‹ Noris: mœurs du jourChapitre 21 sur 22 · MM) N0RI · texte numérisé non relu

MM) N0RI

anxiété qui interrogeait, Raymond, lorsqu'il se montra, derrière Sylvine, et elle vit tout de suite, à sa pâleur et à un certain ton de résolution, que, lui aussi, venait mettre un enjeu dans quelque partie suprême. Il semblait très ému, boutonné dans sa redingote noire et, lorsque Noris^ à demi soulevée sur sa chaise, lui tendit la main, machinalement, avant de la prendre, il posa son chapeau sur le long marbre de la toilette, dont le subtil parfum d'œillet lai monta au front. Alors il s'avança vers Noris, resta debout devant elle, et, tenant serrée dans la sienne, cette main qui sortait, toute blancbe, de la manche de satin noir, il dit, presque brusquement, mais d'un ton pénétré, où vibrait toute son honnête âme passionnée :

— Je viens peut-être vous voir pour la dernière fois, Suzanne. Mais ce que je vais vous dire est sacré comme un serment. Vous m'aimez, n'est-ce pas, Suzanne?

— De toute mon âme, dit-elle.

Elle essaya de sourire :

— Mais comme vous êtes solennel, aujourd'hui, mon cher Raymond!

Oui, elle voulait sourire, et ce nom, ce cher nom de Suzanne qui la faisait toujours tressaillir lorsque Ferdys l'appelait ainsi, ce nom de son enfence honnête, lui semblait aujourd'hui meilleur. Elle revoyait, soua jon voile blanc: Suzanne Lestrade, agenouillée et cou* ronnée de roso^

Aussi elle ne i^Uniaii; gergni ^ sentait devenir toute froide, peureuse, lorsque Raymond de Perdys, toujours résolu, continuait :

— Si vous m'aimez, je vous aime aussi. Je vous aime comme on n'aime pas. J'ai vécu avec votre souvenir pendant cinq ans I Je vis, depuis dix mois, à côté de vous, de votre charme et de votre souffle. Ce que vous êtes, ce que vous avez été, je n'en sais rien, je veux l'oublier, je ne vis que par vous, avec vous, pour vous ! J'ai bien réfléchi, j'ai tout pesé de ce qui fait ma résolution présente : je vous aime assez pour ne m'en repentir jamais, pour en être heureux toujours... toute ma vie... et je vous demande, Suzanne, — c'est vrai comme la vérité, ce que je vous dis, — je vous demande si vous m'aimez assez pour être ma femme ! Pour moi, je n'aurai, d'autre joie, je n'ai d'autre ambition et d'autre désir que d'être votre mari I

— Votre... femme... moi?

Elle avait lâché la main de Raymond comme s'il en eût jailli des secousses électriques.

Elle restait, sous les yeux de Ferdys, blanche comme une morte.

Et lui, l'interrogeait au fond de ses prunelles.

— Votre femme?

Sa femme !

Il devenait donc fou, Raymond?

Et quel était ce coup de tonnerre qui tombait sur elle?

Elle sentait ses idées tourbillonner en elle, confuses, tout à coup délirantes.

Sa femme !

Voyons, était-ce une gageure? Que disait donc là Ferdys? Sa femme?

— Je vous répète que la détermination que j'ai prise

est sortie, comme ma vie tout entière, d'un débat avec ma conscience. Je vous aime. Si vous consentez à me suivre, moi, votre mari, vous, ma temme, je vous emporte loin d'ici, je vous arrache à cette vie pour laquelle vous n'êtes pas faite, à ce faux luxe, à ces fausses joies, à tout ce que vous détestez autant que moi ; je vous cache à tous les yeux, je vis avec vous, je ne sais où, — mais je connais, au bout du monde, des refuges où l'on peut vivre en paix oubliant, oubliant, — et je ne demande plus rien au sort, rien, rien, Suzanne, rien, que de vous voir souriante et de vous aimer à genoux !

— Voyons..., voyons, dit Noris dont la voix tremblait. C'est pour vous moquer de moi que vous me dites cela, Raymond?

— Je vous dis cela parce que je vous aime, que je n'aimerai que vous et que je veux vous vouer ma vie !

— Votre vie?.... Est-ce que c'est parce que votre cousin a eu l'idée d'une telle folie que vous voudriez la commettre?

— Ne me parlez pas de Chantenay, dit brusquement le marin. Je vous ai dit que je l'oubliais, que j'oubliais tout... Tout, entendez- vous? (Il appuyait sur le mot comme sur une blessure.) Chantenay est la cause de votre chute. Et s'il me plaît, à moi, d'être l'auteur de votre salut? Je suis libre de mes actions, je ne dépens de personne. Je veux aimer qui j'aime. Je vous adore. Laissez à Paris ce logis, cette maison, tout ce qui vous entoure, et partons 1

— Êtes-vous insensé, Raymond ?

