‹ Noël et deuilChapitre 2 sur 2 · IO · texte numérisé non relu

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lités ne sont pas les mômes pour tous. Il y a ceux qui ont prémédité cette catastrophe et ceux qui ont dû la subir. A l'Eternel de prononcer le jugement, et nous savons qu'il le prononcera. Mais, en attendant, l'on souffre. Certains soutirent plus que d'autres, et, à vues humaines, nous ne savons pas si ce sont ceux qui méritent le plus de souffrir. Nous n'avons pas à résoudre ce problème. Le Père est là : c'est sur ceux et celles qui souffrent qu'il pose de préférence son regard. « Bienveillance envers les hommes », cela signifie sans doute : pardon et appel à la conversion ; mais, pour les foyers ravagés, cela signifie : compassion et promesse de secours. Aux ménages qui sont dispersés, aux familles qui n'ont plus leur chef, je voudrais dire : « Célébrez Noël et mettez-vous délibérément devant cette parole qui nous semble si paradoxale. Femmes qui attendez tous les courriers avec anxiété, a euves qui n'espérez plus rien en ce monde, mères qui ne savez pas si vous reverrez vos fils, sœurs et jeunes frères qui souffrez pour vous-mêmes et qui souffrez pour vos parents, elle est pour vous, cette parole : « Bienveillance envers les hommes ! »

Et le second terme du message de Noël : « Paix sur la terre ! » oserons-nous le prononcer ? Ce cantique des anges n'apparaît-il pas comme la condamnation suprême de l'humanité ? La volonté de Dieu a été proclamée audessus de la terre, et la terre n'en a pas voulu. Rappeler cette sainte proclamation, c'est annoncer le jugement qui vient et, au jour de la reddition des comptes, il ne suffira pas d'avoir pris en vain le nom de l'Eternel, c'est-à-dire d'avoir badigeonné d'invocations à Dieu l'ordre criminel qui jetait des peuples les uns sur les autres.

Mais ce message n'est pas seulement une condamnation plus ou moins explicite. Il est un appel. Dieu veut

que la paix s'établisse dans le monde. Dès lors, vous qui souffrez, ne vous contentez pas de penser d'une façon générale à la bienveillance du Père envers vous. Songez que votre sacrifice a un sens. Vos maris, vos fils, sont partis joyeusement pour défendre la France. Ils la sauveront. Mais ils sauveront autre chose encore. La guerre qui vous les a pris n'est pas une guerre comme les autres. Nous ne la faisons pas dans un esprit de conquête. Nous la faisons pour défendre le sol sacré de la patrie et pour défendre une espérance de justice dans l'humanité. Elle exige de nous des sacrifices terribles, et nous les acceptons avec un enthousiasme austère ; car il s'agit, précisément, d'éviter aux générations futures le fléau que nous maudissons.

« Paix sur la terre ! » Oui, paix à cause de cette guerre et par cette guerre ! Paix par le moyen de vos souffrances et de vos deuils ! Vous avez le droit de célébrer Noël, pauvres parents, pauvres épouses ; car vous collaborez par votre sacrifice au grand œuvre que ce message annonce.

Et puisque le grand œuvre doit se réaliser, gloire soit à Dieu au plus haut des cieux ! Ceci, c'est le mystère insondable. Cette proclamation signifie qu'il ne faut pas, à cette heure, s'attacher aux apparences, ou, si vous préférez, à celles des réalités qui sont immédiatement visibles.

Celles-ci sont atroces, Pourquoi êtes-vous là, dans ce temple? Vous y êtes, parce que vous souffrez, parce que vous portez avec vous une torture qui ne vous lâche pas, parce que vos pensées ne sont pas ici, qu'elles sont sur le front des armées et qu'elles y cherchent vos fils, vos maris, vos frères, parce que la pluie qui tombe vous désole le jour et vous empêche de dormir la nuit, parce que

vous vous demandez sans cesse comment vos bien-aimés peuvent vivre dans les tranchées et comment ils seront capables de tenir jusqu'au bout ; et comme il faut qu'ils tiennent, vous voudriez leur donner, à travers l'espace, le meilleur de vous-mêmes.

