‹ NorineChapitre 24 sur 25 · ANS · texte numérisé non relu

ANS

MADEMOISELLE ABEILLE oi

par les champs, mon devoir m’oblige à surveiller nos ouvriers de labour, qui commencent, ‘après les vendanges, à préparer nos terres pour les semailles.. « Un homme de quarante ans!

un homme de quarante ans que j'ai connu si vaillant! » s’écrie-t-elle à travers la Grange en frappant le sol de son bâton... C’est vrai qu’on m'a vu vaillant par ici et que je savais avoir la main aux terres, au bétail, à tout. Maintenant...

Il promène des yeux hagards à la ronde.

— Et Abeille? me demande-t-il.

— Voulez-vous que je la cherche par la?

— .. Maintenant, c’est un fait, je n’ai plus de force, mais plus, continue-t-il. Cette faiblesse m'est venue peu à peu. En premier, le mal prit la tête, puis les bras, puis les jambes, puis l’homme tout entier, de l’orteil aux cheveux... C'est comme ca... Si la Vidale savait! Elle m'accuse, elle qui tomberait du ciel avec un grain de mil menu dans le creux de la main, elle m'accuse de ne plus aimer nos champs, nos bêtes, notre maison. Je ne demanderais pas mieux que de les aimer comme autrefois, quand j'étais le

premier levé etle dernier couché à la Grange-du-

Pin!...Je ne peux pas... Tout m'est égal... Mon’ chagrin m'a dégoûté de nos biens... Pourtant, si | le bon Dieu voulait!

— S'il voulait quoi?

— S'il voulait me rendre Lucie, Lucie Reboul, ma femme, qu'il m'a prise, voici bientôt cinq ans. C’est elle qui me guérirait de mes maladies! c’est elle qui me remettrait en courage et ensantél..:

De grosses larmes coulent sur son visage de Éire,

— Dans les commencements, je crus que ça se passerait, poursuit-il. Il me semblait d’ailleurs que ma Lucie allait me revenir. Il n’était pas possible qu’elle m’eût quitté pour jamais, quand elle était en pleine fleur de Jeunesse, que la Grange, embellie pour elle, demeurait toujours là avec son pin si beau pour l’abriter du soleil. Souvent, persuadé qu'elle était allée voir ses parents à Gabian, dans la soirée je m’avançais à sa rencontre sur le grand chemin... Chacun défilait, regagnant son endroit, et je l’attendais encore. Vingt fois, la Vidale est venue me ramas-

ser. la nuit, dans le fossé de la route. où j'avais , ? % }

fini par rouler, par m’endormir... Mais Abeille grandissait de jouren jour, et je crus un moment que ses gentillesses m’enlèveraient le poids qui m'écrase, comme au moulin la meule écrase un grain de blé. Malheureusement, la Vidale, habituée à la gouverne de la Grange, un matin la plaça au couvent de Tournemire, en Aveyron, du côté de Roquefort. Pauvre Abeille, elle ne s'est guère amusée chez les Sœurs! Enfin, elle * est à la maison à présent, et elle ne la quittera plus. La Vidale aura beau se plaindre, gémir, : menacer : Abeille est ici, Abeille y restera. Par- : bleu ! l'éducation qu’on m'a donnée dans le pen- sionnat payant des Frères de la Doctrine chrétienne, à Béziers, m'a rapporté gros pour mon bonheur! Parce qu'elle montre pour plus de trois cent mille francs de biens au soleil, que sa petitefille sera un excellent parti, la Vidale, qui ne sait pas lire, voudrait qu'Abeille fût instruite comme un livre. C'est de l'orgueil, ca.

— Pourtant... hasardai-je.

— Oh! je comprends que toi, qui veux être prêtre.

— Moi, je veux être prêtre!

— Mie Angèle Sicard nous l’a appris, l’autre jour... Mais Abeille ne veut pas être sœur, elle: il s’en faut!

— Et que veut-elle être ?

— Elle ne s'occupe aucunement de cela. Elle court avec moi de côté et d'autre: des fois elld lit, des fois elle chante; des fois, quand um ruche essaime, elle suit les abeilles au vol e: récolte l’essaim pour nous. Son nom d’Abeille: trouvé par Alonzo Vargas, lui vient de ce qu toutes les abeilles du pays la connaissent. Elle : beau aller s'asseoir en plein rucher pour y faire des lectures, elle n’est jamais piquée,.. Mais tu

devrais bien me la dénicher par là,

Je laisse ma glu, ma cage aux rives du Vigne! mâle, et m'encours à la découverte de Mle Marie: D'une haleine, je monte jusqu'aux bergeries de: Vidal, lourd bâtiment noirâtre situé à la crête di coteau, dans une levée broussailleuse de genêtt épineux... Ah! ces genêts, comme ils m’entrem leurs pointes dans les mollets!... Je suis surpril

que la Vidale, réputée très avare, n’ait pas mil

le feu à ces arbustes inutiles qui lui volent plui

d’un flocon de laine, car j’aperçois des fils blancs “et bruns flottant, de-ci, de-là, aux buissons. Dieu ! la Vidale. Elle est à la porte desétables, comptant des fagots de frêne que deux hommes vont entasser, là-haut, dans les paillers. Le ruisseau de Roquesels, au bas de la vallée, coule à travers une véritable forêt de frènes, et à l’automne on élague ces arbres magnifiques dont la dent des bêtes croquera, durant l'hiver, les rameaux feuillus. l’écorce des branches avec. Il faut voir avec quelle ardeur, quelle méfiance, quelle autorité cette vieille de soixante-quinze ans regarde, surveille, commande! Tandis .que ses journaliers grimpent aux échelles, elle empile les fagots d'une main nerveuse, dont les doigts noirs sur les branchettes vertes ressemblent aux serres de ces grands aigles cévenols. abattus d'aventure dans l’Espinouze ou au Saumail..

