Noirs et rouges
C'était la veille de Noël ; jamais la petite chapelle de l'un des couvents du faubourg Saint-Germain n'avait été plus ornée, plus coquette, plus parfumée d'encens. Devant la crèche, qui brillait de mille feux, se tenaient à genoux, sur deux rangs, dix-huit jeunes filles, lesquelles paraissaient plongées dans un profond recueillement. C'étaient les élèves qui devaient quitter le pensionnat dans l'année et qui avaient obtenu la faveur de consoler une heure durant l'Entant Jésus.
La crèche ne laissait rien à désirer; nous vivons
dans un temps où l'on perfectionne tout, les lycées et
les couvents, les poupées et les illuminations. Le
**• in Enfant, gras, potelé, était en belle cire, et il
^ait sur de la paille qui était de vraie paille. Sa
j, vêtue d'une robe blanche et parée d'une admi-
jle ceinture bleu de ciel, dont les bouts flottaient, 3 penchait sur lui pour le regarder souffler. Saint Joseph, appuyé sur son bâton, contemplait ce mystère d'un air pensif et mélancolique. Trois vaches atta-
chées à leur râtelier, retournant la "c effort,
rit sur le nouveau-né des 5 On apercevait sous une charmille une accourait en hâte, chargée de provision^ de vrai beurre, de vrais œufs. A droite, dans une verte prairie, on voyait s'acheminer un troupeau, que précédaient ses chiens et ses bergers; un ange, pendu par un fil d'archal, leur montrait du d l'étable et semblait leur dire : « Je vous annonce un grand sujet de joie. » Dans le fond étincelait une petite étoile, et majestueusement s'avançaient les trois rois mages, habillés de brocart, couronne en tête. Quoiqu'ils vinssent de loin, ils n'étaient point las ; on ne l'est jamais quand on apporte au Dieu fait chair de l'or, des pierreries et de la myrrhe.
Parmi les jeunes filles silencieusem* >uil-
lées devant la crèche, il y en avait de petites, de blondes et de bn
toutes s'acquittaient ou essaya ilf la tâche délicate qui leur avail leur avait dit : « Consolez l'Enfant h
allaient de leur mieux à le c t L'imagination \
cir< - éta
ut froid, il gi
Lit faim,
dans leur garde-robe un vêtement chaud pour l'habiller, elles s'engageaient pieusement à s'ôter les morceaux de la bouche pour le nourrir, et elles lui disaient en elles-mêmes tout ce qu'une jeune mère peut dire à son enfant pour le distraire ou l'amuser; elles épuisaient à cet effet ce gazouillement de la maternité que les femmes savent toutes dès leur première jeunesse, car, pour être mères, les femmes n'attendent pas d'avoir des enfants. D'autres, plus avisées, éprouvaient quelque embarras; le respect enchaînait leur langue et glaçait leurs inspirations. Elles faisaient la réflexion qu'on ne parle pas au Fils de Marie, au maître du ciel et de la terre, comme au premier venu, qu'il y faut plus de cérémonies; elles croyaient lui voir une auréole autour du front, elles songeaient au miracle de sa naissance, au mystère de sa croix, et en vain cherchaient-elles pénibli quelque chose à lui dire, elles ne trouvaient rien. Il ;est permis à des filles de seize ans d'ignorer les paroles qui peuvent consoler un Dieu.
D'autres encore, s'il faut ne rien celer, avaient d'à fortes distractions; elles laissaient vaguer leur esprit, elles pensaient à ceci, à cela. Au dehors, lèvent, qui soufflait avec rage, menait grand bruit ; il leur récitait des histoires qu'elles écoutaient avec plaisir. Le vent est un émancipé qui fait ce qu'il veut, qui s'en va où bon lui semble; il prônait à ces pensionnaires les joies de la liberté, le bonheur d'aller, de courir à perte d'haleine, et il les persuadait aisément. Il leur apportait aussi les confuses rumeurs de la grande ville où il venait de se promener ; il leur disait ce qu'il
avait vu, leur racontait le monde, ses fêtes, son tourbillon, et le tourbillon les attirait. Par impétueuse rafale, qui menaçait de tout emporter, les faisait tressaillir ; il leur semblait qu'un hardi ravisseur rôdait autour des murs du couvent et s'escrimait à y pratiquer une brèche pour lui d es prison-
•s. Tout à coup, elles rappelaient à elles leu prit envolé ; elles se souvenaient qu'elles étaient dans une chapelle et que dans cette chapelle il y quelque chose d'invisible qui les regardait. A comme des hirondelles qui ont longtemps tour, dans les airs et qui soudain se rabattent à tire-d'aile sur leur nid, leurs pensées retournaient en hâte cruche de Bethléem, et leurs lèvres marmottaient une prière d'où leur cœur était absent. L'une d'elles une main charmante, faite au tour, très blanche, ongles roses. De temps à autre elle contemplait I fant Jésus, mais plus souvent elle contempla; main, négligemment posée sur l'un des montan! sa chaise, où ses ongles roses écrivaient je ne sais 1 1
Tout au bout du second ran demi cachée dans l'ombre d'un piliei bile comme une statue une lie qui n<
blait pas aux autres et qui faisait ui mps. Elle s'occupait peu
elle n'éo s non plu
il lieu à lui dire, et elle ne songe
i. Elle était cornu s une
tout eut
Cette jeune fille, qui s'appelait Mlle Jetta Maulabret, était plutôt jolie que belle ; sa figure n'était pas irréprochable, mais personne ne s'avisait de la discuter. On ne pouvait passer près d'elle sans la remarquer, ni la remarquer sans éprouver le désir de lui parler, ni lui parler sans avoir envie de lui plaire. Elle avait le charme, le mystère, ce je ne sais quoi d'inoubliable qui n'appartient pas toujours à la beauté. Son nez était un peu court, et sa bouche était trop grande ; mais sa tête, d'un ovale parfait, se balançait avec grâce sur d'admirables épaules; elle avait une fraîcheur de teint délicieuse; son front était pur comme une matinée de printemps, comme une fleur qui vient de s'ouvrir. A l'ombre, ses yeux paraissaient noirs ; ils étaient d'un bleu foncé à la lumière ; le regard qui en sortait semblait venir de loin et courait droit devant lui ; ce regard voulait du bien à tout l'univers.
Mlle Maulabret était l'enfant gâtée du couvent. Presque toutes ses compagnes l'aimaient ; depuis qu'elle était au monde, elle n'avait pas laissé échapper un mot qui pût chagriner quelqu'un. Elle était tort estimée de ses maîtresses : c'était une élève modèle, qui n'avait jamais eu de cachet. Après avoir passé par l'association de la Sainte-Enfance , elle était entrée dans la société des Anges, puis elle était devenue enfant de Marie. A treize ans, elle avait eu le ruban et la médaille des Saints-Anges ; dans la dernière année, elle avait obtenu douze nominations, tous les prix des cours, le prix de sagesse, le prix d'excellence, le premier médaillon. On l'aimait parce qu'elle était douce et bonne, on l'aimait aussi pour sa gaieté, vraie
b 1RS ET Ri
gaieté d'al lu blé
mûr; ntine, son rire ét;i
ux.
endant, depuis p< ieté avait reçu un
de son ri ru. Elle i
îl y a un âgo où la vie noi; un autre où, par un juste retour, c'est à nous d porter. Mlle Maulabret avait traversé <• e, et,
par moments, son fardeau lui pesait. Il y avait du moins dans sa destinée dr cités qui Vu.
taient. Six ans s'étaient écoulés ; elle en a et on ne songeait pas à la retirer du couvent. El1 était point malheureux
r toujours ; on avait l'air de ne plu> l'oublier, ce qui lui causait un temps, elle avait p m elle ; deux
splications qu'on lui .r lui avaient paru un peu louch la curio
plUS ; on lui avait dit [idi. Son
pait. i
ut.
homme à lubies ; rien n'égalait l'incohérence de ses idées, si ce n'est le décousu de sa conduite. Après avoir essayé de tout, il avait imaginé de se faire sculpteur. Il se croyait du génie, il n'avait qu'un tout petit talent, accompagné de beaucoup d'orgueil et d'une immense paresse. Les déceptions avaient assombri et aigri son humeur ; il était devenu hypocondre, acariâtre, brutal, et de plus en plus il avait tourné le dos au succès. Il s'en était pris de sa médiocrité à tout le monde, mais surtout à sa femme, qui était fort jolie et fort coquette. On avait fini par se séparer à l'amiable, sans procès et sans jugement. Peu après, elle était partie avec quelqu'un pour l'Italie, d'où elle n'était pas revenue. Le sculpteur était resté seul, maudissant l'injustice des hommes et du sort, et mangeant son patrimoine, dont il vit bientôt le bout. Il aurait pu gagner quelque argent en donnant des leçons, mais il aurait cru déroger. Par vanité, il avait placé sa fille dans un couvent très aristocratique; par vanité aussi, il acquittait religieusement les frais du pensionnat1; la vanité a ses vertus. Il serait mort plutôt que de lui confesser l'état de sa fortune, la ruine de ses espérances ; il aurait mieux aimé se poignarder que de lui dire : Je suis médiocre. Il avait de bonnes raisons pour ne pas la prendre auprès de lui pendant les vacances du couvent ; il n'avait plus d'autre logement que son atelier, où il consumait ses journées à rêvasser, et une grande alcôve, où il employait ses nuits à ne pas dormir.
Il n'y avait pas quinze jours qu'il s'était présenté inopinément au parloir. Jetta accourut; il lui témoigna
une tendresse inaccoutumée, la baisa à plusieurs reprises sur le front. Il ne se lassait pas de la regarder, comme s'il l'eût vue pour la première fois. K d'un moment où ils étaient seuls pour s'asseoi; ses genoux, pour lui jeter ses bras autour du cou, et elle lui dit :
« Ce n'est pas tout cela, méchant homme. Quand donc viendras-tu me chercher? »
Il ne répondit pas.
« Sera-ce pour l'an prochain?
— Peut-être. »
Elle s'avisa qu'il avait l'air singulier. « Je suis sûre que tu me ménages une surprise. Gageons qu'à Noël je ne serai plus ici.
— Peut-être. »
Il n'en dit guère plus long, et bientôt il se retira précipitamment. Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna, contempla pendant quelques secondes cette jolie tête, ces cheveux couleur noisette, ces i aussi fraîches qu'un beau truit ; on eût dit qu'il voulait les emporter dans ses yeux.
C'est à cela que pensait Mlle Maulabret ; elle re] sait dans son esprit tous les détails de cette \ moindres propos qu'avait tenus son père, ses gv ses sourires. Elle se demandait : Viendra-t-il den • l'une fois déjà, son attente avait été déçue : avait appris à connaître les paroi-
•messes, la promptitude des oul»:
les pères qui
lourd connue du ploi
NOIUS ET ROUGES 9
une foule de questions qui les tourmentent et auxquelles les murs d'un couvent ne savent que répondre. Après avoir longtemps rêvé, elle ferma les yeux, joignit les mains, y posa son front et pria. Pour les croyants, la prière n'est rien, ou elle est un miracle, une puissante magie qui suspend les lois de la nature, une sainte violence faite aux lois de cet univers. Sans être dévote, Mlle Maulabret était profondément pieuse ; personne n'eut jamais plus qu'elle le don de croire. Elle avait peu de goût pour les petites pratiques, pour les dévotions puériles, pour les images, pour les amulettes, pour la bimbeloterie religieuse ; mais elle croyait de toute son âme à quelque chose d'éternel qui a des yeux et des oreilles, à quelque chose d'infini qui a des entrailles. Une comédienne de notre connaissance, quand il lui arrivait de prier Dieu, s'exprimait en ces termes : « 0 mon Dieu ! si toutefois vous existez, écoutez-moi, si toutefois vous pouvez m'entendre, et ayez la suprême bonté, si toutefois vous êtes bon, de m'accorder la petite faveur que je vous demande, si vraiment vous pouvei faire tout ce que vous voulez. » Mlle Maulabret ne logeait point de si dans ses prières ; elle avait mis toute son âme, le meilleur de son être, dans l'oraison qu'elle balbutiait en ce moment. Lorsqu'elle eut fini, elle acquit la bienheureuse certitude que le miracle s'était opéré, que sa parole avait trouvé des ailes pour s'envoler jnsqu'à l'endroit où réside Celui qui peut tout, qu'elle avait gagné à son désir cette souveraine volonté qui conduit les soleils dans la profondeur des espaces, qui fait germer les plantes dans
:i de la 1 )8 destin.
Kl le rouvrit les yeux, elle secoua la t une boucle d tombait sur les sourcils. Elle revit la crèche; il lui parut que l'Enfant Jésus la regardai
rgère qui accourait vers retable lui apportait un peu de bonheur dans sa corbeille, et qi; ges pressaient le pas, parce qu'ils avaient une bonne nouvelle à lui dire. Elle admira un instant l'étoi 1 « brillait au-dessus de leur tête; c'était l'étoili dissipe les nuages, qui conjure les tempêtes. La rentra dans son âme; elle se sentit au cœur une divine légèreté. Elle était certaine, absolumenl -, qu'il ne s'était rien passé de fâcheux, qu'a malheur ne la menaçait, qu'en ce moi pensait à elle, qu'elle était aimée d qu'elle l'aimait. Elle poussa un soupir d» et de délivrance. Il lui sembla qu'on était bien
chapelle, que c'était un endro que l'air y était tiède, qu'o 3, qui pai
fleur
l'impérieux d
dut un r
l'une
Quelqu'un l'appela doucement par son nom; elle se retourna. Une sœur converse lui dit tout bas :
« Vous monterez tout à l'heure auprès de Mme Thérèse, qui désire vous parler. »
Elle tressaillit, son visage rayonna. Qui pouvait se permettre d'en douter encore? Sa prière avait été exaucée. Dix minutes plus tard, elle gravissait rapidement un escalier, arrivait hors d'haleine à une porte entr'ouverte, où elle frappa, et, sans attendre qu'on la priât d'entrer, elle entra. Puis elle s'élança vers Mme Thérèse, la maîtresse générale, et lui dit :
« Eh bien! madame?.. »
Ces trois mots signifiaient : Ne me faites pas languir; apprenez-moi bien vite cette heureuse nouvelle qu'on vous a chargée de m'annoncer.
Mais Mme Thérèse, au lieu de lui répondre, l'attira vers elle, lui prit les deux mains, plongea son regard dans ces beaux yeux dont il était impossible de dire s'ils étaient bleus ou noirs, et murmura :
« Pauvre petite ! »
Mlle Maulabret demeura interdite, déconcertée; son sourire s'évanouit.
« Vous avez l'air de me plaindre, madame?.. Me serais-je encore trompée?
— Non, vous ne vous êtes pas trompée, mon enfant. Vous allez nous quitter, sortir à jamais de ce couvent... Cela vous fait-il plaisir?
— Oh! madame, répondit-elle en recouvrant son assurance, ne me prenez pas pour une ingrate. Je ne le suis pas. Je vous aime bien, madame; vous avez toujours été si bonne pour moi. J'aime toutes nos
12 NOIHS ET ROUGES
excellentes mères; elles sont si bonnes pour moi. Tout le monde ici est bon pour moi. J'aime c son; oh! soyez-en certaine, je l'aimerai toujours suis arrivée bien sotte, j'ose dire que je le sut peu moins. Mais j'ai un souci depuis quelque temps. 11 me semblait que mes parents se passaient bien facilement de me voir, qu'ils ne tenaient plus à moi, qu'ils m'avaient oubliée, presque abandonnée. Vous allez me dire que j'étais folle, et vous aurez rai car voilà qu'ils se souviennent de moi, et demain peut-être ils viendront me chercher. Eh bien ! je trouve que c'est mieux ainsi... N'est-ce pas, madame, que c'est mieux ainsi?... Songez que je n'ai pas vu ma mère depuis dix-huit mois!... Elle n'est plus du; Midi, je le lis dans vos yeux. »
Mme Thérèse murmura de nouveau :
« Pauvre petite ! »
Mlle Maulabret fut saisie d'un frisson; l'inquiétude la mordit au cœur.
« Ah! madame, s'écria-t-elle, je vou dites-moi...
— Ne me questionnez pas, mon enfant, interrompit vivement Mme Thérèse... Connu
Amélie?
— Non, madame, je ne l'ai jamais vue.
— Elle est pourtant votre tante, une sœur de v
Il est vrai qu'elle est en reli appartient à un i conduira demain à son hôpiU dira tout.
— Madame n
Mais Mme Thérèse, qui avait ses instructions, ne se laissa pas arracher son secret. Elle se contenta de représenter à cette suppliante que dans ce monde il faut ne s'attendre à rien ou s'attendre à tout, que rien n'arrive comme on pensait, que le bonheur est à la merci des accidents, que la vie est une chose sérieuse, très sérieuse, mais qu'au surplus elle est courte et que la foi surmonte toutes les épreuves. Elle finit par lui annoncer qu'on l'autorisait à recevoir à la messe de minuit le véritable Dieu de Bethléem, qui lui donnerait la force dont elle avait besoin et ce courage qui réussit à se passer de l'espérance.
Mlle Maulabret l'écoutait immobile, sans couleur et sans voix; ses lèvres tremblaient. Elle fit un effort, elle parvint à dire :
« Sans doute ma mère est morte.. . Mais mon père... Il me reste mon père. »
Mme Thérèse l'embrassa tristement et répéta* une fois de plus :
« Pauvre petite ! »
En traversant la chapelle un peu avant minuit pour recevoir la sainte communion, Mlle Maulabret jeta un regard sur la crèche. L'Enfant Jésus ne souriait plus, il n'y avait rien dans la corbeille de la bergère, les rois mages avaient l'air morne et sinistre, l'étoile ne jetait plus que de douteuses clartés, c'était un lumignon fumeux prêt à s'éteindre. En proie aux plus cruels pressentiments, la pauvre enfant, qui semblait condamnée à ne plus rire, crut s'apercevoir que les prières ne sont pas toujours entendues, que le ciel est avare de ses miracles, que ce monde est une grande
1 \ N0IHS ET ROUGES
machine où tout s
itant d'indifférence que la sun grain et le t'ait tomber dans le blutoir. C elle n'en voulait pas à son Dieu : i croyantes trouvent toujours des excus» Dieu
quand il les trompe.
Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, on la conduisit à l'hôpital où sa tante, en religion mère Amélie, attachée à un service de chirurgie depuis plus de douze ans, consacrait ses jours et quelquefois ses nuits à surveiller une salle de femmes de cinquante lits. Le concierge, qui avait été prévenu, lui lit gravir les marches usées d'un escalier dérobé et. l'introduisit dans une petite pièce qui ne renfermait que trois chaises de bois et un grabat. Au-dessus du grabat, au milieu d'un mur blanchi à la chaux, régnait un bénitier, surmonté de deux branches de buis et d'un crucifix en ivoire.
Mlle Maulabret avait passé la nuit à pleurer, Elle avait en ce moment les yeux secs, et il lui semblait qu'elle n'avait plus de larmes à verser, que la source en était tarie. Elle avait promis à Mme Thérèse qu'elle ferait bonne contenance devant son malheur. Au surplus, que lui restait-il à apprendre? Elle pensait avoir tout deviné; mais nous avons beau deviner, la certitude est toujours une surprise.
Elle était arrivée trop tôt. Au bout de vingt minutes d'attente, elle vit entrer une petite femn laide, dont la robe noire était presque entièrement cachée par un long tablier blanc, noué à son cou et autour de sa taille. Un observateur distrai; prise pour une personne insignifiante et de pr conséquence; en l'étudiant avec quelque atten on s'apercevait bien vite qu'il était prudent de compter avec elle, qu'elle occupait sa place dans le m< qu'on eût été mal venu à la lui disputer. Ses joues et ses mains semblaient de cire; les plantes qui pou à l'ombre et ne voient pas le soleil sont toujours p Mais elle avait de l'embonpoint, la vie d'hôpital engraisse, et elle était vigoureuse, alerte, ne connai pas la fatigue. Dans le fait, elle n'avait ni mala< santé et ne s'était jamais avisée de se demander à ellemême comment elle se portait. Dans les char de ce visage incolore étaient enfoncés cou clous de petits yeux noirs qui exprimaient l'habitude et le goût du commandement, l'intraitable d'une âme accoutumée à exiger beaucoup des autres, parce qu'elle exigeait beaucoup de soi. Cette \ femme se tenait toujours droite, ne perdait pas un pouce de sa taille et faisait l'effet d'être grande.
Le premier mouvement de Mlle Maulabret fut de courir à elle, de se jeter dans ses bras. Elle senti* le-champ que ce n'était pas une chos mère Amélie n'était pas Mme Thérèse, liarités et les élans u Elle
interrogeait avec des cette figure pleine et pâli tait pour elle une
effrayante nouveauté. Mère Amélie lui montra du doigt une chaise, puis, s'étant assise à son tour, pendant quelques minutes elle la regarda d'un œil perçant et dur. Si la vie d'hôpital engraisse, il n'est pas moins vrai qu'elle endurcit, et c'est heureux : une religieuse qui aurait le cœur trop sensible et qui passerait son temps à s'apitoyer sur ses malades s'acquitterait mal des soins qu'elle leur doit. Il est bon d'ajouter que mère Amélie réservait toute sa pitié pour les laiderons. Il reste toujours quelque chose du vieil homme, on ne meurt jamais entièrement à soimême, la grâce corrige la nature sans la supprimer. Avant de se faire religieuse, cette laide, qui avait une sœur fort jolie, fort admirée, avait pris la beauté en horreur; elle la détestait comme un affront, comme une insulte qui lui était faite. Mlle Maulabret reniait beaucoup à sa mère. En consid»' i . ut les contours de ce naïf et charmant visage, mère Amélie ne put s'empêcher de se dire avec une joie féroce : « Ses beaux yeux ne lui serviront plus qu'à pleurer.-» Mais elle se reprocha aussitôt ce mouvement de la nature; elle fit un signe de croix presque imperceptible comme pour chasser le démon, ne songea plus qu'à remplir son devoir, à s'acquitter de la tache que lui imposait sa conscience, et sa conscience lui ordonnait d'être dure.
a Hélas! oui, mademoiselle, dit-elle brusquement, vous êtes orpheline. »
Mlle Maulabret sentit sa chaise, le plancher se dérober sous elle et crut voir s'ouvrir à ses pieds un horrible précipice qui la regardait; il était tout noir, il n'avait pas de fondai
Mère Amélie reprit d'une voix plus douce, mais avec un peu d'ironie dans l'accent :
« On m'assure, Jetta... c'est bien votre non. pas?., on m'assure que vous êtes une enfant Si vous avez vraiment donné votre cœur à la Vierge immaculée, elle vous aidera à supporter ce coup. »
Jetta rassembla toutes ses forces.
« Je vous prie, madame...
— On m'appelle ici : ma mère, interrompit sèchement la religieuse.
— Je vous prie, ma mère... »
En prononçant ce nom si doux, qui n'était pins a leur usage, les lèvres de la pauvre enfan elle ne put achever. Mère Amélie 1 avait compris qu'on voulait tout savoir, qu'o: dait des explications et des détails; mais elle goûtait médiocrement les détails oiseux. Elle se contenta de répondre :
« Vous êtes entrée dans ce monde par une n porte, mademoiselle. Votre mère était femme; vous êtes tout son portrait. I mencé par vivre mal avec votre père, p séparés. Il y a plus d'un an, elle est partie pon avec un comte italien, qui pourrait bien m 'un
aventurier. Le 42 de ce mois, elle accouchait enfant. Les justices de Dieu sont terribles : il a tué l'enfant et la mère... Trois jours plu.^ pour heure, votre pore... Il ne lui r avait tout gaspillé, ton' il n'a pas eu la force était son Dieu, et son Dieu
c ponds-nous! » s'écriaient les taux prophètes, etElie leur disait : « Criez plus fort, il vous entendra, puis- « qu'il est Dieu ; il pense à quelque chose, ou il est « occupé, ou il est en voyage ; peut-être qu'il dort, il « se réveillera. » Baal ne s'est point réveillé, et le 15 décembre, à dix heures du soir, votre père s'est brûlé la cervelle. »
Son père s'était tué le 15 au soir, et le 15, dans l'après-midi, il était venu lui faire ses adieux. Elle revit toute la scène. 11 n'avait plus qu'un pied dans la vie ; peut-être, avant de venir, avait-il chargé son pistolet. Elle lui avait trouvé un air étrange, il l'avait embrassée plus tendrement qu'à l'ordinaire ; mais elle n'avait pas compris, elle n'avait pas lu dans ses yeux la fatale résolution, elle n'avait pas su dire à ce cœur ulcéré : « Ton chagrin est trop lourd pour toi, donne-m'en bien vite la moitié. » Sans doute, il eût suffi d'un mot, d'un regard pour lui faire abandonner son horrible projet, et il aurait vécu. A cette pensée, elle fut saisie d'un transport de désespoir; elle s'accusait, elle se maudissait, elle éclatait en sanglots convulsifs. Les écluses s'étaient rouvertes; ses larmes inondaient ses joues, ses mains, sa robe; c'étaient des torrents, un déluge. Et toujours elle refaisait la scène dans son imagination. Elle croyait voir ce mort, elle lui parlait, elle lui disait tout ce qu'un impardonnable aveuglement l'avait empêchée de lui dire ; elle lui criait : « Mais regarde-moi, regarde-moi donc ; après cela, je te défie bien de mourir ! »
Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi elle reprit possession d'elle-même, elle eut honte de s'être
20 noirs r:s
ainsi abandon: olia j emport.
sa douleur, elle se rappela la promesse qu'elle
Si Mme '\ la tête. Mère Amélie avait a •ir sans prononcer une j . Tranquille, impassible, elle avait pris ma nalement dans sa main droite s ciseauy
pendaient à sa ceinture avec son rosaire; ell< examinait, les yeux à demi clos, les fermait, les rouvrait.
« C'est assez parler du passé, dit-elle tout à coup ; occupons-nous de l'avenir. »
Ce mot fit frissonner Mlle Maulabret. Il donc pas seulement un passé, il y avait un avenir. était assise en face de la fenêtre; à trav jaunies, elle aperçut le vaste jardin de l'hô] dans cette froide matinée d'hiv< iieux. Des arbres snt leurs branches ri< une brume épaisse ; par intervalle!
• ; ils ne croyaient pli ix qu'il
dot? Il faudrait le demander au comte italien, mais il se pourrait faire qu'il ne répondît pas... Quant à votre père, on a trouvé dans le tiroir de sa table quatre cent soixante-quinze francs et cinquante centimes. C'est toute votre fortune. »
Mlle Maulabret avait recouvré sa voix. Avec une fermeté d'accent qui étonna sa tante :
« Mon père, demanda-t-elle, a-t-il laissé des dettes ï Je voudrais le savoir, parce qu'aloi -
— Vous vous chargeriez de les payer V... Avec quoi, je vous prie ?
— Je travaillerais, » répondit-elle tout simplement. Mère Amélie haussa les épaules.
« Rassurez- vous, mademoiselle. Il faut lui rendre cette justice qu'avant de se tuer il avait mis ses alfa ire s en ordre. S'il laisse quelques dettes criai elles seront acquittées sans que vous vous en mêliez... Mais, encore un coup, ne nous occupons que de vous et de votre avenir. Connaissez-vous les parents qui vous restent4?
— Non, madame... non, ma mère, répondit-elle en se reprenant vivement.
— Je vous connais pour ma part, du côté lié votre mère, deux grands - oncles qui sont mes oncles,
Antonin et Louis Cantarcl. L'un est un chirurgien célèbre, professeur à la Faculté, chef de service dans ma salle. Il vient ici tous les jours, et, si vous étiez arrivée une heure plus tôt, j'aurais pu vous présenter à lui. L'autre est moins célèbre ; mais avant peu, à ce qu'il parait, il aura l'honneur de siéger dans le conseil municipal de Paris. Je comprends que vous
22 noirs et noue ES
ne les connaissiez ni l'un ni l'autre; ils é lés depuis longtemps avec votre père, qui se brouillait avec tout le monde. Je tiens à ajouter que toi deux sont très riches et que tous les d athées
— Excusez-moi, ma mère; avant de mourir, père avait-il pris quelques dispositions? a-t-il dit ce qu'il entendait faire de moi ?
— Veuillez m'excuser à votre tour, j'oubliais de vous donner une lettre que votre grand-oncle A nin m'a priée de vous faire lire,... je ne sais pas pourquoi par exemple. »
A ces mots, elle fouilla dans la grande poche de sa robe noire. C'est tout un monde que la poche d'une religieuse ; mère Amélie tira successivement d sienne un dé à coudre, deux ou trois bo; net, un livre d'heures, la moitié d'une bougie, un trousseau de clefs, un rouleau de ficelle, et ramena une lettre, qu'elle présenta à Mlle Maui et qui était ainsi conçue :
« Monsieur, vous êtes depuis longtt avec moi; dans le temps de mes quen ques, vous aviez pris parti pour m m'avez condamné avec une sé\
Mais en ce mom< mer contre vos ju, ; >iant. Dans une h
«lans ce monde qu'une fili la li-
berté de recommandi inl à
caractère me donne la conviction que a
d'un mourant sera entendu de vous. Sans doute vous oublierez les torts que vous reprochiez au père pour ne penser qu'à l'innocence de cette malheureuse enfant, à qui je n'ai pu prouver combien elle m'était chère. Je vous en conjure, monsieur, servez-lui de protecteur. Je vous la confie, je vous la donne, et je meurs tranquille, avec la certitude qu'elle trouvera en vous un autre père. »
Ce que ressentait Mlle Maulabret ressemblait presque à de la joie ; elle venait de se convaincre que son père l'avait aimée jusqu'à la fin, qu'elle avait été sa dernière pensée. Elle pressa sur ses lèvres cette lettre qu'il avait écrite et qui pour elle valait un trésor, avait le prix infini d'une relique. Puis, tout entière à son idée, oubliant pour un instant l'avenir et le passé, elle se tourna vers sa tante et lui dit :
« Puis-je la garder? »
Mère Amélie haussa de nouveau les épaules.
« Votre grand-oncle Antonin, reprit-elle, ne s'est pas laissé toucher par la dernière parole d'un mourant. Dans le conseil de famille, présidé par le juge de paix, il a allégué qu'il était garçon, que vous seriez mal chez lui. La vérité est que les athées aiment et recherchent leurs aises, qu'ils laissent volontiers à d'autres les fardeaux incommodes. Quand on ne croit pas à une autre vie, il est tout naturel qu'on se rende - heureux dans celle-ci. Je dois avouer cependant que, à son refus, son frère Louis a consenti à vous prendre sous sa tutelle. Il m'a chargé de vous dire qu'il était prêt à vous recevoir sous son toit, à vous donner le vivre et le couvert, mais qu'il respectait d'avance la
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liberté de votre choix, qu'il entendait ne point traindre vos désirs et vos goù
*- Ma mère, dit Jetta, conseillez moi. Que dois-je faire ? »
Mère Amélie la regarda de haut en bas et lui répondit avec un sourire amer :
« Vous êtes vraiment bien bonne de me consu Qui vous gêne? qui vous arrête? Allez-vous en bien vite chez votre grand-oncle Louis Gantarel. C'est une maison grasse et plantureuse, paraît-il, où l'on vit joyeusement. Vous y serez fort bien accueillie, vous n'y aurez pas une heure d'ennui, on ne vous y lera jamais de Dieu. Au bout de quelques jours, vous aurez oublié le passé; il ne vous souviendra plu votre mère est morte dans les bras d'un amant, que votre père a commis le crime d'attenter à sa Vous êtes charmante, il n'y a rien à vous reprocher que votre pauvreté, on réussira peut-être à vous dénicher un mari, et, si vous êtes malheureuse en ménage, quelque comte italien finira sûrement par avoir pitié de vous. »
Mlle Maulabret adressa à cette terrible femtn regard suppliant.
€ Ma mère, je vous en prie, conseillez i: feriez-vous si vous étiez à ma place?
— Si j'étais à votre place, réponditil de ton et de >tre plao que j'aimais ont mal vécu et qu'ils ont Dieu, je me lu monde ont quelque coi m pour 1
d'un failli qui consacre sa tortune à payer les dettes de son père. A votre place, je me rappellerais sans cesse que mon père et ma mère sont morts insolva blés et que le créancier, c'est Dieu. Je sentirais sur moi la souillure de leur vie, je voudrais laver leur mémoire dans le sang de l'Agneau sans tache, obtenir de sa miséricorde par mes prières et mes larmes le rachat de leur âme, lui offrir mes souffrances volontaires en expiation de leurs péchés... Mais vous avez un confesseur, interrogez-lc. Que valent mes conseils? Je suis si peu de chose! Il en est d'une religieuse d'hôpital comme d'un carreau de vitre : quand il se casse, on en met un autre. »
Mlle Maulabret resta quelques instants muette. Elle parcourait du regard les murs blancs de la petite salle où elle se trouvait. Comme mère Amélie, ces murs parlaient de l'Agneau sans tache, mais sur un autre ton. Ils disaient : « Nous sommes nus et tristes, mais il n'y a que nous qui te voulions du bien, tu te leras à notre visage, nous sommes tes amis, demeure avec nous. » Alors, emportée par un irrésistible élan, elle se laissa tomber aux genoux de sa tante, ello releva et baisa dévotement le bord de sa robe noire, et elle s'écria :
« Ma mère, je veux expu-r, j'expierai... Ma mèreT je veux être ce que vous êtes. »
A ce propos malheureux, celle qui était si peu de chose ressentit un frémissement d'orgueil. Ses narines se gonflèrent, elle redressa la tête, fronça le sourcil, et d'un air hautain, d'une voix âpre, elle répliqua :
« A quoi pensez-vous, mademoiselle?.. Où est votre dot? »
Mais elle sentit aussitôt qu'elle venait de céder à un entraînement de la nature. Pour la seconde fois, elle se signa, et d'un ton radouci, pi elle
daigna expliquer à cette jeune ignorante qu'il des circonstances toutes particulières, une gi ce toute spéciale pour devenir augustine quand on n'a pas de dot, que peut-être cette grâce, cette insigne faveur lui serait faite, qu'au surplus on demeurait sœur ou novice pendant quatre ans, que ce n'était pas trop de quatre années d'épreuves pour conquérir le titre de mère et le droit de porter un voile noir sur une coiffe blanche. A ses explications elle mêla quelques encouragements. Elle lui fit espérer qu'on l'autoriserait à farc son noviciat sous sa garde, mais elle l'exhorta à s'examiner sévèrement, elle ne put lui dissimuler qu'elle avait peine à croire à sa vocation. Elle lui parla de la terrible loi de l'hérédité, de la malédiction divine qui retombe des pères sur les enfants, et. tout en lui retraçant l'énormité des crimes qu'elle d expier, elle la regardait d'un air farouche, comme si elle eût découvert au fond de ces lesquels dans ce moment étaient bli qui se tue et la luxure d'une i.
le bonheur dans les bras d'un comte itali Jetta l'écoutait en tremblant, le tri t. Les crimes de ses
chair, dans son sang; elle sentait 1 ourir
veines, elle pliait
Il lui semblait qu'on lui aurait rendu justice en la retranchant de ce monde, qu'elle n'avait pas le droit d'y rester, que l'air qu'elle respirait était du bien volé ou une aumône dont elle devait remercier à genoux l'éternelle charité, et quoiqu'elle se fit toute petite, quoiqu'elle osât à peine souffler, elle s'accusait de tenir encore trop de place et de trop respirer.
