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Un regard dans le passé
Dix heures ! Je me suis éveillée toute transie de froid, ma bougie vacillait encore; mais si faiblement, si faiblement qu’on eut dit que son dernier soupir n’attendait que mon réveil pour s’exhaler dans ma petite chambrette. Pour ranimer sa lueur mourante je secouai avec effort le torpeur qui me retenait encore dans le grand fauteuil où je venais de passer une heure de si doux sommeil, en rêvant à toi, ma charmante Lucile.
Je me suis retrouvée dans le passé. T'en souviens-t-il, c'était la veille de rotre entrée dans le monde: ta mère, belle jeune femme encore, devait, lelendemain nous conduire toutes deux au bal du gouverneur. Nous étions à Québec, alors, et je carnaval devait être, cette année-là, des plus brillants.
Folles comme toutes les jeune: filles de notre âge, à qui la vie s’ouvre sous de riants aspects, nous trépignions d'impatience pour ce grand jour qui devait, selon nous être couronné de succès.
Que de bonheur, que d'illusions dans nos cœurs de seize ans. Combien nous aviens hâte de revêtir ces deux élégantes robes de gaze blanche, et combien nos idées, toutes roses allaient bien avec elles.
Nos jouissions déjà. de l'éclat de cette fôte, de ses reflets lumineux, de ces soieries, de ces tulles aux variantes couleurs, de ces monceaux de fleurs dont les suaves parfums nous éni vraient d'avance ; ce tourbillon de valseurs, cette foule joyeuse, brillante, comme tout cela tournait dans nos jeunes esprits et pour nous, ce jour-là,la quintesserce du vrai bonheur, c'était un hal chez le gouverneur.
Mais deas notre fébrile impatience d’être au lendemain,nous ne savions que faire pour égrener le chapelet des heures.
Tu me regardais et me dis tout à coup :
__Sais-tu, Marcelle, qu’il est très gentil d'être bionde comme tu l'es, tu seras charmante demain. Pourquoi toutes les femmes ne sont-elles pas blondes ? car enfin, à mon point de vue le vrai type de la femme devrait être blond ; des grands veux bleus, un teint de neige, des cheveux d’or. Quelle poésie
dans ces visages de madone. ! ?
__Ma chère, te répondis-je, quand on a des yeux noirs, brillants couimme des diamants, un minois pétillant d'intelligence, de malice, on ne doit pas comparer les blondes avec les brunes mais se sentir toute fière d’être du nombre des dernières. Oui, je crois que pour posséder ton œil noir, je consentirais à n’en avoir qu'un seul, quitte à tenir son voisin le bleu toujours fermé.
Là-dessus tu m'embrassas enriant, me traitant de folle ; puis nous fimes enlacées, plusieurs tours de valse en chantant un joyeux refrain ; après quoi nous nous rassimes un peu essoufflées et convinmes toutes deux d'écrire quelque chose.
Quoi ? Nous n’en savions rien, nous voulions tout simplement essayer un peu de littérature pour calmer notre soif fiévreuse de nous trouver enfin chez le gouverneur.
Après cinq minutes de silence, tu t'écrias :
—Ah ! Marcelle, c'est ennuyeux. Je ne sais plus que faire de cette femme : pourquoi pleure-t-elle ? Je n'en sais rien. J'en suis fort embarrassée ; viens vite à mon aide, je t'en supplie.
—Eh bien ! je me trouve dans le même cas que toi, je ne sais plus qu'écrire. Allons, voyons ce que tv as composé.
“Une jolie chambrette tendue de satin rose, un petit réduit “charmant où l’on croirait que seul le bonheur peut résider et ‘une jeune personne, belle comme un rêve, la tête cachée dans ‘“‘ses mains de patricienne, pleure amèrement. Cependant cette “femme a toutes les qualités pour être heureuse ; mais c’est pré- ‘‘cisément pourquoi elle ne l’est pas, si elle n'avait pas de “cœur, oh ! alors elle jouirait.
—AÀ présent peux-tu me dire ce que je puis ajouter, je n’avais pas d'idée qu’il fut si difficile de composer un roman.
—Ni moi, répondis-je, je sui tout aussi embarrassée que toi de mon personnage. Tiens regarde ma composition.