— Je te dis que j'ai réfléchi et que je t'aime! Ma démission est toute prête..* Il suffit d'un mot de toi. Je l'envoie au ministre et je disparais, mais je disparais avec toi, et ce Paris n'entend plus parler ni de Noris ni de Ferdys. Mais il y a loin, loin, bien loin, deux êtres qui s'aiment, qui s'aiment et qui sont heureux!

Il s'otait courbé jusqu'à elle, se glissant instinclivement auprès d'elle, sur la chaise et, rento"^ant de ses bras il sentait comme de la chair le satin de la loit^e longue frissonner sous ses doigts C'était maintenant près de la joue de Noris, à l'oreille petite et rose d'S la jeune femme qu'il murmurait les paroles douces que l'amour dictait à ses lèvres habituées aux mots austères de commandement, de devoir, de péril :

— Vois-tu, Suzanne, j'ai vieilli de dix ans depuis mon retour à Paris et, dans l'écœurement de cette existence nouvelle, je t'ai comparée, va, je t'ai devinée. . . Tu es loyale et honnête... Tu traînes fièrement une faute qui n'est pas la tienne...

— Je me surmsl dit amèrement Noris en citant sa devise.

— Eh bien! au lieu de sacrifier ma vie à d'autres, je veux la sacrifier à toi et je te la donne!

Noris frissonnait Cette voix chaude lui causait une sensation délicieuse et, la tête alourdie comme par des parfums, elle laissait peu à peu tomber son front sur l'épaule de Ferdys.

— Mais votre avenir?... fit-elle doucement.

— Mon avenir ? Ah ! duperie I dit Raymond. Je suis un sot de vouer mon eidstence à des gens qui se

moquent de moi et me prennent pour un niais... un rêveur... un chevalier du cygne... Votre père a laissé 5es os à celai... Moi, j'ai vu de près les sottises et les ëgolsmes... Je suis écœuré, vous dis-je, navré... Le brave homme qui m'avait appelé près de lui pour travailler à un balayage de tout ce qui est la routine, la poussière, la bêtise, TamiralPradier du Resnel, est las, comme moi, il quitte la partie, et, adieu va ! il reprend la mer... Il a raison!.;. Que les gens se sauvent ou se perdent tout seuls s'ils veulent, puisqu'ils comprennent si peu les efforts des autres, le mieux est de les laisser se débattre dans leur incurie et leur platitude I... J'en ai assez, moi, et Je veux être égoïste et je veux être heureux... Heureux avec vous... avec vous, Suzanne... avec toi!

Elle fermait les yeux. Elle sentait, sur sa joue, un souffle, une caresse. Elle était tentée de lui crier, dans un élan, les bras autour du cou dans un baiser : « Eh bien! oui, oui, tu as raison, partons, fuyons, aimonsnous, vivons seuls, tout seuls, tous deux, le monde ne vaut pas un sacrifice et pas un regret! » Et elle le regardait, trouvant à ce regard profond de Ferdys une flamme ardente et colère.

— Ah! dit-elle, si j'acceptais, comme vous me haïriea un jour !

— Toi? te haïr, toi?

Il voulait l'enlacer de ses bras.

— Comme je serais maudite» moi que tu regardes comme Tadorée !

— Tu ^^*^.rais toujours, toujours ce que tu seras de-

main si tu veux : Ma femme... entends-tu, ma femme I Le jour tombait. Une pénombre les enveloppait. La pauvre Noris sentait son cœur battre, battre à se rompre. Sa femme! Comme il la torturait en lui donnant cette tentation et cette joie! Sa femme! Et, dans Tair du soir, par la fenêtre ouverte, il semblait à Ja fille de Féraud qu'un vague son de cloches lointaines vibrait encore... les cloches de quelque église neuve, tout près de là, un son de cloches pareil au tintement des cloches de Suresnes...

Elle se releva brusquement et dit, tout à coup, éperdue, dans un grand cri :

— C'est impossible 1

— Pourquoi? demanda Ferdys.

— Parce que vous avez une autre destinée que d'être le mari de Mlle Noris!

— Ma destinée? Mon métier me pèse. Je n'ai plus d'ambition! Le patriotisme est une duperie. L'avenir n'est qu'aux intrigants! Je ne veux pas être seul, avec une poignée de niais, à me sacrifier pour les autres ! , — Vous vous trompez. Les gens de votre sorte sont toujours une exception et ne sont jamais qu'une poignée dans le monde. Mais soit. N*ayez plus d'ambition. Un Ferdys, cependant, ne sert pas son pays par ambition. Il vous reste le devoir.