Mais il me semble l’entendre marmotter. Que peut-elle bien dire? Je décris un détour assez long et, sans être vu, je réussis à m'insinuer sous les retombées épaisses d’uné enfilade de grenadiers qui tapissent de rouge la façade des berge-

ries.

Je dresse l'oreille.

— .… Si encore j'avais mon garçon pour tenir l'œil à tout, comme au temps jadis! Mais il n’est plus bon à rien... Pourvu qu'il ne devienne pas innocent à force de penser à sa pauvre défunte! Pour dire vérité, elle était gentille, cette Lucie

Reboul, de Gabian, encore qu’elle nous fût arrivée sans un liard dans le tablier. Enfin, quand bien même mon garçon perdrait les esprits à cause de sa femme, cela ne la lui rendrait pas. Le bon Dieu a eu envie de Lucie et il l’a prise. Il fait toujours ainsi, le bon Dieu, et pas moyen de l’en empêcher... Ah! si mon fillot pouvait revenir à sauveté!... Moi qui l'avais si bien fait enseigner, aux Frères! Leur en ai-je porté des écus ronds, à ces Frères de Béziers! J'étais si glorieuse de mon Aristide qui lisait aux livres, où je n’entends goutte! C’est comme Abeille, m'en a-t-elle coùté de l'argent blanc! Parexemple, pour celle-là, je ne veux pas qu’elle touche à nos besognes de la Grange; elle est trop fine, trop jolie. On dirait une merlette. Puis nous sommes bien assez richès, voyons, les Vidal de la Grange-du- Pin, pour qu'Abeille ne se salisse pas les doigts.

Elle s'interrompt, se hisse sur la pointe des sabots, s'abrite les yeux de [a main et lance un regard au loin.

— Je la vois, reprend-elle; elle est encore au rucher, un livre sur les genoux.

M°° Vidal lit dans le rucher! Je détale plus vite qu'un levraut surpris par le premier aboi des chiens.

Elle est |à, en effet, blottie en un buisson. Toute espèce de feuilles, et de cent couleurs, l’enveloppent, pleuvent sur elle, parsèment ses. épaules, ses cheveux. Quel est le nom de ces arbustes, dont quelques-uns sont chargés de grappes de baies rouges? Je l'ignore, n'en ayant jamais rencontré de pareils dans nos campagnes de la vallée d'Orb. Pourtant, ces petites fleurettes blanches, qui me cachent à demi son visage, ressemblent à des fleurettes de myrte... Je tourne un rocher embaumé de verveines, de menthes sauvages, et me rapproche. Je voudrais être l’oisillon qui passe, pour faire moins de bruit. — (est du myrte! c’est du myrte! — Que cette bran-

chette gentiment allongée par l’arbrisseau lui met

au front une jolie couronne! Je regarde Mile Vidal. Malheureusement le fouillis où elle se trouve noyée me la dérobe presque de la tête aux pieds, et c’est tout au monde si, dans l'attitude pénchée qu’elle garde, je démêle le fin bout de son nez. Il me faudrait pouvoir hasarder quatre pas encore, et je n'ose. Que de fois, au temps des nids, au Roc-Rouge, à Tantajo, à Philip, il m'est arrivé, d’un coup de main rapide, de prendre la couchée sur ses petits! Avec quelle légèreté j'avais cheminé sur l'herbe rêche, parmi les éboulements! Je ne sais donc plus à présent? Si je prenais par le rucher, un peu plus haut?

Je me risque doucement et touche les premières füuches. Mais voilà les abeilles qui défendent leur domaine; elles forment devant moiuné muraille bourdonnante qui m'empêche d’avancer.

Le soleil, près de disparaître dans les masses boisées d’un pays où je ne suis jamais allé, donne à mes terribles ennemies un éclat qui me les fait trouver belles en dépit de leur aïguillon tiré du fourreau. Je recule, je recule toujours davañtage devant les légions, touté l’arméé qui

me ménacé, me poursuit. Si les abeillés éonnais-

; MADEMOISELLE ABEILLE 199 sent Mi: Marie Vidal. c'est moi qu'elles ne con- . naissaient pas, par exemple!

Mais où suis-je? À force de rétrograder, jé suis

. tombé en un paquet de broussailles inextricables. Comment me tirer de là?Je cherche, je m'’oriente, et j'ai fait brèche, pour me sauver, dans un énorme amas de ronces, quand une voix faible,

enrouée, crie de l’autre côté des églantiers qui mé rétiénnent captif :

— Abeille! Abeille!

— Je viens! reprend une voix plus forte et plus claire.

En un sentier que je touche de la main, surgit M. Aristide Vidal.

— Abeille! Abeille! appelle-t-1l.

J'entends le bruit sec de brindilles qui se cassent dans un fourré, et Ml: Marie se dresse à dix pas, couronnée de fléurettes blanches. — Est-ce que le myrte l'aurait suivie? — Non!

non ! elle en tient un rameau de la main droite et s’en évente pour s'amuser. Ce jeu me contrarie, car il me prive du spectacle de notre demoiselle dé ià Grange... Comme elle ne se presse guère d'arriver à lui, son père la rejoint.

— Tu liras donc ca jusqu’à l’année prochaine? lui dit-1l.

