‹ NocturnesChapitre 3 sur 15 · EXTRAITS · texte numérisé non relu

EXTRAITS

Journal déchiré

Extraits

Il eut la sensation que des mots, même jetés au hasard — pour briser le silence — violeraient la solitude qu'il traversait, et il se tut plein du désespoir dont il était envahi. Il mordait ses lèvres de crainte qu'une chanson ne s'en échappât. Le désir de sympathie qui remuait en lui et le poussait vers des choses muettes et végétatives, il le refrénait, l'étouffait. Et il était effrayé de se sentir si seul, si abandonné. Sa volonté allumait au-dessus de lui-même une faible lumière dont il s'éclairait, et il tordait ses mains de détresse : n'être plus qu'un esprit veillant sur une chair vaincue, attaquée de meurtrissures, une chair qui, semblable à une source lointaine et présente à la fois, pleurait en lui.

Et voilà que devant son souvenir le visage de Françoise lui apparut, montant du tréfonds de lui-même, comme d'un sachet de roses mortes s6 lève, parfois, la figure du désir ou du regret.

Françoise ! Elle l'avait tant aimé, cette pauvresse si belle qu'il avait recueillie, un soir, et portée dans ses bras sur sa chaise-longue.

Il ne lui avait offert que le don de son amertume et de sa bonté. Mais ils avaient tous deux bientôt compris que des abîmes les séparaient. Et il avait eu une si profonde pitié d'elle, de sa détresse, de son malheur et de ses sanglots. Mais rien n'était resté de ces courtes entrevues, de cette rencontre, si ce n'est le parfait silence, et puis cette tristesse secrète où dorment les souvenirs et le néant des affections humaines.

Peut-être ai-je trop vécu pour aimer encore entièrement ?

Peut-être que je souille de mon angoisse et de mes détresses secrètes le moindre de vos mots :

Que vos gestes, je sens qu'ils s'adressent à un souvenir, à je ne sais quels dieux tombés derrière un horizon imbrisable.

Que VOS larmes, vous les répandez sur un front absent.

Que cette prière qui tremble au bord de vos lèvres, -c'est à des souhaits qui ne furent pas exaucés, et non à moi, penché sur vous, fouillant de mon regard halluciné ce front où je tâche vainement de déchiffrer les secrets ?

Suis-je né pour souffrir, lever dans la nuit des bras lourds de l'inquiétude humaine ?

Mon Dieu, aurez-vous pitié de votre créature ?

... Il vit sur la route un gamin ébouriffé qui courait. Il était vêtu de guenilles, et son visage respirait la plus éclatante jeunesse. De grands yeux noirs illuminaient une figure joyeuse où flottait un rire. Tant de misère et de joie lui semblait un paradoxe insupportable.

Il arrêta l'enfant dans sa course et lui adressa quelques mots :

— Que cherches-tu ?

— Je veux des roseaux, répondit-il.

— Tu n'en trouveras pas ici.

— Je cherche quand même.

Il eût voulu le retenir pour rompre le silence et la monotonie de la route, sentir un être humain fait de la même chair et du même sang, et non

plus cette immensité d'une route vide qu'il peuplait de fantômes.

Mais l'enfant s'enfuit en courant, apeuré, lui jetant son regard et son cri.

... L'émotif n'a pas d'habileté ou peu s'en faut. Il est devant vous gonflé de son cœur, de sa sensibilité qui remplit tout son être, et au point qu'il est toujours près d'éclater.

Il roule en lui-même l'image, le mot qu'il empreint de sa passion ou de son désir. Les paroles qui sortent de ses lèvres sont des vocables privés du sens qu'il voudrait y mettre, d'une signification qu'il ne comprend pas lui-même. Maintes fois, il a senti monter à sa bouche le cri qui le délivrerait, et ce cri s'est étouffé en lui. Maintes fois, il a arrêté sur le bord de ses paupières une larme révélatrice et il brise dans un cœur angoissé le sanglot qui serait un aveu.

Il dresse alors ses embûches, organise des manèges, mais dans le désert d'une solitude peuplée de sa vision ou de son amour.

Vil instrument de la nature.

Dis-moi au moins merci !

Quel scandale !

Suzanne qui ne voulait pas faire plaisir aux vieillards. Ils l'auraient si bien payée.

On a dit beaucoup de mal de la vieillesse. C'est une erreur. Elle ne se permet plus aucune illusion sur elle-même et la nature en général. Et elle paie les plaisirs qu'elle se donne.

Parfois je zèbre sa tromperie de quelques paroles acérées et lucides qui la troublent, la gênent et lui font prendre un air faussement navré.

Elle commence à m'estimer beaucoup. Alors je ris aux éclats, jusqu'aux larmes, jusqu'au sang. Puis je gâte tout par des approches, par cette entrée dans le chemin où l'homme abdique son orgueil et «a... souffrance.

Est-ce que vraiment j'aime encore ? Je crains que ma lucidité m'empêche de prendre un plaisir inédit, un frisson nouveau à la comédie de l'amour.

Quelle est donc cette ombre qui se glisse le long du couloir ? Des mains tremblantes menacent de laisser tomber l'assiette aux fraises. Un baiser donné à un autre... Le coup de poignard au dos... Cette ombre pourra-t-elle se rendre jusqu'à la cuisine ?

DI5JECTA MElVtBRA

J-/ Assomption de Xvutn

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