Noël et deuil
Les conférences données par M. Raoul ALLIER, chaquemardi, dans les différents temples de Paris, n'ont pas été écrites avant d'être prononcées. Mais, sur la demande de bien des personnes, quelques amis en ont entrepris la publication au moyen de leurs notes. Le texte a été soumis à M. ALLIER qui déclare y reconnaître la reproduction fidèle de sa pensée.
Avec nos Fils sous la mitraille 0 fr. 50
Noël et Deuil 0 fr. 30
Fin d'année : Bilan de conscience 0 fr. 30
La Royauté de Dieu 0 fr. 30
Le Sacrifice vivant 0 fr. 30
La Prière pour les combattants 0 fr. 30
La Prière pour la Victoire 0 fr. 30
Les Semeurs de vie 0 fr. 30
Dans le Mystère de l'âme 0 fr. 30
La Mystérieuse Conquête 0 fr. 30
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Pâques et la Guerre 0 fr. 30
Vivre sa Vie 0 fr. 30
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Contre la Résignation 0 fr. 30
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Mesdames, Messieurs,
11 y a quelques semaines, dans la rue, je me suis trouvé soudain en face d'un problème poignant, celui que je voudrais porter devant vous ce soir. Je croisais deux dames. L'une disait à l'autre ces mots qui sont parvenus jusqu'à mon oreille : « Pourrons-nous célébrer, cette année, la fête de Noël ? Le pourrons-nous, avec nos deuils à nous, avec les deuils qui nous entourent ? » Je n'ai pas entendu la réponse. Je m'en suis allé, très préoccupé, me demandant à mon tour, non pas sous quelle forme et selon quels rites plus ou moins renouvelés il conviendrait de célébrer Noël, mais quelle pouvait être notre attitude intérieure en face de cette fête et de tout ce qu'elle nous rappelle.
Oui, certes, comme cette inconnue Ta senti, il y a une façon aimable, joyeuse et presque puérile de solenniser Noël à laquelle nous n'aurions pas le courage de penser. Ce n'est point que je veuille médire de ce que je viens de qualifier de puéril. Il est bon que, dans les années nor-
(*) ConféreDce doDDée dans le Temple de l'Oratoire, le 22 déeeni bre 1914
maies, il y ait le jour de la joie, le jour de la famille, 1© jour de l'enfance. Si celui que nous appelons notre Sauveur, et que nous voulons faire Roi de l'humanité, s'est penché avec prédilection sur les [petits, s'il s'est écrié : (i Laissez venir à moi les enfants », il est naturel qu'une des fêtes chrétiennes soit, d'une manière spéciale, la fête des enfants. Je vais plus loin, et je suis porté à penser que les puérilités auxquelles je faisais allusion sont plus apparentes que réelles et contiennent un sens mystérieux et profond. Il y a des années où j'aime les représentations ordinaires de Noël, où j'aime entendre parler l'âne qui se réjouit, et le bœuf qui s'associe à la joie de l'âne, et les troupeaux qui bondissent d'allégresse. Si la création tout entière souffre et soupire après sa délivrance, il est juste qu'elle ait sa part dans cette fête et que nous rêvions pour elle le jour de la grande libération. Toute cette poésie est peut-être autre chose qu'un jeu de l'esprit qui s'enchante lui-même. Elle est une prophétie à laquelle nous ne comprenons presque rien, mais qu'il faut chérir.
Mais ce n'est point parce côté que nous pouvons, cette année, envisager Noël. Dans aucune maison l'on n'attendra le bonhomme à la barbe de neige qui vient apporter de la joie et distribuerdes cadeaux. Dans beaucoup de foyers l'on n'aura pas le courage d'allumer les bougies du sapin. Gomment la famille éprouverait-elle les plaisirs traditionnels, quand elle-même est démembrée ? Les éclats de rire sont déplacés, quand le père est parti, quand on sait peut-être qu'il ne reviendra pas, qu'il est enseveli dans quelque tranchée anonyme et que même on ne possédera jamais son cercueil. Les éclats de rire sont déplacés, quand le fils bien-aimé, quand le grand frère n'est plus là... Mais, alors, faut-il renoncera Noël, sous prétexte
que la fête ne saurait avoir ses allures habituelles ni consister dans la même allégresse ?