Quand mère Amélie jugea que sa redoutable éloquence avait porté ses fruits, elle leva brusquement la séance pour retourner à ses devoirs, et, en reconduisant Mlle Maulabret, elle lui dit :
« Faites vos réflexions. On va vous ramener à votre couvent, on ira vous y chercher dans quelques jours. »
Le lendemain> Jetta écrivait la lettre suivante au plus jeune de ses deux grands-oncles :
« Monsieur, vous avez consenti à devenir mon tuteur, et je vous remercie de tout mon cœur d'avoir bien voulu vous charger de la pauvre orpheline. Vous m'offrez une place à votre foyer; c'est une bonté que je n'oublierai pas. Mais, après l'affreux malheur qui m'a frappée, il me semble que ma place n'est plus dans le monde, et j'éprouve un pressant désir d'entrer en religion. Mère Amélie, ma tante, me fait espérer qu'il me sera permis de faire mon noviciat auprès d'elle. J'ose le croire, monsieur, vous approuverez ma décision, que je supplie Dieu de bénir. Veuillez agréer l'expression de ma respectueuse reconnaissance. »
Elle reçut la réponse que voici, dont les caractères étaient énormes; elle avait été écrite d'une main guerroyante et flamboyante :
« Libre à vous, mademoi vouh béguine,
de ne pas sous mon toit un
croit connue parole d'Évangile tous les a rice que lui débite sa pécore de tan m'en consoler... mais, tant que vous serez dan dispositions, ne me deman< un sou. La 1
que Louis Cantarel a mi ne servira jamais à engraisser l'année noire »
Deux semaines plus tard, on vit paraître à l'hôpital, vêtue d'une robe de laine blanche et cachant sous sa coiffe de beaux cheveux couleur noisette, dont elle avait fait d'avance le sacrifice à Dieu, une novice qui n'avait pas dix-huit ans et qui portait le nom de sœur Marie. On l'avait reçue à la maison mère avec un médiocre empressement. On la jugeait peu faite pour l'austère profession qu'elle brûlait d'embrasser; la délicatesse de ses traits, la finesse de ses mains, l'élégance de ses manières et de son maintien la rendaient suspecte; on craignait qu'elle ne se rebutât bien vite de la rude besogne qui devait lui servir à tromper les amertumes d'un cœur blessé par la vie. Si elle avait apporté une dot, peut-être n'eût-on pas fait ces dons; mais elle n'avait pas de dot, et on les taisait. Et pourtant, si on l'avait écoutée, son noviciat n'eût duré qu'un jour, tant elle avait hâte d'engager l'avenir-, de se donner sur l'heure, sans réserve, d'aliéner sa liberté par des vœux solennels et perpétuels.
Toutefois l'apprentissage lui sembla dur. ! est un lieu sévère où l'on n'envo les petites
filles pour qu'elles y soient heureuses. Mlle V avait vécu dans son pensionnat avec de jeunes tières, qui se souvenaient d'avoir été mises au monde par des marquises et qui faisaient gloire de se connaître à toutes les élégances de la vie. Elle s'était plu dans leur société, et leurs leçons lui avaient profité; cette semence tombait sur une bonne terre, toute prête à la recevoir. Sœur Marie était appelée à vivre des infirmières qui n'étaient pas la fleur de l'humanité et dont quelques-unes étaient dv
aères maritornes. Mais quoi! pourtour plaies purulentes ou pour laver des torchons, faut-il avoir un cœur et des mains de duchesse?
Au couvent, Mlle Maulabret avait bien vite ou l'infériorité de sa situation. Cette petite boui avait fait en peu de temps la conquête de tout le monde, de ses compagnes et de ses n la traitait en enfant gâtée, on lui n lui
tettait beaucoup de choses; ne - Qu'elle n'abusait de rien? Sœur Marie était à une règle inflexible. Une femme terrible la t de court, s'appliquait sans cesse à faute, mettait à l\ par de perpéti
taux I
entendait que sa nièce en prît sa part. Peu de jours après son arrivée, elle reçut l'ordre de laver et de blanchir des linges souillés, sanieux, infects, qu'à peine osait-elle toucher. Elle les lava, elle les blanchit; mais, pendant une demi-journée, elle porta sur son front la pâleur de son écœurement.
Mlle Maulabret était une sensitive, et la vivacité de ses impressions n'était tempérée que par la bonté de son cœur. Très soigneuse de sa personne, elle avait une horreur naturelle pour tout ce qui offensait la délicatesse de son goût, un amour inné pour toutes les belles choses, pour les beaux visages, pour les belles étoffes, surtout pour les belles fleurs. Les fleurs qui embellissaient la prison de sœur Marie étaient des escarres, des phlyctènes, des bubons, des pustules ou d'horribles blessures qui saignaient et qui criaient; elle s'y accoutuma difficilement, la vue du sang l'épouvantait, le cri des opérées la faisait frissonner des pieds à la tête. Mais ce qui l'effrayait encore plus, c'étaient des visages de femmes ou de jeunes filles dont elle n'approchait qu'avec répugnance; leurs maladies racontaient de vilaines histoires, des accidents suspects, des aventures de ruisseau. D'habitude, ces jeunes filles et ces femmes s'imposaient quelque retenue, mais parfois leur passé se trahissait par une brusque échappée, par un sourire égrillard, par un mot douteux, et il semblait à sœur Marie que la souillure rejaillissait sur sa robe blanche. Les mystères qui l'environnaient lui causaient une inquiétude mêlée. d'effarement; elle cherchait à comprendre et craignait de trop comprendre,
elle précaution, eil jurt,
uvrait malgré elle qu'il !
monde sublunaire beaucoup de choses raonsl Unpo
de les lui expliquer brutalem* roman noir, qui lui taisait venir la chair de poule. Ce qui l'empêchait de faiblir, ce qui lui rei forces et courage, c'était le sourcil froncé de ; Amélie, c'était le pétillement de son regard, o colère et le mçpris allumaient rantes. Quand à la moindre défaillance mère Ai; disait à sœur Marie : « Vous ne faites g à ma parole, vous savez pourtant que j' !u de
vous, » sœur Marie eût traversé une foui cheminé pieds nus jusqu'au bout de la terre. vénérait en tremblant cette sainte sans oncti< sans auréole, mais pleine d'au1
tyran ue sont pas !
était née pour le avait l'esprit net, !
ernait ses infirmières à la
tant à crime les ;
quoi eût-elle ménagé I
des paupières qui devenaient noires; mais, ces jourslà, son parler était encore plus bref que d'habitude, elle n'admettait pas qu'on l'obligeât à se répéter.
Sœur Marie était loin de se douter que sous ces airs d'autorité résolue et despotique se cachait une âme partagée, combattue, en proie aux anxiétés, tourmentée par ses scrupules. Les règles de l'hôpital interdisaient toute tentative de prosélytisme; mère Amélie se coniormait en frémissant à cette déiense, qui misait son supplice. Quand il lui arrivait d'avoir des gâteries pour quelque malade qui captait sa bienveillance par des marques plus ou moins sincères de dévotion, elle se reprochait sa partialité comme un manquement à la règle; mais voyait-elle sortir de l'hôpital une hérétique ou une mécréante, sans qu'elle eût essayé de la convertir, il lui semblait avoir péché contre Dieu. Elle se sentait perpétuellement tiraillée entre deux devoirs contraires, qui la sollicitaient avec une force égale et dont le conflit la désolait. Quoi qu'elle fit, elle était toujours en guerre avec sa conscience, dont elle s'efforçait d'acheter le pardon par des dévotions quelquefois enfantines et surtout en mortifiant son cœur et sa chair. Elle s'en vengeait en mortifiant son prochain. Tout le monde la respectait, tout le monde rendait justice à son incontestable mérite; on savait que, grâce à elle, chaque chose était à sa place et que tout se faisait en son (smps. Mais personne ne l'aimait, et elle n'aimait personne. Condamnée à soigner les corps sans pouvoir toucher aux âmes, cet hôpital, où elle avait fait vœu de vivre et de mourir, lui paraissait une soiilude. Elle ne se
dévouait aux créatures que pour plaire à Dieu. Cette sainte portait le désert sous sa robe noire.
L'habitude est une grande chose et une merveilleuse ouvrière, elle accomplit des miracles. Il y avait à l'hôpital un homme qui avait perdu son nez dans la bataille de la vie; ce nez qui lui manquait et des paupières bordées de rouge et à demi retroussées lui donnaient un air effroyable. Ayant pris en goût la maison où il avait été longtemps soigné, il avait demandé à y rester à titre d'auxiliaire, et on l'y dait. Il s'entendait comme personne à bal<-> soulever la poussière. C'était lui qui chaque matin balayait la salle de mère Amélie, et sœui décidé qu'elle ne s'habituerait jamais à son visage; elle ne pouvait le rencontrer sans tressaillir, sans frissonner. Aussi, à son approche, détournait-elle la tête; elle n'avait garde de s'apercevoir des grands empressements qu'il lui témoignait. Un jour, en i sant près d'elle, il laissa tomber son bonnet il avait les mains embarrassées, elle se 1 ur le
ramasser; il se baissa aussi et leurs joues se trôlèi Elle ne tressaillit pas, elle ne frissonna pas. ! dit son bonnet à l'homme sans nez; elle Q encore, elle le lui remit sur la tète et c yeux rouges sans émotion. Le consent de devenir le brave des braves.
« D'ailleurs on éprouve toujom oie à ex<
lents, et il se trouva que sœur • le la nature tous ceux que réel. iala-
ïont tenues de g leurs nerfs et d'avoir d
des autres; elles sont tenues aussi de deviner beaucoup de choses. Il en çst qui ont l'esprit obtus ou l'humeur tracassière; elles fatiguent de leurs questions, qui ne tarissent pas, un pauvre homme qui n'en peut plus et se connaît à peine; elles lui secouent le bras, en lui disant : « Qu'avez-vous? où souffrez-vous? de quoi vous plaignez-vous? » Non seulement sœur Marie questionnait peu et devinait beaucoup, elle avait la légèreté de la main, la souplesse des mouvements, la douceur de la voix, des pieds agiles, rapides qui ne faisaient jamais de bruit; ils ne marchaient pas, ils glissaient, on ne les entendait pas venir, on eût dit qu'ils étaient partout à la fois. En peu de temps, elle devint fort habile dans l'art si délicat de panser, dont les préceptes se résument dans ces trois advermollement, promptement, proprement. il tant croire que, employé par elle, le céra' préservait mieux des gerçures, et que les compresses faç< jolis doigts avaient une vertu partieuli telle
malade aimait mieux laisser passer son tour et attendre, pour avoir l'avantage d'être pansée par elle
Sœur Marie s'entendait aussi à panser 1: elle avait le secret de consoler. Elle ressentait une profonde pitié pour cette affection morale, pour cette sorte de mal du pays qu'on appelle la nosocomie grands hôpitaux sont les magnifiques palais de la misère. Le pauvre, le va-nu-pieds y est traité gratuitement par les premiers praticiens du monde que le riche seul peut appeler à son chevet, et il y est entouré de soins qu'un millionnaire a grand'peine à se procurer chez lui. Ils ont encore cela de bon que
toutes les souffrances humaines s'y tiennent compagnie et y vivent en famille; elles s'il; lement, elles se racontent leur histoire. De lit à lit, on échange des regards, des propos; on a la joie d plaindre et d'être plaint. Et cependant le malheureux qui a quitté son grabat, sa mansarde solitaire, pour entrer dans une de ces grandes maisons où l'attendent tous les secours et toutes les sollicita éprouve tout d'abord une morne tristesse, un soi abattement; il lui semble que l'hôpital est l'antichambre de la mort. Il regrette son lit, son oreiller, plafond; il les a échangés contre un lit banal, contre un oreiller où ont reposé d'autres têtes que la sienne, contre uri plafond qui n'est à personne, parce qu'il est à tout le monde. Rien ne coûte plus à l'homme que de devenir un numéro.
Sœur Marie réservait aux nouveaux venuattentions les plus empressées. Elle cherchait à apprivoiser, à les distraire. Elle ne trouvait pas grand'chose à leur dire pour les consoler; elle s par sa propre expérience que les paroles ne consolent guère; mais elle leur montrait la gi tncolique
de son sourire, qui disait :
fert, et pourtant je vis. » C gelées en avait appelé, ell pauvre iemme, dont on le cancer, trouvait sans cesse d<
elle voulue, apen blanc émail et le fi
jamais mordu personne. Ce sourire était devenu célèbre dans tout l'hôpital, il y faisait l'effet d'une apparition; on le regardait passer comme un étranger venu d'une terre inconnue, et on lui demandait des nouvelles de son pays.
A l'habitude succéda l'amitié. Sœur Marie finit par vouer à son hôpital un attachement presque passionné ; son cœur y prit racine. Elle oubliait qu'on l'y avait emprisonnée pour expier des péchés qu'elle n'avait pas commis; elle y avait trouvé quelque chose qui ressemblait au bonheur, mais elle n'avait garde d'en rien dire, mère Amélie se serait fâchée. Il est vrai que son hôpital était beau et fort bien tenu. Il se composait de trois corps de logis, moitié pierres, moitié briques, qui entouraient un vaste jardin. Le printemps était venu, le jardin verdoyait; on entendait par instants un piaillis de moineaux. Le matin, quand le soleil pénétrait par les larges croisées entrouvertes, sœur Marie contemplait d'un œil satisfait la grande salle voûtée que bordaient à droite et à gauche deux longues rangées de lits à tringles de fer, où pendaient quatre rideaux blancs. Du haut de sa console, entre deux pots de jacinthes, une sainte Vierge en plâtre lui envoyait sa bénédiction. C'était ie meilleur moment de la journée. Après les angoisses de la nuit, la plupart des malades avaient une heure de répit et de soulagement. Le médecin les avait vues et les avait payées de belles paroles ; elles sentaient se réveiller au fond de leur cœur l'éternelle espérance qui ment si bien qu'on la croit toujours. Les convalescentes, assises sur leur lit, s'occupaient
quelques-unes co d'autres caquetaient et riaient. La
jue un air de fête, et, suiv portait un bidon, sœur Marie s'en allait, di- ; la soupe, promenant de côté et d'autre
; robe blanche, la légèreté de sa d et la
fraîcheur de sa joue. L'interne, les extei bénévoles allaient et venaient aussi, et, s'il faut dire, ils s'occupaient un peu trop de L'un d'eux se permit un jour de lui dire :
■ Ma sœur, me donnez-vous ce qui sort de votre béguin? »
Kl le s'avisa qu'une boucle de ses chev le bord de sa coiffe, et elle la cacha bien vite en rougissant.
Un autre prit la liberté de lui offrir des de Parme ; elle les accepta de la meilleure monde et courut les donner à uno [ui la
vue d'une fleur faisait oublier ses maux la tança d'avoir accepté ce bouquet.
ivoue, ma mère, que ce scrupule ne lit pas venu.
— Des scrupules et encore des scrupuli n'en aurez jamais assez. »
Elle avait l'Ame beaucoup moins lui arrivait d'être de [ t la nuit
en heure un cri mal étouffe ou une t d'un lit la troublai
saient peur. Mais, à la pointe du jour, ses appréhensions et sa tristesse se dissipaient, l'inquiétude de ses pensées se changeait en une douce mélancolie. Elle se souvenait des rois mages qui l'avaient trompée, depuis longtemps elle leur avait pardonné. Elle se disait : « Ils ne me tromperont plus, j'ai trouvé ce que je cherchais, je n'ai plus rien à leur demander. » Quand on l'envoyait à la buanderie, dont les fenêtres donnaient sur une grande place, elle regardait du coin de l'œil les passants. Elle voyait cheminer des femmes et des jeunes filles qui lui semblaient inquiètes, agitées. Savaient-elles bien où elles allaient? Sœur Marie les plaignait de tout son cœur, et en effet elles étaient fort à plaindre. Elles n'avaient pas encore découvert que le seul bonheur ici-bas est d'être religieuse d'hôpital.
Il y avait cependant une chose qui lui gâtait son cher hôpital, c'était l'ainé de ses grand Mal-
heureusement elle était condamnée à le voir tous les jours. Chaque matin, à la même heure, en toi et par tous les temps, qu'il neigeât, qu'il tonn qu'il grêlât, on le voyait arriver en frac noir i de blanche, et l'instant d'après il commenç • e, enveloppé dans son grand tablier, sa ca de velours négligemment posée sur sa t.
Autant qu'elle pouvait haïr, soeur pour lui une insurmontable aversion. 1 plu-
sieurs raisons de ne pas l'ai m ut lui
»nner d'être demeuré sourd mourant et de ne lui avoir lait
que pour lui témoigner le peu de cas il . Elle attribuait sa condi té, qui prenait pla
d'athée, elle comprenait dil
Il lui semblait que Dieu est aussi évident que le soleil et que l'athéisme annonce un obscurcissement de l'intelligence qui provient d'un monstrueux orgueil et de la dépravation du cœur. Elle en avait conclu que son grand-oncle était à la fois le plus insensible et le plus orgueilleux des hommes, et qu'il avait le cœur dépravé, si toutefois il avait un cœur.
Sa figure n'était pas faite pour la réconcilier avec lui. Puissant de carrure et de poitrine, le corps robuste et osseux, cet homme de haute taille portait sur ses larges épaules une tête altière, monumentale, qui semblait ne s'être jamais inclinée devant personne, n'avoir jamais salué ni Dieu ni la mort. Vus de profil, son grand nez crochu et son crâne chauve, qui ne conservait que quelques toufles de cheveux gris, le faisaient ressembler à un vautour déplumé. Quand on le considérait de face, l'ampleur majestueuse du front, l'éclat extraordinaire des yeux, la profondeur du regard, sauvaient tout ; ce regard tombait d'aplomb, fouillait les visages, plongeait au fond des corps et des âmes, pour leur arracher leurs secrets, aussi habile à disséquer un mensonge que la main pouvait l'être à opérer la résection d'un coude ou l'ablation d'une mâchoire. La main d'un chirurgien est un instrument de précision infiniment délicat et encore plus sujet à se détraquer que la voix d'un ténor; on ne la préserve des accidents qu'au prix d'un régime sévère. A soixante ans, M. Antonin Cantarel faisait de la sienne tout ce qu'il voulait; elle avait gardé toute sa sûreté et sa promptitude. On disait? de lui que ce qui demandait à un autre trois
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mouvements, il le faisait en deux. ; impassible, il avait le parler brusque et n tendre pour les malades. Il en avait tant vu ! Il n'écoutait pas leurs plaintes, il coupait court à leu dages. Quand on lui résistait, quand le n'al-
laient pas à son gré , il entrait dans des c< i terribles; les vitres de l'hôpital s'en souvenaiei tremblaient encore en y pensant.
Sœur Marie ne pouvait se dissimuler qu'il exerçait un prodigieux ascendant sur tout ce qui l'entourait. Ses élèves l'avaient surnommé le grand- prêt i recueillaient ses moindres paroles comme des oracles. Ils parlaient de lui comme du plus habile praticien de Paris. On accordait qu'il était en pour les moyens sommaires, on lui ques amputations inutiles ; mais d'autres affirm qu'il voyait plus clair que tout le monde et que, s'il amputait avec plaisir, il ne le faisait jamais qu'à bonnes enseignes. Un matin, soeur Marie le rencontra coin me il sortait de l'amphithéâtre, l'air dispos et gai 11 disant d'un ton enjoué à son interne : « Nous a eu aujourd'hui une belle clinique. » Il avait ce jourlà pratiqué une désarticulation de la hanohi une tumeur cancéreuse d'un genre toi.
et accompli un véritable tour de :
bizarre de trépanation. Elle L'entendit . brouer vertement oe môme interne pour -posé
d'un lit vacant « <
it cassé la jambe, c N il avec humeur, pour réduire d< aurait voulu n'avoir dans
dies extraordinaires, vraiment dignes d'exercer son génie. Cela n'empêchait pas pourtant que chaque jour il ne vît avec soin tout son monde ; il pardonnait généreusement à ceux dont le cas n'était pas intéressant et qui s'étaient contentés de se démettre quelque membre, mais il ne leur cachait pas toujours le mépris qu'il avait pour eux.
Au dire de mère Amélie, qui le tenait dans une sainte horreur, il estimait que les hôpitaux étaient faits pour les médecins et non pour les malades. Elle prétendait aussi, dans un de ses rares moments de gaieté, que les opérations faisaient partie de l'hygiène de ce bourreau et que sa seule raison de ne pas croire en Dieu était que les hommes n'avaient que deux jambes, parce qu'il était privé ainsi du plaisir d'en couper trois à la fois. Elle l'accusait enfin de rapacité, d'avarice; elle disait que, ayant commencé avec rien, il avait acquis une immense fortune en ne soignant que les riches qui peuvent payer dix mille francs une opération. Toutefois sœur Marie, qui avait des oreilles, apprit un jour de bonne source qu'il était libéral, généreux, qu'il soignait gratis beaucoup de pauvres, qu'au surplus il ne touchait pas un sou du traitement auquel il avait droit comme chef de service, qu'il l'abandonnait tout entier à ceux de ses patients qui, au sortir de l'hôpital, se trouvaient hors d'état de payer les remèdes coûteux qu'il leur -ordonnait. Sœur Marie ne savait qu'en penser, mais elle se gardait de contredire sur rien son irascible tante. Un matin, mère Amélie eut une contestation assez vive avec M. Gantarel. Quand elle se retrouva en tête-à-
41 noirs et noue es
tête avec sœur Marie, elle ne put s'ein dire avec colère :
« L'hôpital est un lieu maudit, où le diable I Dieu en échec. »
Le diaMe, c'étaient les médecins en général et M. Antonin Gantarel en particulier; Dieu, c'ét, les augustines et peut-être mère Amélie. Selon habitude, elle s'aperçut aussitôt qu'elle venait de lâcher un propos hasardeux, et elle fit un grand signe de croix. Sœur Marie n'était pas fille à la prendre au mot; elle se gardait le secret, mais elle n'avait jamais pu gagner sur elle de croire au diable, c'était sa seule hérésie. Cependant, qu'il en tînt ou qu'il n'en tînt pas, l'antipathie que lui inspirait son grand-oncle allait croissant de jour en jour.
Il n'avait pas l'air de s'en apercevoir ni de se douter qu'il y eût au monde une sœur Marie. Six mois s'écoulèrent, pendant lesquels chaque matin elle passait plusieurs fois auprès de lui, sans qu'il \ garder ni même la voir ; du moins elle le cro elle ne savait pas qu'il avait des yeux dv.
Un jour arriva cependant où, tout à cou préambule, il lui adressa la parole ; ce fut pour un grand événement, qui lui causa beaucoup i rouble. Il se disposait à taire une grave opération, il allait ouvrir une malheureuse femme pour lu une tumeur du sein. Son interne lu h un cou-
teau tout neuf; il y avait au manche dt i en souriant, et dit :
ii : vraiment, mon cher I.
trop belle. ■
Puis il s'avança vers la patiente. On ne l'avait pas prévenue, elle promenait autour d'elle des yeux effarés. Quand elle sut de quoi il s'agissait, elle se récria, protesta, réclama un délai qu'il lui refusa. Alors elle s'informa si l'on n'allait pas la chloroformer ; il lui répondit que non, qu'il avait ses raisons pour cela. Elle ne pouvait se résigner à son sort, elle commença à se débattre. On s'était mis six pour la tenir, qui par la tête, qui par les bras, qui par les jambes. Mais elle était vigoureuse et désespérée; elle remuait toujours. M. Cantarel dit à l'externe qui s'était chargé de lui remettre au fur et à mesure les instruments dont il avait besoin :
« Nous trouverons quelqu'un pour vous remplacer; attelez-vous à cette jambe. »
En ce moment, sœur Marie vint à passer. Devinant ce qui se préparait et d'avance épouvantée des gémissements qu'elle allait entendre, elle s'empressait de gagner l'autre bout de la salle. Une voix lui cria :
« Eh ! petite fille, rendez-vous utile ; venez nous aider. »
Elle demeura clouée sur la place. La môme voix ajouta :
« M'entendez-vous, sœur Marie? »
Elle n'en pouvait plus douter ; la petite fille, c'était elle. Éperdue, le front rougissant, elle approcha. M. Cantarel lui dit :
« Prenez ces outils et ouvrez bien vos yeux. t>
Elle fit ce qu'on lui disait, mais elle aurait voulu que la teire l'engloutît. Quand l'opérée, qui ne pouvait plus bouger, sentit pénétrer dans ses chairs le
froid de l'acier, elle poussa un cri efl et d'une
voix déchirante :
« Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit chez le cœur. »
M. Gantarel lui répondit vivement :
« Voici votre cœur, je n'y touche pas, je d» exagérations. »
Plus morte que vive, sœur Marie avait un n sur les yeux, elle se sentait près de tomber ei lance, elle se raidissait pour res' où elle en était, elle présenta à M. Gantarel un touri au lieu des pinces qn'il désirait. Il lui dit d'un ton sec :
a Prenez donc garde, vous ne m*
Heureusement la patiente ne criait plu évanouie, et sœur Marie ne tomb;i fut consommé, elle s'enfuit comme un v< mander son reste et sans retourner la l
Une heure après, l'interne, q i. a chu gard, vint à elle et lui dit :
\la sœur, le grand-} n vous attend dans son cabine
Elle crut à ui ion.
fais allez donc, niai
Toute confuse el
pour lui soumet!
tit :
vous offre un Elle prit .-on coura^
Après avoir traversé un petit vestibule obscur, elle s'arrêta un instant pour souffler, la main sur le loquet de la porte. Le cœur lui battait bien fort, tant l'athée lui faisait peur. Enfin elle entra. Son grand-oncle était assis dans un fauteuil, et il tenait sa tête dans ses mains. Quand il la releva, elle lut frappée de sa pâleur.
« Seriez-vous indisposé, monsieur ? lui demandât-elle. Puis-je vous être de quelque secours ? »
Il parut choqué de cette question, il n'admettait pas qu'on le crût indisposé. Il se redressa et dit :
« Me ferez-vous la grâce de m'apprendre ce que vous faites ici ? »
Elle se trompa sur le sens de ses paroles et lui répondit en faisant un mouvement pour se retirer :
« On m'avait dit, monsieur, que vous désiriez me parler. Gela me paraissait invraisemblable, mais je crois trop facilement ce qu'on me dit. Veuillez excuser ma méprise. »
Il la retint du regard et du geste-
« On ne vous a pas trompée; mais ce n'est pas à sœur Marie, c'est à ma petite-nièce, Mlle Jetta Maulabret, que je désirais parler, et je la prie de vouloir bien in' expliquer par quelle raison elle a élu domicile dans un hôpital. »
Elle fut un peu interloquée ; mais, surmontant sa timidité, elle répondit d'une voix ferme :
« Doutez-vous, monsieur, de ma vocation?
— Oh! je n'aurais garde, fit-il d'un ton moitié bienveillant, moitié ironique, entre figue et raisin. J'entends partout chanter vos louanges, et moi-même je vous vois à l'œuvre... Je n'en dis pas davantage pour
ne pas désobliger votre modestie... Au surpln suffit de regarder votre tablier pour s'assurer que vous ne vous épargnez pas, que vous mettez la main à Ja pâte. Celui de votre tante est d'une blancheur immaculée ; le vôtre est d'une propreté douteuse et vous rend témoignage. Je n'ai qu'un reproche à vous faire, mes externes vous regardent un peu trop, vous causez des distractions... Et puis la vue du sang vous émeut encore. Tout à l'heure...
— L'habitude me rendra plus forte.
— Eh! parbleu, oui, l'habitude !.. Mais en dépit des apparences et quoi que vous en disiez, je ne vous crois pas faite pour vivre dans un hôpital. Je crains qu'on ne vous ait fourré dans la tête des idées romanesqu Pensez-vous donc comme mère Amélie que la religion est une société d'assurance contre les risqu> l'enter?.. Mais je vous fais de la peine.
— Beaucoup, dit-elle doucement.
— Je suis un vilain homme... Je m'étais pourtant promis de ne pas vous chagriner. La tentation trop forte, j'y ai succombé, et, puisque j'ai comm
je continue en vous représentant que
lue à porter votre croix... vous voyez qi. parle votre langage,., eh! ma pauvre enfant, il '"■soin pour cela de venir à 1 hôpital, i ut à s'occuper, à batailler et à souffrir
I une croix, et l'on pouri i tel mari qui vous donnerait d un. Voulez-vou rdait avec de hc.
« Décidément vous ne voulez pas? C'est fâcheux... Mademoiselle, je vous plains de tout mon cœur. »
Elle lui en voulait de ravoir appelée mademoiselle ; elle était indignée de sa proposition, qu'elle trouvait fort inconvenante et qu'elle prenait pour une mauvaise plaisanterie; enfin son accent ironique la piquait au vif. Elle répliqua en s'animant :
« Vous me plaignez, monsieur'? Je vous croyais incapable de plaindre personne.
— Oh ! oh I dit-il gaiement, en passant sa main sur ses lavoris blancs, voilà un pavé dans mon jardin... Vous me trouvez dur pour mes malades, féroce, impitoyable?
— Voilà des mots que je n'emploierai jamais, ditelle. Je sais trop bien que vous détestez toutes les exagérations. »
Il comprit l'allusion et dit en souriant :
« Je suis bien aise de vous avoir fait venir; une fois dans ma vie, on m'aura dit mon fait. Que voulezvous? il y a deux espèces de chirurgiens, les bijoutiers et les charcuteurs. Je n'ai jamais aimé le bijou, je suis né charcuteur, je mourrai en charcutant. »
Puis, d'un ton plus sérieux :
« Le premier des devoirs est de bien faire son métier. Connaissez-vous Celse, sœur Marie? Il écrivait sous l'empereur Tibère. Celse déclare que le chirurgien peut être l'homme le plus doux du monde jusqu'au moment où il tient son scalpel, mais que, une fois qu'il l'a pris, il ne doit rien voir, rien entendre, qu'autrement il ferait mal ce qu'il doit faire. Il y a des chirurgiens, sœur Marie, que les hémorragies inquiè-
50 NOTRS ET ROUGES
tent au point de leur taire précipil >pération;
l'Iiumme qui n'est pas maître de lui en face d'une torragie n'est pas un chirurgien. J'en connais d'autres qui se laissent troubler par les cris, et a dant les cris sont une bonne chose, puisqu'ils soulagent le patient. Il en est d'autres qui, par sensibilité de cœur, abusent du chloroforme, et il est pourtant
cas où le chloroforme n'agit pas, des cas où il est dangereux et nuisible. C'est un poison pour les poitrines délicates, et la malheureuse que j'opérais tantôt est poitrinaire. »
Elle ne répondait rien, elle se sentait di Mais elle pensa tout à coup à la lettre de son pèi ce cœur qui était sur le point de se la endra
se raffermit dans ses ressentiments. Il eut Pair de deviner ce qui se passait en elle, et il lui dit :
« Vous avez bien raison de me trouver dur refusé d'être votre tuteur... Décidément je sm monstre. »
Il se tut quelques instants. Il ne la quittait pas des yeux, il prenait plaisir à contempler cette r che, ce Iront pâle, ces joues vivement col fraîcheur de cette bouche qu'il n'avait pas encore sourire.
« Vous n'avez rien à me demander? reprit-il d'un ton débonnaire. Je ne puis rien taire qui hle?
— Rien, monsieur. Je
jourd'hu fin.
Elle était comme un enfant à qui l'on a fait peur du loup et qui découvre que le loup a du bon et lui veut du bien. Elle se décida cette fois à sourire.
« La seule chose que je regrette, on ne peut pas me la rendre.
— Qu'est-ce donc?
— Le petit jardin que j'avais au couvent.
— Ah ! vous aviez un jardin? Vous aimez les fleurs. Laquelle préférez-vous?
— Le chrysanthème.
— Drôle de goût ! » fit-il, et il ajouta : « Si vous vous ravisiez, si vous aviez quelque requête à me présenter, ne perdez pas de temps, car, je vous le dis en confidence, je suis atteint d'une maladie qui ne pardonne pas, et mes jours sont comptés.
— Il n'y a pas de remède? s'écria-t-elle, profondément émue.
— Je ne crois qu'à la médecine opératoire. Je vous ai cité Gelse, je veux vous citer Galien. Il a dit que le plus admirable médecin est la nature, parce qu'elle guérit les trois quarts des maladies et qu'elle ne dit jamais de mal de ses confrères... La nature ne guérit pas les cancers à l'estomac, et dans trois mois je ne serai plus de ce monde... C'est peut-être pour cela que j'ai refusé d'être votre tuteur. »
Elle éprouva unsaisissement, il se faisait une révolution dans son esprit, elle reconnaissait qu'elle s'était trompée; mais en même temps elle se souvenait de la recommandation que lui avait faite mère Amélie, elle se sentait obligée de parler de Dieu à cet athée, qui devait mourir dans trois mois. Malheureusement
note ne lui venaient pa
ience. Qui était-elle pour donner une leçon homme qui savait tant de choses?
Il devina encore ce qui se passait en elle, et il lui dit en riant :
« Avouez que vous mourez d'envie de me conv avant ma mort. C'est un peu difficile... Ce n'est que dans les romans anglais que les petites filles coii tissent les vieux médecins.
— Ah ! monsieur, dans trois mois!..
— Eh! oui, dans trois mois... Qu'est-ce que la mort? Un procès chimique.
— Et après? » murmura t-elle.
Un éclair passa dans les yeux du grand-prêtre, et il s'écria d'une voix stridente :
« Après?.. Rien, rien, rien. »
Ce mot trois fois répété glissa sur ses lèvre le couperet de la guillotine dans sa rainui fut fait, tout avait disparu; il n'y avait j . plus
rien du tout.
Elle demeura consternée, atterrée.
« Allons, reprit-il, à ce que je vois, nous sommes condamnés à nous étonner l'un l'ai dre mutuellement, tout cela p<
rendre. Mais, j'en suis sûr, il y a un | lequel nous nous accot qu'une belle vie est celle o i bout... Si ;
pour qu'il i ■ i d'honueur. »
Puis il se leva, enfonça son chapeau dans sa tête; mais avant de partir :
« Il y a des gens, dit-il, qui en mourant éprouvent le besoin d'entendre un air de musique; d'autres demandent des fleurs; quand vous en serez là, vous vous ferez apporter un chrysanthème. 11 me semble qu'en mourant j'aurai beaucoup de plaisir à vous voir, sœur Marie. Obtiendrez-vous de votre terrible tante une dispense pour me rendre visite à mon lit de mort?
— Je la demanderai, monsieur, n'en doutez pas, » répondit-elle en s'inclinant, les bras croisés sur la poitrine, et elle se retira.
Elle était comme éperdue; cet entretien avait bouleversé toutes ses idées, toutes ses notions de la vie et des hommes. Elle en fit part à mère Amélie. Celle-ci, après l'avoir écoutée, haussa les épaules et murmura :
« Grand comédien ! »
Pendant les mois qui suivirent, sœur Marie vit son grand-oncle arriver chaque jour à l'heure réglementaire et apporter à sa visite autant d'attention et de scrupule que jamais. Elle n'eut plus l'occasion db causer avec lui, il se contentait de la regarder quelquefois du coin de l'œil. Elle était souvent frappée de sa pâleur, qui, malgré lui, trahissait ses souffrances. Il ne laissait pas d'avoir l'esprit parfaitement libre, de s'occuper de ses malades comme s'il ne l'avait pas été lui-même , de se passionner pour son métier comme s'il avait eu devant lui vingt ans de vie, et pourtant il devait mourir dans trois mois, et il ne
54 IMS ET ROUGES
croyait à rien. Son grand-oncle était pour sœur V un insondable problème. Sa sérénité lui causait un étonnement profond et une sorte d'épouvante ; mais, quoi qu'elle en eût, en dépit de toutes les objection:qu'elle se faisait, elle ne pouvait s'empêcher de l'admirer et de se dire que dans ce comédien il y avait un héros.
Le 30 novembre 1878, quand M. Cantarel arriva à l'hôpital, il était en retard de dix minutes, ce qui étonna tout le monde. On fut plus étonné encore de lui trouver la figure bien changée. Il avait le regard fiévreux, le front crispé. Pour ceux qui étaient au fait, tout dans sa personne annonçait l'effort suprême d'une volonté qui a lutté longtemps et reçu le coup mortel, mais qui veut mourir debout. Au moment de commencer une opération, il sentit dans sa main droite une pesanteur et un tremblement. Il dit avec un accent d'amère tristesse : « Non, je ne peux plus. » Mais il surmonta son chagrin, passa le couteau à son interne, en lui faisant ses recommandations d'un ton tranquille. Le lendemain, il ne revint pas, ni les jours suivants. Sœur Marie était assaillie de sombres pressentiments; elle s'en cachait, elle craignait les sarcasmes de sa tante.
Le 7 décembre, un domestique se présenta auprès de mère Amélie et lui annonça que M. Antonin Cantarel était à la dernière extrémité, qu'avant de mourir
il désirait voir sœur Marie, sa petite-nièce. Le cas était prévu, la dispense était en i prit sa nièce à part et lui donna longuement se* structions, que sœur Marie écouta avec désespoir; elle se sentait incapable de les exécuter.