Il Jui prend, dans la main qui retient le myrte, un petit livre à couverture bleue. |

— C’est si joli! si Joli! répond-elle sans se fâcher.

— M. le curé de Gabian ne veut pas que tu passes tes Journées à des histoires inutiles.

— Est-ce qu'il est mon maitre, M. le curé de Gabian ?

— Îl a tant d'amitié pour toi, ce bon M. Boubals, qui t'a baptisée, qui t'a fait faire ta première communion, qui te mariera un jour! |

— Mon maître, c’est toi, toi, mon père chéri que j'aime!

Elle abandonne son myrte et se suspend au cou du pauvre homme, qui tremble de toutes ses jambes, de tous ses bras, et laisse aller le livre au sol.

— Abeille! mon Abeille! balbutie-t-1l.

Puis, avec un sanglot :

— Si ta mère pouvait nous voir!

Mie Vidal ramasse son livre, son rameau, et

demeure plantée devant son père qui pleure.

SRE

Elle est d'une päleur extrême, mais elle ne pleure pas. Malgré les ramilles qui s'interposent entre nous, je la vois bien. Oh! je la vois comme si elle était seule dans la création et que je n’eusse qu'elle à regarder. D'abord, elle est grande, plus grande qu'Éléonore Trescas et plus grande que Marthe Vanneau. Pour ses traits, ils ne rappellent en aucune façon les traits de l’une ou de l’autre de ces fillettes de Bédarieux. Ils ne sont ni rieurs comme ceux d'Éléonore, ni tristes comme ceux de Marthe. Le visage de M'° Marie Vidal, calme, tranquille, me touche assurément ; mais, je ne sais pourquoi, je me sens moins atteint par elle que je ne le fus par la petite ouvrière de la Tuilerie ou par la petite vendangeuse de la vigne de l’Arboussas. Peut-être les conditions particulièrement douloureuses où je rencontre Me Marie influent-elles sur mes impressions intimes.

Ce n'est pas cela. Abeille, sans être richement habillée, est vêtue d’une robe bleue semée de menus pois blancs qui Jui sied à ravir; un chapeau de paille ombrage ses cheveux très noirs au soleil couchant. et cela me gêne, m’intimide,

me trouble. Moi, enfant vagabond de la montagne cévenole, qui, plus jeune, chez mon oncle lé curé, vivant parmi les pâtres du Jougla et de Bataillo, avais connu les vestes percées aux coudes, les pantalons troués aux genoux des paysans, je m'étais senti tout de suite de plain-pied avéc les haillons d’Éléonore et de Marthe; le luxe bourgeois de M'E Marie Vidal, son air distingué de pensionnaire du couvent de Tournemire, ine tiennent à distance et coupent les ailes à mon enthousiasme, brutalement. Mon cœur se détourage : l'objet qui le tente, qu’il convoite, est trop haut... Comment faire croire que, parmi les broussailles où je n’ai pu me faufiler qu’au prix de vingt viqüres, je commencé à m'ennuÿer ?

— Oui, mais si ta grand'mère le découvre, ton livre ? demande M. Vidal.

— J'ai ma cachette.

Elle se penche, glisse sa main dans un trou.

: — Allons! dit-elle.

Son père lui prend le bras. Ils s’éloignent. Le rameau de myrte, dont les fleurettes se térnissent dans le crépuscule, raye le sentier, aux

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tournants duquel ils disparaissent tout à fait.

J'ai fait un bond de cabri : je veux voir le livre, je veux connaître lé livre, je veux palpér le livre de M" Vidal. — Où est-il? — Je fouille, je farfouille.

Bon! une vieille ruche abandonnée, couchée parmi les mougères odorantes. Le tronc de chàtaignier où cette ruche fut taillée jadis est vermoulu, crevassé. C’est par ces fentes de l'écorce que lès abeilles ont déserté leur maisonnette sans doute. Ont-elles laissé du miel aux parois des murailles? Je redresse la ruche; mais je ne l'ai pas remise sur pied, que le livré de Mi: Marie s’en échappe, s'étale sur le gazon. Je le happe. Ce titre me saute aux yeux : Paul et Virginie.

Paul et Virgime! Est-ce possiblé? Quoi!

Mie Vidal de la Grange-du-Pin lit Paul et Virginie, cet ouvrage abominable qui, l’an dernier, a fait renvoyer du petit séminaire mon condisciple Joseph Cros, de Marthomis-sous-le-Saumail! Joseph Cros avait eu beau cachér Paul et Virginie sous ün pavé de la salle d’études, M. l'abbé Lézat, flairant par là dé son nez de

fouine, le dépista à sa vilaine odeur d'immorai lité, et le receleur de mauvais livres quitta Saint:

Pons sans désemparer. Une indignation religieuse qui, s'il lui eût été permis d'en étre témoin. aurait comblé de joie ma tante Angèle, me pénètre, m'exalte, me soulève, et mes doigts

crispés par la force du sentiment qui m'animei

déchirent Paul et Virginie, en jettent les feuilles: au vent. | L'ombre augmente. Je me préoccupe de regagner la maison. Je vais le long du sentier où tout à l'heure s'en allait M. Aristide Vidal avec sa fille. Après l'extraordinaire surexcitation de mes nerfs, j'éprouve l'impression d'un bien-être très doux. Je viens de me conduire religieusement. Mes veux, où Je ressentais des picotements fort désagréables en regardant Abeille, — je puis bien lui donner son surnom désormais, — se reposent sur les nuages roulés dans la pourpre et l'or aux extrêmes limites de l'horizon. En ce coin du ciel où le soleil a l'air de ramener un à un ses rayons pour y dormir après les accablantes fatigues de sa journée, mon regard cherche Dieu qui m'a vu, qui m'approuve. Voilà, je suppose,

SNA ess

une préparation à mon entrée au grand séminaire.

