^éteignent le rire et la douleur des humains.

Tu reposes, moi, je veille !

A genoux, bras serrés sur ma poitrine toute brûlante de baisers retenus.

Je bois le souffle de ton haleine.

La nuit fait jouer ses éventails d'ombres et de silence.

^ Saint - Malo ...

A Saint-Malo, beau port de mer... Une mer qui conduit vers un autre monde, une mer qui ignora longtemps le rêve des conquistador s, leur vol d^or vers un Eldorado, riche de pierreries, de minerais, d'érables au suc enivrant.

Un jour, Cartier s'y embarqua, sûr de découvrir un univers inconnu, Cartier et tous ceux qui vinrent créer, là-bas, une France nouvelle.

Jacques Cartier, Claude de Pontbriand, vos noms chantent éternellement dans ce beau port de mer !

Non loin de là, dans un autre port ouvert sur V Amérique, la vague bat de sa plainte qui n'a pas de cesse ce cimetière où dort ton premier grand poète, patrie oublieuse. Il dort, bercé par la grande plainte océane qui n'a pu apaiser, vivant, l'amertujne de ses regrets et les protestations de son cœur.

Le Havre et Saint-Malo, vous conjuguez nos gloires dans l'azur français. Dans ce beau port de mer, l'âme de Cremazie chante encore et se plaint. Il est bien tard, Amérique, pour répondre à cette plainte, calmer

cette douleur. Et ce n'est qu'à une ombre que tu offres maintenant de stériles 'présents.

Le Havre et Saint-Malo conjuguent nos gloires dans Vazur.

Mais quand même, parce que nous sommes des hommes d'oubli, nous irons jouer dans Vile après une promenade sur Veau.

Nous oublierons F histoire et ses fameuses aventures, le nom des grands hommes — la poésie et Vaction — et nous rirons dans Vile parce qu£, demain, dans ce beau port notre nom ne résonnera pas éternellement. Ephémères, nous courrons dans Vîle où le vent du soir viendra effacer la trace de nos pas.

çAfter tbe bail is over

Ce vieuœ po7't qui, soudain, exhale les chants dt Venfance.

Tout un monde !

On voudrait partir vers le large sur un esquif ; un départ où on se laisserait soi-même, où Von s'abandonnerait à la loi du destin. Non plus ce départ de jadis, sur un chariot d'or, chargé d'aspirations confuses, vers un ardent horizon où montent les visages hallucinés de l'univers : ceu^ de la prière, et ceux aussi qui germent dans une âme tronblante, désireuse de presser toutes les proies.

Un départ plutôt vers l'oubli total.

Un Canadien errant

Pourquoi pleures-tu ? Jamais larmes ne furent plus vaines, plus absorbées par le silence et Vespace. Tu les verserais sur la pierre, et elles seraient séchées par le vent : aussi inutiles, aussi dérisoires, n^éveillant aucune sympathie dans cette étendue, ce pays étranger, ces passants qui sont sourds et aveugles. Errant sur la planète avec ce cœur gros d^où s'échappe un cri ou un chant. Mais tout cela est dévoré par le silence hostile et sans âme. Et tu ne saurais émouvoir Vinconnaissable qui ne hante plus ton esprit et qui f apparaît lointain comme un jardin perdu.

Pourquoi pleurer ? Si ce chagrin, comme le vent qui te fouette au visage, ne creuse pas dans le feuillage de tan âme cette ride, cette bulle d'air aussitôt évanouie, mais qui rafraichit lorsqu'elle apporte les perles de la pluie.

Ton pays malheureux ! Histoire à dormir debout, les peuples jeunes n'ont pas d'histoire et par conséquent ignorent le malheur. Il est heureux, ton pays et il est content. C'est toi qui serais plutôt malheureux,

car tu regrettes et lui n'a point le temps de s'occuper de sa mémoire, s'il en a une. Il est porté par Vavenir avec des yeux aveugles ; il rnarche à grands pas vers la maturité sans se retourner en arrière. Il a raison.