La voiture, le cocher et le valet de pi. venus la chercher la déposèrent à la porte d'un joli hôtel entre cour et jardin, situé sur les hauteui
y. Elle gravit les marches d'un perron versant le vestibule, elle entendit de grands voix dans un salon qui précédait la chambre où le malade agonisait. Ce salon était plein droite, à gauche, dans l'embrasure des très cintrées, il y avait des groupes qui étaient venus prendre des nouvelle étaient longues, graves, anxieuses ; on sentait qu mourant laisserait des regrets dans beaucouj cœurs. Il n'était pas moins facile de voir quY jour la mort s'attaquait à une illustre proie, ferait événement, qu'il en serait ; rents étaient venus pour pouvoir dii Plu-
sieurs journaux avaient envoyé leu;
Près de la cheminée, tu tant,
dont la physionoin qui tour à tour louchaient ou n sait tout bas avec un beau jeune homme d'i iice, admirablement pris dans sa taill iv. Parmi tout ce moi
I plus loin, un gro
ton courrouce de vives admonestations au curé de la paroisse, qu'il tenait par l'un des boutons de sa soutane et à qui il semblait barrer le passage. Un superbe angora, d'une blancheur immaculée, aux longs poils soyeux et traînants, assistait à cette scène, blotti sous un buffet complaisant, qui lui avait offert un refuge. Il se sentait dérangé dans toutes ses habitudes, il ne savait où il en était. Accroupi, en arrêt, il fixait des yeux noirs et effarés sur tous les assistants. Chaque mouvement lui semblait suspect; mais ce qui l'inquiétait le plus, c'était l'agitation du personnage ventru, qui gesticulait beaucoup ; il s'imaginait que ces grands gestes étaient à son adresse. Il se rassurait en pensant à la muraille qui le protégeait. Il avait réussi à couvrir son dos, il pouvait attendre les événements. Les seuls événements qu'appréhendent les chats sont ceux qui les attaquent par derrière.
Toutefois le raminagrobis se crut perdu quand il entendit le gros homme, qui n'y tenait plus, qui éclatait malgré lui, crier d'une voix tonnante au curé :
« Non, vous n'entrerez pas. Nous vous connaissons, vous autres ; vous profitez du moment où les gens perdent le sens pour leur faire dire ce qu'il vous plaît et les réconcilier avec notre sainte mère l'Église. Vous êtes des exploiteurs d'évanouissements, des captateurs de confessions, des convertisseurs de cadavres. L'homme vivant s'est refusé à vous; en vrais corbeaux, vous prenez le mort. Retirez-vous, la consigne sera exécutée, on ne veut pas vous voir... Allez-vous-en bien vite soigner votre bon Dieu, il est plus malade que nous... »
Le curé répondait à peine, rentrait sa l épaules et ses oreilles dans sa tête, s'obstinait, >e bu- ) tait, comme un âne qui reçoit des coups. Le I jeune homme, adossé à la cheminée, s'en s'avança vers l'orateur, lui représenta qu'il parlait trop haut, que les éclats de sa voix devaient se faire entendre dans la pièce voisine. Celui-ci allait se cher, le rembarrer, quand la porte s'ouvrit à deux battants, et une sœur blanche entra.
Aussitôt il se fit dans tout le salon un grand accompagné d'un mouvement de vive curiosité. Les affligés oublièrent pour un instant leur chagrin ; le beau jeune homme tressaillit et attacha sur l'api tion un long regard. Les indifférents s'émurent, ouvrirent de grands yeux ; deux reporters prirent notes. Le rougeaud s'avança de quelques pas rencontre de sœur Marie, la bouche en cœur, la haute, portant beau ; mais, au moment 1 ne
trouva rien à dire à cette novice et se détourna avec humeur. Le curé profita de sa retraite pour si subtilement jusqu'à elle et pour lui dire à l'oreilï
« Ma sœur, Dieu vous confie aujourd'hui u bien redoutable; le sort éternel d'une ; vos mains. Puissent vos prières décider le mourant à me recevoir 1 »
Elle s'inclina modestement, sans ri de chambre qui la précédait lui fit I au milieu dos groupes qui e
ige; il la conduisit à la porte du fond ivrit.
Elle aper<; rmd oncle ce
i\. il n'avait auprès de lui
qu'il se hâta de congédier. La garde-malade sortit, et sœur Marie se trouva seule avec l'athée. Il avait toute sa tête, il voyait venir la mort, il la regardait en face; sa figure, qui ne lui était pas nouvelle, ne l'effrayait point, il la traitait' en vieille connaissance, qui lui avait dit depuis longtemps ses secrets.
« Le prêtre est là, lui dit doucement sœur Marie. Me permettez-vous de le faire entrer? »
Il secoua la tête de droite à gauche, en fronçant ses épais sourcils. Puis une angoisse le prit, il ferma les yeux.
Elle s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier.
« Seigneur mon Dieu, disait-elle, bénissez-le. Il a passé sa vie à faire le bien... Vous avez dit aux justes que vous mettiez à votre droite : « Vous êtes les bénis « de mon Père, car j'étais pauvre et vous m'avez se- « couru ; j'étais malade et vous m'avez visité. » Ils vous ont répondu : « Quand donc, Seigneur, t'avons- « nous secouru et visité? ». Et vous leur avez dit : « Toutes les fois que vous avez fait du bien aux plus « petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi- « même... » Mon Dieu, bénissez-le. Il a passé sa vie à vous secourir et à vous visiter sans vous connaître... Venez ici, touchez ses yeux, parlez-lui, afin qu'il vous voie et qu'il vous entende. »
Il l'interrompit d'une voix défaillante :
« Il ne faut pas me surlaire, je n'ai eu que les vertus professionnelles. »
L'instant d'après, il ajouta d'un ton ferme et assuré :
« Il n'importe guère au grand fleuve de la vie
quelles sont les roues de moulin qu'il fait tourner. »
Il lui fit signe de se relever. Il lui montra n liquement ses deux mains qui avaient scruté, touillé tant de misères, et dont jadis il faisait glon qu'elles étaient blanches et potelées. En elles étaient devenues jaunes, maigres.
Il murmura avec un demi-sourire :
« Voilà ce qui m'en reste ! »
Après quoi il les posa sur le front de sœur M en lui disant :
« C'est un pape qui a dit que la bénédiction d'un vieillard ne fait jamais de mal. »
Ils se regardèrent l'un l'autre pendant quelques minutes, et tous deux avaient des larmes dans les y Il lui ordonna de prendre sous son oreiller un.pl cheté, de le serrer dans sa poche. Bientôt après, il lui vint aux lèvres une mousse sanglante, qu'elle ôtai avec son mouchoir.
« Priez encore, soupira-t-il. C'est une musique qui me plaît. »
Elle s'agenouilla de nouveau, et de sa voix ai - Une elle récitait en latin 1< s des agi
Elle sentit une main qui venait c une boucle de ses cheveux et qui l'entortillait autour de son doigt. Ce doigt ne tarda pa , elle
entendit un suprême g
gager ses cheveu était
mort.
Elle se pencha sur lui, es
leur, lui lissa ses t tout
en ordre sur son visage et
longtemps à le regarder avec une surprise toujours croissante. Peu à peu, son front crispé par la soutfrance ne respira plus que l'éternel repos ; sa figure se refaisait d'instant en instant, et la mort la revêtait d'une beauté presque surhumaine. Il semblait à sœur Marie que cette âme détachée de son corps venait d'y rentrer pour une heure et qu'elle lui apportait de bonnes nouvelles de son voyage dans l'inconnu. Il lui semblait qu'en elle aussi s'était faite une métamorphose. Sa foi était demeurée intacte, et pourtant c'était autre chose. Une tendresse tombée du ciel avait élargi ses entrailles, dilaté son cœur. Elle se disait et se répétait que les voies de Dieu sont insondables et qu'il y a beaucoup de demeures dans sa maison .
A deux reprises, elle baisa pieusement le front du mort, puis elle se retira.
Dès qu'on la vit reparaître, on l'entoura en lui disant : •
« Eh bien?
— Hélas ! dit-elle, c'est fini ! »
Alors tout le monde se dirigea vers la porte, qu'elle avait laissée entr'ouverte, pour aller contempler ce qui restait du grand homme, tout le monde, à l'exception du prêtre, qui s'écria d'un air pénétré :
« Mort dans l'impénitence finale ! »
Elle répondit par un signe de tête dont le sens était douteux et s'empressa de regagner sa voiture, qu'on n'avait pas dételée.
A peine fut-elle rentrée à l'hôpital, mèrj Amélie réussit à se ménager un instant de liberté, et,' dès
qu'un fut tête à tête, sœur Marie, qui ne savait pas mentir, fit un rapport fidèle de tout ce qu passé. A mesure qu'elle avançait dans son récit, le visage de la mère s'assombrissait. Il lallul t ses
ironies, ses haussements d'épaules, sessévéi mercuriales. Aussi pourquoi sœur Marie n'avait-elle pas suivi les instructions qu'on lui avait données ? Pourquoi n'avoir pas pris sur elle de faire enti prêtre, coûte que coûte? Les malades ne savent pai défendre, et le royaume des cieux appartient aux lents. Mais elle avait manqué de foi, de cette foi qui fait des miracles et transporte les moi. scandale s'était accompli, et un jour peut-être I lui en demanderait compte. La pauvre enfant gardait le silence, ne sachant que répondre. Il y avait d son cœur je ne sais quoi qu'eli pou-
voir exprimer, et, fût-elle parvenue à s'exprimer, n'aurait pas réussi à se faire comprendre.
Heureusement, elle se souvint du pli cacheté i son grand-oncle l'avait priée de serrer dans sa p< et, à tout hasard, elle 1< La à la rnère, espérant
ettc diversion la distraire de son courr-
Mère Amélie le reçut d'une main >,le
décacheta, mit ses lunettes sur son :
presbyte, et s'approcha de la t voir. Sœur Marie la suivait du
un . de joie briller d
niant ! ii, îtl »
Elli »uvait Cf(
a Oui, ma chère enfant, répéta mère Amélie en la caressant de la prunelle, c'est prodigieux, et pourtant c'est vrai. Réjouissez-vous. Douze cent mille francs! »
Incontinent, elle commença de lire à haute voix le papier qui lui causait ces violents transports; c'était une copie du testament de M. Antonin Cantarel. Elle avait eu raison de dire à sœur Marie qu'il avait amassé une grosse fortune; un grand chirurgien qui reste garçon et qui a des goûts simples est une bénédiction pour ses héritiers. M. Cantarel avait institué pour son exécuteur testamentaire le plus fidèle de ses amis, M. Vaugenis, ancien président de chambre, à qui il laissait sa villa de Passy. Il léguait sa bibliothèque et ses instruments à son élève préiéré, un simple souvenir, urne bague au doigt à son frère Louis, qui, grâce aux services qu'il lui avait rendus, était % devenu encore plus millionnaire que son aîné . Il avait divisé le reste de la succession en trois parts à peu près égales, attribuant l'une aux deux fils de ce frère, la seconde à son cher hôpital, la troisième à sa petite-nièce, à la condition très expresse qu'elle passerait deux années au moins chez son tuteur, lequel se déclarait prêt à la recevoir, faute de quoi son héritage lui serait retiré et servirait à fonder une maison de santé dont il avait lui-même détaillé le plan et les devis.
La joie de mère Amélie débordait. Elle répétait sans cesse : « Douze cent mille francs! quelle dot! »
Sœur Marie s'eflorçait de s'expliquer son enthousiasme et sa joie, elle n'y pouvait parvenir, tant elle avait l'esprit court.
« Mais, ma mère, disait-elle, à quoi i mnt
les libéralités de mon pauvre grand-oncle, dont je suis vivement touchée?
— Que dites-vous là? repartit mère Amélie en bondissant
— Cette condition qui m'est imposée...
— Eh bien?
— Je ne puis l'exécuter.
— Pourquoi donc?., mais pourquoi?
— J'ai dit adieu au monde.
— Deux ans?., qu'est-ce que deux an
— Quoi! ma mère, c'est vous-même qui m gagez?
— C'est moi, c'est toute la communauté, c'est I l
— Mais s'il arrivait?..
— Il n'arrivera rien, j'en réponds. Je puis vo dire aujourd'hui, je suis absolument certaine de \ vocation.
— Il me semble pourtant, ma [ne mon devoir...
— En voilà assez, interrompit mère Amélie, en lui jetant un regard de tendre reproche. .1
votre devoir. Dieu vient d m rairael
rendre gorge à l'impiété, et vou al de
cette restitution. Refuser la grâce qui \ ce serait voler l'Église, voler Dieu. Cou comme liée devant lui , d'avance et mentalement vos voeu laquelle vous «Mes sou de chose. Dieu n'éprouve que ceux qu'il C'est ainsi qu'elle discourait
qu'à moitié convaincue; il lui semblait si simple de renoncer à douze cent mille francs ! mais elle finit par se taire, son tyran la gênait plus par ses tendresses inusitées qu'il n'eût fait par ses brusqueries et ses colères.
Pendant la semaine qui suivit, elle se demanda plus d'une fois si elle rêvait, tant mère Amélie lui témoignait d'attentions, d'égards, de ménagements, adressant de vertes semonces à celles des infirmières qui, ignorantes de l'événement, se permettaient comme autrefois de se faire assister par sœur Marie dans quelque travail rebutant. Elle eut aussi la surprise de recevoir de son tuteur une lettre qui n'était pas écrite de la même encre que la première; en lisant, cette épître presque courtoise, elle ne put s'empêcher de faire la réflexion que, dans le monde et à l'hôpital, c'est une grande chose qu'une dot. Ce qui coupa court à ses résistances, ce fut un petit billet que mère Amélie lui montra en triomphe et qui contenait ces mots : « Dites à notre chère sœur Marie que toute hésitation de sa part serait un péché. » Il fallut bien se rendre. On fit revenir bien vite une malle et un trousseau assez maigre qui restaient quelque part en dépôt. Sœur Marie ,y trouva une robe d'hiver assez présentable; par ordre supérieur, elle employa la moitié d'une nuit à la mettre en état, à la rafraîchir. Ce travail lui parut ingrat. Mère Amélie la réconfortait, en lui disant :
« Je vous écrirai souvent et vous viendrez nous voir quelquefois.
— Ah! ma mère, comme je vais me sentir abandonnée ! »
Elle lui répondit par ces mots ux :
« Fille de peu de foi, apprenez que nous saurons tout ce que vous ferez et que, sans sortir d'ici, je sans cesse auprès de vous ! »
Le 15 décembre, Mlle Jetta Maulabret s< bonne heure pour revêtir ses nouveaux atours; sa robe de mérinos lui fit l'effet d'un déguisement, d'un travesti. Le berger qu'un roi mandait à sa cour pour le faire pasteur de gens ne tarda pas à regrett jupe, sa panetière, son hoqueton, sa musette :
Doux trésors, disait-il, cliers gages qui jamais N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge I
Mlle Maulabret disait comme lui en contemplant, le cœur serré, sa robe de laine blanche, tristement ; au pied de son lit. Il lui semblait que sœur M était morte, qu'elle ne la reverrait pas, et eli pleurait. On lui annonça bientôt qu'une voiture là qui l'attendait. Elle embrassa sa tante, qu'il I brassa. Elle descendit par i'i per à toutes les curiosil plus curieux qu'un interne, si ce n
Le premier accueil que lui fit le moud
tison était rigoureuse, il faisait un froid de 1 lit tombé la veille et p abondante qu'on n'avait pas Son pied s'y enfonçait, elle eut pei grille. Aj elle se retourna, elle e;
d'un Long on où ell
muraill< nue
de ses grands arbres, qu'elle aimait dans leur dépouillement. Elle dit adieu à ses chères malades, qu'elle abandonnait, à son bonheur, qu'elle laissait derrière elle. Elle s'avisa en ce moment d'une éclaircie qui s'était faite dans la brume; un pan de ciel bleu lui apparut.' Elle crut y apercevoir la tête chenue et vénérable d'un vieil athée, lequel n'avait cru toute sa vie qu'au grand -rien et avait eu après sa mort la surprise de se trouver face à face avec un Dieu de miséricorde, qui lui avait fait grâce , elle en était sûre. Toutefois cet athée conservait toute sa malice , il regardait avec joie Mlle Maulabret sortir de l'hôpital, il s'applaudissait de la réussite de son invention.
Elle lui jeta du bout des doigts un tendre et respectueux baiser; puis, secouant la tête, elle lui dit à demi-voix :
a Vous perdrez la partie, je vais passer deux ans dans le monde mais je n'y emporte pas mon cœur, il reste ici. *
Mlle Maulabret avait appris par la lettre de son tuteur qu'il était encore à Combard, « dans sa i d'été, » disait-il, et que pour des raisons particul. sur lesquelles il ne s'expliquait point, il ne renti à Paris que fort avant dans l'hiver. Il lui écrivait que Mme Gantarel se ferait un devoir et un p d'aller l'attendre à la porte de son hôpital. Amélie, qui ménageait peu les gens qu'elle n'aimait pas et qui n'aimait pas beaucoup de gens, avait lait à Jetta un portrait peu attrayant de Mme i qu'elle lui avait donnée pour :3e Viste,
uniquement occupée de sa santé, de son bienrévélant par la froideur de ses mai ; frigidité
de son âme. Elle la définissait « une vertu 1 dans la glace ».
En approchant de la voitui hei Mlle Maulabret fut une figure qui répond peintures que lui avait faites la mère. On lui que Mme Cantarel venait u
l'inconnue qui s'offrait à ses regards avait peut-être plus de quarante ans, mais il n'y paraissait point. On lui avait affirmé que sa tante était une personne de pauvre mine et de petite sanlé, qui, sacrifiant ses prétentions à ses aises, était toujours mise comme une convalescente. Emmitouflée dans de superbes fourrures, l'étrangère avait grand air, était charmante, pimpante et semblait se porter à merveille. Enfin elle s'attendait à entrer dans le royaume des glaces, elle en frissonnait d'avance; elle eut peine à dissimuler sa surprise quand l'étrangère, lui adressant un délicieux sourire, lui cria, du plus loin qu'elle la vit venir :
« Mademoiselle Maulabret, n'est-ce pas?.. Arrivez bien vite, montez... Gomme vous êtes légèrement habillée! Votre manteau n'est pas sérieux... Allons, serrez-vous contre moi, j'ai de la fourrure pour deux. Quelle horreur de temps, ma belle! Excusez-moi, mais ce n'est pas moi qui l'ai fait. En conscience, je n'en suis pas responsable, je ne réponds que du reste. »
Le cocher toucha, on se mit en route. L'étrangère eut bientôt fait d'expliquer à Jetta qu'elle était fort liée avec M. Louis Gantarel, son grand-oncle, qu'elle était sa voisine de campagne, que les deux propriétés n'étaient séparées que par un mur, que, Mme Gantarel s'étant laissé effrayer par les rigueurs de l'hiver, elle s'était offerte à la remplacer, que sa proposition avait été agréée, qu'elle aimait à courir quelque temps qu'il lit, mais que surtout elle avait obéi à son impatient désir de faire sans retard la connaissance d'une ieune personne dont elle avait entendu raconter les
malheurs, vanter le mérite et les g
tant que Mlle Maulabret ne savait où se mettre.
« Résignez-vous à votre sort, continua-t-< qu'à ce soir, vous m'appartenez. Mais peutvous envie de savoir mon nom?.. Je suis la marquise Mnisieux. »
Certains noms pénètrent partout, jusque dan pensionnats de jeunes filles. Le monde, qui n'a pas qu'on puisse vivre sans s'occuper de b. de la rentrée des classes après les vacances pour des trouées dans les couvents; les abeilles ont butiné, il leur tarde de se rassembler pour fabriquer leur miel en commun. Mlle Maulabret savait de si certaine que Mme de Moisieux étajt la petite ii Ile d'un illustre maréchal du premier Empire et la v d'un homme considérable, qui avait rempli e charges sous le second, qu'elle-même avait et» en vue, qu'elle avait fait jadis les délices des Tuileries. La pensionnaire qui aimait à regarder sa main lui avait révélé comme un secret d< ipor-
que la marquise s'était perm oup d'elle. Mais si, du vivant elle
avait iMi quelques torts à soi le dédommager api aort. Il ne la quit
elle n'allait nulle part suis l'emporfc plusieurs exemple ornent, M
labret lui avait demandé la laveur <1
ut le marquis
en habit de ville, de cour, de
portraits ni plus ni moins. Ce sont des hommages que les femmes rendent volontiers au mari qu'elles ont perdu, quand elles l'ont beaucoup trompé et qu'il leur a fait la grâce de ne jamais s'en apercevoir.
Mlle Maulabret trouvait étrange que cette femme célèbre eût été chargée par la Providence de la conduire chez son tuteur. Mère Amélie lui avait dit et répété que M. Louis Cantarel était un radical intransigeant, que ses opinions étaient du plus beau rouge. Que pouvait-il y avoir entre lui et une marquise de Moisieux? Celle-ci n'attendit pas ses questions pour lui expliquer qu'elle avait fait en Suisse, deux ans auparavant, la connaissance de son grand-oncle et de sa grand'tante, qu'un hasard de table d'hôte avait commencé entre eux une liaison qui lui était précieuse, M. Cantarel lui ayant rendu des services essentiels dont elle ne pouvait trop se louer. Jetta avait encore un autre étonnement. Si ignorante qu'elle fut des choses de ce monde, elle avait fait la réflexion que Mme de Moisieux n'avait avec elle ni valet de pied ni femme de chambre, que la redingote du cocher qui la conduisait avait une reprise au milieu du dos, que la vaste berline dans laquelle elle était venue la chercher était, selon toute apparence, une voiture de grande remise, louée pour la journée. Tout cela jurait avec les splendeurs d'une cour impériale, et la jeune fille en concluait qu'à la chute de l'Empire Mme de Moisieux avait perdu tout à la fois sa situation et sa fortune. Elle ne se trompait guère dans sa conjecture. Après la révolution de septembre, le marquis, dont l'Empereur avait plus d'une fois payé les
dettes, s'était réfugié en Angleterre : il y était cinq ans plus tard, laissant une succession fort embarrassée. Mme de Moisieux, qui ne pouvfi souffrir de l'autre côté de la Manche, n'avait pas tardé à revenir à Paris, où elle s'était trouvée aux prises avec des créanciers qui commençaient à p patience et qui s'étaient montrés intraitables. M. tarel lui était venu en aide, s'était dévoué pour la sauver, avait fait entendre raison à ces loups-cerviers, les avait amenés à composition. C'étaient là les services essentiels dont elle se louait à juste titre, et voilà le profit qu'on peut retirer d'un séjour à Lu et de quelques attentions bien placées.
Il est bon d'ajouter que la marquise avait l'art de plaire, le don de s'attacher les cœurs. Bien que sa jeunesse se fût un peu défraîchie, personne ne songeait à dire qu'elle fût sur le retour; elle n'était pas de ces femmes qui retournent, elle allait touj elle devait toujours aller. Ses yeux g à des phares tournants; tour à tour la prunelle s'allumait ou s'éteignait dans une douce langueur. Les petites veines bleues qu'on lui voyait aux et le trait noir qui bordait ses paupières ajoutais charme dans les heures de mélancolie qu'il lui sait d'avoir. Sa ligure délicatement chi mt8 avaient dit au
leil! avail aux année.-, aux révolutii
à la perte d'une fort;.
«l'un mai
frappait n
l'esprit, elle imprimait à ses moindres actions un cachet d'heureuse facilité, où se révélait la femme qui s'est mêlée à beaucoup d'affaires et qui a traversé beaucoup d'intrigues en tirant toujours son épingle du jeu. Elle ne faisait point de mouvements inutiles, elle disait juste sans chercher son mot, elle avait cette parfaite aisance qui met les autres à l'aise. Dès les premières minutes, Jetta lui rendit cette justice qu'on respirait librement auprès d'elle, sans avoir peur de trop respirer.
Si la marquise ne déplaisait point à Mlle Maulabret, Mlle Maulabret paraissait plaire infiniment à la marquise. Sans en avoir l'air, elle passa en revue toute sa personne, et par forme de conclusion elle lui affirma qu'elle avait des yeux faits pour inspirer des passions et qu'elle aurait la plus jolie main du monde quand elle aurait appris à se ganter, le plus joli pied quand elle aurait appris à se chausser, des cheveux adorables dès qu'elle saurait se coiffer, une taille souple et charmante dès qu'elle saurait s'habiller. Jetta avait bien envie de lui répondre qu'elle se souciait peu d'être adorable et adorée; mais mère Amélie lui avait recommandé instamment de se montrer très coulante, très complaisante dans les petites choses et de réserver toute l'énergie de sa résistance pour les grandes occasions, afin qu'on ne pût l'accuser d'entrer dans le monde avec un parti pris. En conséquence, elle garda pour elle toutes ses objections, et Mme de Moisieux, lui donnant une petite tape sur la joue, lui déclara que, dès ce jour, elle entendait lui apprendre à se ganter, à se chausser, à s'habiller, à se
coiffer, mais qu'au préalable elle se croyait tenue de la conduire au faubourg Saint-Honoré chez M. Vaugenis, exécuteur testamentaire de M. Antonin Gantarel, lequel avait droit à sa première visite.
Quand sœur Marie s'était rendue à Passy, pour prier au chevet d'un mourant, elle avait l'esprit si absorbé, si troublé, qu'elle avait traversé un grand salon plein de monde sans y remarquer personne. En abordant M. Vaugenis, Mlle Maulabret ne se souvint point de l'avoir aperçu, quinze jours aupara adossé contre une cheminée et causant avec un beau jeune homme, qu'elle avait vu, lui aussi, sans le voir. L'ancien président de chambre lui imposa d'abord, l'intimida par sa politesse froide, réservée, qui tenait les gens à distance. Il l'inquiétait aussi Dar le demistrabisme, plus mystérieux que désagréable, dont il était affecté et que jadis il avait su mettre à profit l'exercice de ses fonctions. Les homm it >e
servent de tout. Jetta ne parvenait pas à dé en l'interrogeant il la regardait ou non ; elle était tentée de croire qu'il ne louchait que loi trou-
vait bon. Toutefois il lui gagna riant
avec émotion du grand-oncle qu'elle a-.
du tendre attachement que ce noble vieil I conçu pour elle.
11 était ainsi fait, continua M I ne
savait ni aimer ni haïra moiti aère
entier, i"Ut d'une pièce, in;
OU niair comm si maître de ses émotions.
mcnts, ne laissait pas d'avoir le cœur et l'imagination romanesques ; aussi mêlait-il à ses amitiés quelque chose de violent et d'orageux. J'ai perdu en lui le plus cher, le plus fidèle de mes amis ; notre roman a duré quarante ans. Religion, politique et le reste, nous ne tombions d'accord sur rien, nous nous querellions sur tout. Nous n'avons jamais réussi à passer trois jours sans avoir besoin de nous voir, ni à nous voir pendant deux heures sans nous disputer. Nous étions prêts quelquefois à nous prendre aux cheveux, heureusement nous en avions fort peu l'un et l'autre. Un soir, la querelle fut encore plus vive que d'habitude ; il nous échappa des mots durs, nous nous séparâmes à demi brouillés. Je me mis au lit, et j'avoue que je ne pus dormir. A la petite pointe du jour, je me lève et je m'achemine vers Passy. Au milieu de la place du Roi-de-Rome, je rencontre mon vieil ami qui, son chapeau à la main, le front ruisselant de sueur, accourait au faubourg Saint-Honoré Nous nous embrassâmes, et tout fut dit.
— Me permettez-vous de vous adresser une question, mon cher président ? » lui dit Mme de Moisieux.
Quand M. Louis Cantarel n'était pas là, elle donnait volontiers aux gens le titre qu'ils avaient porté sous l'Empire.
« Gomment avez-vous souffert, poursuivit-elle, qu'on fît au plus cher et au plus constant de vos amis un enterrement civil ?
— J'ai dû me conformer à ses dernières volontés, répondit-il.
— Vous avez eu tort. Je ne suis pas grande théolo-
gienne, mais mon opinion très arrêtée est qu'il faut toujours se soumettre aux usages reçus ; il en coûte si peu ! Permettrez- vous à l'un de vos amis de sortir dans la rue coiffé d'un chapeau chinois ?... C'est un chapeau chinois qu'un enterrement civil.
— Je n'aurais garde de vous contredire. Mais il est bien difficile de raisonner avec un mort et de le faire changer d'avis.
— Les morts sont si commodes, si raisonnables ! dit-elle d'un ton enjoué. On en fait ce qu'on veut, ils ne font d'objection à rien.
— Ma chère marquise, répliqua-t-il sur le mêmeton, ma conscience m'a gêné. Quoiqu'elle soit bonne fille en général, elle me contrarie quelquefois. Que n'étiezvous auprès de moi pour lui faire entendre raison ! »
Après avoir échangé ce feu de peloton avec la marquise, il se retourna vers Jetta et lui dit gravement :
« Je dois vous prévenir, mademoiselle, qu'aux mes du testament, vos rentes commencent à court ce jour; j'en ai donné avis à votre tuteur; mais vous n'entrerez en possession du capital que dans deux
— Ce qui signifie, ma chère, dit la marqn dès cette heure, vous jouissez d'un revenu de soix mille francs, et, comme je suis forte en calcul, j'ajoute que cela vous fait près de neuf loi:
par jour. Mais je vous avertis qm
oup plus aujourd'hui... Songez, mon lent, que je me rgée de
quittions, nous avons devant i.
Elle leva la séance. M. Vaugenis reconduisit ces dames jusque sur le palier. Gomme elles avaient déjà descendu la moitié d'un étage, il rappela Mlle Maulabret, qui remonta. Il l'entraîna dans l'antichambre, et, montrant l'escalier d'un doigt menaçant, il dit avec un accent narquois :
« Défiez-vous î »
Jetta l'interrogea du regard. De qui devait-elle se défier? De l'escalier ou de Mme de Moisieux?
<r On s'est levé de bien grand matin, reprit-il tout bas, pour venir tendre un filet à la porte de votre hôpital. »
Elle comprenait de moins en moins ; il lui parut toutefois que l'escalier était mis hors de cause.
Il ajouta :
« Faites-moi la grâce de ne prendre aucun parti sans m'avoir consulté. J'ai là, dans mes papiers, une lettre de votre grand-oncle que je ne puis encore vous montrer et qui exercera peut-être quelque influence sur vos résolutions. .. A propos, vous serez sans doute heureuse d'avoir sa photographie, je vous l'enverrai par la poste; ne faisons pas attendre Mme de Moisieux. »
A ces mots, il rendit la liberté à sa prisonnière. Elle s'empressa de rejoindre la marquise, qui lui dit :
« Qu'avait donc à vous dire ce cher président?
— Il voulait me demander si j'avais la photographie de mon grand-oncle, répondit- elle, charmée de se tirer d'affaire en ne mentant qu'à moitié.
— Et maintenant allons aux affaires sérieuses! » s'écria gaiement Mme de Moisieux.
78 Noms et i
Les affaires sérieuses, qui l'éi tèrent à courir sans désemparer et sac minute du bottier chez la modiste, de La le gantier, du gantier dans un gran n de nou-
veautés, du grand magasin chez la couturière. Ce voyage, aussi fatigant que rapide, essouffla Jetta ; la marquise y prenait plaisir. Heureusement, la rigueur de la saison, qui gênait Ja circula' dans les boutiques ; nulle part on ne les fit attendre. Heureusement aussi, malgré sa déchéance et malgré la république, Mme de Moisieux était servie partout avec empressement, son nom réveillait dancœurs de lointains échos. Et puis elle n'était ni tatillonne ni marchandeuse ; elle se décidai: naissait ni les hésitations ni les repentira. Elle eut, chemin faisant, quelques querelles avec Jetta, qui ne partageait point son goût pour les étoffes pour les couleurs voyante dait porter le deuil de son grand-on quise lui représenta que, par sico-politiques, son tuteur avail gris, même du viol u surplu
se portent dans le cœur. Elle lui fil <iues concessions. J
pelait les recommandation. a lui
avait dit : « Coulez le mouoîi mouche, i Et les empli tes, h
gnes aux montagnes. La marquis* presque tout à Combat elle suffit pou
Elle ne s'avisa point dans son agitation que l'heure de déjeuner avait sonné depuis longtemps. Elle n'admettait pas qu'on pût vivre sans se remuer, elle comprenait très bien qu'on vécût sans manger ; elle se contentait de pignocher. Jetta, qui était accoutumée à une nourriture simple, mais substantielle, se sentait comme creusée par la faim. Vers deux heures, la marquise eut l'heureuse inspiration de la faire entrer chez un pâtissier à la mode, où l'on prit au pied levé, des gâteaux, des petits-toUrs et un verre de punch. Jetta trouva ce régal insuffisant, mais il fallut s'en accommoder et se remettre en course. Au travers de tout cela, la marquise travaillait à débourrer, à dégauchir son élève par des instructions et des histoires. Elle lui fit une description très exacte, très minutieuse des cinq toilettes que portait dans les cinq actes de la pièce du jour la comédienne chargée du principal rôle, qu'elle lui vanta comme l'actrice de Paris qui s'habillait le mieux. Ce fut pour elle une occasion de lui parler théâtres et même de l'introduire dans les coulisses. Puis , remontant un peu dans le passé, elle lui raconta le dernier séjour que la cour impériale avait fait à Fontainebleau et lés trois groupes entre lesquels on se partageait, celui des gros bonnets, à qui la politique était réservée, celui de la cour d'amour, où Ton discutait des cas de casuistique amoureuse, et un troisième groupe uniquement composé de viveurs et de jeunes filles, les propos qu'on y tenait étant trop salés pour les femmes mariées. Alors, se livrant à un de ces aimables accès de mélancolie à demi joués, à demi sin-
cères, qui mêlaient à ses vivacités des grâces touchantes, elle s'écria :
« Oh! ma chère, que tout cela est loin de mo comme je suis en train de devenir une vieille feu Vous êtes rendue au monde, je suis bien tentée sortir et d'aller prendre votre place à l'hôpital. C'est; un chassé-croisé qui me plairait. »
On aurait eu bien tort de ne pas l'en croire. Elle avait ses tristesses, ses regrets la tourmentaient, elle ne disait à personne avec quelle incroyable Jité elle s'en consolait. Cependant Jetta Técoutait de ses deux oreilles, bien que son âme fût ailleurs. Tout le long du jour elle s'était dit : « En ce momen' achève de balayer la salle; les toilettes sont terminées... Qui donc distribuera la soupe aujourd'hui? Et qui pansera la main de la vieille femme qui, sur le canal Saint-Martin, a eu la main broyée entre deux bateaux?.. Voici midi, mère Amélie s'est retirée dans sa chambre... A propos, j'oubliais que c'est le jour de la visite des parents. Ils arrivent, on cause beau» il y a des mères qui pleurent. Pourvu que nos pauvres malades n'aient pas la fièvre demain! » On a remarqué en effet que, le lendemain de la t parents, par l'effet ou de l'émotion ou des v qu'on leur apporte, les malades sont toujours
x, ainsi que l'atteste la pai lit, où l'on tire une ligne indiquant les oscillatioi leur pouls. El < quoi pensait Je! n ne
que celle-ci lui trouvait de I esprit, dit vingt paroles dans la journée.
Mme de Moisieux avait promis à M. Cantarel que sa pupille arriverait à Combard pour le dîner. Entre trois et quatre heures, on s'achemina vers la gare de Lyon, et peu s'en fallut qu'on ne manquât le train. Ce fut une affaire de transporter dans le wagon tous les petits colis dont on était chargé ; Jetta s'y employa de son mieux, elle disparaissait sous les paquets. Il y avait peu de voyageurs, un compartiment tout entier fut mis à la disposition de ces dames, et elles y étaient à peine installées que le train s'ébranla.