— Je l'ai rempli. Je veux le bonheur maintenant!

— Le bonheur? Ah I c'est le bonheur qu'il vous faut? Vous êtes plus ambitieux que vous ne le disiez, Ferdys. Eh bien! le bonheur, il n'est pas ici, mon pauvre ami !

— Il est où tu es, puisque je t'aime!

— Allons donc ! On n'aime que ce qu'on estime. Je suis la maltresse du grand-duc Vassili. Voulez-vous qu'on vous méprise pour m'avoir épousée?

— Et qui me méprisera? Des inutiles comme Ghantenay, des affolées comme Mme de Montépreux I Dans la solitude où je veux Remporter, ces mépris-là ne pourraient nous atteindre!... Ce serait une autre terre, un autre ciel! Tu te survis, dis-tu? Partons, tu revivrasl

Elle avait dans le cœur des tressaillements de joie, d'amour sans limites, et des tentations de répondre à la folie de Ferdys par une autre folie en disant out, en ne réfléchissant plus, en s'abandonnant à cet époux qui, dans la misanthropie de ses vingt-six ans affamés d'absolu, flagellés par les déceptions inévitables, ne voyait qu'elle, foulait aux pieds, lacérait tout ce qui n'était pas elle! Mais il lui semblait que c'eût été abuser de cette foi virile, comme Chantenay avait abusé de sa toi virginale. Toute son honnêteté à elle, cette loyautd eflî'oyablement mise à l'épreuve par cet être adoré, si révoltaient contre elle-même et, féroce contre sa propr passion, étouffant le cri d'amour qui lui montait aut lèvres, voulant qu'il revînt à lui, qu'il arrachât de soi cerveau cette idée folle, absurde, d'un mariage impossible :

— Voyons, dit-elle en essayant de paraître calme ^ tout son cœur de femme lacéré par cette volonté qu'elU avait de se dépoétiser devant lui pour qu'il eût le courage de la fuir. Vous n'avez pas vécu I Vous ne savei pas ce que c'est que le monde, vous vous jetteriez à""

Nôï^is. 407

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moi comme à un marais.. Vous croiriez me sauver, vous seriez perdu 1

— Je serais heureux I Je serais heureux ! répétait Perdys.

Elle poussa un cri strident, où la tentation qu'elle avait de lui crier : « Eh bien ! soit, j'accepte et je t'aime » se changeait en une sorte de colère nerveuse :

— Mais, c'eftt qu'il le croit, tenez ! il le croit ! Et, les bras croisés, regardant Ferdys *

— Ah ! vous me croyez la femme idéale, loyale, honnête, torturée, à qui une âme chevaleresque, comme la vôtre, doit un pardon et une revanche. Vous vous trompez. Est-ce que j'ai eu la patience de soufla*ir? Estce que j'ai eu le courage de lutter? Regardez bien autour de vous. Est-ce que vous êtes chez une malheureuse qu'on relève ou chez une misérable qu'on achète? Oui, j'ai eu la faiblesse de croire à la loyauté de M. de Chantenay ! A mes yeux c'est un misérable, soit! Mais, ai-je, au lendemain de cette déception, accepté bravement, en honnête fille, la vie que je m'étais faite, qu'on m'avait faite, si vous voulez?... Ah ! bien oui ! j'ai obéi à mes colères, qui étaient peut-être tout simplement mes instincts, qui sait? Je me suis jetée à cette vie mauvaise par vengeance, avec des appétits de rage. Mais, après tout, est-ce que je n'y suis pas restée, dans cette fange? Est-ce que je vaux mieux que les autres? Est-ce que je ne me vends pas comme œtte Marguerite Brunier, Tex-maîtresse de votre pèrf / Elle aussi a été trompée, poussée au ruisseau par un misérable. . . çquittiç

est tombée cette Mme de Montépreux dont Yons parlez, comme toates les femmes qui tombent, car pour perdre une femme il y a toujours un homme perdu ! Mais avec mes folies, avec mon désir de revanche, si je n'avais pas rencontré un grand-duc Vassili pour me donner mon luxe, est-ce que je ne serais pas allée à la boue comme les autres ?

— Non, dit Raymond. Vous seriez morte !

— Vous voyez bien que non, puisque je vis ! Croyezmoi, allez, Raymond, je ne mérite pas qu'un homme comme vous gâche sa vie pour une femme comme moi ! Vous ne savez pas ce que c'est qu'une fille ? Eh bien ! regardez-moi, en voilà une !

