partie de whist, l'a
s'en était consolé en buvao
faute de mieux, il venait passer un quart d
fumoir. Il fut I
« Oh! bien, dit-il, je suis un y fille et u
■ es de son pèr contra en chemin
■ l'un ton glacial.
-—Peut être bien... Le lait est que j'arrive au fu-
moir pour y fumer et que je vous y trouve... Que diable y êtes-vous venue faire? »
Et son regard furetait sous les meubles comme pour y chercher le mot de l'énigme. Elle lui fit signe de s'écarter pour la laisser passer.
« Ohî que non pas, dit-il. Puisque je vous tiens, je ne vous lâcherai pas avant que vous ayez répondu à une ou deux questions qui me tracassent. Je vous ai déjà tenue une fois, c'était dans le parc de M. Gantarel, mais j'ai été dérangé par ce petit Lara, que je ne puis souffrir, et surtout par ce satané furet, qui n'a pas voulu sortir de son trou. .. Ici il n'y a ni furets ni Lara, et j'entends m'expliquer jusqu'au bout... Est-il vrai, comme le dit ma mère, que vous ayez refusé de devenir marquise?
— Mme de Moisieux n'a jamais dit si vrai, » répondit-elle.
Et, pour la première fois depuis qu'elle était au monde, sa figure exprimait la colère et le mépris. C'est qu'elle pensait à l'autre, à celui qu'elle allait refuser, et qu'elle se disait : « Quand je le refuse, lui, c'est me faire trop d'injure que de me croire capable d'accepter l'homme que voici. »
Il sourit et haussa les épaules. Il ne croyait pas aux scrupules des femmes, ni à leurs maladies, ni à leurs colères.
« De deux choses l'une, reprit-il : ou bien c'est Mme Cantarel qui vous a monté la tête. . . elle ne m'aime pas, cette femme, je n'ai jamais pu savoir pourquoi...
— Elle a peut-être ses raisons, mais je ne les connais pas et je ne l'ai point consultée.
— Alors c'est que vous aimez quelqu'un?
— De quel droit m'interrogez- vous? [ua-telle, ne maîtrisant plus son indignation.
Et elle allait tenter de forcer le passage, quand elle vit apparaître M. Valport, qui la regardait d'un œil étonné. Il dit à Lésin :
« Permettez! »
Celui-ci fit un demi-tour à droite, et Albert entra.
« Mademoiselle, la mazurke va commencer, » dit-il à Jetta.
Les sots, lorsqu'ils sont amoureux, ont de sul clairvoyances. Lésin ne s'écria pas comme Archimède : « J'ai trouvé! » Il se contenta de se dire à luimême : « Voilà mon homme, c'est lui. »
Et reprenant position sur le seuil :
« J'en suis fâché pour vous , monsieur ; Mlle Maulabret ne dansera pas cette mazurke vous. ))
Albert, stupéfait, le considéra un instant depui bottines vernies jusqu'à la racine de ses ch< semblait prendre sa mesure.
« A quiai-je l'honneur de parler? lui dit-il... A je ne me trompe, c'est au marqui> de Moisieux... Veuillez, monsieur, m'expliquer pourqi labret ne dansera pas cette mazurk ttoi.'
— Elle m'a déclaré, il y a trois jours, qu'elle ne dansait pas. Si elle se ravise, c'est avec
qu'elle dansera.
— Eh! ne savez-vous pas que l'inconséquent le premier des droits de l'hoi
femme? » lui répondit-il d'un ton m-
Et il offrit son bras à Jetta, qui, sentant ses jambes fléchir sous elle, lui dit :
« Oh! je vous en prie, excusez-moi... Je me sens lasse. »
Il fronça ses ombrageux sourcils et se mordit le? lèvres.
« Je respecte votre lassitude, dit-il, mais je voudrais être sûr qu'il n'y a personne ici qui vous fasse peur.
— Le premier droit d'une femme est devoir peur, » répliqua Lésin en ricanant.
Un éclair jaillit de la prunelle d'Albert; mais ses yeux rencontrèrent le regard suppliant de Jetta. Ce regard lui disait : « Vous prétendez m'aimer ; je vous en conjure, faites-moi le sacrifice de votre juste colère. »
Il réussit non sans peine à se maîtriser et même à sourire, et s'inolinant devant Lésin :
« Mon cher marquis, dit-il, vous êtes beaucoup trop fin pour moi, je renonce à déchiffrer vos énigmes.
— Je suis prêt pourtant, s'écria Lésin en se dressant sur ses ergots, à vous donner tous les genres d'explications qu'il vous plaira de me demander. »
Heureusement, les éclats de sa voix avaient été entendus; le maître de la maison s'empressa d'accourir.
« Mon cher monsieur, dit-il à ce coq qui battait de l'aile, permettez-moi de vous présenter à la femme de notre premier secrétaire à l'ambassade de Berlin. Elle y a beaucoup entendu parler de vous et brûle du désir de faire votre connaissance,
— Serait-ce par hasard une épigraiïln manda Lésin, qui était disposé à chercli
tout le monde. Mais l'air grave et confit de M. Vaugenis et ses manières solennelles le rassurèrent, il sentit à se laisser emmener par lui.
M. Valport était frémissant ; il sentait son s bouillonner, sa tête couvait un orage. Quand il eut ramené Jetta dans le premier salon, avisant une banquette abandonnée, il l'y fit asseoir et s'assit auprès d'elle. Puis, d'une voix saccadée :
« Je dois donc renoncer au plaisir de danser avec vous?
— Oh! vous y perdez bien peu, dit-elle en s'efforçant de sourire. Je suis une triste danseuse.
— Et vous exigez aussi, reprit-il en pesant sur ses mots, que je prenne mon parti de ne pas demander à M. de Moisieux les explications qu'il m'a offertes si libéralement?
— Oh ! de grâce î dit-elle avec un geste d'effroi
— Soit, mais il me semble que tant de docilité et tant de résignation méritent quelque récompense. »
Que pouvait-elle répondre? Elle s'était sentie de force à vaincre le charme, mais elle n'avait pas prévu l'incident qui venait de se produire. Au charme s'était jointe la peur, et, comme l'avait dit Lésin, les femmes ont droit d'avoir peur ; en vérité, c' que deux ennemis à la fois. Elle entci ;is la
pièce voisine, dont la porte était ouverte à tants, la musique tour à tour vive et Tune
mazurke. Elle voyait passer et re]
NOTRS ET ROUGES 211
gens qui n'avaient pas d'autre occupation ni d'autre souci que de se trémousser en cadence, de bien porter leur tête et d'arrondir leurs coudes. Elle voyait tournoyer des robes blanches, des robes roses, des robes bleues qui tantôt balayaient nonchalamment le parquet, tantôt fouettaient Pair comme agitées par le frémissement du plaisir et le tourbillon du monde. Et pendant que ces insouciants et ces heureux travaillaient à leur amusement, assise sur une banquette de velours qui lui faisait l'effet d'une vaste et redoutable solitude, elle avait à répondre à des questions qui n'admettaient pas de réponse; elle se trouvaitaux prises avec l'inconnu, avec le mystère, avec un fier et beau visage qui exprimait en même temps la douceur et la menace, avec son propre cœur qui demandait grâce, avec sa conscience qui s'alarmait, avec son imagination affolée qui lui montrait dans un bois deux hommes se battant pour elle. Sous quelle étoile étaitelle donc née? Depuis qu'elle était parvenue à l'âge de la réflexion, ses yeux n'avaient vu que des choses tristes, ses oreilles n'avaient entendu que des paroles effrayantes, elle avait reçu pour lot l'éternel labeur et l'éternel souci ; d'un danger elle tombait dans un autre, et, par surcroît, la fatalité venait delà prendre comme dans un trébuchet. L'oiseau avait beau s'effarer, se débattre et faire dix fois le tour de sa cage, il laissait aux barreaux qui l'emprisonnaient sa plume, ses ongles et ses cris, sans trouver une issue pour s'envoler. Et cependant le piano faisait résonner ses accords, les coudes s'arrondissaient, les robes tournoyaient.
« M. Vaugenis m'a confessé vit le beau jeune homme, aussi impitoyable qu'amoureux et qui n'eût renoncé pour rien au mond suivre les avantages que le hasard venait de lui assurer. Vous avez tout entendu et vous savez qui je suis. Vous savez aussi que je peux invoquer en ma faveur le vœu suprême de quelqu'un qui vous ai beaucoup. Vous savez enfin que vous tenez dans vos mains le sort d'un homme... Je suis bien peu de chose, mais c'est quelque chose qu'un homi Écoutez-moi, jo ne demande pour ma récomj qu'un peu d'espoir. »
Était-il donc écrit que rien ni personne ne viendrait interrompre ce funeste entretien? Elle jeta un long regard de détresse à sa tante, assise à l'autre bout du salon. Mais Mme Gantarel ne s'occupait p nièce, elle s'entretenait avec un respectable de la magistrature qu'elle avait vu souvent père. Elle se retrouvait en pays de connais joie de parler du passé avait triomphé de sa toi | elle causait avec animation, pi des arbres dont la gelée a découronne la cime et ne laissent pas de reverdir par le pied ; il y a < desséchées au froid contact de la vie qui de autre rajeunissent par le souvenir.
« Un peu d'espérance, continua M. \ trop demande!
Elle eut la
« Impossible! LIE ! »
Il changea de \ dit :
« Vous voul-
J'en ferai un usage que sans doute je regretterai moimême. »
Ces mots pouvaient avoir deux sens; mais comme en les prononçant il avait jeté un regard de côté sur Lésin, dont on apercevait près de la cheminée la tête rousse et le dos cambré, elle frissonna de nouveau à la pensée que deux hommes iraient sur le terrain à cause d'elle, et sa gorge se serra.
« Dites : Peut-être! et je partirai content, poursuivit-il d'une voix à la fois insinuante et impérieuse... Oh ! je vous en conjure, dites : Peut-être!
— Peut-être! » murmura-t-elle, la tête perdue, sans s'apercevoir de l'expression de triomphe et d'ivresse avec laquelle il la contemplait.
Quoiqu'elle eût parlé tout bas, son peut-être avait été entendu de M. Vaugenis, qui arrivait une seconde trop tard et dont les lèvres ébauchèrent un sourire ironique. 11 venait lui annoncer que M. Cantarel se disposait à partir sans vouloir attendre le souper. Depuis qu'il n'était plus président de chambre, la principale affaire de M. Vaugenis était de chercher dans tous les incidents de la vie matière ou prétexte à un proverbe en un acte ; c'est une occupation qui aide à se consoler facilement des chagrins des autres ; il est moins facile de se consoler des siens. Pendant qu'il conduisait Jetta auprès de sa tante, qui venait de se lever, l'ex-président se disait : « Une femme qui arrive déterminée à dire non et qui dit oui ou presque oui, c'est un joli sujet. On pourrait intituler la pièce : Souvent femme varie... Non, il faudra trouver un titre plus piquant. »
Ce jour-là, M. Cantarel avait été aussi malheureux au whist qu'à l'hôtel des ventes; il avait perdu \ louis, ce qui, joint à son faux Fragonard, mettait le comble à sa mauvaise humeur. En descendant l'escalier, il demanda à sa pupille si elle avait dansé, et sur sa réponse, il s'écria :
« Eh ! parbleu, vous auriez craint de compromettre le salut de votre âme. »
Les émotions de cette soirée avaient épuisé les forces de Mlle Maulabret. En sortant de chez M. Vaugenis, elle se sentait harassée, brisée, et, à peine eutelle posé sa tête sur son oreiller, elle s'endormit d'un lourd sommeil. Pendant quelques heures, elle oublia tout. A son réveil, elle se souvint. Elle se mit sur son séant, et, ses cheveux épars sur ses épaules, elle enfouit son visage dans ses deux mains. Elle ressemblait à une Madeleine pénitente qui pleure ses péchés. Le sien était ce terrible peut-être qu'elle s'était laissé arracher. Au lieu de cette victoire dont elle se flattait et qu'elle avait promise à sa conscience, elle n'avait rapporté de la bataille que le commencement d'une défaite, et, malgré toutes les explications qu'elle lui donnait, sa conscience s'indignait. La place tenait encore, elle ne s'était pas rendue, mais l'assiégeant la cernait et d'avance faisait gloire de sa prochaine capitulation. Une volonté qui dit : Peut-être! arbore le drapeau blanc.
Heureusement, il y avait une armée de secours, et quelle armée! Il n'était pas trop tard, tout pouvait se
réparer. A peine fut-elle habillée, Jetta se renaît auprès de Mme Gantarel, et, avec autan que s'il se fût agi d'une question de vie et de mort, elle la conjura de la conduire dans l'après-midi auprès de mère Amélie.
Elle ouvrit de grands yeux quand Mme Gantarel, avant de lui répondre, lui dit froidement :
« Il me semble, ma chère, que vous avez eu tantôt un entretien bien sérieux avec M. Valport... M ne vous demande pas vos secrets, ajouta-t-elle. Puisque vous le désirez, je vous conduirai à votre hôpital, j'ai affaire dans le quartier, je vous laisserai à la porte, je reviendrai vous chercher au bout d'une heure, et nous n'en dirons rien à M. Gantarel. »
L'impatience de Mlle Maulabret compta les heures et les minutes; il lui semblait que cela n'arrivi jamais, et pourtant cela arriva : tout arrive. Oh! que le pavé de cette cour parut doux à quelle fête ces vieilles murailles brique et j firent à ses yeuxl En les contemplant, elle éprouva un soulagement qui annonçait une prochaine vrance. « Quand je sortirai d'ici, se dis serai plus la même, j'aurai le coeur libre et I C'est ici le lieu saint où Ton entend ces | rieuses qui rassurent, qui - nt, qui
trer dans l'ordre l'inquiétude des tout entière. »
Elle voulut prendre par le grand es»
versa toute sa salle, comme elle l'apj cette salle qui n'avait jamais 04 entrant, elle eut un chagrin; elle n'y I
sonne, et personne ne la reconnut. Les hôpitaux sont des lieux de passage, les auberges de la maladie; elle vient s'y asseoir ou s'y coucher, et s'en va. Partout des visages nouveaux, partout des yeux indifférents qui ne se réchauffaient pas en ,1a voyant. Les murailles elles-mêmes la regardaient d'un air sévère et semblaient dire : « Qui est cette inconnue? » Elle avait beau leur crier : « C'est moi, c'est sœur Marie! » elle ne parvenait pas à les persuader. Où était sa robe de laine blanche? où avait-elle égaré son tablier, qui, propre le matin, ne l'était jamais le soir? Elle avait des fleurs à son chapeau. Elle venait du monde, elle allait y retourner; le monde était son maître et elle portait sa livrée, et dans son cœur elle portait quelque chose de mystérieux et d'étrange, un rêve, une musique, qu'on ne vient pas promener dans les hôpitaux. Elle vit passer la novice qui l'avait remplacée et qui s'approcha d'une malade pour lui présenter un bouillon. Elle fut bien tentée de lui prendre la tasse des mains; mais les siennes étaient gantées, et ses gants avaient huit boutons.
Il se trouva cependant quelqu'un qui la reconnut. C'était l'interne, qui, son chapeau sur la tête, se disposait à sortir. Il s'arrêta en tressaillant, l'examina avec attention, et venant à elle :
« Ah ! ma sœur ! ... »
Il se reprit aussitôt, et, s étant découvert, il lui dit d'un air cérémonieux :
« Mademoiselle, excusez-moi. . . Vous venez sans doute pour voir la mère, vous la trouverez dans son cabinet. »
Elle l'y trouva, en effet, et la mère n'avait pas
changé. Les jours et les mois passaient sur elle toucher à son visage; elle n'avait jamais été j< elle ne devait pas vieillir; que peut le temps sur qui vit dans l'éternité? Pourquoi donc Mlle Maulabret, après avoir frappé à la porte et tourné précipitamment le loquet, demeura-t-elle un instant sur le seuil, immobile, confuse et craintive? Non, ce visage n'était pas celui qu'elle était venue chercher. Peut-être Favait-elle transfiguré dans son admiration et dans son souvenir. Notre mémoire est une trompeuse; elle promène son estompe sur les contours des objets et des figures, elle les enveloppe d'une gaze légère qui en adoucit les couleurs et en sauve les crudités. Mlle Maulabret avait oublié que mère Amélie eût une figure si terrible et de grands yeux noirs, aust implacables, que dévorait le zèle de la maison du Seigneur; était-il vraiment possible de leur parler sans trembler de certaines choses? Elle était ai résolue à tout dire, à ouvrir son coeur, à répandre son âme aux pieds de cette sainte, et elle envahie par une crainte qui la glaçait et la { sa gorge se serra, la parole expira su Quoique la mère à sa vue se fût levée en h. qu'elle lui fit l'accueil le plus empr tendît ses deux mains tout ouvertes, avec dévotion, avec terreur ces Mlle Maulabret s'assit en face d'elle el lence. Il fallut que la mère l'ù ït :
« Je vous attendais, jït (liiez... Se sont-ils fait beaucoup tirer l'oreille pour vous le permettre?
— Non, ma mère. C'est Mme Gantarel elle-même qui m'a conduite jusqu'ici.
— Et ce dangereux marquis, qu'en faites-vous?
— Oh! n'en parlons plus... Ce n'est pas un danger.
— L'avez-vous refusé dans les termes que je vous avais prescrits?
— Je n'ai pas eu à faire usage de vos précieux conseils, on n'est pas revenu à la charge.
— Et on n'y reviendra pas?
— Selon toute apparence.
— A ce compte, ils ne vous ont pas beaucoup tourmentée?
— Non, ma mère; je n'ai à me plaindre de personne. »
La mère reprit après un silence :
« Savez-vous pourquoi ils vous ont amenée à Paris?. . . Ils se sont dit sans doute que c'est l'endroit où s'apprivoisent le plus facilement les consciences un peu farouches... Sans doute aussi, ajouta-t-elle, on vous conduit de fête en fête, de théâtre en théâtre. »
Il lui en coûta de prononcer ce dernier mot.
« Vous m'aviez recommandé, ma mère...
— Eh! oui, interrompit-elle, je vous ai engagée à user de complaisance à leur égard. Ces gens-là sont d'une mauvaise foi scandaleuse. Si vous aviez voulu vivre dans le monde en servante du Seigneur, ils auraient chicané peut-être sur les termes du testament. Les tribunaux nous auraient donné raison. Mais il vaut mieux éviter toute discussion publique à ce sujet. Certains journaux profiteraient d'une si belle occasion pour nous abreuver de calomnies... A propos,
j'aime à croire que du moins ils ne vous e de danser?
— Non, ma mère.
— Allons, tant mieux... Quelle épreuve pour une fille modeste, pour une enfant de Marie, que d sentir dans les bras d'un homme! »
Jetta baissa les yeux.
« Non, pensait-elle, je ne me suis pas sentie les bras d'un homme; mais cet homme est là, dans mon cœur. »
* Elle répondit :
« Plût à Dieu que le bal fût la seule tentati. laquelle on soit exposée dans le monde !
— Que parlez- vous des tentations? dit \ mère Amélie. Vous m'écriviez de Gombard qu vous semblaient peu séduisantes et peu dan
— Il est vrai, répondit-elle avec en depuis que je suis à Paris... Il y a dans l'air qu respire quelque chose qui amollit le cœur, qu
la volonté... Oh! le danger n'est pas pre>sant, tinua-t-elle, effrayée du regard que venait de lui la mère; mais j'ai des langueurs, des ti suis venue me retremper, me tort iti vous... Parlez, dit- «lois tau
heures où je me sens moins moins attachée à ma vocation.
— Rappelez-vous sans ce i'un ton d'autorité, que vous a\
vos vœux, ejt répétez-les à demi-voix et à bord le vœu d'ol t'ait à Dieu le Bacrifice de voti
et, comme l'obéissance s'étend sur tout le détail de la vie, ce sacrifice est l'holocauste parfait. Vous ne pouvez plu} disposer de vous; dispose-t-on d'un dépôt? C'est ensuite le vœu de pauvreté, qui consiste à renoncer à la jouissance de tout ce que nous possédons et qui comprend aussi l'appauvris? ement volontaire du cœur. L'Église nous commande de nous dépouiller de tout, et non seulement de nos biens, mais de notre attachement pour les créatures
— Cependant, ma mère, vous aimez les créatures, dit Jetta d'une voix hésitante, puisque vous vous consacrez tout entière au soin des malades et des infirmes. » Elle ajouta : « Serait-il possible de ne pas aimer beaucoup quelqu'un qu'on aurait soigné et guéri?
— Dans ces tristes maisons ou 1/ nous est interdit de nous occuper des âmes, répliqua-t-elle d'un ton amer, nous devons envisager les soins que nous rendons aux corps comme un ouvrage, que Dieu nous confie, comme une mortification qu'il nous impose et un moyen que sa grâce nous accorde pour travailler à notre salut... Le troisième vœu, poursuivit-elle, est, comme vous le savez, le vœu de chasteté, qui nous soumet à une double obligation. La première est de renoncer au mariage, la seconde d'avoir pour ce que le monde appelle l'amour tout le mépris et toute l'horreur qu'il mérite d'inspirer.
— Qu'est-ce que l'amour? murmura Jetta en baissant de nouveau les yeux.
— C'est la révolte de la chair et des sens, réponditelle avec une sorte d'emportement, c'est le feu de la
concupiscence, c'est la recherche des | nels qui sont le partage des animaux, c'est immonde et le péché impur. »
Si Mlle Maulabret, égarée au milieu des forêts du nouveau monde, en avait été réduite à demander son chemin à un Peau-Rouge, et que ce Peau-Rouge eût répondu à ses pressantes questions en huron ou en sioux, son embarras eût été extrême; mais au trouble de son esprit ne se seraient pas jointes cette douloureuse confusion du cœur, cette honte secrète qui en ce moment mettait comme une stupeur dans ses yeux et faisait perler sur ses tempes des gouttes froi Le péché impur! ce mot effroyable, qui alarma pudeur, n'éclairait point son intelligence. Dl'instant où elle s'était écriée dans son entretien avec un ancien président de chambre : « Ce serait une belle œuvre, mais il faudrait qu'elle l'aimât! » elle avait beaucoup médité sur les mystères de cett< Elle avait conclu que la vocation préférable entre toutes et la plus agréable à Dieu était celle de la vierge qui se consacre au service des souffran* des affamés; cette vocation, sa conscience 1 librement choisie, et sa conscience entendait demeurer fidèle aux muets engagements qu'elle pris. Mais elle avait décidé aussi que tout é1 condition a sa sainteté. Il lui avait paru qu' homme, c'est lui donner son ; corps et son âme, pour obtenir de lui - r une
part de sa volonté et son cœur ton oeur,
s'était-elle, dit, est une proie touj e, ce
n'est pas assez de l'avoir conquis, il I
et le défendre contre les ennemis du dedans et du dehors, contre les entreprises de la passion et contre les jalousies du monde, qui rôde sans cesse autour des bonheurs cachés comme un lion dévorant autour d'une bergerie. Il lui paraissait encore que cette lutte incessante demandait beaucoup de vigilance, beaucoup de sacrifices, une tendresse toujours attentive et toujours complaisante, mais que la victoire avait des douceurs infinies, et qu'ainsi il y avait des délices dans ces souffrances, des souffrances dans ces délices, et que si aux unes comme aux autres on peut mêler la musique de Beethoven, il est permis aussi d'y mêler le Dieu du ciel et de la terre, qui a créé les corps comme les âmes. En un mot, elle considérait l'amour comme une rose sacrée qu'il faut cueillir sur une croix, et, à vrai dire, sans qu'elle le sût, c'était moins d'un homme que de l'amour qu'elle était amoureuse... Le péché impur!.. On jetait de la boue, de la fange sur sa vision. Elle baissa la tête et tomba dans une triste rêverie.
Et cependant la mère parlait toujours. Son sujet l'inspirait, et son éloquence jaillissait à flots pressés, comme un torrent qui rompt sa digue. Elle représentait à Jetta que, avant d'être commis en action, le péché impur est souvent perpétré d'avance dans le cœur. Elle s'efforçait de la prémunir contre l'immodestie des regards trop libres, contre les curiosités criminelles des yeux qui cherchent à pénétrer ce que cache le vêtement, contre la friandise des oreilles avides à se repaître de paroles suspectes, contre les familiarités déplacées, les jeux de main, les sourires lascifs
et le frisson des attouchements, et surtout contr imaginations amoureusement caressées qui lai dans l'âme une souillure, contre les souvenirs corrupteurs dont on boit goutte à goutte le po contre les ruses du serpent, qui recourt à ton artifices pour attenter à la vertu angélique et dérober au Roi des rois ses sujets et ses brebis.
Ainsi récitait fiévreusement sa leçon cette sainte dont le visage n'avait jamais été caressé par le regard d'un homme, sur laquelle aucun homme n' laissé se poser son désir. Elle avait donné au Roi des rois la virginité de ses sens et le veuvage de son âme ; il trouvait en elle une épouse mal gracieuse, ombrageuse, acariâtre, mais toujours attentive, toujours fidèle et infiniment respectable.
Elle regardait Jetta, qui ne la regardait pas. Une inquiétude la prit, mêlée de colère. Elle lui dit :
« Mademoiselle Maulabret, pensez soi ! Encore un coup, vous n'aurez jai scrupules. »
Jetta tressaillit, mais ne répondit point.
« Entendez-moi bien : ce que je ce ne sont pas les mauvais proc vous vivez ou que vous rencontrez dans I
les tlitV élever pour votiv faiblesse leurs attentions et Jeu
\e vous crois Irtc menace; mais je vou>
Elle continuait' il
sentit comme offensée, dans son esprit macéré et dans sa chair mortifiée, par la fraîcheur délicieuse de ce visage, dont une toilette simple, mais exquise, faisait valoir toutes les grâces.
« Croyez-moi, mademoiselle, quand vous retournerez à Combard, cassez votre miroir, dit-elle avec une aigre véhémence. Qu'est-ce que la beauté? La fleur des champs qui se fane et qui tombe... Un homme qui sans doute a mérité d'être puni de Dieu, parce qu'il a odieusement calomnié les jésuites, mais qui peut-être a obtenu sa grâce pour avoir passé sa vie à haïr la vie et le monde, cet homme a dit : « Si belle qu'ait été la comédie, la fin est sanglante, on jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais. »
Le silence prolongé de Jetta l'irritait; son doute se changea en certitude. Il lui parut prouvé qu'il s'était passé ou qu'il se préparait quelque chose, que ce cœur lui cachait un secret. D'une voix menaçante, elle s'écria :
« Moi qui ai toujours répondu de vous, moi qui en réponds aux hommes dans mes entretiens et à Dieu dans mes prières, si j'osais, si je pouvais croire ou supposer!....
— Ah! ma mère! ma mère!.. » dit Jetta avec un geste d'effroi qu'elle prit pour un signe de dénégation .
Elle se rassura à moitié, se reprocha d'avoir été trop dure, trop véhémente. Elle s'interrogea pour découvrir si à son zèle pour la sainte cause il ne s'était pas mêlé à son insu quelque retour sur elle-même,
io
quelque aigreur d'amour- propre ou d'int« sonnel. Selon son habitude, elle fît un signe de ç rapide et furtif pour éloigner le tentateur.
« J'en étais certaine, reprit-elle d'un ton radouci, il ne s'est rien passé, et vraiment je suis trop soupçonneuse et trop sévère... On ne traverse pas impunément le monde, mon enfant; vous avez, comme vous le disiez, des langueurs, des sécheresses spirituelles. Ne vous en alarmez pas trop; Dieu, qui voua pérouve, vous viendra sûrement en aide. Peut étiez-vous trop confiante en vous-même; il a voulu vous avertir... Ah! vous avez bien fait de venir ici; j'ose croire que cette visite ne sera pas inutile à \ âme. On ne saurait se défendre de trop loin contre cette brûlure dont parle l'Apôtre. On secoue bien vite de sa robe un charbon allumé avant même d'en avoir senti la chaleur; il n'y a que les fous qui al dent l'incendie. »
En ce moment, on vint lui annoncer que Mme tarel était en bas et réclamait sa nièce.
« Gomme leur avarice mesure le tel me donnez! dit-elle en pli ment superbes. Mais trompée. »
Puis elle entoura un instant de la taille
de Jetta, qui venait de
témoignage d'affection inusité, exti mur-
mura en lui baisant <le nou
« Merci, ma mère!... Je suis heui revu
Mère Amélie voulut
Ja salle. Elle fit une génuflexion en passant devant l'image de la sainte Vierge et dit tout bas :
« Le plus sûr moyen de conserver sa chasteté est une grande dévotion à Marie immaculée, reine et protectrice des vierges. »
Jetta leva les yeux sur la sainte Vierge et ne la reconnut pas. Celle qu'on voyait autrefois au même endroit, sur la même console, tenait un enfant dans ses bras. On l'avait remplacée par une autre qui semblait oublier que ses entrailles avaient enfanté et donné un Dieu aux hommes. Couronnée d'étoiles, vêtue d'un manteau d'azur et d'une robe blanche brodée d'or, croisant ses deux mains sur son cœur virginal, elle avait l'air de proposer à l'univers sa propre divinité.
Quand Jetta fut montée en voiture, Mme Cantarel lui demanda des nouvelles de mère Amélie. Elle répondit d'un air distrait, d'un ton bref, puis elle retomba dans ses pensées et dans son silence. Hélas! de cet hôpital où elle s'était flattée d'interroger Dieu lui-même, elle ne rapportait pas l'une de ces paroles victorieuses qui rassurent et qui guérissent. Certains mots qu'elle y avait entendus la poursuivaient, l'obsédaient comme un mauvais rêve, la tourmentaient sans la convaincre. Par intervalles, toutefois, elle secouait machinalement sa robe pour en faire tomber un charbon, mais il n'en tombait rien. Toujours froide et toujours perspicace, Mme Cantarel respectait son triste recueillement. Le coupé venait d'atteindre la rue de Rivoli, lorsqu'elle se prit à dire :
« Voyez-vous, ma chère, il ne faut consulter per-
sonne ; le mieux est de régler ses petites affaires avec soi-même. Du reste, vous allez avoir du loisir pour y rêver. M. Cantarel, que nous avons privé trop 1 temps de Mme de Moisieux, m'a prévenue ce matin qu'il entendait retourner à Combard dès demain. »
Mlle Maulabret ne put réprimer un mouvement de joie. Combard était un endroit dont on pouvait faire le tour sans y rencontrer M. Albert Valport; encore fallait-il avoir la précaution de ne pas l'y emporter avec soi.
A quelques jours de là, Mme de Moisi eux reçut une visite qui changea le cours de ses idées et bouleversa tous ses plans. Elle était seule un matin dans son petit salon, occupée à relire, la plume à la main, une grande lettre que venait de lui adresser un banquier de Londres avec qui elle entretenait une correspondance assez active. M. Gantarel ne s'en doutait pas, quoiqu'il eût acquis à la sueur de son front le droit de tout savoir; mais, si une femme peut dire beaucoup de choses à son confident, elle ne lui dit jamais tout. La lettre que la marquise venait de recevoir était bourrée de chiffres, qu'elle relevait un à un pour les reporter avec une extrême attention dans un petit carnet relié en maroquin rouge. Les chiffres ne lui avaient jamais fait peur; ceux-ci lui paraissaient non seulement intéressants, mais fort satisfaisants. Elle en fit l'addition; cette addition lui plut.
Il n'est pas de bonheur complet. Lorsqu'elle eut serré le pli précieux et le carnet dans un secrétaire en bois de rose dont elle n'avait jamais permis à per-
sonne de scruter les obscures profondeurs, elle r< s'asseoir sur son canapé, et pendant quelques instants elle regarda ses ongles d'un air soucieux. Elle pei à une conversation qu'elle avait eue la veille avec son fils, qui était revenu de Paris tout échauffé de sa découverte et s'écriant : « Je tiens le lièvre par les deux oreilles. » Sa métaphore n'était pas heureuse; M. Valport ressemblait fort peu à un lièvre, il avait les oreilles courtes, et on ne l'avait jamais vu courir à toutes jambes pour échapper à un chasseur. Quelque insistance qu'eût apportée Lésin dans ses affirmations, si concluantes que fussent les preuves qu'il alléguait, cet homme convaincu n'était pas parvenu à convaincre sa mère, qui lui avait déclaré tout net une fois de plus qu'il n'avait pas le sens commun. Cependant on n'a pas besoin d'être convaincu pour être inquiet; la marquise se disait en ce moment :
a Si cela était vrai, ce serait grave... Mais cela i pas vrai. »
Elle était plongée dans cette méditation, lorsque Lara entra comme un coup de vent, fâcheuse habitude dont elle ne pouvait le corriger, et lui la carte d'un inconnu, lequel demandait à lui j et s'appelait M. Félix Mongiron. Ce nom, i pourquoi, ne lui revint pas; ellt
giron était un voyageur de commerce qui vouait lui offrir ses services. Cependant, après un instant <i tation, elle consentit à le recevoir, et elle vi une figure qui piqua sur-le-champ un petit homme roux, à la mine :
l'œil luisant et fureteur, au nt lo
nez aussi tranchant qu'un rasoir était surmonté d'une loupe ombragée de quelques poils follets. Vêtu de noir, ganté de frais, il se présenta d'une façon à la fois dégagée, hardie et fort révérencieuse. Il fit en entrant un profond salut, puis il traversa le salon à petits pas pressés, et n'attendit point pour s'asseoir qu'on lui offrît une chaise. Il attira à lui un fauteuil; mais, avant de s'y installer, il fit de nouveau à la marquise une grande courbette, accompagnée d'une sorte de génuflexion. On eût dit qu'il la prenait pour un autel. Après quoi il la remercia avec un sourire agréable de la faveur qu'elle daignait lui faire en l'admettant auprès d'elle. Il avait une petite voix nasillarde, susurrante, qui ne laissait pas de couler et dont les inflexions étaient onctueuses, presque suaves. La marquise regardait ce personnage avec saisissement; elle trouvait en lui des contrastes singuliers; il lui faisait l'effet d'un renard doucereux, d'un renard enduit de miel.
« Il n'aura pas son compte, pensait-elle, il n'y a pas ici de poule à croquer. »
Et, après l'avoir examiné une fois encore, elle décida que ce petit homme était quelque agent d'affaires, qui en avait une à lui proposer.
Elle avait raison, et pourtant elle se trompait. Les affaires dont M. Mongiron s'occupait étaient d'un genre tout particulier, celle qu'il venait lui proposer n'était point ce qu'elle imaginait. Il avait eu dans sa vie un grand chagrin dont il était entièrement consolé. Après une première jeunesse passée en pleine bohème, il avait rêvé de devenir avocat; son nasille-
ment et la faiblesse de sa poitrine l'y avaient fait renoncer. Heureusement, il avait découvert que, si au palais on est obligé de donner de la voix, il est d'autres métiers aussi fructueux que celui d'avocat, et qu'on peut gagner honorablement son pain en parlant bas, très bas. L'agence un peu mystérieuse qu'il tondée lui rapportait beaucoup : sa clientèle, qui se recrutait dans le meilleur monde, ne l'estimait guère, mais le payait bien. Il était parvenu à se passer de l'estime; la marque des sages est de savoir s'imposer gaîment des privations. Il se sentait utile et même nécessaire, cela lui suffisait, et vraiment, si les Mongiron n'existaient pas, les honnêtes gens se trouveraient souvent dans de cruels embarras. Un poète grec a dit qu'il ne faut pas gouverner pour les quins, mais qu'il est bien difficile de gouverner eux. Si pures que soient leurs intentions, si nobles que soient leurs visées, les honnêtes gens qui rent à gouverner ne sauraient arriver à leur employer parfois de vilains petits moyens. C'est pour eux une douloureuse nécessité, car ils n'aiment i salir leurs doigts et leur conscience; mais quoi! la vie est ainsi faite. Leur seule ressource est de pèche 1 orocuration. Quand on a des scrupules, on recourt aux bons offices de ceux qui n'en ont poinl venir Mongiron, on lui in de
lui en dire bien long? il ne serait pai il ne
comprenait pas à demi-mot. On lui blan-
che et on lui interdit de rend] tend demeurer dans une saint" • lu baptême. Si da\
maladroit, s'il se découvre, s'il se laisse prendre, on le désavoue ; mais le plus souvent Mongiron est adroit, il réussit, et en définitive la bonne cause, la vertu, la sainteté, Dieu lui-même, s'en trouvent bien.
