Norine
sante expédition à Truscas, vers le milieu de juin 842? Quelle joie! quel élan! Tu n'étais pas alors -uré de la paroisse de Rocaillet, au diocèse de Montpellier, et je n'étais pas conservateur de la bibliothèque Mazarine, à Paris.
Mon oncle Fulcran nous avait dit, la veille au OIT :
— Mes chers petits, M. le vicaire général Péniault m'a écrit hier que Monseigneur, en tournée
astorale dans nos montagnes, arriverait à Camp-
long vendredi, pour y administrer la confirmation, et que je devais me mettre en mesure de recevoir convenablement Sa Grandeur. Convenablement, c’est facile à dire. Ma pauvre gouvernante est aux cent coups, et moi, Je perds un peul la tête. Monseigneur Thibault m'aurait honoré de sa visite un jour gras, que deux ou trois poulets de grain trouvés dans ma basse-cour, un gigot d mouton découvert chez le boucher Salasc, un brochette d’oisillons retirée des pièges de Galibert, le pâtre des Bassac, avec les sauces don: Prudence aurait su accommoder tout cela, eussen: composé un repas fort convenable, selon l’expres: sion de M. le vicaire général Pénicault. Mais que puis-je faire un jour maigre, un vendredi | Prudence a manqué pleurer, et je n'étais pas trani quille tandis qu’elle se désolait ainsi. Songez don mes enfants, être exposé, moi, le desservant l! mieux loti du canton, à servir à Monseigneui
des œufs, des pommes de terre, des haricots, de
épinards, tous morceaux indignes de sa haut situation dans l'Église, de son rang d’évêqui assistant au trône pontifical!l.. Le marguilli |!
Bassac a vu notre désespoir et nous a sauvés. ]
Le
NORINE 11 existe, paraît-il, à Truscas, à deux lieues d'ici, un homme du nom de Joseph Cabassol, qui fait de grandes pêcheries de truites. Cabassol connaît rous les refuges de ces poissons, gités sous de grosses pierrailles, au fond de la rivière d’Orb: il y glisse les mains, et les truites se trouvent prises entre ses doigts plus sûrement qu'entre les mailles d’un filet. Prudence vous donnera in panier et, demain matin, vous partirez tous deux pour Truscas. Je vous remettrai une lettre
pour le curé de là-bas, M. l'abbé Papillon, un de
es condisciples du grand séminaire. M. Papilon, que j'invite du reste à notre cérémonie, où il sourra recevoir la bénédiction de Monseigneur, léra la commande des truites à Joseph Cabassol, cquittera la commande pour moi, vous hébergera t vous renverra à Camplong après-demain jeudi. Durant votre voyage, moi je ne resterai pas inacif : j'irai à Graissessac pour emprunter à mon confrère, le vénérable M. Alexandre Matheron, inq ou six bouteilles de son vieux vin de Fauères; puis je pousserai jusqu'à Saint-Étiennee-Mursan pour prier M. le curé Beaumel de me rêter son cabaret à fermoir d’argent, où quatre
magnifiques flacons de cristal contiennent des! liqueurs dont je n'ai jamais goùté, mais qui on! le bruit d'être exquises. Je doute certes quu Monseigneur boive de la fine champagne, du curaçao, de la chartreuse, de l’anisette; mai: enfin, Sa Grandeur sera persuadée que j'ai toui mis en œuvre pour lui faire l'accueil qu’elle mé: rite... À demain matin donc, mes petits. |
J'ignore, mon cher Arribas, si la perspectival ouverte d’une excursion libre à Truscas te laisse!
dormir en paix dans ta maison des bords de |:
rivière d'Espase, au hameau des Passettes. Pou
moi, Je ne pus fermer l’œil au presbytère; j'avai: dans mon lit des soubresauts terribles. Vaine: ment, pour trouver un peu de calme, récitai-j« des Souvenez-vous, Marie, sans fin; rien n’y fiti Truscas, où je n'avais jamais engagé le piedi Truscas, à deux lieues de Camplong, — au boul du monde, — me remplissait l'âme, tout l'être:
L’aube filtra aux volets fendillés de ma chami bre. D’un bond de cabri, je sautai sur mes chaus: ses et sur mes souliers.
Tu fus en retard. mon ami. Tu devines sijet'en voulais!
En t'attendant, je trempais de longues mouillettes de pain en une tasse de racahout et les avalais précipitamment. Le racahout des Arabes, fabriqué par Prudence avec de la fécule, du chocolat, une pincée de salep des Indes, nous coùtait fort cher, et dans les grandes circonstances seulement 1l m'était permis d’allonger la langue jusqu'à ce mets délicieux, dont mon oncle prenait trois gorgées chaque matin après sa messe basse. La recette était du célèbre docteur Valentinien Barascut, de Bédarieux.