Elle s'arrachait elle-même, avec une âpre violence qui était un appétit de sacrifices, — comme une couronne blanche qu'elle eût souillée, — l'auréole dont il l'entourait. Elle s'avilissait â ses yeux pour qu'il la méprisât et qu'il s'enfuît.

Debout devant lui, appuyant avec une volupté cruelle, une douleur saignante qu'elle dissimulait par un rictus sur ce nom de /îlle, elle voyait maintes nant^ à la lueur indécise du crépuscule, la pâleur de Raymond dont les lèves tremblaient et qui laregardait, ^fiblé...

Alors il tendit les mains vers elle, suppliant, — comme pour saisir entre ses bras une vision qui lui échappait : la chère vision de son unique amour, de l'amour de toute sa vie, de l'amour de ses vingt ans.

Mais Noris bondit, comme outragée, et, d'une voix brisée où passait toute sa soufibance :

— Je me méprise trop pour être ta femme... mais je te mépriserais si tu voulais faire de moi ta maîtresse. Va-fenI

Elle répéta, dans le déchirement d'un cri, dans le frémissement et dans la douleur de tout son être :

— ya-t'en !

Et elle montrait, à cet être adoré, à ce Raymond qui était toute sa vie, la porte entr'ouverte par où il allait emporter tout ce qu'il y avait de bonheur dans Thôtel désert.

— Suzanne, dit-il, dans un élan de colère...... tu n'as

pas voulu ! Tu n'as pas voulu de mon amour, de mon nom, de mon existence tout entière !

— Non, je n'en veux pas, marquis, répondit-elle froidement. Il y a des honnêtes femmes pour porter le nom des honnêtes gens I

— Je ne sais pas où j'irai, dit-il encore, éperdu, mais je me ferai tuer quelque part, dans un coin, comme un chien I

— Eh bien ! mon cher Raymond, cette mort, digne d'un Ferdys, sera plus glorieuse et plus utile que la vie que nous mènerions, je ne sais où... loin de Paris!

— Loin de votre luxe et de votre grand-duc Vassili ! s'écria-tril avec désespoir.

La pauvre Noris eut sur son beau visage blême un sourire tragique, un doux sourire de martyre.

- Allons, dit-elle lentement, vous voyez bien que j'ai bien fait de dire non! Vous me soupçonnez avant! Vous m'auriez insultée après !

— Suzanne !... C'est yrai, ât Raymond... Je suis fou! Mais Je suis jaloux I... Pardonne-moi, Suzanne!

Elle souriait toujours de ce même triste sourire*

— Oh ! je TOUS pardonne ! dit-elle.

— Et je pars 1 Et tu ne veux pas me suivre ?

— Non, dit-elle fermement encore.

•*- Aht dit Raymond dans un sanglot. Ma vie est finie I

— Vous m'oublierez, murmura-t-elle.

Alors, sur le seuil, dans Tombre qui se fEdsait pins épaisse, Raymond de Ferdys répéta ce mot qu'elle lui avait dit, le matin d'Avril^ où sous les feuilles vertes, il l'avait rencontrée chevauchant, dans l'Allée des Poteaux, sur la terre fraîche :

— Est-ce qu'on oublie f

— Cela dépend des cœurs ! dit-elle.

Raymond était parti.

Elle resta un moment debout, attendant, attendant elle ne savait quoi, qu'il remontât, qu'il suppliât, qu'il lui criât : « Tu t'es calonmiée I Calomniée pour me chasser ! Ce n'est pas vrai ! Tu n'es pas la misérable créature que tu veux dire I » Mais il ne remonta pas. Le bruit des talons s'éloignait dans le corridor, sur l'escalier... Il partait I Le bruit sourd de la porte retentit, en bas, comme un couvercle retombant, lourd et froid, sur une tombe.

Alors Noris Féraud s'écroula près de cette chaise longue où il était assis tout à l'heure, et quand Sylvine apporta de la lumière, elle trouva, étendue à terr^ comme morte, la malheureuse qui pleurait.

La femme de chambre se précipita, croyant à un malheur, touchant Noris à Tépaule. Ce fut comme une secousse électrique. Noris se releva, semblant honteuse, essuya brusquement ses yeux, ses yeux hagards, ses yeux rouges, et comme Sylvine balbutiait quelque phrase vaguement inquiète sur la santé de Madame :

— Bah ! fit Noris, ce n'est rien, rien du tout. L'amour, c'est comme les dents. Ça fait souffrir pour pousser et pour tomber! Laissez-moi seule, ma fille!