\ii
Dans ce vaste monde, Mlle Maulabret ne connaissait bien que deux choses, un couvent et un hôpital ; après quoi elle savait un peu son Paris, d'où elle n'était jamais sortie. Elle se souvenait d'avoir franchi deux ou trois fois l'enceinte des fortiti pour
aller au bois avec son père, et c'était tout. La gne était pour elle une nouveauté. Pour la voir, il lui fallut dépasser Gharenton. Encore n -elle
d'abord par la portière qu'une success urdi-
nets, grands comme la main, bordés de murs au milieu desquels se trouvent enfermées de petites maisonnettes qui n'ont qu'un étage et qui souv. qu'une fenêtre. Dans la belle saison, ces et ces jardinets sont loués par des ou i de
petits bourgeois qui viennent y passer leur ches en famille, heureux de pouvoir dû
r. mon géranium, mon arl it le
plaisir de tir en pleins
aux d< d'un jour de •
mour iiij.la au '
châtre cette plaine inhabitée qui, au delà de Maisons- Alfort, s'étend de la voie ferrée jusqu'à la Seine ; un linceul blanc la recouvrait, sur celinceul se détachait çà et là un tremble ou un pommier habillé de givre, grelottant sous un ciel noir.
On eut quelque peine à atteindre Villeneuve-Saint- Georges. Le froid avait durci la neige; les roues patinaient, tournaient sur place, ne pouvaient mordre sur les rails. Ce fut bien pis au delà de Villeneuve, où commence une rampe dont la pente se fait sentir. Bien qu'on se fût muni d'une locomotive de renfort, on employa près d'une heure à parcourir cinq kilomètres ; les deux monstres soufflaient avec rage, ils s'indignaient de ne pouvoir suffire à leur tâche, ils constataient leur impuissance. A la station suivante, ce fut encore pis; impossible de se remettre en marche. Après avoir patienté pendant vingt minutes, Mme de Moisieux abaissa la glace de la portière et interpella le chef de gare, qui ne put arriver jusqu'à elle qu'en enjambant un vrai névé. Il lui expliqua que le vent, qui soufflait par rafales, avait amoncelé la neige à la sortie delà station, qu'il venait d'envoyer une escouade d'ouvriers pour déblayer la voie, qu'il fallait attendre qu'ils eussent fini et se résigner à deux heures d'arrêt.
La marquise se résigna gaiement. Elle s'enveloppa dans ses fourrures en disant :
« Deux heures, c'est un peu long ; tâchons de dormir. »
Mais il lui vint tout à coup une bonne pensée :
« Voilà votre dîner bien compromis, s'écria- t-elle! Gageons que vous mourez de faim. »
Jetta en convint franchement. On nourrit les serins avec du mouron, on ne nourrit pas les jeunes filles avec des petits-fours.
« Allons à la provision, » reprit Mme de Moisieux.
Elles descendirent de wagon et parvinrent à franchir la voie, qui par endroits, malgré la cendre qu'on y avait répandue, était unie et glissante comme un miroir. Malheureusement il n'y avait point de bu
« Nous voilà bien en point! » dit la marquise.
Mais au même instant elle aperçut, > un
coin de la salle d'attente, un grand jeune homme qui, coiffé d'un bonnet fourré, chaussé de bot! l'écuyère, le visage enfoui dans le collet relevé de sa pelisse, les bras croisés, les jambes étendu blait rêver ou dormir. Elle n'avait pas besoin de dévisager les gens pour les reconnaître. Elle procha de ce dormeur, lui toucha lé i l'épaule
et lui dit :
« ("est ie ciel qui vous envoi.1, mauvais suj
Le mauvais sujet se secoua, -
« Je vous présente une jeune fille qui faim. Prouvez-nous, mon cher Valporl pouvez être utile à quelque chose en m Cirant
à diner.
A dîner, chère madame! Mais nous sommes ici dans un de ce>
— Bah! comme dit L'autre, nous n d'une aile de quel
— Une
lirai, »
Il offrit son bras à Mme de Moisieux, et, suivis de Jetta, ils se mirent en devoir de traverser une petite place où le vent tourbillonnait et qui, pour l'heure, ressemblait beaucoup à un glacier des Alpes. En s'y appliquant, ils réussirent à se frayer un passage jusqu'à un piètre café dont on voyait briller la lanterne. Le cafetier, qui était fort mal pourvu, leur offrit des chaises, une nappe, des couverts, une bouteille de vin bouché, mais rien à mettre sous la dent, hormis un quignon de pain.
« Laissez-moi faire, dit M. Valport, et veuillez m'attendre un instant. Voilà l'occasion d'exercer mon rare génie. »
Il disparut ; dix minutes plus tard , il reparut . Gomme Sancho aux noces de Gamache , il tenait triomphalement dans sa main droite et pressait sur son cœur une casserole toute fumante.
« Bravo! dit la marquise en battant des mains. Que nous apportez-vous là?
— Hélas ! il n'y a pas d'ailes, ce ne sont que des abatis... Mais respirez un peu ce parfum! C'est exquis. Et croyez bien, madame, que je viens d'accomplir l'action la plus hardie et la plus difficile de ma vie. Cette casserole était déjà sur table. Ce que j'ai dû dépenser de paroles, de diplomatie, de manèges et d'éloquence pour qu'on voulût bien me la céder est impossible à dire. »
Mlle Maulabret avait relevé son voile. M. Valport la regarda, et sa surprise fut si vive qu'il faillit laisser tomber à terre ses abatis. Mais il se remit aussitôt sans que personne s'avisât de son trouble. Puis,
ayant déposé sa casserole, il aida le garçon du café à mettre le couvert, apporta lui-même les assiettes et les couteaux, déboucha la bouteille, après quoi il dit à Ja marquise :
« M'invitez-vous?
— L'invitons-nous, ma chère? » dit-elle à Jetta.
Celle-ci ne répondit pas, mais elle se leva et avança une chaise à M. Valport, en le gratifiant d'un de ces sourires dont tout un hôpital vantait la douceur et qui, la veille encore, lui servaient à consoler des malades. M. Valport n'avait pas besoin qu'on le consolât, mais il était connaisseur; il jugea que ce sourire le payait suffisamment de ses peines.
Pour la première fois depuis le commencement de cette laborieuse journée, Mlle Maulabret se sentait le cœur léger, elle était presque heureuse. Dr mière minute, la figure de M. Valport s'était imposée à son attention; elle avait été frappée de la finesse de ses traits, du feu de son regard, de son air résolu et fier. Elle se rappelait avoir vu jadis, dans un récit de voyages illustré qu'on lui avait fait lire au cou\ le portrait d'un tueur de lions; elle trouvait qu'il semblait à ce portrait. Mais en ce moment il ne couchait pas en joue un lion, il venait d'aider un garçon de café à mettre un couvert, et d'un abatis qu'il était allé chercher pour elle
Bnt et la neige. En vérité, il lui pi avait dit le contraire, elle aurait menti; on ne la questionnait pointa ce bu rien et n'en pensait pas mo
On attaqua l'abatis; la marqu
de la partie, mais elle ne mangea que du bout des dents.
« Et maintenant, mon cher monsieur, dit-elle, faites-moi la grâce de m'apprendre par quelle dispensation providentielle, à l'heure où tout Paris s'apprête à dîner, nous venons de vous rencontrer dans un trou où l'on ne dîne pas.
— Ne m'interrogez pas, dit-il. Ou je mentirai ou vous ne me croirez pas.
— Vous avez donc des secrets pour moi?
— Dieu m'en garde! mais mon histoire vous paraîtra absolument invraisemblable.
— Et si l'on s'engageait à vous croire?
-r Soit! Je m'en vais tout simplement à Bois-le- Roi, dans mon château, où je ne suis jamais allé et qui, paraît-il, ressemble à une grange.
— Vous allez y passer vingt-quatre heures?
— Plus que cela.
— Trois jours?
— Dites plutôt trois mois bien comptés.
— Au cœur de l'hiver!... Impossible.
— Quand je vous disais que vous ne me croiriez pas !
— Mais c'est donc un pari?
— Vous l'avez dit, madame.
— Et l'enjeu est considérable?
— Énorme, car dans mon histoire tout est invrai semblable... C'est à ce point que, si par malheur je venais à perdre, vous pourriez me tenir pour un homme non seulement ruiné, mais mort.
— Ah! je comprends pourquoi le boulevard avait
tantôt un air si morne, si désolé... Il portait votre
deuil... Bah! aux termes de votre i
ne passerez que vos nuits à Bois-le-Roi, et cli
matin...
— Vous vous trompez, madame. Si quelque afl urgente me rappelle à Paris, je devrai impion mission d'y retourner, et je ne compte pas la demander.
— Et à quoi, je vous prie, emploierez-vous là-bas vos loisirs?
— A faire toutes les visites, toutes les démai < nécessaires pour me mettre en état d'être élu l'an prochain maire de ma commune.
— Et quand vous serez maire?...
— Je travaillerai à devenir conseiller général, puis député.
— Et avant quatre ans vous serez président de la république.
— Oh! cela n'est pas dit dans la chanson ni dai cahier des charges... Si jamais je deviens pi
ce sera pour vous être agréable et pour pou\ accorder toutes les faveurs qu'il vous plaira d< demander.
— Regardez-moi bien, lui «lit-elle, je r la mine qu'a le diable quand il e imite... I mon pauvre ami, vous m'en contez, jai | olitique ne sera votre fait.
— Pourquoi donc?
— 1 il faut, pour que chose ou au moins faire Si
lement de croire et
blant de quoi que
— Laissez-moi faire, la foi viendra.
— Je vous en défie. Vous êtes le plus sceptique des hommes, sceptique en femmes, sceptique en affaires, sceptique en religion... Vous me l'avez confessé un jour à Trouville, et toute votre vie en répond, hormis toutefois la bonne action que vous venez de faire. Mais enfin, si parfumé, si excellent que soit votre abatis... N'en mangez pas trop, Jetta; m'est avis que cela sent la ciboulette. »
M. Valport la regarda de travers, recula sa chaise et répondit avec quelque animation :
« Vous faites le diable plus noir qu'il n'est. On dirait à vous entendre que je n'ai point de qualités... Et d'abord je ne suis pas aussi sceptique que vous le pensez, je crois à ma volonté, oh! j'y crois bien, je vous jure... Ensuite, j'ai le mérite d'avoir toujours respecté les croyances des autres... Le scepticisme tolérant, c'est bien quelque chosel... Et enfin je n'ai jamais trompé la confiance de personne, je ne me rappelle pas que personne se soit mal trouvé d'avoir cru en moi. »
Il s'échauffait par degrés, et il tenait ses yeux fixés sur Mlle Maulabret, que jusqu'alors il avait à peine regardée; il semblait vouloir la prendre à témoin. Mme de Moisieux se mit à rire.
« Je crois vraiment, dit-elle, que vous parlez à la cantonade. A quelle invisible galerie s'adresse donc ce beau discours?... Nous ne sommes qu'entre nous, cher monsieur, ce n'est pas la peine d'être éloquent.
— Excusez-moi, répliqua-t-il en rougissant un peu.
On ne saurait se préparer de trop loin aux redous épreuves de la tribune.
— Enfin ce que je vois de bon là-dedans, repritelle, c'est que je possède quelques actions du 1 Lyon, et que vous allez les faire monter.
— Gomment cela?
— Le trafic ne peut manquer de doubler par le transport des approvisionnements de toute es que vous ferez venir chaque jour de Paris. Il aura pour la grande et pour la petite vitesse.
— Nouvelle erreur, madame. Il a été stipulé que je me contenterais des produits locaux de Bois-le-Roi et même du vin du cru.
— Sans parler du reste... C'est donc un pays fertile en beautés?
— Nous ne pouvons nous entendre, répondit-il. Vous n'êtes pas sérieuse, et à dater de ce jour je prends tout au sérieux. »
Elle le regarda en souriant, et après un silence :
« Vous l'avez donc quittée? » lui dit-elle.
Il répartit avec hésitation :
« Sans doute... C'est une affaire faite.
— Et elle en est au désespoir?
— Vous êtes mille fois trop bonne, mais je au désespoir des femmes.
— Il n'y a pas de raccommodement p<
— Non. certes... C'est définitif.
— Eh ! mon . y a-t-il initif avec i
Jetta ne pouvait s'empêcl
lit qu'à moil qu'il
s'agissait en ce moment d'une jeune et déjà célèbre danseuse de l'Opéra, qui s'appelait Mlle Rosella?
« Savez-vous quoi? reprit la marquise. J'entends aller vous voir au premier jour dans votre paisible ermitage. Je tiens à m'assurer par mes yeux que vos austérités ne vous maigrissent pas.
— Désolé, madame, de ne pouvoir satisfaire à votre désir. J'ai juré de renoncer à tout, même au1 plaisir de vous voir. Il a été convenu qu'aucune femme ne mettrait le pied dans mon enclos, hormis celle de mon jardinier. Ne venez pas, mes chiens de garde vous dévoreraient, et j'en serais inconsolable. »
Sur ces entrefaites, un homme d'équipe vint les avertir que la voie était déblayée, que le train allait repartir. M. Va] port offrit de nouveau son bras à Mme de Moisieux pour la reconduire jusqu'à son wagon. Dès qu'elle y fut installée :
« Bon voyage, mon cher monsieur! dit-elle. Mais j'en suis fâchée, je tiens votre pari pour perdu. »
M. Valport venait de tendre la main à Jetta pour la faire monter à son tour. Sa jupe s'accrocha au marchepied, elle se. retourna pour la dégager. A la clarté rougeâtre et flamboyante d'une torche de résine allumée devant la gare, elle contempla de très près le visage qui ressemblait au portrait d'un tueur de lions et deux yeux aussi brillants que des escarboucles braqués sur elle. Sans lâcher la main dont il s'était emparé et qu'il pressa doucement, le jeune homme dit assez bas pour n'être entendu que de Jetta :
« Par cette petite main qui a pansé tant de plaies et fermé les yeux d'un homme de cœur et de génie
que j'aimais, par cette main que la mienne es de toucher, je jure que je gagnerai mon
Profondément troublée, elle s'élança dans le wa dont il referma derrière elle la port uoi il
regagna le sien.
« Savez-vous, ma belle, dit la marquise à Jetta, pour votre début dans le monde vous avez de la chance? C'est ce qui s'appelle aller d'accident en accident. Vous tombez du même coup sur un train qui s'embourbe dans la neige et sur l'un des plus beaux monstres qu'ait produits le boulevard... Le trouvez-vous à votre goût?
— Je ne sais trop, madame, répondit Mlle Maulabret, qui était en train de réagir contre sa première impression.
— Ah! pour beau, ma mignonne, il est beau; mais je vous le donne pour Le plus grand fou quart porté. Dispensez-moi de vous raconter ; extravagances. Son père était un rie h ur; à vingt-cinq ans, il a hérité de lui deux ou trois millions. En trois ans, il en a mangé un. 11 y a dix-huit mois, il parut se ranger, il se mit tout
plus aimer qu'une femme à la fois. L'ii ture qui fixa ce cœur changeant lort jolie, à qui il a fait présent d'un i est une perle et que je vous montrerai l'u jours, quand nous retourneron vos robes. Le bruit courut pendai que ce ménage était exemptai i et d'autr té à toute éj
que, si la donzelle avait su lui i
de plus, ce maître fou aurait été capable de l'épouser. Gomme vous voyez, dix-huit mois ont épuisé sa constance, on s'est quitté, il s'en va là-bas pour fuir Hermione et ses griffes; mais, sous peine de crever d'ennui, il n'y restera pas trois mois. Avant peu, il sera de retour à Paris; à jamais guéri de la monogamie, I il recommencera à voltiger de fleur en fleur, et le second million y passera jusqu'au dernier écu. »
Ainsi parlait Mme de Moisieux, sans se douter que Jetta était partagée entre l'étonnement, le chagrin et ■: la colère. Elle était fort étonnée que M. Valport connût son nom et son histoire, un peu chagrinée que ce beau jeune homme qui lui avait plu se trouvât être un monstre et un fou, très indignée enfin de ce qu'il s'était permis de prendre à témoin la main d'une future religieuse d'hôpital dans une affaire aussi frivole, aussi futile, aussi sottement mondaine que l'était Sun soi-disant pari. Somme toute, la colère l'emportait sur le chagrin et l'étonnement sur la colère.
On finit toujours par arriver ; mais, grâce aux encombrements de neige et aux continuels arrêts du train, l'horloge de Gombard venait de frapper neuf coups quand Mme de Moisieux dit à Jetta :
« Enfin, Dieu soit loué ! nous y voilà. »
La calèche de M. Gantarel était venue déjà trois fois les chercher à la station; le cocher, craignant le froid pour ses chevaux, avait mieux aimé faire la navette que d'attendre. L'emménagement des paquets demanda quelques minutes., Un quart d'heure plus tard, Mlle Maulabret franchissait une grille qui lui parut monumentale; elle entrevit vaguement une ter-
rasse et une façade de château qui lui sembK » infinies, après quoi la voiture traversa une cour d'honneur et s'arrêta devant un perron. Deux grands laquais en livrée couleur marron, à culottes coi; chaussés de souliers à boucles d'argent, étaient de garde dans l'antichambre. Mme de Moisieux, qui connaissait les êtres, se passa de leurs services ; elle ouvrit elle-même la porte d'un vaste salon riche i décoré. Devant une cheminée au manteau sculpté, où se consumait la moitié d'un chêne, un homme replet et haut en couleur sommeillait dans un fauteuil ; en face de lui, dans un autre fauteuil, dormait à poings fermés une femme d'assez grande taille, dont les cheveux grisonnants disparaissaient sous une dentelle noire. L'homme ronflait, la femme geignait. Us se 1 • lèrent à peu près quand Mme de Moisieux le
« La voici, elle est charmante, et j'ai bien en\: la garder pour moi. »
M. Gantarel se leva en sursaut et s'écria, s< les yeux :
« Ah! enfin, marquise! Nous appréhendions un malheur... J'étais dans une inquiétude 1...
— Il y paraît, en effet, » dit-elle en riant.
Et, refusant la tasse de thé qu'on lui offrait, elle se sauva.
Pendant quelques instants, M. Gantarel .ht tu en gros et en détail, sans rien dî il lui
demanda si elle avait faim, si elle » elle
avait les pieds mouillés. Elle rép< niable chaperon s i oin de sa \
qu'elle n'avai
Un laquais entra chargé de colis et s'informa de l'endroit où il devait les déposer.
€ Dieu! que de paquets! s'écria M. Cantarel d'un ton goguenard.
— Je suis peut-être le plus embarrassant de tous, » dit-elle en souriant.
Mme Cantarel avait enfin réussi à se réveiller tout à fait. Elle entr'ouvrit ses yeux languissants et dit :
« C'est sans doute la neige qui vous a retardées. »
L'observation était judicieuse, mais la voix était glaciale comme une nuit de décembre.
« J'imagine, dit M. Cantarel à sa pupille, que c'est de votre lit que vous avez besoin. Qu'à cela ne tienne I »
Il sonna, une femme de chambre parut; il lui commanda de conduire dans son appartement Mlle Maulabret, qui s'avança vers sa tante pour prendre congé d'elle ; mais il lui fut impossible de découvrir si elle s'était aperçue, oui ou non, de son salut et si elle le lui rendait. Elle s'inclina devant son tuteur, qui lui dit en la contrefaisant :
« Voilà bien des simagrées de couvent. »
Il ajouta :
« Il faut vous dépêtrer, ma bonne, il faut vous dépêtrer... On vous y aidera. »
Comme Jetta venait de sortir, un courant d'air éteignit la bougie que la camériste tenait à la main, et celle-ci rentra dans le salon pour Ja rallumer. Elle .laissa la porte entrebâillée, et Mlle Maulabret put entendre les propos suivants :
« Elle ne me paraît pas amusante, disait M. Cantarel.
— Je ne pensais pas que vous l'eussiez fait \ pour vous amuser, repartit du bout de Mme Gantarel.
— Pouvu qu'elle ne nous apporte pas de son hôpital des miasmes, reprit-il, ou le typhus et la variole !
— Il est un peu tard pour y penser, » répondit-elle encore.
La camériste reparut, et, à travers les détours d'un long corridor, elle conduisit Mlle Maulabret chambre coquettement meublée et parée. CetU gante soubrette, tirée à quatre épingles, lui offrit ses soins, qu'elle refusa. Un grand leu flambait dans l'âtre. Avant de se déshabiller, elle s'assit dans un fauteuil et se plongea dans une rêverie où elle vi défiler devant elle d'aimables marquises dont il I se méfier, d'immenses magasins de nouveauté l'on trouvait des galeries de tableaux et des bilia elle revit aussi d'innombrables cou I t très empressés, des monta toutes couleurs, des bottines qui n'ai remplaçait par d'autres qui allaient à ravir, t'usaient mal au pied, des couturières qui se donnaient des airs d'imp de chambre qui aimaient à s'expliquer erres de punch, di des locomotives il n'y avait pas de buffet et où dorm
vue et dont, il fallai
étaient <1< trouvait que ces
monstres vous connaissaient et qu'ils vous le disaient en vous serrant la main... C'était à n'y rien comprendre. Après cela, elle pensa à l'accueil glacial que lui avaient fait son tuteur et sa tante, et elle se réconcilia quelque peu avec le beau jeune homme ; elle se rappelait qu'il avait dit en mangeant un abatis de volaille : « Le scepticisme tolérant, c'est bien quelque chose. » Il lui parut que c'était là une belle et bonne parole. Pourquoi fallait-il que, parlant si bien, il eût des maîtresses, et quelquefois trois à la fois, et qu'il fît des gageures insensées?
Elle quitta son fauteuil pour commencer sa toilette de nuit. Elle se disait mélancoliquement : « Je ne suis pas amusante et j'apporte avec moi le typhus. » Puis , agenouillée devant son lit , elle récita ses prières. Gomme elle les finissait, son visage s'épanouit, s'égaya, et elle dit à Dieu avec un demi-sourire, car ils riaient quelquefois ensemble quand on les laissait seul à seule :
« 0 mon Dieu, pendant les deux années qui vont venir, aidez-moi à me rendre amusante et à me dépêtrer un peu ; après quoi, comme nous en sommes convenus, je me donnerai à vous tout entière. »
Si le parfait bonheur était de ce monde, M. Louis Cantarel aurait été parfaitement heureux. Il avait eu pour père un petit employé de chemin de fer, homme d'esprit et d'imagination, qui avait le goût des cai et du calcul, tête inventive à qui ses inventions n'avaient jamais rien rapporté. Dans •. cet
ingénieux calculateur disait quelqn leux
fils : « Toi, mon gros Louis, tu n'es qu'un sot, je aucune inquiétude à ton sujet. C'est Antonin qui m'inquiète, il a de l'esprit et il i chose, il ne trouvera peut-être que l'hôpital. »
Cette prédiction ne s'était ac ÂJitonin avait bien pris le chemin i L'hôpital avait été pour lui le chemin la fortune. Quant à son frère, il n'avait >rmant si en lui-même il joignait se-
ntent.' des affaire
providentiel lui fit rencontrer un pauvre diable qui se flattait d'avoir découvert des procédés pour fabriquer des pâtes alimentaires supérieures à celles de Gènes et de Naples. Personne ne voulait croire à son génie ; il avait le maintien timide et ne savait pas donner de la voix. Louis Cantarel eut la bonne idée de croire ; il entra en campagne, il réussit à se procurer des fonds. On s'associa, on s'établit, et, quelques années plus tard, l'inventeur de petite mine mourut d'une pleurésie, laissant Louis en possession de ses procédés et de la place. L'usine prospérait, mais l'installation et l'outillage étaient insuffisants. Antonin commençait alors à percer. Il avait conquis l'éternelle gratitude d'un des rois de la finance par une opération fort délicate, où s'était révélée pour la première fois la merveilleuse sûreté de son coup d'œil et de sa main. Il (ut bientôt connu et recherché dans le monde de la haute banque. Louis sut exploiter avec un art incomparable la renommée et les relations de son frère ; il s'en servit pour se faire ouvrir tous les crédits dont il avait besoin. Antonin s'y prêta, se croyant tenu de le protéger, quoiqu'il n'eût pour son cadet qu'une médiocre sympathie. Ce cadet, qu'il aidait tout en le dédaignant, put bientôt se passer de sa protection. Les nouvelles pâtes alimentaires acquirent une vogue immense ; la fortune de Louis Cantarel prit par-dessus les nues, il devint plus riche que son aîné. Il faut lui rendre cette justice qu'il n'avait point épargné ses peines, qu'il s'était donné beaucoup de mal , qu'il voyait tout par lui-même, qu'il savait jeûner et veiller quand la besogne pressait. La fatigue le prit et Tarn-
bition lui vint. Les deux fils qui lui étaient nés de son premier mariage avaient grandi, il les avait façonnés à son image. Le Napoléon de la semoule et du macaroni avait formé ses Lannes et ses Augereau, il pouvait leur confier sa victorieuse épée. Il ne tarda pas à abandonner à ses fils la direction de l'usine. A ( eut-il cinquante-quatre ans, il ne songea plus qu'à jouir de la vie et à contenter le désir qui lui était venu d'être quelque chose dans l'État. Il n'avait eu jusqu'alors aucune opinion ; il était libre de choisir, son choix fut bieVitôt fait. Étant devenu très millionnaire, il devint du même coup très radical. Gela se voit souvent.
Depuis le triomphe définitif de la révolution, on ne fait plus guère de politique en France. Les révolutionnaires n'ont en tète que des lois agraires, l'abolition de l'État et de la force armée ou quelque intérêt de gueule, comme disait le fabuliste. Pour les air la grande question est celle des influences et <i voir qui les exercera. Chacun prétend devenir un gros bonnet, ce qui signifie un homme qu'on écoute quand il pérore, qu'on s'empresse de sa! [Qand
il demande, et qui fait peur quand il m- France républicaine est une armée qui a senti le Vesoin de renouveler ses cadres; c'est ce q pelle l'avènement des nouvelles couches.
it des nouvelles bouches M. Joui
singeait les comtes et les marq honoré de les avoir à sa table; aujourd dain dit au seigneur Dorante : « Tu ;'te-toi de là que ie m\
fût pas grand clerc, l'épaisse cervelle du propriétaire de Gombard avait des lueurs. Parmi les hommes de nouvelle couche qui aspirent à l'autorité, il en est qui cherchent à la conquérir par leur esprit conciliant et par la sagesse de leurs opinions. M. Gantarel s'était dit qu'en temps de république le plus sûr moyen de réussir est d'avoir de vigoureux poumons et des opinions énormes. La nature lui avait donné les poumons, il se procura les opinions. « On ne se met guère en peine, pensait-il, de contenter les gens raisonnables, on les renvoie au témoignage de leur bonne conscience. Acquérez au contraire la réputation d'un homme dangereux et bruyant, on vous donnera tout ce que vous demanderez, et peut-être doublera-t-on les morceaux à la seule lin de vous faire tenir tranquille, comme on donne du gâteau aux enfants qui crient, l'expérience ayant prouvé qu'ils ne crient plus quand ils ont la bouche pleine. Se faire passer pour un danger, voilà le secret de parvenir. » Estimant que le métier de bon apôtre est beaucoup moins lucratif que celui d'épouvantail, il s'appliquait à se rendre dangereux, à passer au rang de croquemitaine. Aussi son rêve le plus cher était-il de voir prochainement M. Louis Gantarel siéger parmi les conseillers municipaux de la ville de Paris, ayant décidé que ce sont de tous les hommes dangereux de France ceux qu'on ménage le plus et à qui l'on se fait le plus de scrupule de refuser quelque chose, sans compter qu'ils siègent aux Tuileries.
Une vacance était imminente dans l'un des arrondissements suburbains de Paris. M. Louis Gantarel
avait préparc de longue main son élection; il se tenait assuré du succès, et son visage le disait. A l'auréole que ses millions mettaient autour de son Iront s'ajoutait le rayonnement d'une candidature heureuse. Il était fier de son passé, il jouissait du présent, il croyait à l'avenir; tout cela paraissait dans ses triomphants, dans la bouffissure de ses joues et dans l'infatuation de son sourire. « La figure de votre frère sue le bonheur, avait dit un jour M. Vaugenis à son ami Antonin. — Dites plutôt qu'elle en d avait répondu l'éminent chirurgien, qui deux ou trois fois l'an ne dédaignait pas de taire un calembour. Il ne faudrait pas croire cependant que le rad lisme de M. Cantarel ne fût qu'un manège ou une grimace. Il avait choisi les opinions qui cadraient le mieux à son humeur, à son tempérament. Dès sa jeunesse, il avait été égalitaire dans l'âme. N jamais appris le latin, il aurait voulu que la loi interdit de l'apprendre; quiconque se permettait de lire Horace ou Gicéron dans leur langue était traité par lui de tête à préjugés, d'esprit gothique et de perruque. Il détestait l'aristocratie de l'intelligence encore plus que l'autre, et en général il voulait mal de atout ce qui le dépassait. Si la Bri e, oh il plant nte, lui plaisait beaucoup,
Brie est un pays plat; le i l'aurait gêné, il n'aimait pas à au-d« le. Toute
à tort de ne pas croire en Dieu; il goù son frère et il chérissait trop Bob-
ut volontiers à un D int et
bon vivant, sans exigences aucunes, sans prétentions, se laissant manger dans la main et souffrant qu'on lui frappât sur l'épaule, ennemi des prêtres, des simagrées et de toute l'armée noire. Bref, le bon Dieu lui avait promis de se faire laïque et même gratuit, et en retour M. Gantarel lui promettait de le rendre obligatoire.
Du reste, ses convictions politiques consistaient en un certain nombre de formules qu'il répétait jusqu'à satiété, laissant à d'autres le soin de les expliquer. Il étalait à la devanture de sa boutique ces paquets tout ficelés et ne déballait jamais. Il se disait partisan « du radicalisme scientifique ». Il prononçait ces deux mots avec l'accent pénétré d'un homme qui s'entend, qui sait ce qu'il avance. Il avait refait l'histoire de France à sa manière, qui ne valait guère mieux que celle du père Loriquet. Il n'admettait pas que ni les rois par leur politique et leurs mariages, ni Richelieu par son génie, ni Mazarin par son habileté, eussent été pour quelque chose dans la formation et l'agrandissement du territoire; les grands souverains et les hommes de génie n'étaient pour lui que des sangsues publiques, des mangeurs de peuples. Il s'indignait contre quiconque avait l'effronterie de prétendre que François Ier avait protégé les arts et que Louis XIV avait su son métier. Il convenait que Napoléon Ier avait été « un homme de quelque talent », mais il ne l'appelait jamais que « ce monstre ». Un jour, dans une réunion publique, il avait désigné Henri IV en ces termes : « Celui dont le nom déshonore un de nos boulevards. » En revanche, il avait voué un culte à Etienne Marcel;
on aurait juré qu'il l'avait connu personnellement, qu'avec lui il avait humilié le dauphin. Il affirmait que tout ce qui s'est fait de bon, d'utile et de judicieux dans cet univers, a été l'ouvrage du peuple; aussi s'intéressait-il beaucoup au peuple. Il entendait lui assurer « le bien-être rationnel », et il déclarait que le fond de la politique' est de travailler « à l'intégration du citoyen par l'exercice de tous les droits naturels ». Il avait fondé un journal; il s'en servait pour annoncer chaque matin à ses électeurs que, dès qu'ils l'auraient nommé conseiller municipal, il consacrerait ses veilles à les intégrer. Il est inutile d'ajouter que, après l'armée noire, ce qu'il détestait le plus au monde était l'opportunisme; il était à mille lieues de se douter que la haine de l'opportunisme ressemble beaucoup à la haine du sens commun.
On connaît des millionnaires radicaux qui font de *eur richesse un usage magnifique et bienfait Gomme s'ils voulaient à la fois satisfaire ! tincts généreux et désarmer les ombrages d'une démocratie jalouse, ils s'occupent de résoudre la qu< sociale, ils se font pardonner leurs écus en co ; à leurs ouvriers et aux enfants de leurs ouv crèches, des asiles, des écoles et de> tarel n'en usait pas ainsi; il n'avait jamais été nr fique et généreux que pour Louis I plus
beau présent qu'il se fût offert à lui -m château de Combard, qui avait et décoré et hab inl quelq
Pompadour. Il avait fait rétablir le goût du temps et i
architecte de grand mérite, dont il avait eu le bon esprit de suivre docilement les avis. Mais il n'avait 6uivi que sa propre idée en commandant un buste de Danton coiffé d'un bonnet phrygien pour en orner 6on grand boulingrin et en installant dans son salon, pour y faire pendant à trois bergères à vertugadins de Lancret, un tableau exécuté sur ses indications très précises et intitulé : le Despotisme et la Superstition mis en fuite par le flambeau de la Libre Pensée. Au bout de la terrasse s'élevait un joli temple de l'Amour; on y accédait par un escalier de marbre rose, et la coupole reposait sur douze colonnes cannelées. Sous cette coupole, où l'on voyait cinq ou six Cupidons joufflus folâtrant dans les nuées, M. Cantarel avait fait placer une statue colossale qui représentait Y Enseignement laïque et obligatoire, figuré par un vieillard barbu, à tête de vieux fleuve, lequel déployait un alphabet sous les yeux de deux marmots ébaubis et ravis. C'est ainsi que M. Cantarel conciliait ses opinions et ses goûts, c'est ainsi qu'il sauvait tous les principes.
Il aimait beaucoup son château et ne s'en cachait point. Son désir de devenir conseiller municipal de Paris s'était fort accru depuis que nos édiles tiennent leurs séances aux Tuileries. Il lui semblait qu'il aurait du plaisir à siéger dans le palais des rois et à se dire : « Autrefois c'était eux, aujourd'hui c'est nous. » En attendant, il logeait chez la Pompadour, et il se disait . « Jadis c'était elle, maintenant c'est moi. » Il jugeait que c'était là le résumé véridique et fort satisfaisant de l'histoire de France. A la fin de chaque printemps,
jii'il revenait à Combard, il éprouvait un ment de joie à se promener autour de son bouln et de son buste de Danton, en jouant avec sa canne, qu'il prétendait avoir appartenu à R< re, et
dont la pomme, qu'il se plaisait à mordiller du bout des dents, renfermait une miniature représentant la prise de la Bastille. Il se gardait bien de se que Robespierre avait fait guillotiner Danton, il ne descendait pas dans ces détails. Quand il était s'asseyant au bout d'une charmille soigneuse i tondue, il embrassait du regard les épais massifs de ses ombrages, son parc immense et séculaire, ses jardins dignes du Trianon, ses serres , la balustrade sculptée de sa terrasse, son temple d'Amour, son Enseignement laïque, et il se sentait heureux de vivre, heureux d'être lui et non pas un autre, heureux de voir circuler ses laquais galonnés, qu'il choisis avec autant de soin qu'en mettait le pèi grand Frédéric à trier sur le volet lui semblait que la joie la plus douce pour un homme de courte taille est de gouverner à l'œil de gn diables qui ont la tête de plus que lui. 1 dressés, façonnés, et en sa présence ils étaiet comme des bonzes. Il ne laissait pas de leur re] senter de temps à autre qu'ils i il leur faisait des cours de moi i:ne seule
chose le chagrinait par instants; il était
•r que, ces gaill étant électeurs comme lui, leur sul l'unie autant que le sien. I
lit de cou , dunt il faisait ju
en considérant que, sans aucun doute, crainte d'être chassés, ils votaient toujours à sa façon, ce qui lui procurait treize voix au lieu d'une. Mais, pour en être plus assuré, il eût aboli volontiers le scrutin secret, qu'il approuvait, par principe. Et voilà ce que c'est que d'avoir des laquais, cela condamne aux inconséquences.
Quoiqu'il ne fût ni généreux ni bienfaisant, quoiqu'en toute circonstance il ne prit conseil que d>. intérêt ou de sa vanité, M. Gantarel n'était point un méchant homme. Il ne demandait pas mieux que de faire des heureux, pourvu qu'il ne lui en coûtât rien ; il ne défendait à personne de venir se chautîer au soleil de son bonheur, qui luisait à toute la terre ; l'entrée du spectacle était publique. Il avait ses moments d'humeur, on redoutait ses incartades ; mais il n'avait jamais levé sur qui que ce fût ses mains grasses et courtes, ses colères faisaient plus de bruit que de mal, et au surplus il ne grêlait jamais que sur le persil.