Voilà la question qui se pose. En la formulant, je penst surtout aux familles qui sont dans le deuil, — à celles qui le sont déjà et qui le savent, à celles qui ne le savent pas encore. Je pense à celles que le deuil menace... Et quelle est celle qu'il ne menace pas ? S'il y en a une quelque part qui ne soit ni en deuil, ni en danger de deuil, je dis qu'elle n'osera pas célébrer Noël comme d'ordinaire. Elle a besoin de communier avec les autres. Si elle savourait dans son coin les mêmes joies que de coutume, elle serait en dehors de l'humanité, sans communion avec Dieu, sans communion avec le Christ... La question posée n'est donc pas pour quelques-uns seulement. Elle est pour tous.
A cette question je réponds : Oui, Noël nous appartient. Nous avons besoin de Noël plus que jamais. Notre deuil — je dis : notre deuil, soit qu'un de nos bien-aimés soit tombé, soit que nous partagions les afflictions les uns des autres — notre deuil nous aide à comprendre Noël comme nous ne l'avions pas compris jusqu'ici. Il donne au message de Noël une signification profonde, une douceur pénétrante, une importance tragique, que nous n'avions pas encore soupçonnées.
Oui, nous regardons Noël à travers un voile noir. Et voici : ce voile noir, au lieu de nous cacher la réalité sainte et divine, nous permet de distinguer ce que nous ne savions pas voir.
Noël, c'est la joie. Eh bien ! contemplez la Sainte Famille. Au centre, un enfant. Sur cet enfant une mèra se penche. Elle lui sourit, et pourtant elle est celle pour qui cette prophétie est faite : « Une épée te transpercera le cœur. » Marie représente la maternité de toujours.
Certes, je ne sais pas s'il existe une joie pareille à cello «l'une mère caressant de son regard l'enfant qui sourit et qui gazouille dans son berceau. Mais quelle est donc la mère qui, durant cette caresse même, ne s'interroga pas avec angoisse sur la destinée de celui qu'elle aime tant ? Cet enfant, quel qu'il soit, il souffrira et il aura ses tentations. Quelles seront ses souffrances, et comment les supportera-t-il ? Quelles seront ses tentations, et comment en sortira-t-il Devant l'enfant sur lequel elle se penche dans un élan de tout son être, une mère sent toujours un glaive qui lui perce le cœur. Et où sont-elles, celte année, les mères qui ne souffrent pas ? À toutes, c'est un même glaive qui perce le cœur, et toutes passent par les mêmes angoisses, connaissent les mêmes tortures, versent les mêmes larmes. Ah ! toutes sont em droit de regarder vers la crèche de Bethléem et de dire à Marie : « Combien je comprends ton mystère de douleur, ô mère au cœur meurtri ! »
D'ordinaire, quand nous célébrons la fête de Noël, nous ne pensons guère à cette souffrance maternelle. Cette année, tout évoque cette souffrance, et le décor traditionnel prend un air sinistre. Regardez la crèche. Prenez au sérieux ce fait, que celui qui durant son ministère n'aura aucun lieu pour reposer sa tête, était condamné, lui qui devait devenir le Saint et le Juste, à naître dans une étable, à avoir pour berceau une crèche au milieu des animaux. Il n'y avait de place ni pour lui, ni pour sa mère dans l'hôtellerie. Celte scène ne vous dit-elle rien à cette heure P Prenez un journal illustré quelconque et vous verrez, parmi les visions de guerre, celle-ci : des hommes, des femmes, des enfants, qui s'en vont de chez eux, chassés par les barbares. Réfugiés de nos départements du nord, réfugiés de Belgique, ils errent sur les
grandes routes, ils s'abritent dans les granges, ils couchent sur la paille dans les églises. Et il y a des enfants qui naissent dans ces randonnées du désespoir, des enfants pour qui il n'y a point de place dans l'hôtellerie. Dans ces temps tragiques, la scène de Noël se répète chaque nuit; et, après-demain, quand les cloches annonceront à toute volée la gloire de Dieu venant parmi les hommes, des enfants naîtront dans des écuries. Ce sont des enfants de chrétiens, et ils n'auront pas de berceaux... Direz-vous, devant cette vision, que Noël n'a pas, cette année, une signification particulière ?
Mais ne nous arrêtons pas au décor, allons jusqu'au sens profond de Noël. Nous parlons volontiers de la joie de Noël, et nous méconnaissons ce qui cause cette joie : le regard de compassion qu'il a plu à Dieu de jeter sur une terre de péché.
Noël est vide de portée, si l'on oublie que l'existence de Celui dont on célèbre la venue se termine à la croix du Calvaire pour aboutir à la gloire de Pâques.
