‹ NocturnesChapitre 2 sur 15 · APARTÉ · texte numérisé non relu

APARTÉ

Paul O^orin

Ton grenier, ce n'est plus qu'une arche flottante dans la nuit du néant.

Jadis, il pointait vers le ciel qui, pour l'enchanter de féeries, lui versait la pluie d'or de ses planètes.

Vénus, les Gémeaux, Orion, souriaient au paon bleu qui, sur le toit occllait dans la nuit.

Minutes exaltantes de ce grenier en fleurs !

Et tout brûlant de flammes que la jeunesse et le ciel conjuguent par miracle pour la joie des humains.

Il n'avait — il faut l'avouer — de grenier que ce que les mots en peuvent supporter.

Quelle crainte, soudain, me saisit d'offenser ces réalités qui furent élyséennes !

Grenier... par un abus de mots, une licence cajolée par le voisin, celui qui prend des libertés avec la lune, patauge dans le marais avec le crapaud, et met sans sourciller son doigt dans le nez de Vénus.

Grenier... Immense grief, imprécision méritant le supplice de la question, les fouets de la torture.

Bien plutôt une cité aérienne. Sur le parquet doré, nous construisions châteaux d'Espagne ou de cartes qu'un souffle venu de la fenêtre ouverte renversait dans nos rêves.

Et ton rire, Poète, semblable à une flèche d'argent décochée faisait tressaillir sur leurs bases Apollon, Diane et Astarté.

Tu avais hospitalisé ce qui reste de l'aventure des dieux : des images, des marbres et des plâtres.

Un rideau de livres ; des lumières tamisées ; un saint Georges dans la vitre terrassant le dragon ; des fleurs vivantes jaillissant des vases de Galle, et des parfums, du santal, des fouets laissés par mégarde sur une chaise pour je ne sais quel supplice inédit, et il me semble bien qu'il y avait aussi une grande assiette où s'offraient des fruits, des éventails d'ivoire afin de donner un peu d'air à la damoiselle élue, et des cigarettes d'Orient qui voulaient bien être fumées. Puis, dissimulée sous l'alcôve, une toute petite armoire receleuse de nectars. Que la mémoire s'incline devant l'évocation des ivresses perdues !

Ces souvenirs ! Baisers de feu entrés dans la chair qui en garde une empreinte indélébile.

Dans un sonnet connu des deux mondes, l'Amérique et la France, tu as imaginé un rêve que je n'ai jamais fait.

Czar de mille haras ! Bigre ! Peut-être savais-tu que j'avais beaucoup aimé le cheval de mon père^ qui était si beau, arqué sur son pelage. Mais c'est tout. Qu'aurais-je fait de tous ces chevaux ?

Ce rêve, c'est le tien : tu me l'as prêté généreusement. Ah ! si j'avais un haras, tous mes étalons, mes juments et poulains seraient à toi. Je ne pourrais rien refuser à celui qui, un jour, chevaucha superbement ce cheval monté dans la légende avec sesailes d'or. Mais je n'ai à t'offrir que ce mélancolique songe d'une arche flottante dans la nuit du néant.

Songe pleuré, emporté dans l'exil humain. Sorte de talisman collé à nos peaux et qui ne périra qu'avec elles.

De la mémoire se lèvent des déesses rieuses^ penchées sur des sources fraîches où des lèvres qui furent jeunes, burent la liqueur de la foi et de l'amour.

Images vite dénouées, et qui ne remplacent pas la présence réelle, la réalité de jadis. Images jouant à la surface des abîmes du temps. Mais quand même, ce sortge unique qui fut le nôtre, je veux dans cette nuit de mars, le ramener devant ton souvenir.

T{ené Chopin

Tu portes ton cœur en exil comme l'autre René présentait le sien en écharpe.

Une liqueur pourprée s'en épanche qui fait songer aux après-midis de fin d'automne, au feuillage blessé, à ce soleil dont tu es le chantre appuyé, éloquent... Possédé du même rêve qu'Apollon en marche vers les royautés de l'azur.

Mais ton ascension hasardeuse est sans cesse abandonnée aussitôt que reprise. Distrait, tu lâches Orion, cachottier du mystère, Astérope, Taygète

— ces anneaux que tu qualifias de fragiles, — pour revenir sur la terre charmeuse. Elle n'a donc pas perdu tout-à-fait son printemps... Dis ! Cette lune

— celle que tu as imaginée presque humaine à force de l'avoir rendue souffrante, lasse donc parfois ta vision ? Il se peut vraiment que tu écoutes le chant de la grenouille, et ces mille et un bruits par quoi l'univers est frappé ? Passionnant miracle !