— Bonsoir, monsieur l'abbé! murmure quelqu'un à côté de moi.

— Monsieur l'abbé! Mais, Alonzo Vargas, je ne suis pas abbé encore, dis-je au pâtre des Vidal, qui égrène un rosaire en Ho son troupeau à l’abreuvoir.

— Vous le serez bientôt, au dire de M'° Sicard, riposte-t-1l solennellement.

Puis il ajoute :

— Que le bon Dieu vous assiste!

— Vous récitez le chapelet, vous, Vargas ?

— Je réciterais le bréviaire si la guerre ne m'avait fait sortir, voici dix ans, du grand séminaire de Bilbao. où j'avais recu « les ordres mineurs ». [l a fallu passer la frontière après la trahison de Maroto, et maintenant je suis berger à la Grange-du-Pin. Mais nous ramènerons le roi en Espagne, et alors.

— Alors, vous rentrerez au grand séminaire de Biibao?

— Dieu est grand.

Il siffle son troupeau. Les capitaines béliers

prennent la tête de la colonne, les chiens e: maintiennent les flancs, et le bétail, repu, pesant

tête baissée, défile vers les bergeries.

Je dégringole à la mare où je devais englueï tant d’alouettes, de linottes, de chardonnerets Les bêtes ont troublé l’eau, et leur piétinemem a soulevé une poussière qui m'étouffe. Je metsIl

main un peu à tâtons sur ma cage, sur Mon po)

de glu. Je suis satisfait et m'aventure à traver: le lit desséché du Vignemäle. Obligé de cherche: mes pas à travers les rochers sur lesquels « Ii nuit a épaissi ses voiles », un nouveau souvenii de mes études à Saint-Pons — Saint-Pons où m'a rappelé le méfait de Joseph Cros — mi revient en mémoire, et je déclame à haute, à trè:

haute voix ce vers de Virgile :

Nox ruit et fuscis tellurem amplectitur aks.

La Grange-du-Pin, 29 octobre 1843.

Cette après-midi, vers quatre heures, ma mère, mon père et moi nous sommes descendus jusqu’à l’ancienne route pour y attendre le passage de la diligence qui fait le service entre Montpellier et Bédarieux. — Ma tante Angèle revient. — Nous cheminions au pas, silencieux, dans un sentier que l'accumulation des aiguilles de pin rend fort glissant, quand un bruit de grelots a retenti. Sans prendre conseil de mes parents, soucieux, presque tristes, je me suis élancé. Je suis arrivé Juste à temps pour ouvrir la portière de la patache et soutenir ma vieille

tante sur les échelons branlants du marchepied.

Tandis que la voiture s'éloigne, quel embrassement dans la poussière soulevée sur la route! Le cœur de ma tante bat si fort contre le mien qu'elle ne peut parler; quant à moi, dont ce retour va peut-être clore la destinée à peine ouverte, je regarde dans le vide, impuissant à décoller mes lèvres serrées.

Après ce trouble qui a eu le caractère d’une suspension brusque de la vie, j'ai été bien surpris de me découvrir dans lPallée tortueuse de tantôt, suivant à quelque distance mon père, ma mère, ma tante, qui s'en allaient lentement, très lentement. — Que s'était-il passé? Je l'ignorais. — Comme au sortir d’un rêve, quand on n’a qu'une notion vague des êtres et des objets, j'ai porté loin mes yeux à travers ce pays nouveau, m'interrogeant, me demandant où J'étais. Je ne reconnaissais ni les arbres, ni le terrain, ni le ruisseau de là-bas. Ah! j'ai vu la Grange-du-Pin, tout en haut, sous son parasol gigantesque, et mes idées jusqu’à la dernière, à la plus mince, me sont revenues. Cette irruption de tout moi-même en moi-même m'a ébranlé profondément.

Les miens s'étant assis à l'ombre d’un grand

néflier, je me suis abattu sur une pierre et j'ai

pleuré.

Tout d’un coup, le troupeau de la Grange, se ruant vers le Roquesels, dont les rives ont encore de l’herbe, passe à une portée de fusil, parmi les pins. Les chiens ont des jJappements courts.

J’aperçois Alonzo Vargas droit comme un tronc sous sa limousine velue: il tient un petit livre, et, tandis que ses bêtes se précipitent à la pâture fraîche, lui, l’œil dans les pages de son bouquin, ne bouge pas. Que peut-il lire? Ce n’est pas Paul et Virginie assurément. — « Mais, Vargas, les moutons vont franchir la haie, faire des dégâts chez les voisins, » ai-je envie de lui crier. Il demeure planté. Ma foi, encore que je le blâme de laisser ainsi son troupeau galoper à la débandade, je trouve cet Espagnol de l’armée de Cabrera superbe dans son indifférence, dans son dédain. Est-ce qu'il est fait pour prendre soin des animaux, cet homme qui. sans la guerre survenue dans son pays, serait prêtre, monterait à l'autel? Je me sens touché par la situation plus

que misérable, honteuse. de l’abbé de Bilbao, et,

l’admirant dans le vêtement grossier qui l’enveloppe de ses plis trop amples, sous le chapeau de feutre dont les bords trop larges ombragent ses traits amaigris, ses traits d’ascète, je ne puis m'empêcher de songer aux solitaires de l'Égypte. à Paul, à Macaire, à Pacôme, dont, à Saint- Pons. j'ai tant de fois lu la vie avec transport.