Fais comme lui, oublie-le. Le courant fugitif n'apportera, d'ailleurs, pas tes mots. Ta plainte est vaine ; elle ne saura même pas émouvoir cet océan.

Que sert-il de souffrir et de penser ? La souffrance, les ombres de la nuit prochaine engloutiront ton regard^ et tu ne seras qu'une pauvre chose morte.

Ton nom

Ton nom, je le murmure en moi-même, comme si c'était une prière.

Il n'a pas traverse' les mers ; il ne s'est gravé sur aucun tableau.

Il est simple, douj\ riche de syllabes liquides et mielleuses.

Il fait songer à un lac paisible qui dort sous le feu des étoiles.

Jamais pêche plus tendre ne fondit dans une bouche.

Il n'est point de rose qui, sous des lèvres, connut un aussi passionné frémissement.

Il a jailli dans un rire sur mes dents claquantes d'ivresse.

Il a pleuré dans mon cœur qui implorait.

Un jour il est entré dans la grande familiarité de moi-même.

Moi seul, le connais bien puisque je l'ai prononcé dans la joie et la douleur.

Un rien — le pâle objet qui remplace la présence illuminée le fait remonter parfois de mes profondeurs. Il revient, lustré des caresses du cœur où il dormait, caché dans un pli.

Quelque part, une ville...

Le soleil dans un azur qui semble déborder comme d'un vase trop plein.

Des causses qui pleurent de toutes leurs déchirures : pelage de lions déchiquetés dont la carcasse escalade V infini.

Lent éventail, le silence aère le visage des hommes, celui de ces passants d'un jour à la recherche des mers mortes.

Des peupliers : ils sont une présence à l'heure déserte de midi dans ce paysage qu'exténue Vaccablante chaleur. Ils plongent dans la terre où je sais que quelqu'un dort à jamais.

La ville gît dans un cirque de montagnes foudroyées. J'y venais autrefois, sûr de me retrouver moi-même. Maintenant je ne suis qu'une ombre fatiguée, errante, dépossédée de ses trésors. J'erre seul, sans ce battement du cœur qui précède la vision d'une chère présence.

Ah ! ce cœur est presque calme parce qu'il sait qu'il ne trouvera plus ce qu'il cherchait jadis.

Des témoins, certes, ceux qui veillent autour d'un

souvenir, d'une dépouille d'âme. Frissons d'hier, je vous cherche sans espérance.

Le temps a pansé la grande blessure, mais la cicatrice, si on y touche, remue cette plaie guérie.

En vain l'habitude, les jours, les années auront beau s'écouler, si le cœur a trouvé un maigre salut, l'esprit, lui, flotte sur l'abîme. Il en mesure la profondeur et r éternité.

Les lions sur les causses ensanglantés continuent leur ascension. C'est le soir. Pleurez, mes yeux, sur le gouffre où ne remue que la poussière.

L'ombre de François Villon s'allonge sur le mur des Ursulines.

Comme un oiseau de proie, ma tristesse s'attache à son flanc imaginaire cependant que le soir descend avec des douceurs mourantes de roses effeuillées.

Je vous attends dans ma solitude, fleur rare. Venez, je vous parlerai de lui jusqu'à ce qu'il revienne.

Je vous placerai dans mon vase à fleurs. Je ne sais nul autre endroit qui soit plus digne de vous. Vous les ferez pâlir, dans ma mémoire, les plus belles, celles qui ont vécu l'espace d'un matin.

Moins menacée par l'heure qui s'écoule, et non seulement belle, mais parlante, vous direz : « Je ne suis pas fâchée contre vous ! » Et ces choses exquises

dont vous avez, seule, le secret, dont tout le sens ne vous est pas connu.

Votre âme aux délicatesses infinies, pure à force d'être vraie, coulera comme V ambroisie d'une amphore.