Mme de Moisieux avait trop de coup d'œil pour ne pas démêler bien vite que M. Mongiron était un agent d'affaires d'un genre particulier. Si son museau pointu annonçait une conscience que ses scrupules ne gênaient guère et un renard d'assez mauvaise vie, la gravité de ses manières révélait l'importance des intérêts dont il était chargé. Sur les lèvres tortueuses de cet ouvrier peu délicat de la bonne cause, on voyait passer tour à tour des sourires noirs, qui étaient propres à Mongiron, que personne ne lui avait jamais appris, et des sourires bénins, empruntés par lui à des gens pleins d'onction auxquels il se frottait. L'expression changeante de ses yeux témoignait également que, si petit qu'il fût, il y avait deux hommes dans ce petit homme, l'un créé de toutes pièces par la nature, l'autre un peu artificiel et incomplet, comme tout ce que produit l'industrie humaine. Après avoir attaché sur la marquise un regard presque effronté, il fit le plongeon; il aspirait à s'anéantir, à disparaître. Puis, s'étant renversé dans son fauteuil, tandis que ses deux mains faisaient tourner en rond son chapeau de soie d'une irréprochable fraîcheur, il lorgna amoureusement le plafond, au travers duquel il apercevait, sans douté, les hiérarchies célestes. Le ciel était pour lui un pays de connaissance; il y était bien vu, il y avait des amis, des patrons, de puissants protecteurs; il s'y trouvait comme chez lui.
« Madame la marquise, dit-il en la regardant d'un œil doux, vous êtes une femme si distii intelligente, que je me flatte de vous faire coi i sans beaucoup d'explications l'importante ai m'amène auprès de vous. J'ose croire que nous nous entendrons facilement et que nous nous quittt satisfaits l'un de l'autre. »
Il fit une pause pour lui laisser le temps de se recueillir et de le questionner. Gomme elle ne d mot, il reprit :
« Je vais droit au fait, madame la marquise; mon habitude. Le motif de ma visite Ôê t qui
m'est venu de causer avec vous d'une jeune fille charmante, qu'un heureux concours de circonstances a amenée dans votre voisinage et avec laquelle vous entretenez des relations fort suivies. Je sais que personne n'est plus à même que vous de lire dans son cœur et d'exercer quelque influence sur ses B ments et sur sa conduite; car vous pass. marquise, pour une femme aussi adroite que c voyante, et je sais... »
Elle l'interrompit en lui disant avec hauteur :
« Vous vous méprenez, monsieur, et vous de croire...
— Ah! madame, interrompit-il à croyons pas, non »
Elle quitta son air de hautaine indol nait de comprend]
singulier qui disait tantôt je et l II lui
parut qu'il avait plu qu'elle ne l'avait penséd'&l
méritait qu'on l'écoutât ; sa loupe même lui sembla un objet intéressant, il y avait quelque chose derrière. Bref, elle devinait confusément l'importance du personnage, elle reconnaissait en lui l'ambassadeur d'une grande et vénérable puissance de ce monde. Les plus saintes ambitions ont leurs dessous, et ce qu'il y a dessous, c'est souvent Mongiron. Elle le regarda avec un sourire entre figue et raisin, car elle ne désarmait pas encore. Puis elle fit un geste qui voulait dire : « Continuez. »
« Cette jeune fille charmante, continua-t-il, nous est chère à plus d'un titre, et nous la considérons comme nous appartenant. Malheureusement nous avons des rivaux, on nous la dispute. Peut-être ignorez-vous qu'il y a trois jours elle a rendu visite à une respectable religieuse, qui est sa tante, et que cette visite a laissé à cette sainte femme une fâcheuse impression. Elle a cru deviner qu'il se passait quelque chose d'inquiétant dans ce jeune cœur... Madame, on veut nous prendre Mlle Maulabret et nous voulons la garder; voilà toute l'affaire. »
Il fit encore une pause ; mais Mme de Moisieux ne sonna mot. Elle se défiait, et elle attendait.
« J'ai toujours aimé à jouer cartes sur table, dit-il d'un ton plus vif, plus dégourdi. Je sais... nous savons que vous avez, vous aussi, madame, des desseins sur Mlle Maulabret... Oh ! ne vous en défendez pas, nous le tenons de Mlle Maulabret elle-même. . . Eh ! madame la marquise, nous n'avons garde de vous en vouloir. Que ne pardonnerait-on pas à une mère qui tient beaucoup à marier son fils et dont le fils est difficile
à marier? Mais, si louable que soit votre projet et si habile que vous soyez, avouez que le succès vous paraît fort incertain... Eh bien, les maigres espérances que vous pouvez avoir, nous consentons à vous les acheter. Donnant donnant, madame, et je ne serais pas ici si je n'avais rien à vous offrir. Nous connaissons une héritière dont la famille (une bonne famille bourgeoise) est entièrement dans notre dépendance... Nous aimons mieux vous avoir pour alliée que pour ennemie. Assurez-nous votre alliance, madame, et l'héritière est à vous. Nous lavons déjà promise à quelqu'un, nous vous donnons la préférence. »
A ces mots, il ouvrit vivement sa main droite, que jusqu'alors il avait tenue fermée ; l'héritière était dedans. La marquise la vit distinctement, et le cœur lui bondit de joie;- mais on ne saurait prendre trop de précautions.
« Quelque confiance que vous m'inspiriez, monsieur, dit-elle d'un ton bref, j'ai entendu dire qu'un ambassadeur avait toujours soin de se munir de lettres de créance, et je regrette... »
Il ne lui laissa pas le temps d'achever. Il tira prestement de sa poche un portefeuill cou-
verture duquel on voyait un grand œil, 1 perles, qui représentait la Providtt tefeuille il tira une lettre qu'il tendit à la s'inclinant jusqu'à tei 8 lettre cour
éloquente, était ainsi conçu
« En présentant mes complii Mme la marquise de Moisieuxje la
accueil à M. Félix Mongiron et de croire tout ce qu'il lui dira. »
Ce peu de lignes était signé de deux prénoms reliés par un tiret; c'étaient ceux d'un ex-grand- vicaire, dont M. de Moisieux, par son active intervention, avait fait un évêque, et qui re distinguait parmi tous les prélats de France par l'ardeur quelquefois indiscrète de son zèle. Entièrement rassurée, la marquise s'abandonna à sa joie. Elle regarda en souriant M. Mongiron, comme on sourit à un compère.
« Convenez qu'elle est bossue, lui dit-elle.
— Ah! madame! s'écria-t-il d'un ton indigné, me croyez- vous capable de vous offrir une bossue? Si par hasard il y avait quelque déviation dans sa taille, l'orthopédie y mettrait bientôt bon ordre ; vous savez quels progrès a faits de nos jours ce bel art... Mais il n'en est rien. Mon Dieu ! je ne vous dirai pas que ce soit un miracle de beauté.
— Je la vois d'ici, elle est affreuse, dit-elle en riant de bon cœur. Et la dot?
— Nous tâcherons d'obtenir le million et demi... Quand je vous disais, madame, que nous nous quitterions satisfaits l'un de l'autre.
— Et qu'attendez-vous de moi? demanda-t-elle vivement.
— On vous a remis ma carte, répondit-il en brossant son chapeau avec le parement de son frac. Vous y trouverez mon adresse, et j'ose espérer qu'avant peu nous recevrons de vous quelque avis utile. »
A quoi elle répliqua : ce Je ne sais rien encore. » Ils gardèrent quelques instants le silence; ils se de-
mandaient l'un et l'autre s'ils avaient encore quelque chose à se dire. Ce fut Mme de Moisieux qui rouvrit l'entretien :
« Vous voulez donc me brouiller avec mon voisin ".'... Restituer sa pupille à l'Église! c'est un crime qu'il ne me pardonnera jamais. »
A ces mots, M. Mongiron redevint tout à fait Mongiron. Il darda sur la marquise un regard fort expressif qui pétillait de malice effrontée, et ce fut avec l'accent de la pure nature qu'il lui répondit :
« Je le crois capable de tout vous pardonn r . madame, mais sous condition, et peut-être demanderait-il un peu plus que vous n'êtes disposée à lui accorder... Eh! vraiment! c'est un homme assez étrange et de forte conviction que votre voisin. Il est persuadé de la meilleure foi du monde qu'en s'efîorçant de vous plaire il travaille pour son pays, et que les affaires de l'État se porteront à merveille, que la république sera définitivement fondée, que la France reprendra son rang parmi les nations le jour où M. Gantarel aura obtenu les précieuses faveurs de la plus charmante des marquises. »
Là-dessus, il rentra sa tête dans ses épaulas, une fois encore il s'anéantit. Mme de Moisieux avait envie de se fâcher. Elle était partagée entre l'admii qu'elle ressentait pour son beau génie et l'irrit que lui causaient les impertinences dont il 1 .sonnait. Mais aux impertinent plon-
geons. Se fâche-t-on contre un homme qui pi Au surplus, elle était obligée df qu'il
i Lait bien informé, qu'avant de traiter uni
il se donnait la peine de l'étudier consciencieusement.
« Vous savez donc tout? » dit- elle.
Il composa aussitôt son visage, leva les yeux au plafond, lorgna de nouveau les hiérarchies célestes, et répliqua d'un ton pénétré :
« Nous savons beaucoup de choses, madame, mais Dieu seul sait tout. »
Puis se refourrant dans sa peau de renard, où il se trouvait bien :
« Vous auriez tort de vous brouiller avec M. Cantarel. Nous avons appris de bonne source qu'il s'occupe activement de rouvrir à monsieur votre fils la porte des affaires étrangères ; c'est une entreprise que nous voyons de bon oeil. Hélas! dans les temps déplorables où nous vivons, certaines régions nous sont fermées, et nous avons beaucoup de peine à nous y ménager des intelligences... Vous me direz peut-être que monsieur votre fils n'est qu'un pion. Ah! madame, il ne faut pas mépriser les pions. Richelieu et tous les grands politiques savaient s'en servir.. Non, ne vous brouillez pas avec M. Gantarel. Gardezvous de lui apprendre que M. Mongiron a eu l'honneur de vous approcher et que son éloquence a produit quelque effet sur votre esprit. Ne lui donnez aucun éclaircissement. La suprême habileté d'une femme est d'employer un pauvre homme à ses fins, sans lui rien expliquer... Il y avait jadis près de Saint- Pétersbourg une statue devant laquelle un factionnaire montait la garde. On transporta ailleurs la statue, mais on oublia d'enlever la guérite et de relever lefactionnaire.il y est encore... Cette comparaison
me semble exprimer assez nettement la que
vous allez faire à M. Gantarel, à moins que vous ne préfériez que je le compare à un cheval qui, les yeux bandés/ fait tourner la roue d'un puits... Le bandeau, au dire des poètes, a toujours été l'un des attributs de l'amour... Ah! madame, tromper monsieur votre fils en affectant de le servir dans ses amours, tromper M. Gantarel en lui persuadant que vous faites cam peigne avec lui contre l'armée noire, tromper Mlle Maulabret en sollicitant adroitement ses confidences,' tromper tout le monde à la fois, voilà, ce me semble, une partie intéressante à jouer et tout à fait digne de la souplesse bien connue de votre esprit. »
Mme de Moisieux grillait du désir de souffleter M. Mongiron, les mains lui démangeaient, et pourtant elle l'écoutait sans sourciller. L'amour de l'art était plus fort que son dépit.
Il s'était remis à brosser son chapeau. L'instant d'après, il se leva en disant :
« Voyons, madame la marquise, quand nous donnerez-vous des nouvelles de Mlle Maulabret?
— Chut! repartit Mme de Moisieux... C'est elle. »
La marquise avait l'ouïe fine, elle venait d'enteii dans le vestibule le frôlement d'une robe de soif porte s'ouvrit, Mlle Maulabret parut.
Elle revenait du village, où elle était allée t coquetière qui avait eu une pneumonie et qui était encore fort dolente. Accompagnée de l'un des dot tiques du château, elle lui avait porté un j vin de Saint-Julien. Elle s'était ou uprès de
cette convalescente, qui lui avait rai < ule-
ment sa pneumonie, mais ses tracas domestiques, les paresses de son mari, l'inconduite de son fils, les coûteuses fantaisies de ses filles. Tout en l'écoutant, Jetta s'était avisée que la pièce où. elle se trouvait était d'une propreté douteuse. S'armant d'une époussette, elle s'était mise à balayer un plancher qui en avait grand besoin. Cet exercice lui fit du bien. Il lui semblait qu'avec cette poussière elle balayait des soucis, des chagrins, des espérances coupables, des rêves criminels, dont elle était tourmentée, et qu'elle nettoyait tout à la fois la chambre d'une malade et l'âme d'une sœur blanche. Lorsqu'elle sortit de chez la coquetière, elle éprouva une sensation d'allégement, de bien-être. Il lui parut qu'elle était plus forte et comme maîtresse de son cœur, elle se sentait capable de tenir tête aux événements. Depuis son retour de Paris, elle n'avait pas mis les pieds au chalet, de crainte d'y rencontrer Lésin. Il arriva qu'en ce moment elle l'aperçut de loin sur la route, conférant avec un cocher devant la porte du Cheval blanc. Elle se flatta qu'il ne la voyait point et jugea que l'occasion était bonne pour s'acquitter de la visite qu'elle devait à Mme de Moisieux et qu'elle ne pouvait différer davantage. Elle se mit en chemin. Lara, selon son habitude, lui assura que sa maîtresse était seule; mais, en traversant le vestibule, elle eut la surprise d'entendre une voix inconnue qui prononçait son nom. Du reste, n'eutelle rien entendu, elle aurait deviné facilement, à l'air déconcerté de M. Mongiron et de la marquise, qu'ils étaient occupés à parler d'elle. Il y a toujours, en pareille circonstance, un premier moment
242 NOIRS ET HOUGES
d'embarras que les plus habiles ne peuvent sauver.
Cependant M. Mongiron recouvra bientôt son aplomb.
« Oui, madame la marquise, croyez-moi, dit-il, vendez vos gaz de Paris. Au prix où ils sont, ce n'est plus que du quatre et demi, et c'est trop peu pour une valeur industrielle. Serviteur, mesdames ! »
Et il disparut. Il était sorti d'une trappe, il y rentrait.
« Soyez la bienvenue , ma charmante ! s'écria Mme de Moisieux en embrassant Jetta avec une tendresse presque amoureuse. Vous arrivez fort à propos pour me délivrer d'un fâcheux. Ne lui en déplaise, je ne vendrai pas mes gaz. D'ailleurs j'en ai si peu!.. Mais savez-vous que vous êtes plus jolie que jan Asseyez-vous bien vite et contez-moi Paris, vos i vos succès mondains, le triomphe de vos toilcar enfm j'y suis pour quelque chose. Ah! je ne puis vous dire combien vous m'avez manqué pendai. six semaines. J'en étais réduite à taire des patie: Le fait est que vous êtes devenue pour moi un de première nécessité et que je me suis ennu] mourir. »
Gela était faux, elle ne s'était pas eni tant, Lara pouvait en témoign<
Elle adressa à Jetta beaucoup de rentes, sans écouter les réponses. Elle j M. Mongiron, à ce petit bon: tour,
tenait dans le monde tant i homme qui était ai petit quand il disait/*, immense quand il dirait nous. I était d lui
déclarant qu'elle avait une partie intéressante à# jouer. Elle se promettait de jouer serré et de gagner.
Cependant Lésin,tout en conférant avec un cocher, avait vu du coin de l'œil Mlle Maulabret sortir de chez la coquetière. Sans qu'elle s'en doutât, il l'avait suivie. Elle eut le chagrin de le voir entrer. Mais elle n'avait pas à craindre qu'il l'obsédât de ses empressements. Il la salua froidement du bout du menton, alla s'asseoir devant la cheminée. Les pieds allongés sur les chenets, il déchira la bande d'un journal, le déplia et se mit à le lire sans prononcer un seul mot. Cinq minutes s'étaient écoulées lorsqu'il rompit tout à coup son morne silence pour s'écrier :
« Quelle nouvelle! quel événement! Gela doit faire du bruit sur le boulevard... Figurez-vous qu'Albert Valport est allé hier se promener au bois, que son cheval s'est emporté, s'est abattu et que le cavalier a été tué du coup. »
Mlle Maulabret devint horriblement pâle. Un nuage s'amassa sur ses yeux, et la nuit se fit dans sa tête. Elle s'apercevait pourtant qu'il y avait devant elle, de l'autre côté d'une table ovale, une marquise qui la regardait fixement. Puis il lui parut qu'il y en avait deux, puis elle en vit trois, puis dix, après quoi elle ne vit plus rien et elle s'affaissa lourdement sur sa chaise.
« Vos moyens sont aussi délicats qu'ingénieux, cria la marquise à son fils.
— Mais, maman, vous ne vouliez pas me croire. Je vous prie, qui de nous deux avait raison?... Quand je vous disais que je connais les femmes!
— Vous n'êtes et ne serez jamais qu'un sot, » lui répliqua-t-elle sans colère.
Elle désapprouvait le moyen , mais après tout il n'était pas si mauvais, puisqu'elle avait appris ce qu'elle désirait savoir. Elle courut dans la pièce voisine pour y chercher un flacon de sels. Lésin profita de son absence pour s'approcher de Jetta évanouie. Il la contemplait avec des yeux de convoitise et de rage. Il se pencha sur elle, il aurait voulu l'embrasser et l'étrangler, l'étrangler et l'embrasser ; ce qui le retint peut-être, c'est qu'il ne savait par quoi commencer. Une idée lui vint, qui lui parut sublime : « Oh ! si maman voulait ! . . . »
« Vous êtes encore ici? lui dit la marquise qui rentrait avec son flacon. Je n'entends pas qu'elle vous retrouve à son réveil. »
Il partit en secouant ses grosses épaules et en emportant son idée. Les sels de Mme de Moisieux et énergiques. Jetta ne tarda pas à se ranimer, elle remua les mains, la tête. Elle entendit une voix qui criait :
« Rassurez-vous, ma toute b« vivant. »
Elle rouvrit les yeux , elle regarda la i comme on regarde un précipice.
« Je vous répète qu'il n'y a pas un mot de cetti
qui voulait avoir le cœur net d bien les nom n
acquis la certitude de leur malheur, M de son crime; il m'a p
pour implorer sa grâce. Tenez, m'y voilà. Est-il donc bien possible qu'on vous ait fait un chagrin dans cette maison! Jurez-moi cuie voua ne la prendrez pas en horreur. »
Le teint de Jetta se réchauffait par degrés. A sa pâleur succéda une rougeur de honte et de confusion. Elle ne se pardonnait pas de s'être trahie, d'avoir laissé son secret sortir de son âme.
« Oh! n'allez pas croire... murmura-t-elle.
— Pourquoi vous en défendre? interrompit en souriant la marquise, qui l'entourait de ses bras. L'homme que vous aimez est bien dangereux, mais il est fort distingué et tout à fait digne de vous. Ma chère enfant, je caressais une folle espérance, j'y renonce, votre bonheur m'est plus cher que mes rêves.
— Mais taisez-vous donc, madame, lui dit Jetta, et elle lui ferma la bouche avec ses deux mains. Ne devinez-vous, pas tout le mal aue vous me faites? »
Ce fatal incident avait fait mesurer à Mlle Maulabret la profondeur de sa blessure. Elle ne pouvait plus avoir aucune illusion sur l'état de son cœur ; elle savait combien ce cœur qu'elle avait cru un instant en voie de guérison était désespérément mal elle savait aussi combien sa volonté, qu'elle se 11 de posséder encore, lui appartenait peu. Le pis qu'elle venait d'avouer publiquement son mal i défaite, et en pareil cas les défaites avouées sont irréparables.
Au surplus, l'ennemi, qui aimait à brusqua aventures, ne la laissait pas respirer. Elle arrn château comme sa tante montait en voiture pou faire une visite dans le voisinage.
« Je ne vous emmène pas, ma chère, lui dit Mme Cantaivl eu la regardant d'un air reçu tantôt de M. Vaugeuis un gros pli qui rei une lettre pour vous. La voici ; autant croire, vous ne vous ennuierez pa ressante compagnie. •
M. Vaugenis, qui voyait partout des proverbes dans la vie et qui mettait la vie en proverbes, avait pris un malin plaisir à écrire à Mlle Maulabret ce qusuit :
« Mademoiselle, je ne pense pas m'écarter de ce système de neutralité bienveillante, qui sert de règle à ma conduite, en vous avertissant que, si M. Valport a beaucoup de qualités, la patience n'est pas au nombre de ses vertus. Il lui tarde de se rendre à Gombard pour y plaider lui-même sa cause devant le redoutable tribunal de M. Oantarel. Mais il désire qu'au préalable vous l'autorisiez à tenter cette démarche. C'est à vrai dire l'inverse de ce qui se pratique d'ordinaire, en France du moins. Toutefois cette méthode a du bon, et elle me paraît la plus convenable dans la situation un peu particulière où vous vous trouvez l'un et l'autre. Veuillez donc lui donner, par mon entremise, l'autorisation après laquelle il soupire. Vous me délivrerez ainsi d'obsessions fort importunes; à la lettre, il ne me laisse pas un instant de repos.
« Je vous envoie ci-joint un billet inachevé que m'adressa votre grand-oncle Antonin vingt-quatre heures avant sa mort. Vous devinerez au tremblement de l'écriture le prodigieux effort qu'il dut faire pour tracer ces pauvres lignes, et vous reconnaîtrez aussi en les lisant la vivacité de l'intérêt qu'il vous portait. Le monde, qui lui reprochait la froide sévérité de son humeur, ne le connaissait guère; il aimait bien ceux qu'il aimait. Vous avez été sa dernière comme sa plus chère pensée; je pourrais être jaloux, je ne le suis pas.
248 NOTRS ET ROUGES
« Agréez, mademoiselle, bonheur, l'expression de mes sentiments les plus sympathiques et les plus dévoués. »
Avant de lire le billet inachevé qu'avait tracé la main d'un mourant, Jetta y posa pieusement M vres. Il était ainsi conçu :
« Dites-lui, mon cher Vaugenis, que belle et charmante comme elle l'est... Excusez-moi, j'ai de la peine à trouver mes mots. Je voulais dire que, n'. pas à se plaindre de la nature, il lui serait pei d'entrer en religion si elle avait de graves sujets de se plaindre des hommes. Or elle n'en a point. Elle ne les connaît pas encore.
« Dites-lui que ceux qui lui ont fait croire qu'elle doit expier les fautes de ses parents en ont menti. Nous ne répondons que de nous.
« Dites -lui que je n'ai aucun préjugé contre les communautés hospitalières. Je sais mieux que sonne quels précieux services elles nous rendent et la peine que nous aurions à nous passer d'elles fanatiques qui voudraient les supprimer d'ici à demain ne savent ce qu'ils désirent; < plus qu'un crime, ce serait une sottise : le fanatisme est toujours sot.
« Mais dites-lui aussi que les statuts des congrégations vouées aux œuvres de charité ne sont plus ce qu'ils étaient. Jadis les r< nt à
- malades, on les dispensait de ton pratiques superflues, et elles ne t de
m qui leur ÔUiôat Gommai en avaient letemp
leur tenait lieu de culte. Le jésuitisme a changé tout cela. On a multiplié comme à plaisir les devoirs de fantaisie tyranniquement imposés. Ce n'est plus la charité qui est la première des vertus, c'est la superstition dans l'obéissance. Elle a trop d'ouverture de cœur et d'esprit pour s'accommoder longtemps de ce régime; elle se sentirait à l'étroit, elle serait tentée de tirer sur sa chaîne, elle aurait des regrets, des repentirs. Pour une augustine, l'hôpital est un cloître ; pour elle, le cloître serait un cachot. Elle en verrait les grilles à toutes les heures du jour et de la nuit.
« Parlez-lui sa langue, qui est un peu la vôtre, mon cher "Vaugenis, puisque vous appelez Dieu ce que j'appelle tout simplement la Nature. Dites-lui donc que le génie de Dieu est la perfection, que le génie de l'homme et des jeunes filles est l'exagération, et que, quand Dieu inspire à une pauvre âme le désir de devenir parfaite, cela ne produit le plus souvent qu'une méchante caricature.
« Dites-lui que, si elle a le goût de servir les pauvres et les malades, il n'est pas besoin pour le satisfaire de porter une voilette noire sur une coiffe blanche, et que, sans renoncer au monde, ses talents et son cœur, que j'ai vus à l'œuvre, ne trouveront que trop d'occasions de se dépenser utilement.
a Dites-lui surtout que l'œuvre à laquelle je la convie est digne d'elle. Expliquez-lui qui est Albert, ne lui cachez pas ses peccadilles ou ses iniquités, mais assurez-lui de ma part que c'est une nature généreuse, que ce mariage comblerait tous mes vœux, bien que cependant je respecte sa liberté, car enfin... »
Ici, la plume lui avait échappé des doigts.
Mlle Maulabret lut jusqu'à dix fois ces lignes péniblement écrites, qu'elle avait peine à déchiffrer. Les arguments de l'athée ne lui semblaient point déci elle avait mille objections à y faire et de victorie; certitudes à leur opposer. Cependant ils l'inquiétaient. Huit jours auparavant, ils auraient glissé sur son esprit sans y laisser la moindre trace. Mais la dernière visite qu'elle avait faite dans son hôpital, sans porter aucune atteinte à la vénération que lui inspirait mère Amélie, avait ébranlé sa confiance dans l'infaillible jugement de cette servante de Dieu. Elle sentait confusément qu'une augustine ne voit qu'une face deschoses et que le monde est plus grand que la d'une sainte.
Elle avait la fièvre ; elle éprouva le besoin de i pirer le grand air, de remuer son corps et d. ner l'inquiétude de ses pensées. Elle sortit, mina pendant une demi-heure dans le parc s regarder, sans rien voir, sans que rien pût la traire de cette dispute où son âme était enfoncée et qui ne finissait pas. Le ciel était voilé d'un blanchâtre, mais le vent qui fraîchissait de minut minute y fit une large trouée, le soleil se Elle sentit tout à coup sur ses mains d
ible tiédeur, et, laissant se tour
d'elle, il lui parut que temps, mais que ce n'était plus l'hiv d'un hêtre sans feuilles il y ava
npla quelques indentée, qu'entre deux plaines à blé
de son caprice une rivière dont les eaux vertes et paresseuses se plaisent aux longs détours. Au delà se dressait une côte assez rapide où grimpaient deux chemins creux. Dans le lointain, au milieu d'un gras plateau, apparaissaient les maisons basses d'une petite ville qu'une grande église enveloppe de son ombre ; on dirait une poule abritant ses poussins sous son aile. Çh et là se détachaient sur un fond de vapeurs argentées quelques-unes de ces meules monumentales qui sont les pyramides de la Brie. Le soleil, se dégageant de plus en plus de ses voiles, faisait scintiller les vitraux et la rose de l'église, ainsi que les girouettes d'un village voisin. Au travers des saules qui la bordaient la rivière miroitait par intervalles. Dans un vaste champ, dont la terre fraîchement remuée était rouge et luisante, un charme solitaire semblait étirer ses bras et se reprocher d'avoir dormi trop longtemps. Des aunes, des trembles qui avaient des airs de patriarches tenaient un conseil de famille, rangés en cercle autour d'une mare. Près de là, un moulin faisait tourner sa roue, une lavandière accompagnait d'un refrain monotone les coups secs de son battoir, et dans la tranchée du chemin de fer des terrassiers chantaient aussi en poussant leur brouette. Partout dans la vallée comme dans la plaine régnait une joie tranquille, l'ordre, la paix. Les arbres s'attendaient à leurs fruits, les champs à leurs moissons, les oiseaux à leurs prochaines amours. En dépit des aventureux méandres où elles semblaient s'égarer, les eaux vertes de la rivière savaient trouver leur route ; les fumées s'envolaient où le vent les poussait
et ne disputaient point avec lui. Hommes et cli tout le monde vaquait à sa besogne, personne ne doutait de son avenir ou ne bataillait contre sa destinée, et les vieux hêtres engourdis par l'hiver se sentaient revivre en voyant à leur pied des violettes.
Mlle Maulabret, ayant tourné la tête, aperçut quelque chose qui la surprit, qui la ravit. Un grand bois de chênes au front découronné, aux branches dépouillées, formait une masse brune et sombre ; mais dans l'épaisseur des fourrés quelques buissons se décidaient à verdir, et par places des narcisses étalaient leurs nappes jaunes. Sur le devant, un -cerisier vage, svelte, élancé, tout en fleurs, détachait en pleine lumière son tronc noirâtre et la grâce de ses innombrables bouquets d'une blancheur immaculée. Cet arbre ne paraissait pas se douter que, si belle qu'ait été la tragédie, la fin est sanglante ; on ne lui avait jamais parlé de la révolte des sens, du désir impur et du péché immonde; il ne croyait pas du serpent. Il semblait se baigner avec délices dans l'air pur, il en buvait les clartés, il se grisait dt resses que lui faisait le soleil, il mariait inni au bleu pâle du ciel la beauté de ses fleurs et fraîcheur de ses espérances. En ce moment, un merle se mit à jaser. Il ne se rappelait que le connu ment de sa chanson, il s'efforçait d'en retrouver le reste ; il jetait dans les profondeurs de la futaie des notes courtes, brèves, vibrantes, qu'il i Mlle Maulabret demeurait immobil<
ii entre quatre murai!
chantemente des bois qui ressuscitent aux
NOIRS ET ROUGES 25b
jours d'avril lui étaient nouveaux ; cette nouveauté l'enivrait. Quoiqu'elle résistât au charme dont elle était possédée, quoiqu'elle évoquât devant ses yeux des murs d'hôpital ou de couvent et le visage redoutable d'une Vierge couronnée d'étoiles qui ne tenait point d'enfant dans ses bras, quoiqu'elle crût ouïr des voix lointaines et gémissantes de malades mal soignés, se plaignant qu'on les abandonnât, quoiqu'une autre voix sévère, menaçante, lui reprochât les changements de sa volonté, les lâchetés et les désertions de sa conscience, ses vœux oubliés ou trahis, son parjure commencé et l'homme qu'elle aimait, quoiqu'elle tâchât de se représenter l'incertitude des joies de la terre, la vanité de leurs promesses, le mensonge de leurs sourires, quoique le sentier où elle cheminait fût jonché de feuilles mortes que son pied faisait craquer ou que le vent chassait en les froissant, malgré qu'elle en eût, elle regardait le cerisier fleuri, elle écoutait le chant du merle, et, comme ensorcelée, elle entendait au fond de son cœur le confus murmure d'une fête, le bourdonnement d'un printemps en fleur, le cri éperdu d'un oiseau qui voulait Vivre, qui battait des ailes, se querellait avec les barreaux de sa cage et appelait le bonheur à pleine gorge.
Elle était résolue d'en finir, une pensée lui vint. La coquetière, qui était sans cesse en différend avec son fils et qui se plaignait qu'il lui manquât d'obéissance, désirait que le curé de la paroisse usât de l'autorité qu'il avait sur lui pour le chapitrer et le ramener dans le devoir. Sur ses pressantes instances, Jetta lui avait promis de s'occuper de cette affaire. Elle
revint sur ses pas, rentra chez elle, et, dès qu'elle eut changé de robe et de chapeau, elle prit le chemin de la cure.
Le curé de Gombard était un gros homme plantureux, à la face rubiconde, carré d'épaules, toujours barbouillé de tabac. La légende rapportait qu'il avait été hussard, et il lui en restait quelque chose. Quand ses catéchumènes étaient jolies, il aimait à leur pincer la joue, mais il n'en était que cela, et personne, à commencer par lui, n'y voyait le moindre mal. Ce digne ecclésiastique était une bonne pâte de curé, un curé à treilles et à ruches, qui ne pouvait pas plus concevoir la vie sans abeilles et sans le bourgeon que sans une tabatière bien pleine. Il avait accepta nouveaux dogmes avec soumission, mais avec peu d'enthousiasme; il ne trouvait pas que le besoin fit sentir, ni qu'il fût opportun de faire dessurch au catéchisme dans un temps où la foi est rare et où le bon sens est ergoteur. Mais il gardait pour lu pensées de derrière la tête, il tenait à i. brouiller avec monsieur le prieur, et au surplus, la Vierge eût été conçue sai^ . qu'il pi
saint-père de se déclarer infaillible, il n' quant à lui, aucun inconvénient, admettant s que chacun cherchât son plaisir où il le trou\ compter que ses treilles ni' s'en portaient pas plus mal. Cet excellent homme voulait du bien à toute la
:on, sauf aux célibataires. 11 c tout le canton de plus nard. Coureui-s dr , il fallait qui
entamait ce sujet, son éloquence devenait irrésistible; au besoin, il eût pris les pénitents par la gorge pour les traîner à l'autel. Il estimait que le mariage est le plus beau des sacrements, que les plus belles fêtes sont les repas de noces et les baptêmes; il les égayait quelquefois par des contes un peu gras, par des propos un peu lestes ; mais, sa vie étant irréprochable, il était la preuve vivante qu'il y a plusieurs manières de gagner le royaume des cieux, qu'on y peut entrer à la hussarde. Si ses paroissiens souriaient en le saluant, s'ils disaient de lui : « C'est un bon diable, » ils allaient à vêpres pour lui faire plaisir. Gombard était à dix lieues à la ronde la commune où les offices étaient le plus fréquentés et dans laquelle il se faisait le plus d'enfants.
Mlle Maulabret s'arrêta un instant à la porte de la cure pour souffler. Le curé était dans son jardin. Une serpette à la main, les manches de sa soutane retroussées, il s'occupait à apointir par le bout des palis destinés à remplacer quelques-uns des tuteurs de sa treille. Il interrompit son travail pour demander à Mlle Maulabret des nouvelles de sa santé; il le reprit bien vite, en lui disant :
« Vous permettez? »
Elle s'acquitta promptement du message de la coquetière. Il l'écoutait avec attention, tout en s'escrimant de sa serpette. Quand elle eut fini :
« C'est entendu, fit-il, je frotterai les oreilles à ce petit drôle. Il n'est pas moins vrai que sa mère est une éternelle plaignante, une pleurarde... Sauf votre respect, mademoiselle, c'est un peu le goût desfem
— Monsieur le curé, il en est de bien malheureuses.
— Eh! oui, celles qui n'ont pas su trouver un mari.
— Et celles que leur mari bat, monsieur le cui
— Quand on est battue, c'est qu'on le veut bii Allez, mademoiselle, le pire des mariages vaut en mieux que le meilleur des célibats.
— Il y a pourtant des cas...
— Eh! certainement, il y a des cas... Lequel, par exemple?
— Celui d'une femme qui se sent née pour entrer en religion.
— Vous avez bien raison, dit-il. Il nous faut des religieuses, il nous en faut... Encore n'en faut-il pas trop. Le point est d'avoir la vocation. Les apparences sont si trompeuses ! »
Elle prit son courage à deux mains.
« Je connais, dit-elle, une jeune fille... •
Elle s'appliquait à ne pas rougir, mais sa voix tremblait si fort qu'elle ne put achever sa phrase d'une seule haleine.
«Ah! vous connaissez ui se faire religieuse, celle-là?
— Le malheur est qu'elle a un oncle, qui veut absolument la mai
— Dieu bénisse le gçand-oncle [}à un homme de bien.
— Assurément, monsieur le curé; qu'elle se considère comme liée, c
— Liée par qui? en^ prononcé ses vœux?
— Oui, monsieur le curé, mentalement. »
Il laissa tomber son échalas. Elle le regardait dans les yeux, dans ses gros yeux ronds, où elle cherchait anxieusement le secret de sa destinée.