Le lendemain, après une nuit passée dans le ressouvenir saignant des illusions mortes, Noris se leva, brisée, avec un profond dégoût de vivre. Elle demanda si Ton n'avait rien apporté pour elle, aucune lettre... Une lettre? Si fait. Elle se jeta sur l'enveloppe, interrogeant l'écriture. Ce n'était pas de lui. C'était René Beaumartel de Chantenay qui, ne recevant pas de réponse, osait encore écrire et, comme Ferdys, la veille, sollicitait un rendez-vous.

Alors Noris, se glissant dans sa robe de chambre, fébrilement, demi-nue, s'approcha de son secrétaire et, d'une écriture rapide, la main tremblante, elle écrivit :

ce (Test hier surtout que fai haï Vhomme qui vrCa menti et qui m'a perdue. Tai, pour la dernière fbis, prononcé votre nom devant une femme qui vous aime encore aujourd'hui, mais qui vous chassera demain , et devant un homme qui aurait eu, si je V avais voulu^ Vhëroïsme de faire de votre ancienne maîtresse sa femme. Maintenant^ suivez votre chemin et laissez-moi libre et seule. Tout ce que je puisse faire pour le prince

Beaumartel de Chantenay, c'est de croire qu'il eat mort, enseveli sous mon mépris.

Et elle signa de ce nom, romanesque, détesté, que lui avait infligé son père, que les chroniqueurs traînaient, étalaient dans leurs articles, et que jamais Raymond ne loi avait donné :

Un jour de mai, froid oomme un jour d'automne, gris, attristé, donnant au jardin de la rue Joufifroy un aspect désolé et frileux.

Noris a voulu qu'on fit du feu, ce matin, dans la petite bibliothèque où elle se tient d'habitude dans l'hôt^el, de plus en plus solitaire. Dans le jardin, le vent hache, fait pleuvoir comme une neige, les fleurs blanches du marronnier, et siffle dans ses branches une de ces bises lugubres qui reportent la pensée des heureux vers les marins qui sont en mer.

Il y a un an, près d'un an, que Ferdys est parti. Ferdys ne lui a jamais écrit depuis ce soir de Juin où, sur le seuil de la porte, il lui a jeté ce dernier cri, désolé comme un sanglot: c Est-ce qu'on oublie? >

Et, depuis un an, Noris a vécu de cette vie qu'elle fi'est faite, monotone et navrée sous son apparence de luxe, cloîtrée, murée ; et le silence du petit hôtel a comme une angoisse de cellule. Elle le veut ainsi. Elle a choisi cette existenee. Elle n'a aucun regret d'avoir dit à Raymond de la fuir. Elle ne i)ouvait être sa femme. Une vie manquée ne se recommence

pas. C'est la destinée de tout être tombé de traîner jusqu'au tombeau le poids de sa première faute, la plaie de sa première chute. Elle ne regrette pas d'avoir eu cette honnêteté flère de chasser René et de perdre à la fois l'amour de Ferdys. Elle ne regrette rien que sa jeunesse gâchée et ce premier amour qui, pour jamais, a fait d'elle une abandonnée, une déclassée. Elle voudrait seulement que Raymond ne l'oubliât pas et qu'il sût gré à la pauvre fille d'avoir eu le courage de se salir devant lui pour s'arracher à lui. L'a-t-il oubliée?

Est-ce qu'on oublie?

Ou plutôt est-ce qu'on n'oublie pas?

On oublie tout» dans la banalité des jours succédant aux Jours et des heures entraînant les heures. Et Noris reste là, penchée i demi sur ce feu qui brûle dans l'atmosphère humide de ce sombre Jour de printemps, entrant par la fenêtre ouverte. C'est à lui qu'elle songe, quand elle songe, car, dans le délabrement moral de tout son être, elle n'a plus toujours même la force de penser. Bile se laisse vivre, sachant ce qu'il y a au bout de cette vie, et trouvant seulement la route longue. Elle regarde, à la muraille, le bon sourire doux de son père, le vaincu. Elle et lui ont été durement pétris et broyés par le sort I

Mais de quoi se plaindrait-elle? Elle a ce que d'autres n'ont pas. Elle est enviée, et l'amitié de ce pauvre Grand- Duc, qu'elle traite comme il doit traiter, là-bas, ses Tcherkess et ses Kosaks, lui reste fidèle. Amitié peu gênante, veillant de loin, quasi-paternelle. Qui sait? Noris finira peut-être par demander à Vassili de

l'emmener ati fond de quelque gouvernement d'Asie, chez les Kirghiz, au bout du monde. Être esclave pour être esclave, autant vaut traîner la douleur qui vous tient dans un vrai désert que dans cette solitude qu'elle s'acharne à faire autour d'elle, à Paris.