Vargas fait un signe de croix, ferme son livre,

gagne le fond de la vallée.

Je ne saurais dire l'impression que ce singulier pâtre des Vidal, se signant après sa lecture ainsi qu'un prêtre après son office, produit sur moi. Mes yeux fascinés le suivent jusqu'aux prairies du Roquesels, un long moment l’y contemplent avec admiration au milieu du troupeau épars.

Ce que c’est que d’avoir eu, dès l’enfance, le cerveau manié, pétri, façonné par les prêtres ! Mille souvenirs de mes lectures me reviennent, et, ayant pensé à Paul, à Macaire, à Pacôme, je pense aux anachorètes Martinien, Sérapion, Arsène. Coup sur coup, par la puissance de mon imagination que le désir du divin allume, la contrée change d’aspect : Gabian, dont je démêle

le clocher pointu, les maisonnettes serrées au-

tour des hautes murailles de l’église, devient une de ces vastes cités de la Thébaïde toute fourmillante de moines, comme saint Jérôme a pris plaisir à nous en décrire; et les campagnes de Gabian, rougeâtres, dépeuplées d'arbres, se transforment en véritables déserts vibrants d’hymnes et de cantiques. Dans l’hallucination où je m'égare, où ma raison s’abîme, le pays se transforme, prend le caractère qu’il plaît à mes préoccupations de lui donner. Ces préoccupations religieuses, absorbantes, tyranniques, poignantes et délicieuses tout ensemble, me grisent à ce point que je vais touchant à peine le sol, soutenu par l’essor de mon âme qui cingle en droiture vers le ciel. Croirait-on que, planant dans un azur clair, sans nuages, l’azur limpide qui mène à Dieu, il m'arrive parfois de percevoir le bruitde mes ailes? Alors, des hauteurs où 1l m'a été permis de m'élever d’une envergure hardie, je considère avec orgueil au fond de la vallée le cours du Roquesels, puis aux pentes du coteau la Grange-du-Pin. O folie! folie à faire trembler! en bas, c’est le Nil, le vaste Nil qui déploie ses ondes comme

une mer; en haut, c’est le monastère où Ammo-

nius, abbé de Nitrie, accueille les fugitifs du siècle etde la vie, le monastère où je suis attendu.

— Mon cher enfant...

Une pierre aiguë me frappe en plein vol, au zénith, et m'abat.

Je balbutie piteusement :

— Eh bien?

— Ton père demande à réfléchir encore. Il lui en coûte d'accepter les propositions de ta cousine Clotilde, de la Visitation. C’est une fierté mal | placée, dont, avec l’aide de ta mère, je me charge de venir à bout. Pour toi, il ne te reste qu’à remercier Dieu et à te préparer à partir.

Le petit bras sec, despotique de ma tante s'est appuyé sur le mien, m'a tiré de force vers

la maison.

La Grange-du-Pin, 2 novembre 1847.

Voici plusieurs jours que ma tante a reparu

parmi nous, et mon père ne m'a pas encore ou-

vert la bouche des décisions prises en famille. Ce matin, au petit déjeuner, j’ai cru, à certains regards qu'il me lançait, le moment venu d’une explication; puis il s’est levé bravement, m'a regardé encore une fois et, malgré ma tante dont la main de chatte, blanche et griffue, l’a saisi à la manche pour le retenir, est reparti pour le chantier.

Mon père se débat avec lui-même, et, dans le trouble, l'agitation morale où il vit, dire un mot

pour m'inviter à entrer au grand séminaire lui

devient chose impossible. Il faut entendre les incitations de ma tante depuis son arrivée, il faut voir les pièges qu'elle lui tend du matin au soir pour l’obliger à aborder la question terrible de ma carrière ! Lui, demeure muet ou s’en va.

Je le sais par mon beau-frère Sirc, mon père nourrissait une ambition: mes études achevées, il voulait me retirer du petit séminaire de Saint-Pons, où il ne m'avait placé que par une extrême condescendance pour les avis de son frère l'abbé, et m'envoyer « faire ma médecine » à Montpellier. Être médecin, tâter le pouls aux fabricants riches de la ville, avoir un cabriolet pour courir la campagne, puis, qui sait? un Jour, être nommé peut-être maire de Bédarieux, peut-être membre du conseil général de l’'Hé-. rault, tels étarent les rêves d’avenir que lé modeste entrepreneur de travaux publics caressait pour son fils. Mais, hélas! la ruine est venue, et, devant la perspective d'une catastrophe prochaine, ses espérances ont croulé sur lwi, l'ont écrasé.

Maintenant, le brave homme, débuché par le malheur de toutes ses illusions comme un gibier

par les chiens de tous ses refuges, va, vient, repart, revient et ne sait répondre un mot à ma mère, qui lui parle avec une douceur noyée de larmes, ni à ma tante, qui le traque sans merci.

