MONTREAL. MONTREAL
Hu Central
J'entrai. C'était un immense corridor où m'apparurent t'1: te et une têtes emprisonnées dans une bandelette de fer blanc à double rubandelle :roisées au milieu, retenant à trente-etune oreilles l'extrémité de ce tuyau merveilleux qui transporte la parole dans toutes les parties de la cité, de ce fil magique qui fait qu’en une seconde tant d'êtres peuvent se comprendre et se rendre leurs pensées.
Toutes ces têtes brunes et blondes, avec cette boule noire à l'oreille gauche, penchées dans la même attitude sur des carrés troués, semblent un essaim d'’abeilles laborieuses, travaillant avec activité. On n'entend qu'un sourd bourdonnement, et, en les voyant toutes ainsi elouées à leur place, répondant chacune à l'appel qui leur est fait, on se demande : Comment font-elles pour se comprendre ?
Ces femmes nous font l'effet d'autant d'êtres mécaniques mûs avec la régularité d'une horlnge. Soixante mains blanches transposent, avec une rapidité étonnante, dans les petits carrés, le tube ingénieux reliant ensemble les fils électriques des téléphones de l'appelant et de l’appelé. Par cette opération, si simple, s’échangent dans tous les quartiers de la ville, les conversations, plus où moins importantes. de la population montréalaise. |
Il y a là, dans ce bureau de la ‘Bel! Telephone Company” des types de toutes espèces. lei c'est une jeune file à l'œil vif, perçant, à l'allure pimpante, à la tenue soignée. Elle apporte on le voit, un certain intérêt à son travail: parfois un éclair illumine son regard, sans doute c'est un habitué qui vient d'appeler : Central. Elle l'a reconnu et sait qu'il s'attend à un petit hout de conversation, qui se continuera peut-être ce soir dans une longue promenade.
Sa voisine, au contraire, est une grosse boulotte, mal fa. gottée, sur le visage de laquelle ne se lit que l'ennui ; elle répète souvent le Hallo d'un ton trainard, comme si elle voulait dir: : Ah! que vous me fatiguez, je voudrais que tous les inventeurs de téléphones n'eussent jamais vu le jour.
À côté d'elle, une nerveuse créature peut à peine tenir en place sur sa chaise, pour elle, on le voit, c'est ne fatigue de ne pouvoir cireuler. Son esprit est tellement distrait qu’elle ne saisit jamais le bon numéro, une v ix rude lui crie souvent : ‘You gave me the wrong nunuer, central, it is not 1964, I asked but 9054.’ Alors ses sourcils bruns se froncent, tandis qu'elle répare son erreur précipitamment.
On conçoit jusqu’à quel point doivent être parfois agacées, ces personnes ayant l'oreille continuellement tendue, Pour moi ce serait presque un supplice, et en les apercevant ainsi
affublées de ce bandeau de fer blanc, de cette roulette noire retenue sur le tympan, elles me firent l'effet de captives cherchant à passer leur tête à travers les barreaux de leur prison.
On se trompe si l’on croit qu’elles peuvent tenir entre elles la moindre conversation. Non, il faut que toute leur attention soit à leur besogne, si la surveillante en aperçoit une qui s’oublie à jaser avec sa Voisine, elle est aussitôt changée de place, pour être plus tard remerciée si on la surprend encore en faute.
Le téléphone est une des belles inventions du siècle dernier. Que de temps gagné ! que de démarches épargnées, mais aussi que de secrets surpris au moyen de ce fil ! Plus d’un sourire moqueur a dû passer sur les lèvres de ces travailleuses en entendant parfois, soit un jeune exalté, soit un vieux galant, murmurer des douceurs à l’objet de sa flamme; d’où l'on doit conclure qu’une invention quelqu'utile qu’elle soit, ne devrait jamais servir aux amoureux. Quand on a le cerveau en feu il ne faut pas toucher à l'électricité.
Je ne saurais dire si c’est dans cette intention, qu'il y a quelques années, on voulait former à Chicago une compagnie, afin de remplacer The Telephone Girl par une machine automatique.
On voulait qu'au moyen de cette machine, tout indiviau ayant chez lui un téléphone put communiquer avec tout autre possesseur de cet électro-moteur sans appeler au bureau central ; ainsi nulle oreille indiscrète n'eut pu saisir un entretien trop expansif. Mais là, encore il y eut eu le revers de la médaille, certain propriétaire de fil téléphonique eut sans doute regretté de ne plus entendre à son appel, Île son argentin d'une fraîche voix lui répondant : ‘What do you say dé
Il y a quelque chose de charmant à penser qu'à l'extrémité de ce cylindre magique, une oreille délicate vous écoute, une voix s'échappant d'une double rangée de dents blanches et perlées vous répond. Vous éprouvez un certain plaisir à savoir que vous êtes entendu par un être plein de vie, qui sent, s'agite, parle, se fâche même et vous enverra bien vite promener si vous l’ennuvez trop.
Souvent aussi c’est une âme sensible, c'est un cœur qui vous comprend, et, si en communiquant avec votre débiteur il vous apprend qu'il ne peut vous payer, l’amertume de cette réponse sera peut-être diminuée à l’idée qu'une sympathique amie prend part à vos regrets.
Plus d'un doux lien, sans doute, s’est formé par l'entremise de ce courant trar 1ettant la parole. Mais si on eut remplacé la jeune fille du téléphone par une platonique machine, toute la poésie se fut envolée, vous n’eussiez plus eu, en face de vous, qu’une invention des hommes.
Le bureau central de la Bell Telephone Company, est un établissement intéressant à visiter. Tout s’y passe dans un ordre parfait. En examinant cette infinité de fils, de rouleaux, de chevilles, de carrés, de tuyaux, on admire combien la science de l’homme a poussé loin ses découvertes.
Qui eut dit, il y a quelques années à nos ancêtres que leurs petits enfants pourraient communiquer ainsi à de semblables distances ? Ah! ces braves grands-pères auraient crié à la sorcellerie. C’est alors que plus que jamais on eut cru aux revenants, au pouvoir de Satan, aux âmes damnées errant sur terre pour tourmenter les mé:hants de ce monde. Mais de nos jours, heureusement, tout s’explique, rien ne surprend. Nous monterons bientôt dans les "stres sans peine, car il faut du nouveau, toujours du nou au, encore du nouveau.
En effet ne serait-ce pas d’une importance essentielle de savoir comment les choses se passent dans la lune. Y a-t-il là aussi des luttes politiques, des élections contestées, des disputes parlementaires. 11 serait fort utile d'apprendre la manière dont se tranchent là haut les questions difficiles. Je serais d'avis d'inventer, non pas une machine électrique pour supprimer l’intéressante fille du téléphone, mais un bateau à vapeur pour voguer dans les airs et retrouver ainsi dans quelque lointaine planète, le parlement modèle qui a le don sublime de concilier tous les partis.
Adèle BIBAUD
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