La réalité visible, c'est encore le champ de bataille, c'est la ruée des peuples les uns contre les autres ; c'est le concert des malédictions que les peuples échangent et qui montent vers le ciel...

Eh bien ! il est nécessaire de se souvenir que derrière tout cela, derrière ce brouillard spirituel, derrière cette pluie de mitraille, derrière les devoirs terribles que nous acceptons avec vaillance, derrière la catastrophe déchaînée par l'iniquité, il y a le Dieu qui règne, le Dieu qui voit tout cela et qui en souffre, le Dieu qui hait le mal et qui saura bien en tirer du bien, le Dieu dont le règne viendra. Et pour qui en tirera-t-il ce bien ? Pour l'humanité ellemême qui le méconnaît, Et son règne sera la justice et l'amour parmi les hommes.

C'est pour cela qu'il faut que le message de Noël soit au complet : gloire soit à Dieu ! gloire à celui qui ne contemple pas la tragédie du monde avec une ironie souriante, mais qui en souffre et en veut la fin !

Bienveillance envers les hommes, paix sur la terre, gloire à Dieu au plus haut des cieux ! Pour qui sont ces messages ? Pour nous à qui ils sont familiers, si familiers qu'ils se sont vidés de tout sens, et pour tous ceux qui souffrent et qui, trop souvent, n'en ont même pas entendu parler.

La joie de Noël ne peut pas être complète, si chacun de bous se contente de les recevoir pour son propre compte et dans un sens égoïste. Il y a une façon de célébrer cette tête a laquelle il faut renoncer; et c'est peut-être celle qui

nous est le plus chère. Restons-en à ces messages de Noël : pourquoi nous acharnons-nous à leur trouver un sens ? Parlons franc : parce que nous espérons y trouver quelque chose dont nous ferons notre profit personnel. Je no parle pas d'un profit bas, vulgaire, mais, si vous voulez, d'un profit d'âme. Nous allons toujours à Dieu comme des mendiants. Nous avons toujours une faveurji quémander. Mais ce Dieu que nous faisons profession d'aimer, que lui donnons-nous ? que lui apportons-nous ? Il y a, le jour de Noël, des prières qui circulent entre le ciel et la terre. Celle qui monte des âmes vers Dieu nous intéresse ; mais que faisons-nous de l'autre, celle qui descend de Dieu vers les hommes ?

Eternels solliciteurs que nous sommes, demandonsnous si quelque requête du Père ne vient pas vers nous. Il faut que le message de Noël retentisse sur la terre. Mais comment y retentira-t-il ? Comptons-nous sur un mystérieux chœur d'anges qui, dans la nuit du ik décembre, déchirera les nuages pour entonner à notre place le saint cantique ? Ce serait trop commode pour nous, et les remplaçants souhaités par noire paresse ne viendront pas.

Le message de Noël, c'est aux hommes qu'il est confié. La diffusion ne s'en fera que par eux. Pour que nous soyons en règle, suffira-t-il que, dans un certain nombre d'édifices appelés temples, chapelles ou églises, un personnage, mis à part pour cet office, prononce un sermon de circonstance ? Vous savez bien que cette formalité n'épuisera le devoir de personne. Ce n'est pas à tel ou tel que D;|u a remis, comme en dépôt, le message de Noël, c'est à tous, c'est à vous, c'est à moi, c'est à chacun de nous.

Ecoulez, en ces jours qui précèdent Noël, la supplica-

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lion de Dieu : Bienveillance envers les hommes ! Qui donc se chargera d'apporter cette nouvelle à ceux qui ont besoin de la recevoir ? Qui annoncera cette pitié ? Qui fera retentir cet appel ? Qui donc, si ce n'est ceux qui, ayant fait l'expérience de cet amour, ne pourront pas garder pour eux ce qu'ils ont reçu et seront impatients de proclamer partout le pardon dont ils vivent ? Pourquoi Dieu enverrait-il des légions d'anges pour faire cette œuvre qui est la nôtre ? A quand la mobilisation générale des chrétiens ?