« Mentalement, dites-vous?... Voilà un mot qui n'est pas dans mon vocabulaire. »
Il ajouta avec un gros rire :
« Si le bon Dieu s'était contenté de promettre mentalement la vigne à Noé, il aurait eu le droit de s'en dédire. Et de quoi nous serviraient nos fûts? Nous n'aurions rien à mettre dedans... Heureusement, le bon Dieu n'y va pas par trente-six chemins, le bon Dieu ne cherche pas midi à quatorze heures, le bon Dieu ne coupe pas les cheveux en quatre. .. c'est bien assez de les couper en deux. J'ai bien envie d'aller trouver ce grand-oncle; nous réglerons cette affaire à nous deux.
— Ce serait difficile, répondit- elle avec un triste sourire.
— Pourquoi donc?
— Il est mort il y a près de cinq mois, monsieur le curé.
— Il est mort et il s'occupe encore de marier sa petite-nièce? Drôle d'histoire! »
Et il ramassa son échalas. Elle suivit an instant des yeux un papillon fraîchement éclos, qui s'essayait à voler. Le curé ne sonnait mot. Elle reprit vivement :
« Le père de cette jeune fille l'avait recommandée quelques heures avant sa mort à ce noble vieillard. li a tenu pour sacré le dernier vœu d'un mourant; il l'a
aimée, traitée comme sa fille. N'est-il pas juste tra'à leur tour ses dernières volontés soient obéies?
— A la bonne heure ! » s'écria-t-il avec un accent de triomphe.
Puis, se grattant l'oreille :
« Ah! oui, mais il y a le vœu mental, ce diable de vœu mental. Belle invention, ma foi!... Eh! mademoiselle, savez- vous quoi 7 Puisqu'elle a promis i ment à Dieu de se faire religieuse, j'enten»! exécute sa promesse mentalement, en idée, en in tion ; c'est-à-dire qu'en vivant dans le monde elle sera tenue d'avoir là, sous la mamelle gauche, sub mai smistra, un bon petit cœur de religieuse. »
Et saisissant son chapeau, qu'il avait suspendu à une branche d'arbre, il le tendit à Jetta, en lui disant :
« Là, que me donne-t-on pour mes pauvres? »
Elle fouilla dans la poche de sa robe, en tii bourse, qui était toute pleine, la laissa tomber le chapeau.
« Fort bien, dit-il en la us, et
après cela, mademoiselle, envoy fessionnal cette faiseuse d'eral rouil-
leuse d'écheveaux. Je la condamnerai pour s à se marier, à procréer coup sur coup fants, dont elle fera de boi don-
ix bleus ou noirs, ou el bleus tout à et, si l'oi
m'inviter au repas de baptême, je vous garantis qu'on n'y pleurera pas. »
Là-dessus, il devint plu.- ton plus
sérieux pour parler d'autre chose, de la vigne, de ses treilles, des divers plants dont il avait fait l'essai, du maurillon hâtif, du pineau de Bourgogne et du piquepoule. Son chasselas, disait-il, valait celui de Thomery; mais que de peines ne fallait-il pas se donner! Le bourgeon a tant d'ennemis, les gelées printanières, les pluies, la coulure, sans parler de la grêle, de la maladie et des insectes ! Vraiment, quand Dieu ne s'en mêlait pas, le bourgeon ne venait jamais à bien. Heureusement, Dieu s'en mêlait.
Lorsque Jetta prit congé de ce rustique, qui était plus fin qu'il n'en avait l'air, il fit quelques pas pour la reconduire, puis s'empressa de retourner à ses palis. A l'angle de la maison, elle s'arrêta une minute pour le regarder. Il avait le teint bien rouge, l'air épais, une tête mal équarrie, et son chasselas l'occupait beaucoup ; mais, quoiqu'il eût retroussé les manches de sa soutane, c'était une vraie soutane, et, partout où il y a une soutane, l'Église est là. L'Église avait parlé par cette bouche qui aimait les gros rires et ne craignait pas les gros mots, et, se faisant la complice de Mlle Maulabret, elle lui avait dit : « Va ton chemin, ma fille, obéis à ton cœur, Dieu ne te maudira pas. » Après quoi, elle lui avait tendu son chapeau en lui demandant quelque chose pour ses pauvres; Jans ce chapeau un peu gras, Mlle Maulabret avait laissé tomber sa bourse, et du même coup un souci qui lui pesait comme une montagne s'était détaché de son cœur, rendu à lui-même et pacifié.
Elle était si gaie en retournant au château qu'elle avait envie de chanter, et elle marchait si vite que les
gens qui la voyaient passer s'en étonnaient. I1 savaient pas ce qui lui arrivait ni par quelle 1 elle se sentait dans l'âme comme dans les jambes i;ne légèreté d'oiseau.
Pendant que Mlle Maulabret conversait avec le curé de Gombard, Mme de Moisieux était engagée une discussion assez aigre avec son fils. Elle avait entrepris de lui démontrer que, après la cruelle épreuve qu'il avait fait subir à une aimable fille, il ne pouvait de quelque temps reparaître décemment devant elle, qu'il était dans son intérêt d'abjurer toutes ses tentions ou du moins d'en avoir l'air et de laisî champ libre à M. Albert Valport. Il répondait en secouant ses oreilles qu'il était amoureux comme une carpe de Mlle Maulabret, qu'il en raffolait, qu'on la lui avait promise, qu'il voulait l'avoir, qu'il l'aurait, que d'ailleurs il y avait une affaire commencée entre Albert Valport et lui, que, si ce bellâtre osait se présenter à Gombard, il lui couperait la gorge.
Elle haussa les épaules.
« Ah çà, lui dit-elle, ne comprenez-voi Mais ètes-vous capable de rien comprendre?
— Voyons, maman, que comptez-vous faire?
— Ayez l'obligeance de vous en remettre dorin [. Cantarel mes iûstru
nient sur.
— Oh! je n'en doute pas. dit-iJ . Ce fabricant de Si
ticulières, il vous regarde comi mple
un évoque, et je suis sûr, ma parole, qu'il marc!
à quatre pattes pour vous être agréable... Tenez-vous bien, maman, tenez-vous bien. »
Il se mit à rire bruyamment de sa plaisanterie. L'être impossible, nous l'avons dit, avait des clairvoyances intermittentes; cet enfant de la nature avait par instants la finesse d'un sauvage ; le propre du sauvage est de ne pas comprendre ce qu'on lui dit et de deviner ce qu'on ne lui dit pas. C'était une raison de plus pour que la marquise trouvât peu d'agrément dans son commerce. Elle ne pouvait souffrir qu'on fourrageât soit dans son cœur, soit dans ses papiers ou dans ses tiroirs, et l'être impossible ne respectait rien.
« Ne savez-vous donc pas que vous avez l'air d'une oie quand vous riez ? dit-elle en lui jetant un regard méprisant.
— Ne vous fâchez pas, expliquez-moi plutôt vos projets... J'espère du moins que, pour se conformer à vos instructions, le premier soin de l'homme au macaroni sera de consigner le Valport à sa grille.
— Tout au contraire, j'entends qu'on le reçoive avec empressement, que tout lui soit ouvert, les bras, les portes et les fenêtres. Je connais ce beau pèlerin, il n'est friand que des entreprises difficiles e) ardues, Il ressemble à ce personnage d'une tragédie arglaise qui ne déjeunait de bon appétit que lorsqu'il avait tué dans sa matinée six ou sept douzaines d'Écossais; autrement, la vie lui semblait fade et insipide. Quand M. Valport aura découvert qu'il n'y a point ici d'Écossais à tuer, son aventure perdra tout son sel, et en moins de trois semaines il sera dégoûté de son bonheur.
— Tout ceci est bien compliqué pour moi, * : qua-t-il avec un froncement de sourcils qui témoignait de l'extrême contention de son esprit.
C'était l'air qu'il avait jadis quand son précepteur s'appliquait à lui démontrer le théorème de Pythagore.
« Décidément vous avez l'intelligence fort obtuse, lui dit-elle.
— Et la vôtre a des profondeurs où je me perds. Enfin il n'importe, faites ce qu'il vous plaira ; je suis pour les grands moyens, moi. J'agirai de mon côté, nous verrons bien qui de nous deux mettra dans le blanc.
— C'est à quoi je m'oppose formellement, reprit-elle en haussant le ton. Vous feriez sottise sur sottise, et tout serait perdu. Pour plus de sûreté, vous quil i Combard dès ce soir. Votre tante, Mme de Lireu passer deux mois dans le Midi. Elle est venue t
me faire ses adieux, elle m'a proposé de vous mener. Ce soir, à neuf heures, vous prendrez le train de Paris, et demain vous partirez pou l'express du matin. Dans deux mois, de revenir, et je vous jure que vous nV plus
r de M. Valport. »
Il entra en révolte, il déclara qu e de
Lireux était la plus ennuyeuse demi fâcheux travers elle aimait, à .
garçon, qu'elle lui ferait poi de la route, que ce carlin avait des bat S qu'il en savait \e> cident était t
« Et d'ailleurs, ajouta-t-il, j'entends m'occuper moi-même de mes affaires, travailler en personne à mon propre bonheur. Vous êtes très adroite, maman, je le veux bien, mais quelquefois vous vous emballez. »
La marquise se fâcha, lui signifia qu'il obéirait ou qu'il dirait pourquoi. Le débat devint orageux. Lésin finit par se lever et gagner la porte, en disant :
« Vous verrez que ce soir, à neuf heures, ma malle ne sera pas faite. »
Elle se rendit dans son petit bois et cria : « Lara ! Lara! » Une voix qui semblait tomber du ciel répondit : ce Me voici ! » Le jeune Palikare était perché au sommet d'un chêne, qu'il débarrassait de son bois mort. Amoureux du danger, il s'asseyait à califourchon sur les branches et les sciait entre le tronc et lui. Peu s'en fallait qu'elles ne l'entraînassent dans leur chute; mais, au premier craquement qu'il entendait, il se cramponnait bien vite à quelque chicot et demeurait suspendu dans l'air.
« Qu'on descende sur-le-champ pour aller me chercher M. Gantarel l dit la marquise.
— Je n'en ferai rien, répliqua-t-il d'un ton colère. - Alors j'irai moi-même, » dit-elle en faisant mine de se mettre en chemin.
Agile comme un écureuil, il se laissa couler au bas de son arbre, et, se frayant une route à travers les broussailles, il barra le passage à la marquise. Il ressemblait à un petit brigand du Pentélique, mais à un amour de brigand. Quoiqu'il eût quelques pouces de moins qu'elle, se dressant sur ses ergots, il par-
vint à la regarder les yeux dans les 5 s uns
étaient noirs comme le jais et avaient dix-huit ans à peine ; les autres étaient du gris le. plus doux, et on ne savait pas exactement leur âge, mais assurément ils avaient vu beaucoup de choses. Ces yeux gi ces yeux noirs, qui ne parlaient pas la même langue, ne laissaient pas d'avoir ensemble des intelligences secrètes, ils s'entendaient comme larrons en foire.
« Petit monstre, dit-elle, qui se permet de dire non quand je dis ouil... Allons, qu'on me la passer ! »
Il la saisit par les deux poignets et les serra si fort qu'elle poussa un cri. Relevant deux manchettes de dentelle, il contempla la blessure qu'il avait faite, et, à la vue de deux cercles bleus que ses doigts b rats avaient imprimés sur cette peau blancli cate, il rougit tout à la fois de remords, de fierté et de plaisir.
Elle lui dit en souriant : « Preste ! va-t'en pi malle de mon fils; je te dirai ce que tu dois y mettre. »
Le visage de l'enfant s'illumina de joie.
« M. Lésin part?
— Ce soir même. »
Il courut faire ce qu'on lui ordonnait. Le jeune Lara avait peu de goût pour les gens qui ei beaucoup pour ceux qui s'en allaient; il n'ai les arrivées, il adorait les départs. Il avait l'hin ainsi faite.
Mme de Moisieux finissait toujour de son fils. Un peu avant neut I é d'elle,
voyage sur sa tête. Il avait l'air si maussade qu'elle ne put s'empêcher de rire et qu'elle lui dit :
« Vous voilà bien malheureux, et pourtant les bonheurs dont vous vous contentez se trouvent partout. »
Elle lui fourra dans sa sacoche quelques billets de mille francs,, non sans regretter amèrement le fâcheux usage qu'elle en faisait, ni sans reprocher à l'être impossible qu'il la ruinait.
« Bah ! fit-il, vous n'êtes pas aussi pauvre qu'il vous plaît d'en avoir l'air. »
Elle fit la grimace. Décidément, cet esprit opaque avait de loin en loin des clartés incommodes.
« Oh! c'est que j'ai des yeux! » ajouta-t-il en se rengorgeant.
Et, ce disant, il fouillait dans toutes les poches de sa pelisse, de sa redingote et de son pantalon pour y chercher ses gants de Suède. Sa mère lui fit remarquer qu'il les avait aux mains.
« Mon compliment sur vos yeux ! » lui dit-elle.
Il venait de sortir, quand il rouvrit la porte et s'écria :
« A propos, défendez à Lara de fumer mes pipes,
de mettre ma cravate rouge et de toucher à mon fusil
de chasse. Ce petit monsieur se croit tout permis...
Quand donc le remettrez-vous dans le ruisseau d'où
il est sorti ?
— Je m'en occupe, » répondit- elle.
Et quand il fut parti, définitivement parti, elle s'installa dans sa bergère et dit : « Ouf! m'en voilà délivrée pour deux mois. A nous deux, monsieur Mongiron 1 »
En montant en wagon, Lésin avait encore l'air lugubre. Quand il passa devant le château de Combard, il crut apercevoir dans l'appartement de Mlle Maulabret un rideau éclairé par la lumière d'une lampe. Il se figura qu'elle était occupée à faire sa toilette de nuit, et mille images brûlantes assaillirent son esprit. En dépit de ses farouches ressentiments, il jeta dans l'espace un baiser qui ne sut pas y trouver son chemin. Un peu plus loin, il vit briller la lanterne du Cheval blanc, et il pensa mélancoliquement à la poule qu'en ce moment ses amis les cochers jouaient lui. Toutefois il ne tarda pas à se dérider. Il avait non seulement de l'imagination, mais de la méthode. Il passa méthodiquement en revue les plaisn qu'un homme qui sait s'y prendre peut se procurer avec quelques billets de mille francs. Il crut entendre au tond de sa sacoche, qui était bien garnie, d'agréables glouglous de bouteilles, et il y aperçut, à travers le cuir et la doublure, de jolies servantes d'auberge, qui, debout sur le pas de leur porte et jouant de la prunelle, ne demandaient qu'à le consolses mésaventures amoureuses.
Au même instant, Jetta, accoudée sur un coin de table, se disait :
« Si Mme de Moisieux est de bonne foi, dira oui... Mais est-elle de bonne foi ? »
Ce point lui semblait douteux, et les de la grande politique lui échappaient.
giron. Elle finit par prendre la plum ce qui suit :
« Monsieur je ne m'oppose pas à
M. Valport désire faire à Combard, mais je me fais peu d'illusions sur le résultat. Vous savez quelles sont les vues de M. Gantarel à mon endroit, je doute qu'il se rende aux bonnes raisons qu'on pourrait lui donner. Je veux suivre votre exemple, monsieur, et comme vous, pour tout concilier, je me propose de rester neutre, sans pouvoir m'empêcher d'être bienveillante. »
Elle relut sa réponse, l'approuva. Cette réponse était froide et même décourageante. Pouvait-on lui en demander davantage? Il lui parut qu'elle était en règle avec sa conscience, qu'elle venait d'élever une dernière muraille entre elle et le bonheur, qu'elle ne le voyait plus. Et pourtant elle le voyait encore. Cette muraille si bien bâtie était transparente.
Trois jours plus tard, Mlle Maulabret venait de remonter dans sa chambre après avoir fait une promenade en voiture avec Mme Gantarel, lorsque le gong, le terrible gong du château, faisant retentir sa voix éclatante, s'écria de toutes ses forces : a I lui, le voilà! » Elle courut à sa fenêtre; elle aj> dans la cour d'honneur un alezan qui mâchai mors blanc d'écume, elle entrevit aussi un ti beau cavalier, d'une irréprochable élégance, K arrivait en droiture de Bois-le-Roi, où il avait élu de nouveau domicile pour n'en pas perdre l'habitude. Elle se rejeta violemment en arrière et alla se blottir dans un coin de son canapé. Eli» une
demi-heure, comme tassée et pelotonnée sur ellemême, les genoux aux dents, les 5 mont clos, étonnée que sa pendule, d
lit le tic-tac régulier, continuât tranquillement les secondes, comme si ce jou: ressemblé à tous les jours et q
, il y eût encore des st*
temps venait de s'arrêter pour elle. Ne savait-elle pas que par exception son tuteur s'était abstenu d'aller à Paris, que le beau cavalier trouverait à qui parler? Le destin avait laissé tomber de son cornet ses dés d'airain, la partie qu'elle jouait depuis quelques mois avec un mort touchait à son terme. L'issue ne dépendait plus de sa volonté, qui avait abdiqué, mais d'un concours de circonstances inconnues dont elle renonçait à pénétrer le secret. En cet instant, son sort se décidait, et elle en attendait la nouvelle avec de tels battements de cœur qu'elle craignait qu'on ne les entendit dans tout le château.
Albert jeta négligemment la bride de son cheval au valet d'écurie accouru à sa rencontre. Puis il gravit lestement le perron et trouva dans l'antichambre un grand domestique qui joignait la gravité d'un électeur à la morgue d'un laquais de jeune maison. Ce laquais connaissait son monde; un simple coup d'ceil lui suffit pour s'assurer que le visiteur ne descendait pas des sommets de l'Aventin, c'est-à-dire des hauteurs de Ménilmontant, et qu'il n'avait point l'encolure d'un agent électoral. Aussi le traita-t-il sans beaucoup de façons. Après lui avoir annoncé que son auguste maître faisait un tour dans son parc et lui avoir demandé sa carte, il le laissa croquer le marmot dans l'antichambre. Au bout de quelques minutes, il reparut, le conduisit par un bel escalier en marbre blanc, aux balustres dorés, dans un petit salon du premier étage, et ne le quitta pas sans avoir déposé sur ses genoux le dernier numéro de la Vraie République, journal du matin, fondé et dirigé par M. Gan-
tarel. Mais apparemment Albert n'était pas en humeur de lire. Il posa la Vraie République sur une table, et, son chapeau à la main, il se promen long et en large. *
Il était pâle comme un joueur qui s'est mis en de faire sauter la banque, il avait aussi l'air r< d'un capitaine de frégate qui est prêt à in< soute aux poudres plutôt que d'abaisser son pavillon. Par intervalles, il se mordait les lèvres jusqu'au s comme s'il avait eu besoin de se procurer une douleur physique pour tromper son anxiété. Cependant, malgré ses préoccupations, il parcourut du regard le riche mobilier Pompadour qui l'entourait et qu'il s'étonnait un peu de trouver chez un futur conseiller municipal de Paris. Il démêla parmi des colifichets de grand prix beaucoup d'articles de pacotille, et il ne put réprimer un demi-sourire. Mais il reprit bien sa gravité. Il venait d'entendre dans l'escalier les éclats d'une toux sèche et sonore, pai hommes qui n'ont dans la tête que :
L'instant d'après, M. Cani d'espadrilles, vêtu de fut. Louis XIV aimait quelq sa simplicité. Il était coiffé d'un 1 presque phrygien; il tenait à la main la Robt
isse qu'il eût dit un quatre-vingt-tr horticult- re, son v
de bon. Il avait 1 ie d'un butor
discrétion et se dispose à le faire danser dans le creux de sa main. Quoique M. Valport fût d'origine très bourgeoise, il avait eu le malheur d'hériter d'une fortune toute faite ; c'en était assez pour que le fondateur de la Vraie République le considérât comme un aristocrate, et il faut avouer qu'il en avait l'air et la chanson. Bref, M. Gantarel ne ressentait pour ce beau garçon qu'une pitié méprisante, et sa figure le disait. Il estimait qu'une société bien organisée ne doit admettre au partage des biens et des honneurs de la terre que les fils de leurs œuvres et les nouvelles couches, en y ajoutant quelques marquises que la république leur distribue à titre de récompense pour payer leurs services, pour amuser leurs loisirs, pour servir de décor à leur vie, car rien n'est plus décoratif qu'une marquise.
Albert lui fit un salut d'une politesse exquise, et ce fut d'une voix presque caressante qu'il lui dit :
« Je crois, monsieur, que vous savez pour quelle raison j'ai dans ce moment l'honneur de me présenter auprès de vous.
— Je m'en doute, monsieur, répondit brusquement M. Cantarel. J'ai reçu tantôt de M. Vaugenis, qui vous veut beaucoup de bien, une lettre de quatre pages, et je regrette que votre impatience ne m'ait pas laissé le temps d'y répondre. Après tout, le mal n'est pas grand. Ce que j'ai à vous dire, j'aime mieux vous le dire de bouche que de vous l'écrire. »
A ces mots, il daigna lui offrir un siège, et, s'étant assis à son tour, il demeura quelques instants muet, les jambes étendues, se servant de la canne de Fim-
mortel Maximilien pour appliquer de petits coups saccadés sur ses espadrilles. Ce début parut de mauvais augure à M. Valport. Au, reste, on l'avait averti qu'il s'embarquait dans une entreprise hasardeuse, et il s'était promis de faire preuve d'une patience angélique. Il avait dressé d'avance son plan de campagne; il n'était pas homme à recourir avant l'heure à l'intimidation, aux mesures comminatoires, aux procédés énergiques et violents.
« M. Vaugenis, reprit-il, a bien voulu vous in foi des sentiments que m'inspire Mlle Maulabret et joie que j'éprouverais...
— Ou que vous croiriez éprouver en devenant le maître et le propriétaire de sa charmante personne, interrompit M. Cantarel. Sans doute vous croyez l'aimer. En êtes- vous bien sûr ! . . . Vous la con i peu I
— Un homme qui a quelque expérience des femmes, répondit Alberf, n'a pas besoin de voir bien souvent Mlle Maulabret pour être sûr qu'elle ne ressemble à personne.
— Eh! mon Dieu, oui, elle n'est p elle est gentille, et il est possible que vous l'ad". Mais ce n'est pas la question... Je suis son tuteur, monsieur. »
Et bouffissant ses joues :
« Je suis un homin< devoir. Quand j'accepte un offl suis pat
11 a, lie affirmation d'un \ à la
Dan:
« Quand j'ai consenti à devenir le tuteur de cette pauvre enfant, poursuivit-il avec des larmes dans la voix, je me suis juré de travailler à son bonheur, et gon bonheur est l'une des grandes préoccupations de ma vie. Je ne me consolerais pas si elle était malheureuse. Aussi n'épousera-t-elle de mon aveu qu'un homme qui prenne au grand sérieux les devoirs du mariage et la sainteté du nœud conjugal. Car le mariage est une sainte institution*, et notez que je vous parle ici du mariage civil. Pour ce qui est de l'autre...
— Il me semble que nous nous écartons un peu de la question, » interrompit à son tour Albert.
M. Gantarel fronça le sourcil; il n'admettait pas qu'on endiguât le torrent de son éloquence.
« Je ne nie pas, monsieur, que vous ne soyez un parti de quelque valeur, reprit-il sèchement. Je ne parle pas de votre nom, les noms ne sont rien pour moi; mais on assure que vous êtes intelligent, vous avez une tournure agréable, et, bien que vous ayez fortement écorné une fortune que vous n'aviez pas eu la peine de gagner, il vous en reste assez pour faire une assez belle figure dans le monde... Malheureusement, monsieur, je regarde avant tout aux qualités solides, oui. monsieur, aux qualités solides de l'esprit et du cœur, et l'on s'accorde à dire que vous avez un passé...
— Déplorable, dit Albert avec une douceur enchanteresse. De grâce, ne troublons pas le repos des morts.
— M. Vaugenis m'apprend, en effet, que vous vous
appliquez à faire peau neuve, et je ite...
La France a besoin d'hommes sérieux, qui se consacrent tout entiers à son service, qui méprisent les plaisirs et la bagatelle, qui aient des principes... Avez-vous des principes, monsieur? Est-il permis de vous demander quelles sont vos opinions?
— Politiques?
— Oui, politiques. C'est là l'essentiel.
— Mais, en vérité, je ne conçois pas ce que mes opinions politiques ont à voir dans cette affaire et en quoi elles intéressent le bonheur de Mlle Maulabret.
— Ah! vous ne concevez pas!... J'estime, monsieur, que tant valent les opinions, tant vaut l'homme.
— Je croirais plutôt, dit Albert en souriant, que tant vaut l'homme, tant valent ses opinions.
— Gela me ferait supposer que vous n'en guère... Êtes-vous seulement républicain?
— Oui, par raison, la république étant la s chose possible.
— Alors, convenez tout de suite que vous ête opportuniste. Je m'en doutais.
— Je serais heureux, monsieur, qu'on pût dire de moi que je fais tout avec opportunité, clans ce moment surtout.
— Enfin êtes-vous pour les écol< laïques? Si vous étiez au pouvoir, supprima les congrégations)
— Mais il me semble que la dén auprès de vous n'est pas d«
— Ah! oui, vou
NOTRS ET ROUGES 275
les terres du Seigneur; mais vous braconnez pour votre plaisir et non par conviction... Vous n'êtes pas convaincu, monsieur, et vous aspirez à faire de la politique!.. Pauvre France!
— Je n'aspire en ce moment, repartit Albert d'une voix de velours, qu'à obtenir de votre bienveillance la main de Mlle Maulabret, votre pupille.
— Eh! c'est toujours là que vous en revenez... Vous voulez donc épouser ma pupille; c'est votre désir, votre rêve et votre chimère... Savez-vous, monsieur, qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en faire une marquise?
— Je présume que vous faites encore moins de cas des titres que des noms. Assurément, vous n'auriez pas de peine à procurer à Mlle Maulabret un parti plus brillant que moi et plus digne d'elle. J'ai cependant deux arguments à invoquer en ma faveur. Le premier est que je l'aime avec passion; le second, que M. Antonin Cantarel, votre frère, désirait ce mariage, qu'il m'a choisi et que, s'il vivait encore, il vous recommanderait chaudement ma candidature. »
M. Cantarel éclata de rire; il était devenu plus arrogant à mesure qu'Albert était plus souple.
€ Vous vous présentez donc ici en qualité de candidat officiel ! s'écria-t-il. Ah! monsieur, vous êtes un fier maladroit. Candidat officiel! Vous flattez-vous dt gagner ma bienveillance en me rappelant ces temps d'asservissement et de honte dans lesquels un pouvoir oppresseur dictait ses choix au suffrage universel et tenait la France sous son talon? »
Et comme si ce souvenir malencontreusement évo-
que lui avait causé un spasme, une véritable suffocation, il se mit à arpenter le salon en s'éventant avec son mouchoir et en jetant par intervalles sur M port des regards d'indignation et de pitié. Albert sentait que sa provision de patience angélique était lument épuisée, son sang bouillonnait, les oreilltintaient, et il se disposait à rompre en visière au butor. Quelle ne fut pas sa stupéfaction quand M. Cantarel vint tout à coup se planter devant lui et lui dit :
« Vous la voulez donc? Décidément vous la voulez?.. Qu'à cela ne tienne, je vous la donne. »
Albert demeura comme écrasé sous son bonheur, qui tombait sur lui- inopinément à la façon d'un coup de massue. Il n'osait s'en croire, il regardait M. I tarel avec des yeux interdits, il le soupçonnait d gausser.
« Eh bien, vous ne me remerciez pas, jeune homme? s'écria le tribun millionnaire.
— Monsieur, répondit-il, dites-moi bien vite q\. marque de reconnaissance vous atl suis prêt à tout. »
Et il se disait : c S'il me demandi je l'embiM M. Cantarel ne le m
dure épreuve. I! avait, chan sa m* lit fait i
dont M. Valporl eut pi
« Il in que \
Mode
ite tille, e
ce qu'on appelle un morceau. Elle a ce je ne sais quoi, mon cher, elle en a beaucoup, et vous êtes un heureux coquin... Je vous prie, depuis quand l'aimezvous?
— Depuis le jour où je l'ai vue dans un hôpital pansant une malade, répondit-il avec une froideur glaciale. Quand on ne croit plus aux danseuses, la femme que l'on préfère est celle qui a le don précieux de faire avec grâce des choses utiles. »
M. Gantarel lui appliqua une tape sur l'épaule, et le regardant d'un air goguenard :
« Allons, vous êtes encore plus pervers que je ne croyais. Ce n'est pas la femme, c'est la religieuse que vous aimez. »
Et, sans lui laisser le temps de répondre, il ajouta :
« Mais j'ai deux mots à dire à ma pupille, il faut bien que je la consulte... Je suis à vous dans l'instant. »
Albert resta seul pendant dix minutes. Il était abasourdi de la rapidité inespérée de son succès. « Tenons-nous sur nos gardes, mon fils, se disait-il. Ce polichinelle s'amuse à nous mystifier. C'est un coup monté, une partie liée, et tout à l'heure, après nous avoir donné une fausse joie, il nous servira quelque plat âe sa façon, où sans doute Mme de Moisieux a mis la main. » A cette pensée, ses yeux ardents jetaient des éclairs ; mais il fut bientôt hors de peine.
M. Gantarel rentra et lui dit d'un ton gracieux et bénévole :
« Voilà une affaire en règle, mon cher monsieur ; vous êtes accepté par la pupille comme par le tuteur,
et en vérité je n'en doutais pas. Vous êtes un ^ séducteur, un vrai sorcier; vous avez jeté un charme sur cette chère enfant; elle vous adore, monstre que vous êtes, et vous ne me devez aucune recoin, sance. Je vous la donne parce que je ne puis faire autrement; si je vous la refusais, je devrais la g à vue, et je n'ai pas le temps, j'ai trop d'affaire les bras!.. Tenez plutôt, quoique j'eusse promis d'être discret, je veux vous conter une petite histoire. L'autre jour, quelqu'un... il faut tout pardonner aux jaloux... quelqu'un, disais-je, s'est donné le plaisir de lui faire croire que vous vous étiez rompu le cou en vous promenant au bois : la pauvre petite est tombée raide évanouie. Voilà de l'amour, et vous êtes un scélérat. »
Si dans ce moment l'homme qu'il traitait de polichinelle en conversant avec lui-même avait disparu dans un précipice, M. Valport s'y serait jeté de grand cœur pour l'en retirer. Il lui pardonnait ses sots propos, ses épaisses plaisanteries ; peu s'en fallait qu'il ne le trouvât charmant, agréable et distingué. Cependant son front se rembrunit quand M. Cantarel ajouta :
h Ah! par exemple, je mets à tout cela une condition que Mlle Maulabret a acceptée. Il ne sera question de rien avant deux mois et demi, que vous passerez sans vous voir.
— Cette condition me paraît un peu dure, répondit M. Valport, et assez singulii
— Je m'explique. Vo
que Mme de Moisieux m'avait d >n tils
la main de nia pupille, qui a fort peu de goût pour ce gros garçon. Mais, comme elle a de L'amitié pour la
marquise, elle a consenti à se donner le temps de la réflexion, c'est-à-dire à différer son refus, et le délai qu'elle a accepté n'expire qu'à la fin de juin. Mme de Moisieux est une femme trop raisonnable pour conserver la moindre espérance, mais elle doit ménager les susceptibilités de son fils. Elle a obtenu qu'il essayât de se distraire en voyageant. Il ne voulait pas partir, elle lui a rappelé la promesse de Mlle Maulabret, et j'ai dû moi-même lui donner l'assurance qu'à son retour il trouverait tout en l'état... Pure question de formes, mon cher monsieur, mais j'ai toujours attaché beaucoup d'importance aux formes. Je suis un homme ponctuel, très ponctuel... Ne prenez pas cet air chagrin, deux mois sont bientôt passés, et tenez que, de ce jour, Mlle Maulabret est à vous... Ma parole vous suffit-elle ou voulez-vous de l'écriture?... Mais, à propos d'écriture, je ne suis pas un tyran; si je vous défends de vous voir, libre à vous de vous écrire autant qu'il vous plaira. »
Ces derniers mots calmèrent les inquiétudes d'Albert ; puisqu'il était permis de s'écrire, il n'avait rien à craindre, et d'ailleurs il fit la réflexion que M. Gantarel, par son culte pour les formes, lui donnait le temps de regratter son château de Bois-le-Roi, où il comptait passer sa lune de miel, et de le pourvoir de tout ce qui est- nécessaire à l'installation luxueuse d'une jeune femme.
« J'espère du moins, dit-il, que vous m'autoriserez à présenter aujourd'hui mes hommages à Mlle Maulabret. Je serais heureux d'apprendre de sa bouche la confirmation...
— Rien n'est plus juste, interrompit M. I en le prenant par le bras. Ces dames sont au salon et nous attendent. »
Une demi-heure plus tard, M. Valport se promenait sur la terrasse seul à seule avec Jetta, qu'on chargée de lui en faire les honneurs. Les rôles étaient renversés. Il était excité, nerveux, un peu tendu; son ton saccadé trahissait l'agitation fébrile de âme. Jetta était tranquille, sereine, enjouée. Elle en avait fini avec ses combats intérieurs, ell plus ni inquiétude ni remords , elle s'abandonnait sans résistance au courant qui l'entraînait, et il curieux de remarquer que, si elle possédait son cœur en paix, elle en était redevable en partie à un an hussard qui avait échangé sa buffleterie contre une soutane.
Ils s'assirent sur un banc, et Albert s'écria :
« Comme le Dormeur éveillé, j'aurai? besoin qu'on me mordît au petit doigt pour me prou je ne
dors pas. Ce banc est-il un vrai banc? Est-il vrai que le lilas que voici ait des bo
Est-ce bien vous? En êtes-vous sûre?... Vraiment je ne sais plus où j'ensuis. Je me représen comme un château fort presque imprenabli de barbai Le ooulevrim
solu à supporter vaillammenl i long siège. Et voilà que les ponts !
un eh lours. 11 me
r mon bonheur <'t qu
[uitte
pour subir un examen circonstancié touchant mes opinions politiques.
— Et vos réponses ont-elles paru satisfaisantes?
— Je ne le pense pas. On m'a déclaré que j'étais un opportuniste et un sceptique.
— Eh ! oui, un sceptique tolérant. Vous m'en avez fait l'aveu le premier soir que je vous ai vu.
— Et vous consentez à m'épouser? C'est admirable... Mais rassurez- vous, je me calomniais. J'ai des opinions religieuses très arrêtées.
— Peut-on les connaître? »
Il savait parler toutes les langues.
« Écoutez-moi bien, dit-il. Jecrois qu'il y a un Dieu, qui n'est pas un solitaire farouche, mais qui a l'esprit fort sociable, puisqu'il a créé le monde pour se procurer une société. Je crois qu'il e^t infiniment bon, puisqu'il nous a permis d'exister et de nous promener ensemble sur cette terrasse. Je crois qu'il est infiniment prévoyant et qu'il avait décidé de toute éternité que nous nous rencontrerions dans cette vallée de misère. Je crois qu'il nous aurait voulu mal de mort si nous l'avions contrarié dans son idée, à laquelle il tenait beaucoup ; mais je crois aussi que, après lui avoir donné satisfaction sur le point essentiel, nous pouvons désormais compter sur son indulgence, attendu qu'il est trop raisonnable pour vouloir condamner à la perfection des êtres imparfaits... Je crois surtout, ajouta-t-il en fixant sur Jetta ses yeux d'aigle dont elle eut peine à soutenir le feu, je crois surtout que ce qui ressemble le plus à l'être infini et parfait, c'est l'amour que deux êtres finis e'
imparfaits, comme vous et moi, peuvent ressentiiTun pour l'autre. Aimons-nous passionnément, aimonsnous follement, . et si jamais, par votre protection, j'obtiens mes entrées dans la société des anges et que je contemple Dieu face à face, je lui dirai : Je te connais, je t'ai déjà vu, un jour que tu t'amusais à te promener sur la terre. »
Cette profession de foi d'une orthodoxie douteuse causa peu de scandale à Mlle Maulabret. Les femmes ont l'admirable don d'interpréter et de traduire. Leur cœur, quand il le veut, aplanit les montagnes, comble les vallées, blanchit les plus noirs péchés. Une femme, une vraie femme, qui aime un athée, quoi qu'il t quoi qu'il dise, lira dans ses yeux qu'il croit en Dieu.