On a parlé d'un Russe qui éprouvait le besoin de quereller quelqu'un pendant ses repas, autrement les morceaux ne lui profitaient point. M. Gantarel ressemblait à ce Russe. Son premier soin en se. mettant à table était d'ouvrir une discussion ; il pérorait , s'échauffait à froid : cela facilitait sa digestion. Aussi n'aimait-il pas à diner tête à tête avec sa femme. Il avait essayé maintes fois de la prendre à partie, il s'en était mal trouvé. Quand elle consentait par hasard à dégourdir son indolence, elle avait la riposte cruelle et le propos pointu. Il avait commis jadis l'imprudence de mettre le pied sur ce guêpier qu'il croyait désert,
et les guêpes l'avaient piqué. Il se réconcilia bien avec ^enchaînement de causes et d'effets qu amené à s'embarrasser d'une pupille. II lui paru le second jour qu'elle était nécessaire à son Entre la poire et le fromage, il la taquinait, la h pillait, lui décochait force épigrammes, ou bien, comme le premier soir, il s'amusait à la coi^ singer ses tons et ses mines, qu'il traduisait par d ribles grimaces, où Jetta ne se reconnaissait pas, si modeste qu'elle fût. Souvent aussi il lui disait :
« Voyons, soyez de bonne foi, jeune captatrice de testaments, et expliquez-nous un peu vos manèL:
Alors elle rougissait jusqu'au blanc des yeux ; il lui semblait qu'elle avait envahi l'héritage. Elle s'interrogeait sérieusement pour découvrir par manœuvres indélicates, frauduleuses et criminelles elle s'était insinuée dans les bonnes grâces et dai testament de son grand-oncle. Mais elle avait beau torturer sa conscience, sa conscience refusai; son crime. Du reste, il n'y mettait ni fiel ni malice noire. Il n'avait pas eu le déplaisir de la son frère l'ayant prévenu de ses intentions, et il pris son parti avec une philosophie que Jetta a rait. Elle lui pardonnait beaucoup de veur
de ce beau désintéi ut, dont elle n'eut
tion et la clef qu'un peu plus tard. En r il la
consternait en lui répétant qu Laient mal de mort, qu'ils la traitaient tout haut de
itrice. Et de fait, depuis s< ; ent de n'y plus reparaître.
Il avail
résigné, et bientôt, malgré son aversion pour les béguines, il conçut pour elle une sorte d'amitié. Elle était friande d'affection, elle aimait qu'on l'aimât ; aussi s'occupait-elle beaucoup des autres. Elle avait pour son tuteur, comme naguère pour ses malades, des empressements, des prévenances, des petits soins, auxquels il ne pouvait s'empêcher d'être sensible. Et puis cette béguine lui parut commode à vivre, d'humeur facile, de bonne composition. Elle prenait ses épigrammcs en bonne part et en gaieté, elle ne se formalisait de rien. Un matin qu'il était allé la trouver dans sa chambre pour lui remettre une lettre de mère Amélie :
« Dieu sait, lui dit-il, les sornettes que vous conte cette vieille cagote 1 »
Au même instant, il s'avisa qu'elle avait pendu à la muraille, entre les rideaux blancs de son lit, un crucifix d'ivoire dont Mme Thérèse lui avait fait présent.
« Ah ! par exemple, mademoiselle, s'écria-t-il en colère, je ne veux pas voir ça chez moi. Faites-moi le plaisir de nettoyer votre mur. »
Elle s'empressa d'enlever le crucifix, de faire disparaître son Dieu dans un tiroir de sa commode. Elle n'avait pas besoin de le pendre à un clou ; quand elle voulait le voir, il lui suffisait de fermer les yeux.
Ce qui lui concilia surtout la bienveillance de son tuteur, ce fut l'admiration très sincère qu'elle ressentait pour son château. Il la jugea digne de l'examiner dans tous ses détails ; les dehors et les dedans, il lui fit tout voir; il se donna même le malin plaisir de lui montrer ses Fragonard, dont les sujets étaient un peu
b et les ligures fort déshabillées. Puis il lui dit : * Mais en voilà assez, vous pourries en rêver cette nuit. » Les Fragonard ne firent poii. Mille Mau-
labret ; en les lui montrant, son tuteur n'avait pas même réussi à l'embarrasser. Les nudi rouchaient moins qu'il ne pensait ; elle en avait tant vu à l'hôpital !
Il lui disait encore, en lui pinçant I or le
menton, la joue droite ou l'oreille gauche : « Convenez, petite nonne, que cela vous fait quelque chose de loger chez la Pompadour. » Elle n'ignorait \ que cette charmante marquise avait été la maih d'un roi qui en avait plus d'une. Cette histoire ne lui lit aucune émotion. Mère Amélie lui en avait conté bien d'autres. Cela n'empêchait p.tn'aimât les belles choses et que J u de son
tuteur ne lui parût superbe. Toi;! garde de lui confesser 'qu'il lui semblait un peu trop grand pour lui et que l'orgueil d'un pt ' carrant, en se trémoussant, en sur ses ergots, ne parvenait p* rnpiir, Elle ne
lui disait pas non plus que : eints
par Jtoucher juraient avec les bon que i '\ trônanl emple
d'Amour, lui faisait l'effet d'un malotru qui, pant de i
et a la Bottise de s'y en i pourell
demandai
Du reste, ell
journal, et il ne reparaissait qu'à l'heure du diner. En sortant de table, il changeait de linge et de cravate, accommodait avec un soin coquet sa tête grisonnante et frisée, qui ressemblait à un chou pommé, rafraîchissait ses favoris bouffants, parfumait son mouchoir et, le front radieux, faisant sonner sur le pavé de sa cour d'honneur la canne de Robespierre, il se dirigeait vers la petite porte par laquelle son parc communiquait de plain-pied avec les maigres bosquets qui entouraient le chalet de Mme de Moisieux. Il ne revenait guère avant minuit, et Jetta se disait quelquefois : a Qu'ont-ils donc à se dire? » Elle finit par apprendre qu'ils jouaient ensemble au besigue, elle en fut confondue. Mme la marquise de Moisieux jouant au besigue avec M. Louis Gantarel! il lui semblait que c'était là l'un des événements les plus extraordinaires de l'histoire universelle ; elle se perdait dans cet abîme.
Si elle voyait peu son grand-oncle, elle voyait beaucoup sa tante, dont la société et l'entretien lui procuraient un médiocre agrément. Mme Gantarel, comme l'avait dit mère Amélie , était une vertu conservée dans la glace.- Sans un grand nez busqué qui la déparait un peu et un teint de lymphatique où l'on ne voyait jamais courir le sang , elle eût été assez bien ; elle avait de la tournure, un port majestueux, de belles épaules, des formes pleines et molles. Mais, en dépit des apparences, cette grande femme était de chétive santé; elle avait toujours mal quelque part et toujours froid ; quoique emmitouflée comme au sortir d'une grippe, elle grelottait sans cesse, même au
coin d'un bon feu et dans un salon bien capiton: était faux cependant qu'elle assassinât les gei récit de ses. maux; elle n'en parlait jai plus
que d'autre chose. Fille d'un conseiller à la cour de Paris, M. Cantarel avait fait sa connaissance par tremise de son frère et de M. Vaugenis, et il 1 épousée sans dot dans le temps où, n'ayant pas encore de principes, ses ambitions se bornaient à se procurer des relations utiles et à se pousser dans le beau monde. Elle s'était prêtée de mauvaise grâce à ce mariage, sa famille avait dû lui forcer la main. Beaucoup plus distinguée que son mari, elle eut bientôt fait de le juger. Ses allures, son ton, ses mam ses opinions, deux ou trois infidélités qu'il lui fît lui inspirèrent à son endroit une aversion voisine de la haine. Après s'être révoltée, elle se calma, elle en vint à le supporter silencieusement comme elle supportait ses névralgies. En le prenant par la \ n'aurait tenu qu'à elle de le gouverner; elle déd de s'en donner la peine, le mépris est dans ce monde le plus terrible des empêchements. Il la redoutait, quoiqu'elle s'appliquât à ne le contrarier sur ri< le laisser maître absolu de se pass taisies d'esprit et de cœur. En to elle lui témoignait une politesse gl I il la
consultait, elle répondait : « Eh : bon 1 qu'il vous plaira. » Son indifférence, qui allait au delà de ceq ■ \ était u
on; elle avait la fureur de et à [ .on de st
salliance. Revenue de tout, détachée de tout, elle trouvait moyen d'être toujours seule en société. Ses silences étaient infinis, personne ne possédait comme elle la faculté de se taire. Était-elle obligée de parler, elle abrégeait les paroles autant qu'il était possible. Elle disait quelquefois à table : « ...œuf, ...gumes. ...teau. » Gela signifiait : «Jetta, voulez-vous du bœuf, des légumes ou du gâteau? » Gela ne l'empêchait pas de bien gouverner sa maison, ses monosyllabes du moins étaient clairs, et, comme M. Gantarel, les grands laquais la redoutaient.
Elle désolait surtout Jetta par sa somnolence, par ses assoupissements, par ses perpétuels bâillements. Quand on lui demandait de ses nouvelles, elle répondait en bâillant; quand on mettait un tabouret sous ses pieds, elle bâillait en remerciant. Elle employait une notable partie de son temps à tricoter des bas, des camisoles, des gilets de laine pour les pauvres ; mais elle les faisait distribuer par sa femme de chambre. Elle consentait à secourir les malheureux, pourvu qu'on Ja dispensât de les voir. Lorsque Jetta lui proposa de l'aider dans ses tricotages, elle ne répondit ni oui ni non.
Tandis que, dans le chalet voisin, une grandeur naissante jouait au besigue avec une grandeur déchue, Mlle Maulabret passait ses soirées à tricoter seule à seule avec Mme Gantarel, sans qu'il lui fût possible de savoir si, oui ou non, elle lui était agréable en l'aidant. Il régnait de mornes silences qui lui pesaient comme une chape de plomb. Nul autre bruit que le cliquetis sourd des longues aiguilles de bois et
114 NOIRS ET noUOES
que le battement spasmoftique d'un e pendule
précieuse, mais enrhumée. Si l'ombre de la dour était revenue visiter son château, elle aurait trouvé peut-être que la vie qu'on y menait manquait de gaieté. De loin en loin et comme par miracle, Mme Cantarel adressait une question à Jetta ; elle lui demandait comment s'habillaient les augustines et quelles étaient les règles de leur communauté. Jetta répondait avec un empressement fiévreux. D'une précipitée, elle accumulait les phrases l'une sur l'autre, comme si elle eût jeté au feu copeaux sur copeaux et des cotrets entiers pour fondre un bloc de glace qui faisait mine de dégeler. Son illusion courte. Mme Cantarel laissait échapper ses aigu fermait un œil, puis l'autre. Dormait-elle ou ne mait-elle pas? On n'en savait rien. Au coup de onze heures, elle s'étirait les bras et disait en bâillant :
« C'est assez jaser, ma chère; allons nous coucher. »
Cependant on a toujours un intérêt dan l'indifférence absolue i
à l'âme que le i finit
par découvrir que Mu vif pour un coq et une poul< achetés au Jardin d'acclimatation. !uie,
jours de
as leur poulaillei
main. Elle lit une
les court •Hirs baii
à un coquelicot très mûr qui commence à se faner, leur plumage blanc, soyeux, léger, que soulevait le moindre souffle et qui laissait transparaître leur peau noire. Jetta vit passer sur les lèvres de sa tante un sourire pâle et frileux comme un soleil d'hiver, mais enfin c'était un sourire et c'était presque du soleil.
Ainsi s'écoulaient dans le château de la Pompadour les journées de Mlle Maulabret; il n'y avait pas là de quoi lui faire oublier son hôpital, Heureusement , Mme de Moisieux était là, à deux pas, et Mme de Moisieux était une femme qui parlait, qui écoutait, qui se faisait toute à tous. Le ciel l'avait envoyée à Combard pour y être la ressource d'un tuteur et de sa pupille, qu'elle se plaisait à voir l'un et l'autre, mais séparément, n'aimant pas à dire devant l'un ce qu'elle disait devant l'autre. Presque chaque jour , elle envoyait chercher Jetta. Elle avait mille choses à lui conter, mille questions à lui faire, mille conseils à lui donner.
Un soir qu'elles revenaient ensemble de Paris, elle lui dit :
« Vous savez, ma belle, que les contraires s'attirent et s'épousent. Vous ne sauriez croire combien votre douceur plaît à ma vivacité et votre innocence à mon désabusement. Enfin c'est une vraie passion, et j'emploie des heures à découvrir le moyen de vous avoir à moi pour le reste de ma vie, mais je ne l'ai pas encore trouvé. »
Elle mentait, elle l'avait trouvé depuis longtemps.
Les neiges de décembre avaient fondu; l'air était froid, mais sec, et, par intervalles, le soleil, venant à percer, en adoucissait la crudité. Mme de Moisi eux avait reproché à Jetta de ne pas venir la voir qu'elle la fit chercher. Par une belle après-midi de mi-janvier, Jetta, pour lui complaire, se rendit d'ellemême au chalet.
Elle n'y allait jamais sans se livrer à de profondes réflexions sur les étonnantes vicissitudes d< humaines. M. de Moisieux avait p<> degrandsbois et une belle chasse; il s'en était d dans un moment de d<
lu'un chalet, un jardin et quelququi n avaient pas trouvé d'acquéreur et dont
il accommodée en attendant d< rcux. Elle avait tenu à prouver à g «■bis n'avait plus de laine. Le cl tement n dm d i tait guère qu'un
tombant de \
ajoupa qui avait commandé longtemps un joli point de vue et qui ne pouvait se consoler de l'avoir perdu; ]il n'avait plus devant lui qu'un grand mur de clôture, hérissé de tessons de bouteilles. C'est dans ce modeste enclos que s'était confinée une femme qui avait mené jadis une si grande existence, qui avait été l'âme de tant de fêtes! De l'autre côté de la haie s'épanouissait, se pavanait l'opulence d'un petit bourgeois, lequel possédait un parc magnifique dont les allées étaient si bien ratissées qu'on osait à peine s'y pro» mener, des serres admirables où Ton récoltait du raisin mûr en plein hiver, un chef qu'il avait hérité d'un ambassadeur, dix chevaux dans ses écuries, des équipages et des livrées qui éblouissaient tout Gombard, un château historique dont il n'habitait qu'une aile, ayant dû renoncer à remplir ces grands espaces où s'engloutissait l'orgueil d'un petit homme.
Jetta approchait de la petite porte quand elle se rappela qu'une heure auparavant elle avait vu la Victoria de son tuteur se diriger du côté de la gare pour aller l'attendre. Il fallait croire que ce jour-là , par exception, il était revenu de Paris au milieu du jour ; peut-être en ce moment était-il au chalet. Elle avait constaté qu'il n'aimait pas qu'on le dérangeât dans ses apartés avec Mme de Moisieux ; elle n'était pas encore assez philosophe pour démêler les causes, mais les effets n'échappaient pas à sa clairvoyance, car on peut être à la fois très innocente et très fine. Elle allait rebrousser chemin lorsqu'elle aperçut Lara qui accourait à sa rencontre.
Lara était un petit Grec fort éveillé qui venait d'at-
traper ses dix-huit ans. M. de Moisieux l'avait rai i: autrefois sur les quais de Beyrouth, ramené à i attaché à sa personne. La marquise prétendait qu'il ne lui servait à rien, qu'elle le gardait en souvenir de son mari, qui lui avait recommandé avec instance le petit bonhomme; à ce compte, il eût été le coi ment des sept portraits. Toutefois elle le calomniait, il lui servait à beaucoup de choses. Il lui tenait lieu des douze laquais de M. Gantareî, il était son factotum et tour à tour son maître d'hôtel, son écuyer tranchant, son valet de pied, son trotteur, son groom, qui l'accompagnait dans ses rares promenades à cl) Il avait ses défauts ; il n'était pas commode à vivre, ayant l'humeur orageuse, emportée, se mêlant volontiers de ce qui ne le regardait pas, disant en toute circonstance son mot, qu'on ne lui demandait point. Mais il fallait tout lui pardonner, tant il était joli çon. Quand il traversait le village, vêtu de sa 1 fustanelle et de sa veste brodée, coilïé de son fez rouge à mouchet bleu, femmes et filles écartaient leui deaux ou s'avançaient sur le pas de leur po le regarder passer. Il ne daignait pas s'en aperce il avait l'esprit ailleurs et la tète dans les nui
Lara avait pris M. Gantareî dans une sainte horreur, il aurait été heureux de lui jouer i mauvais tours du monde. En revanche, il voulait pupille, il l'honorait de sa protection, il approuver la marquise de l'avoir adm intimité. Cet effronté petit homme < lacui [u'il serait tombé amour eui \Uulabret, s'il avait eu le cœur libl
« Et qui l'a pris, ce joli cœur?
— C'est mon secret, » répondit-il.
Et il poussa un profond soupir.
« Oh! monsieur n'a pas besoin de dire à qui il en a, on s'en doute, répliqua-t-elle, petit malheureux ! »
En voyant approcher Lara , Mlle Maulabret remarqua qu'il avait les yeux rouges et l'air féroce. Elle n'osa pas lui demander, comme la cuisinière, à qui il en avait; elle n'était pas questionneuse. Elle se contenta de s'informer si la marquise était chez elle et si elle était seule.
« Toute seule, mademoiselle, répondit-il avec empressement. Madame est dans son ajoupa; allez bien vite, elle vous attend. »
Était-ce de sa maîtresse qu'il avait appris à mentir? Un petit Grec qui a battu le pavé à Beyrouth n'a pas besoin qu'on lui enseigne cet art utile et même nécessaire. Le fait est que la marquise était bien dans son ajoupa, mais qu'elle n'y était pas seule et qu'elle n'attendait point Mlle Maulabret.
Gomme elle se promenait le long de ses charmilles dépouillées, elle avait vu arriver M. Gantarel, et lui montrant, sans la lui iaire lire, une lettre qu'elle tenait à la main, elle lui avait crié :
« Vous voyez la plus heureuse des mères. On m'écrit de Londres qu'on sera ici demain dans l'aprèsmidi. Jugez de ma joie. Il y a deux grandes années que je ne l'ai embrassé, ce méchant garçon.
— Fort bien! fort bien! répondit-il. Et moi, madame, je m'empresse de vous annoncer que j'ai fait ce matin ce dont nous étions convenus. Oui. madame,
pour vous complaire, j'ai sollicité ui Taux grand homme, de ce roi des opportunistes... Je yous laisse à deviner ce qu'il m'en a coûté, vous z à quel point l'opportunisme m'est odieux... Eh bien! je l'ai courtisé, cet homme, je l'ai flagorné, je me suis fait petit, humble, plat, chien couchant...
— Je vous sais capable de tout pour obliger vos amis, dit-elle avec un sourire enchanteur. Et aui nous cette place de second secrétaire? Nous donne-ton des espérances?
— Couci couci... Il paraît, madame, qu'en 1869 monsieur votre fils a été attaché comme troisième s.
à l'ambassade de Berlin et qu'il n'y a pas 1 les meilleurs souvenirs.
— Pure calomnie, mon cher monsieur Cantarel. Lésin n'a jamais péché que par trop de défiance de lui-même, par un excès de modestie et de timidi
a eu de la peine à mûrir, mais le voilà formé n'est plus timide à vingt-sept ans.
— Je veux le croire; mais, chère madame, il y nom qui déplaît. Eh! oui, il est difficile d que les fils de certains pères puissent servir 1< ment la république. »
La marquise prit son plus grand air, son air leries, pour expliquer à M. Cantarel qu» trompé sur le rôle qu'avait joué M. de A sous
l'Empire. On l'avait considéré comme un \ maître, quoiqu'il n'eût jamais rien dû pour un fervent impérialiste, et cependant il toujours eu de vives sympathies pour 1< lementaire Elle démontra à son v<
dont elle chérissait la mémoire s'était conduit en vrai citoyen, presque en héros ou du moins en conseiller franc et courageux, blâmant les fautes, prévoyant et dénonçant les catastrophes, montrant aux aveugles l'abîme où ils couraient; car il se trouve qu'aujourd'hui tout le monde a blâmé les fautes, prévu les catastrophes et prédit l'abîme. S'il n'avait tenu qu'à lui, la France eût été sauvée. Bref, elle révélait à M. Gantarel un M. de Moisieux tout nouveau, que personne n'avait connu. Elle accordait toutefois que l'Empereur avait eu pour eux de bons procédés, mais il y avait beaucoup à rabattre de tout ce qu'on avait dit à ce sujet, et elle en rabattait tant qu'il ne restait presque rien ; c'était l'Empereur qui leur en redevait. Les ingrats s'entendent à simplifier les comptes par parties doubles, ils biffent d'un trait une des colonnes, et à cet égard les ingrates sont encore plus habiles que les ingrats. Les femmes ont un art particulier pour se débarrasser des faits et des souvenirs qui les gênent; elles escamotent en se jouant les plus lourds paquets.
Mme de Moisieux termina son discours par ces mots :
« Non, mon voisin, ce n'est pas le régime que nous aimions, nous l'avons servi malgré nous; mais nous avions, je le confesse, quelque attachement pour l'homme...
— Pour l'homme de décembre ! interrompit M. Gantarel, en éclatant comme une bombe.
— On peut être un criminel, reprit-elle sur un ton de courageuse franchise, et avoir certaines qua
lilés de cœur. C'était le cas de ce rêveur inappliqué, mais il n'est plus, je me sens déliée de tout engagement. Pour ce qui est de Lésin, il vient de p deux ans aux États-Unis, et il en revient, parait-il, plus républicain et plus rouge que vous, mon Cantarel ; vous en jugerez dès demain.
- Ce n'est pas moi qu'il faut convaincre, ma cl voisine, répliqua- t-il, c'est l'homme qui peut tout, l'homme qui dispose de toutes les places, l'homme que la France adore, car il faut toujours qu'elle adore quelqu'un... Enfin cet homme, j'ai si bien su le prendre qu'en me reconduisant il m'a fait un charmant sourire et m'a dit : « Monsieur Cantarel, je donne ma parole que, le jour où vous s< con-
seiller municipal de Paris, le jeune marquis de sieux sera nommé second secrétaire. » Or, mad mon élection est sûre.
Elle lui tendit la main en disant :
« Que vous me rendez heureuse! Dans quelques heures d'ici, ce pauvre Lésin saura tout ce qu'il vous doit. »
Il lui jeta un regard en coulisse.
« Eh! dit-il, je me soucie peu de sa reconi: sance, c'est à la vôtre que je pr<
— Doutez-vous qu'elle vous soit ac N'inps?
— Je doute de tout, oui, madairn ô de moi et de mes espérances.
— \ . Ah! monsieur Ca
— Et j'ai tenu ma hui;
mais je suis à bout de patience. Il faut que je parle... Ne voyez-vous pas que je sèche, que je me consume, que je dépéris?..
— Il faut vous en croire, dit- elle en riant, quoiqu'il n'y paraisse guère.
— Ne riez pas, madame... Pas plus tard qu'hier, il m'a pris une terrible envie de me tuer.
— Vous me faites frémir... Là, mon pauvre ami, que deviendraient la France et Lésin? »
Il la regarda de nouveau en coulisse et s'écria : « Ah! marquise! marquise 1 » Et il promenait sa langue sur ses lèvres, comme pour mieux savourer ce mot qui lui semblait aussi doux qu'un nectar. Il se consulta un instant, il se tâtait pour savoir ce qu'il pouvait oser, et bientôt, passant par degrés des notes les plus graves de son clavier aux plus suaves et aux plus flûtées, il prononça tout d'une haleme cette phrase qui se termina dans un chuchotement mystérieux :
«Ah! marquise! ah! chère madame, quand donc aurez- vous pour moi des bontés? »
Puis, d'une voix qui se mourait :
« Géraldine, Géraldine, le voudrez-vcus? *
Mme de Moisieux tressaillit comme un pur sang avec lequel le palefrenier qui le panse se permet des familiarités incongrues. Elle regardait M. Cantarel de travers, partagée entre l'indignation que lui causait l'excès de son audace et l'envie qu'elle avait d'en rire. Elle finit par lui dire d'un ton pincé :
« Vraiment, monsieur Cantarel, vous vous oubliez. »
Il répondit avec aigreur :
« C'est ce matin, madame, que je me suis oublié en allant faire antichambre pour vos beaui yeux chez un grand homme, moi qui déteste également les grands hommes et les antichambres... Et je me suis encore oublié le jour où je n'ai pas craint de m'abaisser aux dernières supplications pour fléchir le plus féroce de vos créanciers...
— Mes créanciers et le reste, tout y dit-
elle; tout cela est inscrit dans votre grand livre, et vous me présentez votre facture... Vous êtes par trop commerçant, monsieur Gantarel. »
Il allait prendre la mouche, se fâcher sérieusement. Elle se repentit de sa vivacité; elle changea tout à coup de visage, et baissant les yeux , rougissant comme une jeune fille :
« Mais je ne réussis pas à m'indigner, dit-ei Oh! mon voisin, que vous êtes un homme du reux! »
Ce mot suffit pour dissiper le gros nuage qui s'amassait entre ses deux sourcils. Être G comme un danger par le gouwn femmes passait dans son esprit pour le degré suprême de l'humaine félicité. Il recoi.
humeur, il caressa du bout d bouffants. Après quoi il i la marqu
air à la fois tendre et goguenard, le creux de sa main sa lourde et ses breloques massives. Il avai ire :
Voilà ce que nous pesons!
« Mon Dieu ! reprit-elle, oir une faiblesse, si à m<>
compromettre une réputation qui a traversé impunément les cours... »
Il se permit de rire et de l'interrompre :
« On assure pourtant...
— Vous ajoutez donc foi à tous les sots propos?
— Eh ! marquise, c'est le secret de Polichinelle, de toute la France, de tout l'univers.
— L'univers, la France et Polichinelle en mettent toujours dix fois plus qu'il n'y en a.
— Mais enfin, dit-il d'un ton plaintif, quel plaisir trouvez-vous à tenir un pauvre homme sur le gril et à prolonger indéfiniment son supplice? Voyons, quelles raisons pouvez-vous avoir pour me martyriser ainsi?
— J'en ai beaucoup et d'excellentes. D'abord, je ne crois pas à votre amour... Non, ne vous récriez pas. Pure affaire de vanité, mon pauvre ami. Vous avez décidé que je serais votre première marquise. L'autre est morte, celle dont vous avez le château, et qu'estce qu'un château sans marquise? Ah 1 si vous aviez quelque chance d'avoir la Pompadour, vous ne penseriez pas à moi. Ne vous fâchez pas, vous dis-je. Vous savez bien qu'une femme qui raisonne est près de se rendre. Eh ! oui, je me rendrais peut-être, n'était la peur que j'ai que vous ne soyez un indiscret, que vous n'ayez le bonheur un peu bruyant... Je vous soupçonne d'être un peu trompette, monsieur Gantarel.
— Moi, trompette ! Je vous assure...
— Et moi je vous affirme, interrompit-elle, que je 'suis une vieille femme. Ah ! si vous saviez, mon ami,
126 NOIRS ET RCJUGES
à quel point je suis revenue, dégrisée, guérie de toul!... Je ne suis plus que mère; ah ! par e je le suis comme une lionne... Eh! que sait-on? quand je serai délivrée de mes soucis maternels, quand mon cher enfant...
— Mais puisque je vous dis que le grand homme m'a donné sa parole.
— Ce n'est pas tout que cette place de deuxième secrétaire. Ce mariage, ce fameux mariage!..
— Eh bien! ma parole à moi, ne l'avez-vous pas?
— Mais notre jeune fille voudra-t-elle ?
— Je voudrais bien voir qu'elle ne voulût pas, ditil en se carrant. Me prenez vous par hasard pour un tuteur de comédie? Et d'ailleurs à quoi songez-\ là? Je vous dis, moi, qu'à la seule pensée de devenir marquise son petit cœur bondira de joie.
— Vous ne craignez pas que ses scrupules, que mère Amélie?...
— Qu'elle s'avise de faire la mijaurée, elle verra beau jeu!.. Mais laissez donc, elle ne s'en
pas. Elle a moins de scrupules, elle est plus dégourdie
que vous ne pensez. Je la vois tous les
mon château -yquem, et je vous jur
goût. Tenez plutôt, je lui ai montré
Croyez-vous qu'elle ait bi
qu'elle est à vous ; tenez, ce mariage pour fait. »
Ils venaient d'entrer dans l'ajoi
« Marquise, continua M.
suis et je resterai, et j'estime que dans a bon de donner un caractère c Lu i
jurez-moi que le jour où monsieur votre fils épousera ma pupille...
— Pas un jour plus tôt, interrompit- elle vivement.
— Mais pas un jour plus tard, s'écria-t-il en tombant à ses genoux et cherchant à lui prendre la main pour la baiser.
— Eh ! grand Dieu, relevez-vous donc? disait-elle. Vous, dans cette posture!.., Avec vos opinions, vos principes !
— Debout devant les tyrans, à genoux devant les femmes ! voilà ma devise, et je suis résolu à ne pas me relever avant que vous m'ayez promis...
— Tout ce qu'il vous plaira ! s'écria-t-elle dans un mouvement d'effroi, mais debout ! »
Elle venait d'entendre le bruit d'un pas, et l'amoureux sexagénaire, amoureux depuis deux ans, sexagénaire depuis deux jours, l'entendit aussi. Malheureusement, sa corpulence et sa pelisse contrariaient ses efforts; il n'était pas encore sur ses pieds quand Jetta parut à l'entrée de l'ajoupa. Elle n'avait pas saisi un mot, mais elle avait des yeux.
« Eh ! ma belle, vous arrivez fort à propos, lui dit la marquise en l'embrassant. Aidez donc votre tuteur à retrouver une perle de mon bracelet, qui vient de se détacher. »
L'innocente Jetta se mit à chercher la perle, et, quoiqu'elle eût bonne vue, elle ne la trouva pas. En ce moment, Lara sortit d'un buisson ; il était toujours fourré où il n'avait que faire.
« Bah I vous vous donnez trop de peine, Jetta, dil
la marquise. Laissez chercher ce petit homme, qui a de meilleurs yeux que vous. »
Là-dessus, elle essaya de parler d'autre chose; mais l'entretien languissait, expirait à chaque instant. En se retrouvant sur ses pieds, M. Gantarel n'avait pas repris sa belle humeur. Il était morose et renfrogné. Il leva bientôt la séance pour retourner au château, accompagné de sa pupille. Eu vain s'efforça- t-el le de lui faire admirer le soleil qui se couchait rouge comme du sang.
« Un gros pain à cacheter! dit-il en haussant les épaules. Il y a bien là de quoi s'émerveiller ! »
Pendant tout le dîner, il la harcela, la taquina aigrement. Il entreprit de lui révéler ce qu'il appelait les horribles mystères de l'armée noire. Entre le premier service et le dessert, il mangea dix n et vingt curés. Sa conclusion fut qu'il fallait en unir avec ces gens-là, qu'autrement c'en était fait des mœurs, de la famille, de la sainteté du nœud conjugal, de la morale publique et privée.
Mme Gantarel avait paru ne rien entendre. Quand elle se trouva seu !
où elle commençait à s'assoupii i tout
à coup.
a Qu'avez-vous donc fait pour qu'il vous ait tant maltraitée'? » lui deman elle en entrouvrant ses yeux somn
Puis, honteuse de sa cui répoi,
tantôt du . un grand malheur. »
Le lendemain, Mlle Maulabret eut l'étonnement d'apprendre tout à la fois que Mme de Moisieux avait un fils, que ce fils venait de passer deux ans en Amérique, qu'il en était revenu, que le soir même il dine- y rait au château, et que, vu la solennité de cette circonstance, elle était tenue de se mettre sous les armes et d'étrenner la plus belle de ses robes neuves. M. Gantarel, qui avait repris sa gaieté et généreusement oublié tout ce qu'il lui avait dit de désagréable, lui recommanda de se décolleter.
« Je n'ai accepté votre tutelle, lui dit-il, qu'à la condition que vous me montreriez quelquefois vos épaules ; je veux les voir. Qu'est-ce qu'une pupille qui a des secrets pour son tuteur l? Les tuteurs ont le droit de voir et même de toucher. Ainsi l'ont décidé les canons de l'Église, et c'est l'opinion de mère Amélie. »
Il s'appesantit ; il n'avait pas la plaisanterie légère.
| Jetta se le tint pour dit; quand le moment fut venu,
elle se rappela toutes les instructions qu'elle avait
reçues de Mme de Moisieux et s'appliqua à bien
faire les choses. Le jeune marquis lui causait quelque
ur. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût hérit toutes les grâces de sa 'charmante mère en y ajoutant et fine moustache, et il se trouvait que cette moustache qu'elle lui prêtait obligeamment ressemblait beaucoup à celle de M. Albert Val port, dont elle se souvenait encore de temps à autre.
L'heure des repas était annoncée jadis à Gombard par une cloche qui s'était fêlée. Ne la trouvant plus assez sonore, le seigneur châtelain l'avait remplacée par un gong chinois, dont la voix éclatante et formidable se faisait entendre à une demi-lieue à la ronde. Personne n'en pouvait ignorer, l'univers était averti que M. Gantarel s'apprêtait à déplier sa serviette. Quand le gong retentit, Mlle Maulabret était sou armes. Elle s'était coiffée dans toutes les règles et conformément aux leçons de l'habile institutrice qui lui avait appris à faire bouffer ses bandeaux et à toi chignon. Rien de plus charmant que sa robe de surah couleur mauve, dont la garniture audacieuse et pourtant modeste faisait le plus grand honneur à la couturière de Mme de Moisieux. Pw tenue par un ruban de velours noirpa croix en < lu Rhin,
e. Ses bel
ture dont nt rien à redoute!
I leur ferme blancheur pouva it des lun d
qui h
Cette étrangère était vraiment fort jolie et fort désirable, peut-être un peu trop pour la circonstance.
Elle descendit au salon, où venaient d'arriver la marquise et son fils, in fiocchi l'un et l'autre. Son entrée fit sensation. Mme de Moisieux battit des mains, Mme Gantarel eut l'air de découvrir l'Amérique , M. Gantarel fit claquer sa langue comme à la vue d'un bon plat. Il trouvait que cette jolie fille faisait bien dans son salon doré et peinturluré ; il était bien aise qu'elle lui fût quelque chose et d'en pouvoir faire les honneurs. Elle s'aperçut à peine de la vive impression qu'elle produisait, tant elle était plongée dans un ébahissement dont elle ne pouvait revenir. On lui avait présenté le jeune marquis de Moisieux et il l'avait saluée. Était-ce bien lui ? Un gros corps dégingandé et mal équarri, une tignasse d'un blond tirant sur le roux, un teint farineux, des joues que l'abus des alcools commençait à couperoser, de gros yeux à fleur de tête, ternes et troubles comme ceux d'un poisson crevé, une langue empâtée, point de maintien, je ne quoi d'effaré, l'air empêtré d'un habitué de bas lieux qui ne se sent pas chez lui en honnête compagnie. Dieu ! quel marquis ! était-ce bien là le fils de sa m On ne savait pas même quel âge lui donner et s'il avait quinze ou quarante ans. Son sourire était enfantin, mais les pattes d'oie profondément gravées su; tempes racontaient un long passe, le travail rongeur des années et un nombre invraisemblable de flacons de rhum aussitôt vidés que débouchés. Il faut avouer que la marquise elle-même avait ressenti quelque surprise en le revoyant; elle l'avait trouvé considé-
ment détérioré, ce qui lui fit l'effet d'un miracle. Par bon procédé, elle l'embrassa, en se tenant à quatre pour ne pas l'étouffer.
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants, M. Cantarel donna son bras à la marquise, Lésin s'approcha de Mme Cantarel pour lui offrir le sien, mais d'un signe elle le pria de s'adresser à Mlle Maulabret, ce qu'il fit avec une extrême gaucherie. Elle paraissait l'intimider beaucoup. Peut-être, pour le rassurer, sa mère lui avait-elle représenté cette petite bourgeoise comme une personne sans conséquence. 11 se trouvait en présence d'une beauté qui le surprenait, et dans ses embarras il perdait l'équilibre, comme dans ses gaietés il perdait haleine.