Les gens de l'hôtel trouvent Madame un peu drôle, toquée, dit-on quelquefois à Toffice, mais très bonne. On a pour elle, autour d'elle, des soins touchants comme pour un enfant malade. Elle ne ressemble pas à toutes les autres!

C'est avec une âpre joie qu'elle s'enfonce chaque Jour plus avant dans ses souvenirs et ses regrets. Elle est tombée de trop haut, l'amoureuse du Prince Bleu, pour n'avoir pas en elle quelque chose d'irrémédiablement brisé. Elle regrette souvent d'avoir survécu à cette épreuve. Oui, puisque dans cette vie nouvelle qu'elle souhaitait pleine de revanches, elle ne s'est pas même vengée, — elle n'a pas voulu, — pourquoi n'être pas morte? Morte chez René, emportée, endormie dans quelque coin de terre, sous des fleurs, quelle volupté profonde I... Ou bien honnête, mariée, heureuse, comme cette paysanne de Suresnes dont Timage, depuis un an, ne la quitte plus I

— Suzanne Lestrade !

Et, parfois, Noris essaie de souffleter, par une ironie, le souvenir de la rosière :

— Bah! Elle a maintenant un enfant, et, quand il rentre titubant du cabaret, son mari, le soldat, Tinsulte et la bat!

Mais non : pourquoi ce brave garçon serait-il un

rustre? Pourquoi Tautre Suzanne ne serait-elle pas heureuse? Elle est heureuse si elle a, sur son sein, un petit être lui tendant ses grosses lèvres, avides de lait ! Elles sont heureuses, celles qui sont les mères! Et parfois aussi, quand elle songe, Noris revoit les cheveux blonds et entend encore le babil de Charley !

Elle est là, assise, en robe noire, auprès des branches qui se consument dans le foyer. Elle est là, toute seule, vêtue de deuil, comme ce jour de Février où elle attendait, dans la chambre d'hôtel, la sentence du père; mais elle n'attend plus rien maintenant. Sa vie est faite. La sentence est rendue. Elle n'a plus de lendemain à espérer. A vingt-cinq ans ! '

Puis, tout à coup, elle a relevé la tête. On a frappé à la porte de la bibliothèque. Qui est là? Personne. Noris n'attend rien ni personne. Le Grand-Duc est à Londres. Il ne doit revenir que dans quelques jours.

C'est un domestique. Sur un plateau il apporte les {oumaux du matin, et, avec ces journaux, une lettre.

Noris est devenue toute rouge. Sous sa peau mate, le sang a couru, montant vivement à son visage. La lettre est timbrée de Brest. Elle en a reconnu l'écriture. La lettre est de Ferdys.

Il n'oublie pas 1...

Est-ce qu'on oublie?

Alors, toute seule, comme s'apprêtant à savourer une immense joie, inattendue et consolante, Noris s'est approchée du feu, assise là et regardant la lettre, ayant peur maintenant d'en briser l'enveloppe, et lisant, re-

lisant son nom, son nom écrit par lui : • Mademoi* selle Suzanne Féraud, rue Jouffroy,,, Parts. »

Pour F ^rdys, pour lui seul, elle est toujours Suzanne!

Et Suzanne a déchiré l'enveloppe et cherché dessous la lettre que Raymond écrit. Elle le croyait bien loin. Il est à Brest. 11 va revenir à Paris peut-être. Ahl non, non, qu'il ne revienne pas! Qu'il ne revienne jamais!

Mais s'il revenait, pourtant?

Maintenant, Noris est redevenue toute pâle. Il n'y a pas de lettre sous Tenveloppe adressée à Suzanne, rien, rien qu'un petit bouquet de violettes séchées, les violettes de Versailles, décolorées et aplaties, les pauvres violettes de leur belle promenade d'amoureux, alors qu'elle disait : t Quand vous ne m'aimerez plus, vous me renverrez ces violettes! »

Et il les lui renvoyait, comme cela, brutalement, sans un mot, un matin, les violettes d'autrefois !

Il ne Taimait plus!... L'avaitil aimée seulement?

Qu'est-ce qui le poussait, après une année, à reparaître ainsi, dans l'existence de Noris, pour lui porter ce coup nouveau, lui rejeter, de loin, ce passé, sans un mot, sans une explication, sans rien?

Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier? Pourquoi maintenant? Pourquoi pas au lendemain du jour où elle Tavait presque chassé en refusant d'être sa femme 1

Une angoisse soudaine comprima Noris au cœur Elle se dit qu'un malheur pouvait être arrivé à Ferdyi et que ce soldat, qui parlait de mourir, avait peutêtre, en mourant» songé à elle une dernière fois!