« Voilà mon Credo, reprit-il. Qu'en pensez-vous?
— Ce qui m'afflige, dit-elle gaiement, c'est que vous ne me regardez plus comme une perfection.
— C'est vrai, je vous ai découvert un défaut grave. Vous préférez l'espérance au bonheur, et il vous plus de deux grands mois pour vous résigner à l'idée d'être heureuse.
— Oh! ce délai, ce n'est pas moi qui l'ai réclamé.
— Peut-être, mais vous le subirez sans chagrin, sans impatience.
— Après tout, dit-elle, avant de cueillir son bonheur, n'est-il pas bon de le lais
— Cette réponse fait grand hoi mais je vous reproche
Quand vous serez à moi, vous m'a sonner un peu, je vous apprendrai à beaucoup, et tout serti pour le mieux. »
Ils furent interrompus dans leur causerie par M. Cantarel, qui entendait montrer à M. Valport son parc, son château, ses Fragonard et son Danton. Albert s'y prêta de la meilleure grâce du monde et admira tout sans réserve. A tout prendre, c'était plus facile que de retirer M. Gantarel du fond d'un précipice. Quand on eut fini le tour du propriétaire, le tuteur de Mlle Maulabret était de si belle humeur que, oubliant sa prudence accoutumée, il osa prendre sa femme à partie, quoiqu'il sût par expérience qu'il lui en cuisait toujours.
« Vous n'avez pas encore vu, dit-il à Albert, la plus belle chose qu'il y ait à Combard, la merveille des merveilles. Priez donc Mme Gantarel de vous montrer ses coqs nègres. »
Il se repentit de son audace quand Mme Gantarel, qui savait l'histoire du taux Fragonard, lui répliqua de sa voix sèche :
« Mes coqs nègres ont l'avantage d'être tous authentiques; il est vrai que je ne les achète pas en dormant. »
On retint Albert à dîner. Il fit honneur au succulent repas qu'on lui servit. Il fut amusant, il conta des anecdotes avec grâce, il eut de l'esprit, beaucoup d'esprit. Mme Gantarel trouva même qu'il en avait trop, mais elle ne fit part à personne de sa réflexion. Neuf heures sonnaient quand on annonça à M. Valport que sa monture était sellée et l'attendait dans la cour.
« Mignonne, dit M. Gantarel à Jetta, je vous autorise à reconduire M. Valport jusqu'au bas du perron. II m'a promis de ne pas vous enlever. »
Elle sortit avec Albert. Un valet d'écurie tenait d'une main la bride du cheval et de l'autre une lanterne. Elle s'empara de la lanterne et de la bride, elle osait tout. Albert réussit à éloigner le valet, il le pria d'aller réclamer dans l'antichambre un de ses gants qu'il y avait oublié. Alors, posant sa main sur l'un des arçons de sa selle, il dit à Jetta :
« Je meurs d'envie de vous asseoir là et de vous emporter dans mes bras, comme dit la chanson, à travers la nuit et le vent; voulez-vous?
— Non, dit-elle en riant, nous n'aurions pas le plaisir de nous écrire.
— Voici ma première lettre, » répondit-il.
Et, l'attirant brusquement dans ses bras, il déposa sur sa bouche un long baiser; quand elle rentra au château, elle en avait encore aux lèvres la douceur, l'ivresse et l'épouvante.
Quoi qu'en pensât Mme Cantarel, M. Valport passionnément épris de Mlle Maulabret autant que fier de sa victoire. Cependant il y avait du mécompte dans son fait. Quand on on n'aime pas à vaincr t
s'embarquer dans une entreprise de longue hall il avait fait provision de courage et d promis de venir à bout de la malveillance d'un tu! de son parti pi des dangereux scrup moment où s'engageait dérobé comme un fantôme
champ de bataille. Il qui
raidit ses muscles et ses j une
porte; la porte s'ouvre d'elle-même et il ne sait que faire de ses forces. Faute de mieux, Albert enfonçait ses éperons dans les flancs de son cheval, qu'il mettait sur les dents, et il fouettait de sa cravache toutes les branches d'arbre qui se trouvaient à sa portée. Il les eût laissées tranquilles s'il avait pu deviner qu'en ce moment Mme de Moisieux revenait de Paris, où elle avait visité dans sa tanière un renard avec qui elle avait eu un entretien court, mais substantiel.
« Oui, vraiment, c'est un conte de fées, » dit Jetta à Mme Gantarel, qui lui répondit :
« J'aime beaucoup les contes de fées, mais ce sont des contes. »
Et comme Jetta l'interrogeait du regard :
« Ma chère, reprit-elle, comme M. Vaugenis, je vous dirai : Défiez-vous.
— Et de qui donc?
— De M. Gantarel, de la marquise de Moisieux, de M. Valport, de vous-même, de tout le monde.
— Que Dieu lui pardonne! pensa Jetta. L'aigreur produit quelquefois la déraison. »
Ils passèrent plus de deux mois sans se voir, i ils s'écrivaient. Les lettres d'Albert étaient quentes que longues; il tenait Mlle Maulabretau courant des travaux et des changements qu'il faisait dans son château de Bois-le-Roi, de ses maçons, de ses peintres, de ses tapissiers. Jetta répondait courriel courrier, mais ses réponses étaient courtes; en voici quelques fragments :
« 16 avril.
« Non, quoi que vous en disiez, je : . e ni
remords, ni inquiétude, ni aucun trouble 1 Pendant bien des jours, nous nous somn violemment, elle et moi. On nous a réconciliées; de si violentes querelles ne peuvent durer toujours geuis, qui a dîné hier à Combaid, nie raconb intention peut-être, qu'il a vu dans les C
a u.it en
l'autre à l'Océan. Je pensais en l'écoutant que, si cette maison avait une âme, elle ne se résignerait pas longtemps à ce partage. Goûte que coûte, elle aurait fait son choix ; elle se serait dit que, quand on se donne, il faut se donner tout entière. Je me suis donnée tout entière, je ne me reprendrai pas. Je me sens heureuse et pardonnée, vous le savez bien; mais vous vouliez me le faire dire. Êtes- vous content? »
« 3 mai.
« Oh ! les braves gens que ces maçons, que ces tapissiers! Je les vois d'ici gratter leurs pierres et planter leurs clous, j'entends le bruit de la scie, de la ripe et du marteau. Oh! les braves gens! que Dieu les bénisse! Il sera donc charmant, notre nid, comme vous l'appelez? Mais vous prétendez que la Pompadour m'a gâtée, qu'il me faut des splendeurs, des dorures, que Bois-le-Roi me fera l'effet d'une grange. Vous n'en croyez pas un mot. Je serai toute ma vie une petite bourgeoise. La Pompadour me fait peur, je me sens perdue comme une mite dans son vaste et somptueux logis. Les maisons que j'aime sont celles où l'on est bien et dans lesquelles pourtant on peut recevoir un pauvre sans rougir de sa richesse. Quand il vient ici des indigents, quoiqu'on ait bon cœur, on ne sait qu'en faire. Les fauteuils en tapisserie ne sont pas à leur usage, et on n'a pas une chaise de bois ou de paille à leur offrir. On les laisse dans l'antichambre ou on les envoie à l'office, où Mme Cantarel va les trouver. Quand la pauvreté nous rendra visite
288 NOIRS ET RuUGES
dans notre grange, nous ne la nous saurons la faire asseoir. Dieu a beaucou j pour les maisons où les pauvres aiment et où
les hirondelles font leur nid. M. Gantarel ne peut pas les souffrir, c'est des hirondelles que je parle; il les traite d'oiseaux criards, il fait détruire leurs nid cela me chagrine. Nous en avions beaucoup à l'hôpital, et au printemps leurs cris féjoû nos malades;
c'était l'espérance qui revenait à tire-d'aile du de l'Egypte. Mais ce qui est charmant à Coml c'est que les rossignols y abondent. Croiriez -vous qu'à mon âge je n'avais jamais entendu ohanter un rossignol? Hier soir, pour la première fois, j'en ai eu la fête. Leurs roulades et leurs trilles rem] l'espace et nous faisaient frissonner de pi bois, la nuit et moi. Près de la grande pièce d dans la futaie de vieux chênes que précède m sauvage, il y en avait deux qui se répoir; tous deux disaient la même cho- me
criaient de leur voix d'or ou de cristal : Il lai t'aimera toujours. »
« Vous croyez m apprendre que v< portrait ou plutôt celui de sœur M int je
. doutais. Vous oui ez si librement avec M. V
que
jalouse. Vous aurez 1»
sommes pas la même personne, elle et moi, et qu'elle a toutes vos préférences, vous ne me persuaderez jamais. Vous lui trouvez dans les yeux, dites-vous, une douceur que je n'ai pas, et elle vous charme par sa complaisance, elle se prête à tous vos caprices, elle se plaît infiniment dans votre chère société. Il se trouve au contraire que j'ai le cœur ingrat, revêche, que j'ai commis le crime impardonnable de ne pas me laisser emporter dans vos bras à travers le vent et la nuit, et que les rossignols de Gombard suffisent à mon bonheur. Vous vous trompez, les rossignols me plaisent, mais ils ne me suffisent pas, et, quoi que vous en disiez, nous avons les mêmes yeux, elle et moi. Mais voilà ce que c'est, elle n'est plus, et j'ai le tort d'exister, on est indulgent pour les morts, sévère pour les vivants. Pauvre fille ! serait-il vrai qu'elle ne soit plus qu'un souvenir, un rêve évanoui, l'ombre d'une ombre? Ne le croyez pas. Dites à cette sœur blanche dont vous avez le portrait, dites-lui bien qu'elle n'est pas morte, qu'elle vivra toujours au fond de mon cœur. Je l'ai promis à mon curé, et mon curé m'est si cher que je lui brode en cachette un tapis d'autel. Ne me trahissez pas, M. Gantarel me mangerait. »
« 30 mai.
« Hier encore, nous avons eu M. Vaugenis à dîner, et vous le savez, puisqu'il nous arrivait de Bois-le-Roi, envoyé par vous. Il m'a confessé qu'il avait l'ordre de s'informer exactement de tout ce qui se passe à Gom-
bard et de vous en faire un fidèle rapport. Quel joli métier vous lui apprenez! Un ancien président qui devient espion! C'est égal, quoique son ironie et sa loucherie m'inquiètent, je l'ai trouvé charmant, délicieux. D'abord il vous avait vu, du moins il l'a juré, et puis il s'est acquitté en homme d'honneur du g message dont vous l'aviez chargé pour moi. « 1; « tez trois fois à ma chère mystique que j'adore ses « yeux noirs, qui sont peut-être bleus, » lui aviez-vous dit en le mettant en wagon. Il l'a répété trois fois. Je lui ai demandé ce que c'était qu'un mystique. Il m'a répondu que c'était un homme ou une jeune fille qui, quelle que fût la couleur de ses y ux, voyait Dieu partout. Si cela est, je connais quelqu'un de plus m que que moi, puisqu'il voit dans l'amour Dieu luimême, Dieu tout entier. On lui reprochera peu! de confondre le maître, celui dont le mystère remplit les cieux et rassasie les âmes, avec le messager qu'il envoie ici-bas pour donner aux hommes de ses nouvelles et pour tromper par des fêtes magnifiqu tristesse et l'ennui de leur exil. Si je le groi homme qui prétend m'adorer, ma lettre ne fin pas. Faisons un accord : je vous penm '
onnément, même follement, mais ne me i plus que je suis adorable. Ce mot me t tôt, en me regardant dans mon miroir avec confusion : « Eh! quoi, il « tant pleuré, ces j eux qui n
« face ni le soleil ni le bonheur! » 1 tour de moi, un trou de souris pour , plus d'adoration ! mais un
l'amour, oh! pour cela j'y consens, car je commence à croire pour vous faire plaisir qu'aimer follement est la seule manière raisonnable d'aimer. »
« 4 juin.
« Vous m'adorez, mais vous me taquinez. Vous devenez méchant. Pourquoi m'accusez-vous de trop l'aimer? Vraiment, qu'en savez-vous? Et pourquoi le traiter de polichinelle ou de tartufe rouge? Que vous a-t-il donc fait? Il me semble que vous n'avez pas à vous plaindre de lui. Pourquoi me dites-vous qu'un millionnaire radical est un homme qui allie à la morgue d'un empereur tout le venin démocratique? On m'assure qu'il en est plus d'un sans venin et sans morgue. Pourquoi dites-vous encore que vous voyez avec bonheur approcher le jour où il ne sera pas élu conseiller municipal de Paris et que vous serez le premier à le féliciter de sa déconvenue? Il est vrai que l'élection se fera dans quelques semaines, mais peut-être la déconvenue sera-t-elle pour vous. Mme de Moisieux est certaine du succès, et Mme de Moisieux ne se trompe guère. Vous verrez qu'il sera élu, et j'en serai charmée. Je suis si heureuse que je veux du bien à tout le monde. Je vous accorde que ses opinions sont bizarres, mais je les crois sincères. Il nous disait hier qu'il s'était juré de ne plus passer par la rue Bonaparte, aussi longtemps qu'on ne l'aura pas débaptisée.
« — Vous ne pouvez pourtant pas empêcher ce scélérat d'avoir existé, lui a dit Mme Gantarel de son ton sardonique.
a — C'est possible, a-t-il répondu; mais, si j'étais procureur général, je poursuivrais pour attentat à la pudeur quiconque se permet de prononcer son nom.
« Là-dessus, il nous a expliqué que cet homme sutfait n'avait jamais gagné ses batailles qu'en dépr règles et du bon sens, et qu'en bonne justice il aurait dû les perdre; mais quoi! malgré ses honteusevues, il a toujours été sauvé par le soldat et p chance d'enragé.
« — Êtes-vous bien sûr que les dés ne fussent pas pipés? lui a demandé ma tante.
« Il a haussé les épaules et reparti qu'il est presque aussi impardonnable de croire aux grands hommes qu'à l'eau de la Salette. Je ne crois pas beaucoup à la Salette, mais j'aime les grands hommes, il me semble qu'on respire et qu'on vit double en lisant leur histoire, et, si vous voulez savoir quels sont les livres que je préfère aux autres, je vous dirai que c'est l'/wi tion, les fables de La Fontaine et Plutarque. Mai n'est pas une raison pour calomnier M. Cantarel. Vous lui attribuez les intentions les plus criminelles à notre égard. Le croyez- vous donc si noir? C'est une couleur qu'il n'aime guère. Il espérait tout simplement que, en nous tenant séparés pendant plus de deux mois, il pourrait survenir tel accident... Lequheureuse que je ne crois plus aux accidents. Peut aussi se flattait-il que je me réveillerais un matin la mémoire et le cœur vides, et que j'aui y chercher, je ne vous y trouverais plu là ce
que c'est que de ne pas croire à la litz, cela porte malheur au juge
venir que depuis quelque temps il me traite avec beaucoup de douceur. Je peux aller à la messe sans qu'il me crible d'épigrammes; il a même des mots aimables. Deux fois par jour il me dit d'un air gracieux :
— « Eh bien! petite fille, l'aimons-nous encore?...
« Nous nous ressemblons peu, vous et moi; je veux du bien, beaucoup de bien à tout ce qui vous entoure. Donnez de ma part et en mon nom un morceau de sucre à votre cheval. »
« 8 juin.
« Aujourd'hui, c'est à Mme de Moisieux que vous vous en prenez. Vous me grondez, vous vous plaignez que je la voie trop souvent. En conscience, puis-je ne pas la voir? Elle n'est pas si mauvaise que vous le pensez. Je n'ai qu'un reproche à lui faire : elle me demande trop souvent de vos nouvelles, et sans doute elle s'amuse de mes réponses embarrassées. Je baisse les yeux, je rougis, mes lèvres se serrent, ma langue se noue. Décidément il y a des noms bien difficiles à prononcer et des aventures dont il ne faut causer qu'avec les rossignols, mais ils n'ont qu'un temps, les nôtres ne parlent plus. Vous prétendez qu'elle est si légère et si calculée qu'elle en devient perverse, et pourtant si aujourd'hui elle se présentait à Bois-le-Roi, vous lui feriez grand accueil et grande fête. Je sais bien que c'est le train du monde, mais le train du monde ne me plaît pas, et je crois que le mieux est d'être un peu indulgent, pour n'être pas obligé de
trop mentir. Perverse par légèreté! ce serait un sujet de proverbe pour M. Vaugenis. Moi, je la plains, cette pauvre femme. Être affligée d'un tel fils 1 Et d'ail à quoi bon se défier des gens? Que peut-on cran quand on est sûr de soi? Je relisais la fable de V Hirondelle et les Oisillons; c'est si beau que cela fait pleurer :
Imitez le canard, la grue et la bécasse.
Mai3 vous n'êtes pas en état De passer, comme nous, les déserts et les ondes
Ni d'aller chercher d'autres mondes.
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr, C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur.
Chercher d'autres mondes, c'est un parti un peu violent; se renfermer dans un trou, ce n'est pas vivre, et nous voulons vivre, n'est-ce pas? vivre beaucoup et très longtemps, c'est si bon de vivre! Faisons gi aux pervers. »
• 13 juiu.
« Cette fois, votre lettre m'a fait rire. Vous m'annoncez avec tant de circonlocutions la fâcheuse, la cruelle nécessité où vous êtes d'aller passer quinze jours à Paris, vous m'expliquez avec tant de minutie les nombreuses affaires qui vous y appellent, que j'ai ri; oui, je le confesse, j'ai ri. Que pui Oh! je n'ai pas peur, je vous assure; si je poi douter de vous, est-ce que je vo pas vous imaginer que je sois jalouse du passé; le présent est à moi, et je crois à l'avenir de tout mon
cœur; je n'espère pas, je suis sûre. Allez-y donc dans votre grand Paris, qui après tout est à moi autant qu'à vous, mais en partant ne m'oubliez pas à Bois-le-Roi. Je vous souhaite un bon voyage et un beau soleil, et, quand vous arpenterez le boulevard, regardez cheminer votre ombre sur l'asphalte, mais regardez-y bien, et vous verrez qu'il y en a deux et que l'une ou l'autre me ressemble beaucoup. »
« 20 juin.
« Bonjour, Albert! Comment se porte-t-on rue de Luxembourg? îl fait ici le plus beau temps du monde. Au petit jour, j'ai ouvert ma fenêtre, il m'est venu au visage une bouffée d'air frais. Je ne pouvais tenir en place; au bout d'une heure, je suis sortie. Le ciel était du bleu le plus doux ; çà et là se promenaient de petits nuages blancs comme neige et tout gonflés de vent; ils avaient des airs de passants et de curieux. Je suis descendue à la rivière; elle était charmante, verte comme une émeraude,tranquille, heureuse; les grandes herbes qui en tapissent le fond arrivaient à fleur d'eau, et autour de leurs longues barbes il se formait de petits remous tout frissonnants, où naviguaient des araignées. Je me suis assise près d'un saule creux ; en face de moi était une île et dans cette île un fouillis de verdure, de ronces, de liserons grimpants, de fleurs roses, blanches ou violettes, au milieu desquelles un beau coquelicot écarlate jetait sa note éclatante comme le chant d'un clairon parmi les violons et les petites flûtes. Un botaniste qui herborisait vint à
passer, sa boîte de fer-blanc en bandoulière. Vous savez comme je suis hardie, je le questionnai. \ répondit en latin, je le suppliai de me parler ; et il finit par m'expliquer que les fleurs roses et des épilobes et les fleurs blanches des reines- Quand je fus savante, il reprit son chemin, et je r auprès de mon saule. Des papillons, des moucheabeilles se disputaient une touffe de thym; tout ce monde était heureux. J'ai regardé longtemps couler l'eau, et j'ai pensé que le temps coule aussi; ces trois mois qui ne devaient jamais finir, il n'en sera bientôt plus question. Et puis il me revint un souvenir d pital; je me rappelai qu'un interne qui avait de l'amitié pour moi et qui peut-être me regardait un peu trop m'apprit un jour que nos os, notre corps, toute notre substance se renouvelle en vingt ans, et je me dis que cette rivière qui courait devant moi renouvelle son eau à chaque minute et que pourtant c'est toujours la même rivière. Il y a en nous comme une form demeure. La moelle de nos os, le sang de ni peuvent changer, tant qu'il leur plaira, ce sera toujours nous, Albert. Mon interne soutient que dans quelques années d'ici vous n'aurez plus le même cœur; que m'importe, pourvu que j'y sois encore, comme sciez dans le mien? Et voilà à quoi l'or on a connu des inten s et qu'on rivière! Je me levai, je partis, et j pêcheur qui levait ses lignes dormante ! n'y
trouva point de br tant pis pour
cent mal leui peu plu
contrai un maraîcher qui avait posé un ;
et qui se désolait de n'en avoir point pris. Je fis semblant de compatir à ses douleurs, mais vous savez que, quand je suis heureuse, je veux du bien à tout le monde, même h Mme de Moisieux, même aux taupes. Je leur dis : « Cachez-vous bien, mes filles. » Quand j'eus gravi la colline, je pris au travers des champs, qui se déroulaient devant moi comme des nappes de soie et de velours. L'avoine mêlait son vert argenté au vert sombre du froment et au brun -doré du seigle déjà mûrissant. Je suivais un étroit sentier, les tiges étaient si drues et si hautes que je disparaissais. J'apercevais au-dessus de moi un pan de ciel bleu, des bluets fleuris à mes pieds. Par instants, un épi qui se penchait me chatouillait la joue au passage, et je tressaillais. Une alouette se mit à chanter, je cherchai vainement à la voir; je crois vraiment qu'elle était cachée quelque part dans mon cœur. Au revoir, Albert, dans dix jours I C'est à vous de compter les heures. »
« 22 juin.
« Il faut que je vous l'avoue, Albert, si j'ai pris si facilement mon parti du long délai que nous a imposé M. Cantarel, ce n'est pas que je préfère l'espérance au bonheur, comme vous m'en accusez; mais je me consolais en pensant qu'on m'accordait ainsi plus de deux mois pour m'acquitter d'une visite et d'un devoir qui m'épouvantent. Je ne puis différer davantage; dans quelques jours, Mme Cantarel me conduira à Paris, j'irai trouver mère Amélie, je lui dirai tout... Si vous
la connaissiez, vous n'auriez pas de peine à comprendre ma terreur. Je m'attends à des séch* à des amertumes, à de sanglantes ironies, à des sarc à des emportements. Je ne répondrai pas. J'ai ployé toute ma raison à me convaincre moi-i ne m'en reste plus pour convaincre les autres. J'écouterai et je me tairai. Mme Gantarel me conseillait d'écrire, ce se-ait lâche. Il faut que je boive ce calice; je n'en mourrai pas. Ne m'avez-vous pas dit un jour qu'on n'achète jamais trop cher son bonheur? »
« 24 juin.
« Non, Albert, n'en faites rien. Ne profitez pas des quelques heures que nous devons passer à Paris pour venir nous voir rue de Rivoli. Je suis sûre que Mme Gantarel y consentirait, si je l'en priais, mais je me fais un scrupule de l'en prier. Nous avons pris un engagement, remplissons-le jusqu'au bout. Songez que, dès le 1er juillet, vous aurez vos entrées libres à Combard. Mère Amélie me répétait sans cesse : « Des « scrupules! vous n'en aurez jamais assez. » J'ai bon marché des grands, je tiens d'autant pi us aux p Et pourtant si je vous voyais samedi, ne fût-ce q passant, de loin, un seul instant et sans dire un je me sentirais deux fois plus de courage pour ei dans la caverne du lion. Savez-vous une cl face de mon hôpital, de l'autre côté de la place, il une boutique de fruitier. Si, same précises, vous vous promeniez devant cette boutiq : Mais voilà que je me sens rougir de confusion et do
plaisir. Passe encore devant Mme de Moisieux ! mais toute seule, sans témoins! Faut-il que je me sente coupable! Que sera-ce donc samedi?.. Rappelez-vous que la fruiterie est à l'angle de la rue et de la place. Elle est très bien achalandée, cette fruiterie. Vous y trouverez sans doute des cerises superbes; vous nous regarderez tour à tour, elles et moi, et vous me direz le 1er juillet si elles étaient aussi rouges que mes pauvres joues. »
La veille du jour où elle devait aller à Paris, Mlle Maulabret rendit visite à Mme de Moisieux, qu'elle n'avait pas vue depuis quelque temps. Lara l'annonça, l'introduisit. En l'apercevant, la marquise, qui tenait à la main un journal, le fit disparaître derrière un coussin avec une extrême vivacité et peutêtre avec un peu d'affectation.
Selon sa coutume, elle fit à Jetta l'accueil le plus empressé; mais, ce qui ne lui était pas ordinaire, elle paraissait pensive, soucieuse; une préoccupation pénible lui ôtait la liberté de son esprit, de ss Elle avait parfois de longs silences, pendant elle jetait sur sa jeune amie des regards pl< quiétude et de commisération. Puis elle sembla secouer, renouait avec effort le fil du dis à perte d'haleine pour ne rien dire. !
« A propos, avez-vous des nouvel
— Oui, madame, répondit .!< le ne pas rougir.
— Il est toujoui
— Non. Je croyais vous avoir dit que des affaires pressantes l'avaient appelé à Paris.
— Eh! vraiment, je l'avais oublié... Vous êtes sûre qu'il est à Paris?
— Oui, madame ; mais qu'y a-t-il là qui vous émeuve si fort?
— Rien, ma belle, rien. »
Et elle parla d'une exposition de légumes et de fruits qu'elle avait visitée l'avant-veille au palais de l'Industrie. Elle s'espaça sur la beauté des guignes cœur-de-poule, sur la splendeur des artichauts camus.
« Quel infâme métier, dit-elle, que celui de journaliste !
— A propos de guignes? demanda Jetta.
— A propos de rien. L'autre jour, il m'est tombé sous la main certaine feuille... Depuis qu'ils ont le champ libre, ces messieurs se permettent tout. Il n'y a pas selon moi de gouvernement ni même de société possible sans un bon préfet de police qui se charge de museler la presse... Oh! que l'Empereur avait raison! Il me disait dans son beau temps : ce Je ne régnerais « pas huit jours si je permettais au premier venu de me « discuter. » Mais il n'a pas eu le courage d'avoir raison jusqu'au bout, et c'est la liberté de la presse qui l'a perdu. La presse est un poison, ma chère, un vrai fléau.
— Le di riez-vous en face du directeur de la Vraie République? lui repartit gaiement Jetta.
— En face, non, mais de profil... Passe encore si ces messieurs se contentaient de remettre le gouvernement en question chaque matin, mais il n'y a pour eux rien de sacré, et ils font des incursions dans la
vie privée, comme le disait jadis, au Corps législatif, ce bon M. Josseau en défendant la proposition Guilloutet. ce Est-il plus permis, ajoutait-il, de s'iu; « dans les actes de votre vie privée que d'entrer chez « vous malgré vous, que de violer votre domicile? La « vie privée est le domicile moral . » C'est de l'éloquence Josseau et du bon sens universel; mais aujourd'hui le moindre gazetier se sent la bride sur le cou, et son effronterie se donne carrière; il parlerait de moi, de vous, de tout le monde.
Jetta s'imagina d'abord que quelque journaliste d'aventure venait de se livrer à de fâcheuses indiscrétions touchant Mme de Moisieux, et elle fut tentée de la plaindre. Elle changea bien vite d'idée, lorsque, après une nouvelle tirade sur les artichauts camus, la marquise lui dit :
« Êtes-vous réellement sûre que M. Valport soit à Paris? »
Mlle Maulabret demeura un instant bouche close; puis elle s'écria :
« Serait-il question de M. Valport dans le joi que vous lisiez quand je suis entrée?
— Quelle idée, ma belle! Où prenez- vous
— Je vous en prie, madame, s I onne pour me montrer ce journal.
— Mais je vous jure, ma chère ei
— Ce journal, ce journal, madame, dit-elle en i il me faut absolument, ce journal. »
Et, quoique la marqi . elle tira vivement «1 jui le
méro du jour d'u
cente création et d'un haut ragoût, intitulée le Diable borgne. Nous doutons qu'elle existe encore. Ce genre de diables n'a pas la vie longue, mais il est prolifique, et à sa mort il laisse toujours trois ou quatre enfants, qui, pour la consolation de l'univers, prennent bien vite sa place et renchérissent sur leur père. Aux commérages de bouis-bouis et de brasseries, cette petite feuille ajoutait les racontars du high-life. Quoique les rédacteurs logeassent sous les toits, que leur gamelle fût un peu triste et leur fricot un peu maigre, on eût juré qu'ils dînaient et couchaient tous les soirs dans le grand monde, tant ils en connaissaient les aventures et les alcôves. Ils en parlaient d'un ton dégagé, en tortillant leur moustache, en se cambrant ou se dandinant sur leurs hanches, et ils faisaient siffler dans l'air leur bonne lame de Tolède. On devinait à la noble désinvolture de leur style qu'ils portaient un gardénia à leur boutonnière et qu'ils étaient gantés de frais ; mais on devinait aussi que sous ces gants frais il y avait des mains crochues.
Mlle Maulabret promenait ses yeux au hasard dans les colonnes du journal; après- avoir ri, elle s'était sentie soudain si troublée que ses yeux n'y voyaient plus. Il lui semblait bien que, dans ce journal, à l'ombre d'un alinéa, il y avait un malheur embusqué comme un serpent sous des broussailles. Elle le cherchait et ne le trouvait pas. Les colonnes, les lignes, les lettres dansaient.
« Madame, dit-elle d'un ton résolu, faites-moi la grâce de me lire vous-même cet article venimeux où il est question de M. Valport. »
La marquise s'en défendit longtemps, lui re] senta qu'elle avait tort, qu'on ne fait pas à i infamies l'honneur de s'en occuper, qu'on leur rend justice en les ignorant. Mlle Maulabret tint bon.
« Allons, puisque vous le voulez... Mais dites- vous bien que ce que je vais vous lire est l'invention de quelque famélique à bout de copie. Promettez-moi de n'en pas croire un traître mot.
— Ah! lisez donc, madame, » lui répondit Jetta.
Et, de guerre lasse, elle se résolut à lire. L'article commençait ainsi :
« Le Diable borgne n'a qu'un œil, mais cet œil voit tout, pénètre tout, entre partout, même dans les intérieurs les mieux clos et jusque dans le fon<! alcôves et des âmes. Pour donner à nos lecteurs une idée de son ubiquité, nous leur dirons qu'hier soir le Diable borgne avait trouvé moyen d'être à la foi foyer de la danse, où s'est produit un incid curieux, dans le cabinet du président de la chai; où se sont prises d'importantes résolutions, que nous ferons connaître un autre jour, et dans un él» entresol de la rue de Luxembourg ou Gambon, comme il vous plaira, habité par un des héros du high-life, dont le prochain mariage devait c. une grande sensation dans le grand monde et verser dans l'autre des larmes bien belles petites! pleurez, étoiles de POpér tout, toi!... Nous disions donc que ce jj compli, connu de tout Paris, réui.
de sa table sept ou huit de ses ami — soyons exacts, ils étaient sept. Il les avait con-
voqués à un repas d'adieux ou de funérailles; il se proposait d'enterrer avec eux, la fourchette en main, son riant passé de garçon, sa belle et florissante jeunesse. Les convives étaient... mais nous sommes discrets, nous ne voulons nommer personne. Pour montrer à nos lecteurs à quel point nous sommes bien informés, voici la composition du menu : crème d'orge à la reine, timbale à la polonaise, homards à l'américaine, filet de bœuf à la nivernaise... »
« Passons, passons, dit Jetta, dont les doigts crispés effilochaient la frange d'un tapis de table, rapporté jadis de Constantinople.
— Passons tout, » dit la marquise.
Et elle fit mine de rouler le journal en pelote. « Oh! je vous prie, lui dit Jetta en essayant de sourire, ayez quelque indulgence pour ma curiosité.
— Soit, passons les détails oiseux, reprit-elle. Où en étions-nous?.. « Un château-larose incomparable, un romanée sans pareil... » Que Dieu bénisse leurs grands crus! Ah!., voici qui est plus intéressant : « D'abord on était grave, presque lugubre, comme il convient à des gens qui sont priés à un repas d'enterrement. Mais la chère était si exquise, les vins si délicieux, que peu à peu les cerveaux s'échautïèrent, les langues se dégourdirent. On tacha d'arracher à l'amphitryon quelques révélations touchant la miraculeuse créature qui avait eu l'heur ou l'adresse de convertir au mariage le moins mariakle des hommes. On portait des toasts à cette belle inconnue, on s'écriait : Nommez-la I L'amphitryon fut inflexible, jusqu'à la fin il resta boutonné jusqu'au menton... Nous serons
moins discrets que lui. Nous croyons savoir que la belle inconnue est une charmante fille que des malheurs de famille avaient décidée à entrer en religion et qui, il y a quelques mois encore, soignai: malades dans un de nos grands hôpitaux. Amour, voilà de tes traits! Au siècle dernier on enlevait nonnes, aujourd'hui on les épouse; ce qui est certain, c'est que tous les grands viveurs, don Juan et les autres, ont fini par la religieuse; c'est le dernier mot d'un gourmet à bout d'invention. Relisez à ce propos certain chapitre des Mémoires de Casanova. »
« Un vilain livre, dit la marquise, écrit par le plus spirituel coquin que la terre ait porté. »
Elle poursuivit sa lecture; mais Jetta l'interrompit en lui disant :
« Plus vite, lisez plus vite. »
Elle accéléra pendant quelques instants son débit; elle le ralentit de nouveau en arrivant au pas voici :
« Ils étaient tous partis; notre héros resté seul vait, assis dans un fauteuil. Tout à coup, ô miracle ! le frôlement d'une robe se fait entendre, accompagné d'un rire mal étouffé, d'un chuchotement mystérieux rideau s'était-il écarté? une trappe s'était-elle ouv Je ne sais, mais c'était elle. Il frémit, il la n a reconnaît. Oui, c'est elle, il n'en peut don sa jeunesse, sa jeunesse elle-même qui, vêtue de rose, des fleurs dans ses i ingratitude, lui tend ses lè\ baisers et lui dit : « Tu te flat ; a rée; ne voi que je
« jamais? » Il veut la repousser, la chasser, elle s'obstine, lui prend la main, elle murmure d'une voix ensorcelante : « Je suis ta rose, et ta rose est la seule « maîtresse de ton cœur. »
La marquise s'interrompit de nouveau :
« Il y a là des italiques, dit-elle, et un jeu de mots par à peu près qui n'est pas la merveille de l'esprit humain : « Rosella, seule maîtresse de ton cœur... » Fi donc î c'est pitoyable. »
Puis elle reprit : a L'instant d'après, leurs haleines se confondaient, leurs lèvres s'étaient unies, sa jeunesse ressuscitée tenait l'ingrat dans ses bras charmants et victorieux, elle le défiait de s'en échapper jamais... Mais le Diable borgne est d'une moralité sévère, il laisse à d'autres journaux les peintures sensuelles ou licencieuses. Jetons un voile sur les délices de cette réconciliation, sur les voluptés de cette nuit d'ivresse; nous en souhaitons une pareille à tous ceux de nos lecteurs qui renouvelleront leur abonnement. Que fera la sœur blanche? Grâce à nous, le public sera tenu au courant. Et puisse cette histoire servir à l'instruction de la jeunesse! Petites filles, petites filles, ne vous flattez pas d'amadouer le loup et surtout de l'épouser. Il ne veut pas qu'on l'attache, et il retourne bien vite à ses premières amours. Notre immortel fabuliste l'a dit :
Chassez le naturel, il revient au galop. »
« Ignorant ! c'est du Destouches, » dit la marquise en jetant le journal avec mépris.
