‹ NorineChapitre 25 sur 25 · WA AL AA D · texte numérisé non relu

WA AL AA D

C'est ce jour-là que je vous donnai le nom d’Abeïlle,

Le ik

ji

d’Abeille... Avez-vous oublié cette rentrée d'’essaim ?

Non:

— Votre mère, votre père, le visage et les mains enveloppés, étaient là, vous regardant, émerveillés de voir les abeilles bruire dans vos cheveux sans vous piquer. La musique de vos cailloux, celle de votre voix, car vous chantiez ce simple mot: « Belle! Belle! Belle! » charmait l’essaim qui, déroulant sa masse bruissante, s’abattait par menues légions sur le drap blanc tendu à l’ombre du sorbier. Et quels embrassements quand tout fut fini! Comme les vôtres vous aimaient !

— Jé les ai perdus.

— Vous vous trompez.

— Je les ai perdus.

— Et le ciel? Dieu vous les garde là-haut.

La mort de votre père, dont le cœur ne put se déprendre de la femme à laquelle 1l s'était une fois lié, cette mort qui vous accable a été pour lui plus qu'une délivrance, elle a été le retour au bonheur, aux joies lés plus enivrantes de sa vie terrestre. Le dernier mot qu'’ait exhalé sa bouche

236 MADEMOISELLE ABEILLE déjà glacée, c’est ce nom mille et mille fois répété durant sa maladie : « Lucie! Lucie! Lucie! »

Maintenant, dans les splendeurs du royaume du ciel, il la voit, sa Lucie bien-aimée, il la retrouve parée de gloire, jeune de la jeunesse éternelle des élus, et ils ne seront plus séparés, car «le royaume du ciel ne doit pas finir, non erit finis ». — O mon père! O ma mère! sanglota Mie Marie.

J'ouvris involontairement les yeux : Mie Vidal,

assise, tenait ses deux mains collées à son visage

et de grosses larmes rondes filtraient à travers

ses doigts. Vargas était à genoux, dans l'attitude rigide d’un saint de pierre sur un tombeau. Ses lèvres murmuraient une prière : sans doute il remerciait Dieu, qui lui avait permis de toucher Abeille, de découvrir et de faire couler la source de ses pleurs. Son oraison terminée, l'Espagnol se remit debout; puis, se tournant vers moi, qui le considérais ébahi:

— Monsieur l'abbé, me dit-il, d'un ton tout ensemble recueilli et solennel, M. le curé de Gabian espère pouvoir m'ouvrir dans quelque

temps le grand séminaire de Montpellier pour

MADEMOISELLE ABEILLE 237 m'y faire poursuivre mes études et recevoir la prêtrise. Mais la guerre qui peut éclater de nouveau entre christinos et carlistes, rend mon avenir bien incertain. Sera-t-il accordé jamais au minoré de Bilbao de célébrer le saint sacrifice ? J’en doute souvent au fond de l’abîme où j'ai été précipité. Vous, dont rien ne troublera la vie, vous gravirez les degrés de l’autel et immolerez la victime sans tache. Souvenez-vous, le jour où vous aurez été comblé de la grâce divine, souvenez-vous de la Grange-du-Pin, de Mi: Vidal, de sa grand’mère, de moi, et priez pour nous.

J'ai regardé Vargas avec fureur et, sans répondre, me suis sauvé d’un élan. En rentrant dans ma chambre, j'avais une envie folle de crier. Je venais de recevoir un coup, et par quelque bles. sure secrète, goutte à goutte, me semblait-il, mon sang, tout mon sang allait s’épancher.

Quelques jours après, J’entrais au grand sémi-

naire.

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