Le fils de la lune et des étoiles s'ébroue autour d'un hêtre. C'est l'hamadryade, la curiosité qu'il

en a qui nous restitue cet humain parti à la conquête du feu. Qu'il redécouvre la mythologie des arbres, faisant nique aux sylvains et aux nymphes.

Au cours de sa nonchalante promenade, rencontre-t-il encore cette Vénus des carrefours qui lui offrait, jadis, sa jeune sœur nubile ? D'autres tendres canailles, des morceaux pour la gueule d'un roi... Qui nous le dira ?

Un autre jour, tombant de l'aile des chérubins, il erre sur le gravier humide des bords d'une source où Nais enfonce ses pieds blancs. Elle rit, renverse sa gorge ivre ; il s'agenouille, couche dans ses bras cette jeune personne idéale et terrestre. Et la source gémit sur les roseaux.

Mais quels sont donc ces badauds assemblés et qui lèvent les yeux au ciel, contemplant un cerfvolant qui joue avec la nue ? Dieu ! il avait oublié ^a cravate sur l'horizon.

Frère, pardonne à ma fantaisie ou à mes nasardes. La nuit est profonde et triste, un besoin de rire m'est venu.

Frère, toi qui n'es pas nécessairement vêtu de noir, te souviens-tu encore de ces longues aprèsmidis de décembre où tu versais dans une oreille flattée et attentive ces syllabes élues qui sont le langage des dieux ? Rappelle-toi cette humaine qui -accueillait dans son âme énamourée le sanglot des

poètes, les féeries du rêve, le cri de la douleur des autres répondant à ses intimes détresses.

De toutes les ombres qui se pressent à la porte de ton cœur, c'est elle qui crée ton exil parmi les autres hommes.

René, René, sous le regard des étoiles, Amélie aux yeux deux fois clos, descend toujours à travers les nénuphars le fleuve noir de l'éternité.

Guj Delahaye

Comme une eau pure destinée à des fruits choisis et rares, je t'ai gardé pour la fin.

Tu soignes des fous, à Saint-Jean-de-Dieu, où des gens voulurent, un jour, me mener parce que j'étais plus malade que d'habitude. Sans doute, m'aurais-tu accueilli avec une dilection particulière, et cette pitié qui mouillait aux temps jadis tes yeux de saint. Mais cet accueil eût été troublé par la venue de ces corbeaux laïcs qui, un à un, suivis de leurs femelles aux goûts de catastrophe, se seraient penchés sur moi pour voir si je me sentais sur un lit de roses ou sur celui de Procuste.

Par un miracle de ton Dieu, Guy, ton Dieu que nous priâmes ensemble à Saint-Jacques, ils ratèrent leur coup. (Mais c'est une histoire que je ne veux pas raconter. J'ai mieux que cela à dire). Du moins, je le pense.

Ce grand captif oppressé par ses chames, cet archange déchu qui se souvient encore de son ciel

noyé, Nelligan, le bien nommé, tu le promènes au jardin. Couvé par ta sollicitude, tu tâches de ressusciter cet univers enchanté où jadis il fut roi. Roi des mots et des phrases, prince amusé des légendes et du secret des cœurs. Ah ! non, tu n'avais pas besoin d'un autre malade.

Mais, j'en suis sûr, tu pries le destin qu'il écarte de mes frêles épaules le poids de ses ombres mauvaises, ses Pelions et ses Ossas de détresse. Merci, grand frère !

J'ai pourtant à te chercher noise. Et, sans sourciller, je viderai ici cette querelle. Tes « Phases », tu les a mises sous le boisseau avec des airs de dépouillé — ceux de François d'Assise. Tes créations sont là, dormantes, dans un tiroir. Qui les en fera sortir ? Elles te supplient néanmoins que tu les laisses s'élancer vers le soleil d'or, jouer dans le grand espace blanc, sourire au bord des âmes qui sont sœurs de la tienne. Et, geôlier de ces divines captives, tu vas et viens, sourd à leurs reproches. Délivre-les : elles ont faim et soif. Aie pitié pour toi-même, toi qui as déjà tellement donné aux autres. Penses-tu, vraiment, que Dieu te sait gré de ton silence ? Illusion d'un cœur que tu humilies à plaisir, d'un cœur saturé de sacrifices. Non, il veut savoir comment le cri peut trembler sur ta lèvre, et ton cœur, confesser sa misère ou ses épiphanies.

Que tu dédaignes la prière des humains, soit, mais celle qui te vient d'un ciel où tu seras un jour...

...Saint Guy, priez pour nous, les mauvais : René, Paul, Sixte.

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