A ces mots, elle regarda Mlle Maulabret, qui d<
longtemps se taisait, et elle dut la regarder fois pour la reconnaître, tant ses traits é posés, tant ses joues étaient livides. Elle fut ; d'épouvante; elle éprouva une sorte de r quoiqu'elle ne sût guère comment c'était fait; emportée par un mouvement de sympathi , elle courut à Jetta, elle l'embrassa, elle s'empara de ses deux mains qui étaient glacées, elle s'efforça di réchauffer dans les siennes.
« Oh! remettez-vous, mon cher ange, lui disait-elle. Vous me faites peur. Vous croyez donc à ces horreurs? Il y a dix à parier contre un que le journaliste a menti. Écrivez bien vite à M. Valport. Cet homme séduisant et dangereux a une vertu, il ne sait pas mentir. Vous aurez bientôt le cœur net de aventure, et peut-être avant peu rirez-vous i vous désespère aujourd'hui.
— Je vous remercie, madame, lui répondit en se levant, de la peine que vous prend consolations que von
me donner. »
Puis, raide comme une statue qu'< son socle, elle tourna tout se dirigea qui s
Pourquoi vou
boire ce poison?
Mais vous vo\ suis
pas morte, répondit-elle. Je ne me suis pas même évanouie comme l'autre fois... Ne voyez- vous pas que je me tiens debout, que je marche, que je ne pleure pas?.. Ne voyez-vous donc pas que je souris? »
Et elle la considérait en effet avec un sourire navrant, qui ressemblait à une folie commencée.
Mme de Moisieux ne voulait pas la laisser partir ainsi et tâchait de la retenir. Elle s'échappa de ses bras, s'élança dans le jardin, qu'elle traversa rapidement. Au désespoir succédait par degrés l'indignation. Elle éprouvait des transports tout nouveaux pour elle, qui l'étonnaient; elle faisait connaissance avec cette sainte colère que le monde n'ose contempler en face et qui sent la terre trembler sous ses pas. Mais à peine eut-elle franchi le seuil de la petite porte, à peine se fut-elle engagée dans l'une des allées du parc, une défaillance la prit, elle n'en pouvait plus, les jambes lui manquaient, elle se laissa tomber sur un banc, et pendant quelques minutes elle promena autour d'elle des yeux égarés, qui ne croyaient plus à rien. Ils regardaient l'herbe verte, et ils doutaient qu'elle fût verte ; ils regardaient le ciel bleu, et ils n'auraient su dire de quelle couleur il était. Tout à coup il se fit une révolution dans son esprit, elle décida que toute cette histoire était non seulement invraisemblable, mais impossible. Il y a des choses qui n'arrivent pas, ou le monde serait un enfer, une maison de. fous, un mauvais lieu, et celui qui l'a fait et qui peut tout l'aurait détruit depuis longtemps. Le soleil qui brillait au-dessus de sa tête lui parut moins éviderît que l'impudence des journa-
listes qui mentent à journée faite et qui chaque soir mangent leur déshonneur avec leur pain; était- ii sible qu'on fût assez absurde pour les croire? Ne portaient-ils pas leur infamie écrite sur leur front?
Elle se leva, s'achemina en courant vers le château, rentra précipitamment chez elle, et, se jetant sur sa plume, elle écrivit ce qui suit :
« N'est-ce pas, Albert, il ne s'est rien passé chez vous l'autre soir, absolument rien? On voudrait me faire croire... Mais je n'en crois pas un mot. Cela est faux, n'est-ce pas? absolument faux. Répondez-moi bien vite. Une ligne suffira, ce serait trop de deux, et pardonnez-moi. Je crois en vous, Albert, de toute mon âme, et je vous aime de tout mon cœur. »
Ce billet fut bientôt jeté dans la boîte, mai* la journée fut longue à passer. Mlle Maulabret ne put se taire jusqu'au bout; dans la soirée, elle ouvrit son cœur, tout son cœur à Mme Gantarel, qui lui témoigna toute la sympathie dont elle était capable.
« Ne vous avais-je pas dit de vous défier? s'ét-elle.
— Ainsi, madame, vous croyez?... vous pouvez croire?...
— Je crois que tout ceci ressemble fort à un complot. Je ne soupçonne pas M. Gantarel; il est u pable de noirceurs si savantes, et d'ailleurs i occupé de son élection. Mais sûrement Mme de I sieux a eu la main dans cette affaire. Il faut tout qu'on l'ait aidée. Il y a là un mystère que l'avenir éclaircira peut-être.
-— Mais vous me parlez îles autres! q por-
tent les autres? C'est de lui qu'il s'agit, de lui seul! Ahî madame ! le croyez- vous coupable?
— Vous lui avez écrit, attendons sa réponse, et tâchez, ma chère, de dormir un peu cette nuit. Le sommeil escamote les heures. »
Malgré ce souhait charitable, Mlle Maulabret ne put fermer l'œil de toute la nuit. Le soleil finit par se lever, il se leva même assez tôt, parce qu'on était au mois de juin. Que nous soyons dans la douleur ou dans la joie, il ne change jamais ses habitudes. Le premier courrier n'apporta rien. Jetta interrogea le facteur, se fit expliquer par lui les trains-postes, l'heure des levées, tout le détail de la distribution. Jusqu'au soir, elle le suivit en imagination dans toutes ses courses, elle compta ses pas, elle n'avait en tête que cet homme extraordinaire qui, vêtu d'une blouse bleue galonnée de rouge, coiffé d'une casquette, allait et venait sur les grands chemins, portant dans sa boîte des événements, des tristesses sans nom et des joies indicibles, des catastrophes, des désespoirs, des délivrances, des destinées. A la nuit tombante, il lui remit un pli chargé, muni de cachets rouges. Dès qu'elle eut donné la signature qu'il lui réclamait, elle demeura seule avec ce pli, dont la grosseur l'épouvantait, et qu'elle n'osait ouvrir.
« Ah 1 grand Dieu, pensait-elle, toute pâle et éperdue, s'il était innocent, une ligne, un mot suffisait. Que d'explications il y a là-dedans! »
Elle déchira l'enveloppe et reconnut son erreur. Il n'y avait là-dedans point d'explications, mais un billet très court, les deux lignes que voici :
« Je vous le jure, je suis plus malheureux que coupable; mais, quoi que je puisse vous dire, je désespère que vous me pardonniez jamais. Il vous sera plus facile de nïoublier. »
Si le pli était énorme, c'est qu'il contenait to les lettres qu'elle avait écrites et qu'il lui renvoyait.
Elles y étaient toutes, jusqu'à la dernière, ! elle ne les compta pas. Elle se laissa tomber à genoux sans voix, sans pouls, sans mémoire, presque sans vie.
Quand Mme Cantarel entra dans sa chambre, elle était encore agenouillée, mais la nature avait repris le dessus, elle pleurait abondamment, elle ph comme une Madeleine. Ses sanglots n'étaient interrompus que par de courts silences, que cai l'étouffement d'une âme qui se noie dans son chagrin; parfois aussi, s'adressant à quelqu'un qu'elle ne voyait pas, elle lui disait avec emportement :
« Vous qui prétendiez qu'il avait l'âme généreuse ! Vous qui me reprochiez de rie pas connaître encore les hommes!.. Les voilà! »
Puis les yeux, le cœur, tout se fondait en eau, et aux sanglots succédaient les sanglt
Mme Cantarel ne savait que faire ni q n'ayant jamais pleuré, elle ne comprenait palarmes. Elle finit cependant
« Vous l'aimez donc tant que cela?
— Moi, l'aimer! répond; queiiHiit la t.He. Puis-je aimer un hi
— Quand on pleure, c'esl qu'<
Mme Cantafel... En ce cas, ma chère, il faut lui pardonner et l'épouser.
— Jamais, jamais ! balbutia- t-elle. Plutôt mourir ! » Assise au coin d'un sopha, Mme Gantarel la regardait, cherchant vainement des mots pour consoler cette inconsolable douleur; elle trouvait que le cœur de Mlle Maulabret était beaucoup plus compliqué que celui d'un coq nègre. Elle ]a laissa à elle-même et à sa solitude. Quand elle revint la voir vers minuit, la pauvre enfant ne pleurait plus. De lassitude, d'épuisement, elle s'était assoupie au pied de son lit. Sa tête sur son bras, ses beaux cheveux flottaient épars sur sa joue, où l'on voyait des traces de larmes mal séchées, et son sommeil était troublé par des mouvements convulsifs, par de profonds soupirs, comme il arrive aux enfants qui s'endorment au milieu d'une grosse querelle avec la vie. Par intervalles, sans rouvrir les yeux, elle parlait; elle murmurait : « Toi ! toi !.. Oh ! c'est faux. Ce n'est pas toi ! » Mme Gantarel respecta ce sommeil fiévreux, qui, si mauvais qu'il fût, valait mieux que les horreurs du réveil; elle se retira sur la pointe des pieds.
A la même heure, au même instant, la marquise de Moisieux faisait fête à son fils, qui venait de rentrer au colombier, vie et bagues sauves, n'ayant rien perdu en voyage, ni ses effets, ni son parapluie, ni ses illusions, ni ses idées, ni ses amours. Il faut lui rendre cette justice qu'il ne perdait jamais rien. Il oubliait quelquefois ses gants de Suède sur une table d'auberge; mais, au risque de manquer le train, il retournait toujours les chercher.
Après qu'on eut échangé les premiers compliments :
« Et ce mariage ? dit-il.
— Il a été fait et défait, répondit-elle.
— Peste! maman, vous êtes une habile femme, fitil d'un ton jovial. Et, à ce compte, la gelinotte est à nous?
— La gelinotte, répliqua-t-elle, ne croit plus à l'amour; elle épousera l'hôpital ou Dieu. »
Il recula d'un pas, et sa figure s'allongea. « Et moi? s'écria-t-il.
— Je vous ai trouvé autre chose, » répondit-elle négligemment.
Éclairé d'une lumière d'en haut, il lui dit ce qu'elle avait dit elle-même à M. Mongiron :
« Gageons qu'elle est bossue 1
— Je ne le crois pas, mais je n'en sais rien, repartit-elle d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, qu'il en soit, c'est un superbe parti, et, dans quelques semaines au plus tard, on vous présentera. »
Il fut sur le point d'éclater; mais il se rappela fort à propos la façon pleine de mystère dont son père se dérobait jadis aux indiscrets. Il se ravisa, se contint, regarda sa mère d'un air capable et profond, s'inclina gravement devant elle. Puis ce Talleyrand se retira dans sa chambre, en se disant :
« Vraiment, on a fait de bel ouvrage en mon absence! Ah çà, se moque-t-on de m< on pour un nigaud, pour un benêt, pour m tous chevaux? Million pour million, on jamais épouser la bossue, c'est de l'an
amoureux, car il est positif que j'en suis amoureux et que je m'en passerai la fantaisie. Quand le diable y serait, je veux l'avoir et je l'aurai. »
Il le jura par le rhum de la Jamaïque, il le jura par le meilleur whiskey de l'Irlande, et là-dessus il s'alla coucher, un peu las de son voyage, mais enchanté de sa résolution et de son discours.
A.ux violentes tempêtes de l'âme succède souvent un calme plat qui les fait regretter. Le vaisseau désemparé a perdu ses agrès, sa mâture, son gouvernail. Une mer unie, huileuse, sans vagues et sans chemins, l'enveloppe de toutes parts; elle contemple cet irréparable malheur, elle insulte par son morne silence à l'immobile débris d'un coureur de mondes qui croyait aux espaces, aux vents et aux étoiles et qui ne croit plus qu'à son naufrage. Pendant trois y Mlle Maulabret garda la chambre et même le lit. Le moindre mouvement lui coûtait, parler était un effort qui dépassait son courage, le son de sa voix la t frissonner. Elle se sentait comme anéantie, comme atteinte d'une impossibilité de vivre. A peu elle la force d'ouvrir les yeux, le plus souven tenait clos, ils avaient fait ami1 ténèbres. Parfois I la reprenait.
it qu'elle mandait vainement son chemin aux \ qu'à
chaque carrefour elle se heurtait contiv
surmontée d'un écriteau qui portait ces mots : Rue barrée pour cause de démolition, N'était-ce pas une rue démolie et barrée que son avenir?
Mme Cantarel, qui passait auprès d'elle une partie de ses journées, commençait à s'alarmer sérieusement de son état; elle l'étonna par la rapidité de sa convalescence. Elle était jeune, elle était vaillante, et ce qui la sauva, ce fut la violence même du coup qui l'avait frappée. Il y a en Asie ou ailleurs des rivages riants, délicieux, plantés d'orangers ou de palmiers, qui, comme un rideau complaisant, dérobent au regard des contrées stériles et malsaines, des marais fangeux où l'on demeure embourbé, des steppes sablonneuses et maudites où habitent la faim et la soif. Mlle Maulabret revenait d'une lointaine aventure, où elle avait failli mourir. Elle avait connu ces rivages trompeurs, elle avait respiré leurs enivrants parfums; mais tout à coup la steppe et ses horreurs lui étaient apparues, elle en avait encore l'épouvante dans les yeux. Confuse de son erreur, elle se disait en frémissant : « Voilà pourtant ce qu'il y a au fond de l'amour! » Quelquefois, se détachant d'elle-même, elle se disait aussi : « Pauvre petite! comme elle l'aimait! » C'était de Mlle Maulabret qu'elle voulait, parler.
Néanmoins, durant bien des jours, son cœur eut des révoltes, des mutineries : il protestait secrètement contre sa destinée, il lui reprochait ses implacables duretés. Peu à peu, une pensée dominante s'empara de son âme tout entière, la tint sous son sceptre et en pacifia les séditions. De plus en plus, elle reÇon-
nut dans son désastre une main toute-; te qui
la châtiait. Elle avait déserté son devoir, mé engagements; après s'être donnée, elle s'était reprise, et Celui à qui elle avait faussé parole avait puni son infidélité en foudroyant ses criminelles espérances. Dans ses longs entretiens solitaires avec elle-même, comme un héros de l'ancienne alliance, elle croyait voir quelqu'un qui se tenait debout devant elle, épée nue à la main, et ce redoutable inconnu lui disait : « Je me suis servi de cette épée pour labourer ton cœur, où pullulait la mauvaise herbe. » Elle entendait dans ses nuits d'insomnie une voix qui lui criait : « Je suis le Dieu saint et jaloux, et j'ai eh ce dieu étranger qui m'avait pris ma place. Oh ! comme ton orgueil et tes joies ont péri sous ma vengeance! » Elle n'en voulait plus à personne, elle pardoni. tous ceux qui avaient comploté contre son bonheur. N'étaient-ils pas les instruments de cette volonté souveraine qui ne souffre point qu'on la discute et qui choisit ses ouvriers où il lui plaît? Quand Mme Cantarel essayait de la consoler, elle l'écoutait avec un sourire triste qui voulait dire : « Ah ! m donc passer la justice de Dieu! » Oui, elle pardonnait à tout le monde, sauf à elle-même, et le plu ses remords était d'avoir fait d'un vieux ; plice de son péché. Elle se reprochait de l'a trompé, elle s'accusait d'avoir surpris sa bonne foi et son consentement par de coupabledes supplications i les consciences rares qui se pla Elle allait et venait, elle avail
tumée. Mme Cantarel, qui s'était mise à l'aimer tout de bon, quoique en silence, cherchait à la> distraire en l'occupant et s'était déchargée sur elle du gouvernement de sa maison. Elle s'acquittait en conscience de ses fonctions nouvelles et se donnait l'air d'y prendre quelque intérêt; mais les domestiques s'étonnaiemt du changement subit qui s'était fait en elle. C'était une autre personne. En moins d'une semaine, ses joues s'étaient creusées, ses traits s'étaient amincis et effilés; la fraîcheur printanière de son teint avait fait place à une pâleur lumineuse. Ses yeux, qui venaient de faire dans la vie de cruelles découvertes, avaient perdu leur velours et leur douceur caressante, ils brillaient d'un éclat fiévreux. C'en était fait de la légèreté de son pas, de la grâce enjouée de ses manières. Il y avait dans tous ses mouvements quelque chose de net, de précis, et dans sa parole comme dans son geste une sorte d'autorité. Son malheur l'avait subitement mûrie; les grandes douleurs sont les serres chaudes de l'âme.
M. Cantarel lui-même était surpris, presque inquiet de cette métamorphose, quoiqu'il eût en tête d'autres soucis plus dévorants. 11 était tout occupé de son élection qui approchait et de ses électeurs. Il passait le meilleur de son temps à Paris, ne jouissait que le dimanche du soleil et des brises de Combard, qui séchaient ses sueurs de citoyen et de candidat. Dans ses courts loisirs champêtres, il cultivait avec amour, en compagnie de son jardinier, ce bel art, de récente invention, qui consiste à se servir de petites plantes grasses pour tracer au milieu d'un gazon des entrelacs
ou des initiales. Il entendait dessiner les par-
tout, apposer sa signature et son parafe à tous ses boulingrins, estimant qu'après cette cérémoni seraient encore plus à lui, que la Pompadour tiendrait pour dit. Déjà, au bas d'une pelouse, on pouvait lire le nom de Louis Gantarel, écrit en su majuscules fleuries, et au-dessus : Liberté, égalité, fraternité. Qu'en pensait cette pauvre Pompadour?
Il n'attendait toutefois que le moment sa pupille de salutaires exhortations, accompagnées de bons avis touchant sa fâcheuse aventure, son grand étonnement, elle lui semblait d'un abord difficile, elle lui imposait, le tenait à distance; il n'osait pas hasarder le paquet. Le biais qu'il imagina fut de mettre sous ses yeux un numéro du Diable bor en signalant à son attention un fait divers qu'il marqué d'une croix. Elle frissonna comme à la d'un affreux reptile, mais elle ne laiss.' Elle apprit ainsi qu'une rencontre venait d'a\ en Belgique entre M. Albert Valport et un 1 du Diable borgne, i naliste avait reçu u trine, que la blessi avait sujet d'espérer qu'elle ces derniers mots, elle tressaillit d'aise, ellun profond tait : « De ton I
«thie sont pro collaborateur. Tout le inonde a liberté de la presse qui vient d personne, cette sainte liberté pour )
ont combattu et versé leur sang, cette liberté précieuse qui est la sauvegarde de la morale publique et privée... » Il y en avait long sur ce sujet, et on peut croire que Mlle Maulabret n'alla pas jusqu'au bout.
« Quand on est un bretteur comme M. Valport, s'écria M. Gantarel, il est plus facile de tuer un journaliste que de lui répondre. »
Il s'enhardit à passer sa main droite sur la joue gauche de Mlle Maulabret, en disant :
« Cette pauvre petite joue! la voilà toute pâle et toute creuse. Oh! le vilain garçon que ce Valport! Mais aussi, que voulez-vous attendre d'un monsieur qui n'a point de convictions politiques, d'un opportuniste qui bat la campagne quand on lui demande s'il est républicain? Heureusement nous avons des maris de rechange, et si cette mignonne veut m'en croire... »
Le regard terrible qu'elle lui jeta l'interloqua tout à fait, lui ferma la bouche et le rendit à ses exercices de calligraphie botanique.
Elle roulait dans sa tête un projet qu'elle avait rapidement mûri . Elle en toucha quelques mots à Mme Cantarel, qui s'abstint de la combattre et se contenta de dire : « A votre aise, ma chère, mais cela prouve que vous êtes encore bien jeune. » Un incident imprévu lui fit ajourner son projet. Depuis longtemps, M. Gantarel se plaignait qu'on braconnât dans son parc. Il avait renvoyé son garde-chasse, qu'il accusait de mollesse et même de connivence avec l'ennemi. Mme de Moisieux se chargea de lui en procurer un autre, dont il s'accommoda. C'était un Corse, nommé
Golo, ancien soldat, à l'œil vif et dur, dont le vi sec était peu avenant, sans compter qu'il de ses joues une grande balafre qui sembla et que, sans doute, il avait attraj batterie. Sur les pressantes recommandât i marquise, M. Cantarel agréa Golo, quoique Golo lût un fervent bonapartiste et ne s'en cachât pas. Malheureusement, sept ou huit jours après qu'il fut entré en fonctions, Golo fut pris de courbature et d'un violent mal de tête, accompagné de vomissements. Il dut s'aliter, et le médecin qu'on fit venir crut reconnaître tous les symptômes de la petite vérole. Son d se trouva vrai.
M. Cantarel fut très affecté de ce fâcheux ment, il maudit sa malchance. Quoiqu'il eu un jour que, si l'on chassait les religieuses des hôpitaux, il se chargerait de soigner lui-même I leux et les typhoïdes, la contagion, comme on lui causait quelque frayeur. Sa première pense d'envoyer Golo dans un des hôpitaux d faisant conduire généreusement labret s'y opposa avec une fermeté 1 1 [uelle
elle ne l'avait pas accoutumé; elle lui 1 le garde-chasse était trop malade pour fit le
transporter, que d'ailleurs il n'était un pour
<>nne, le pavillon qu'il habitait étant fort isolé.
« Très bien, dit-il; mais qui I
— Il y e dans Le mond un peu d'ironie, des
— Je ne souffrii t-il d'un
NOIRS ET R/OUGES 323
tifical, qu'une béguine vienne promener ici sa guimpe et sa robe noire.
— En voici une qui vous offre ses services, lui ditelle. Faites-lui grâce, elle n'a pas encore sa robe.
— Quoi! vous vous chargeriez!... Mais vous nous apporterez l'infection. Songez, mademoiselle, que j'ai charge d'âmes, que je réponds de la santé de votre tante, de mes domestiques, car, pour ce qui est de la mienne, je serais prêt à tout braver, si toutefois je n'étais pas candidat... mais je suis candidat. »
Il savait trop les égards qu'il devait au peuple souverain pour permettre qu'un de ses futurs mandataires s'exposât à être gravé.
« Il n'y a qu'un mot qui serve, Jetta, reprit-il. Si une fois vous mettez les pieds dans le pavillon de ce malheureux, vous n'en sortirez pas jusqu'à sa complète guérison.
— C'est bien ainsi que je l'entends, monsieur, » répliqua-t-elle.
Une demi-heure plus tard, elle se trouvait installée au chevet du garde-chasse. Le pavillon se composait de deux pièces, d'une chambre à coucher qu'occupait le malade et d'une petite cuisine où elle se fit dresser un lit de camp. La première nuit qu'elle y passa lui fut douce. Il lui semblait qu'elle venait de se cloîtrer et que la captivité de plusieurs semaines qu'elle s'était imposée était une bénédiction du ciel. En lui confiant une tâche rebutante et pénible, Dieu avait voulu lui témoigner qu'il s'était réconcilié avec elle, qu'il prenait en pitié sa servante infidèle. Le danger même qu'elle courait lui paraissait rempli de délice.
Elle souhaitait parfois que Golo lui communiquât son mal; elle le bénissait d'avance du service qu'il lui rendrait en la défigurant, en faisant justice de cette beauté qui l'avait exposée à de tels périls et lui coûté tant de larmes. Mais elle s'aperçut bientôt que dans ces vœux secrets qu'elle formait il entrait un reste d'amertume ou de révolte et comme la lie d'un amour mal guéri. Elle ne souhaita plus rien. Nuit après nuit, jour après jour, elle se livrait tout entière et sans arrière-pensée comme sans distraction à sa rude besogne de garde-malade, qui lui rappelait délicieusement son passé et lui procurait un avant-goût de son avenir. Ainsi qu'une sainte religieuse, elle se fût volontiers écriée : « Je voudrais que ma profession fût une personne, pour pouvoir la serrer dans mes bras et la presser sur mon cœur. »
Dieu sait que son Corse n'était pas commode et qu'il lui donnait beaucoup de tablature, étant de ces hommes qui ont besoin d'avoir toute leur sa être supportables. D'habitude il avait l'hum fermée et taciturne; la maladie, qu'il consit: comme une odieuse injustice de la natu ridait
bavard; il ne cessait de tempêter, de criai] que, emporté, violent et profondément ingrat, toujours prêt à se fâcher et à mordre la main qui le caressait, elle eut toutes le privoiser. Que d'éloquence ne devai:
pour le décider à prendre ses potions, pour 1* de se découvrir dans ses quer< lit ! 11 ne
lui savait aucun g sollicitude, de son angélique i
et de ses insomnies. En revanche, il ne pouvait pardonner à M. Gantarel de ne pas venir prendre de ses nouvelles en personne; il se répandait en invectives contre lui. Non seulement M. Gantarel le laissait «. crever comme un chien sans se soucier de lui »; n'avait-il pas eu le front de le chicaner un jour sur son bonapartisme, de lui soutenir que Napoléon Ier n'avait été qu'un pleutre? « Napoléon pas pleutre, s'écriait Golo. Il avait beaucoup de talent Napoléon, plus de talent que M. Cantarel. » Jettane tentait pasde lui prouver le contraire, mais elle le suppliait de se calmer.
Le progrès rapide de la maladie et la perte de ses forces le rendirent plus maniable. Sans être confluente, sa petite vérole était fort sérieuse. Sa tète était bouffie, énorme et hideuse; son corps était couvert de boutons et de croûtes, que Mlle Maulabret contemplait sans répugnance et sans dégoût. Il avait renoncé à criailler, mais il geignait sans cesse et ne souffrait pas que sa garde-malade s'éloignât de son lit. Parfois elle était près de tomber d'épuisement; quelques heures de sommeil qu'elle réussissait à prendre sur son tyran suffisaient pour la remettre sur pied, pour lui rendre toute sa vaillance. Elle pensait continuellement à mère Amélie; elle se demandait : « Serait-elle contente de moi? » Elle lui empruntait sa conscience pour se juger, et cette conscience impitoyable lui disait : ce Fais taire la chair et le sang; n'astu pas beaucoup à réparer? Cette nuit, tu as dormi trois heures, c'est trop. Des scrupules, mademoiselle Maulabret, et encore des scrupules 1 Vous n'en aurez jamais assez, sœur Marie. »
Sans parler du médecin qui venait tous les matins et revenait quelquefois le soir, elle recevait sou des visites. Mme Gantarel lui en faisait plusieurs chaque jour, d'abord parce qu'elle éprouvait le besoin de la voir, et ensuite parce qu'elle avait ainsi le pi d'épouvanter M. Gantarel en lui disant qu'elle l'avait vue. Elle s'amusait de ses exclamations, de ses soubresauts, de tous les vinaigres de santé dont il rosait pour tenir le virus à distance. Mme de Moisieux, à qui le courage ne faisait jamais défaut quand elle avait une idée entête, venait souvent aussi. Mlle I labret l'accueillait avec une politesse froide, réservée, qui n'arrêtait pas les effusions de la marquise. Elle était aussi tendre que jamais pour « sa toute belle »; mais elle ne lui chantait plus le même air. Ses entretiens étaient couleur feuille morte. Elle s'étendait sur la vanité des affections humaines et des plaisirs terre. Avec de grands gestes, qui faisaient cliqi ses bracelets, elle célébrait volontiers les joies de Sion, la félicité des vierges du Seigneur qui v comme des anges, parce qu'elles sont morte monde. Quelquefois elle parlait de se faire elle-n carmélite, et ses bracelets cliquetaient encore. A quoi elle embrassait audacieusement Jetta sut deux joues, puis elle retournait bien chalet, où elle se soumettait lions que lui préj elle ajournait sa vêture.
Quand il fut entré dans la période eut de viol graves embarras à Mlle M.i
s'échapper, à s'en aller courir le monde; elle avait beaucoup de peine à le réintégrer entre ses draps.
Une nuit, profitant d'un léger assoupissement de sa garde-malade, il rejeta brusquement ses couvertures, et il se coulait déjà hors de son lit, quand elle accourut pour l'arrêter au passage.
« Laissez-moi! s'écria-t-il en essayant de se débattre.
— Où voulez-vous aller?
— Vous le savez bien.
— Je vous assure que je ne le sais pas.
— Il est là, reprit Golo en montrant d'un doigt menaçant la porte de la cuisine, et je veux lui brûler la cervelle.
— De qui parlez-vous? lui demanda-t-elle avec une douce autorité.
— De qui donc?... De lui, de M. Valport. »
Ce nom inopinément prononcé la fit tressaillir jusque dans la moelle de ses os. Golo se débattait de plus belle; à force de patience et d'énergie, elle parvint à le maintenir.
« Vous étiez son garde-chasse? reprit-elle.
— C'est de l'histoire ancienne. Quand il a fait maison neuve, il y a huit mois, je suis devenu son valet de chambre.
— Et qu'avez-vous à lui reprocher?
— Il m'a sanglé la figure d'un coup de cravache. » Elle rassembla tout son courage, et poursuivant
son enquête :
« Apparemment il avait à se plaindre de vous, ditelle d'une voix haletante, vous lui aviez fait quelaue chose.
— Ce n'est pas moi, s'écria-t-il, c'est l'homme à la oupe qui a tout fait. »
Un souvenir traversa l'esprit de Mlle Muni comme un éclair. Elle se rappela qu'un matin elle avait trouvé chez Mme de Moisieux un petit homme au museau de renard orné d'une loupe, qui s'occuper à quelque mystérieux tripotage. Au ment où elle entrait/ ce renard venait de pari Mlle Maulabret, et une carte qui traînait sur une table lui avait appris comment il se nommait.
ce L'homme à la loupe? dit-elle. Ne s'appelait-il pas M. Mongiron?
— Eh ! qui diable sait son nom? » repartit Golo.
Il lui parut qu'elle tenait le fil, qu'elle devinait tout. « Vous êtes plus coupable que vous ne le d continua-t-elle ; car cette femme...
— Eh oui ! la femme en rose, dit-il en ricanant. Elle est diablement jolie, celle-là. ,
— Cette femme, c'est vous qui l'avez fait eu c'est vous qui l'avez cachée. »
Il ne répondit ni oui ni non.
« Sans doute on vous avait promis de vous pro< une autre place, si M. Valport vous ch; doute aussi on vous a payé, et la somme était 1 < Vous avez fait là un joli négoc
Il restait muet; il avait 1 dire : ce Bien lia-
bile qui me fera parler! » Puis, la i farouche : « Je ne voulais pas qu'il se mari mieux l'autre. »
Et tout à coup :
« Qui êtes-vous? s'écria-t-il.
— Je suis votre garde-malade, » répondit-elle froidement.
Et, le saisissant par les deux poignets, elle l'obligea de se recoucher. Il se calma pendant quelques instants ; mais bientôt il recommença à s'agiter, à discourir sur sa balafre, dont il avait juré de se venger. Il s'écriait de nouveau qu'il entendait marcher quelqu'un de l'autre côté de la porte, que c'était lui, l'homme à la cravache, qu'il entendait se lever, qu'il lui ferait bien vite son affaire. Elle dut lui répéter jusqu'à cent fois qu'il se croyait à tort dans un appartement de la rue de Luxembourg, qu'il était à Gombard, que derrière la porte il y avait une cuisine et que dans cette cuisine il n'y avait personne. Heureusement, à la pointe du jour, il s'endormit, et elle put se livrer à ses réflexions. Il y avait eu complot, elle en avait la preuve, et cette pensée la soulageait. Si morte qu'elle soit au monde, c'est une consolation pour ia fierté d'une femme d'apprendre qu'on a dû se mettre plusieurs et user d'artifice, ourdir des trames, forger des machines pour décider l'homme qu'elle aimait à la trahir et à l'oublier. Quand Golo se réveilla, il avait recouvré son bon sens et ne se rappelait plus ce qu'il avait dit. Elle n'eut garde de l'en faire souvenir ni de le questionner davantage, elle en savait assez.
Quelques jours plus tard, le médecin lui annonça que son malade était hors d'affaire et que sa convalescence ne serait pas longue. Elle put désormais se procurer quelques heures de liberté, dont elle profitait pour se secouer, pour se remettre de ses rudes fatigues. Chaque matin, elle traversait le parc dans
toute sa largeur; quelque -lie en sortait
pour arpenter un sentier qui bordait ui d'avoine en pente où des pommiers projet;, ombre. L'avoine était jaune, l'ombre était bleue. Le long du champ courait une haie vive, oà venaient picorer les poules d'un fermier; elle entendait caqueter, glousser doucement dans épines. En tournant la tête, elle apercevait ce cei sauvage qu'elle avait vu jadis tout fleuri et qui 1 ■ comme ensorcelée. Que ce temps était loin d'elle! Les fleurs s'étaient changées en fruits, et I l'arbre faisait une tache rouge sur le ciel. Des corbeaux, que ses cerises aflriandaient, s'étaient levés avant l'aube pour les dévaliser. Aussi défiants que vo races, ils étaient troublés dans leur banquet cette promeneuse qui les regardait, et la bande tournoyait d'un vol inquiet au-dessus des branches, en croassant avec colère, tant il est vrai que tout le monde a ses chagrins. Par instants, un loriot entonnait sa pompeuse chanson , et du fond de sa solitude un coucou lui répondait.
Elle n'était pas seule dans son sentier : ce mort qui tenait tant de place dans sa vie et dans ses pei s'y promenait avec elle. Il faut croire nuits
blanches lui avaient laissé une sorte d'excitation
qui la prédisposait aux visions, elle le voyait distinctement. Ce n • tome, c'étaitlui-ni osseuses, ses i
son i I
sourire ironique. Sa présence était Bi
y penser, elle marchait sur le bord du chemin pour lui en laisser le milieu, et dans ses promenades elle s'arrêtait toujours à quelques pas d'un pommier, dont les branches basses s'étendaient horizontalement, comme si elle eût voulu épargner à son invisible compagnon le danger de s'y heurter le front ou l'ennui de courber la tête. Elle lui parlait, il répliquait; tous deux raisonnaient, s'animaient, s'échauffaient, et leur dispute était sans fin, ce qui ne les empêchait pas de s'aimer beaucoup. « Vous vous êtes trompé, lui disait-elle, et vous devez le savoir, puisque vous habitez aujourd'hui dans le pays des éternelles vérités ; mais vous vouliez mon bonheur, et je chérirai toujours votre mémoire; grâce à vous, je ne serai jamais seule dans ce monde. » C'est là-dessus qu'ils se quittaient, émus et réconciliés, et, en retournant dans le pavillon où Golo l'attendait, elle y rapportait non seulement la fraîcheur du matin, mais cette divine sérénité que procurent les entretiens avec un mort, alors même qu'on se dispute avec lui. Les vivants les plus tranquilles ont un commerce agité, on ne possède pas son âme auprès d'eux; il n'y a pour l'homme de vrai repos que dans la société de l'invisible.
Dès que Golo fut guéri et put se passer de ses soins, Mlle Maulabret prit congé de lui pour retourner au château avec l'agrément de M. Cantarel, à qui le , médecin affirma qu'il n'avait plus rien à redouter. L'enfant des maquis se sépara d'elle sans émotion et sans beaucoup de cérémonie; les remercîments qu'il lui adressa furent très courts. Il était enchanté d'être
encore en vie, mais il se trouvait très laid et craignait de demeurer gravé ; peu s'en fallait qu'il ne s'en prît à sa garde-malade. Elle eut raison de ne pas retarder d'un jour son déménagement, car dans l'après-midi M. le marquis Lésin de Moisieux, qui depuis quelque temps rôdait autour du pavillon, hasarda de s'y senter pour l'y voir. Il n'y avait plus que le nid, l'oiseau était parti, ce qui lui causa un sensible déplaisir. Il se consola en faisant la connaissance de Golo. Dès la première minute, ces deux sa^ s'agréèrent l'un l'autre, se convinrent et s'entendirent. Bientôt il se forma entre eux une touchante intimité, qui devait être fertile en heureuses c» quences.