Paix sur la terre ! Ceux-là seuls sont qualifiés pour parler de la paix qui l'ont en eux-mêmes. Et comment l'auraient-ils en eux-mêmes et avec eux-mêmes, s'ils ne l'ont pas avec Dieu et avec leurs frères? La paix ne tombera pas un jour, sur la terre, toute faite, à la façon des boucliers des Saliens. On peut recevoir sur la tête un obus, mais non pas la paix. La paix, c'est nous qui avons à la fonder, non pas une paix que l'on bêle à la façon des brebis sottes et peureuses, non pas la paix dont les hommes consentiraient à faire l'aumône à d'autres, non pas la paix à laquelle on se résigne par lassitude ou lâcheté, mais la paix virile et fière qui est la réalisation de la justice et l'accomplissement du droit. Et cette paix n'est possible qu'avec des hommes et des femmes qui acceptent tous les sacrifices, qui les acceptent jusqu'au bout, et qui, par ces sacrifices mêmes, se préparent à être, dans quelques mois, la voix de Dieu disant ces exigences' Oui, Dieu a besoin de nous. Plusieurs fois, au cours de ces conférences, j'ai parlé d'un Dieu qui souffre. C'est (jue je ne connais pas le Dieu de l'antiquité païenne. Le Dieu de l'Evangile, c'est celui qui, depuis les origines mystérieuses, besogne et lutte pour reconquérir ses «nfants. Je ne comprends Dieu qu'à la lumière de la para-

bole de l'enfant prodigue. L'enfant est parti et il souffre. Nous n'avons pas tort de souligner ses souffrances ; mais que sont celles du fils prodigue auprès de celles du père qui aime, qui appelle et qui attend ?

Le Dieu de l'Evangile, c'est le Dieu qui souffre, qui supplie. C'est le Dieu qui, à cette heure-ci, vous parle et vous demande : « Y aura-t-il quelqu'un qui veuille, avecmoi, proclamer le message de Noël ? »

Si vous croyez être chrétien et que vous ne vous soyez pas donné cette mission, réfléchissez à ceci : vous n'avez pas encore compris Va, b, c, de la vie chrétienne. La vie chrétienne, c'est une décision constamment renouvelée d'être ouvrier avec le Christ, ouvrier avec Dieu. Écoutez le Père parler au fond de vous-mêmes, et vous comprendrez vite qu'il a besoin de vous.

Si vous n'êtes pas chrétien, si, tout en ne l'étant pas, vous avez un vague regret de ne l'être pas, je vous le déclare : dans l'instant où vous éprouvez ce sentiment, c'est un appel de lui qui va vers vous. Si vous êtes venu dans ce temple, vous, un inconnu ou une inconnue, dont peut-être le visage me restera toujours étranger et dont je n'aurai jamais l'occasion de serrer la main, vous n'êtes pas ici pour rien. Dieu avait un message pour vous comme pour d'autres.

A tous ceux à qui Dieu le destine, je l'adresse, ce message : Dieu a besoin de vous. Je ne vous demande pas de vous décider, en ce moment, dans une minute d'émotion qui peut être sincère, mais qui risque d'être superficielle et sans lendemain. Je vous demande même de ne prendre aucune résolution, ni maintenant, ni ce soir, mais d'attendre jusqu'à demain, quand vous serez, très calme et très froid, quand la réalité quotidienne vous aura ressaisi... Alors demandez-vous dans quelle

si lua lion vous oies vis-à-vis de ce créancier suppliant. Demandez-vous si son appel ne remue pas votre conscience. Si cet appel vous trouble et si l'angoisse vous étreint, allez vers celui dont vous commencez à sentir les aiguillons. Commencez le dialogue mystérieux et poignant, en tête-à-tête avec celui qui vous cherche. Et le jour où vos dernières résistances tomberont, le jour où vous vous donnerez, il y aura un tressaillement dans l'invisible ; et, devant ce miracle d'une âme qui revient au Père, le cantique des bienheureux montera vers l'Éternel : « Gloire soit à Dieu au plus haut des cieux. »

L*yal. — Imprimerie Moderne, 10, rue du Viaduc. — 5554

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