Hier, j'étais assis sous le pin parasol de la Grange, où un banc se trouve installé. Le temps, au lieu d’être embrumé comme aujourd’hui par les premières vapeurs de l'automne, était d’une limpidité admirable. Il avait plu dans la matinée, et tout apparaissait clair, essuyé dans la nature et dans le ciel. L'espace se développait devant moi, transparent, léger, rayé seulement de fils de la Vierge magnifiques : on aurait cru des gouttelettes d'argent vif, longues, étirées, que l’averse avait laissées suspendues dans les airs. Je voyais Alonzo Vargas qui là-bas traversait un gué du Roquesels, et dans la pureté de l'atmosphère je comptais ses bêtes, que je touchais presque du doigt. Tout à coup, à un bruit que je devine plus que je ne le perçois, — dans l’état d’excitation où me mettent des inquiétudes harcelantes j’entendrais marcher une souris, — à un bruit plus

sourd que celui d’une feuille tombant d’une

branche, je me retourne. Miracle! Mi: Marie Vidal. Elle est vêtue de blanc et je suis éblout.

— Vous n'apercevez pas votre père dans le sentier ? me demande-t-elle.

— Mon père? ai-je balbutié.

* — Il était là il y a une heure, quand notre

malade a manqué passer dans une syncope, et il s’est offert à aller chercher lui-même M. le docteur Tisserand.… Mais les voilà! |

En effet, mon père et le médecin se sont dégagés des broussailles qui font une ceinture touffue à l’esplanade de la Grange-du-Pin; sur les traces d'Abeille, volant en avant d’eux, ils se sont précipités vers la maison.

Et moi qui, uniquement préoccupé d’un départ inévitable, car ma tante me guette et je finirai par être déraciné d'ici, ne songeais pas à la situation de plus en plus grave de M. Aristide Vidal! Cette nuit, des cris perçants, des cris désespérés ont réveillé tout le monde à la Grange. Ma mère, la charité même, s’est levée; puis ne l’entendant pas revenir, et par intervalles des gémissements étouffés arrivant jusqu’à ma

chambre, la remplissant, je me suis levé à mon

tour. Je me suis habillé à tätons, couvert de Sueur, grelottant. Sur la pointe des pieds, je me suis glissé dans le corridor qui aboutit à l’appartement des Vidal. La porte du fond était entre- . bâillée. J'ai passé la tête. Quel spectacle! Autour d'un grand lit où gisait, blanc, creusé, rigide comme un cadavre, M. Aristide, se tenaient debout ma mère, Mi: Marie, Alonzo Vargas. Ils étaient là pétrifiés, regardant le malade dont la respiration siflait douloureusement. De temps à autre, quand la poitrine de son père se soulevait trop haut pour accaparer plus d’air, Mie Marie lui humectait les lèvres de je ne sais quel liquide qu’elle puisait dans un verre avec une petite cuiller. J'ai osé m’'approcher; mais j'en conviendra tout de suite, ç’a été de ma part plutôt curiosité qu'émotion ou pitié. M. Vidal allait peut-être mourir, et, encore qu'une sotte peur me serrât à la gorge, je voulais voir, voir irrésistiblement de mes yeux comment on meurt.

À ce moment, j'ai aperçu la Vidale accroupie, pliée en deux sur une chaise basse, au chevet du lit deson fils. L’écrasementde cette vieille femme,

rude, âpre, acharnée chez elle après toutes gens

et toutes choses, hurlant dans la nuit comme hurlerait quelque chienne de ferme pour dénoncer! un malheur prochain, m’a épouvanté, et je me: suis retrouvé dans ma chambre sans pouvoir:

me rendre compte ni des pas que j'avais faits nil du chemin que j'avais suivi. |

Mais voilà le médecin et mon père qui sortent de la Grange. M. Tisserand sourit d'un air satisfait : M. Aristide va mieux sans doute. Ils viennent à moi. — Si j'osais fuir! Si je trouvais un trou où disparaître! — Mon père m'appelle.

— Et qu'allez-vous faire de ce grand garcon?

demande le docteur. me serrant la main à m'arracher des cris.

— Je ne sais trop, a bredouillé mon père, embarrassé par la question.

— Pourquoi n’en feriez-vous pas un médecin?

J’ai fait un médecin de mon fils Ludovic, et je m'en félicite. Parbleu ! ce ne sont pas les malades qui manquent dans nos pays.

Mon père a pâli, et, d’une voix qui hésitait sur chaque syllabe :

— Je crois qu’il veut être prêtre, a-t-1l mur-

muré.

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s'est récrié M. Tisserand, riant aux éclats. ,

Mon père était rentré dans la Grange, que j’entendais encore les gros rires du docteur parmi les hautes mougères où se perd le chemin de

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La Grange-du-Pin, 5 novembre 1847.

Le docteur Tisserand est revenu, et cette fois accompagné de son fils, qu'il a laissé à la Grangedu-Pin pour prendre soin de M. Aristide, toujours au plus mal. Cette attention délicate a touché tout le monde ici : la Vidale s’est redressée de la chaise basse où elle demeure abattue, sans boire ni manger, et a embrassé M. Ludovic; puis Mie Marie, très émue, a saisi la main du jeune homme et lui a dit: « Ah! monsieur, comme je vous remercie de nous venir en aide en un pareil moment! » — Il n’est pas jusqu'à ma famille

qui n’ait admiré M. Tisserand père, — si bon, si

dévoué à ses malades. Toutefois, ma tante ne

prenait aucune part à notre enthousiasme, car Je! m'étais mis de la partie. Elle nous regardait d’un petit air provocant et restait bec cousu. Cette réserve a irrité mon père, dont on ne ménage pas assez les nerfs, et 1l s’est écrié, faisant explo- Sion :

— Vous trouvez sans doute, vous, Angèle, que

M. Tisserand ne mérite pas nos éloges?

— Vous voulez avoir ma pensée sur M. Tisserand ? a-t-elle riposté d’un ton sec.

— Je ne serais pas fâché de la connaître.

— M. Tisserand est un homme fort habile.