La solitude sera brûlée par la flamme de vos yeux : il y aura toute Vâme humaine à son éveil dans mon courtil déserté.

Nous regarderons ensemble le fantôme de Villon sur le mur. Il sera rayonnant, et dans une apothéose, montera dans le ciel sous le chant exhalé de vos lèvres.

Venez, la nuit va rn'engloutir et je vais avoir peur de moi-même, si seul, si grandement seul.

Venez surtout pour que nous assistions à Vassomption du grand maudit dont le fantôme obsède le mur des femmes saintes.

Venez, puisque vos paroles sont des prières humaines où fleurit un cœur.

(J^uit sacrée

I Nuit sacrée, de chair triomphante !

Je te bois, je te respire comme une terre desséchée s^ abreuverait d'une source jaillie par miracle. Et, à travers toi, c'est mon extase déchirante que je berce, calme, endors.

Un jour, tu diras en songeant à cette joie des sens : « Folie de jeunesse ».

Mais moi, revêtu d'ombre et de silence, je ressusciterai d'entre les morts. Et mon âme, encore désireuse, élancée à la cime des ifs écoutera le chant triste de Voubli, ce blâme ingrat du souvenir.

Nous le trahirons au printemps.

Oui, ce sera la saison choisie entre toutes. Et nous le trahirons.

Quand il reviendra de son trop long voyage, nous rougirons de honte, baissant le front et les yeux comme une jeune fille ou de très petits garçons.

Nous le trahirons : il Vest déjà dans le désir et la pensée.

Et nous crierons pour notre hypocrite défense : « Tu as mis trop de temps à revenir. Nous étions las d'être un saint et une sainte ».

Je dirai : « Une nuit seulement, j'ai tenu Aurore sur mon cœur ».

Elle dira : « Cela s'est passé comme dans un rêve : ma volonté était morte et j'avais faim du souvenir de toi qui est en lui. Nous n'étions plus vraiment seuls, moi, sans amour ; lui, sans amitié.

Et puis, moi, quand il sera revenu, je prendrai Aurore pour la déposer dans ses bras.

Ensuite, j'irai expier ma trahison sous la corde et la cendre.

Ah ! il faudra bien qu'il me pardonne.

Via l'bon vent

VHa Vbon vent, et caressant aussi.

Ma mie m'appelle, mais irai-je ? Non, je resterai là, sur le bord de la route ; je rêverai que je suis près d'elle et que je n'ai qu'à ouvrir les hras pour qu'elle s'y réfugie.

... Je n'irai pas. Tant de fois j'y suis allé, et mon cœur autant que mes sens furent déçus. Ah ! je mourrai d'envie de courir vers elle, mais peut-être ne toucherais-je qu'un front glacé, des lèvres sans accent. Quel accueil me ferait-elle ? Il serait moins frais qu'aux premiers jours, moins enivrant. Ses yeux déjà contemplés avec ferveur, me renverraient une image fatiguée par l'accoutumance de la caresse, de m'avoir souri et qui sait ? aimé vraiment.

Je suis dans l'ombre et j'attends ; je guette l'heure.

Vos pas tremblent dans l'obscurité ; vous me cherchez en me fuyant. Et moi, je suis là, exalté par mon mal, frayant un passage à travers les arbres avec des mains ivres, et cette folie des sens qui court, aitisi qu'un poison subtil à travers mes veines.

Le soir cache aux yeux de tous mon trouble, cette grande espérance qui brûle ma tête et me fait presque défaillir à travers ces arbres où je presse votre image diminuée, idéale.

VHa le bon vent. Le joli vent évente un front rongé de fièvre ; sa caresse, c'est une présence aérienne dont en partie mon rêve est fait. Le joli vent entre dans ma narine frémissante.

Je poursuis ma course affolante et vaine, mais soudain, dans Vombre complice, c'est un corps sur lequel se promènent mes doigts.

Vous avez tout connu de ma douleur honteuse et vaine : ces mains tordues d'effroi, ces lèvres claquantes.