Mme Cantarel n'avait pas fait de grands frais de toilette; elle avait gardé sur sa tête la fanchon en guipure, dont elle enveloppait ses névralgies, et s'était contentée de remplacer la robe de soie noire un peu fripée qui ne la quittait pas par une autre robe de soie noire à peu près neuve. Mais, par l'ordre de son royal époux, elle avait dû déployer pour sa table le luxe des grands jours. La beauté du cou teur de l'argenterie, un magnili à la balustrade ciselée, que surmontait u montagne de fleurs, l'éclat des cri -quelaPompadourn q du maître d'h | laissait porter dai.
de 1 Europe, tout annonçai! la so!
qui allait beaucoup à la signature d'un contrat
Si M. Lésin de Moisieux n'était pas idiot, il ne s'en fallait guère. Esprit incomplet, inachevé, triste ébauche que la bonne nature avait plantée là, en la priant de se tirer d'affaire comme elle pourrait, ce gros garçon au teint blafard était un de ces embrouillés qui ne se débrouillent jamais. On s'était donné des peines prodigieuses pour le dégrossir. Apprendre lui causait une sorte de douleur physique; les souffrances qu'éprouve une femme pour mettre un enfant au monde ne sont rien au prix du supplice qu'endurait ce cerveau rebelle et réfractaire pour accoucher d'une idée. Pendant de longues années, son gouverneur, M. Mazet, homme fort instruit, dont la patience surpassait encore le mérite, l'avait remis cent fois sur le métier, selon le précepte de Boileau, le polissant et le repolissant sans cesse; il y perdit son latin et surtout son grec.
En définitive, Lésin réussit à apprendre les premiers rudiments de la photographie; encore ses épreuves étaient-elles si troubles qu'on n'y pouvait distinguer un arbre d'une femme. Ainsi se termina cette éducation laborieuse, dont le seul fruit fut de rapporter à M. Mazet une grosse pension qu'assurément il avait bien gagnée.
Son père l'avait souvent traité d'avorton, sa mère lui avait déclaré maintes fois qu'il était impossible. Il ne s'en souciait guère. Il avait deux goûts qui devaient suffire à embellir sa vie : il jouait au billard et il aimait à boire. Ce fut sa perte. A jeun, il était presque convenable et assez réservé, car, grâce à Dieu, il était timide, et sa sottise se réfugiait sous les ailes tutélaires
ii qu'on appelle le silence. Mais il portait mal Le vin; à peine en avait-il deux ou trois verres
la tête, il osait tout. Le satyre qu'il rente i au fond de son cœur sortait brusquement de sa
i ne et faisait fuir les nymphes. M. de Moisieux, à qui l'on ne pouvait rien refuser, l'avait fait attacher à l'ambassade de Berlin. A peine débarqué, sur la foi du nom qu'il portait, il fut invité à un bal de la cour, et il y prit des libertés malséantes. Dès le lendemain, il fallut le faire disparaître; ce fut la fin de sa brillante carrière diplomatique, mais Mme de Moisieux se flattait de le remettre en selle par l'entremise de son obligeant voisin.
Le festin qu'on donnait en son honneur était di de l'argenterie et de la vaisselle; il 5 superbe appétit, et pendant quelque temps tout alla bien. Admonesté par sa mère, il s'observait, parlait
ne répondait que par monosyllabes; ses 0
m n'avaient rien de compromettant Can-
qui apparemment voulait le faire brill» .■:
lit de questions. Il franchit le pas, s'aventura un peu. entreprit de conter son od\
ut il brouillait tout, ne retrouvait le de Boston ni de Cincinnati, et se tourn Mlle Maulabret en lui disant : Ce diable d'« vou- . comment s'appelle-t-il*?
Que ne Tint I on plutôt sur les
et du whisky? 11 en eû1 raisoni
ou ■ m
usé
avec lui comme la chouette de la fable, elle lui avait peint son petit comme délicieux :
Beau, bien fait et joli sur tous ses compagnons.
Il croyait rêver et hochait la tète en se disant : « Si jamais celui-là devient deuxième .secrétaire d'ambassade, c'est qu'on l'aura nommé sans le voir; il faudra que j'engage la marquise à le tenir jusque-ià dans une boite. »
Il eût été plus sage de le prévenir loyalement et de l'avertir que ce beau garçon supportait mal le vin. Il lui remplissait continuellement son verre, qu'il s'étonnait de trouver toujours vide. Lésin sentit par degrés sa tête se prendre, et adieu la modestie! Il s'enhardit, se lança; le caboteur qui longeait prudemment la côte affronta la haute mer et ses hasards. La marquise frémissait, et il y avait de quoi. Elle avait cru bien faire en lui recommandant d'afficher ses convictions démocratiques et radicales; elle lui avait représenté que son avenir était à ce prix. Il se le tenait pour dit et attendait que le courage lui vînt : le courage était venu. On a tort de conseiller les sots; ils ne font usage de la sagesse d'autrui que pour perfectionner leur sottise , qui n'est supportable que servie au naturel.
« Vous avez beau dire, monsieur Gantarel, s'écriat-il en tambourinant la Marseillaise sur la table, les Américains sont un peuple plus avancé que vous ne croyez. Ils n'ont pas seulement aboli l'esclavage, ils sont en train d'abolir la domesticité. Moi qui vous
. je n'ai pas pu me procurer de nie à
York. C'est fort gênant, niais les principes a tout. Il ne faut pas de domestiques dans une démocratie. Tous électeurs, tous égaux. Moi, voyez-vous, monsieur Cantarel, je suis comme vous, je regarde grands gaillards que voici comme mes égaux. »
Les grands gaillards étaient si bien dressés qu'ils ne sourcillèrent pas; il est à croire qu'ils se dédommagèrent plus tard à l'office. M. Cantarel fit uneffroyable, et pendant deux ou trois minutes un sil de mort régna dans toute la salle; on aurait entendu voler les mouches, si les mouches volaient en janvier.
Lésin ne se doutait point du désastreux effet de son propos. Il goûta d'un vin que M. Cantarel lui avait vanté et fit la moue.
« En conscience, il n'est pas mauvais, dit-il; m en conscience aussi, tous vos grands crus me font l'effet de sirops. Parlez-moi d'un verre de whisky! C'est franc, c'est décisif, et ce n'est pas coûteu suis sûr, monsieur Cantarel, que vous savez à quoi vous revient chacune de ces bouteilles et que vous direz ce soir : « Ils m'en ont bu pour plus de cent « francs. » Papa avait reçu un jour di un panier de johannisberg. Le lendemain, il avait du monde à dîner, et, en remettant la bouteille au do! tique qui servait à boire, il lui dit à l'oreille : « johannifi nénagez-le. «Mais voilà mon animal
qui, tout le long de sa tournée, répète « Du johanin
basse. Ma parole d'honneur! e i-on un
L'instant d'après, un des grands gaillards qui étaient ses égaux lui offrit du-château-lafite. Il lui dit en clignant de l'œil et d'un ton familier :
<a Eh! l'ami, château-lafite! ménagez-le. »
Et, charmé de son agréable plaisanterie, il éclata en un long et bruyant éclat de rire. Il se pâmait, il pensait suffoquer. Pour le calmer, il fallut que la marquise lui allongeât par-dessous la table un joli coup de pied dans le mollet droit; c'était une langue qu'il comprenait et qu'elle lui parlait quelquefois.
Il y avait en ce moment une personne heureuse : c'était Mme Cantarel. Son cœur se dilatait, se baignait dans la joie. Les inepties du fils, les anxiétés de la mère, l'ahurissement de M. Cantarel lui procuraient une félicité intime et sans mélange, qui ne se révélait au dehors que par la noirceur de ses sourires.
Lorsqu'on passa au salon pour prendre le café, Lésin ne se possédait plus, il était cramoisi, les yeux lui sortaient de la tète. La marquise prévit une catastrophe. Elle le regarda fixement comme un montreur de ménagerie regarde son lion qui s'émancipe, et elle lui dit tout bas :
« Allez vous dégriser au grand air. »
Elle ajouta tout haut et d'une voix caressante ;
« Lésin , allez donc chercher les photographies que vous avez rapportées d'Amérique ; je suis sûre que Mlle Maulabret sera charmée de les voir. »
Il baissa la tête et obéit. Quand il revint une demiheure plus tard, il sentait la pipe, mais il paraissait aussi tranquille que blafard. Il déposa sur une table ronde le portefeuille qu'il tenait sous son bras et se
mit en devoir de déballer. Il inspirait à Jetta une profonde pitié; elle le considérait comme un être gracié et mal venu, comme un estropié de l'intelligence, comme un infirme, et son âme de sœur voulait du bien à tous les infirmes. Tandis que M. Cantarel, à l'autre bout du salon, faisait adi: à Mme de Moisieux un Lancret que son expert acheté pour lui à l'hôtel Drouot et qu'on venait de lui envoyer décrassé et reverni, Jetta alla s le la
meilleure grâce du monde à côté de Lésin. Il fit défiler sous ses yeux tous les produits de son art, et de sa voix douce elle lui demandait des explications qui n'étaient pas superflues, tant les épreuves et pâles et confuses. Malheureusement, la cave à liqueurs était restée sur la table ; il ne put résister à la tentation, il se versa un verre de fine-champagne qu'i1 avala d'un trait, et son cerveau se ralluma. Il réservé pour la fin, pour le bouquet, une vue du gara, qui était, disait- il, son chef-d'œuvre. Il mit le chef-d'œuvre sous le nez de Jetta, et elle dut reculer la tête pour y mieux voir. Dans le mouvement qu'elle fit, sa robe, s'écartant un peu, laissa un instant à découvert la naissance de sa gorge. Elit qu'il avait aux lèvres un sourire de faune et qu'il sur elle un regard effronté, un de ces régi
ibillentles femmes. Rougissant de honte et d'indignation, elle laissa tomber à terre le
brusquement et ii réfugier sur le sofa où était assise sa tante, qui lu a Eh bien, ma chère! eh biei . »
Si o [u'il fût de la marquise et de
M. Cantarel s'était aperçu de cette retraite précipitée; il s'écria :
« Eh ! fillette, qu'est-ce donc?
— Vous êtes bien curieux ; c'est une épingle qui l'a piquée, » répondit Mme Cantarel.
Et, se penchant vers Jetta, elle feignit de remettre en- place une innocente épingle qui ne s'était point déplacée.
« Que diable! on supporte en silence ces petites contrariétés, elle s'y fera, » dit-il avec un gros rire.
Jetta savait gré à sa tante de l'avoir appelée par son petit nom, ce qu'elle ne faisait jamais, et d'être venue à son secours. Elle leva sur son pâle visage des yeux reconnaissants et rencontra les siens, qui n'exprimaient qu'une froide indifférence. Alors elle sentit que, lorsqu'on a dix-huit ans et qu'on n'a point de mère, on est horriblement seule et dans les salons dorés et dans tout l'univers; il lui prit une violente envie de pleurer. Tout à coup, elle se souvint qu'un ancien président de chambre lui avait dit : « Méfiezvous ! » Les écailles lui tombèrent des yeux, elle entrevit la fatale vérité. On voulait lui iaire épouser cet idiot ! on voulait la donner corps et âme à ce faune ! Ce n'était pas là ce qui la navrait le plus. Elle avait cru aux protestations d'amitié , à la sincérité de Mme de Moisieux, et Mme de Moisieux avait son projet. Protestations, caresses , tout cela n'était que feintise, artifice, hypocrisie, petits moyens. Et le monde était ainsi fait; quand on y vivait, il ne fallait croire à rien ni à personne.
Cependant le faune ne songeait pas à poursuivre sa
victime; il avait pris sa fuite pour une agacerie qu'elle lui faisait, et il se promettait de la retrouver en temps et lieu. Pour le moment, il rêvait à une taverne de New- York, où il avait passé des heures délicieuses; les jolies filles qu'on y trouvait ne faisaient pas de petites manières, c'était bien plus commode. Tout en rêvant, il s'assoupit par degrés, et bientôt son sommeil se trahit par un sourd ronflement.
La marquise excusa sa géniture en alléguant les fatigues du voyage, la réveilla et l'emmena; mais elle n'attendit pas d'avoir traversé la cour d'honneur pour laisser éclater la tempête qui s'était amassée en elle pendant trois heures. L'être impossible secoua ses oreilles; il crut se justifier en racontant ce qui s'était passé.
« Que voulez-vous, maman? s'écria-t-il, j'ai l'habitude de regarder ce qu'on me montre, et croyez d'ailleurs que la petite a bien su ce qu'elle taisait. 1 plus d'école que vous ne pensez.
— Vous êtes le dernier des imbéciles! » lui dit elle avec l'accent du désespoir.
Jetta s'était retirée dans son appartement versant la petite bibliothèque dont elle faisait son séjour favori, elle avisa sur une console un grand pli bernent arrivé, qu'elle s'empressa d tieter.
Elle y trouva, avec une image de dévotion, un sermon en trois points sur le d sur la nécessité de combattre les tentations, en leur opposant le bouclier de la foi et le
t. Elle prit aussitôt la plume, écrivit à 1
« 0 ma mère, ne craignez pas pour moi les tentations; ce que j'en connais est bien peu séduisant et bien peu dangereux. »
Elle s'était soulagée en écrivant, elle songea à gagner son lit. Comme elle ouvrait la porte du petit salon qui séparait sa bibliothèque de sa chambre à coucher, elle demeura clouée sur le seuil. A ses regards s'offrait une merveille, un chrysanthème superbe, un chrysanthème arborescent, haut de plus de quatre pieds, dont la tige était un véritable tronc et semblait lui faire hommage de ses belles fleurs blanches et étoilées, au cœur d'or, qui se comptaient par centaines. Elle en admirait la beauté, elle en savait aussi la valeur. Six années auparavant, sa mère avait marchandé dans une exposition horticole un chrysanthème pareil à celui-ci, et elle avait reculé de trois pas en apprenant qu'on en demandait deux mille francs. Qui donc pouvait se permettre de faire à Mlle Maulabret un présent de ce prix? Elle tira vivement un cordon de sonnette, et du même coup elle s'élança dans le corridor. Quand elle appelait un domestique, elle avait l'habitude de faire la moitié du chemin; instruite à servir les pauvres, elle ne pouvait s'accoutumer à ce qu'on la servît elle-même. Elle rencontra sa femme de chambre sur la dernière marche de l'escalier; elle apprit en l'interrogeant que la merveille avait été apportée dans la soirée par deux messagers inconnus, qu'ils avaient refusé de dire d'où ils venaient, qu'ils s'étaient contentés d'affirmer que Mlle Maulabret savait de quoi il s'agissait.
Elle regagna son appartement et fit plusieurs fois
le tour de la plante miraculeuse. Tout en tournant, la pensée lui vint qu'elle n'avait révélé qu'à un vieux chirurgien sa passion pour les chrysanthèmes, et que ce vieux chirurgien n'était plus de ce moi inspiration bizarre, une chimère traversa sa tête un peu mystique, mais son bon sens se moqua bien vite de sa folie. Elle finit par conclure que les deux i sagers avaient été dépêchés par M. Vaugenis et qu'il venait d'exécuter une des dernières volontés de son grand-oncle. Gomme en sortant de l'hôpital, elle se mit à causer avec ce mort; elle lui disait :
« Je vous aime beaucoup et je vous aimerai toujours; niais, vous le voyez vous-n que je fais dans le monde me ramène à l'hôpital. «
C'est le propre des belles et bonnes âmes comme des esprits supérieurs de chercher à tout comprendre, même ce qui les chagrine, et comprendre, c'est pardonner. Après s'être indignée contre Mme de Moisieux, Mlle Maulabret, qui était une belle et bonne âme, finit par la plaindre, et en vérité la marquise était digne de quelque pitié.
Le jour où l'homme de mérite qu'elle avait choisi pour gouverneur de son fils avait entrepris de lui démontrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, il s'était mis à pleurer et lui avait dit : « Monsieur, maman prétend que vous êtes un honnête homme ; donnez-moi votre parole d'honneur que ces trois angles en valent deux; mais, pour l'amour de Dieu, ne me démontrez rien. » Mme de Moisieux lui pardonnait de n'avoir pu mordre ni à l'algèbre ni à la géométrie et d'attribuer à Charlemagne les bons mots de Henri IV. Elle aurait pris son parti d'avoir pour fils un imbécile, si cet imbécile n'eût été un bourreau d'argent. Du vivant de son
1 i '* NOIRS ET ROUGES
mari, elle lui avait laissé le soin de pourvoir aux fantaisies coûteuses de l'être impossible qui était supplice, sa couronne d'épines, sa croix. Depuis quelques années, il était retombé tout entier à sa charge, et elle sentait douloureusement la pesanteur de ce fardeau. Il n'avait hérité de son père, après qu'elle eut exercé ses reprises, qu'un peu plus de cent mille francs, dont il ne devait faire que deux bouchées, — non qu'il eût des goûts dispendieux : un flacon de rhum et la première venue suffisaient à son bonheur, — mais il était bourreau d'argent par vanité bè' aimait à faire le paon et le sultan. A la femme qui lui demandait deux louis, il en donnait cinquante ; la gloire d'éblouir une fille chatouillait délicieuse: ce noble cœur. La marquise était convaincue raison qu'elle n'aurait de repos et de sûreté que le jour où elle l'aurait marié. Elle y avait employé vainement son entregent, ses finesses, son industrie; ell< connut alors qu'elle n'était plus rien. Elle ima de l'expédier aux États-Unis ; on lui avait persuadé que les citoyennes de la libre Amérique sont friandes de marquis. Mais Lésin eut beau j ses charmes de New-York à San-1 , de Chi-
cago à la Nouvelle-Orléans, il n'eut | ir de
rencontrer une seule héritière qui voulût de lui. i amuser sa solitude et tromper ses ennu tiqua
de plus en plus la dive bouteille ; homme de imbécile, elle se donne à tout le moi •aie.
De| . il était au bout d<
marquise lui envi
que c'était le dernier, qu'il ne devait pas compter sur elle, qu'elle n'avait plus rien. Peut-être était-elle un peu moins pauvre qu'elle ne s'en donnait l'air, mai?, elle se gardait le secret. Tout à coup, une éclaircie se fit dans les brumes de son horizon. Il se trouva que par un incident imprévu M. Cantarel avait une pupille et que cette pupille était une héritière ; elle entonna le cantique de Siméon. M. Cantarel lui avait déjà rendu des services qu'elle ne croyait pas payer trop cher en se condamnant à jouer tous les soirs au besigue avec lui. Elle pouvait tout exiger de ce barbon amoureux et crédule, qui grillait de s'emmarquiser Elle décida que, après l'avoir débarrassée de ses créanciers, il la délivrerait de son fils, que par son obligeante entremise Lésin épouserait un gros million et serait nommé deuxième secrétaire, après quoi on l'enverrait si loin qu'elle n'entendrait plus parler de lui. « Ce sera la fin de ma grande liquidation, » se disait-elle, et, le passé liquidé, cette femme, revenue et guérie- de tout, se promettait de commencer autre chose. Elle en prenait à témoin les sept portraits.
Après avoir tenu conseil avec elle-même, Mlle Maulabret avait jugé que sa dignité et sa prudence lui commandaient de feindre une entière ignorance des desseins qu'on avait sur .elle ; le lièvre avait vu briller le fusil du chasseur, il lui convenait de n'en avoir pas l'air. Elle continuait de se rendre presque chaque jour au chalet, où Mme de Moisieux faisait fête « à sa toute belle », comme elle l'appelait, affectant de lui parler avec une entière franchise de ses perplexités au sujet de son fils. Elle se plaignait qu'il fût gauche,
timide, qu'il manquât de formes; mais le f
lent; le cœur était généreux.
d'or. Elle citait de lui des traits desensibilr venir les larmes aux yeux ; il était homme à donu un pauvre sa dernière chemise. A l'entendre, r dans Les hôpitaux de New-York qu'il avait à pleines mains. Elle désirait vivement le marier. disait-elle, étant persuadée qu'une femme qui prendrait de l'ascendant sur lui en ferait un gentilhomme accompli. Malheureusement, il ne s'y prêtait pas ; il avait refusé plusieurs partis très sortables qu'elle lui avait proposés, il entendait ne faire qu'un mai d amour, et l'amour n'était pas venu.
« Ce maudit garçon, disait- elle encore, m par son obstination; coûte que coûte, j'en viendrai à bout. Je suis convaincue que la femme qui 1 sera parfaitement heureuse... Mon fils n'est pas un
, ajoutait-elle en souriant; ma toute belle, ce sont les imbéciles qui font maris. »
Mlle Maulabret avait quelqu trouver Lésin au chalet; mais 1
- sa mère avaient porté leurs IV il avait de la tenue. Au surplus, i!
e de faire la cour à Jetta. Poui ige, il s.- fia tait « qu'elle en tenait pour lui, que ire était i
de sainte-nitouch it un moi
rait. A sa m
pas d'imagination. Il avait disposé d'avance de ces douze cent mille francs et décidé que son bonheur ne serait pas parfait s'il n'avait deux meutes, Tune de ïévriers gris de souris, l'autre de chiens courants au pelage blanc, mêlé de noir ou de fauve. Chiens courants et lévriers, il les voyait déjà, il les appelait par leur nom, il leur parlait, il les sifflait, et, quand ils se permettaient d'aboyer mal à propos sans être sur les voies de la bête, cet homme au cœur d'or les fouettait sans miséricorde.
Ce qui l'ennuyait, ce qui lui semblait fastidieux, c'étaient les préliminaires et la nécessité d'avoir de la tenue deux heures par jour; il aurait voulu brusquer l'aventure. Quand il avait passé la moitié d'une après-midi à étudier ses gestes et son langage, il lui prenait une effroyable lassitude, une sorte de courbature, comme s'il venait d'accomplir un des dix travaux d'Hercule, et, se dérobant, il se glissait en catimini dans le café du Cheval-Blanc, où se rassemblaient tous les cochers des environs. C'était sa société favorite. Avec eux, il pouvait allonger ses jambes sans contrainte, poser ses coudes sur la table, s'épanouir, s'étaler, faire la roue. Ils l'appelaient monsieur le marquis gros comme le bras, ils goûtaient ses plaisanteries et mêlaient leurs lazzi à son rire opaque. Il leur payait à boire, leur distribuait ses puros, leur montrait à jouer au billard, les ébaubissait par l'audace de ses carambolages. Quelquefois aussi, entouré d'un cercle qui béait ou semblait béer, il racontait ses exploits culinaires, ses bonnes fortunes* l'Amérique et les Américaines, ou bien il annonçait à mots
couverts son prochain mariage, le château qu'il se lit, ses écuries, ses chasses, sa garenne, et au milieu de ce beau rêve galopaient à perte d'ha des lévriers éperdus qui mêlaient leur long mu aux oreilles pendantes et à la gueule baveuse des chiens courants. Mais il faut lui rendre cette justice qu'il ne disait jamais quelle femme il épouserait. Au moment où son nom allait lui échapper, il se souvenait fort à propos de la figure que faisait jadis son
en se défendant contre les questionneurs i crets et de la façon dont il ravalait sa langue. Il ravalait la sienne, et, dans ce moment, il avait l'air profond. Ce qui était une affaire, c'était de sortir du Cheval-Blanc sans être vu. Il entr'ouvrait disci
I la porte, jetait un regard craintif dans la rue, et, la trouvant vide, il s'échappait; après quoi, pour donner le change à sa mère, il battait les buissons pendant une heure, ce qui n'empêchait pas la marquise de lui dire :
« D'où sortez-vous? Fi donc ! vous sentez le rhum — Je vous jure que non, » répondait-il. Et, en attendant le diner, il s'allongeait sur un mais peu à peu ses paupières s'apj marquise le regardait dormir avec une •t se disait cent fois :
icur mon Dieu ! quand donc débarrassée? >
Kll a se
itnt. Elle partait, du double | ■ fille qu tal, une I un
événement, et qu'une petite bourgeoise résiste difficilement à la tentation de devenir marquise. Elle interrogeait le visage de Jetta, mais ce visage ne répondait rien. La meilleure diplomatie est quelquefois de n'en pas avoir. On raconte qu'un ministre célèbre disait un jour à son roi : « Sire, je suis réputé pour être un homme fin. » Le roi lui repartit : « Mon cher ministre, je le suis donc plus que vous, puisque je n'en ai pas la réputation. »
Au bout de trois semaines, Mme de Moisieux jugea que le premier coup d'œil avait été sauvé, et que l'habitude d'une part, son éloquence de l'autre avaient suffisamment réconcilié Mlle Maulabret avec la blême figure du jeune homme au cœur d'or. Elle résolut de précipiter le dénouement. .
Il y avait beaucoup de lapins dans le parc de M. Cantarel, qui les avait mis à la discrétion du jeune marquis. Lésin les tirait quelquefois, et le plus souvent les manquait. Un matin, d'accord avec sa mère, il en offrit le divertissement à Jetta. Elle n'accepta qu'à son corps défendant, elle avait quelque sympathie pour les lapins. Deux se présentèrent, Lésin les manqua l'un et l'autre. Il s'en prit à son fusil et s'avisa tout à coup que la chasse au furet amuserait davantage Mlle Maulabret. M. Cantarel en avait un, on envoya Lara le chercher, et sans l'attendre on se dirigea vers la partie du parc où abondaient les terriers. Le sentier était étroit. Jetta marchait devant, Lésin suivait, la marquise formait l'arrière-garde et traînait. Bientôt, ayant tourné la tête, Jetta ne la vit plus. Elle voulait rebrousser chemin pour aller la
150 NOIRS ET R0UGES
rejoindre; Lésin lui dit en se donnant un air mystérieux :
« Ma mère sait toujours ce qu'elle fait. »
Elle avait peur, mais elle s'en cachait. Elle continua d'avancer.
« Nous y voici, » dit-il en débouchant dans une petite clairière bordée d'un talus où la gent timide et prolifique avait creusé beaucoup de trous.
Cependant il éprouvait lui-même quelque trouble. Adossé contre un chêne, il se demandait par où il allait commencer, et machinalement il fouillait son carnier de sa main gauche comme dans l'espoir d'y trouver une ingénieuse entrée en matière. Enfin :
« J'aime les bois... et vous?... Ils me donnent toujours des idées. »
Et il fixait sur elle ses gros yeux ronds; son idée y était. Aussi Jetta s'empressa-t-elle de détourner le propos.
« Je n'ai jamais vu de furets, dit-elle. Gomment sont-ils faits?
— Là vraiment, vous n'avez jamais vu de furets? Il paraît qu'on n'en a pas dans les couvents. Vous vi tout à l'heure, c'est un joli petit animal blanc jam avec des yeux roses... Oui, c'est une jolie bête, j'aime encore mieux une jolie fille. »
Et il accompagna cette déclaration d'un clignement d'œil très significatif.
mus avez chassé quelque ment Jetta pour rompre encore les
— Quelquefois... Mais c'est pour un ai. e de je que namère m'y avait envoyé... Eh bien! je
n'ai pas eu de chance, je suis revenu bredouille... A vrai dire, les Américaines ne me conviennent pas, et •je vous le jure, sans compliment, je n'en ai pas découvert une seule qui vous valût. . . Est-il vrai que vous pensiez à entrer en religion? Ma parole d'honneur, ce serait une pitié. On vous couperait les cheveux, et ils sont d'une finesse, d'un blond !...
— Je ne me savais pas blonde, dit-elle en essayant de sourire.
— Il n'y a pour moi que des blondes et des brunes, et vous n'allez pas me faire croire que vous êtes brune... Et puis quels yeux!., et surtout quel teint! Gomment faites-vous pour avoir un teint pareil?
— Je vous assure que je n'en sais rien, » répliquat-elle sèchement.
Il était lancé, il lui semblait que le plus difficile était fait, qu'il n'avait plus qu'à marcher. Il passa en revue toutes les grâces de Jetta, qui sondait du regard les profondeurs du bois; hélas! aucun sauveur n'apparaissait. Après les joues vint la bouche et après la bouche la coquille de l'oreille, qui, en vérité, était charmante. Il comptait bien ne pas s'en tenir là, il s'était promis de lui demander son cœur en tombant à ses genoux. Gomme il songeait à tout, il interrompit un instant son discours pour coucher sur le gazon son fusil, qui, au moment décisif, l'aurait gêné. Puis il reprit :
a Je ne sais pas parler, je ne suis pas un faiseur de phrases, moi... Mais je vous jure que du premier jour où je vous ai vue... oui, je vous jure... »
Il venait d'apercevoir au bout du sentier Lara, qui
apportait le furet, et Lara n'était pas un de ces subalternes auprès desquels il se sentait à l'aise. Au contraire, ce petit page à l'air hautain, déluré, lui imposait, l'intimidait. Peut-être avait-il le sentiment vague que Lara ressemblait à un prince déguisé et que Lésin de Moisieux était un palefrenier manqué. Il demeura court, à la grande joie de Jetta, qui bénit la Grèce et tout l'Orient.
Remettant la fin de sa déclaration à une autre fois, il ne s'occupa plus que de la chasse. Après avoir reconnu les deux entrées d'un terrier, il tendit une poche devant l'une, introduisit le furet dans l'autre et annonça solennellement à Jetta qu'elle allait voir dans quelques minutes sortir un gros lapin suivi île près par son ennemi. « Les voilà! » s'écriait-il incessamment. Mais les minutes se passaient, point de lapin et point de furet. Lara, joyeux de sa mésaventure, lançait à Jetta des regards d'intelligence. Lésin, imuté, lui ordonna de ramasser des feuilles sèches et du bois mort et d'y mettre le feu, pour que la fumée forçât le furet à la retraite. Les feuilles brûlèrent, le furet ne donna pas signe de vie. Sans doute il se trouvait bien où il était, peut-être aussi avait- il découvert quelque issue secrète. Alors, oubliant tout, ses projets, les instructions de sa ni* idées qu'ils lui donnaient, l'œil fixé tour à tour sur les deux trous, il se mit à frapper du pi» pester, sans s'apercevoir que Jetta, s'esquivant d'un pas leste, reprenait le chemin du château.
Quand il se présenta au chalet, peu avant le déjeuner :
a Eh bien! avez-vous réussi? lui demanda Mme de Moisieux.
— Oh! la sacrée bête! s'écria-t-il en serrant les poings. Disparue dans un trou ! Bah ! nous en serons quittes pour en donner une autre à M. Cantarel.
— Une autre pupille?... De qui parlez-vous, je vous prie?
— Eh! parbleu, de ce sacré furet! Figurez-vous...
— Vous lasseriez la patience d'un ange... Occupons-nous de Mlle Maulabret.
— Ah! maman, dit-il, en reprenant ses esprits, de ce côté-là tout va bien, très bien.
— Vous vous êtes déclaré?
— Oui, à peu près, et j'en aurais dit bien davantage si ce maudit Lara n'était survenu fort mal à propos... Je ne l'aime pas, ce garçon; il est avantageux, impertinent, il a l'air de se croire le maître ici. »
La marquise rougit légèrement, ce qui ne lui arrivait guère. Elle n'admettait pas que son fils lui reprochât de mal gouverner sa maison.
« Et grâce à Lara, grâce au furet, reprit-elle avec dépit, vous avez laissé partir Mlle Maulabret comme elle était venue?
— Gomment pouvez- vous dire!... Je lui ai débité quelques douceurs, tout en restant très convenable. Demandez-lui plutôt!
— Et vos douceurs ont été bien reçues?
— Très bien, très bien... Quand je vous dis que cette petite fille est à moi et que l'affaire est dans le sac!... Mais, ma parole d'honneur! je donnerais l'une
de mes deux meutes pour savoir ce qu'a bien pu devenir ce damné furet. »
Elle lui jeta un regard de suprême mépris et murmura :
« Il faut que j'entre en campagne dès ce jour; autrement nous n'en finirons pas. »
Le lendemain, vers dix heures du matin, M. Cantarel se disposait à se rendre à Paris. La voiture qui devait le conduire à la gare était déjà avancée devant le perron. Le cocher, immobile sur son siège, se tenait prôt à toucher; le valet de pied avait ouvert la portière et attendait, raide comme un piquet, l'arrivée du maître.
- De sa fenêtre, Jetta regardait l'élégant coupé, qu'un beau soleil de fin d'hiver faisait resplendir. Il avait été lavé, nettoyé avec un soin exemplaire. Les rais, les jantes des roues étincelaient; on se serait miré dans les moyeux. Le cheval fringant, aux jambes fines, mâchait son mors avec impatience; sa tête, effilée et nerveuse, gracieusement ornée de cocardes rouges, détachait dans l'air des saccades. Évidemment il se faisait illusion sur sa situation sociale, il se croyait au service d'un empereur.
Le maître parut, enveloppé dans sa pelisse, qui ajoutait à l'épaisseur de sa taille et à son importance. Ayant levé le nez, il aperçut sa pupille, se mit à rire,
lui fit signe de descendre. Elle jeta un capuchoi sa tête et descendit. Il avait remonté le perron pour aller à sa renpontre. Il la regarda dans les yeux, riant toujours et murmura : « Ah! petite masque! »
Il ajouta : « Décidément je vais me 'mettre à croire aux miracles. »
L'air interdit, elle attendait qu'il s'expliquât.
« Eh! oui, ne faut-il pas que je croie aux miracles, puisque cette petite fille en fait?... Ah! petite masque! »
Il s'interrompit pour examiner son équipage el gens, pour s'assurer qu'ils étaient dignes de lui ; toute sa personne respirait la gravité d'un général qui passe une inspection à la veille d'une bataili s'avisa que la cravate blanche du valet de pied était d'une propreté douteuse.
t D'où sort cette cravate? s'écria-t-il. Pour qui me prends-tu? Va-t'en bien vite la changer. »
Puis, revenant à Jetta :
« Comment avcz-vous fait pour i ces nonnes, elles les savent toutes! Le } en perd le boire, le manger et le dormir.
— Le boire? même le boire? » dit-elle de sourire.
ne savait [tas où elle en était « Ah! mon bon oncle, je vous jure...
— Vous jurez? interrompit-il en lui don: sur la joue. Depuis quand
tent-elles de jurer
Enfin, hier au soir, la marquise vêlé,
pauvre femme aime tant
rendue à ses supplications. Elle rêvait pour lui des duchesses, des princesses... mais ce que veut cette petite fille, Dieu le veut, et Mlle Maulabret sera marquise. »
Elle contemplait fixement l'une des cocardes du cheval. Elle y voyait toute sorte de choses invraisemblables, impossibles; elle y voyait aussi qu'elle dirait non, que ce non allait la brouiller avec tout le monde, et les combats qu'il faudrait livrer épouvantaient d'avance cette âme pacifique. Dieu! que d'ennuis peuvent tenir dans la cocarde d'un cheval !
Elle joignit les mains, et d'un ton suppliant :
« Écoutez-moi, monsieur... Mon bon oncle, écoutezmoi... »
Mais il ne l'écoutait pas. Ayant vu reparaître son valet de pied, il s'était élancé dans le coupé. La portière fut refermée sur lui, le cheval piaffa, la voiture s'ébranla. Il pencha au dehors sa tête frisée, et, de la main jetant en l'air un baiser, il cria :
« A bientôt, madame la marquise! »
Quelques heures plus tard, Mme Cantarel et Mlle Maulabret, assises en face l'une de l'autre, s'occupaient à tricoter des bas. Le silence régnait, Jetta hésitait à le rompre; il lui semblait qu'elle avait devant elle une statue et qu'on ne parle pas aux statues. Enfin, prenant son courage à deux mains et laissant tomber son tricot sur ses genoux :
« Madame, seriez-vous assez bonne pour venir à mon secours?
— De quoi s'agit-il, ma chère? Est-ce que votre diminution vous embarrasse?
— Plût à Dieu qu'il ne s'agît que d'une diminution ! . .. Figurez-vous que la marquise et mon tuteur veulent absolument me faire épouser M. Lésin de Moisieux. »
Elle entreprit de raconter tout ce qui s'était passé, mais elle n'osait se flatter d'être écoutée, tant le visage de sa tanle demeurait impassible. Quand elle eut fini :
« Vous croyez donc, ma chère, m'apprendre quelque chose? répondit Mme Cantarel. J'avais tout deviné dès le jour où votre oncle m'a annoncé son intention de passer l'hiver à Combard. J'ai compris qu'on entendait vous soumettre au régime du système cellulaire. Jolie et riche comme vous l'êtes, les mouches n'auraient pas manqué de courir au miel. On a voulu vous empêcher de voir un autre homme que ce charmant marquis et vous épargner l'embarras du choix... Soyez raisonnable; de quoi vous étonnez-vous? Un jeune homme immariable et une jeune fille qui a douze cent mille francs de dot! La marquise serait une ! dénaturée si elle laissait échapper un pareil parti.
