‹ Noëls anciens de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 41 sur 51 · JOUISSEZ DE LA VIE · texte numérisé non relu

JOUISSEZ DE LA VIE

REFRAIN

Jouissez de la vie pendant que la lampe brûle encore, cueillez la rose avant qu'elle se fane.

L'homme se forge à plaisir bien des soucis, se cause volontiers bien des fatigues ; il cherche les épines et il en trouve ; mais il ne remarque pas la violette qui fleurit pour lui sur le bord du chemin.

Quand la Nature effrayée se voile et que le tonnerre gronde au-dessus de nos têtes, le soir, après l'orage, le soleil nous rit deux fois plus beau.

Celui qui fuit l'envie et la haine, qui cultive dans son jardinet le contentement, le verra bientôt devenir arbre et porter des fruits d'or.

Chez celui qui aime la loyauté et la franchise, et qui donne de bon cœur à ses frères pauvres, le Bonheur entrera volontiers pour y établir sa demeure.

Quand le chemin de la vie se rétrécit affreusement, quand le

malheur nous tourmente et nous oppresse, l'Amitié vient, comme une sœur, tendre la main à l'honnête homme,

Elle sèche ses larmes, sème des fleurs sur sa route jusqu'à la tombe, change la nuit en aurore et l'aurore en jour.

L'Amitié! elle est le plus beau lien de la vie !—Trinquons, frères, buvons, loyalement, la main dans la main. C'est ainsi que l'on atteint, joyeusement et sans fatigue, la Meilleure Patrie.

REFRAIN

Jouissez de la vie pendant que la lampe brûle encore, cueillez la rose avant qu'elle se fane. (1)

Il serait difficile d'exiger d’une chanson de table morale plus sereine et plus douce philosophie. Elle a pour auteur un poète suisse, Jean-Martin Usteri. (2) C’est la meilleure de ses compositions en vers et elle est devenue un chant populaire pour toute l'Allemagne.

On a dû remarquer avec étonnement que la musique de cet air bachique est sigrée /. G. Nägeli (3) et non point Wolfgane-Ariédée Mozart, comme il appert au

(1) Pallades et Chants populaires de l'Allemagne, pages 22 et 23, n° i9.

Par le goût sûr et intelligent qui a présidé au choix de sa collection ce recueil rappelle d'assez près la Grande Bible des Woëls de Mgr. Victor Pelletier. En autant que l'identification en a été possible chacune de ces chansons populaires est signée du nom de son auteur. Aussi lisons-nous les noms de Christian Gotlobb Neese, Pohlenz, Webei, Gribel, Nägeli, Usteri, etc.

Pour celles-1à demeurées anonymes, ce qui établit, mieux que toute autre preuve, leur trs grande ancienneté, puisque leur origine semble se confondre avec celle du peuple, le compilateur du resueii s'est donné la peine d'indiquer la région particulière où elles se cuanteut. Ainsi il écrira : chansons de Souabe, de Bade, de Franconte, de Francfort, ballades du nord où du sud de l'Allemagne, etc.

(2) Jean-Martin Usteri (1727-1763).

(3) Jean-George Naegeli, cu mieux Nägeli, par respect pour l'orthographe allemande. Né à Zurich en 1768, il fut l’un des musiciens les plus estimés de son temps. Fétis, dans sa Ziographie des Musiciens (tome 6, page 275) nous rapporte qu'il se fit connaître avantageusement comme compositeur par des chansous allemandes—15 recueils—qui obtinrent des succès de vogue, des taccates, des chants en chœur pour les écoles et les églises. Nägeli fut aussi écrivain didactique et éditeur de musique. Il riourut le 26 décembre 1836,

lrinquons, C'est ainsi ure Patrie.

re, cueillez

able mo- Ile a pour ) C’est la : devenue

musique 3) et non ppert au

ages 22 et

ioix de sa Bible des ntification est signée Christian ri, etc.

lieux que isque leur mpilateur rticulière bouabe, de du sud de

pect pour l'un des a Piograil se fit es chanle vogue, églises.

ique. Il

titre même de la chanson. Cette découverte m'a laissé froid, et pour cause. J'ai été lent à me remettre de ce coup de surprise et j'en subis encore l’étourdissement. Tout, en effet, conspirait à me maintenir dans l'illusion de croire que cette mélodie appartenait à Mozart, car elle est véritablement écrite dans son style. (1) Sans doute, ce petit fait, isolé de tout autre renseignement corroborant, ne suffit pas à prouver que Nägeli soit positivement l’auteur de l’ariette en question. Il faut bien admettre cependant qu’il crée en sa faveur une présomption très forte. N’ ration a sa valeur— que Jean-Maïtin Usteri, le poète, et Jean-George Nägeli, le musicien, étaient non seulement compatriotes mais encore concitoyens. Tous deux sont nés à Zurich et tous deux y sont morts. N'est-il pas naturel de penser que Nägeli cho, t de préférence les vers d'Usteri pour thèmes de ses compositions ? la littérature de ses nationaux lui offrant des sujets tout prêts et à portée de la main. D'ailleurs, les œuvres de Mozart sont trop universellement connues, trop religieusement recueillies, en Allemagne surtout, pour croire qu'un éditeur allemand commit l’inexcusable bévue de méconnaître un air classiaue de Mozart. Je dis air classique, j’oserais même écrire air national, car véritablement /7euw't euch des Lebens est à l'Allemagne ce qu’Au/d Lang Syne est à l’Ecosse : la chanson par excellence de la concorde et de l'amitié.

