LES MERS ONT LEURS ELEPHANTS! TI
terre, tandis que les véritables phoques ont peine’a se mouvoir hors de eau. Et nous livrerons cette remarque aux lecteurs: les « phoques» savants dont les tours qu’ils ont appris, nous amusent tant au cirque sont bel et bien des otaries.
Celles-ci ne vivent que dans l’Océan Pacifique, alors que les phoques sont répandus dans toutes les mers du monde : s'il est des espéces qui s’avancent trés prés des deux pdles, il en est d’autres qui ne se plaisent que dans les mers chaudes, comme le Golfe du Mexique, les parages des Antilles, les rivages brilants de |’Australie.
Dans ce groupe, le record de la dimension appartient a une espéce qui n’est pas moins intéressante par son anatomie que par ses moeurs: en anglais comme en frangais, on la désigne vulgairement sous le nom d’éléphant de mer (sea-elephant), sobriquet qui a ses raisons d’étre.
La longueur de ces monstrueuses bétes dépasse parfois sept métres, et leur poids est tel que quatre hommes robustes doivent s’aider de leviers pour remuer la carcasse d’un male qu’ils viennent de tuer. A une certaine époque de l’année, ces phoques sont si gras qu’ils présentent l’apparence d’un volumineux ballon de forme quasi cylindrique que l’on achéverait de gonfler d’air.
La téte des males se termine par une sorte de groin flexible que l’on pourrait prendre de loin pour une trompe. Au repos, cet appendice pend au bout du museau, qu’il dépasse d’une vingtaine de centimétres; quand l’animal est excité, cet organe perd son aspect flasque, s’agite dans toutes les directions, se redresse méme verticalement,
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tandis que le gosier émet des rugissements sonores qui 30
rappellent quelque peu les beuglements d’un taureau furieux.
Avant de parler des moeurs de ces étranges créatures, il me parait utile d’indiquer l’étendue de leur habitat, qui
comprend a la fois l'une des mers les plus chaudes du globe et Pune des plus froides.
Jadis (ou, pour étre plus précis, jusque vers le milieu du siécle dernier), ces géants se rencontraient par trou-
speaux énormes (par milliers ou dizaines de milliers) sur les rivages de la Californie et du Mexique. Pour le malheur de Vespéce, les baleiniers découvrirent que ces gigantesques phoques fournissaient en abondance une huile de premiere qualité. Et ces hordes ne furent pas longues a ro fondre comme neige au soleil.
Il n’en a survécu qu’un trés petit troupeau dans V'le Guadalupe, au large de la Basse-Californie, ot nulle autorité n’existe qui pourrait s’opposer au massacre. La disparition de cette bande n’est donc plus qu’une question
15 d’années.
Heureusement, l’espéce a trouvé un refuge dans les parages de l’'Océan Antarctique ot les massacreurs commencent a la poursuivre, mais qui lui offrent, cependant, des conditions de sécurité qui semblent de nature a retarder
20Son extinction.
J'ai noté que tous les phoques ont les membres antérieurs si courts quwils ne marchent que trés péniblement: léléphant de mer ne fait pas exception 4 la régle. C’est donc lorsqu’il s’aventure hors de l’eau, ot. il montre, malgré
25 ses formes massives, une agilité et une vitesse surprenantes, que les chasseurs s’attaquent au géant.
Prouesse qui n’a rien de glorieux! Ces grands phoques sont les créatures les plus stupides qui se puissent imaginer, et je vais vous expliquer a quelles circonstances elles
30 doivent pareille somme de bétise.
Tant que homme n’eut pas fait son apparition dans leurs domaines, quels ennemis avaient-elles 4 redouter ? Sur la mer, elles pouvaient subir les attaques de certains cétacés carnivores ; mais, a terre, leur masse les protégeait
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suffisamment contre les velléités agressives des petits carnassiers. Ainsi, elles n’avaient pas a faire travailler leur cervelle pour mener le « combat de la vie » qui, pour elles, se limitait 4 la recherche d’une nourriture qu’elles rencontraient en abondance dans l’océan ou sur ses rivages.
Nos gigantesques phoques (sept métres de long, si vous vous rappelez ce chiffre imposant) n’acquirent donc pas ces habitudes de vigilance que l’on constate chez tant d’autres espéces animales. Quand l’homme apparut, elles mirent du temps 4 comprendre que ce nain était réellement dangereux. Et voici comment s’accomplit le massacre sur les cétes de la Californie, et comment il se poursuit actuellement dans les iles échelonnées sur la frontiére commune au Grand Océan et a l’Océan Antarctique :
Deux ou trois hommes débarquent de leur chaloupe sur le rivage ot ils ont apercu de loin un troupeau de phoques a trompe vautrés sur le sable. On peut parier a coup sar quwils sont tous endormis, car c’est la le plus clair de la besogne de ces éléphants, une fois a terre.
Leur sommeil est si profond que leurs ennemis n’ont pas a redouter de parler 4 voix haute; et je ne suis pas certain qu’un coup de canon les tirerait de leur torpeur! Le célébre explorateur et savant, le Dr. Robert Cushman Murphy, qui les étudia pendant plusieurs mois dans l'lle de Ja Géorgie-du-Sud, m’a raconté que, passant au milieu d’une bande, il s’amusait a lancer des poignées de sable sur le museau des dormeurs sans réussir a les réveiller !
Mais suivons nos baleiniers et admirons leur exploit! Ils sont armés d’une lance au manche long de deux a trois métres, terminée par un fer large et bien aiguisé . . . , et vous devinez la suite et la fin! Sur ces énormes cibles immobiles, ils peuvent choisir un point vital, et ce n’est plus qu’une question de force musculaire: l’arme s’enfonce
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dans le grand corps qui passe de vie a trépas sans plus de facons.
Parfois, les pauvres bétes prennent conscience du danger et tentent de se réfugier dans la mer. Mais elles sont a s bout de souffle avant d’avoir parcouru une centaine de pas, le déplacement de leur énorme masse sur des moignons de jambes leur cofitant un effort prodigieux.
Je me rappelle, 4 ce propos, une bien amusante photographie prise par le Dr. Murphy sur une gréve de la Géorgierodu-Sud. Il possédait un fox-terrier que la vue de ces colosses avait d’abord impressionné. Mais, un jour, il s’avisa de taquiner un gigantesque male en l’encerclant de ses aboiements.
Telle que la rendait l’instantané, la tactique du monstre rs constituait un exploit vraiment remarquable. Redressant sa téte et son arriére-train, imprimant a4 son corps un arc de cercle, il ne reposait plus que sur la portion centrale de Vabdomen, et, dans cette posture, il pivotait sur lui-méme comme une toupie, en s’efforgant de présenter toujours la 2omenace de ses crocs a l’attaque du turbulent roquet. Et je suppose que Murphy rapporta de ce spectacle une pinte de bon sang! Comme tous les phoques, les éléphants de mer ont des instincts sociaux trés développés. Ils vivent par bandes 25qui se soumettent a l’autorité d’un vieux mile, celui-ci ayant parfois a défendre son rang contre des rivaux, comme le prouvent les cicatrices qui parsement la peau de la téte et du cou chez les adultes.
La colonie passe plusieurs mois de Vhiver a terre, période 30 durant laquelle elle s’adonne a Voisiveté la plus complete. Le Dr. Murphy a noté, sur celles des gréves de la Géorgiedu-Sud ot ils ne sont pas inquiétés, que ces colosses restent plusieurs jours et plusieurs nuits vautrés exactement au méme endroit, sans se déplacer, et méme sans exécuter