— Aussi n'est-ce pas auprès de Mme de :
que je vous prie de vouloir bien intervenir. Ah! je vous en supplie, demandez à mon oncle...
— Je serais charmée, ma chère, de vous agréable, interrompit-elle d'un ton sec, m quinze ans que je ne me souviens pas d'à demandé à votre oncle. Et puis, quand je consentirais à plaider votre cause, soyez certaine que je par:
à un sourd. Vous ne vous doutez pas encore du | gieux ascendant qu'exerce sur lui Mme de V
t coutume d< r qui
se présente chez eux : « Ma maison as. »
C'est une métaphore. M. Cantarel a mis à la disposition de sa belle voisine son parc, ses serres, ses voitures, ses dix chevaux et ses douze domestiques; il y a moins de métaphore dans son fait, non qu'il entende lui céder la nue propriété de tout cela, mais il ne tient qu'à elle d'en avoir l'usufruit. A vrai dire, elle en lait un usage fort discret. Elle accepte des fleurs, des pêches, des melons, du raisin; mais votre oncle a de temps à autre des idées de grand seigneur, des idées talon rouge, qu'il ne réussit pas à lui faire goûter. Il avait imaginé, sans lui en rien dire, d'acheter la vigne attenante à ses charmilles, vous savez, cette vigne bordée par un mur à tessons qui ôte la vue à lajoupa. Il se présenta un matin devant la dame de ses pensées, l'acte de vente à la main, et lui dit, un genou en terre : « Belle marquise, la vigne est à vous et le mur aussi ; « avant demain soir, une escouade de vingt ouvriers « que j'ai commandée l'aura mis à bas. » Elle eut le bon goût de se fâcher, de s'emporter, on fut sur le point de rompre. A son vif chagrin, il dut garder sa vigne et laisser le mur sur pied ; elle prétendit que les tessons lui tenaient chaud, l'abritaient contre les vents du nord. Gela n'empêcha pas son obligeant voisin de lui offrir deux mois plus tard un cheval de selle, qu'elle refusa. Aujourd'hui, il lui offre sa pupille, et elle accepte... Vous me demanderez peut-être comment \e suis si bien instruite. Votre oncle a tant d'affaires en tête et sur les bras qu'il s'est déchargé sur moi de sa comptabilité domestique, et c'est à moi que son intendant, M. Violet, rend ses comptes. M. Violet est un bavard; je ne l'interroge jamais; mais, si je l'empê-
de parler, le pauvre homme en m et je
ne veux pas sa mort.
Elle se tut, elle comptait ses maille.levé un instant au plafond ses grands yeux laissants, qu'elle reporta ensuite sur Jetta :
« 11 me semble, reprit-elle, qu'une jeune fille qui a passé près d'un an dans un hôpital doit savoir bien des choses et qu'il n'y a pas à se gêner en causant avec elle... Ma chère, soyez-en sûre, Mme de sieux et M. Cantarel ont conclu ensemble une sorte de marché, et il se flatte que, le jour où le bi aura pris livraison, il pourra de son côté tout e de la reconnaissance d'une mère. Je n'en crois rien, attendu qu'elle se moque de lui, mais il le croit. Que voulez-vous faire à cela? »
Jetta éprouva un tel saisissement que de ses genoux son tricot et son peloton de laine roui le tapis. Cette découverte était bien pire que l'autre. Que Mme de Moisieux l'eût abusée par elle avait fini par décider que c'était tout nati Mais que son tuteur... Elle s'imaginait qu'en dépit de
outades il avait pour elle quelque se trouvait!.. Non, il n'y un mol
dans cette répugnante hisl ne lui en avai i pareilli
ne de l'ajoupa, elle re\ mme
iuillé, qui ne pouvait plu cule »n embaj
dt que tr I faut doi
au lils pour que la oit a lui! se dit-Hi
sonnant. Oh ! que ce in
Puis, ayant relevé les yeux et considéré un instant sa tante, qui continuait de tricoter, elle se sentit honteuse de tant s'apitoyer sur elle-même , qui tenait encore sa destinée dans ses mains, quand elle avait devant elle un malheur irréparable et résigné et quinze longues années de servitude qui se taisaient. Elle fut bien tentée de courir à elle et de l'embrasser; mais Mme Cantarel, qui semblait deviner ce qui se passait dans cette jeune tête, reprit avec un sourire de froide ironie :
« Oh! par exemple, épargnez-vous la peine de me consoler. Si vous saviez comme cela m'est égal ! Que voulez-vous? votre oncle a les passions vives. J'ai déjà dû renvoyer deux femmes de chambre à cause de lui; pendant longtemps, j'ai été condamnée à m'entourer de laiderons. Mais aujourd'hui ses goûts sont tout à fait relevés et ses ambitions planent dans l'empyrée. Laissons-lui sa marquise, ce serait un crime de la lui ôter, il a juré d'en faire hommage à la république. Cette marquise , voyez-vous , est une terre, j'allais dire vierge, où il brûle d'arborer le drapeau rouge... C'est du radicalisme scientifique, ou je ne m'y connais pas.
— Madame, donnez-moi un conseil, lui dit Jetta après une longue pause.
— Un conseil ! à quoi bon ? Je n'aime pas à me mêler des affaires des autres. D'ailleurs il faut savoir se conseiller soi-même. Vous sentez-vous taillée pour la résistance? Résistez. Sinon, prenez votre parti. Eh ! mon Dieu, vous vous ferez peut-être à cet homme. Suivez mon exemple ; on commence par la colère, on
nue par l< on iinit par l'indifférence. Ou
plutôt t'ai! que moi, commencez tout de s
par L'indifférence. Oui,, c'est presque le boni pourvu qu'on l'accompagne d'une manie, d'une toquade... Voyons, ma chère, ne pourriez-vous pas vou.s pour aimer les coqs nègres?
— Je ne suis pas assez philosophe pour cela. partit Jetta avec un sourire triste, et je crains
que les coqs nègres ne puissent suffire à mon bonheur.
— En ce cas, je vous plains, » dit-elle. Et la discussion fut close.
Une heure avant le dîner, Mlle Maulabret au salon et plongée dans ses réflexions, q i nt arel, qui arrivait de Paris, survenant à l'improvisteet lui pinçant, selon son habitude, le fin bout de l'oreille, s'écria :
« Or ça, jolie tille, quel message porterai-je ce au chalet de votre part? >
C'était le signal de la mêlée, le premier coup de canon. Elle rassembla son courage, sa volonté, et répondit dune voix assez ferme :
Mon cher oncle, je m'en remets à vous, à \ tude «lu monde, à voti re comprend) la blesser, que ee mariage 11 i une
lui.
plus ferme encore, à l'honneur que M. de Moisieux veut bien me faire, mais il me semble...
— Il vous semble?..
— Que je ne pourrai jamais m'accoutumer à son visage ni à ses manières.
— Là, vraiment !.. Apprenez que je m'y suis accoutumé tout de suite, moi qui vous parle. Je le trouve bien, ce garçon, fort intelligent, très gentil... Eh! mon Dieu, ce n'est pas un Apollon. Il vous faut donc un Apollon ? On vous en fera sur commande. Peste ! vous avez le goût fort renchéri. Ne savez -vous donc plus qui vous êtes et d'où vous sortez ? Avez- vous oublié par hasard que votre mère a couru les aventures, que votre père s'est brûlé la cervelle? C'est une tare, ma mignonne, et plus d'un honnête homme pourrait s'en effaroucher. Croyez-moi, vous n'êtes pas une fille commode à caser.
— Aussi ne suis-je point pressée de me marier, » répondit-elle.
Il rougit de colère.
« Ah ! je vois ce que c'est, je comprends de quoi il retourne. Mademoiselle est une colombe mystique, mademoiselle veut réserver sa virginité au Seigneur, mademoiselle entend épouser le bon Dieu. Et qui lui a fourré ces belles idées dans la tête? Mère Amélie, une vieille horreur qui est entrée en religion parce qu'il ne s'est trouvé aucun homme assez courageux pour consentir, même en fermant les yeux... Mais vous me feriez dire des sottises. »
Si douce que soit la colombe, elle trouve dans l'occasion bec et ongles pour défendre ceux qu'elle aime :
« Je ne sais pas si mère Amélie est une vieille horreur, répondit-elle d'un ton indigné, mais je qu'aucune des malades à qui elle consacre sa vie ne songe, pas plus que moi, à la trouver laide, et je sais aussi que mon grand-oncle Antonin, qui pourtant ne l'aimait guère, lui rendait justice et la respectait.
— Belle autorité ! parlons-en. Un homme capable de laisser douze cent mille francs à une folle n'avait pas le cerveau bien sain. Votre grand-oncle Antonin, mademoiselle, n'a jamais eu le sens commun. C'est mon humble avis... Vous dites ?
— Je ne dis rien, répondit-elle.
— Eh bien ! puisque vous avez la bonté grande de me céder la parole, je vous dirai, moi, que si le gouvernement connaissait ses devoirs, il aurait cl. depuis longtemps toutes les congrégations des hôpitaux comme de partout... Et les malades n'y perdraient rien. Tout le monde se mettrait à les soigner, Paul, Jacques et moi, Louis Cantarel, tout le premier. »
Emportée par son indignation, elle eut l'audace de lui dire :
« Mère Amélie n'a peur ni des varioleux ni dephoïdes. »
Heureusement pour elle, il ne comprit pas l'allusion.
t Préchi I prêcha î reprit-il. La vraie et le
vrai typhus, ce sont les jésuites et 1 \ land
donc la France en sera-t-elle purger été mises au monde pour faire des en fan et vous y pren>
qu'un sot. Et d'ailleurs, les vœux, c'est immoral. Remarquez bien que les vœux perpétuels sont manifestement contraires au Gode civil. Il y a dans le Gode un article qui interdit aux journaliers d'engager leurs services h perpétuité.
— Il me semble, monsieur, répliqua-t-elle d'un ton plus tranquille, que le mariage lui-même est une sorte d'engagement perpétuel. »
Il ne daigna pas répondre à son objection; il l'écrasa d'un regard de pitié et se mit à arpenter le salon, en soufflant comme un phoque pour évaporer sa colère. Il était surpris autant qu'irrité. Jusqu'alors, conformément aux instructions de mère Amélie, Jetta avait coulé le moucheron pour sauver la mouche. Il l'avait trouvée si complaisante dans les petites choses qu'il la jugeait incapable de lui tenrr tête dans les grandes. Il était ému de la résistance qu'il venait de rencontrer. Il se résolut à changer de méthode, à recourir au sentiment. C'était son fort.
Il alla s'asseoir auprès d'elle, et lui tapotant doucement les deux mains :
« Voyons, chère petite, dit-il, aimons -nous un peu notre tuteur?... Oui ou non, l'aimons-nous? »
Elle se décida à iaire un signe de tête affirrnatif, qui lui coûta plus d'efforts qu'un long discours, tant ce qu'elle avait appris lui pesait lourdement sur le cœur.
« Ahl nous aurions bien tort de ne pas l'aimer, notre petit tuteur, car enfin il a bien quelques bontés pour nous... Et tenez plutôt !.. »
A ces mots, il tira de sa poche un petit écrin, qu'il
devant elle, et du ton susurrant et enfantin dont on se sert pour parler aux moutards :
« Ouvrez seulement, ma petite Jetta, mon petit Jeton... Qu'y a-t-il là-dedans?.. Eh! que vois-je joli petit éléphant en argent. C'est un bijou à la mode que notre tuteur, qui pense toujours à nous, a acheté tantôt à Paris pour remplacer cette croix qui nous pend toujours sur la poitrine, cette éternelle ci mon petit Jeton, qui l'agace un peu, ce tuteur, qui l'agace considérablement... Eh bien ! douterons-nous qu'il ait de l'amitié pour nous, ce tuteur? Lui qui a des affaires par-dessus les oreilles, il pense à nous acheter de jolis petits éléphants. Et pourtan vre homme, qui nous aime tant, ce pauvre homme, qui se consacre à notre bonheur, et qui veut faire de nous une grande dame, et qui nous a trouvé un vrai marquis, un marquis à vingt-quatre carats, ah ! il donc, nous ne craignons pas de lui faire de la peine? Ce n'est pas bien, ma chère petite fille. »
Il avait presque des larmes dans les yeux s'étonnait de n'en pas voir dans ceux de Jetta, qui en ce moment étaient tout à fait noirs; impossible douter que d'habitude ils étaient bleus. Elle le petit éléphant, et, quoiqu'il fût et; défenses fussent en ivoire, les pauj grate fille ne se mouillaient pas. « C'est un \ lou que ce petit cœur, » pensa-t-il. Pu; oup,
comme illuminé par un éclair qui vi son esprit, il changea bru- écria
•miellé :
« Et mou élection 1 mon élection ! »
Elle ne pouvait comprendre ce qu'une élection au conseil municipal de Paris avait à démêler dans son affaire ; elle le comprit bientôt.
« Je suis sûr, Jetta, que vous n'aviez pas pensé à mon élection. Je ne vous en fais pas un crime, les jeunes filles ne pensent pas à tout. Elles ont leur petite idée qui les occupe et leur fait oublier les grands intérêts de l'État. Mais supposons, ma mignonne, et c'est une supposition que je ne puis taire sans frissonner, supposons que vous vous obstiniez à prononcer des vœux qui, je le répète, sont en contradiction flagrante avec l'esprit et la lettre du Gode civil, supposons que, comme cette vieille... je veux dire comme mère Amélie, vous vous enrôliez dans l'armée noire, et supposons aussi qu'un jour, dans une réunion électorale, un de mes électeurs se lève et interpelle le citoyen Louis Gantarel en lui disant : « Citoyen, vous aviez une pupille, qu'en avez-vous « fait ? » Ah ! ma mignonne, je serais un homme perdu, coulé, rasé, un homme à la mer. »
Il ne doutait pas qu'elle ne se sentit foudroyée par cet argument, dont il avait été foudroyé lui-même tout le premier, et il répétait par intervalles réguliers :
« Mon élection ! mon élection ! »
Bientôt il s'avisa d'un autre argument encore.
« Eh 1 tenez, nous parlions tout à l'heurt de votre oncle Antonin. Je veux croire qu'il respectait mère Amélie; mais vous ne nierez pas qu'il ne fût athée, vous en savez quelque chose. Je ne suis pas athée, moi; je crois en Dieu à ma manière, moi, je crois au Dieu de Jean-Jacques, au Dieu de Robespierre, à un
tout à fait laïque.*.. Mais Antonio ne rien. Eh bien! pensez-vous que ce franc e vous eût laissé une fortune s'il avait pu suppo- Ber que le magot servirait à enrichir les congrégations et les jésuites? car les jésuites sont au fond de tout. Oseriez-vous dire que, si vous refusiez d'épouser If. Lésin de Moisieux, vous ne trahiriez pas les intentions du testateur?... En bonne foi, Jetta, oseriezvous le dire?
— Mon grand-oncle Antonin, répondit-elle doucement, a déclaré dans son testament qu'il entendait respecter ma liberté, et il me semble d'ailleurs, mon cher tuteur, qu'il m'a accordé deux ans pour réfléchir. »
Il la croyait convaincue, écrasée, terrassée par son éloquence. Elle résistait encore ! Outré d'indignation, il lui arracha violemment la croix en cailloux du Rhin qu'elle portait pendue à son cou, et il lui dit :
« Cette croix m'est odieuse ; elle a l'a ne veux plus la voir, et j'exige que vous la i liez sans plus tarder par l'éléphant. » Puis, enfonçant son chapeau dans sa tête : « Ah! votre grand-oncle Antonin entendait pecter votre liberté!... Eh bien! moi, je la respecte i, votre liberté, et c'est pourquoi j lonne
vingt-quatre heures pour prendre votre parti. » Et il sortit en secouant les po; dant tout le dîner, il il roulait des yeux fui bou-
uvcrait I
son échec, aux reproches qu'elle ne manquerait pas de lui adresser, à l'ajournement indéfini de ses espérances. Combien de temps encore devrait-il languir sur le seuil de ce paradis qui lui avait entr'ouvert discrètement sa porte et soupirer après des délices auxquelles il ne pouvait songer sans frissonner de la tête aux pieds? Il ne s'avisait pas que sa tête était transparente pour les yeux somnolents de sa femme, qui ne laissaient pas de tout voir; en ce moment, elle devinait ses réflexions, ses chagrins, ses fureurs, et la mésaventure qu'il venait d'essuyer la mettait aux anges. A peine fut-il sorti de table, renonçant à sa partie de besigue, il courut se renfermer dans sa chambre, où il écrivit un billet ainsi conçu :
« Ma chère marquise, cela n'ira pas tout seul, il y aura du tirage. Cette petite sotte a dit non; mais comptez sur moi; il ne sera pas dit qu'une béguine ait eu raison de Louis Cantarel. Quand elle aurait derrière elle dix mille jésuites, j'en viendrais à bout. »
Le domestique qui porta le billet rapporta la réponse.
« Mon cher voisin, les nouvelles que vous me donnez m'affligent sans trop me surprendre. Dans ce monde, les choses ne vont jamais toutes seules , tâchons d'avoir Fun et l'autre un peu de patience. Venez dîner demain avec mon fils et moi, nous aviserons. »
Pendant que la petite poste allait et venait entre le château et le chalet, Mlle Maulabret écrivait à mère Amélie pour lui conter le cas et implorer le secours de ses directions et de ses conseils. Puis elle rejoignit
170 noirs i i:s
Ion Mme Cantarel, et cette dormeuse qui voyait tout lui dit :
« Quelle est donc, ma chère, cette horreur qui i pend sur la poitrine et qui m'a causé des distractions pendant le dîner?.. Vous voilà donc condamnée aux éléphants, livrée aux bêtes?
— C'est un châtiment que j'ai bien mérité, » répondit en souriant Mlle Maulabret.
Elles tricotèrent une heure durant sans sonner mot; mais au moment où elles se séparaient pour gagner leurs lits :
« Il paraît, mademoiselle Maulabret, que vous du caractère, murmura Mme Cantarel. Je ne sais pas si je dois vous en féliciter; c'est une si bonne cl que l'indifférence ! Enfin nous saurons quelque jour laquelle de nos deux méthodes est la meilleure. »
Et à la vive surprise de Jetta, qui pensa toml la renverse, elle la prit par la taille et déposa sur son front un baiser. C'était sa façon de la remercier de l'heureuse journée qu'elle lui avait fait passer.
Le lendemain, Mlle Maulabret se promenait da parc en méditant sur sa triste aventure et su; rudes combats qu'elle aurait à soutenir, quand une voix lui cria :
« Jetta... ma toute belle! »
A peine eut-elle le t retourner la tête,
se trouva dans les bras de Mme de Moi [ui, la
:.'-•; ru I" | .'-Ml ■ ' . . I ! t <!<• >'.'!>-
d'elle sur un banc, lui dit <« Pas un mot ! Écoutez-moi et ne rép< s. Le
remords m'a tenu. 6 toute la ni.
coqs ont chanté, je pensais encore au chagrin que je vous ai infligé malgré moi. Vous savez si je vous aime, et pourtant j'ai été cause qu'on vous a tracassée, tourmentée. M. Gantarel est le plus obligeant des voisins, mais il épouse avec trop de zèle les intérêts de ses amis, et je suis sûre qu'il a outre-passé mes instructions... Pas un mot, vou^s dis- je! c'est moi qui parle... Après tout, !e suis excusable. Les mères sont si faibles! et mon Sis est si amoureux! Il ne l'avait jamais été, c'est le fruit de ses économies. Ah ! vos beaux yeux font de terribles ravages dans les cœurs. U a conçu pour vous une passion dont il aura bien de la peine à guérir. Mais soyez tranquille, il saura se taire ainsi que moi. L'incident est clos, vous n'entendrez plus parler de rien ... En retour, j'ai deux grâces à vous demander. Et d'abord , je vous en supplie, continuez d'en user avec nous comme si rien ne s'était passé, car, si je devais renoncer à notre charmante intimité, j'en serais inconsolable... Et puis, autre chose encore... Vous avez des scrupules, que je respecte profondément. Mais avec le temps on change quelquefois... Dans trois mois, mettons-en quatre, dans quatre mois nous nous assiérons ensemble sur le banc où nous voici, et je vous demanderai : « Vous êtes-vous ravisée? voulez-vous de nous?.. » A quoi vous répondrez oui ou non, selon votre convenance. Vous voyez que je me réserve une petite porte de derrière. Il en est de moi comme de mon pauvre ajoupa, dont on a bouché la vue par un vilain mur. M. Gantarel m'a proposé de remplacer ce mur sur une largeur de vingt pieds par une grille dor-
172 NOIKS ET HOUC
mante. J'ai accepté, je ne serai pas fâchée d'apercevoir un bout de vigne et le coq d'un cloch
enfant, ne murez pas entièrement nos espérances. Laissez-nous un petit jour sur l'avenir; v
accordez-nous notre grille dormante... Pas un mot ! je lis dans vos yeux que vous consentez, et je vous en remercie de tout mon cœur, de mon cœur de mère et de mon cœur d'amie. »
Là-dessus, elle l'embrassa tendrement sur les d joues et s'enfuit de son pied léger, la laissant fort soulagée, quoique un peu chagrine de la concession muette qu'on venait de lui arracher. Mais les grilles dormantes ont cela de bon que, si l'on peut voir au travers, elles ne s'ouvrent jamais.
Quand la marquise, M. Cantarel et Lésin se mirent à table, on eût dit trois généraux au lendemain d'une bataille perdue; ils portaient leur défaite sur leur front. M. Cantarel avait l'oreille basse; son ch;: était mêlé de dépit et d'humiliation. Mme de I sieux faisait meilleure mine à son malheur; elle connaissait les hauts et les bas de née, son
courage n'était pas à la merci d'un accident. En revanche, Lésin était à la fois coi mortifié et fu-
rieux. Il avait préjugé de l'événement avec une entière confiance, sa déception avait été cruelle. Il < blême que jamais, et il eût volontiers étranglé la petite bourgeoise qui avait eu l'etlVonterie de donner ufflet à un marqu il n'ente;
la partie; son entêtement égal
Lara avant le dessert pour pou aution inutile, car 1
du chalet n'étaient pas épaisses et les oreilles grecques sont très fines. Lésin entama alors une longue litanie, il se répandit en jérémiades, comme un enfant à qui l'on a refusé la lune. Son refrain était : « Je veux l'avoir, je l'aurai !
— Eh! oui, vous l'aurez, lui répondait M. Cantarel. Laissez-moi faire, et mettez-vous l'esprit en repos. S'il le faut, j'userai de contrainte.
— C'est à quoi je ne consentirai jamais, dit la marquise. J'ai vu tantôt Mlle Maulabret, et je lui ai promis que nous attendrions paisiblement qu'elle se ravisât. »
Lésin s'emporta. Il déclara qu'il était , comme M. Cantarel, pour les grands moyens, qu'on avait raison des jolies filles par des obsessions mêlées d'algarades et de menaces.
« Je connais les femmes, disait-il, elles aiment à être conduites le bâton levé. Et tenez plutôt, il y en avait une à New-York presque aussi jolie que Mlle Maulabret. Eh! bon Dieu, si je m'étais amusé aux préliminaires... »
La marquise était si excédée de la sottise de l'être impossible qu'elle l'interrompit en lui disant à brûlepourpoint, malgré la présence de M. Cantarel :
« Êtes-vous bien sûr que ce ne fût pas une servante d'auberge?
— Je vous jure, maman, que c'était la femme d'un banquier.
— Et l'avez-vous eue? demanda M. Cantarel.
— Il s'en est fallu de deux secondes. Malheureusement le mari...
— Laissez-nous tranquilles avec vos banquiers et
mes, reprit la marquise. Je vous dis que" cette petite fille cache sous ses airs de douceur beaucoup de volonté.
— Une béguine, une vraie béguine, s'écria M. Cail-
la bouche en cœur, confite en patelinage, et qui porte la marque de fabrique des j< pourtant ce qu'ils feront de la France, si l'on n'y met bon ordre. Pauvre France !
— Laissons en paix les jésuites comme les banquiers, et revenons à notre affaire. Mon opinion est que cette pauvre enfant a des scrupules dont on n'aura pas raison par les grands moyens; mieux vaut les ménager. Et savez-vous quoi, mon cher vo Nous avons fait une faute en la gardant ici dans une solitude. Le désert est favorable aux contemplât Emmenez-la bien vite passer un mois à Paris. <
un fameux endroit pour guérir les consciences timorées.
— Elle y reverra la vieille horreur.
— Qui donc?
— Eh ! parbleu, mère Amélie.
— Voua ez, c'est votre affaire. Jetez-la en plein tourbillon, menez -la beaucoup au !
B les scrupules s'émoussent. »
M. l ord la sourdi
proposai». n : il lui en coûtait de 1 r un
autant plus qu'il lui i nés inqu
1 Nui
parut que sa résignation méritait quelque récompense, et il attendait pour s'en expliquer que Lésin quittât la place. Malheureusement Lésin avait sa consigne, Mme de Moisieux lui avait enjoint de rester jusqu'au bout. Il fallait bien que son fils lui servit à quelque chose.
De guerre lasse, M. Gantarel se retira vers onze heures, en maugréant contre son sort. Gomme il venait d'ouvrir la petite porte de communication, une grosse motte de terre, lancée d'une main vigoureuse, vint heurter violemment son chapeau et l'envoya rouler dans un fossé. Dès qu'il l'eut ramassé, il adressa une bordée d'injures à l'invisible ennemi qui prenait de telles libertés avec son auguste personne. S'il avait battu les buissons, peut-être y aurait-il trouvé un petit Grec.
Sa consigne étant levée, Lésin gagna sa chambre, où il emporta clandestinement une bouteille de rhum, et dans le fond de cette bouteille il réussit à laisser pour quelques heures ses chagrins, ses amours, ses espérances cruellement déçues, le château de ses rêves et ses deux meutes. Il eut quelque peine à atteindre son lit, où il se coucha tout habillé; mais, le lendemain, il retrouva à son chevet ses lévriers gris de souris et ses chiens courants tachetés de fauve qui attendaient impatiemment son réveil.
« Un peu de patience, mes enfants! leur dit-il. Si la diplomatie de maman fait long feu, nous recourrons aux grands moyens. »
Pour l'intrigant, pour l'ambitieux, Paris est la ville où Ton arrive à tout; pour le radical intransigeant, c'est la sainte capitale de la révolution, la Jérusalem de l'émeute ; pour l'homme de bourse , c'est un marché d'argent qui serait incomparable si Loi n'existait pas; pour le savant, c'est un des gr ateliers de l'esprit humain; pour l'homme dii nation, c'est un musée où l'on peut satisfaire toutes ses curiosités; pour l'homme de plaisirs, c'est un caravansérail où l'on n'a qu'à se baisser pour Les ramasser; pour une jolie femme, c'est la seule partie du monde où l'on s'habille, et pour le gourmand la seule où l'on sache manger; pour les x de
fiacre, c'est un enfer où l'on sue et où l'on ma pour le philosophe, c'est un observatoire où l'on merveille pour philosopher, parce qu'il le de
s'y cacher et d'y tout voir sans être vu ; pour le boulevardier, c'est le seul endroit de la terre où il se j chaque jour un événement nouveau sur lequel il soit possible de faire un lion mot absolument inédit; pour
le moraliste, c'est un grand carrefour où les vices les plus honteux ou les plus éhontés coudoient d'admirables vertus qui savent sourire et qui joignent la grâce à la sainteté. Pour M. Gantarel, Paris, qu'autrefois il aimait peu, était devenu une ville adorable depuis que le palais des rois y sert de lieu de réunion au conseil municipal; il atfait acheté dans la rue de Rivoli un bel immeuble dont il habitait le premier étage; de sa fenêtre, il apercevait les Tuileries, et il se disait : « Ils y sont, et demain peut-être j'y serai. » Quant à Mlle Maulabret, Paris lui semblait aussi un lieu charmant, désirable, plein de délices, parce qu'on y trouvait dans un quartier éloigné un vieil édifice en briques et en pierre, où elle avait passé dix mois, où elle comptait passer toute sa vie et dans lequel, au préalable, elle se promettait d'aller causer pendant quelques heures avec une femme vêtue dune robe noire et qui, en vérité, quoi qu'en pût dire M. Gantarel, n'était ni vieille ni horrible.
Elle s'était promis d'acheter cette faveur par une complaisance infatigable. Quoique son tuteur la fit aller, venir, trotter, quoiqu'il ne lui laissât pas le temps de souffler, qu'il la traitât comme un cheval qu'on entraîne pour la course, elle n'était jamais lasse et se prêtait de bonne grâce à tout ce qu'il lui proposait. Le Cirque et les bureaux de la Vraie République, journal de M. Louis Gantarel, les grands théâtres et deux ou trois des petits, les lacs et la chambre des députés, un concert de charité au bénéfice des amnistiés et une grande fête donnée à l'hôtel Continental en faveur de renseignement laïque, rien ne lui fut
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épargné. Il voulait dégorger le poisson en pleine eau courante. Il eut même la fantaisie de la mener un soir dîner avec lui dans un restaurant à la mode, où il l'appela madame et lui conta des histoires salées. Elle prit tout en bonne part; elle avait son idée. Du reste, il n'était pas fâché de promener à son bras dans les lieux publics une jolie fille qu'on remarquait beaucoup. Il aurait voulu qu'on s'imaginât quelque chose, mais on n'imaginait rien, parce que certains visages et certains maintiens conjurent tous les soupçons, écartent toutes les mauvaises pensées. Il lui disait quelquefois avec un peu d'impatience :
« Quand donc apprendrez-vous à regarder les hommes, petite colombe ? »
La complaisance de cette colombe fut mise à une plus dure épreuve. Il la conduisit à l'Opéra un soir qu'on y donnait un nouveau ballet. Il estimait que, de tous les moyens qu'on peut employer p« une jeune fille d'entrer en religion, le ballet es plus efficace ; il attribuait aux jetés et aux battus une vertu magique et considérait les entrechats oon les plus puissants alliés de la libre pensée. Le ballet était précédé de Freischûtz. M. Cantarel il pas
la musique. A peine eut-il installé dans femme et sa pupille, il partit pour s< bureaux de son journal. Il ne revint plus tard : il était accompagné d'un jeune ho; blême, qu'il venait de
dont l'apparition inattendue causa à Mlle Maulabret une émotion désagréable ; i pire sur elle-u ir n'en rien u
tarel fut moins maîtresse de ses sentiments. Elle ne répondit au salut de ce fâcheux qu'en lui jetant un regard qui voulait dire : « Que venez-vous faire ici? » Il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre.
Après y avoir profondément réfléchi, M. Lésin de Moisieux avait décidé que Mlle Maulabret l'avait refusé parce qu'elle aimait quelqu'un. Il se piquait de connaître les femmes et ne croyait pas à leurs scrupules.
« Qu'est-ce qu'un scrupule ? disait-il d'un air machiavélique. On n'a jamais su comment c'était fait.
— Vous jugez de toutes les femmes sur vos écureuses de vaisselle, lui avait répondu sa mère. Mais vraiment vous êtes fou. Quel homme voulez-vous que Mlle Maulabret puisse aimer? Elle n'en connaît point.
— Laissez-donc, répliquait-il. Elle se sera coiffée d'un interne d'hôpital, d'un carabin. Soyez sûre qu'il y a anguille sous roche. J'entends mettre M. Gantarel sur ses gardes. »
Et là-dessus, sans qu'elle pût ou qu'elle voulût le retenir, il s'était rendu à Paris, résolu d'y -rester jusqu'à ce qu'il eût approfondi ses soupçons. Il avait vu la veille M. Cantarel, il venait de le rencontrer de nouveau, et deux fois M. Cantarel, qui le trouvait assommant, lui avait ri au nez, en lui déclarant que ses sagaces conjectures n'avaient pas le sens commun. Il avait fait semblant de se laisser convaincre, mais les gens qui ont peu d'idées tiennent beaucoup à celles qu'ils ont. Il tenait beaucoup à la sienne, il s'était juré d'en avoir le cœur net.
Malgré le mauvais accueil que venait de lui faire
Mme Gantarel, il s'assit résolument. Il n'était plus timide, ayant bien diné. Il s'accouda dossier du fauteuil qu'occupait Mlle Maulabret, et il lui demanda si elle aimait les ballets. « Je ne sais pas, je n'en ai jamais vu.
— Mais en général aimez- vous la dan-
— Je ne sais pas, je n'ai jamais été au bal.
— Oh ! voilà qui se rencontre bien : ma tante, la comtesse de Lireux, en donne un dans huit joui vous y ferai inviter, et nous danserons ensemble la première polka.
— Je vous suis infiniment obligée, mais je ne sais pas danser. »
Gela n'était qu'à moitié vrai ; elle avait pris dans le temps quelques leçons de danse.
« Oh ! bien, je vous apprendrai, ce sera ch
— Oh ! bien, lui dit sèchement Mme Gantarel, ma nièce ne va pas dans le monde sans moi.
— Qu'à cela ne tienne, madame; je vous ferai inviter aussi.
— Je n'ai pas l'habitude d'aller chez i
je ne connais pas, » répliqua-t-elle en lui tourna1 dos.
Il allait riposter. Heureusemen venait de lever son bâton; violons et cui\ rent les premières mesures de l'ou fort courte, et bientôt Le rideau se minutes au m attention au ballet. La p
imment et dont elle sentait l'Ii sa nuque et sur ses oreilles, lui pesait connue un
ehemar, sans compter qu'il avait des mouvements nerveux dans les jambes qui la faisaient tressaillir sur son fauteuil. Son malaise allait croissant ; elle fut sur le point de prétexter une indisposition et de prier sa tante de l'emmener. Tout à coup la salle éclata en applaudissements. Vêtue d'une robe de tarlatane rose, les épaules nues, des fleurs dans ses cheveux, une ravissante créature venait de traverser le théâtre jusqu'à la rampe, toute droite sur ses pointes. Les lorgnettes étaient braquées sur elle, et le public ne se lassait pas d'applaudir. Après un congé de quelques mois pour cause de maladie, on venait *de lui rendre une de ses favorites, et il lui faisait fête.
Mlle Maulabret oublia sur-le-champ M. Lésin de Moisieux, tant cette créature lui parut charmante. Elle était merveilleusement jolie et bien faite, et à ses grâces légères elle joignait le caprice, l'audace, des frémissements mutins; elle y ajoutait aussi cette petite dose d'effronterie qui est aujourd'hui le piment obligé de tous les grands succès, mais elle n'en avait pas trop, elle savait ce qu'on peut oser à l'Opéra, la discrétion tempérait ses audaces, et cela faisait un mélange exquis de femme et de sylphide.
« Elle est vraiment gentille, dit Lésin sur le ton d'un connaisseur émérite et blasé. Elle s'appelle Mlle Rosella, mais son vrai nom est Mlle Papet, et elle est la fille d'une fruitière de la rue du Foin.
— Elle a voulu faire croire qu'elle était Italienne et elle a bien fait, dit M. Gantarel. La France refuse de croire au génie de ses danseuses, qui pourtant sont une de ses gloires, car enfin... »
Il n'en dit pas davantage. Quoique Mme Cantarei s'étudiât à ne jamais le contrarier, elle ne put s'empêcher de frapper un petit coup de son éventail sur le velours du cordon, et, comme il était plus intelligent que Lésin, il comprit.
Mlle Rosella!... Il parut à Jetta qu'elle avait déjà entendu ce nom ; mais où et quand, elle ne le savait pas et ne se souciait pas de le savoir, car elle était sous le charme. Peu lui importait aussi que Mlle Rosella fût tout simplement Mlle Papet, fille d'une fruitière de la rue du Foin. Si on lui avait demandé son avis, efle aurait déclaré que cette danseuse aux jupes de gaze et en robe de tarlatane descendait tout droit d'une étoile et se disposait à y retourner bien vite après la représentation. Elle la regardait aller, venir, tournoyer, tourbillonner, bondir dans l'air et retomber si légèrement qu'elle semblait ne reprendre terre que par condescendance, et il semblait aussi que, si elle ne s'envolait pas dans les frises, c' pour ne pas trop humilier la pauvre espèce humaine, que sa pesanteur retient tristement sur le sol.