Ces mots hachés par la surprise et la colère. Ces descentes et montées sur un escalier de délire. Ces muettes prières devant un infini décoloré. Ce corps lourd enchaîné à son supplice avec sa cargaison de soupirs, de défis et d'outrages.

Vous avez saisi mon sourire à des visions fuyantes, et ce rire mordant mes joues séchées.

Ce lo7}g martyre de Vattente dans le soir tombé, roulé sur lui-même avec ses serpents de doute, et ces cris brefs et pointus traversant la peau comme des lames.

Et qiœlquefois ce corps porté par des ailes, rayonnant, jastueux, lardé des mille soleils du désir, illuminant la nuit exaucée.

« Ce ne sont plus vos yeux, disiez-vous, il y brûle « je ne sais quel feu sombre. Vous faites peur ainsi, « Vous ne voyez plus les choses et les êtres ; vous les « mangez dans vos prunelles dilatées et ferventes «.

— Si vous aviez pu écouter la rumeur de bataille montant de moi-même.

— Si vous aviez appuyé votre front sur le mien pour y sentir le pouls du délire.

— Si vous aviez deviné Veffort dépensé pour cacher ces cris, ces dents rongeuses, ce fleuve de sang qui charrie des fleurs de fièvre.

— Un matin, rampant sur les genoux le long de la terrasse incendiée, blême d'agonie, vous m'avez surpris tendant vers le soleil mon front de damné.

— Et vous n'avez fait que pleurer de rage devant cette crucifixion, ces larmes, ce sang descendu des mains.

— Q ue devais-je faire ?

— Me prendre dans vos bras sans rien dire et bercer cet enfant devenu fou.

T{este encore...

Reste encore un moment... prolonge V illusion de m''avoir arraché à la nuit.

Tu vas devenir pour moi une de ces ombres chaudes vers lesquelles on tend les mains lorsqu'elles sont glacées de détresse... Un visage secret à qui Von murmure des confidences appuyées, des paroles oil se hausse le regret, une hôtesse muette qui accueille^ avec une gravité sans défaillance, les mendiante de la lumière et de Vamour.

Reste encore : Vunivers réel va te prendre et je ne saurai plus rien désormais de ta pensée. Si tu souffres, aimes et souris, ce sont les autres qui se pencheront sur toi, pour boire à tes lèvres rieuses ou attendries, pour calmer les sanglots secouant ta poitrine.

Reste encore afin que je grave lentement en raoimême ce masque qui va refléter la joie du monde.

Et maintenant, pars, puisque je ne dois plus rien savoir, devenir cet incident falot, déjà minable, objet usé que Von jette au loin.

Mais, ô passante, tu seras quand même cette reine dominant mon empire effondré.

Car ne suis-je pas un chimérique qui offre au soleil éteint, au^ étoiles qui fuient des mains sans cesse suppliantes ?

/ e chant de la folle

à Sonia

Bel ami, viens me prendre à Voyéra. (Mais peutêtre que tu as laissé tes bras, quelque part, sur la mer océane ?^

J'at vu hier, dans un magazine, ta figure qui semblait sauter dans une gloire de mots, la joie des reporters, heureux d'une capture si rare. <( Bel ami a fait le tour du monde » disaient-ils...

(Mais peut-être que ton âme, tu Vas laissée à Chypre ou à Constantinople "i )

Dis-moi, les femmes de la terre savent-elles aimer comme la petite fille qui criait si fort. Vannée dernière, quand tu la couvrais de tes bras ?

(Mais peut-être que tu ne sais plus désormais ce que c^est que Vamour et que tu confonds toutes les musiques et tous les cris ?)

Reviendrais-tu à Robinso7i ou à Meudon ? U herbe était si verte et si fraîche. On pleurait rien qu'à entendre les oiseaux ou à respirer les muguets et les

coquelicots. On buvait limonade et bière, et c'était du nectar !