Le Christ n'est venu que pour souffrir sur une terre où l'on souffrait. Son apparition parmi nous n'est pas une idylle ; c'est le commencement d'un drame qui sera sanglant. Il ne naît que pour lutter contre le mal. Et comme tout cela nous apparaît avec une clarté tragique à l'heure où, sous l'influence de la guerre, les passions parfois les plus bestiales se réveillent et réclament leur assouvissement, à l'heure où nous sentons que la guerre elle-même a son origine dans un orgueil presque satanique, dans une volonté mauvaise de conquérir, d'opprimer, d'exploiter ! C'est contre cette volonté mauvaise que des peuples sont obligés de se dresser et de se défendre. La guerre préméditée, la guerre voulue pour elle-même, la guerre qui nie cyniquement les droits et qui n'a d'autre but
que de les violer, c'est la manifestation suprême du mal...
D'aucuns voudraient nous faire voir dans la guerre je ne sais quelle institution divine. Ce sont des sophistes. La guerre est une invention satanique. Elle va contre les intentions de Dieu. Ceux qui en assument la responsabilité sont en révolte hypocrite ou brutale contre les desseins du Père. Elle naît du mal et elle l'engendre à l'infini.
Et voilà pourquoi, dans une heure comme celle-ci, nous comprenons, comme jamais, pourquoi il était nécessaire que Dieu déchirât les cieux et vînt délivrer l'humanité. Noël, à la lumière de la douleur et du deuil, prend une valeur que nous n'avions peut-être jamais aperçue. Je ne dis pas que la guerre était nécessaire pour nous amener à saisir ce qui nous échappait. Dieu ne veut jamais le mal pour que le bien en sorte. Mais le Père sait se servir du mal qui s'étale, delà guerre qui nous torture, des angoisses qu'elle engendre. Et, grâce à lui, cette fête dont nous n'avions pas l'intelligence, dont l'allégresse nous restait à fleur de peau, s'illumine soudain de clartés fulgurantes.
Mais essayons d'envisager les choses d'encore plus près. Ayons le courage de nous placer en face du message même de Noël : « Gloire soit à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre, bienveillance envers les hommes ! » Combien ce message nous paraît lointain ! De ces trois paroles, y en a-t-il une seule qui ait vraiment l'air d'être pour nous ou qu'il ne soit pas déplacé de citer à cette heure ?
« Bienveillance envers les hommes ! » Oserions-nous vraiment parler aujourd'hui de la bienveillance de Dieu envers les hommes ? Une chrétienne me disait naguère : « Savez-vous ce que je sens, moi, à l'approche de Noël ?
Je sens surtout la colère de Dieu. Elle pèse sur mes épaules comme un manteau de glace. » Oh ! je l'ai comprise, cette chrétienne. Je ne lui ai rien répondu, parce que j'avais peur d'être trop de son avis. Oui, nous devrions penser beaucoup à cette juste colère. Cette terre que les pieds du Christ ont foulée, cette terre sur laquelle, depuis tant de siècles, année après année, se célèbre la fête de Noël, elle voit verser le sang des hommes exactement comme si celui du Fils de l'Homme ne l'avait pas arrosée ou avait été versé pour rien. Oh ! la colère de Dieu, comme elle pourrait et comme... — car nous nous permettons de faire la leçon à Dieu — comme elle devrait s'allumer contre les hommes !
Eh bien ! non, le message de Noël n'est pas retiré. 11 est toujours : « Bienveillance envers les hommes ! » Bienveillance, c'est-à-dire pardon octroyé aux hommes, appel adressé aux hommes, affirmation d'espérance quand même. A certaines heures, sous la morsure de nos déceptions, nous serions tentés de nous asseoir et de murmurer : « c'en est trop. Qu'elle périsse, si elle veut, cette humanité qui, après tant de siècles de christianisme, se conduit comme une humanité païenne ! » Mais Dieu n'est pas comme nous. 11 se penche sur elle. Il ne la précipite pas dans le néant. Il la sollicite encore : « Je suis le Père ! » La mission d'amnistie que le Fils avait reçue, Noël nous rappelle qu'elle n'est pas terminée.^ Le Fils est venu et il continue d'implorer de la part du Père.
Oui, bienveillance envers les hommes, et tout particulièrement envers ceux qui souffrent. Le Père déteste le péché et il le condamne. Il le déteste en chacun et en tous. Mais quelque solidaires que nous soyons du péché qui sévit parmi les hommes, et encore qu'à l'origine de toute guerre soit l'état général de péché, les responsabi-