Que nous importe, en fin finale, pour me servir de l'énergique pléonasme de saint François de Sales, que nous importe que la inusique du /reu't euch des Lebens soit de Mozart ou de Nägeli? Sa valeur réelle, intrinsèque, en sera-t-elle, pour cela, accrue où diminuée? Ne demeure-{-elle pas absolument la même ? Qu'’entraîne cette dispute sur l'identification de son auteur? Son rythme en sera-t-il moins franc, sa mélodie moins colorée, son refrain moins alerte, et son couplet moins gai ?

(1) Un autre motif d'opéra du même auteur, Ce soave zefiretto des Vozze di Figaro, rappelle immédiatement l'air du /reu’/ euch des Lebens et lui ressemble de fort près par la coupe rythnique.

Rappelons-nous le second acte de l’une des plus belles tragédies de Shakespeare. Ia scène se passe dans le jardin de Capulet. Roinéo se désespère de s'appeler Montaigu. Que va lui répondre Juliette ?—{I1 n’y a que ton nom qui soit mon ennemi.” Puis elle ajoute :

‘4 VAal's in a name ? That which ve call a rose, By any other name would smell as siveet ; So Romeo would, were he not Romeo call'd, Retain that dear perfection which he owes Without that title.

Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom exhalerait un parfum aussi suave. Ainsi Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait, en perdant ce nom, toutes ses perfections aimables.”

Ce passage du grand dramaturge anglais ne vous convainc-t-il pas mieux que toute autre bonne raison, et n'est-il point parfaitement inutile de s'arrêter davantage à rechercher si la mélodie qui nous intéresse est de Mozart ou de Nägeli ? |

ne sn 1 +

[s belles dans le appeler LAS a ute :

ppelons un aus- Roméo, ions ai-

JUS CONison, et vantage est de

Nouvelle agréable est le premier des Voëls nouveaux du Canada français, et par l'importance et par la date, comme Dans cette étable est le dernier des Voë/s anciens de la Nouvelle-France. Leur rencontre ici me prévient que ma tâche est terminée, mon obligation remplie envers mes lecteurs. Je ie reproche même d’avoir dépassé le but, car, sous prétexte de leur rapporter l'incident d’une désillusion personnelle, grossie aux proportions d'un désenchantement artistique, je me suis oublié à raconter l’histoire du Vouvelle agréable et son origine musicale. Ce qui est un hors-d'œuvre, étant donné le titre de ce livre et son sujet.

En effet, j'ai écrit, dans ma préface, que je n’entendais étudier que cinq vieux recueils de cantiques spirituels remarqués à la Bibliothèque des Pauvres, au monastère de l'Hôtel-Dieu de Québec. Martial de Brives (1664), Surin (1694), Pellegrin (1701-1711), Garnier (1750), Daulé (1819), sont les seuls auteurs dont j'ai consulté les ouvrages et auxquels j'ai limité mes recherches historiques.

Je m'accuse cependant d’avoir enfreint une fois la règle que je m'étais strictement imposée en consultant en outre les archives manuscrites du couvent. Heureuse faute dont je n’éprouve aucun repentir, car je lui dois d’avoir exhumé d’un oubli aussi inexplicable qu’immérité le beau noël canadien-français de l’archidiacre Joseph Céré de la Colombière.

Au cours de ces études critiques, j'ai longuement parlé de la valeur ‘’iséraire des Voë/s anciens de la Nouvelle- France, et, plus brièvement aussi, de leurs qualités artistiques, c’est-à-dire musicales. Il me reste à considérer leu- iinportance historique.

Au lendemain de la signature du 7razté de Paris—10

avril 1763—l' Angleterre, voulant s'assurer la possession de sa conquête, résolut d’asservir le Canada, en lui faisant perdre, comme à l'Irlande, ce qu’il avait de plus cher au monde après Dieu, son idiome national. Un des moyens les plus efficaces que les vainqueurs employèrent alors fut d'interdire toutes relations entre la France et son ancienne colonie. Echanges de commerce, rapports de familles, correspondances, tout fut brusquement interrompu. On défendit même l'exportation des livres et il fallut, au Séminaire de Québec, copier les auteurs classiques ainsi qu’on l'avait fait jadis dans les monastères du Moyen-Age. ‘Tout ce qui pouvait, de près ou de loin, rappeler un souvenir de France était soigneusement éliminé. Nul Français ne pouvait pénétrer dans la colonie sans un passeport bien en règle et devait se soumettre à la haute surveillance de la police. Nul Canadien, d’antre part, ne pouvait se rendre en France sans qu’il eût à donner de très graves raisons ; et encore devaitil se rapporter aux autorités londonniennes.