(Mais sur les sophas et les divans, peut-être as-tu perdu le goût des arbres et des pelouses et oublié les sources fraîches dans les coquetels ?^

Ton baiser roule dans ma chair, globule tyrannique dont vainement je cherche à arrêter la marche.

(Mais peut-être que ces lèvres qui furent miennes, tu as laissé leur essence dans une mousmée vaincue et dont r ombre court sur tes pas 1)

Bel Ami a fait le tour de V humain en brûlant les espaces -: il a tenu des mondes imaginaires dans le creux de son esprit et réchauffé ses mains avides sur le sein vaste et nu de Vorient. Bel Ami n'a pas su se priver d'un caprice : il a laissé la caresse de ses pieds sur le front de runivers. Bel Ami a perdu son âme, puisque désormais il en a mille. Mais peut-être regrettet-il celle d'hier qui s'épanchait en pleurant dans ses bras pâmés ? Est.ce que je veux vraiment le savoir ?

Non, non, ne viens pas. Il est trop tard, car je vis sombre et haletante, tombée dans d'autres bras. Mais permets que je regarde ta tête prostituée par l'affreux magazine.

Chéri, jamais plus tu ne goûteras à l'eau des sources, ni au jus de citron, et ne voudras revoir Robinson et nos autres pauvres petites îles de Cythère. Tes bras, ton âme et le reste, tu as laissé tout cela à Constantinople ou à Chypre.

Bel Ami, au moins, dis, tu n'es pas malade ?

Ma volonté, Reine solitaire, qui règnes sur un empire écroulé, permets encore que je vive.

L'angoisse, la douleur m'environnent : elles se cherchent une issue pour pénétrer à nouveau en moi. Mais je m'acharne à leur disputer le terrain. Je leur défends les portes par où elles voudraient entrer dans la place. Je recule ainsi la mort — faite, néanmoins, de tant de morts multipliées et quotidiennes.

J'impose silence au cri comme au sanglot. Et au bouffon tenace qu'est le regret, j'arrache son musical et enivrant grelot.

Belle de ténèbres Libre comme le chant Vos pas semblent ceux d'un oiseau.

Mais la branche tendue dans l'univers charmé va-t-elle se ployer jusqu'au désir de Vhumain ?

Qui donc es-tu ?

Je suis un oiseau qui ne se nomme pas.

Le coupable est plongé dans le sable jusqu'au cou. Il n'y a plus qu'un visage qui soit encore libre. Ce visage regarde le ciel.

C^est une souffrance verticale qui mesure les profondeurs de la terre et du ciel. Le soleil pose des plaques de feu sur les joues, le front, la bouche qui bientôt ne pourra plus crier son horreur.

Dieu va-t-il prendre pitié de sa créature ?

Mais voici la nuit, voici la délivrance.

Et il tend vers elle ses mains agonisantes d'où le sable s'écoule comme une pluie de feu.

Un navire de haut bord qui contiendrait de menus^ objets, quelques fleurs séchées, des trésors d^esprit et d'âme, la dure expérience terrestre, une âme inassouvie, chercheuse d'autres horizons, d'hommes inconnus, mais cependant encore assez jeune pour refleurir. Et puis le large, ce départ vers ailleurs, une Floride baignant dans un rêve.

Esclave aux yeux lourds qui soulève tes chaînes dans la ville de fer et de ciment, tu attends ce navire.

Viendra-t-il avant la mort ?

— Mets tes mains sur ce mur pour qu'elles y trouvent de la fraîcheur.

L'horizon est encore vide ; cette blancheur hallucinant ton regard, ce n'est qu'une fumée entre mille qui, dans un instant, sera dissoute. Il te faudra remettre tes pieds saignants sur une route tant de fois parcourue.

— Redresse ton front courbé vers la terre : c'est là-haut que circule l'image de l'évasion.

— La voile de pourpre oïi dort le soleil de la délivrance est encore loin.

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