Mlle Maulabret sentait elle-même que ses nerfs étaient excités, qu'elle avait de la fièvre, de l'exaltation. Avant d'exécuter le projet qu'elle méditait, elle voulut attendre que son esprit lût rentré dans son assiette accoutumée. Lorsqu'elle fut tout à l'ait calme, elle causa avec son bon sens, elle coi raison, et sa raison lui déclara que son deparfaitement raisonnable. Elle s'en ouvrit de nou à sa tante, la pria de vouloir bien la conduire plus de retard auprès de mère Amélie.
d Je ferai tout ce qu'il vous plana, i répondit Mme Cantarel; niais, je vous le vou*
bien jeune. »
Quand Mlle Maulabret eut franchi la grille de son hôpital, elle s'arrêta un instant et se retourna. La place qu'elle embrassait de son- regard était en ce moment fort animée. Il y avait dans le voisinage des démolitions et des bâtisses commencées; on voyait passer des charrettes, des tombereaux, des haquets, de pesants fardiers, chargés de pierres de taille liées par de grosses chaînes, et le sourd gémissement du pavé se mêlait au cri des essieux et au grincement de la ferraille. Sa pensée traversa cette place, où débouchaient trois rues. Il lui parut qu'il était indifférent de s'engager dans l'une ou dans l'autre, que par des détours plus ou moins longs elles conduisaient toutes au même endroit, qu'en les remontant on était sûr d'arriver dans un lieu fatal,* où se passaient des choses étranges autant qu'odieuses. Il y avait là d'élégants entresols, dans lesquels on s'assemblait avec ses amis pour dire adieu, le verre en main, à sa jeunesse et à des enchantements qu'on quittait à regret. Pour étourdir son chagrin, on prononçait des discours, on portait des
santés, et tout à coup des trappes s'ouvraient, il en sortait des femmes vêtues de rose. A leur vue, on oubliait tout, on faussait sa parole, on trahissait g ment la foi jurée, en se disant : « Je vais lu i • cœur, à cette pauvre enfant, et il pourrait bi< faire qu'elle en mourût ou qu'elle en devînt folle ; qu'importe?... » Effectivement, il n'importait guère, puisque l'accusé ne daignait pas même se défendre !
Elle traversa la cour et s'arrêta encore. Dans les bruits rapprochés ou lointains, dans les confuses rumeurs qui arrivaient à son oreille, elle ci reconnaître la voix du monde qui l'appelait par son nom, l'invitait ou la narguait. Quoiqu'elle □ jamais vu l'Océan qu'en idée, elle pensait à son écume et à ses trahisons, à son immensité tourmentée, à ses récifs perfides, à l'éternelle sédition de ses vagues, au ténébreux mystère de ses abîm Elle s'engagea dans le vestibule, puis d l'escalier tournant, et par degrés les bruits rent. Quand elle eut atteint une petite ponde panier dont la vue lui fit battre le cœur, elle ; tendit plus rien. figure se peignit la joie
radieuse d'un naufragé qui surgit au port.
Elle entra, elle trouva la chambi forma. On lui apprit que la i qu'elle i revenir.
conversant tout b l'avait vue pli nii plus ;
Il abaissait sui ricorde, il faisait :
Tout à < oup, un
gâche, une robe noire apparut sur le seuil, un éclair jaillit de deux petits yeux dont les colères étaient terribles, et une voix frémissante, farouche, semblable à une des trompettes du jugement dernier, s'écria : « Ah! vraiment, mademoiselle... c'est donc vous?» Ce cri signifiait : « Vous n'avez rien à m'apprendre, sœur Marie, qui n'êtes plus pour moi que Mlle Maulabret. J'ai tout appris, je connais votre crime; j'en sais toute l'aventure, le commencement, le milieu et la déplorable fin, que Dieu bénisse à jamais! Eh ! vraiment, c'est vous, et je ne m'en étonne guère, je vous attendais; mais je suis partagée entre l'impatience que j'avais de vous voir et l'horreur que vous m'inspirez. Oui, c'est bien vous, et je m'indigne que vous osiez reparaître ici, devant moi, devant ce Dieu crucifié qui vous maudit. Pourtant votre audace me plaît, car je pourrai vous dire tout ce que je pense de vous. Si mes lèvres, que la colère divine a touchées de son charbon, avaient été condamnées à se taire, je crois vraiment que j'en serais morte. »
Mlle Maulabret se laissa tomber sur ses genoux; levant son visage vers la mère, elle lui dit :
« Regardez-moi, ma mère, et faites-moi grâce. » Mère Amélie la regarda. Bien que l'histoire que racontait ce visage ravagé parle chagrin la touchât peu, elle se sentit désarmée. Elle s'affligeait seulement de voir qu'en perdant sa santé, ses couleurs, son éclat, la délicieuse pureté de ses contours, il avait conservé toutes ses grâces. Mais quoi! il fallait laisser agir le temps, il en viendrait à bout. Elle se taisait; Dieu avait parlé avant elle et ne lui avait laissé rien à dire.
11 avait tiré de ces beaux yeux toutes les larmes qu'ils pouvaient verser et leur avait fait dégorger le p< dont ils s'étaient abreuvés ; il avait promené dans ce cœur infidèle un fer rouge pour le guérir par d'autres plaies des blessures que lui avait faites le monde; le vent de sa colère avait soufflé sur cette fleur et l'avait consumée jusque dans ses racines. Que restait-il à faire? Quels reproches adresser utilement à qui avait tant pleuré? Elle eût perdu ses paroles, elle n'aimait pas à les perdre.
Elle s'assit, et prenant entre ses mains de cire la tête de Jetta agenouillée, elle se contenta de lui 1 1
« Vous avez donc bien souffert?
— Ah ! ma mère, il me semble que c'est par miracle que je vis encore.
— Et vous ne croyez plus à l'amour? demanda-t encore avec un accent d'âpre ironie.
— Je vous assure que je suis guérie, bien guérie... Dieu m'a traitée par le fer et par le feu.
— Ainsi cet homme?...
— Oh ! je vous en supplie, ne parlons pas de lui.
— Vous le haïssez?
— A quoi bon le haïr, ma mère? Il est plus simple de l'oublier. »
Mère Amélie se tut quelques instants. Ell< plait d'un oeil dur, courroucé, cette jeune p< dont la tête reposait su] d'une sainte servaient d'oreiller. Elle s1 s'indignait comme une panthère qui verrait une g venir se coucher entre ses sous sa griffe. Des paroles am
samment de son cœur à ses lèvres, mais la pitié lui fermait la bouche, sa colère en était réduite à rongei et à mâcher son frein. Elle finit par dire :
« Les voies du Seigneur sont mystérieuses; qui oserait discuter ses dispensations? Il fait bien tout ce qu'il fait, et ses élus n'ont pas le droit de se plaindre de la façon dont il les traite. Les uns entrent dans son royaume d'un bond et de plein vol. A d'autres il inflige de cruelles expériences ; il leur ordonne de se traîner jusqu'à lui à travers les chemins rocailleux ou fangeux du monde, jusqu'à ce qu'il lui plaise de faire grâce à leurs lassitudes et à la meurtrissure de leurs pieds... Vous avez fait ce voyage, il vous en souviendra longtemps. Vous voilà rendue à vousmême et à Dieu. Je voudrais croire que c'est à jamais.
— Oh! ma mère, je vous assure...
— Je crains celui qui rôde éternellement autour des bergeries, interrompit-elle.
— Ne suis-je pas sous votre garde?... Celui dont vous parlez n'entre pas ici.
— Fort bien, mais dans une heure vous ne serez plus ici. »
Mlle Maulabret releva la tête et s'écria avec un élan d'enthousiasme et de joie :
« Ma mère, je suis venue, je suis venue... et je ne m'en irai plus. »
Mère Amélie la regardait avec étonnement; elle ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre.
« Oui, grâce à Dieu, je suis ici, et je compte y rester à jamais, reprit la jeune fille avec une volubilité de langue qui semblait trahir un retour d'incorrigible
jeunesse et qui n'était que l'effusion d'une âme trop pleine, pressée de répandre son abondance. Ne croyez pas que je parle en étourdie; j'y ai bien p longuement réfléchi, et je suis sûre, tout à fait de ce que. je vais vous dire. Personne ne cherchera à me faire revenir sur ma résolution. Ma tante, que j'ai pressentie, n'a trouvé aucune objection à me faire. Quant à M. Cantarel... songez que les circonstances sont bien changées, que Mme de Moisieux, qui le gouverne, a renoncé à ses espérances, à ses desseins sur moi, qu'il n'a plus aucune raison de contrarier ma vocation, de me retenir malgré moi dans le monde... Donnez-moi bien vite une plume et du papier, je veux lui écrire tout de suite, et ma lettre sera courte : a J'y suis, j'y reste. » Et voilà tout. »
L'étonnement de mère Amélie se changea en stupeur. Elle s'écria :
« Vous êtes folle... Et le testament?
— Eh! oui, le testament... reprit Mlle Maulabi sera exécuté, le testament. La fortune qui m1 offerte servira à fonder une maison de I tout
le monde s'en trouvera bien. Oh! ne ci je la regrette, cette fortune. Je viens de pa mois et des mois chez un millionnaii heureux dans cet f n qui sue Foi
rappelé bien souvent l'histi son médecin déclara qu'il ne serait où il appliquerait sur sa poil homme heureux. On J cet homme heureux dont la ch roi. On Unit par i
chemise... 0 pauvreté bénie! quand je suis arrivée ici, je n'avais rien; pauvre on m'a reçue, et pauvre j'y reviens. Qu'y a-t-il donc de changé?... La dot que je n'apporte pas, je la remplacerai par un redoublement de soins et de charité. Oh! comme je vais les aimer, nos chères malades! Je les aimerai, comme disait quelqu'un, avec toute ma raison et avec toute ma folie, ou plutôt je les aimerai avec tout mon chagrin et avec tout mon repentir qu'elles transformeront en joie... Ah! ma mère, donnez-moi bien vite quelque vilaine plaie à panser. Y a-t-il ici quelques linges si infects que vos infirmières répugnent à les toucher? C'est moi qui les blanchirai , et dans leur souillure je laverai mes mains, mes souvenirs et mon cœur. »
A la stupeur qu'éprouvait mère Amélie avait succédé une impatience qui ne pouvait plus se contenir.
« Assez, de grâce, assez, répondit-elle d'une voix qui descendait des nues. Vous avez la tête romanesque, mademoiselle Maulabret, et vos chimères vous font extravaguer. Est-il donc besoin de vous dire que, si la fortune, dont vous parlez si légèrement, est un instrument de perdition pour les infidèles et les impies, elle est le plus puissant moyen de salut dans les mains de Jésus-Christ et de ses serviteurs? Faut-il vous représenter que, si l'Église ne demande rien à qui n'a rien, elle a le droit de demander beaucoup à qui possède beaucoup, et que les mains pleines qui se vident complaisamment au profit du monde enrichissent Satan et dépouillent Dieu?... Mais je ne veux pas descendre à raisonner avec vous. Il doit vous suffire de savoir, ajouta-t-elle d'un ton impérieux, que ce que
vous désirez est impossible, vous m'entendez, impossible. »
A son tour, Mlle Maulabret la regardait avec atl tion et avec une sorte de saisissement. C noirs dont jadis le regard la faisait trembler et' dans lesquels je ne sais quelle sainte avarice venait d'allumer une flamme sombre, il lui sembla qu'elle en découvrait le fond. Elle devina subitement beaucoup de choses qui lui avaient échappé : cette servante de Dieu et des pauvres lui apparut tout à coup telle qu'elle était. Elle passait sa vie à se macérer, mortifier, à châtier sa chair et son sang ; elle avait renoncé à tout, retranché sans regret comme sans tié ses désirs et ses besoins; elle étail i même ; mais elle revivait glorieusement communauté à laquelle son corps et son âmes'ét donnés. Ce moi qu'elle avait imm< par un autre qui était immense, qui
rre, et elle s'en faisait un dieu, el volontaire entendait que son dieu fût riche.
Mère Amélie se méprit au silence qui et qu'elle interpréta comme une marqui et de contrition. Elle lui dit d'un ton m
Eh ! sans doul Un ( bientôt j
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jourd'hui. G Qt ja-
à moi, j
— Quelle énormité me dites-vous là? Ah! vraiment, vous avez l'esprit malade.,. Mais vous oubliez que je le connais, ce testament, que je l'ai lu... Prétendez-vous m'en imposer ?
— Que voulez-vous, ma mère ? répliqua- t-elle doucement, il m'est venu à ce sujet un scrupule.
— Un scrupule ! fit mère Amélie d'un ton presque gausseur. Un scrupule !
— Ne m'avez-vous pas souvent répété que je n'en aurais jamais assez?
— Il y a scrupules et scrupules, mademoiselle, et je vous engage à distinguer entre ceux que l'Église approuve et ceux qu'elle condamne comme une suggestion du démon et de l'orgueil... Avez-vous fait part du vôtre au prêtre qui vous confesse ?
— Non, ma mère.
— Et sur de tels sujets vous vous en rapportez à votre propre sagesse?... Vous qui avez prononcé dans votre cœur le vœu de pauvreté, ignorez-vous qu'il vous oblige à vous dépouiller de tout, de vos vaines pensées, de votre raison trompeuse, de votre volonté propre ?...
— Et même de ma conscience?
— Eh ! sans doute. C'est à l'Église de régler cette horloge.
— J'avais toujours pensé, ma mère, que ma conscience était un dépôt de Dieu, et je me croyais tenue de la lui rendre un jour telle qu'il me l'a donnée.
— Mais vous n'êtes donc plus catholique ? repartit la mère avec emportement. Hélas ! le monde vous a gâtée, vous êtes devenue chicaneuse, ergoteuse...
Voyez pourtant où mène l'ergoterie ! Nos sa filles de Sainte-Marthe, ont eu comme vous i pules, elles se sont fait une conscience de croire à l'infaillibilité du saint-père... Où en sont-ell-
— Les filles de Sainte-Marthe passent cepeu pour être de pieuses et fidèles servantes de Dieu et des pauvres.
— C'est possible, mais les rébellions de leur esprit ont frappé leur ordre de stérilité ; elles ont de jour en jour plus de peine à se recruter, et avant peu la Pitié ne sera plus à elles... Mais de quoi parlons-nous là? Veuillez, je vous prie, m'expliquer quel est ce terrible scrupule qui vous est venu. »
Mlle Maulabret se recueillit un instant. Puis elle répondit en baissant les yeux :
« J'ai appris de M. Vaugenis que mon grand-oncle Antonin s'était occupé de me marier et que les douze cent mille francs qu'il m'a légués sous condition étaient dans sa pensée une dot qu'il me préparai; papier qu'on m'a montré le prouve. Ce mariage, ardemment souhaité par lui, a été sur le point de se faire ; Dieu l'a défait, et je l'en remercie à genoux. Mais ceci, ma mère, est une question de bonne foi. J'y ai pensé pendant des jours et des nu us je
réfléchis, plus l'intention du testateur me pa dente. S'il avait pu deviner que, deux et contrairement à tous ses voeux, je me dé< entrer en religion, il se fût dit que je i de rien et il ne m'eût rien Laissé. Moi ir lui
était cher, il s'est trompé, mais je d erreur. Les malades qui s»
son de santé qui portera son nom et dont il avait luimême réglé les statuts me sauront gré de mon abandon volontaire. Si j'agissais autrement, dussé-je me vêtir dès demain de cette sainte robe que vous portez, elle ne me protégerait pas contre les inquiétudes de ma conscience.
— Ah ! le voilà donc, ce fameux scrupule ! répliqua mère Amélie en donnant carrière à sa passion. A quelles misères vous arrêtez-vous ! de quelles pauvretés vous payez-vous donc ! Eh ! sans doute, Dieu soit loué ! il s'est trompé, cet athée. Le méchant fait toujours une œuvre qui le trompe... Ah! ses dernières volontés, ses intentions suspectes et douteuses vous sont sacrées ! C'est avoir pour lui beaucoup de respect. Mademoiselle, permettez-moi de vous le dire, c'est pousser jusqu'au fétichisme le culte que vous inspire un homme qui a passé sa vie à outrager Dieu par ses paroles comme par ses pensées, et qui expie aujourd'hui ses insultes dans l'étang de soufre et de feu ! »
Mlle Maulabret n'était plus assise, elle était debout. Le charme était rompu. Ce long et pénible entretien avait tour à tour froissé les délicatesses de son âme, offensé la droiture de sa conscience et fait justice du respect craintif que lui inspirait mère Amélie, dont les dernières paroles venaient de la blesser en plein cœur. Elle bondit sous le coup. Quelques mois auparavant, elle avait défendu la sainte contre son tuteur, elle défendit l'athée contre la sainte, et d'un ton si véhément que mère Amélie stupéfaite pensa tomber à la renverse; elle lui repartit :
a Pouvez-vous bien parler ainsi d'un homme dont je vénère la mémoire ? Dieu m'a accordé la grâce de lui fermer les yeux, de recueillir son d< upir.
Pendant que je priais pour lui, j'ai senti que Dieu luimême unissait nos âmes. Je l'ai vu mourir avec la tranquillité d'un héros et en me témoignant toute la tendresse d'un père ; je lui ai juré que je I toujours comme sa fille, et je vous le dis, ma mère, je ne voudrais pas d'un' ciel où je n'aurais pas l'espoir de le retrouver. »
Mère Amélie se leva à son tour. Reculant de deux pas, l'œil enflammé, agitant ses bras , elle s'écria d'une voix tonnante :
« Mademoiselle Maulabret, c'est Satan lui-même qui parle par votre bouche . »
Puis elle allongea la main vers le crucifix : « atteste, ajouta-t-elle, ce Dieu qui nous écoute. »
Mlle Maulabret s'approcha du crucifix, le contempla pendant quelques secondes et lui dit en s'inclinant et pliant le genou :
« 0 mon Dieu, vous ne me faites pas peur, et j'abandonne sans crainte à vos jugements tous ceux que j'aime, car vous êtes un Dieu de grâce et d< corde, et ce ne sont pas les clous dont vos ma percées qui vous retiennent à cette cru tendresse infinie pour les pécheurs. 0 mon Dieu, comme vous-même, votre justice est 1 a pri
sonnière de votre amour. »
Ayant prononcé ces paroles avec J'ex inspirée, elle lit <lrux fois le tour de la c son trouble, elle cherchait partout un. , Telle
ne trouvait pas. Mère Amélie, épouvantée de l'état où elle la voyait, s'efforçait de la calmer et lui disait : « Jetta, Jetta, écoutez-moi. » Elle ne l'entendait pas. Elle finit par ouvrir la porte qui donnait dans la grande salle, et d'un pas rapide elle s'achemina à travers deux longues rangées de lits, sans les apercevoir. Mère Amélie la suivait, éperdue, hors d'elle-même, faisant de grands gestes, balbutiant des mots incohérents, commençant des phrases quelle n'achevait pas. Étonnées d'un spectacle si nouveau, les malades se mettaient sur leur séant, les convalescentes laissaient tomber leur tricot, toutes ouvraient de grands yeux pour regarder passer cette tempête. Mlle Maulabret venait d'atteindre l'extrémité de la salle ; elle traversa le vestibule, descendit quelques marches, et sa robe, qu'elle oubliait de relever, en balayait la poussière. Mère Amélie, appuyée sur la balustrade, attacha sur elle un regard désespéré ; elle croyait voir s'enfuir dans la cage de cet escalier un rêve, une grande espérance qui lui était plus chère que la vie et qui allait disparaître à jamais: Les songes s'évanouissent au chant du coq ; pourquoi le coq avait-il chanté ? Elle se reprochait les vivacités blessantes de son langage, les échappées de son humeur impétueuse et altière. Si les violents conquièrent le royaume des cieux, ils empêchent quelquefois les autres d'y entrer. Elle fit un dernier effort ; elle cria : « Sœur Marie ! sœur Marie ! »
Cette fois, Mlle Maulabret l'entendit ; elle s'arrêta, fit volte-face, remonta lentement les marches, et, se jetant dans ses bras, elle lui dit :
a Ma mère, pardonnez-moi ; j'ai manqué au que je vous dois. »
Mère Amélie sentit renaître sa confiance, et l'accent du triomphe :
« Mon enfant, hâtez-vous de me dire que vous vous repentez du chagrin que vous m'avez fait.
— Oui, ma mère, je m'en repens. Pourquoi donc suis-je venue ici ? »
Cette réponse équivoque répandit quelque baume dans le cœur ulcéré de la sainte. Elle aurait voulu renouer l'entretien, mais Jetta était déjà au bas de l'escalier, où ^'attendait une surprise. Elle vit s devant elle l'homme à la loupe, lequel, ayant reçu quelques heures auparavant la visite de Mme de sieux, s'empressait d'apporter des nouvelles, sans se douter qu'on en avait à lui donner. En passant près de Mlle Maulabret, il lui jeta un regard oblique et vip la reconnut, hésita s'il la saluerait ; dans le doute, il s'abstint. Cette rencontre la rendit pensive ; elle se sentit confirmée dans de vagues soupçons qui lui étaient venus et qu'elle avait repoussés comme absurdes.
Elle se promena pendant quelques minutes le lon^ de la grille, attendant avec impatience M qui apparut enfin dans son coupé et qui lui dit en lui ouvrant la portièi
« Vous nous revenez, ma
— Vous aviez raison, raadan un sourire amer, vous jeune. »
Pendant les jours qui suivirent, M. Gantarel fut le plus allant, le plus affairé des hommes. Le conseiller municipal dont il convoitait la succession avait accepté un poste incompatible avec Fédilité. Son siège vaquait depuis plusieurs mois; après ce long délai, que M. Gantarel qualifiait d'impolitique et d'indécent, les électeurs du quartier venaient d'être convoqués pour le second dimanche de septembre. La campagne allait s'ouvrir, et le propriétaire du château de la Pompadour avait la fièvre; à ses vives espérances se mêlaient quelques appréhensions. Il avait déjà péroré dans des réunions publiques ou privées avec des fortunes diverses. La parole a ses hasards, il ne l'avait pas toujours à son commandement, ses répliques manquaient parfois d'à-propos. Les questions, les apostrophes à brûle-pourpoint le troublaient; à vrai dire, il n'improvisait bien que les discours qu'il avait écrits à tête reposée et appris par cœur. Il enviait le sort des prédicateurs, qui parlent tout seuls, sans que personne les interrompe. Aussi cherchait-il l'occasion
d'exposer une fois ses principes, de donner un libre cours à son éloquence en prononçant en lieu sûr une longue harangue que personne n'interromprait et que reproduirait intégralement la Vraie Républi
Cette occasion, il crut l'avoir trouvée. Deux avant que s'ouvrît le scrutin, Combard devait sa fête patronale. Il proposa qu'elle se fit chez lui, il se déclara charmé de mettre son parc à la disposition de la commune, et Dieu sait que d'habitude ce parc était hermétiquement fermé, qu'on n'y pénétrait pas sans montrer patte blanche ; bref, il s'engageait à bien faire les choses. Cette offre bénévole et cour donna lieu à de vives discussions. Combard était une des rares communes du département qui fussent restées fidèles au souvenir et au culte de l'Empire; le maire et le conseil municipal presque à l'unanimité étaient d'aussi fervents bonapartistes que Golo. On était partagé, combattu. On avait peu de goût pour les opinions comme pour la personne de M. Cant mais il paraissait impolitique.de se brouiller de refuser l'assistance d'un millionnaii geait de donner à la fête un éclat inaccoutumé politique l'emporta, la proposition fut agréée. M. Cantarel s'empressa de convier son comité, s major électoral et une cinquantaine de plus influents, les plus remuants du quartier très démocratique où il s'apprêtait à jouer Us devaient arriYi
traînés par une loc non moi;
fée à ses frais.
Il parut enfin ce grand jour qp
les habitants de Gombard d'impérissables souvenirs. Le commencement en fut heureux. Le temps était superbe, un vrai temps de cristal. C'était une de ces belles journées du mois d'août où tout brille, tout resplendit, où les murs, les pierres, les feuilles des arbres accrochent au passage les rayons du soleil et tour à tour absorbent ou dégagent de la lumière; les girouettes et le sable des allées semblaient se renvoyer des étincelles. Les ouvriers que M. Cantarel avait fait venir de Paris s'étaient distingués; tout était prêt. La façade du château était pavoisée; on apercevait à l'entrée d'une charmille un buffet richement fourni, richement décoré. Une vaste tente dressée pour le festin du soir abritait une immense table en forme de fer à cheval; un autre pavillon planchéié devait servir au bal. Partout s'élevaient des ifs chargés de lumignons, des mâts vénitiens où flottaient des flammes rouges, des banderoles et des fanons ; partout s'étalaient au soleil des arcs de verdure, des inscriptions, des devises. Un grand drapeau tricolore ombrageait le buste de Danton et son bonnet phrygien.
Les habitants du château étaient déjà sur pied et à leur devoir, attendant leurs hôtes. Mme .Cantarel s'occupait du buffet; elle avait sa robe de tous les jours et son visage ordinaire, où se révélait son éternelle indifférence, accompagnée de son éternelle ironie; depuis longtemps, la vie n'était plus pour elle qu'un spectacle, et, pourvu qu'il y eût matière à gloser, le reste lui importait peu. Mlle Maulabret rappelait aux grands laquais leur consigne ou vaquait activement
aux soins qu'il plaisait à M. Gantarel de lui coi elle était accorte, allègre; elle s'était prom pas attrister la joie des autres. Mme de Moi riva avant tous les invités. Charmante, le front épanoui et vainqueur, elle promenait de pltice en place l'exquise élégance de sa toilette et l'ombre de son parasol rouge, non sans rêver secrètement aux I de Fontainebleau ou de Compiègne. Assurément, elle se fût volontiers soustraite à la corvée qu'on lui imposait; mais le moyen de prétexter une migraine sans se brouiller avec M. Gantarel, qui se faisait une joie de la rendre témoin de ses triomphes oratoires? D'ailleurs il lui ava^t représenté qu'il y allait de l'intérêt de son fils qu'elle prît part à cette grande agape démocratique; il entendait même qu'elle présidât au banquet où devaient trinquer ensemble les gros bonnets de Gombard et la députation parisienne mettrons tout cela dans la Vraie République, avait-il dit, car on devait tout mettre dans la \ République. Ce qui la consolait, c'est qu'elle avait eu des nouvelles de certaine visite qu'on avait l un hôpital et que, tout pesé, elle augurait fa ment du résultat. Elle témoignait à Mlle Maula le gré qu'elle lui en savait, le bien qu'elle lui voulait, en lui envoyant de la main, à tra> baisers qui arrivaient rarement à h
Quant à M. Gantarel, il Q qu'à son cher Léon, qu'il avait fait v< heure pour lui donner ses dei :
cher Léon était un de ses 1 de confiance, chargé de tout vo
joli garçon au teint mat, vif, pimpant, frisoté, qui, en marchant, tortillait des hanches, esprit très déluré, sceptique sans vergogne et, lorsqu'il le fallait, poussant l'hyperbole jusqu'à l'impudeur, se moquant de tout et toujours prêt à siffler la pièce, mais plein de dévotion pour la recette, au demeurant sténographe consommé. A vrai dire, en cette occurrence, sa sténographie était assez superflue, le discours de M. Cantarel était écrit ; mais il n'aurait eu garde d'en convenir, il se targuait de parler d'abondance, il affirmait que les bonnes idées ne lui venaient que dans le moment. « Serai-je bien inspiré tantôt? » disait-il modestement à son cher Léon, qui le rassurait avec des sourires ambigus et perfides.
A trois heures, la. terrasse commençait à se peupler. Quelques conseillers municipaux, quelques notables avaient allégué une indisposition, inventé une défaite pour ne pas venir. Par ordre supérieur, le curé, quoique à regret, était resté dans sa cure, et M. Cantarel n'en était pas marri, une robe noire eût tout gâté. Mais le maire arriva l'un des premiers. C'était le comte de Noisy, ancien chef de cabinet de M. de Moisieux, qui plaisait aux paysans par la liberté de ses propos et par sa bonhomie à double fond. Il s'était fait depuis longtemps gentleman f armer, cultivait philosophiquement son petit domaine, toujours de belle humeur, sans oublier jamais ses rancunes et ses mépris. Il se présenta en frac noir et en cravate blanche, la bouche en cœur, faisant la mine la plus adorable au plus mauvais jeu. Il salua gracieusement M. et Mme Cantarel; mais, en abordant la marquise, il
352 NOIRS ET ROUGKS
eut une façon de lui toucher la m fiait :
« Il n'y a ici que vous et moi qui soyons «lu i monde. » Il se promena longuement avec quoiqu'ils fussent l'un et l'autre de trop proÉ litiques pour laisser échapper un mot qui ni de saison, les regards qu'ils échangeaient voui dire : « Ce qui était dessous est dessus, ce qui dessus est dessous; quand donc viendra le gi coup de balai? » Et, sans parler, ils se l'un à l'autre d'être tous deux du côté du va A la suite de leur maire qui leur avait fra \ min, les paysans affluaient. Ils s'étaient demaii « Ira-t-on? » Ils s'étaient répondu : ce Tout de mên Et tout de même ils arrivaient, tout de même ils regardaient, comptant leurs pas, l'air pla baller leurs bras qui sortaient d courtes, ou les croisant derrière leur dos, ou tourmentant une paille entre leurs doigts noueux. Ils remarquaient tout sans qu'il y parût, et soigneusement pour eux leurs remarques. A I admirations se mêlaient de profonds calcul ils supputaient le prix de revient. On leur tous un excellent accueil. Ce que
s'étalaient au milieu d'une pelous»
liberté, d'égalité, de li.it
Le maître de -ut le
monde d'égales po ses yeux cette grande pensée : « N
s. » Cette vaste propi ouverte à tout venant, semblaient s'en étonner, entrait qui \
était libre d'aller, de venir, de circuler, sauf le respect dû au propriétaire et à ses grands estafiers de laquais, raides et gourmés dans leur livrée marron. H y a cependant des limites à tout. Un de ces rustiques, moins timides que les autres, prit la liberté de faucher une fleur au passage. Un des grands laquais le tira par la basque de son habit, en lui disant :
« A bas les mains ! Ici on regarde, mais on ne touche pas.
— Et sous votre couvert, répondit-il en montrant du doigt la tente dressée pour le banquet, sera-t-il permis de toucher? »
L'autre, qui possédait la pensée de son maître, répliqua en ricanant :
« Parbleu! vous aurez les restes de Ménilmontant, s'il en laisse. »
On préluda bientôt aux jeux de la jeunesse. Au milieu d'un frais gazon, une lice avait été préparée et tendue de cordes. La foule s'y porta. Derrière un mât de cocagne s'élevait une estrade où étaient exposés les prix. Il y avait là deux fusils de chasse, un entassement de cravates, de souliers ferrés, des bonnets de toutes formes, des fichus, des robes, des pendants d'oreilles, des sacs à ouvrage, quelques pièces d'argenterie qui reluisaient au soleil dans leurs écrins entr'ouverts, riche butin que cinquante garçons et autant de jeunes filles s'apprêtaient à se disputer. Les garçons étaient robustes, carrés d'épaules; la lourdeur de leur démarche témoignait que leur occupation quotidienne était de fatiguer la terre et d'être fatigués par elle. Mais, revenus de leur
premier ahurissement, ils secouaient leur tinn et, un verre de vin aidant, ils ne songeaient qu divertir; ils remuaient joyeusement leurs ; et leurs grosses hanches. Pomponnées, attifi jeunes filles ne paraissaient pas être leurs sœui leurs cousines, elles semblaient d'un autiv Elles étaient frêles, délicates, un peu pâl< elles affectaient des mouvements mignards moiselles. Elles avaient des mains blanches, avec de petites piqûres au bout de l'index, comme il convient à des doigts qui cousent et n'ont rien à démêler la terre. Elles étaient la plupart tête nue, un nœud de ruban ou une fleur dans leurs cheveux; plusieurs portaient des robes de soie. De Combard on aperçoit chaque soir à l'horizon une grande lueur i on sait que Paris est là, qu'il s'occupe declai; nuit. Mais ce n'est pas seulement la clarté de gaz et de es qu'il pj
il y fait rayonner aussi ses goûl taisies. Presque toutes ces jeunes Coi fait dans la grande ville leur apprentissage de couturières ou de blanch porté ce grand principe que tant valent les tant vaut la femme, et délicat le bas de leur robe pour !
leur jupe était brodée et d'ui cheur. Au surplus, rieurs, iiuiilV
,u'on leur au sérieux, kl les ne r
regardaient seulement si on les regardait, et, retouchant du bout du doigt leur coiffure, elles semblaient dire : « Tout ceci ne nous touche guère, mais nous nous amuserons tout de même. » Et tout de même elles s'amusaient. Tout de même était le mot du jour, et c'est le mot des villages.
Quand on eut grimpé au mât de cocagne, quand on eut couru les pieds pris dans un sac, on en vint au jeu du baptême. Chacun des concurrents, armé d'un long bâton, s'installait à son tour dans un petit char, qui glissait sur un plancher incliné où l'on avait pratiqué des rainures. Tout en glissant, ils devaient au moment propice heurter de leur bâton un baquet suspendu et pivotant. S'ils le frappaient trop haut ou trop bas, le baquet se renversait et répandait sur eux toute son eau; c'était un vrai déluge. La plupart recevaient ce baptême, ils se secouaient comme un chien qui sort d'une rivière, et les gros rires de l'assistance montaient jusqu'au ciel. Quand les garçons eurent fini, ils quittèrent la lice, où les filles prirent leur place. On leur bandait les yeux, et d'un grand coup de gaule elles devaient écraser à l'aveuglette un œuf posé dans l'herbe ou trancher avec des ciseaux le fil auquel pendait une poupée. Beaucoup recommençaient jusqu'à dix fois sans réussir; quelques-unes parvenaient à relever sournoisement le bandeau, et ces aveugles étonnaient le monde par leur clairvoyance. Mais Mlle Maulabret y mettait bon ordre, elle ne souffrait pas qu'on trichât.
M. Gantarel, qui n'ambitionnait que les grands rôles, chargea le maire de distribuer les prix. M. de
Noisy accepta de bonne grâce, en se fa i Jetta, qui lui plaisait beaucoup. Il app queurs par leurs noms et prénoms, elle leur décernait la récompense due à leurs exploits. Les i avaient changé. Les garçons, que tant de regards braqués sur eux rendaient confus, s'avançaient gauchement, paraissaient honteux, s'empêtraient, jeunes filles ne s'inquiétaient plus qu'on les regardût ou non, elles ne songeaient qu'à attraper le gros lot; la nature avait repris ses droits, elles n'étaient plus princesses, le feu de la convoitise ou du dépit brillait sur leur visage. Pendant ce temps, M. Cantarel se récitait à lui-même les passages à effet de son discours, qu'il craignait d'oublier, ou bien il conférait avec son citer Léon, lui indiquant ce qu'il fallait mettre ou ne pas mettre dans son journal. Le jeune gratte-papier lecoutait avec déférence et, l'examinant en dessous, le jugeait et le jaugeait.
Soudain des pétards retentirent. Ils annonçaient l'arrivée du train qui amenait la députation | sienne. M. Cantarel se porta précipitamment à la rencontre des plus précieux de ses invités; il 1 tendit sur le seuil de sa grille, le dos courbé, bas, la bouche épanouie. Les arrivai.
joyeuse humeur, ils agitaient Ici.
éclataient en vivats. Les cuivres de 1. naient d'entonner la M vent faisait onduh i
qui ombrageail Dant< de M. Cantarel fut ému d'une doue que ce jour était un
était chose faite, il en lisait les résultats dans tous les regards, sa majorité était énorme. Près de lui se tenait un peu à contre-cœur Mlle Maulabret. Il avait obtenu d'elle à force de sollicitations que, dans cette circonstance unique et mémorable, elle remplît l'office dé bouquetière. Elle portait devant elle, pendue à son cou, une corbeille pleine de roses du plus beau rouge, dont elle gratifiait tous ces apprentis tribuns descendus du mont Aventin. Il lui semblait qu'il y avait deux Jetta, que l'une s'était cachée quelque part dans un coin obscur du château et que, son visage dans ses mains, elle méditait sur sa douloureuse destinée, tandis que l'autre était occupée à fleurir des boutonnières. « Est-ce bien moi? » se demandait-elle. M. Gantarel fit traverser à la députation sa» cour d'honneur et l'introduisit dans son salon, où personne autre n'avait été admis. Là, en face des Amours de Boucher, des bergères enrubannées de Lancret, des nudités friponnes de Fragonard, il lui fit servir une collation. Puis il ramena les Parisiens sur la terrasse, où ils ne tardèrent pas à s'éparpiller, adressant aux ruraux des signes de tête protecteurs et des sourires d'intelligence, qui demeuraient sans réponse.
