‹ Nos Amis Les BêtesChapitre 1 sur 29 · ELEPHAS ASIATICUS · texte numérisé non relu

ELEPHAS ASIATICUS

L’éléphant asiatique qui porte un tronc pour le placer sur la pile dans les chantiers de Birmanie.

A tout SEIGNEUR, TOUT HONNEUR!

Autant pour sa taille et sa force que pour son intelligence, Véléphant mérite ce titre de « Roi des Animaux)) qu’usurpe le lion. Il est incontestablement le plus grand des mammiféres terrestres, avec les quatre métres (4 m. ro, d’aprés un record authentique) qu’il peut mesurer de la plante des s pieds a l’épaule.

Sa force est considérable. D’une traction de sa trompe, il vous tord une barre de fer grosse comme le poignet, et c’est un jeu pour lui que d’arracher un arbre de taille moyenne ou de soulever un tronc pesant plusieurs quin- 10 taux.

Quant a son intelligence, elle est quasi humaine, et ce n’est pas la une expression que j’écris 4 la légére, comme

je le prouverai tout a l’heure en citant des exemples d’une authenticité indiscutable.

Mais, ici, je dois quelques explications au lecteur. Il est nécessaire de préciser qu'il existe deux espéces

3 d’éléphants: celle qui habite |’Asie tropicale, et celle qui vit en Afrique.

Physiquement, elles ne différent que par quelques détails anatomiques qui intéressent surtout la configuration du crane. On peut noter encore que l’espéce africaine a les

10 oreilles beaucoup plus grandes que l’autre.

Les moeurs et habitudes sont uniformes. En Asie comme en Afrique, les éléphants vivent par bandes assez nombreuses (de cinquante 4 cent tétes) dans les régions boisées, ot ils se nourrissent d’herbe et de feuillage.

15 Sur le domaine de l’intelligence, c’est l’espéce asiatique qui l’emporte: seule, elle se préte 4 la domestication, résultat dti, comme nous le verrons, 4 sa faculté de raisonnement. Au contraire, l’espéce africaine est rebelle a Véducation, et ce n’est que depuis quelques années, et

20au prix de patients et laborieux efforts, que les Belges établis au Congo ont pu dresser une vingtaine d’éléphants, capturés jeunes, et les habituer 4 porter ou & trainer des charges.

Ne soyez donc pas surpris que tous les éléphants que

25 Vous voyez, soit dans les ménageries, soit dans les cirques, appartiennent a la race asiatique. L’humeur farouche des éléphants africains en fait de dangereux pensionnaires !

Les habitants des Indes savent dresser les éléphants

3osauvages depuis des milliers d’années, et l’on est tout surpris de voir avec quelle facilité et quelle rapidité se poursuit leur éducation. Il vous en cotite, certes, plus de temps et de patience pour apprendre quelque tour 4 votre chien !

Ils’agit, avant tout, de se procurer des éléves, et j’exposeral sommairement comment on procéde aux Indes, ot la capture des éléphants est un monopole d’Etat, qui appartient, selon la région, soit au Gouvernement Anglo- Indien, soit au souverain indigéne.

On commence par établir un keddah, spacieuse enceinte de gros pieux, hauts de trois 4 quatre métres, et dont ’emplacement est choisi dans l’intérieur de immense forét, loin des villages. La porte, qui se ferme a l’aide d’une trappe, ouvre sur une sorte d’avenue formée par deux rangées de pieux, les deux lignes s’évasant en entonnoir. Ces pieux sont dissimulés sous du feuillage.

Une armée de rabatteurs, dirigée par des fonctionnaires, entre maintenant en action. Heurtant des cymbales, poussant des cris, des centaines d’indigénes s’avancent lentement dans la jungle, disposés en un cordon formant arc de cercle. Et le troupeau d’éléphants est peu a peu refoulé dans la direction du piége, si la manceuvre est conduite habilement. Mais il faut toujours compter avec Vintelligence du chef de la bande, qui, s’il vient 4 soupconner les causes du concert des voix et des gongs, donne soudain 4 ses compagnons le signal de la fuite, tout le troupeau se précipitant derriére lui pour gagner les profondeurs de la jungle.

Supposons que tout se passe au gré des chasseurs. Fuyant devant le vacarme, les éléphants s’engagent finalement dans l’entonnoir, et pénétrent dans Venceinte, dont la porte se rabat derriére eux. Des hommes expérimentés se glissent dans l’enceinte, et réussissent, aprés des tentatives répétées, a passer de grosses cordes autour des pieds postérieurs des prisonniers, qui se trouvent ainsi attachés a des souches.