Cette vigilance inquiète et soupçonneuse dura trente ans—de 1760 à 1790. Oui, pendant trente ans, nos ancêtres eurent à soutenir, pour conserver l’usage de la langue française, une lutte acharnée, bien autrement formidable que les rencontres de l’ennemi sur les champs de bataille. Crémazie, le doux poète de la nostalgie, et qui lui-même mourut du mal du pays bien qu’il eut la France pour terre d’exil, Crémazie a chanté, avec un accent de vérité navrante, les affolantes angoisses et les inconsolables regrets de nos aïeux à cette époque sinistre de leur histoire. Relisez le Drapeau de Carillon, son plus beau cantique sur l’amour de la patrie :

ssession lui faile plus Un des oyèrent rance et apports ient ins livres auteurs monasprès ou gneuseer dans evait se 1] Cana- Ice sans devait-

à trente $, 10S e de la ent forhamps lgie, et eut la vec un s et les sinistre ñn, son

NOELS ANCIENS pra

Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix N'éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives ; Regrettant et pleuran: les beaux jours d'autrefois, Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives. De nos bords s'élevaient de longs gémissements Comme ceux d'un enfant qu’on enlève à sa mère ; Et le peuple attendait, plein de frémissements,

En implorant le ciel dans sa douleur amère,

Le jour où, pour la France et son nom triomphant, I1 donnerait encore et son sang et sa vie ;

Car, privé des rayons de ce soleil ardent,

Il était exilé dans sa propre patrie.

Concevez, si possible, la tristesse infinie des Canadiens-français écoutant chanter dans leurs églises, en deuil de la patrie, ces véritables Noëls du Désespoir dont l’amertume était à ce point excessive qu’elle donnait à leurs âmes l’avant-goût des peines du dam : 25 décembre 1759, année trois fois sinistre par la bataïlle du 13 septembre, la mort de Montcalm, et la reddition de Québec ; 25 décembre 1760, année de la capitulation de Montréal ; 25 décembre 1763, l'année terrible par excellence, l’année de l’infâme 7Yarté de Paris qui scellait la pierre du sépulcre où gisait ense‘elie cette mère adorée qu’ils noimmaient la Nouvelle-France.

Et cependant nos ancêtres ne rencacèrent pas à leur foi nationale ; ils crurent comme à un dogme à la résurrection du Canada-français laissé pour mort sur le champ de bataille et que la France monarchique avait abandonné aüx fossoyeurs. Mais l'Eglise vint au tombeau politique de ce nouveau Lazare et répéta sur lui le miracle du Christ. Ce miracle, nos aïeux l’attendirent trente ans ! Je doute que la captivité de Babylone leur eût semblé plus longue, et que les Hébreux aient char‘é avec une plus navrante tristesse l’élégiaque verset du psaume célèbre : Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus, cum recordamur Sion.

Au lendemain de la guerre franco-prussienne, un vieux curé alsacien vint à Paris solliciter des aumônes pour acheter une cloche à l’église d’un petit village, tout voisin de Strasbourg. Un matin, au cours de ses pérégrinations multiples, le bon prêtre rencontra sur le boulevard un de ses paroissiens qui, fort étonné de le trouver là, lui demanda à brûle-pourpoint ce qu’il y venait faire. Le vieillard lui exposa candidement l’objet de ses démarches. Stupéfaction du villageois—‘ Une cloche, acheter une cloche ! mais oubliez-vous, M. le curé, que les Allemands viennent de nous en donner une superbe, flambante neuve, et qui vaut, elle seule, tout un carillon ?” — Mon ami, pour parler de la sorte vous ignorez ce que je sais depuis huit jours. Cette cloche-là a été fondue avec le bronze des canons français livrés à Metz ; les Prussiens me l’ont dit eux-mêmes. Le lendemain, je me suis mis en route, car maintenant il faut qu’elle parte ou que je meure : je pleure trop aujourd’hui quand je l’entends sonner ! ”

Cette noble action d'un noble cœur émeut au possible. Mais l’attendrissante sensibilité de cette âme d'élite, vibrant au diapason le plus élevé du patriotisme, soutiendra-t-elle jamais la comparaison avec le stoïque courage de nos ancêtres, dévorant, pendant trente années, les larmes les plus amères qu’un œil humain puisse verser, et trouvant je ne sais où, dans un sublime élan d’héroisme, la force de chanter les noëls anciens de la vieille France ? Israël captif, en présence de l’Euphrate qui lui rappelait le souvenir du Jourdain, suspendait ses lyres et ses cithares aux arbres du rivage et refusait à son vainqueur de lui apprendre les hymnes de Sion. Qzomodo cantabimus canticum Domint in terra aliena ? Te Canada français, devenu anglais malgré lui, chante haut et ferme devant ses inaîtres qui n’osent pas lui imposer silence. Il chante pour ses enfants et les enfants de leurs enfants afin qu'ils w’oublient pas ces cantiques religieux au rythine desquels la première mère-patrie endormait leurs berceanx, éveillait leurs jeunes âmes, et que de la sorte ce répertoire de mélodies nationales se transmette, comme

Am à

Page 1