Ce mélange et ce contraste étaient curieux. D'un côté, les fils des champs, aux joues larges et tranquilles, infiniment circonspects, très défiants, ayant parfois un mot sur le bord de la langue, mais la tournant dix fois avant de le laisser sortir, portant dans leurs yeux cette pesanteur de bon sens et ces longueurs de patience qu'enseignent les sillons et les
358 NOIRS ET ROUGFS
bœufs. D'autre part, de petits hommes mu futés, émerillonnés, dégourdis, toujours !i perpétuellement agités, l'air intelligent, le geste abondant comme la parole, doués de cet imperturbable aplomb qui est à la hauteur de tout, qui n'étonne, que rien ne déroute, qui ne demande que vingt-quatre heures pour défaire un monde et pour en faire un autre, et à qui Dieu paraît plaisant parce qu'il a employé six grandes journées à fabriquer le sien. Quelques-uns avaient une agilité et des grin de singes, d'autres ressemblaient à des rasoii ont été si souvent repassés à la meule qu'il ne leur reste plus que le dos, car cette grande meule qu'on appelle Paris n'aiguise les couteaux qu'en les usant. Tous avaient l'air initié aux grands mystères, tous avaient la tête farcie d'à- peu-près, de vent et de fumée, leur visage et leur pâleur exprimaient la fatigue que produit l'éternelle inquiétude du d mais, malgré leur fatigue, ils étaient affamés de nouveautés, il leur fallait un événement par j< prenaient le plus souvent une formule pour un événement. Ruraux et politiciens de faub< deux peuples, deux nations, deux humai < ils savaient que dans quelques hem côte à côte. Rien n'est plus propre à r hommes, et ils finissaient par se mble,
doigts subtils et mains calleuses, -es et
tètes rassises, la race bavarde et race taciturne, les audacieux et les tin. digues insouciants et lea grands m à la desserre, révolutionna . ceux
qui perdent les républiques qu'ils aiment et ceux qui les sauvent sans les aimer. Les uns parlaient sans s'entendre, jetaient la plume au vent; les autres les observaient, les écoutaient avec autant de stupeur que s'ils avaient, vu un aérolithe tomber du ciel et qu'ils eussent craint de le recevoir sur la tète. A voir la tranquillité de ceux-ci, le continuel remuement de ceux-là, il semblait que les uns frappassent la terre du pied pour la faire tourner plus vite, que les autres dussent mourir avant de s'être aperçus qu'elle tourne.
Le moment solennel était venu. Une seconde décharge de pétards se fit entendre; à ce signal, tout le monde vint se grouper devant le temple d'Amour, qui était condamné ce jour-là à servir de tribune. Cette aventure ne l'étonnait pas trop, il ne s'étonnait plus de rien, il était préparé à tout depuis qu'on avait installé sous sa coupole la statue de ['Enseignement laïque. Les Parisiens s'empressèrent d'occuper de longues banquettes rembourrées qu'on avait destinées à leur usage. La masse des ruraux vint se placer derrière eux et resta debout, ne sachant trop ce qu'on lui voulait, ouvrant de gros yeux ronds comme des enfants à qui l'on montre Guignol.
M. Cantarel gravit lentement les marches de marbre rose par lesquelles on accédait au temple. Il fut suivi de Mme de Moisieux, de Jetta, et de M. de Noisy, qui s'attachait résolument aux pas et à la fortune de ces dames. Mme Gantarel s'était dérobée à son sort; elle avait disparu, impossible de mettre la main sur elle. Pour être plus à son avantage et pour qu'on pût l'apercevoir tout entier de tous les points de l'assem-
blée, M. Gantareî avait fait placer devant Y Enseignement laïque un petit tréteau. Il y monta, contempla d'un air heureux et satisfait la nombreu dont le recueillement lui semblait de bon a regarda son cher Léon pour s'assurer qif i son poste, après quoi, ayant toussé ti pour
s'éclaircir la voix, il commença en ces termes :
« Citoyens, mes amis et mes frères. . . »
Ici, il s'arrêta un instant et jeta un coup d'oeil de côté. Il avait senti remuer le tréteau, qui n'était pas d'une solidité à toute épreuve; pour lui donn< l'assiette, on avait dû caler l'un des pieds. Or il se trouvait que le jeune Lara était parvenu, sanpersonne l'en priât, à se faufiler dans la tribune. Était-ce lui qui venait d'imprimer une secousse au tréteau? Le regard plein de candeur et d'innocence qu'il attachait sur M. Gantareî répondait de la pureté de ses intentions. Celui-ci se rassura.
« Citoyens, mes frères et mes amis, reprit-il, vous tous que je suis heureux de voir rassem enfin arrivé ce jour que mon cœur attendait avec impatience, ce jour de fête consacré au plais nobles délassements. Mais il n'est pas défendu d' aux fêtes des pensées sérieuses. Pardonnez-moi tiens à en exprimer une qui m'est venue subiten Ce n'est pas de mon cerveau, c'est de mon qu'elle a jailli... (A ces mots, Porateur se fr
I coup sur la poitrine.) Ou à l'heure à songer que ce jour d< un grand qui est ©
yinbole d'une <
je ne pas me dire que ce château qui fut habité par l'impure maîtresse d'un roi voluptueux, d'un roi libertin, d'un vrai roi enfin, que ce château que la débauche ellemême, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, a enrichi et meublé de ses mains, que ces parterres foulés par les pieds de vils courtisans, que ces pelouses où folâtraient des femmes frivoles et perdues de mœurs, que tout cela vient d'être rendu en un jour à sa vraie destination? car en votre personne le peuple en a repris possession, puisque je n'aperçois autour de moi que des mains marquées des nobles stigmates du travail. Oui, citoyens, aujourd'hui le château de cette femme que je ne veux pas nommer a été sanctifié, purifié, en servant aux réjouissances du peuple, du vrai peuple, j'en atteste Danton, le grand tribun, dont l'ombre auguste nous contemple. »
Il s'interrompit pendant quelques secondes pour savourer l'effet produit par sohexorde, que les Parisiens applaudirent chaudement. Quant aux ruraux, ils se contentaient de s'entre-regarder, craignant de se compromettre également en applaudissant et en n'applaudissant pas. Mais M. de Noisy s'étant décidé à battre des mains, ils l'imitèrent de confiance, et M. Gantarel regarda Léon, comme pour lui dire : Notez l'applaudissement.
« Citoyens, poursuivit-il, une seconde pensée... » Le tréteau s'agita de nouveau; M. Gantarel se retourna vivement. Mlle Maulabret, qui devina le jeu de Lara, lui adressa un geste de menace et lui fit signe de s'éloigner. Il baissa les yeux d'un air contrit, alla s'adosser à la colonnade.
« Citoyens, une seconde p ie. Ce que
nous célébrons dans ce beau jour, c'est autre chose encore. Qui vois-je réunis ici? Des citadins et sans, des citoyens1 des villes et des ca: Ah!
oui, ce que nous célébrons en ce moment, c'est la fusion de toutes les classes travailleuses. Trop 1 temps ceux qu'on appelle les ruraux, et croyez que cette expression n'a rien de blessant dans ma bo trop longtemps les ruraux ont passé pour les té pour les instruments volontaires ou involontaires d'un régime oppressif qui a condamné la France à dix-huit années de servitude et de corruption... »
Ici le maire se pencha vers Mme de Moisieux et lui dit à l'oreille :
<c Marquise, avez-vous bien senti que vous i opprimée et corrompue? »
Elle mit son doigt sur sa bouche pour lui imposer silence.
c Tout cela n'est que le déplorable résultat d'un malentendu qui désormais doit cesser. Ne nous pas tous faits pour nous comprendre de récriminer contre nos frères des ca devons-nous pas travailler pas pour cela que vous êtes ici, ô n en qui je salue avec joie, avec enthousi capitale de la révolution, la ville-lun soleil!... »
Quelle que fût sa bonne voli fût son attention, Mlle Maillai suite du discours. De sa pi grilles du château. A tra\ piques d<
cette grille, elle entrevit un garçon d'auberge, conduisant par la bride un cheval sellé, qu'on venait de confier à ses soins et qu'il emmenait sans doute à l'écurie. Ce cheval était un superbe alezan doré, et cet alezan ressemblait beaucoup a celui qui avait proposé un soir à Mlle Maulabret de l'emporter dans le vent et dans la nuit. Elle ressentit une commotion, un long frémissement. Le temple d'Amour, Lara qu'elle surveillait, l'orateur, l'auditoire, tout disparut.
M. Cantarel développait d'une voix de stentor les savantes formules par lesquelles il se promettait de concilier les intérêts des classes laborieuses; il parlait éloquemment de l'intégration du citoyen par l'exercice de tous les droits naturels. Mlle Maulabret pensait : « Je suis absurde, il y a dans ce monde beaucoup d'alezans. » M. Cantarel insistait sur la nécessité pressante de laïciser l'hôpital, l'école et Dieu lui-même ; elle pensait: « Il n'aurait pas l'audace de paraître ici. » M. Cantarel proposait une ingénieuse définition du radicalisme scientifique; elle se disait : « Et d'ailleurs qu'y viendrait-il faire? » M. Cantarel donnait à l'humanité sa parole d'honneur que, si on le laissait faire, il lui procurerait en un tour de main tous les précieux avantages du bien-être rationnel; elle ajoutait : « Que lui manque-t-il? Sa conscience est en paix. Il est content, il est heureux; c'est une étrange chose que le bonheur de certaines consciences. »
Et cependant M. de Noisy, se penchant de nouveau vers Mme de Moisieux, soupirait à son oreille :
« Le bien-être qui me paraît le plus rationnel de tous est d'être assis auprès de vous . »
Elle posa de nouveau son doigt sur sa bouche.
« Un dernier mot, citoyens, et ce mot, je l'adresserai particulièrement à nos frères de Vous passez votre vie, vous consacrez ton forces à combattre ces mauvaises herbes, IV cuscute, tous ces dangereux parasites qui nos champs et compromettent nos moissons. Eh bien, mes amis, je vous le déclare au nom de nos frères de Paris accourus ici pour presser vos loyales mains, et je vous le répète en présence de Danton et en l'abs de quelqu'un qui est resté dans sa cure parc* l'Église qu'il représente se sent mal à l'aise au milieu des fêtes du peuple, oui, je vous le déclare, citoyens des campagnes, il est d'autres plantes plus dangereuses que l'ivraie et la cuscute. Que désormais devise soit : Guerre aux préjugés ! guerre à l'ignorance! guerre à la superstition, à l'obscurantisme, au jésuitisme! Et guerre aussi à l'opportunisme et opportunistes, ces jésuites de robe courte, la bonne cause, qui voudraient nous pei jue la
vérité transige avec l'erreur! Venez à n< -vous
dans nos bras qui vous sont ouverts, et tous enseï employons-nous jusqu'à notre deri: inau-
gurer dans notre belle France le règne de la \ absolue et de la vraie républiqi;
Des applaudissement rent, un peu i
grès que précédemment. Leur citoyens des campagnes s'abstinrent au peu goûté « les dix-huit anrn comme la marquise, ils ne pus. Nonobstant, M. Cantarel él
NOII.S ET ROUGES 365
son succès; tout en épongeant avec son mouchoir son front trempé de sueur, il se tourna vers Mme de Moisieux, qui s'inclina d'un air approbatif.
A la députation parisienne s'était joint un communard amnistié, fraîchement revenu de la Nouvelle- Calédonie. C'était un ancien tailleur, qui s'appelait Fichet et qui ne payait pas de mine. Il était petit, débile; la nature lui avait donné tout juste la provision 'de forces nécessaires pour s'asseoir les jambes croisées sur une table et pour pousser l'aiguille. Mais le malheur transfigure jusqu'aux Fichet. Il avait rapporté de l'exil je ne sais quelle triste auréole qui répandait une lueur sombre sur ce visage décharné ; il avait quelque chose de farouche, de hérissé et de prophétique. Il était venu apparemment parce qu'on lui avait dit de venir, peut-être aussi sans qu'on l'en priât, par curiosité; peut-être encore avait-il son idée. Mais il ne se confondait pas avec la joyeuse bande qu'il 'avait' accompagnée. Il y avait autour de lui comme une solitude. Au milieu de ces gais lurons, qu'il traitait de gavroches, il était le seul qui crût de toute son âme à quelque chose; il croyait à l'injustice des juges, il croyait à l'innocence de Fichet et aux couronnes qu'il avait méritées. Les yeux de mépris avec lesquels ce petit homme regardait obliquement ses camarades semblaient leur reprocher le pain dont ils s'étaient repus pendant que Fichet avait faim, le vin qu'ils avaient bu pendant que Pichet avait soif, les filles qu'ils avaient fêtées pendant que Fichet souffrait mort et martyre pour le salut de la sainte humanité. Son teint hâve,, ses joues caves et cousues, les rides qui sillonnaient
son front, sa longue barbe d'un gi profondément enfoncés où brillait le feu de IV mains entr'ouvertes et toujoui taient des misères, le bagne, Nouméa autre, il promenait sa langue sur ses 1 comme pour y lécher le sang de sa vengeam vait sembler ridicule; mais à quiconque l'examinait de près, il apparaissait terrible comme une hain a traversé deux fois l'Océan et changé de cieux. oublier un seul jour de manger son cœur et son ennemi.
M. Cantarel se disposait à descendre de son quand ce petit homme se leva brusquement. D'une voix sèche, stridente, qui portait loin :
« Je demande la parole, s'écria-t-il, pour adresser à l'honorable candidat une ou deux questions. »
Cet incident qu'il n'avait pas pré^ ment M. Cantarel. Il s'était promis d»
paix, une fois dans sa vie, le plaisir de pai être interrompu ni questionné, neminec Dans son for inférieur, il maudit l'iti teur, le questionneur ible, qui venait g
son triomphe et piétiner sur les plates-bandéloquence.
\oi\ ami, lui répliqua-t-il en le int de la
prunelle, croyez que je dre à. vos questions. Mais nous ne somm< une réunion
d'avoir arraché trop longtemps ces plaisirs, t
Il accompagnait ses paroles d'un geste plein d'aménité, qui voulait dire : Repassez demain. Mais, sur un signe que lui fit le président de son comité, il comprit que le mieux était de se soumettre à son sort, et d'un ton poliment résigné :
« Toutefois, mon ami, dit-il, je suis à vos ordres. Parlez, je vous écoute. »
Fichet enfonça ses deux mains dans les deux poches de son pantalon, et les coudes en dehors, comme pour tenir plus de place, il répondit d'un ton tranquille, mais amer :
« Citoyen, votre discours était superbe et bien propre à faire la joie des badauds... Mais il n'y a qu'un mot qui serve... Êtes-vous collectiviste anarchiste, ou ne l'êtes-vous pas?
— Eh ! mon ami, repartit M. Cantarel d'une voix doucereuse, le collectivisme est une belle, une grande, une sainte chose, et l'anarchie plie-même... eh! oui, elle a du bon, pourvu qu'on n'en abuse pas... Mais, mon ami, distinguons, je vous prie, distinguons... o
FiGhet se mit tout à coup à tutoyer M. Cantarel, et il s'écria :
o Tu distingues, citoyen! Tu es donc un jésuite'? » A cette injure suprême, M. Cantarel bondit sur place, et un chuchotement courut dans l'assistance. Les Parisiens ne regrettaient pas l'aventure, ils étaient friands de discussions, ils les aimaient après boire et même avant, ils estimaient qu'une bonne petite dispute, est le meilleur des apéritifs, le plus efficace des stimulants. Il leur paraissait bien que Fichet était un
peu familier, qu'il le prenait sur un ton ti mais ils approuvaient ses intentions. Pour Les la scène qui se préparait leur semblait plus réjouissante que Fintégration du citoyen et que le radicalisme scientifique; ils commençaient à trouver Guignol amusant. Ce qui navrait surtout M. Gantarel, c'est qu'il avisait juste devant lui son sténographe, qui, son crayon à la main, son cahier sur ses genoux, prenait des notes avec fureur ; le crayon courait comme un cheval échappé. Il mourait d'envie de lui crier : « Mon cher Léon, ne prenez plus de notes; ce fâcheux intermède ne doit point figurer dans le journal. »
Il se contint, et baissant la tête d'un air douloureux, allongeant ses deux bras, il eut l'air d'un Christ qiie l'on met en croix.
« Vous ne m'avez pas compris, mon ami, reprit-il. Dans le fond, je suis collectiviste, et nous nous querellons sur des mots, mais à chaque jour sut! peine... Ah ! plus tard, je ne dis pas... Eh 1 mon il y a des trains omnibus et des trains direct
3, Je suis, mon ami, pour les trains omn pour les trains qui s'arrêtent aux s
— Non seulement jésuite, mais opportuniste Fichet.
— Moi, opportuniste ! Quand je vous dis que prenez mal ma pensée!... Tout ce que j
qu'il ne faut pas mettre la chai
Demandez plutôt à
Avant d'établir le collectivisme, il faut aller au
— Tes écoles laïques nourriront-elles le peuple? » répliqua- t-il.
M. Gantarel fut sur le point d'éclater. Être traité d'opportuniste, c'était dur ; mais qu'un Fichet le tutoyât, c'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Ce tutoiement l'agaçait, l'irritait comme un taon qui l'aurait piqué jusqu'au sang. Un nouveau signe de tête que lui adressa son chef d'orchestre le décida à patienter encore, et recourant à un mouvement oratoire qui lui avait déjà servi plus d'une fois.:
« J'atteste ici la grande ombré de Danton...
— Laisse-nous donc tranquille avec ton Danton, interrompit Fichet. Qu'était-ce que ton Danton? une vieille barbe. Et ne nous parle pas non plus de ton Robespierre, dont tu possèdes la canne et qui n'était qu'un réactionnaire, avec son habit bleu et son gilet blanc. Quand le peuple lui disait qu'il avait faim et soif, il regardait le ciel en coulisse et il pérorait sur l'immortalité de l'âme. Sa devise était : « Là-haut ! » La nôtre est : « Ici-bas. » C'est sur la terre que doit fleurir notre paradis, et nous entendons que les détenteurs du capital social rendent gorge et nous fassent enfin notre part. »
A ces mots, se hissant sur la pointe de ses pieds, il passa la main sur la crinière d'un grand lion de marbre, qui gardait l'entrée du temple.
« Voilà un lion qui est à moi ! » fit-il.
A quelques pas de lui se tenait un meunier, nommé Loiseau, joyeux compère, qui était le loustic de Combard. Il observait d'un œil narquois ce petit homme et ce gros lion.
370 NOIRS ET aoucEs
« Qu'on lui donne son lion, fit-il, et qu'il ; porte ! »
La fortune parut changer de face; li sont
des girouettes qui tournent à tous les vents. Lt raux se mirent à rire, d'abord parce qu'ils ri d'habitude de tout ce que disait Loiseau, ensuite parce qu'ils avaient peine à se figurer le petit F emportant sur ses débiles épaules un lion de m;" Le visage de M. Cantarel s'illumina; il aurait de bon cœur embrassé. Loiseau. Sa joie fut courte.
Fichet avait retiré ses mains de ses poches. Comme un sanglier qu'on vient insulter dans sa bau;. montra ses crocs et sa gueule écumeuse à l'insolent et vociféra : « Je vous défends de rire ! »
La flamme dévorante qui lui sortait des j rifîa le grand Loiseau, qui malgré lui baissa la tête.
« Nous crevons de faim et vous riez! reprit se démenant; on nous enfouit dans d< vous riez ! on nous met à la grande et à la \ ture et vous riez encore ! »
Puis, se retournant vers M. Gantai
« Citoyen, où étais-tu, je te prie, quand no à Nouméa? »
M. Cantarel sentit l'immense supériorité Fichet sur lui. Fichet revenait de No sortait du bagne; ornent, il aui
tu pour y être ail.'-. Il posa la n •ntimental :
uni ni< >n ■
Et ton c 'fit L'impi
prélassait dans le lit d'une marquise, et qui sait? peut-être possédais-tu en rêve la marquise ellemême. »
Il avait dit plus vrai qu'il ne pensait. M. de Noisy tira doucement par sa manche Mme de Moisieux et lui dit tout bas :
« Mon Dieu ! de quelle marquise parle-t-il ?
— Citoyen, poursuivit Fichet, tu es un jésuite, puisque tu fais des distinctions. Tu es un opportuniste, puisque tu es pour les trains omnibus. Tu es un faiseur de phrases, puisque tu prétends nous donner ton château et que dans quelques heures tu nous flanqueras tous à la porte. Tu es, comme tous les bourgeois, un exploiteur du peuple ; mais la justice du peuple se lèvera et vous balayera, ton château et toi. »
En un clin d'œil son grand geste circulaire fit le vide sur la terrasse. Le château était rasé, les pelouses n'avaient plus d'herbe, Danton lui-même était rentré sous terre, un silence de mort régnait partout. On n'entendait que le chant d'un loriot, qui de sa voix éclatante semblait célébrer la victoire de Fichet.
« Mon cher Léon, n'écrivez donc pas! cria M. Cantarel exaspéré à son sténographe, qui avec un entêta ment déplorable continuait à noter mot pour mot toute la harangue du Nouméen. »
Puis, se souvenant de l'heureux effet produit par la plaisanterie de Loiseau, il en chercha une à son tour, il crut l'avoir trouvée; mais à peine ouvrait-il la bouche, le perfide Lara, qui, profitant des distractions de Mlle Maulabret, s'était rapproché sournoisement du tréteau, en fit sauter la cale par un énergique coup de
pied. L'orateur perdit l'équilibre, chancela, faillit tomber tout de son long. Parisiens, paysans, le g] Loiseau, M. de Noisy, personne ne put s'empêcher de rire. Alors M. Cantarel, sentant que tout son était en péril, frémissant, bouillonnant de rage, i souciant plus des conseils que lui donnait sa prudence et des avertissements muets que lui prodL président, appela à lui un de ses laquais, et du doigt lui désignant Fichet, il s'écria, comme s'il se fui d'un simple Manuel :
« Empoignez-moi bien vite cet homme-là. » L'instant d'après , Fichet se débattait entre mains du grand laquais, qui, façonné à l'ob passive et rapide, l'entraînait à grands grille. On entendait le malheureux s'exclamer : c II fait saisir le peuple au collet par ses laquais ! Ton faubourgs le saurcfnt demain. Vive l'anarchie ! les exploiteurs! à bas Dieu ! à bas tout le monde! »
Un grand tumulte régnait dans l'assemblée. I levé, on discutait avec animation. « Parisiens donnaient tort à Fichet, d'au* les circonstances atténuantes, accu, d'avoir manqué aux égards que nou res, même à nos frères Plusieurs
sol u ment le parti du Noumi lui, ilsenl quet, ils réservaient pour le i
s opinions ; les pol l'ingratitude de l'esto-
t. tenaient de
dont le grand Loiseau se divertissait et qui, grâce à lui, dégénéraient en bousculades. On ne respectait plus rien, on foulait aux pieds les plates-bandes. Le châssis vitré d'une melonnière fut enfoncé, on entendait le grésillement du verre qui tombait en pluie. Et le loriot chantait toujours, il persistait à célébrer la victoire de Fichet.
M. de Noisy jubilait ; il murmurait à l'oreille de Mme de Moisieux :
« La charmante fête ! quelle délicieuse journée! »
Puis, courant à M. Gantarel, dont il pressait tendrement les deux mains :
« Quel triomphe oratoire vous avez remporté ! quelle éloquence ! Comme vous lui avez dit son fait 1 Vous l'avez collé, roulé . »
Après quoi, revenant à la marquise :
« Qu'en dites-vous ? Je commence à croire que nous pourrons nous passer du grand balai ; ils se balayeront les uns les autres. y>
Et la marquise lui répondait :
« Vous êtes par trop compromettant... Taisez-vous donc, méchante langue. t>
Mlle Maulabret pensait qu'elle avait payé son écot, qu'on ne pouvait exiger d'elle plus de complaisance. Elle s'éloigna furtivement de la terrasse, s'enfonça dans l'épaisseur du parc , qui était désert. A l'épreuve qu'on venait de lui imposer, elle avait besoin de repos, de silence et de solitude. Elle atteignit bientôt la maison du garde-chasse ; elle l'aperçut devant sa porte. La pipe aux dents, un flacon de cognac à ses pieds, il astiquait son fusil. Elle lui demanda brièvement des nouvelles de sa santé.
« Et vous n'êtes pas à la fête ? ajouta -t-
— Ils ne m'ont pas trouvé assez bea lit-il
en ricanant. M. Cantarel m'a prié de ne trer. Grand merci ! qu'irais je faire ià-ba leur république. J'aime les pleutres, moi. V •léon ! »
Elle continua sa route, pous lu parc. Elle s'assit au pied d'un cl saut-de-loup qui lui ménageait un sur la campagne. Elle s'oublia plus d'un
cet endroit tranquille, jusqu'à ce qu'elle vit là soleil, qui était encore brûlant, s'abaisser vers l'horizon et descendre lentement dans un ciel d'or, tacheté de nuages violets. Au loin s'étendait une grande forêt, qui s'était comme assoupie sous le poids du jour et semblait plongée dans une torpeur. Au milieu d'un champ moissonné, à l'ombre d'une meule, un berger à demi couché jouait du flageolet. Deux chiens noirs, à la tête de loup, l'œil sanglant, couraient sans relâche sur les flancs du troupeau, qui broutait, faisant craquer le chaume sous ses pieds et sous sa dent. Une nuée de sansonnets voltigeait autour des moutons; par intervalles, ils se posaient audacieusement sur leurs dos laineux et se laissaient voiturer par eux, tout en picorant dans la toison. « Berger, chiens, moutons, sansonnets, tout le monde ici a son rôle à jouer et le joue bien, pensait Jetta. Quel sera le mien? » Elle le savait à peu près.
Elle reprit le chemin du château. Tout à coup l'alezan lui revint en mémoire, et au même instant, ayant levé les yeux, elle aperçut au milieu d'un carrefour un homme immobile qui, les bras croisés, l'attendait.
Elle fut prise d'un tremblement convulsif; sa première pensée fut de s'enfuir; mais où? Elle rassembla toutes ses forces, l'indignation lui tint lieu de courage. Elle continua d'avancer, et bientôt lui-même vint à sa rencontre. Elle s'arrêta; le visage embrasé de colère, elle s'écria :
« Vous! vousl »
Il répondit :
376 NOIHS ET ROUGKS
« Oui, c'est moi. La grille était ouverte à tout le monde, j'ai eu l'audace d'entrer. »
Us restèrent quelques instants à s'observer, et cun d'eux était surpris du changement qui s'était fait dans l'autre. Gomme elle, il était p il avait le visage dévasté par la souffrance et l'obsession d'une idée fixe. Il sentait ses genoux 11 sous lui. Il fut sur le point de s'écrier : « .1 trahie, et je vous adorais, et je vous aime plue jamais. » Il aurait voulu tomber à ses pieds el couvrir de baisers, mais il venait de découvrir en elle quelque chose de redoutable qui tenait sa volonl échec. Elle agitait machinalement de sa main droite son mouchoir, dont elle s'éventait. Puis elle dit d'un ton de mépris :
« Que vient faire ici ce revenant?
— Vous ne vous êtes donc pas aperçue qju venais tous les jours, à toute heure'? répondit-il d'une voix creuse. Partout où j'allais, vous y étiez ; partout où vous êtes, j'y suis. »
Elle secoua la tête, lui jeta un regard qui signifiait : « Il n'y a plus rien entre nous. »
« Souffrez cependant que je vous explique
— Il est trop tard, interrompit-ell
tu si longtemps! et le silence est si commode aux orgueilleux 1
— Je vous jure que vous vous Li a trompée.... Ci
m'ont réduit au silence... Mon boni et j'avais un homme à t
— Ojuge rigoureux des trahisons d autrui llu
— Je désire au moins que vous sachiez...
— Quoi donc? je sais tout, interrompit-elle encore. Je sais que, grâce à Dieu, l'homme que vous vouliez tuer n'est pas mort. Quant à l'autre a qui vous avez coupé la figure d'un coup de cravache, il est ici près, et il a juré de se venger... Partez bien vite, c'est un conseil que je vous donne.
— Vous voulez donc me faire rester? » dit-il en redressant la tête.
Elle reprit avec un accent ironique et amer :
« Vous avez pourtant de bonnes raisons de tenir à
la vie... Vous regrettiez votre jeunesse, on vous l'a
rendue.
— Ah! ne parlons pas de cette femme, dit-il en s'échauffant. Puisque vous savez tout, vous ne devez pas ignorer qu'on l'a jetée malgré moi dans mes bras, et que depuis six semaines je ne l'ai pas revue.
— Mais vous trahissez donc tout le monde? dit-elle avec un demi-sourire. Six semaines sans lavoir! Elles ont dû vous paraître longues. »
Il éclata :
« Si vous daigniez me regarder, mon visage vous apprendrait à quoi j'ai employé mes journées. J'ai essayé de vous oublier, et je n'y ai pas réussi. Mon orgueil vous en devait l'aveu, si tant est qu'il soit encore quelque chose. Il est bien malade, puisqu'il m'a permis de venir ici... Eh! oui, ma victoire avait été trop facile, vous ne me l'aviez pas assez marchandée, c'est ce qui nous a perdus. Mais l'expiation a été terrible, je vous assure... Je me suis dit : ce Bah! « recommençons à vivre, vivons sans elle! » Et j'ai tout
fait pour vous arracher de mon souvenir et de mes yeux. Mais l'image désespérante reparaissait touj< Plus je m'efforçais de la chasser, plus ehV loppait de sa présence... Vous voyez un vaincu, sans vous.... plutôt mourir! Faites-moi grâce, je mon cœur à vos pieds.
— Vous m'en rapportez les restes, lui dit-elle i ment. Gardez-les, je ne les veux pas. »
Il lui échappa un cri de désespoir. « Jetta, h c'est encore vous, c'est encore moi... Ah! ten< n'est pas à la femme, c'est à la sœur de charité je demande mon pardon, et, vous le voyez, c'est un mendiant qui vous parle à genoux. »
Il s'était prosterné. Elle lui montra du doii^i vestiges à demi disparus d'un feu qu'on avait allumé dans ] 'herbe et des tisons éteints qui dormaient sur un lit de cendres grisâtres.
« Oh! dit-elle, c'est bien fini. »
A ces mots, lui faisant signe de se relever et de s'écarter, elle se remit en route. M ses pas, il l'implorait, il la suppliait. Cette jadis était une fête pour son oreille, agaçait c lement ses nerfs comme un instrument qui s faux. Elle hâtait sa marche, el 1 tait à B'éc
per : il devenait toujours pli.
même de la retenir par le bras, de lui I sage. Son trouble était extrême, qu parut, qu'elle accueillit avec un i Aurait-elle jamais pu croire qu'un joui
n marquis I lVml 'rt?
Lésin, qui n'aimait pas les longs discours, avait attendu pour venir à la fête que la tribune aux haran- ' gués fût vide. Il ne faisait que d'arriver, et n'ayant pas trouvé sur la terrasse son ami Golo, toute affaire cessante, il courait s'enquérir de lui. Sa stupéfaction fut grande d'apercevoir M. Valport, les bras lui en tombèrent. Il commença par le donner cordialement au diable, après quoi il s'avisa d'un expédient de sauvage, et, s'approchant de Mlle Maulabret, il lui dit:
« Ma mère en a assez de tout ce grand brouhaha. Elle est retournée au chalet, et elle m'envoyait vous chercher, parce qu'elle a quelque chose à vous dire. Mais je m'en vais de ce pas l'avertir que je vous ai trouvée dans une société charmante, à laquelle je me ferais scrupule de vous arracher.
— Vous avez tort, je vous suis, » répondit-elle résolument.
Et elle le suivit en effet, sans seulement retourner la tête, ou plutôt ils marchaient de front et sans parler, elle dans la crainte de trahir par le tremblement de sa voix la violente émotion qu'elle venait de ressentir, lui parce qu'il était plongé dans une méditation digne de son grand génie.
Us arrivèrent au chalet, il était désert. La cuisinière et Lara étaient à la fête aussi bien que Mme de Moisieux. Quoi qu'en pût dire son fils, elle ne craiguait ni les brouhahas ni les cohues, sans compter qu'elle ne se déplaisait point dans la société de M. de Noisy. Lésin introduisit Mlle Maulabret au salon, et lui avançant un fauteuil :
« C'est drôle qu'elle ne soit pas encor» lit-il.
Quelqu'un l'aura retenue en chemin, mais ell. rait tarder. »
Mlle Maulabret s'assit. Elle ne songeait en ce ment ni à la marquise ni à son lils; ses p< promenaient dans un parc et y rencontraient dès revenants, immobiles au milieu d'un carrefi se donner une contenance, elle prit un livre, l'ouvrit, le feuilleta sans s'aviser qu'elle le tenait à l'en Lésin ne desserrait pas les dents. Plus blême encore que d'habitude, sa pâleur révélait le combat qui se livrait en lui. Sa timidité naturelle cherchait à a privoiser avec l'audace du projet sublime, mais gereux, qu'il avait conçu. Il se leva, se promena le salon; il avait l'air agité d'un matou qui tourne autour d'une cage, et tantôt convoite l'oiseau, t appréhende la houssine. La nuit commençait à tomber. Mlle Maulabret sortit de sa rêverie, ; livre. Elle examina à la dérobée ce gros garçon qui allait, virait, elle lui trouva un visage singulier* « Mme de Moisieux ne vient pas, » dit- Il lui répondit en s'approchant : « Eh! quoi, ne sommes-nous pas bien ici? »
Elle se leva.
<c Et les illuminations! Je ne vou priver.
— A toutes les chandelles ruina deux yeux que voil
Elle ne l'ut réprimer un léger t1 Elle eut tort, il se Gfcoh c Vous êtes donc réconc
lent. Vous avez l'âme bien généreuse, car entre nous il s'est conduit comme un paltoquet.
— De qui parlez-vous? demanda-t-elle avec hauteur.
— De l'homme avec qui vous aviez tout à l'heure un aimable tête-à-tête que j'ai dérangé. Mais vous pouvez vous en consoler. Je gagerais bien que vous avez pris rendez-vous pour ce soir.
-— En doutez-vous? » lui répliqua-t-elle d'une voix brève.
Il fit encore un pas pour se rapprocher d'elle.
« Pourquoi est-ce lui que vous aimez et non pas moi ?. . . Vous seriez marquise. . . Madame Jetta Val port ! cela sonne mal... Vous le trouvez donc bien beau?
— Admirablement beau! » dit-elle d'un air de bravade.
Et elle se dirigea vers la porte, mais il lui barra le chemin.
« Je vous adore, et vous ne sortirez pas avant de m'avoir embrassé... Il faut que je m'en passe la fantaisie. »
Il la regardait, comme un certain soir, avec des yeux que le désir allumait, avec des yeux de faune.
« Vous me faites horreur 1 lui cria-t-elle.
— Oh! la jolie petite bégueule! » répliqua-t-il. Et dans son regard la colère se mêla au désir.
Il s'avança pour lui prendre la taille. Elle poussa un cri perçant, fit un bond et mit une table ronde entre elle et lui.
« A quoi bon crier? Il n'y a personne ici et personne ne viendra... Oh ! vous serez à moi, je veux que vous soyez à moi, » ajouta-il en frappant du pied.
Et il commença de la poursuivi le la
chasse eut bientôt fait justice du peu de lui restaient. L'occasion était unique, il sa\ qu'il ne la retrouverait jamais, qu'il jouait le tout pour le tout, qu'ayant recouru à ces grands moyens que sa mère réprouvait, il était tenu de réussir à tout prix, car le succès est la seule excuse des grands moye:
«Oh! je vous aurai, et il faudra bien que vous m'épousiez. »
Et il se remettait à courir. Elle était éperdue, haletante, mais plus leste que lui. Elle échappait, et il s'animait, s'échauffait comme la bête qui a hum sang. Elle ne songeait pas à le supplier ni à raisonner avec lui; on ne raisonne pas avec un faune, on ne supplie, pas un Peau-Rouge.