Vous avez ma pensée, Francois, toute ma pensée.

— Comment l’entendez-vous, s’il vous plaît?

— M. Tisserand a-t-il un fils de vingt-cinq ou vingt-six ans?

— Eh bien?

— Eh bien, ce médecin, qui est un homme habile, je maintiens mon dire, cherche une bonne occasion d’établir son fils. Mi: Marie Vidal aura une Jolie fortune, si je ne me trompe?

— Angèle a peut-être raison, s’est empressée d'ajouter ma mère.

— Je gage, a poursuivi ma terrible tante, que,

Si vous veniez à tomber malade, ce qu’à Dieu ne plaise! M. Tisserand n'installerait pas son fils à votre chevet.

— Voilà comment vous êtes, les femmes : au

- fond des actions les plus nobles, vous démêlez toujours quelque motif intéressé.

Mon père a murmuré plutôt qu'il n’a articulé nettement ces paroles; puis, un peu déconfit, il s’est tu. Mais ma tante ne devait pas le laisser en repos. Après une minute de silence, elle a repris de sa voix flûtée, un peu chevrotante :

: — Remarquez, mon ami, que, si je ne m'as-

socie guère aux louanges dont vous me semblez

trop prodigue envers M. Tisserand, je ne le

blâme pas le moins du monde d'essayer de préparer un bel avenir à son fils. Et, à ce propos, je voudrais bien vous voir suivre son exemple.

— Bon! voilà mon paquet, à présent.

— Enfin, que dois-je répondre à notre nièce Clotilde, de la Visitation ? Vers la première quinzaine de novembre a lieu la rentrée du grand séminaire, et il serait temps de prendre un parti.

— Vous me la baillez belle, vous, avec votre

parti! s’est écrié mon père, traqué à fond. Ma

es

situation est des plus pénibles, Angèle, et je suis: surpris que vous le compreniez si peu. Eh quoi ! parce que sa cousine veut bien acquitter les frais de pension de Ferdinand jusqu’à la prêtrise, il me faudrait contraindre Ferdinand à se faire: prêtre! N'attendez pas cela de moi. Si l’état ecclésiastique est du goût de mon fils, qu'il parte: pour le grand séminaire, je ne m'y oppose aucu-nement ; mais si, au contraire, il éprouve lai moindre répugnance à revêtir la soutane, qu'ill soit un homme et me suive au chantier.

— Il vous a si bien réussi, le chantier!

Le trait sifflant a atteint mon père en pleine:

poitrine, en plein cœur.

— Angèle, a-t-1l dit avec une dignité triste, c'est la première fois que vous me faites regret: ter de vous avoir mêlée à mes affaires. Veuillez attendre pour me juger. Que sait-on ? l’entreprise tournera peut-être moins mal que je ne l'avais craint, et peut-être, à la liquidation, serai-je en mesure de vous rembourser votre capital.

Ma tante a ouvert la bouche, mais il n’en est sorti nul son. Son visage est devenu plus blanc

que son clair béguin de batiste:; sa tête, après un

balancement très léger, a eu un affaissement brusque. Ma tante se trouvait mal.

— Mon Dieu! nous sommes-nous écriés.

Nous étions tous autour d'elle, mon père lui faisant respirer du vinaigre, ma mère lui tamponnant le front avec une serviette imbibée d’eau, moi lui tenant les deux mains que, d’un mouvement passionné, je portais à mes lèvres à chaque instant. Enfin, ma bonne, ma sainte tante Angèle a rouvert les yeux... Mon père s’efforçait visiblement de retenir de grosses larmes ; quant à ma mère et à moi, nous pleurions abondamment.

Cependant ma tante, à peu près remise, me regardait, ne regardait que moi.

— Eh bien, mon cher petit, a-t-elle murmuré très bas, à quoi penses-tu ?

— Je pense au grand séminaire, où je voudrais être déjà! ai-je répondu.

Elle a trouvé la force de se lever. Elle m'a serré dans ses bras; puis, me montrant avec orgueil à mon père bouleversé par cette scène cruelle :

—— Quand je vous disais, François, que Dieu

l'avait fait pour lui, que Dieu se le réservait!

Notre porte s’est ouverte avec fracas. 3R 1°

— Pardon... 6h! pardon! a balbutié quelqu'un.

C'était Vargas.

— Qu'y a-t-1l? a demandé ma mère.

— M. Aristide touche à son dernier moment, a répondu l'Espagnol. Si vous pouviez venir auprès d’Abeille et de la Vidale, ce serait grande œuvre de charité. La Mort frappe à la porte de

la maison.

ne aim à

La Grange-du-Pin, 10 novembre 1845.

Après deux jours d’agonie, M. Aristide Vidal est mort. Le coup a été terrible pour M: Marie, qui, malgré les avis du docteur Ludovic Tisserand, toujours là et toujours empressé, a voulu assister son père Jusqu'à la fin. Tout le monde était dans sa chambre quand M. Vidal à rendu le dernier soupir, et si Vargas, perpétuellement occupé d’Abeille, qui couve perpétuellement Abeille de ses regards inquiets, ne s'était précipité pour læ recevoir dans ses bras, la pauvre jeune fille tombait sur le plancher. Moi-même, je dois l'avouer, encore que nul lien de parenté ne m'at-

tache au propriétaire de la Grange-du-Pin, lors-

que M. Ludovic a murmuré : « C’est fini, » je me suis senti ébranlé par une secousse indicible. La Mort, que Vargas avait vue frapper à la porte de la maison, sa besogne accomplie, m'avait frôlé sans doute en se retirant. Je me suis évadé à pas de loup. | |