On les laisse deux ou trois jours sans boire ni manger. Puis, on introduit dans l’enceinte des éléphants dressés,

conduits par leurs mahouts a califourchon sur leur cou. Bientét, ces hommes ont fini de passer d’autres cordes autour des captifs, et il est digne de remarque que les éléphants apprivoisés corrigent & coups de trompe et de s défense ceux de leurs freres sauvages qui font les récalcitrants !

Maintenant, on rouvre la trappe du keddah, et les prisonniers, attachés a des éléphants domestiques, sont trainés dehors. On les laisse encore une ou deux journées

rosans eau ni fourrage, tout en distribuant de copieuses rations 4 leurs compagnons. Et c’est alors qu’intervient la faculté de raisonnement de l’espéce !

Les prisonniers ont vite fait de comprendre qu ils auront des chances de boire et manger 4 leur suffisance, s’ils se

15 montrent aussi doux et dociles que leurs camarades! Et, généralement, c’est une question de douze 4 quinze jours pour qu’ils acceptent leur nouvelle existence, et qu’ils ne protestent plus a l’approche d’une créature humaine. Mais l’observation d’une régle s’impose: dés le premier

20 jour, il faut choisir un mahout pour chaque prisonnier.

Il s’habituera 4 recevoir sa nourriture des mains de cet homme, qu’il prendra aussitét en affection, et auquel il obéira bientét avec une docilité qui sera presque du dévouement.

25 Ne croyez pas, par cette description, que les choses se passent toujours ainsi! Chez les bétes comme chez les gens, il y a de mauvaises tétes, et une minorité d’éléphants refusent de se soumettre. Généralement, leur obstination leur est fatale: on les met 4 mort, plutdét que d’exposer des

30 vies humaines.

Dans le mois qui suit la capture, les €léphants sont déja assez apprivoisés pour que l’on puisse s’occuper utilement de leur éducation, qui varie selon le « métier » qu’ils exerceront dans l’existence !

Les plus beaux (ceux qui sont de haute taille, et qui possédent de longues défenses) sont achetés par les rajahs et autres rois indigénes, dont ils seront les montures dans les cortéges officiels.

Les autres, vendus 4 des particuliers, feront métier des bétes de somme ou de bétes de trait, transportant voyageurs ou marchandises sur leur robuste échine, ou les trainant dans d’immenses chars. L’Inde est le seul pays au monde ou fonctionnent des « omnibus a éléphants » !

Les plus vigoureux sont généralement employés comme 10 débardeurs dans les entrepéts de bois de construction, surtout en Birmanie, et c’est la que j’ai été le témoin attentif et enthousiaste des traits d’intelligence et de jugement de Vespéce.

Ces chantiers recoivent par voie fluviale des billes de 1s bois dur que vingt ou trente indigénes seraient incapables de soulever, et quil s’agit de transporter et d’entasser en piles réguliéres. Les éléphants se chargent de l’opération.

Chacun a son mahout sur le cou; mais homme ne 2o dirige la manceuvre ni par gestes ni par paroles: il s’en remet entiérement a la sagacité et au discernement de sa gigantesque monture, qui apprend d’elle-méme par quel bout et de quelle facon elle doit attaquer un tronc pour le tenir en €quilibre sur ses défenses. 25

Et c’est la un spectacle dont l’observateur ne se lasse pas! L’éléphant s’agenouille devant le tronc (qui pése plusieurs milliers de kilogrammes), passe ses défenses sous la charge, rabat sa trompe dessus, se releve. Si l’équilibre n’est pas parfait, il corrige l’erreur, aprés avoir reposé le 30 tronc sur le sol.

Il peut s’étre adressé 4 un poids qui dépasse la mesure de ses forces. Dés qu’il l’a constaté, il pousse un cri, qui attire aussitét le chef de l’équipe, un éléphant qui n’est pas

astreint 4 un travail régulier, et qui sert de guide et de mentor au troupeau.

Alors, les deux ouvriers travaillent de concert, saisissent chacun un bout de l’énorme poutre, et la transportent

ssur la pile! Et le travail s’exécute aussi ponctuellement qu’avec l’aide de machines!

Mais ce qui m’a paru le plus admirable, c’est qu’un de ces éléphants, passant pres d’une pile, soit choqué de voir une poutre mal rangée, ou dépassant les autres, et que,

10de lui-méme, sans que le mahout intervienne, il corrige Verreur d’alignement !

Et voila pourquoi, depuis mon séjour en Birmanie, les éléphants m’inspirent un profond respect, moins pour leur force que pour leur intelligence !

QUESTIONS

Les questions qui suivent chaque histoire ont été composées par M. Forbin lui-méme.

1. Des deux espéces des éléphants en existence, quelle est la plus intelligente ?

2. Pourquoi dit-on des éléphants qu’ils ont des meeurs sociables ?

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