Mourir? Ferdys mort?

Bt elle sentait en elle glisser comme an flroid de glace.

Elle se Jeta sur les journaax, machinalement, pour savoir, — interrogeant comme elle l'avait fiiit, un soir, lorsqu'elle voulait trouver le nom insulté de son père, — ces colonnes aux Nouvelles Étrangères^ Colonies, Tonkin, elle ne savait pas.

Alors elle poussa un cri, lut un moment, se mit à rire d'un pauvre rire brisé et laissa peu à peu, lentement, de ses bras qui tombèrent le long de son corps, glisser la feuille de papier.

Dans une chronique de Gardanne, intitulée les Deux Cousins et imprimée en tête du Parisien de Paris, voici ce qu'elle avait lu, Noris :

c 26 Msi.

( Les voilà mariés! Mariés à quinze jours de distance, ces deux galantuontt qui ont tant fait parler d'eux, l'un à Paris, l'autre à Hanoï. Après le prince, le marquis. Tout ce que Paris a de plus choisi, la crème de la crème, se pressait il y a peu de jours, boulevard Haussmann, dans les salons de M. Ahrenfeld, le banquier bien-connu, et fêtait les fiançailles de René Beaumartel de Chantenay avec Mlle Rébecca Ahrenfeld qui plaçait une couronne de princesse sur ses millions. Hier, à Brest, c'était la noblesse du Finistère et tout ce qu'il y a de marins de la ruedeSiam à l'Arsenal qui assistaient au mariage du lieutenant Raymond de Ferdys, retour de TAnnam, avec la fille de M, de Ploël. — Mlle de Ploël n'est pas riche. C'est l'unique enfant du contre-amiral de Ploël qui ti»^t feaut notre

pavillon dans les mers du Nord et de qui il n'a point dépendu, voilà treize ans, que les eaux de la Baltique ne nou=5 fussent plus favorables que la terrç de France. Le contre-amiral est mort Tan dernier, très pauvre. Un seul trait fera juger sa femme, la comtesse de Ploël. Pendant la guerre de Crimée, M. de Ploël se trouva, un moment, par un concours de circonstances, «mené à prendre le commandement des bateaux anglais et français se dirigeant vers Bomarsund. M. de Ploël une fois mort, TAngleterre, se souvenant que ce Français avait commandé, ne fût-ce qu'une semaine, ses soldats,â t offrir à Mme la comtesse de Ploël la pension que la Grande-Bretagne accorde aux veuves de ses amiraux, aux commandants de ses marins. Mme de Ploël répondit que M. de Ploël avait été un amiral français et non un amiral anglais, et elle refusa. Telle est la famille dans laquelle entre le lieutenant de Ferdys qui promet aussi "«- ses récents faits d'armes le prouvent ^ un glorieux marin à son pays. C'est le j ^honneur s'unissant au vieil honneur. .

I Mlle Jeanne de Ploël est d'ailleurs charmante. On n'avait pas au, comme pour les cadeaux fafts à Mlle Ahrenfeld, à mettre de planton, dans les salons de fiançailles, autour des ruissellements de diamants, deux gardiens de la paix loués pour la circonstance — ce qui était honorable pour la valeur des cadeaux étalés ei peu flatteur pour les invités; — mais les jeunes époux étaient visiblement entourés par une sympathie et je dirai un respect universels. Le contre-amiral de Ploël, ^ui était Brestois, est demeuré tout à fait populaire

420 NORis.

dans le vieux port militaire et le lieutenant de Ferdys y est fort apprécié, à TAmirauté et dans ce monde breton.

€ On a regretté Tabsence de la princesse douairière deChantenay que son état de santé, toi^ours déplorable, retenait dans son hôtel de l'avenue Van-Dyck. La princesse a dû pourtant être aussi heureuse de ce mariage modeste contracté par son neveu que de l'union superbe de son fils avec la haute banque allemande. Le vieux marquis de Ferdys, toigours alerte et joli homme en dépit de ses cheveux blancs, rayonnait, disant gaiement : c Je change d'emploi ; je prends les grands pères. » Beaucoup d'officiers de marine : L'amiral Pradier du Kesnel, les commandants des vaisseaux en rade à Brest, les commissaires de la marine, le duc de Marsan, la baronne Niemann de passage en Bretagne. Le prince de Ghantenay-Beaumartel était absent. On sait que Télégant clubman voyage sur les bords du Danube avec sa jeune femmo. Le roi de la mode ne eora pas à Paris pour le Grand-Prix de 1883. Il est peu probable que le prince et la princesse deChantenay rendent visite en Hongrie, à la belle comtesse qui fut une des séductions de Paris, l'exquise Autrichienne blonde qui porte un des grands noms de France, AJontépreux, et qui, étoile disparue du ciel parisien, vit seule aux environs de Presbourg, élevant son âls dans un château qui appartient à sa famille.