« Ce n'est pas une femme, c'est un papillon disait Jetta, ou un oiseau, qui tout à l'heure a quitté ses ailes et qui va les reprendre, et alors bon voy on ne la verra plus.
— Quand je suis parti pour l'Amérique, dit I elle était avec Albert Valport. Sont-ils touji semble ?
— Il parait qu'ils se sont quittés . lui répondit M. Cantarel.
cette brouille qui l'a rendue ma
— Bah ! dit-il, il lui a sûrement laissé l'hôtel, et puis, moi, je ne crois pas aux maladies des femmes.
— Et croyez-vous à leurs nausées ? » lui demanda Mme Gantarel, qui ne pouvait plus se. contraindre.
Si brutal que fût le mot, il était encore trop fin pour lui. 11 essaya de casser cette noix, il dut y renoncer ; il s'y serait plutôt cassé les dents.
« Ah ! quel beau couple cela devait faire ! » pensa naïvement Mlle Maulabret.
Et ses yeux parcoururent toute la salle pour tâcher d'y découvrir celui qui ressemblait à un tueur de lions et qui, paraissait-il, s'entendait aussi à apprivoiser les sylphides. Quand elle les reporta sur la scène, la robe rose n'y était plus, mais elle n'était pas repartie pour son étoile. On la rappela deux fois, et deux fois elle revint, et deux fois Mlle Rosella parut remercier humblement le public qui la traitait en enfant gâtée, mais elle avait dans le regard un rayonnement de gloire et de bonheur qui démentait sa modestie. Et puis elle s'envola, elle disparut.
« Et après? se dit avec mélancolie Jetta, comme en sortant d'un rêve.
— Ainsi vous ne voulez pas venir chez la comtesse de Lireux? lui dit Lésin en lui soufflant dans l'oreille. Faites cela pour moi, et d'ailleurs cela vous fera voir le grand monde.
— A petit oiseau petit nid, » répondit- elle.
Sur quoi il se leva et sortit, la tête basse, l'œil morne.
« Décidément elle aime quelqu'un, pensait-il; je saurai qui.
— Quel animal! » ne put s'empêcher de mura M. Cantarel.
Mais, s'apercevant aussitôt qu'il venait de s'oi blier, il dit à Jetta :
« Je parle de ce petit prince moldave que vous voyez là-bas et qui n'a cessé de vous lorgner pendant tout Tentr'acte. Faut-il que j'aille lui donner votre adresse? »
Et l'enveloppant dans son manteau :
« Voilà, petite fille, ce que c'est qu'un ballet. Pour moi, l'Opéra n'est pas un endroit où l'on s'an c'est une institution, et je considère les ballets comme le meilleur remède contre la superstition et les préjugés. Quand j'en ai vu un, je me sens meilleur, d
Jusqu'au bas de l'escalier, il développa ce thème sur un ton plein d'onction ; il parlait des jambes de Mlle Rosella comme du saint sacrement.
Il fut beaucoup moins onctueux quand elle lui témoigna, quelques heures plus tard, son désir de rendre visite à mère Amélie et qu'elle sollicita de lui cette grâce, qu'elle pensait avoir un peu méritée. Il la rembarra, la renvoya bien loin, lui interdit de mettre les pieds à l'hôpital, lui signifia que, si elle contrevenait à sa défense, elle enfreindrait 1du testament, qui stipulait qu'elle \.» années entières dans le monde. 11 ne cette occasion de pourfendre Je jésuitisi éloquemment l'immoralité des de la casuistique.
Mme Cantarel. à qui elle fit part d< l'engagea à faire M. Vaugenisi m en
sa qualité d'exécuteur testamentaire. Au même instant arriva un billet de l'ancien président de chambre, qui avait appris que Mlle Maulabret faisait un séjour à Paris et qui la priait de venir le voir. Sa tante lui prêta son coupé et sa camériste, et elle se mit en route.
Trois mois auparavant, M. Vaugenis l'avait intimidée par sa gravité un peu gourmée et par le strabisme intermittent dont il était affecté. Elle ne l'aborda pas sans quelque émotion, mais il la mit bi m vite à Taise. Mme de Moisieux n'était pas là, il p( uvait se dispenser d'être solennel.
Elle lui soumit son cas de conscience; il lu i répondit en riant :
« Oh! nous ne sommes pas si rigoristes! Un Père de l'Église disait jadis à un homme qui n'aini ait pas à faire maigre : « Mangez un bœuf et soyez chrétien. » Je vous dirai : « Allez voir mère Amélie aussi souvent qu'il vous plaira, mais ne négligez pas les vertus mondaines. » Or c'en est une que de tenir sa parole, et vous n'avez pas tenu la vôtre. Vous m'aviez promis de ne prendre aucune décision grave sans m'avoir consulté, et j'ai appris l'autre jour de votre tuteur, qui a tenté de me mettre dans ses intérêts, que vous aviez refusé un parti brillant.
— M'auriez-vous conseillé de l'accepter, monsieur, vous qui m'avez dit : Méfiez-vous?
— Et je le dis encore. Aussi ai-jo déclaré à M. Cantarel qu'il ne devait pas compter sur moi... Eh! qui sait? peut-être avons-nous notre candidat.
— Vous aussi? s'écria-t-elle d'un air si consterné qu'il se mit à rire de plus belle.
— Oh ! rassurez-vous , je vous taquinais. Votre grand-oncle Antonin, qui aimait à faire le boni des gens sans les consulter, aurait sans doute été charmé de vous marier; mais il prétendait ne connaître aucun homme digne de vous. Il faisait un peu moins de cas de Mlles Vaugenis, et c'est sur nous qu'est retombé le paquet... Et vraiment, puisque j'ai le bonheur de vous tenir, je veux vous conter cette histoire. Il n'y a pas de meilleur juge de ce genre de questions qu'une jeune fille, quand elle est désintéressée... Nous étions jadis un trio d'amis inséparables, votre grand- oncle, un riche raffineur, M. Val port et moi, votre serviteur. Ce cher Valport est parti le premier, laissant près de trois millions à son fils, qu'il avait toujours tenu de très court. A père ménager fils prodigue. Pendant quelques années, ce beau garçon... car il est très beau... a gaspillé son patrimoine et sa vie; heureusement les rest< bons. Ses aventures, qui ont fait quelque bruit, chagrinaient beaucoup votre grand-oncle, qui l'aimait comme son enfant; il ne se consolait pas de voir rôler dans l'armée des inutiles un jeune homme qui a de l'étoffe, beaucoup de dons, le cœur et 1\ néreux. Il avait juré de le sauver en le mariant, et' il ne le rencontrait jamais sans lui proposer trois partis, mais il était toujoui | erte.
Enfin il imagina de jeter son dévolu sur une de filles : peu de temps avant sa mort, il fit beau garçon et lui parla, écouter. Quelques jours plus tard, notre bonne notre malheur mit ma fille sut un du m
tre, et voilà un homme qui reçoit le coup de foudre.
— Le coup de foudre! répéta Mlle Maulabret avec étonnement.
— Eh! oui, c'est un je ne sais quoi. La minute d'avant, on allait, on venait, on raisonnait comme tout le monde, on vaquait à ses affaires et à ses plaisirs, on regardait les passants et on s'imaginait que la vie consiste à passer. La minute d'après, on est un autre homme, on déraisonne, on n'a plus le sens commun, et dans tout l'univers on ne voit qu'elle. Cela s'appelle le coup de foudre... Vraiment, mademoiselle, vous voyez un père fort embarrassé. Ma fille a des doutes, des hésitations. Dois-je les combattre? Qui me répond qu'au lendemain du mariage on ne retournera pas à Satan et à ses pompes? Et puis ma fille n'a pas passé, comme vous, par l'hôpital. On apprend à l'hôpital que l'homme qui se porte bien est une exception, qu'il faut non seulement s'accoutumer aux malades, mais les soigner sans jamais désespérer de leur guérison, et qu'enfin le plus noble des métiers est celui de guérisseur ou de guérisseuse... Ma fille saura-t-elle prendre de l'autorité, de l'ascendant sur son mari, le soustraire à l'empire de son passé et de ses habitudes, venir au secours de ses bons penchants, l'aider à fournir une carrière utile, à devenir un homme?
— Oh! monsieur, quelle belle œuvre ce serait! » s'écria Jetta.
Et son visage parut s'illuminer.
« Fort bien! mais cette belle œuvre, savons-nous si cette jeune fille est de force à l'accomplir?
188 OIRS ET ROUGES
— il faut qu'elle s'interroge et qu'elle aussi...
— Dieu, n'est-ce pas? Oh ! nous ne sommes pa dans le café du Crapaud-Volant, on peut le nommer sans payer l'amende.
— Il faudrait surtout. . .
— Quoi donc?
— Que cet homme...
— Eh bien!
— Qu'elle l'aimât, » dit-elle en rougissant un peu. C'était la première fois qu'elle laissait échapper ce
mot, qui lui semblait redoutable et difficile à prononcer.
«Ah! oui, dit-il. Nous lisons quelquefois notre Nouveau Testament; il y est dit « que l'amour « plein de bonté, que l'amour est patient, que l'amour « ne se fâche pas, qu'il se résigne à tout, qu'il croit tout, « qu'il espère tout, qu'il supporte tout... » Celui quia dit cela était né à Tarse et il s'appelait Paul ; mais taines gens prétendent qu'il était visionnaire. Le point est de savoir si les femmes sont s de
ressentir ce genre d'amour et si M. Valporl de l'inspirer... Si je vous le présenta 18 lui
tâteriez le pouls et vous m'en diriez voti
— Oh! monsieur, îvpondit-elle a\ froi, j'ai l'esprit si court!
— Votre grand-oncle affirmait que vous yeux qui voyaient courir le vent. »
Elle allait répliquer. L'entretien fut in: un domestique, qui apportait une teau d'argent*
« Eh! bon Dieu, dit M. Vaugenis, j'oubliais que nous sommes au 25 mars. C'est le jour où les prisonniers prennent la clef des champs. »
Et il présenta à Jetta la carte de visite, où elle lut le nom d'Albert Valport. Elle se leva aussitôt pour se retirer, mais M. Vaugenis la retint par la main, en lui disant :
« Rendez-moi un service , un grand service. Je désire que vous assistiez sans être vue à mon entretien avec mon futur gendre . S'il lui échappe un seul mot qui vous déplaise, je romprai net avec lui. »
Elle se récria en vain. Malgré sa résistance, malgré ses objections, il la conduisit dans la pièce voisine, où il l'installa dans une bergère et dont il eut soin de laisser la porte entr'ouverte, en faisant retomber la tenture de velours qui la masquait.
« Vous voilà donc , mon cher Albert ! s'écria- t-il l'instant d'après.
— Eh! oui, c'est moi, mon cher président, répondit une voix moelleuse et sonore qui fit tressaillir dans sa bergère Mlle Maulabret. Je suppose que vous m'attendiez.
— Pas trop. Le seul Albert Valport que j'aie connu était un jeune homme qui venait quelquefois quand on ne l'attendait pas, mais qui ne venait jamais quand on l'attendait.
— Je vous en présente un autre qui est fort différent; une régularité ponctuelle est au nombre de ses vertus... Mais, je vous prie, donnez-moi des nouvelles de Mme Vaugenis et de vos aimables filles.
— Tout à l'heure... Occupons-nous d'abord de
noire affaire, du petit traité que nous avions j ensemble... Avez- vous exécuté toutes les clauses de votre engagement?
— S'il m'en souvient, je m'étais engagé à ne pas quitter Bois le-Roi avant le 25 mars. J'y ai vécu comme un rat, je ne m'y suis pas ennuyé, et j'ai sujet de croire que l'an prochain je serai nommé maire de ma commune, ce qui causera beaucoup de chagrin à ce cher M. Cornet, qui tient aujourd'hui la place.
— Si j'étais Mlle Vaugenis, pensa Jelta, qui ne perdait pas un mot, je ne l'épouserais pas; il parle de ses engagements sur un ton trop dégagé. »
Et, en s'examinant elle-même, elle découvrit qu'elle avait une autre raison très secrète de souhaiter que ce mariage ne se fit pas. Elle n'eut pas le temps d'approfondir ce cas. Après une courte pause, l'enti avait repris, et, malgré qu'elle en eût, elle écoutait de ses deux oreilles.
« Il y a cela de bon avec vous, poursuivit M. genis, qu'on peut vous croire. On assure que la parole d'un Turc vaut dix signatures; vous êtes un Turc par cet endroit... Répondez avec la même franchise à cette autre question. La liaison que î lions rompre?..
— Est à jamais rompue. Bien habile qui en rejoindrait les morceaux.
— Et votre bayadère n'a pas tenl
— Elle est venue un jour à Bois
cierge, qui est un homme de c luite.
Elle :uc en costume de chasseur; mon con-
cierge, qui est un homme de flair, Ta reconnue sur-lechamp. Alors elle m'a écrit qu'elle mettrait le feu à mon château; mon concierge, qui est un homme de précaution, a dérouillé sa pompe à feu et fait quel ques rondes de nuit. Mais une semaine plus tard, elle m'a notifié, par une seconde lettre, qu'elle me méprisait de toute son âme et que ce n'était pas moi qui l'avais quittée, que c'était elle qui me quittait... Pure question de vanité... Toutes les femmes de théâtre en sont là.
— Cependant votre abandon l'a rendue malade.
— Vous croyez cela?.. Si vous lisiez les petits journaux, ils vous auraient appris que, quinze jours après mon départ, elle s'envolait, par un temps de glace et de neige, pour aller chasser le renard en compagnie d'un landlord écossais. A mon vif chagrin, elle a rapporté de cette fâcheuse expédition un rhumatisme articulaire. C'est un vilain mal, mais le cœur n'y est pour rien. Au surplus, l'affiche en fait foi, elle a dansé hier et elle dansera demain. Tout est bien qui finit par des entrechats.
— Autre point encore. Vous vous étiez engagé...
— Oh! n'achevez pas. Je conviens que j'ai quelque chose à me reprocher... Que voulez-vous? Les yeux ont leurs fringales... A deux reprises, je suis allé me promener à cheval dans les environs de Combard.
— Combard! dit à demi-voix Mlle Maulabret en se redressant. ,
— C'était Lindor, moins sa mandoline. Mais je n'ai pas été payé de mes peines. Une fois, j'ai entrevu de loin, au travers d'une grille, un joli capuchon gris,
doublé de bleu, qui arpentait solitairement une allée de parc. La seconde fois, je n'ai rien vu du tout... Mais, pour tout dire, j'ai encore un a ché sur la conscience. Je savais, pour l'avoir appris de bonne source, qu'elle adore les chrysanthèmes; j'ai succombé à la tentation de lui en envoyer u.
Jetta ressentit un long frémissement; son ombrelle, qu'elle a\ ait posée en travers sur ses genoux, roula à terre; heureusement un épais tapis de Turquie amortit le oruit de la chute.
« C'était de moi qu'il s'agissait! » pensait-elle, tout éperdue.
Et aussitôt elle porta ses deux mains sur son cœur, qui palpitait si fort qu'elle craignait qu'on ne l'entendit battre de l'autre côté de la muraille.
« Vos péchés méritent quelque indulgence, reprit M. Vaugenis... Ainsi vous l'aimez toujours?
— Belle question!.. Autrement, serais-je ici?
— Et qu'y a-t-ii donc en elle qui vous plaise f
— Vous êtes vraiment trop curieux, ne mm rogez pas à ce sujet. Pour la premii
j'aime sans savoir pourquoi, amour, le seul qui dure.
— Enfin, vous avez :
et on ne peut pas vous appliquer i des yeux, loin du cœur.
— Ne in meilleur que je n avec moi son portrait.
— Un portrait volé?
Un portrait de c
que nous regrettons, vom me
parler d'elle, je ne lui fis pas la grâce de l'écouter, et pourtant une curiosité me prit. Je me rendis dans son hôpital, sous le prétexte de m'informer d'un malade qui ne s'y trouvait pas. L'interne était absent; on me dit que lui seul pouvait me renseigner. J'attendis et tout à coup j'aperçus une sœur blanche, agenouillée aux pieds d'une vieille femme dont elle pansait les deux jambes. Tout occupée de son travail, elle n'avait garde de se douter que si près d'elle il y avait un homme sur qui elle venait de jeter un sort et qui se disait : « Elle sera à moi ou j'y perdrai la « vie. » Je me réfugiai dans l'embrasure d'une fenêtre, je tirai de ma poche un calepin, vous savez que j'ai le crayon facile. Une religieuse vêtue de noir vint à passer et me jeta un regard foudroyant. Je remis mon calepin dans ma poche et je m'esquivai... Je l'ai terminé de souvenir, ce portrait, et ie vous le donne pour un chef-d'œuvre. »
A ces mots, M. Vaugenis s'écria :
« Beau sire, êtes-vous bien sûr que c'est de la femme et non de la robe que vous êtes amoureux?
— C'est une question que je me suis posée à moimême, répondit-il avec un peu d'hésitation. Mais, en me rendant à Bois-le-Roi, je l'ai rencontrée dans une gare; elle n'avait plus sa robe de laine blanche, et j'ai su à quoi m'en tenir... Mais en voilà assez; j'ai rempli mes engagements, à vous de remplir les vôtres.
— A quoi me suis-je engagé? répondit M .Vaugenis. A observer une neutralité bienveillante. Depuis que je ne suis plus président, je décline les responsa-
bilités... Hélas! mon cher ami, je prévois beaucoup de difficultés dans cette affaire.
— J'y compte bien. Il faut toujours acheter son bonheur, et les difficultés sont le sel de la vie... Je les connais ou je les devine; j'en viendrai à bout... Mais quand donc me présenterez- vous? Il n'est que mardi. Mme Vaugenis reçoit-elle toujours le jeudi soir? J'ai appris à Gombard que Mlle Maulabret est à Paris. Sera-t-elle ici après-demain?
— Je lui en ferai la proposition... Mais si elle vous refuse, que ferez-vous? »
Il se leva et repartit avec un accent demi- moqueur, demi- sérieux :
« Si elle me refuse, mon cher président, je vous épouvanterai désormais par l'énormité de mes crimes, et je rendrai M. Cornet le plus heureux des homi car il sera maire à perpétuité. »
Il ajouta d'un ton plus grave :
« Soyez neutre, mais soyez bienveillant. Ma situation ne vous paraît-elle pas intéressante? Pour la première fois, mes intérêts, mon bon sens, mon imagination, mon cœur, tout est d'accord... Dites, je prie, à cette charmante fille que je l'aime avec toute ma raison et avec toute ma folie.
— - Et là-dessus vous partez?
— Je ne pars pas, je me sauve, répondit-il en se dirigeant vers la porte. Avez-vous jamais étudi chenilles? Quand elles s'apprêtent à accomplir leur métamorphose, à se transformer en chr elles n'ont plus goût à rien, elles ne mangent plus, elles ne tiennent-plus en place, elles sont inquiètes, remuantes,
agitées... Je suis une chenille qui se dispose à filer son cocon, et je vais tâcher de me procurer par beaucoup d'agitation le sang-froid dont j'aurai besoin après-demain. »
A peine M. Valport fut-il sorti, l'ancien président s'achemina de son pas grave et mesuré vers la pièce attenante. Il y trouva Mlle Maulabret debout, pâle, immobile. Il lui tendit la main, elle ne s'en aperçut pas. Il s'écarta pour la laisser passer; elle ne s'arrêta que dans l'embrasure de la fenêtre. Elle croyait revoir cette ravissante créature en robe rose qu'elle avait tant admirée la veille, et elle se disait : « Quoi donc ! c'est à moi qu'il la sacrifie, à moi, Jetta Maulabret! » Il lui semblait que c'était un conte de fées, et sa figure exprimait une épouvante mêlée de joie, une joie mêlée d'épouvante. Certaines peurs ont leurs délices. Puis elle regarda dans la cour; elle ap un ph;iéton, attelé d'un beau cheval bai brun, que guidait un groom. M. Valport parut, li s'élança
•ge, et le groom lui remit les guides. Il toucha, et en même temps iJ leva les yeux au ciel pour examiner un nuage noir qui promettait une averti lit un bond, une étincelle jaillit du pavé, et il parut à Jetta que quelque chose d'elle-même tournait ndissaitavecce cheval et s'en allait avec cette voiture bien loin, bien loin, dans un pays inconnu d'où l'on ne revient pas.
M. Vaugenis lui toucha légèrement le bras et lui dit: « Vous voyez que je ne l'ai pas ménagé, que je l'ai mis à la question ? a-t-il laissé échapper quelque aveu qui vous ait déplu? »
Elle garda le silence.
« Ah! oui, reprit-il, ce serait, vous le disiez, une bonne et belle œuvre; mais, vous le disiez aussi, il faudrait qu'elle l'aimât.
— C'est impossible, fit-elle d'une voix sourde... Je ne suis plus libre.
— Vous n'ayez pas encore prononcé vos vœux.
— C'est impossible, répéta-t-elle sans lui répondre... Ah! monsieur, dites-le-lui, je vous en conjure.
— Il ne m'en croirait pas, et je ne puis vous épargner l'ennui de le lui dire vous-même... Vous savez qu'il sera ici après-demain. Y viendrez-vous?
— Oui, monsieur, » dit-elle tout bas.
Et elle prit congé de lui.
Il lui fallut plusieurs minutes pour arriver au bas de l'escalier; elle s'entretenait avec une ombre, un grand vieillard au corps puissant et osseux, qui n'était plus et qui pourtant descendit à côté d'elle deux étages marche après marche. Elle lui disait :
« Vous êtes vraiment cruel. Qu'avez-vous inventé là pour me tourmenter?... C'est donc un défi, une bataille?... Ah! vous la perdrez. »
Mais le vieillard qui n'était plus souriait et semblait répondre :
t C'est ce que nous verrons. »
Les jeudis de M. Vaugenis se composaient de deux ou trois actes. On faisait d'abord de la musique; voix et instruments, les artistes étaient de premier choix. Après cela, l'un de ces messieurs delà Comédie- Française et l'une de ces dames récitaient une saynète, ou un dialogue en vers, ou un proverbe à deux personnages, en taisant soigneusement le nom de l'auteur ; mais on le reconnaissait aisément, cet auteur. Il se tenait blotti dans un coin et comme ramassé, comme tassé sur lui-même, nerveux, le front moite, l'œil luisant. Il affectait le plus souvent une gravité sévère, il semblait rebuter son plat et bouder son écuelle, il avait l'air d'un pâtissier qu'on oblige malgré lui à manger ses gâteaux. Toutefois, quand on applaudissait aux bons endroits et que la pièce avait du succès, et elle en avait toujours, il consentait à se dérider, à devenir indulgent, il faisait à son public la grâce d'être un peu de son avis. Puis il prenait les gens par le bouton, leur demandait d'une façon câline, insidieuse : a Que vous en semble? » Heureusement,
sa diplomatie était transparente, et tout le monde se tenait sur ses gardes ; les anciens présidents de chambre eux-mêmes ne sont pas auteurs impunément. Comme la musique et les proverbes ne suffisent au bonheur de la jeunesse, cinq ou six fois dans l'hiver, à la vive satisfaction des trois demoiselles Vaugenis, la soirée se terminait par une sauterie au son du piano, dont les pères tâchaient de se consoler en jouant le whist avec acharnement, après quoi on soupait.
Quand Mlle Maulabret, accompagnée de sa tante, parut vers dix heures chez M. Vaugenis, on la re;j beaucoup. On se disait : Qui est-elle? et son histoire eut bientôt fait le tour du salon. Elle avait une thé dans ses cheveux et une robe bleu pâle, qui faisait autant d'honneur que la robe de surah à la couturière de Mme de Moisieux; c'était un d'oeuvre de simplicité coûteuse. On admira surtout ce charme mystérieux, cette exquise sou] ne devait à aucune couturière et que son âme communiquait à son corps. Son émotion, dont M \ avait seul le secret, ajoutait à ses grâces. Elle venue chercher dans un salon sa destinée, et elle marchait en tremblant à sa rencontre.
La musique est un art qui dit ce qu'aucun ne peut dire; il y a dans l'âme humaine des deurs qui se taisent, elle prête une voix à et nous connaissons par elle ce je n< en nous et qui ne parle pas. Elle a a que chacun l'interprète à sa fa<;< peut
s'imaginer qu'elle lui raconte sa pi
jouait un adagio de Beethoven. Les violons exécutaient un chant divin qui semblait pointer vers le ciel j)leu et se bercer dans l'espace. Il célébrait des joies cachées et muettes, d'ineffables délices. Il parlait d'une novice d'hôpital qui s'était figuré longtemps que les pauvres et les malades suffisaient à remplir son cœur; elle avait découvert subitement qu'aimer tout le monde, ce n'est pas aimer; elle venait de rencontrer celui qu'elle cherchait sans le savoir, et elle entendait une voix qui criait : « Dites à cette charmante fille que je l'aime avec toute ma raison et avec toute ma folie. » Tout à coup, l'alto gémit, le violoncelle gronda. L'air s'était obscurci, un orage s'annonçait, il éclata. Mais le soleil reparaissait par intervalles, et le chant divin, semblable à une colombe qui a reçu la pluie et qui secoue son aile trempée, s'obstirait à repartir pour le ciel. La tempête redoubla de violence; elle poussait des rugissements rauques et farouches, et bientôt, éperdue, haletante, la colombe retomba sur le sol, blessée à mort. Il parut prouvé que les fêtes du cœur ne durent qu'un jour, que le fond de la vie est un inexorable refus, et que tout se termine par la victoire de quelque chose de sourd, d'implacable et de morne que l'homme appelle, selon les cas, le destin ou le devoir. Mais, miracle! quand tout semblait perdu, léchant repartit plus pur, plus suave, mêlant à son angélique douceur l'accent d'une certitude triomphante; la colombe avait ressuscité, elle planait au haut des airs, l'aile étendue et immobile; le destin désarmé avait lâché sa prisonnière qui le bravait.
Quand les violons se turent, Mlle Maulabret s'aperçut qu'elle avait rêvé, que rien de tout cela n'était arrivé, qu'elle se trouvait dans un salon brillamment éclairé, où étaient réunis beaucoup d'hommes en cravate blanche et beaucoup de femmes très parées, mais qu'on ne voyait aucune colombe voler autour du lustre, et que pour le moment elle avait devant elle un domestique qui se baissait pour lui présenter une glace sur un plateau. Elle la prit, et, tout en portant sa cuiller à ses lèvres, elle s'avisa qu'une femme assise près d'elle et coiffée d'un oiseau la regardait d'un œil dur, malveillant. C'était une mère dont la fille avait les épaules pointues et qui s'en prenait aux épaules de Mlle Maulabret. L'instant d'après, hommes en cravate blanche, et femmes parées, malveillantes ou bienveillantes, elle oublia tout. Un frisson 1 saisie, elle était sûre qu'il venait d'arriver, qu'il là. Elle tourna légèrement la tête à droite. Il lui apparut, debout près d'une porte et promenant autour de lui ses yeux d'aigle qui cherchaient leur j et qui s'allumèrent en la reconnaissant. Elle comme une secousse, les oreilles lui tintèrent, les battements de son cœur l'incommodaient.
M. Val port s'était approché de la femme coiffée d'un oiseau; il lui parlait d'un ton animé, avec une gaieté fiévreuse.
« Que faisiez-vous donc à Bois-le-Roi? lui demanda-t-elle.
— Dans le temps qui n'était p 17... Foi d'animal ! j'y chantais.
— Et vous comptez danser maint
— Dès ce soir.
— Avec qui donc? Il n'y a que les petites filles qui dansent ici.
— Et les mères me mettent à l'interdit?
— Non, mais elles se feraient scrupule de vous mettre en pénitence. »
Il allait répliquer, quand M. Vaugenis, ayant frappé les trois coups du régisseur, annonça que la pièce en un acte qu'on allait représenter était intitulée : A homme qui change ne demandez pas pourquoi.
Albert se pencha vers la femme à l'oiseau et lui dit en riant :
« Voilà un proverbe, madame, qui me dispense de vous répondre. »
Et ils se turent l'un et l'autre, la représentation commençait. Il est heureux que Mlle Maulabret ne se fût pas chargée d'en rendre compte dans un journal ; son feuilleton eût été singulièrement décousu et incohérent. Malgré sa bonne volonté, elle n'écoutait que d'une oreille ce petit acte hâtivement pondu, fruit d'une verve facile qui ignorait les difficultés ; quand on n'est pas du métier, on ne doute de rien. Il ne laissa pas d'avoir beaucoup de succès, grâce aux bons mots dont il foisonnait, grâce surtout à d'excellents acteurs qui faisaient tout valoir et qui donnaient à M. Vaugenis le vingt pour cent de son capital. II s'agissait d'un robin sur le retour, qui se retire à la campagne, où il vit en ermite et en grigou. Son valet de chambre s'étonne de le trouver un matin faisant sa barbe, il s'étonne encore plus de tous les ordres qu'il reçoit ; en un clin d'œil, voilà un train de maison
rmé; c'est plus qu'une réforme, c'est une révolution. Survient une charmante veuve du voisinage, qui demande le pourquoi de ces grands changements. Le robin lui en donne des explications fort saugrenues et finalement lui fournit la vraie en tombant à ses genoux. Il y avait là-dedans beaucoup de flèches, de flammes, de carquois. D'habitude, les magistrats qui font du théâtre retardent d'un siècle, ils en sont encore à Dorât.
Cette intrigue était fort simple et parut cependant très compliquée à Mlle Maulabret ; elle y mêlait toute son histoire. Au moment où l'ex-ermite tomba aux pieds de la charmante veuve, elle était occupé» dire : « Je suis arrivée ici résolue à lui ôter toute espérance, à lui déclarer que c'est impossible. 0 mon Dieu, venez-moi en aide, et dans quelques heures tout sera fini, à jamais fini. » Elle fut bien suri d'entendre le héros de la pièce pousser un grand cri de joie et de le voir baiser avec effusion les mains d'une jolie femme, au cœur compatissant, qui se décidait à couronner sa flamme.
Quelques instants plus tard, elle vit arriver M. Vaugenis, qui lui offrit son bras pour la conduit buffet. Sur son refus, il s'assit aupri bonheur, il ne lui dit pas : « Eh bien ! que vous en semble? » Si auteur qu'il fût, il sympathisait trop avec ses émotions pour exiger d'elle des compliments Il lui dit tout bas :
« Avez-vous fait des réflexions depuis avtnt-hiei Êtes- vous toujours détenir
— Plus que jamais^ répondit-elle doue
— Alors armez- vous de courage. Vous avez affaire à forte partie. »
En ce moment, M. Cantarel se disposait à sortir du salon pour aller s'asseoir à une table de whist. Il fit un crochet, s'approcha de M. Vaugenis et lui dit:
« J'entends la ritournelle d'un quadrille. Obligezla à danser. J'ai la sainte horreur des collets montés. »
M. Vaugenis le regarda s'éloigner ; puis, se retournant vers Jetta :
« Il n'est pas de bonne humeur, et il y a de quoi. C'est une histoire qu'on m'a contée. Il s'était rendu cette après-midi à l'hôtel Drouot, où l'on vendait une galerie de tableaux suspects; il y avait dans le nombre un Fragonard. Il faisait très chaud, et peut-être aussi avait-il trop bien déjeuné; bref, M. Cantarel s'assoupit. Au bout de quelques minutes, le commissairepriseur, haussant le ton, s'écrie : « Il me semble que « quelqu'un a offert douze mille. » Le dormeur se réveille brusquement en hochant la tête. « Adjugé ! » dit l'autre. Et on lui présente son bulletin, qu'il empoche sans trop savoir ce qu'il fait. Malheureusement, son expert lui a déclaré que sa peinture n'était qu'une copie. Il est désagréable d'acheter de faux Fragonard en dormant, on décharge son dépit sur sa pupille, on la traite de collet monté... Mais, à propos, vous feriezvous quelque scrupule de danser?
— Aucun, dit-elle.
— Fort bien ! car je ne dois pas vous dissimuler que M. Valport vient d'engager les trois demoiselles Vaugenis, qui sont fort émues de leur aventure. Il a
sans doute son intention. Ne disait-il pas l'autre jour qu'il faut toujours acheter son bonheur?
— Pure calomnie ! s'écria M. Valport, en apparaissant soudain. J'ai trop de goût, mon cher président, pour ne pas trouver vos filles charmantes; la danse m'amuse ce soir comme un écolier, et je ne vois pas quelle arrière-pensée...
— Allons, tant mieux 1 interrompit le président, car je dois vous prévenir que Mlle Maulabret ne danse point. »
Albert recula d'un pas, et il dit à M. Vaugenis, en regardant Jetta :
« Tirez-moi d'embarras, je vous prie. J'ai eu la bonne chance de rencontrer Mlle Maulabret, mais je n'ai pas eu l'honneur de lui être présenté. »
Jetta avait de nouveau des bourdonnements dans les oreilles. La voix de M. Valport lui arrivait comme de très loin, et, quoiqu'il fût à trois pas d'elle, il lui semblait qu'il y avait entre eux toute la longueui d'un salon.
« Mademoiselle, dit le président, permettez-moi de vous présenter M. Albert Valport, qui était l'entant gâté de votre grand-oncle Antonin.
— Il nous aimait tous les deux, mademoireprit Albert; mais, dans l'affection qu'il avait pour vous, il entrait beaucoup d'admiration, et dans celle dont il m'honorait beaucoup d'indulgence.
— Vous êtes son héritière, s'écria M son indulgence fait partie de sa suer, donc à M. Valport la faveur d
lui, quand toutefois il se s. le ce
qu'il doit à mes trois filles, qui lui plaisent tant.
— Y consentez-vous, mademoiselle ? demanda Albert. Selon qu'il vous plaira, nous danserons ou nous causerons. »
Elle s'inclina en signe d'assentiment. On lui offrait la bataille, elle l'acceptait. Elle s'était rendue maîtresse de son trouble, elle se sentait plus forte. Il lui parut que son entreprise était plus facile qu'elle ne l'avait pensé ; elle était presque certaine d'en sortir à son honneur, elle augurait bien d'elle-même et de l'événement.
« Eh ! qu'est-ce donc '? cria M. Vaugenis à l'une de ses filles qui traversait précipitamment le salon.
— Il m'est arrivé un malheur, répondit-elle en lui montrant la traîne de sa robe, qui s'était déchirée sous le pied d'un maladroit.
— C'est un malheur qui sera bientôt réparé, » lui dit Jetta.
Et, se levant aussitôt, elle suivit la jeune fille, qui la conduisit dans sa chambre, en lui faisant traverser la salle de billard, laquelle servait de fumoir et, par miracle, se trouvait vide. Elle se fit donner du fil, une aiguille, se mit bravement à l'ouvrage. Cette occupation lui venait à propos. Les petits accidents de la vie ordinaire l'ont une diversion bienfaisante aux grandes crises de l'âme ; on est heureux de se persuader pendant quelques minutes que la difficulté la plus grave qu'on ait à résoudre dans ce monde est de faire une reprise à une robe sur laquelle un maladroit a marché.
Dès que sa traîne fut en état, Mlle Vaugenis s'enfuit pour aller retrouver son danseur. Je'*;*, h son tour,
allait rentrer dans le salon, quand quelqu'un
sentant inopinément sur le seuil de la salle de billard.,
lui barra le passage. C'était le marquis I
sieux. Gomme M. Gantarel le tenait au co<
faits et gestes de sa pupille, il b'
retrouver chez M. Vaugenis pour y pour
petite information judiciaire qui l'occupait. Le j
dent l'avait invité jadis à ses jeudis; goûtant pi
comédie et la musique, il n'y était jan
iette fois l'occasion lui parut bonn
ver, au grand étonnement de M. Vaugenis, qui.
présentant à sa femme, loucha encore plus 1 1
bitude. Tandis que son œil droit souhaitait la i
venue au jeune marquis, son œil gauche
Mme Vaugenis : « D'où nous tombe <
Lésin s'était mis aussitôt en quête de Mlle M.
il l'avait cherchée de salon en salon et avait fini
s'adresser à M. Gantarel, qui, n'ayant ei