Il se prit le pied dans une des jambes de la table et faillit se laisser choir. Elle en profita pour se précipiter vers la porte; elle ne s'était pas aperçue qu'il avait eu la précaution de la fermer à double tour et de fourrer la clef dans sa poche. Elle courut à la ; tre, qui était à hauteur d'appui, elle l'ouvrit et se disposait à l'escaiader. Elle sentit deux mains bru qui s'enlaçaient autour de son corp>, deux ! effrontées qui se pressaient sur sa joue. Kll un second cri plus perçant encore que le prl'horreur qu'elle éprouvait doublant ses foi parvint à se dégager à moitié, à se débattre. 11 s'en
« Oh ! je vous ai et je vous tien
Elle comprit qu'elle •
stance mollit, elle ferma I
Au même instant, I
la lâchèrent. Elle rouvrit les yeux, Albert était debout entre elle et son ennemi. Dévoré de chagrin et de jalousie, il l'avait suivie de loin, sans qu'elle s'en avisât. Il était décidé à la revoir, il l'attendait au bout de l'avenue. Il avait entendu ses cris. S'élancer par la fenêtre, bondir sur Lésin, le saisir à la gorge, ce fut l'affaire d'un instant. Il le secouait, il allait l'étrangler.
« Albert, n'achevez pas ce misérable! » lui dit-elle dans son trouble.
Elle l'avait appelé par son nom. La joie qu'il en ressentit fit tomber sa fureur, il lâcha sa victime.
« Monsieur, lui cria Lésin écumant de rage, vous me rendrez raison de votre insulte.
— Pour qui donc me prenez-vous? répondit-il. C'est un honneur que je ne vous ferai jamais. »
Il se dirigea vers la porte, tenta vainement de l'ouvrir. Lésin porta la main à sa poche, en tira précipitamment une clef qu'il lui lança de toute sa force et qui faillit l'atteindre en plein visage. Il esquiva le coup, et ramassant la clef :
« Vous êtes un peu brusque, mon cher marquis, lui dit-il, mais votre intention était louable. »
Quelques minutes plus tard, Mlle Maulabret, tremblante comme la feuille, s'était laissée tomber sur un banc. Albert, debout devant elle, respectait son silence. Il avait compris qu'elle cherchait à rassembler ses pensées, qu'elle était descendue en elle-même, qu'elle se consultait. Il attendait avec une fiévreuse anxiété le mot fatal qu'elle allait prononcer et qui déciderait de sa vie. Elle se remettait, se calmait par
degrés. « Parlez, murmura-t-il, je vous en supplie,
parlez. C'est de ma vie qu'il s'agit,
pète, je ne puis vivre sans vous. » Elle ;iu.
« Albert, dit-elle, vous m'avez sau avez fait pour moi mérite bien quej.
Il ne put réprimer un mouvement de j « Oui, je vous pardonne, reprit-elle d'une tranquille; mais il ne faut pas m'en demande tage. Vous savez si je vous aimais, si je n vous! Il m'en souvient, vous m'avez dit un jour que l'amour, l'amour vrai s'emparait de l'âme connu. folie. Vous aviez raison, j'ai été toile, je ne le suis plus. Ces lettres que vous m'avez rendues, c • ment que je les ai brûlées. Avant d'y n je les ai relues, et, en les relisant, il me semblait que c'était une autre qui les avait écrites. ,1 rougissant: ce Oh! quelle vieille, quelle étrange « toire ! est-il possible qu'elle soit arrivée*? » V< bien que je ne suis plus folle... Tout à lli prononcé des paroles trop dures; je vous en supplie, oubliez-les. C'est aussi une folie que I puis, ne me regrettez pas trop. Il y a tant d dans le monde!... Albert, laissons agir i quelques années peut-être, nous aurons du nous revoir comme deux bonensemble de toute cette aventure, vous comme moi î « Quelle « toire!... y> Et vraiment, puisqi donné, pourquoi ne serions-n jour?... Je vous tends la main, amitié que je vous ulîre. i
Il ne prit pas cette main qu'elle lui tendait. Il recula de deux pas et répondit d'une voix sombre :
« Que parlez-vous d'amitié! De vous à moi, ce n'est qu'un mot vide de sens. Vous m'offrez la vôtre, je n'en veux pas... Eh! bon Dieu, nous pouvons nous haïr, mais nous ne serons jamais amis. »
Elle se leva en disant :
« Je ne vous hais pas, je ne vous haïrai jamais, mais l'amour est mort avec la confiance. Dieu seul peut le ressusciter, et, croyez-moi, c'est un miracle qu'il ne fera pas. »
Là-dessus, elle s'enfuit comme une ombre, le laissant plongé dans un tel accablement qu'il n'essaya pas même de la retenir. Il s'était flatté de désarmer sa colère; sa tranquillité l'épouvantait, le réduisait au désespoir.
A peine fut-elle rentrée au château à travers les ifs illuminés, les feux de Bengale, les lanternes vénitiennes, et au bruit des fusées qui partaient de tous côtés, sa tante, qui s'était claquemurée dans sa chambre, la pria d'y venir diner tête à tête avec elle; elle s'empressa de complaire à son désir. En vain Mme Cantarel examina d'un œil curieux son visage, elle n'y put découvrir aucune trace d'émotion. Mlle Maulabret venait de voir à ses genoux l'homme qui l'avait abandonnée, elle lui avait accordé son pardon, mais elle lui avait refusé son cœur, et un baume secret s'était répandu sur sa blessure. Si facile, si débonnaire que puisse être une âme de femme, de quelque douceur qu'elle soit pétrie, il lui faut sa revanche, et, quand elle l'a prise, il lui semble que tout vient de rentrer dans l'ordre.
3SG NOIRS ET ROUfl:
« D'où sortez-vous donc? lui dit sa !
moi, vous avez disparu. Bah! notre présence n pas nécessaire; Mme de Moisieux nous a rempl avec avantage, car aujourd'hui c'est elle qui fail honneurs de cette maison. J'ai eu des nouvelles par M. Violet, qui est aussi indiscret que bavard. Il parait que ce banquet offrait un incomparable coup d'œil. On avait eu soin d'encadrer les ruraux. Chacun d'eux était flanqué de deux Parisiens, l'un à droite, l'autre à gauche. M. Cantarel estime sans doute qu'il en est des opinions comme de certaines contagions, qu'elles se prennent par la peau. La marquise a présidé à cette agape avec son grand air des Tuileries; jamais la majesté n'a été mêlée de plus de grâce. Qu'a , pauvre empereur en contemplant de l'autre monde cette Hôbé républicaine? Bref, M. Cantarel doit être à cette heure aussi triomphant que charmé, et, selon toute apparence, il a oublié l'incident Fichet... Mai- M. Violet m'a donné encore d'autres informations... Vous vous êtes donc revus ?Avez-vous fait la paix ?
— Oui, madame, répondit Jetta, un peu surprise.
— Et vous vous épousez?
— Jamais! » fit-elle avec une énergique douceur. Cependant Lésin venait d'accoucher d'un
projet. Honteux de sa défaite, ivre de lui vengeance, la gorge encore m main
de fer dont l'étreinte convulsive lui a\ le souffle, résolu à châtier l'insulteur qui lin refusé satisfaction, il avait commei
Ter, par tempêter. Il te toutes tures qu1
et qui ressemblaient à la sienne, tous les moyens dont on peut se servir pour supprimer un homme qu'on déteste, et, faute de mieux, il se proposait d'aller attendre cet odieux Valport au coin d'un bois. Mais il lui vint une pensée plus heureuse. Il se rappela Golo, avec qui il s'était lié d'une amitié si étroite qu'ils n'avaient rien de caché l'un pour l'autre. Il partit comme un trait, traversa le parc, se précipita comme une bombe dans la maison du garde-chasse. Ils causèrent longtemps. Une bouteille de vieux rhum, qu'ils fêtaient à tour de rôle, était en tiers dans leur conférence et ne leur donnait pas les meilleurs conseils du monde. Lésin était éloquent, mais Golo avait des scrupules ou des inquiétudes, il regimbait sous l'aiguillon, il alléguait les gendarmes, la cour d'assises. « Quel matamore tu me fais! lui criait Lésin. N'avaistu pas juré de te venger?
— Mais, monsieur le marquis, veuillez considérer...
— Tais-toi donc, imbécile. Est-ce qu'on te parle de le tuer? Crois-moi, il tient plus à sa figure qu'à sa vie. Écoute-moi bien, mon petit. On m'a raconté en Amérique l'histoire d'un joli garçon, qui allait épouser une jolie fille. Son rival imagina de lui tirer à bout portant un coup de fusil chargé à poudre. Il le défigura, et sa maîtresse le lâcha. Voilà comme sont les femmes! Je les connais comme si je les avais faites... Dis-moi un peu, ta consigne n'est-elle pas de traiter sans miséricorde les braconniers? Tu en vois passer un, tu lui brûles la figure. Tirer à poudre, est-ce une affaire? Et d'ailleurs, t'imagines-tu qu'il osera te poursuivre en justice? Tu raconterais en plein tribunal l'aventure
de la danseuse, il n'aura garde d'en courir la chance... Voyons, Golo, n'as-tu qu'un cœur de poulet? Ah! je te le dis, tu es un Corse démarqué. »
Pendant cet entretien, Albert allait et venait dans une allée solitaire du parc. Il n'espérait plus rien, et il ne pouvait se décider à partir. Mlle Maulabret était rentrée dans sa chambre, où elle se promenait; par intervalles, il voyait son ombre se dessiner sur un rideau blanc. L'univers est bien grand, et pour faire un monde il faut bien des choses, des étoiles, des soleils, des planètes, des lunes, des océans et des continents, des montagnes et des plaines, des lions et des gazelles, des monarchies, des empires, des républiques, des millions de destinées que relie les unes aux autres un fatal enchaînement d'effets et de causes. Et pourtant, à de certaines heures, l'univers tout entier se résume dans une ombre qui tour à tour apparaît sur un rideau et disparaît. Albert ne pouvait dét ses yeux de ce rideau, c'était le paradis, mais le paradis perdu. On prend son parti de n'être pas heureux; mais le cœur d'un homme se brise quand il peut se dire que le bonheur venait à lui, les bras ouv qu'il l'a éconduit comme un fâcheux, et que le bonheur est parti, qu'il ne reviendra pas.
Les flonflons de l'orchestre qui faisait dai une tente la jeunesse du village arrivaient ju lui; il entendait les fredons de la clarinette, le ronflement de la basse, le rugissement sourd d'i pette qui commençait h s'enrouer. Il s il des
bruits de pas et de rires, un bourdonnen un confus murmure de voii avin<
rumeurs indistinctes lui tenaient compagnie, il frémissait à l'idée de ne plus les entendre, il pensait avec horreur à l'effroyable solitude où il allait rentrer. On avait fait honneur au souper et à la cave de M. Gantarel. Les Parisiens étaient singulièrement montés, ils ne déparlaient pas. L'un deux, pérorant au milieu d'un groupe de ruraux, leur expliquait la différence de la fausse république et de la vraie; à tout ce qu'il disait les ruraux répondaient : « Oh ! pour sûr. » Un autre, qui goûtait les principes de Fichet, célébrait l'avenir que le collectivisme prépare à l'humanité; ils répliquaient : « Peut-être bien, il faudra voir. » Et, se grattant l'oreille, ils se demandaient avec inquiétude si par hasard, avant de quitter leur ferme, ils n'avaient pas oublié de fermer au gros verrou la porte de leur cour et d'y lâcher leur chien de garde. Le jeune Léon, qui avait une bouteille de trop dans la tête, faisait de tendres protestations d'amitié au grand Loiseau, et moitié sérieux, moitié bouffonnant, il lui représentait que le point était d'abolir le mariage et la famille, d'établir la communauté des femmes, que la première condition pour que les hommes fussent vraiment égaux était que les enfants ignorassent de quel père ils étaient nés. Loiseau faisait semblant de l'en croire ; mais il disait tout bas à un compère : « 0 les vilains gueux! avec leurs sacrés journaux, ils nous ont déjà ôté l'Empire; permettra-t-on qu'ils nous détruisent aussi la république? »
M. Cantarel, qui s'était démanché le bras à force de distribuer des poignées de main et çLui s'était éraiilô
la voix à force de discourir, M. Cantarel, dont cette journée, quoi que sa femme en pût dii rempli toutes les espérances, M. Cantarel, <ju dait le fâcheux souvenir d'un Nouméen et dt triomphes oratoires cruellement compromis, promenait sa mélancolie ou sa gaieté douteuse de groupe en groupe. Il ne laissait pas de sourire à ses hôtes, mais il avait le cœur lourd. M. de Noisy lui disait : « Quelle belle journée nous vous devons! » La marquise ajoutait : « Il n'y a que vous pour faire si bien les choses. »
Tout finit, l'heure du départ avait sonné, le train spécial attendait les Parisiens. M. Cantarel rassembla ce qui lui restait de vigueur et de souplesse pour leur administrer une suprême accolade. Le vide se fi! à peu sur la terrasse. L'orchestre continuait à jouer ses flonflons, filles et garçons comptaient sauter jusqu'au matin. Ceci l'intéressait peu, il laissa à son intendant le soin de les désaltérer et de les surveiller, et il s'en alla chercher au fond de son lit un' repos qu'il avait bien mérité.
Albert jeta un dernier regard sur le rideau qu < rait une lampe trop discrète, puis il se mit en chemin pour sortir du parc avant qu'on fermât les grille bout de l'allée qu'il suivait se dressait un i laurelles. Il ignorait qu'embusqué den L'oeil aux aguets, retenant leur souffle, il y avait un homme et un fusil qui l'attendaient
A quelques jours de là, Mlle Maulabret reçut la visite de M. Vaugenis, qu'elle n'avait pas revu depuis deux mois. Elle apprit de lui que, le soir de la fête, un inconnu, embusqué derrière un buisson, avait tiré à bout portant sur M. Valport et s'était enfui. Il y avait eu ce soir-là tant de détonations de pétards, de fusées et de boîtes que cet incident n'avait attiré l'attention de personne, l'intéressé n'ayant point porté plainte. Elle s'expliqua alors pourquoi, l'avant- veille, Golo, qui venait de toucher son mois, avait délogé sans tambour ni trompette. On aurait pu demander de ses nouvelles au marquis de Moisieux ; mais Lésin avait éprouvé aussi le besoin de changer d'air, il était à Paris. Jetta se remit de son émotion, quand M. Vaugenis ajouta que la poudre, au lieu de faire balle, s'était éparpillée, qu'il avait reçu de Bois-le-Roi les avis les plus rassurants, que le blessé en serait quitte pour quelques éraflures.
Elle se tut pendant quelques instants. Impatienté de son silence :
« Vous savez, lui dit-il, que je suis un neutre bienveillant. Je ne crois pas sortir de mon caractère en vous représentant qu'après tout le péché d'Albert n'appartient pas à la classe des crimes irrémissi! J'en rougis pour mon espèce, hélas! à sa place et dans les mêmes circonstances, tout homme aurait succombé. J'excepte Gaton et Brutus, mais dans le temps où nous vivons il n'y a plus de Romains. J'ajoute que, si ce mariage que je voyais avec inquiétude venait à se renouer, votre situation me paraîtrait bien plus favorable qu'elle ne l'était. Un jeune homme qui a profité de sa jeunesse pour s'amuser beaucoup croit toujours faire un sacrifice à la femme qu'il épouse. Sans s'en douter peut-être, Albert pensait vous faire une grâce. Aujourd'hui, les rôles sont renversés, vous le tenez à votre discrétion, et vous avez repris tous vos avantages. C'est vous qui donnez, c'est lui qui reçoit. »
Elle repartit vivement :
« Je lui ai accordé de grand cœur son pardon et mon amitié, mais je n'ai pas autre chose à lui offrir. »
A son tour, il fit une pause, puis il lui dit :
« Comptez-vous donc entrer en religion?
— Non, répondit-elle. Il se passe dans le mi des choses bien singulières, et je commence à croire que tout finit par tourner autrement que pensions. Mère Amélie me prêchait sa scrupules, il m'en est venu un qui m'empêchera de me faire religieus
— Eh! oui, dit-il en riant, u
prétendu que les contraires engendrent les contraires et que la contradiction est la loi souveraine de la vie. Il a bâti là-dessus un système qui en vaut un autre. »
Il n'ajouta pas qu'il voyait là matière à proverbe. Quand on a le démon, on peut tout mettre en proverbes, même la philosophie de Hegel.
« Je n'ai jamais lu les philosophes, dit-elle. Mais l'autre jour j'ai trouvé dans Y Imitation un passage qui m'a frappée. « Des indiscrets, y est-il dit, se sont « perdus par la grâce même de la dévotion, parce « qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne « mesurant point leur faiblesse, mais suivant plutôt « l'impétuosité de leur cœur que le jugement de leur « raison. » Voilà bien mon histoire ; je rêvais de devenir une autre mère Amélie. Je respecterai toujours les vertus de cette sainte femme, mais le dernier entretien que nous avons eu ensemble m'a convaincue que je ferais une mauvaise augustine, tandis que j'espère en restant dans le monde être toujours une bonne catholique, aussi catholique que tolérante, aussi tolérante que catholique.
— Si l'on guérissait les femmes de leurs inconséquences, ce monde serait un triste monde... Et vous vous marierez?
— Je ne le pense pas; j'ai tant souffert que l'amour m'épouvante, et je ne suis plus amoureuse que de ma liberté, mais ne craignez pas que j'en fasse un mauvais usage. Il est écrit dans le même livre : « Pour- « quoi cherchez-vous le repos, quand vous êtes né « pour le travail? » Oh ! je travaillerai. Je veux consacrer ma fortune à fonder cette maison de santé dont
mon cher grand-oncle vous al. t. j'en
serai la directrice. Ce ne sera pas aujourd'hui, n main, nous avons le temps d'en reparler. Il faut que j'apprenne beaucoup de choses pour me rendre d de devenir l'abbesse de mon couvent laïque... Une vieille fille utile, n'est-ce pas une belle carrière? Et il me semble déjà que j'ai l'air de monter en graine, de coiffer sainte Catherine.
— C'est bien mon avis, mais je n'osais pas vous le dire. »
Il ajouta plus sérieusement :
« Fort bien!... mais lui!
— Savez-vous, monsieur? tâchez de lui trouver une femme bien sage, bien raisonnable, qui ne prenn
les choses au tragique comme moi. Vous sou\< vous de cette longue conversation que j vous
dans votre cabinet? En ce temps, je regardais L'amour comme une sorte de dévouement sublime, comme un désir de se donner ; mais j'ai découvert qu'on ne se donne que pour se retrouver au double. Non, il pas d'amour vrai sans jalousie... Il faut à Albert une femme qui l'aime moins follement que je ne l'ail mais qui soit plus indulgente. Elle le rendra heureux, et il m'aura bien vite oubliée.
— Vous croyez cela?... Il ne vous oubliera jai
— Magistrat et romanesque! dit-elle av.
Cela s'est-il jamais vu? Monsieur le mî. l'oubli
est la loi de ce monde autant que la coi
— Il est certain, répliqua-t-il, qu< embellit la vie, l'oubli seul la ren (ju'un l'a dit avant moi.
*— Et j'en suis bien la preuve, fit-elle, puisque, après tout.ce qui m'est arrivé, je vis encore. »
Il fit un geste qui signifiait : « J'ai rempli ma mission et je suis au bout de mon latin. » Puis se levant :
« Je m'en vais passer quelques jours à Bois-le- Roi, auprès de notre malade, qui apparemment ne l'est plus. N'avez-vous rien à lui dire, à ce criminel trop sévèrement puni?
— Rien, si ce n'est que je suis heureuse d'avoii appris à la fois son accident et sa guérison. »
M. Vaugenis se retira la tête basse. Cette parfaite tranquillité qui avait consterné Albert lui semblait un cas désespérant et sans remède. « C'en est fait, pensail-il. Pour recoudre ce que ce malheureux a décousu, un miracle ne serait pas de trop, et il ne s'en fait guère dans ce siècle. »
M. Cantarel non plus ne croyait pas aux miracles, et pourtant il venait d'en faire un bien malgré lui. Deux minutes et un grand geste lui avaient suffi pour bombarder grand homme l'amnistié Fichet. On avait parlé de la fête de Combard dans certain faubourg. Un numéro de la Vraie République, qui fut tiré à cent mille exemplaires, avait été consacré de la première ligne à la dernière à en décrire les splendeurs. Le cher Léon s'était surpassé; encore M. Cantarel avait-il pris la peine de revoir et de retoucher lui-même sa prose. Par ordre de son directeur, ce jeune homme d'avenir avait soigneusement passé sous silence l'incident Fichet et consacré sa meilleure encre à célébrer les louanges d'une illustre convertie. « Qu'il était beau de voir, écrivait-il, cette femme née au sein des pré-
jugés et des grandeurs, et subitement frappée de la grâce républicaine, tendre sa blanche des
mains durcies par le travail et préférer aux impures des Tuileries d'autrefois une fête du peuple, du vrai peuple, dont le cœur battait à l'unisson le sien! » Cette phrase malheureuse, que le jeune Léon eût mieux fait de laisser au fond de son en<i provoqua les lazzis d'une petite feuille écarlate, fort répandue, laquelle profita de l'occasion pour recommander chaudement aux sympathies populaires « un généreux amnistié, un illustre proscrit, chassé comme un chien par de vils laquais, pour avoir dit leur fait aux exploiteurs bourgeois. » En peu de temps, le généreux amnistié, dont personne ne parlait, devint un homme célèbre, ce qui prouvait une fois de plus tout ce qu'il y a de vérité cachée dans la philosophie des contradictions et le plaisir malin qu'ont les événements à prendre le contre-pied de nos i rances. Les ennemis de M. Gantarel s'armèrent de cette gloire de fraîche date pour combattre son tion. Jusqu'alors, il avait eu pour seul concurrent un petit médecin fort obscur, quoique 1 nommé Souriceau. Fichet se laissa porter, éloquence aidant, sa candidature fit de rapid merveilleux progrès.
M. Cantarel ne s'en émouvait pas trop, il n pas Fichet au sérieux. Ses amis et h comité lui déclaraient à Fenvi (incertaine, et les puissants moyens dont i t lui mettaient l'esprit en repos.
du scrutin fut venu, il éprouva d
Il n'osa pas aller à Paris ; il ressemblait à ces auteurs dramatiques qui, pour employer l'expression vulgaire, ont le trac et que rien ne peut résoudre à assister à la première représentation de leurs pièces. Durant tout ce fatal dimanche, il arpenta son parc, causant avec sa canne et la mordillant plus que jamais. Ce qui l'achevait, c'est qu'il ne pouvait épancher ses angoisses dans le sein de la marquise, qui dînait ce jour-là chez M. de Noisy en compagnie de Jetta.
Il était près de minuit quand on lui remit une dépêche qu'il ouvrit d'une main palpitante. 0 vicissitudes des destinées! ô vents mystérieux qui soufflez sur les multitudes! suffrage universel, voilà de tes coups! Fichet était nommé, M. Cantarel avait deux mille voix de moins que lui, et, pour comble d'humiliation, le méprisé Souriceau l'avait distancé; il arrivait dernier. Il resta quelque temps comme écrasé, comme broyé par son malheur. Puis il éprouva l'impérieux désir de répandre son âme dans une âme amie; mais ce n'était pas à Mme Cantarel qu'il pouvait demander ce petit service. Il se dit que la marquise avait dû revenir de son diner. Il se rendit incontinent au chalet, se berçant de l'espoir que non seulement elle compatirait -à ses douleurs, mais qu'elle consentirait peut-être à l'en consoler.
Le gros verrou n'avait pas été tiré. A son ordinaire, il s'introduisit dans le salon sans se faire annoncer. Fut-il pris d'une hallucination? Il vit ou se figura qu'il voyait, au pied du sofa où Mme de Moisieux était assise, le jeune Lara, agenouillé sur un coussin et la mangeant des yeux, tandis que ses doigts effrontés
s'amusaient à chiffonner un pli de sa robe. Il faut croire qu'il rêvait, car à peine était-il en Lara
se trouva debout au milieu du salon. Il lui p cet adorabie enfant le regardait d'un air prov. et narquois, et sa figure, si agréable qu'elle fût, lui sembla si prodigieusement déplaisante qu'il leva la main pour le souffleter. Le petit Grec était leste, il esquiva le coup et détala.
« Eh bien! qu'est-ce qui vous prend? demanda la marquise d'un ton de reproche.
— Je ne puis souffrir ce petit drôle, répondit-il. et nous avons de vieux comptes à régler ensemble. Vous savez de quel plat de sa façon il m'a régalé dans le temple d'Amour... Au surplus, marquise, je trouve qu'il prend avec vous des libertés fort déplacées...
— Mais, mon cher voisin, interrompit-elle, il me semble que c'est à moi de faire la police dans ma maison. »
Il n'insista pas, il craignait de la fâcher. N'était-elle pas sa ressource suprême? Et puis elle était en beauté, elle n'avait jamais eu l'œil plus vif ni plus ensorcelant, jamais elle ne lui avait paru si chat i désirable.
« Ah! mon Dieu, reprit-il, si je jal homme, c'est qu'il a le bonheur de vivre ;tii|»i vous, de vous voir à toute heure, de que vous respirez... Oh! de grâce, ne tous pas dans ce jour de malheur où j tant de consolations, et vous con-
soler. »
A c il lui 113 !
du déplorable effet que son récit produisait sur elle. Obsédée de ses poursuites, il lui tardait d'en être délivrée. A quoi pouvait-il lui servir désormais? quelques jours auparavant, Mlle Maulabret avait écrit à mère Amélie une le'ttre tendre et respectueuse, pour lui demander pardon une fois de plus du chagrin qu'elle lui avait causé; elle n'y disait rien du chagrin bien plus grand encore qu'elle lui préparait. Ni mère Amélie, ni Mme de Moisieux, ni M. Mongiron n'avaient imaginé de voir dans cette lettre une boîte à double fond. Ils tenaient que cette jeune innocente était incapable de dissimulation; ils avaient cependant tout fait pour lui apprendre à se taire. Forte de cette épître, Mme de Moisieux, qui se flattait d'avoir rempli son engagement, mit M. Mongiron en demeure d'exécuter le sien. Il fut convenu que dans un bref délai Lésin serait présenté à l'héritière et à sa famille. Tout à fait rassurée de ce côté, la marquise ne ménageait plus M. Gantarel que dans l'espoir qu'il userait de toute son influence politique pour recommander l'être impossible aux puissants du jour et pour lui procurer une situation. Et tout à coup elle apprenait ce misérable échec. Deux mille voix de moins que Fichet! cinq cents de moins que Souriceau! Elle perça à jour ce fantoche, elle vit à découvert tout son néant, elle décida que, quand le citron est sec, il faut se hâter d'en jeter l'écorce.
Il était assis auprès d'elle et avançait déjà les deux bras pour les lui jeter autour de la taille. « Aimezmoi, disait-il d'une voix langoureuse, aimez-moi, cela me consolera de tout. »
Elle se leva, le regarda d'un œil superbe, et, le prenant par la main, elle le conduisit devant la glace qui surmontait la cheminée.
« Mon cher voisin, rendez-vous justice, lui dit- Une femme de mon âge qui se décide à avoir une faiblesse doit trouver une excuse dans son choix franchement, la figure que voici est-elle une excuse suffisante? »
Stupéfait de ce langage inaccoutumé, il perdit quelques instants la voix. Quand il la recouvra :
« Ah! fort bien! s'écria- t-il. 0 femme vertueuse!... Mais la vertu ne suffit pas au bonheur, il faut y ajouter Lara.
— Vous êtes, lui dit-elle en colère, un visionnaire et un insolent. »
Et ses regards le réduisaient en poudre. M donna un libre cours à sa fureur, qui le suffoquait, et, comme à son ordinaire, il rappela à la marquise les innombrables services qu'il lui avait rendu rangements qu'il avait conclus avec ses créanciers et dans lesquels il avait mis du sien.
« Maintenant je sais qui vous êtes, poursuivit-il, et que la chronique dit vrai, et que je suis un idiot. Oui, cela ne me paraît que trop prouvé ; tandis que jouiez ici la comédie de la pauvreté, voi en Angleterre un bon petit million, dè\ mains
sûres... A merveille! mais prenez-en votn faites-en votre deuil, jamais ma pupille n'épi votre grand benêt de fils.
— Je ne sais pas si mon fils est un 1 dit-elle ; mais je suis certaine qu
Mlle Maulabret entrera en religion et que mes conseils n'y auront pas nui. »
Et elle lui montra la porte avec un geste d'impératrice.
« Chassé ! s'écria-t-il en sortant. Eh ! oui vraiment, chassé comme un laquais !
— Vous avez bien chassé Fichet, » répliqua-t-elle en lui enfonçant un second poignard dans le cœur.
Le lendemain, quand Mlle Maulabret descendit au salon, elle eut la surprise d'y trouver M. Gantarel, qui l'attendait de pied ferme et qui lui dit avec un accent de tendresse vraiment paternelle :
« Ce n'est pas tout cela, ma mignonne. Il faut me faire un plaisir, il faut épouser M. Valport. Je le veux, je l'ordonne. C'est après tout un charmant garçon, et, en dépit du vilain petit tour qu'il nous a joué, ce sera le meilleur mari du monde... Et puis ce mariage mettra au désespoir Mme de Moisieux.
— Depuis quand lui voulez-vous du mal? demandât-elle.
— Oh ! j'ai été longtemps sa dupe, mais j'y vois clair aujourd'hui. C'est une horrible femme. Les marquises et les amnistiés, qu'on ne me parle plus de ce monde-là. Si vous saviez, mon amour, ce qu'elle a fait !.. Ah ! quand on a vécu dans le bourbier ! . . . car c'était un vrai bourbier que cette cour... Quelle immoralité, ma fillette ! Figurez-vous,., mais vous allez rougir d'horreur. J'ai découvert que son petit groom, cet abominable petit Lara...
— Excepté vous et Jetta, interrompit Mme Cantarel, tout le monde à Combard le savait.
— Et vous ne m'avez pas averti ?
— J'ai respecté votre innocence... Allons, en faut prendre votre parti et épouser bien
M. Valport pour venger M. Cantarcl. C'est un génie de dévouement que les tuteurs ont le droit d'exil leur pupille.
— Ne suffit-il pas, pour chagriner la marquise, répondit-elle, que j'aie refusé d'épouser monsieur son fils ?
— Il s'agit bien de cela! reprit M. Cantarel. Elle m'a annoncé d'un ton de triomphe que ma chère petite poulette entrerait en religion... Elle y a sûrement quelque intérêt, et je gagerais qu'elle a conclu un marché avec notre sainte mère l'Église, un marché d'or, car elle ne fait rien pour rien, elle n'est que calcul et hypocrisie.
— Rassurez-vous, monsieur, répliqua Mlle Maulabret, je n'entrerai point en religion, mais qu'on ne me parle plus d'un mariage qui me fait horreur... Faut-il le répéter cent fois? je ne veux pas, je ne veux pas, et ma résolution est irrévocable. Demandez plutôt à M. Vaugenis, » ajouta-t-elle en tendant la main à l'ancien président, qui venait d'entrer.
Elle s'aperçut qu'il avait la figure allons grave et soucieux. Elle pressentit une fàchvelle.
« Il y a quelques jours encore, je le sou) mariage, répondit-il ; mais il es et je me ferais une conscience d'insu
— Pourquoi donc, je vouî tarel.
NOIRS ET ROUGES .{Uô'
— Hélas ! ce pauvre garçon...
— Parlez, parlez vite, fit-elle d'une voix émue.
— Oh ! rassurez-vous, il est vivant; mais sûrement il y avait de la grenaille dans cette poudre, et il s'abusait sur la gravité de sa blessure... Il est défiguré pour la vie. »
Elle eut un tressaillement.
« Ah ! si c'était tout ! » poursuivit-il.
Elle l'interrogeait des yeux avec anxiété, ses mains tremblaient.
Il secoua tristement la tête en 'disant :
« Un œil est perdu, et le médecin m'a confié que l'autre est fort compromis. »
Elle poussa un cri , le regarda un instant comme du fond d'un rêve. Puis elle se leva brusquement et murmura :
« Défiguré ! aveugle !.. Ah ! mon Dieu, aveugle !... Allez-lui dire bien vite que je l'aime, que je suis à lui, que je veux être sa femme.
— 0 marquis de Moisieux, dit à demi-voix M. Vaugenis, comme vous vous êtes trompé ! »
Mme Cantarel regardait Jetta d'un œil prodigieusement étonné. Un habitant de la lune lui serait apparu qu'elle ne l'eût pas contemplé avec plus de stupeur.
« Voilà une résolution digne de votre grand cœur, reprit M. Vaugenis; mais il ne me croira pas. Il faut que vous lui parliez vous-même.
— Allons-nous-en de ce pas à Bois-le-Roi, s'écria M. Cantarel, et puissions-nous rencontrer la marquise en chemin ! »
Un quart d'heure plus tard , un br. é de
quatre chevaux dévorait l'espace. Durant tout le trajet, M. Cantarel tint le dé de la conversation, il éprouvait le besoin de répandre le trop-plein de son âme. Il entremêlait dans ses discours la marqui Fichet, Fichet et la marquise, et volontiers il leui tordu le cou à tous les deux. Mais, s'il avait deux geances à tirer, il se consolait un peu en pensant que l'une du moins était presque assurée. Mlle Maulabret ne desserrait pas les lèvres. Elle causait silencieusement avec le mort ; elle lui disait : « Comme nous nous sommes disputés, vous et moi 1 Ah ! grand Dieu, il n'a fallu rien moins que cet affreux malheur pour nous accorder. »
Quand on fut arrivé, quand le break eut traversé une cour que bordait d'un côté une grande remise, de l'autre une vieille tour ruinée et habillée de lierre, sur laquelle étaient perchés des pigeons gris qui roucoulaient à pleine gorge, elle ne pensa plus qu'au supplice qu'allait endurer l'homme qu'elle avait aimé en s'offrant à ses yeux tel que Golo l'a Tout le passé lui revint au cœur, et elle se prit à pleurer.
L'instant d'après, elle était assise dans un foui et bientôt elle entendit au fond d'un corridor frémissante qui disait :
« Je la connai lis bien, j'étais sûr drait.
— Ne vous y trompez point, ré genis, ce n'est pas elle qui est venue, c Marie.
— Non, c'est moi, c'est bien moi, » cria-t-elle.
Puis, par un mouvement involontaire, elle ferma les yeux, frissonnant à la pensée de ce qu'elle allait voir. Quand elle les rouvrit, Albert était agenouillé devant elle et cachait son visage dans ses mains. Elle n'apercevait que ses cheveux d'un brun sombre, que le fusil de Golo n'avait point endommagés, et son front, où elle distinguait deux petits points noirs. Elle attendait avec une douloureuse impatience qu'il relevât la tête. Hormis une petite escarre sur la joue droite, sa figure était intacte, il était plus beau que jamais, et il attachait sur elle deux yeux superbes, deux yeux qui resplendissaient comme deux soleils.
« Ah ! vous m'avez indignement trompée ! » s'écriât-elle.
Et elle tenta d'échapper, de s'enfuir. Il s'empara de ses deux mains, l'obligea de se rasseoir et se remit à genoux devant elle. Il essayait de parler, il ne pouvait, il s'écriait : « Si jamais... » Les larmes et les sanglots lui coupaient la voix. Enfin , il réussit à dire :
« Si jamais je vous causais un chagrin, si jamais je vous coûtais une larme, si jamais j'oubliais cet aveugle que vous vouliez épouser, je serais le dernier, le plus méprisable des hommes. »
Elle sentit que toute résistance était inutile, que ses mains captives s'accoutumaient déjà à leur prison, que sa volonté l'avait abandonnée, que son cœur la trahissait.
Et pendant ce temps l'ancien président de chambre
disait de sa voix des grands jours, de celle qui lui servait jadis à rendre ses sentences :
« Pour obtenir la terre promise, Josu»' craint de mentir, et Dieu n'a pas laissé de la lui donner. »
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