Mes jambes me portant à peine, je n'ai pas marché longtemps. Après dix pas, Je me suis affaissé sur le banc, près du grand pin, et là! j'ai attendu des forces pour m'’aventurer plus avant. Mon dessein était d'aller jusqu’au chantier de mon père, à cinq minutes parmi les vignes, en tirant vers les hauteurs du coteau. La Grange, d'ordinaire très bruyante par les éclats de voix de la Vidale, les allées et venues des valets de ferme, des hommes de charrue, par les chansons des aides-bergers, — Vargas garde les moutons seulement, et deux garçonnets de quinze ans, rossignoleurs enragés, ont les chèvres, — la Grange, morne, silencieuse, m'’effrayait à la fin. Maintenant, les caquets des femmes employées au déblai sur la route d'Agde à Castres m’arrivent très distincts, et j'entends aussi les fouets des

charretiers, puis le roulement des tombereaux

déchargés. Quelle vie parmi ce monde de travailleurs! Moi qui veux vivre, vivre à tout prix, pourquoi n'étais-je pas là-haut, une pelle ou un pic à la main? ;

Tandis que je me noie à ces réflexions disparates, Alonzo Vargas sort de la maison, soutenant Mie Marie. M. Ludovic, qui est avec eux, enfourche un cheval. Une fois en selle, il dit ces mots :

— Vargas, prenez soin de Mademoiselle. Mon père et moi, nous nous occuperons de tout.

Il part au galop.

C’est une chose singulière : mes yeux, après avoir suivi une minute M. Ludovic Tisserand à travers les détours du sentier, ont éprouvé une fatigue, une douleur aiguë qui m'a contraint à les fermer. Le grand jour de midi déterminait-il cet. aveuglement, car je n'y voyais plus? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, quand Vargas, me rejoignant avec Mie Marie, a fait asseoir Mlle Marie sur le banc à côté de moi, je n'ai pas été fâché de m'isoler en de profondes ténèbres. — Que répondrais-je, si on me parlait? — Après le mauvais sommeil de toute la Grange durant les dernières

nuits, on me croirait endormi et on ne Me questionnerait pas.

Gela est certain, dépuis mes promesses, mes engagements à ma tante Angèle, à tous les miens, je n’ai envie que d’une chose : la paix. Oui, je me sens la vocation; oui, M. Aristide Vidal une fois au cimetière, je partirai pour le grand séminaire de Montpellièr: mais, mon Dieu! si on pouvait ne plus me parler ni de ma vocation ni du grand séminaire, s’il m'était permis de connaître la paix, la paix dont j'ai tant besoin!

Dans la nuit qui m'enveloppe, où je goûte un premier répos, je perçois très nettement la respiration de Mi: Marie. Une respiration de jeune fille! J’écoute. Tantôt c’est le susurrement voilé d’une source cheminant en automne sous des feuilles mortes accumulées, tantôt le sifflement très doux d’un oisillon s’élançant du nid. Mon. oreille, dressée aux longues espères dans les rudes campagnes de Camplong, mon oreille a de merveilleuses finesses pour disceruer, différéncier les bruits dans la nature. Elle sait comment

trotte un levraut, comment détale un lapin, com-

mént grisolle une alouëette dans les ornières d’une routé où sont tombés des grains d'avoine, comment prélude et finit l’ariette d’un linot ou d'un chardonneret à la cime d’un amandier. Cependant, ni durant mes chasses sauvages avec Léon Boucquier, du Mas-Blanc, ni durant mes chasses moins féroces avec Galibert, le pâtre des Bassac, je n’ouis rien de comparable à ce qui me frappe tout à COUP :

— Abeille, dit Vargas, ayez confiance. Dieu, qui veille sur vous, voudra vous soulager : il vous accordera le don des larmes... Ah! si vous pouviez pleurer! Voyez votre grand’mère : ses yeux ruissellent, et elle en supporte son malheur avec plus de courage... Abeille, vous n'avez pas un mot, vous n'avez pas un geste... Abeille, m'entendez-vous ?

Mi: Marie ne répond pas. *

— Pauvre enfant! murmure le berger d’une voix assourdie. |

Ici, deux minutes de silence... Un soupir douloureux s'échappe de la poitrine oppressée de la jeune fille, et Vargas reprend aussitôt d’un accent

plus clair :

— Abeille, vous souvenez-vous de mon arrivée à la Grange-du-Pin? Vous étiez menue comme un grain de blé noir de mon cher pays basque. Vous aviez huit ans à peine... Votre mère vivait... Vous souvenez-vous de votre mère, Abeille ?

Impossible de lui arracher une parole.

— Ah! quelle femme charitable aux abandonnés, aux perdus! Puis elle était belle et noble comme une sainte. Moi, je passais par la Grangedu-Pin que Dieu plaçait sur ma route, mais sans nulle intention de m'y arrêter; elle devina mon dénuement, vit le fond de ma misère et, pour me donner un abri, comme j'avais dit que ÿe m’entendais au soin et à la garde des bêtes, pro posa à votre père de me confier le troupeau. Vous n'avez donc pas gardé le moindre souvenir de touticela, mon Abeille ?

— Si.

— Deux ou trois ans plus tard, comme un essaim parti de vos ruches s'était suspendu à la branche d’un sorbier, je vous mis un caillou dans chaque main, vous appris à les heurter l’un contre l’autre, et l’essaim, obéissant, fut capturé. C'est ce jour-là que je vous donnai le nom

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