• Pourquoi la figure élégante du prince de Chantenay nous apparaît-elle à côté du mâle visage du lieutenant Raymond de Ferdys? Voilà deux heureux ; Tuu par la

fortune, l'autre par Famour. Nous saluons à la fois les millions de la princesse de Chantenay et la couronne de la jeune marquise de Ferdys.

• L. Gabdannb. •

Noris ramassa le journal, le relut encore, poignardée par chaque détail, et songea.

C'était âni maintenant. Sa vie était close. Le vague espoir furtif qui lui restait, dans le tragique accomplissement de son devoir, était évanoui. Elle n'avait plus rien à attendre. Rien. Mais espérait-elle quelque chose?

Non. Elle payait, de toute son existence, le roman en qui elle avait cru jadis ! L'idéal c'était ce vent qui passait sur le jardin fouettant les arbres, emportant les blanches âeurs et les jetant à la boue des allées. La réalité, c'était cela : René épousant la richesse, Raymond épousant Thonneur.

Raymond avait bien fait. Une honnête allé, de race héroïque et pauvre, c'était la fiancée qu'il lui fallait. Ce n'était pas Noris. Il avait bien fait, Raymond.

Elle lui savait gré pourtant de ne l'avoir pas oubliée, la pauvre Noris, dans cette joie faite de devoir. Il avait songé à elle, pour lui renvoyer les reliques d'autrefois, mais il y avait pensé. 11 avait glissé les violettes fanées dans Tenvoloppe, comme dans un suaire ; mais pendant qu'il y touchait il avait revu, comme elle la revoyait et la revivait maintenant encore, la belle journée de Mai, criblée de soleil, où ils s'étaient, à Versailles, partagé ces fleurs. Et puis il avait encore ierit son nom, il l'avait encore appelée Suzanne I

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Maintenant personne, personne ne rappellerait plut que Noris.

Alors elle se leva lentement et alla, dans un tiroir, chercher, dans un petit portefeuille, un bouquet de fleurs séchées. Elle jeta, en passant, un regard mouillé de pleurs au portrait du vieux Péraud. Elle prit les violettes sans couleur, sans parfum, sœurs des violettes que Raymond lui renvoyait et les ayant baisées une dernière fois — les unes et les autres, les violettes qu'elle conservait et les violettes qu'il jetait à l'oubli — elle les laissa tomber toutes sur le feu clair qui les dévora de sa flamme rallumée, joyeux, joyeux de faire de la cendre de ce qui avait été de l'amour î

Et debout dans sa robe noire, en deuil de toutes ses •iimères, Noris regardait flamber, en se tordant, les violettes de l'an dernier ! Un an I Un siècle ! Une larme glissa sur sa joue pâle comme un marbre, une larme qui, sans l'éteindre, tomba sur la flamme dont la fumée emportait la trace même du pauvre bouquet de violettes...

C'est maintenant, maintenant que la flUe de Féraud pouvait répéter sa devise :

'^Je me êurvkl

Sans bouger, sans penser, Noris restait ainsi, contemplant le foyer, les charbons, les cendres, lorsqu'à la porte on frappa encore.

Elle n'avait pas entendu, sur le pavé de la rue, le roulement d'un ogupé qui s'arrêtait devant ThôteL

Au brait qu'on fit, elle releva le front, de sa main écartant ses cheveux, sortant d'un rêve.

— Qui est là?

Le domestique reparaissait sur le seuil, saluant profondément.

— Madame, c'est Son Altesse I

Quelle Altesse? De qui lui parlait-on? Une Altesse?

— Ah ! le Grand-Duel...

Elle dit tout haut :

— Je le croyais à Londres !

Le domestique restait, au seuil, debout, attendant les ordres dans une attitude correcte.

Alors, dans son isolement de femme perdue, entourée des fantômes de ces heureux qui emportaient, à travers le monde, un lambeau d'elle-même, de ses espoirs et de sa foi ; — abandonnée, condamnée, n'ayant plus -d'affection que l'amitié d'habitude de ce grand seigneur qu'elle n'aimait pas, mais qui la plaignait et la respectait, elle n'eut pas même une révolte, elle tendit au sort tout ce qui lui restait d'une jeunesse sans joie, et, résignée, attristée, morte vivante, Noris regarda un moment le valet, et, Ja voix éteinte, lassée, navrée

— Eh bien ! ûiites entrer, dit-elle.

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