“Les heures succèdent aux heures. Je vais toujours com- ‘me dans un rêve poursuivant avec un acharnement digne “d’un meilleur sort le but de ma vie. Je vois, le soir, lente- ‘ment monter les étoiles une à une dans cette nappe immense ; ‘‘tristement je les contemple. Au fond de mon cœur désolé, ‘c’est l'abîime du silence, tu es loin de moi, les destinées ‘‘amères nous séparent, la méchanceté des hommes nous pour- “suit ; mais je vaincrai tous les obstacles, cette fortune, oui, “un jour je l’aurai, car l’espérance, ce flambeau conduisant les ‘pas débiles de l’homme, soutient mon courage. Je te rever- “rai, toi la joie de ma vie. Que la brise des nuits te porte mes ‘“‘soupirs, à cette heure calme et solitaire que ma voix te par- ‘vienne, comme les bruits mourants du soir, comme la lyre ‘dont le pouvoir magique commande à la fantaisie, qu’elle “inspire à ton âme de me garder toujours toute ta tendresse ; ‘“‘fort de ce talisman, un jour je serai victorieux.
—C’est joli, très joli ! Marcelle, tiens voici ce que nous allons faire, le roman est tout trouvé. Ton héros, il aime ma petite femme qui pleure, il l’aime comme nous voudrions être aimées toutes deux, d’un amour sans bornes : mais il est pau-
vre, il n’a rien à opposer à un riche scigneur sot, prétencieux,
dont les parents de ma belle pleureuse veulent faire l'époux de leur fille, Voilà pourquoi elle pleure ; mais il faut que ses larmes soient séchées, il reviendra, celui qui lui est si cher, la fortune aura souri à ses vœux, il reviendra pour lui dire : je puis te demander de partager ma vie, toi qui m'as aimé, pau vre exilé, toi qui m'es toujours resté fidèle dans Île malheur. Viens, afin qu'ensemble nous oubliions le reste de la terre. Bravo, Lucile, sais-tu que tu ferais un bon auteur, il faudrait que tu continues à utiliser ton talent de romancier.
Voilà comment nous causions la veille de ce grand jour où nous devions être présentées dans le monde.
Ce bal, ce bal où nous rencontrâmes nos destinées ; qu'il était brillant, somptueux ! Que de joie nous devions en rapporter. Pour toi, le bonheur devait suivre, pour moi, la mort, l'isexorable mort devait briser toutes mes espérances en glaçant de sa froide main cet être idéal que j'avais rencontré chez le gouverneur, celui qui avait compris toute mon âme.
Son souvenir béni me suivra sans cesse, Je le vois encore comme en ce jour joyeux. Il s’avança vers moi, u'un pas rhythmé, avec une lenteur majestueuse et simple : oh ! comme il était beau ! comme sa démarche militaire s’alliait bien avec son viasage mâle et fier. Combien je devais être heureuse de son amour ! mais, chut, ne parlons plus de lui, la tombe me l’a ravi. Je l'ai vu disparaître toujours fidèle à celle qu'il avait tant aimée; toujours noble, grand, généreux, loyal en tout. Voilà pourquoi je ne puis oublier; pourquoi nul être ne pourra jamais le remplacer.
Mais, ma charmante Lucile, je ne voudrais pas te chagriner au récit de mon triste passé, toi qui vis au sein du plus parfait bonheur.
Je te vois, penchée avec ivresse sur le berceau de ton cher nouveau né: en le contemplant que de douces émotions remplissent ton cœur, que de rêves pour l'avenir, que d'ineffabie tendresse ton âme est désormais remplie. En baisant ses petites mains toutes roses, un noble orgueil, inconnu jusqu'alors, fait tressaillir tout ton être : tu es heureuse et fière d’être la mère de ce beau chérubin.
Voilà, chère Lucile, ïes résultats si opposés de notre entrée dans le monde. Toi tu devais rencontrer la réalisation de tes vœux : moi. les doux rêves que je formai là pour l'avenir ne devaient pas s'accomplir.
Le roman que tu savais si bien charpenter, tu l'as misen pratique. Moi, à la. lueur de ma vacillante clarté, je continue, sur des feuilles volantes, à écrire, pour un public toujours avide d'émotions, les chagrins et les joies d'un monde imaginaire.
Par ce temps de fêtes—il fait si froid et l’on se réchauffe si tot.
“Monsieur, Madame et Bébé”