J'ai su depuis que, pour trouver aux choses leur
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vraie saveur, il fallait un peu s'occuper d'elles; | penser un peu à elles; or, comme je ne m'occu=: pais que de Truscas, que je ne pensais qu’à toi, le racahout de M. Barascut passa sans me tou-| cher la luette, sans que j'en sentisse le goût. Mon oncle et Prudence, enchantés de me voir à | si belle fête, me couvaient de leur quatre yeux, chuchotaient, souriaient; et moi, ingrat, j'engloutissais mon butin gloutonnement, n'ayant, ni Un Sourire ni un mot.
Tu parus à la fin des fins. Il s’en allait huit heures à notre pendule.
— Arribassou, te dit notre gouvernante, t’ap=. pélant par l’abréviatif si tendre de ton nom; | voici un panier où vous trouverez, M. le neveu et toi, de quoi vous soutenir pendant la route. J'ai mis là deux fromages de chèvre, un pan dé saucisse, six gimblettes, six biscotins.…
— Je vous recommande surtout, mes enfants, |
intervint mon oncle, s’il vous prenait soif durant le voyage, de ne pas vous désaltérer au ruisseau. des Cérisoles, près Rocaillet. L'eau des Cérisoles est de l’eau de neige: elle descend en droiture de!
l'Espinouze, elle estolacée et très dangereuse... : L
Maintenant, mon cher petit, ajouta-t-il s’adressant à moi seul et me tendant un papier plié en quatre, voici la lettre pour M. l’abbé Papillon.
Il m'embrassa. De ses bras, je tombai dansles bras de Prudence.
Nous nous élancämes hors de la cure.
Quel temps admirable! Le soleil, du haut des châtaigneraies du Jougla, toutes fleuries à la fin de la prime, envoyait ses premiers rayons vaporeux, légers et doux, au fond de la vallée d’Espase, et allumait par places la rivière à travers les saules, les aulnes, les peupliers. Les cinq ou six toits des Passettes étincelaient. Un air frais et calme partout. Tout à coup, — je voudrais bien savoir comment la chose arriva, — nos bouches s’ouvrirent et nous nous mîmes à chanter. Moi, l'enfant du presbytère, élevé dans l'admiration des antiennes, des proses.des hymnes, des psaumes du Graduel, j'entonnai l’/n exitu Israël de Ægypto;to1, l'enfant de la métairie des Passettes, plus coutumier des chansons du village que des cantiques de l’église, tu jetas dans l’air sonore
ces deux couplets, que j'écoutais à travers les
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versets de mon psaume et que tu seras peut-être!
bien scandalisé de retrouver ici :
Garçons et fillettes
S'en allaient aux prés, Tout près,
Cueillir des noisettes
Le long du ruisseau, Sur l’eau.
Jean dit à Jeanille :
« Quand je t'embrassais, Tout près, Tu fus bien gentille Le long du ruisseau, Sur l’eau. »
Eh bien, monsieur le curé de Rocaillet, que:
pensez-vous de cet échantillon de la poésie fami-:
lière où se sont complu vos jeunes années? Tu,
rougis, j'en suis sûr, mon vieil ami, [l n’y a pas
de quoi, je te l’assure. Arribassou, remontant. le cours de l'Espase, un panier sous le bras; Arribassou, grand, étiré, robuste comme un surgeon de châtaignier sauvage, réveillant l'air matinal, chassant les oiseaux effarouchés avec je ne sais quel doux refrain pastoral, n'était pas moins religieux à mon sens que ne l’est le res-
pectable abbé Prosper Arribas, desservant de
Rocaillet, dont la voix ne connaît désormais que le plain-chant de l’Anfiphonaïire et le latin écrit sous la portée.
Pour mon compte, Je te regardais défiler en avant et je t’admirais, car je te trouvais beau. Mon oncle, redoutant que l'ennui ne me gagnât au village, t'avait donné à moi comme ami, etj'étais fier de te voir, dete serrer les mains de temps à autre, de t’'écouter et de te parler à mon tour. D'ailleurs, en 1842, tu marchais sur tes quinze ans, et J'achevais à peine mes douze. À mes yeux, ton âge te faisait mon supérieur. Puis tu étais si fort, si tendre, si amifeux, pour me servir d’un mot de là-bas qui est un mot charmant! Aussi, Dieu, qui avait des desseins sur toi, tandis que, malgré mon enfance pieuse, J'errais à l'aventure cherchant ma voie, te conduisait-il par la main et finissait-il par t’attacher à lui, par te garder. Dieu a bien fait de te choisir et de me laisser.