‹ Nos Amis Les BêtesChapitre 5 sur 29 · FELIS CONCOLOR · texte numérisé non relu

FELIS CONCOLOR

Le puma (ou cougouar) de |’Amérique, de couleur fauve. II est plus long et plus mince que son cousin, le jaguar, mais pas si féroce. II s’attaque rarement a l’homme.

Faux TIGRES ET LIONS SANS CRINIERE

Le voyageur qui débarque en Amérique tropicale est fortement impressionné, surtout s’il ne possede pas quelques notions d’histoire naturelle, quand son hdéte lui offre, en guise de passetemps, une chasse au tigre.

5s Et, dame! les hommes les plus courageux n’envisagent pas comme une chose excessivement plaisante le risque de se rencontrer face a face, au fond de la forét, avec le redoutable seigneur de la jungle, dont un coup de patte suffit a régler le sort d’un mortel!

10 L/’invitation perd beaucoup de sa signification dramatique si le nouveau-venu est au courant de ce fait: les habitants de Il’ Amérique latine, qui. voient grand et gros,

ont adjugé ce nom de tigre (e/ tigré, ainsi qu’ils le prononcent), 42 un carnassier moins redoutable que son homonyme asiatique, et qui n’a d’autres liens de parenté avec lui que le fait d’appartenir également a la famille des félins, dont notre chat domestique est Pun des plus sympathiques 5 membres.

Le jaguar (pour lui donner son nom vulgaire, emprunté a une langue indienne du Brésil) est exclusif au Nouveau Monde, ow il est répandu depuis le sud des Etats-Unis jusqu’en Argentine. Presque aussi grand que le véritable ro tigre, puisque sa longueur atteint parfois trois métres, mais moins robuste, il a cet avantage sur lui qu’il peut grimper au sommet des arbres, lorsqu’il est en danger, ou quand la fantaisie lui vient de dresser une embtiche a quelque bande de singes. 15

Sil n’a pas la force terrifique du tigre, s'il déchire le plus souvent sa proie sur place, au leu de l’emporter entre ses machoires comme le fait son cousin asiatique pour qui c’est un jeu que de trainer au loin une créature humaine, il n’en a pas non plus la férocité. 20

Assurément, l’explorateur qui préte une oreille trop complaisante aux racontars des indigenes rapporte de ses voyages des récits qui font dresser les cheveux sur la téte de ses lecteurs ou de ses auditeurs, lorsqu’il s’occupe du jaguar. Mais, neuf fois sur dix, les méfaits attribués 4 25 ce fauve relévent de l’imagination . . . ou de la crédulité!

J’en parle ici par expérience personnelle, car j’ai vécu plusieurs années dans une région de l’Amérique tropicale couverte de foréts vierges ot les jaguars pullulaient, et je n’y ai observé qu’une seule fois le cas d’un homme attaqué 35 par un de ces grands chats. Encore l’agresseur etit-il pu plaider les circonstances atténuantes !

Je conterai briévement cette anecdote qui donnera quelque idée des mceurs de l’espéce. J’en présenterai le

héros, un jeune mulatre originaire de la Martinique que

nous avions engagé sur notre exploitation comme char-

pentier. Mais, découvrant bient6t quwil était bon chasseur

et excellent tireur, je lui avais confié la charge de nous 5 pourvoir de gibier.

Tnitié aux ruses des Indiens, il s’enfon¢ait tous les matins dans la forét vierge, choisissait un gros arbre pour s’y adosser, puis, a l’aide d’une petite trompette qu’il confectionnait avec la feuille d’un certain arbuste, imitait le cri

ropergant de l’agouti, gros rongeur a la chair succulente, proche parent du cobaye ou cochon d’Inde.

Trompés par l’appel, que le Martiniquais savait rendre a la perfection, plusieurs agoutis ne tardaient pas a accourir, croyant avoir affaire avec quelque congénére qui les pro-

1s voquait au combat. Le plus souvent, excités par leur humeur belliqueuse, ils s’approchaient si prés qu’il économisait sa poudre et les abattait a coups de sabre.

Mais, un jour, l’astucieux appel fut entendu par un jaguar qui s’imagina que c’était la le signal d’un festin

zoinespéré! Persuadé qu’il allait rencontrer une bande d’agoutis aux abords de l’arbre d’ow partaient les cris stridents (et trop bien imités !) il rampa dans sa direction.

Soudain, au bruit d’une branche morte qui craquait, le chasseur, croyant voir apparaitre enfin les rongeurs sol-

25 licités, s’écarta de sa cachette, pour se trouver face a face avec le jaguar qui, surpris au moins autant que homme, lanca un coup de patte avant de bondir dans les buissons.

Et le Martiniquais, dont la jambe était terriblement lacérée, eut de la peine a se trainer jusqu’au campement,

3o ou il tomba sans connaissance, affaibli par la perte de sang.

Le récit de ma premiére rencontre avec ces cousins du tigre du Bengale amusera peut-étre lelecteur. Je débutais (a vingt-deux ans) dans la carriére d’explorateur, en compagnie d’un curieux personnage, nommé Oscar Glover,

Irlandais @origine, qui vivait depuis plus de quinze ans dans une tribu indienne qui l’avait adopté.

Une douzaine d’indigénes formaient notre escorte, s’occupaient des mulets chargés de nos bagages et de nos provisions, ou abattaient devant nous arbustes et lianes, les long de la sente que nous suivions. Le chien de Glover, un petit épagneul, s’était échappé du village pour nous rejoindre en route.

A Vapproche de la nuit, nous campames sur le bord d’une riviére, en un lieu que les naturels appelaient El Tigre. 1c Mon compagnon m’apprit que cette désignation était justifiée: les jaguars fréquentaient en nombre cette partie de Vimmense jungle colombienne.

Apres le repas, nous tendimes nos hamacs entre des troncs d’arbres. Brisé de fatigue par cette premiere ts journée de voyage, je ne tardai pas 4 m’endormir, mais pour étre bientdt réveillé par des rugissements : les jaguars rodaient autour du campement.

Sachant combien ils sont friands de chair canine, Glover se pencha, saisit par la peau du cou le petit chien qui 20 jappait de terreur et le posa dans son hamac, contre sa poitrine. Installés presque céte a céte, nous échangeames quelques propos, et, renon¢ant 4 suivre la causerie, je m’abandonnai bientét au sommeil.

Soudain, je fus réveillé par un juron, suivi d’une détona- 25 tion. Et j’appris cette chose stupéfiante: posant sa patte sur l’épaule de Glover endormi, un jaguar avait cueilli dans sa gueule le malheureux toutou et s’était enfui, laissant en souvenir de son audacieuse visite les sillons sanglants que ses griffes avaient creusés sur le bras de |’ Irlandais. 3c

Jimagine que intelligence du jaguar est supérieure a celle du lion et du tigre, et je base mon opinion sur une observation trés curieuse que j’ai pu faire de mes yeux trois ou quatre fois dans |’intérieur du Darien, vaste région

a peu prés inhabitée qui forme la pointe Nord-Ouest de Amérique méridionale.

L’un des rares ennemis (outre ’homme) que le jaguar ait

a redouter, c’est Valligator, qui abonde dans les riviéres et sne se ferait aucun scrupule de happer par une patte le félin qui nagerait a sa portée.

Quand le jaguar en voyage veut traverser un cours d’eau, il joue aux sauriens un tour pendable. Se carrant sur la rive, il se met a rugir de toute la force de ses poumons

ro pendant cing ou six minutes, tactique qui ne manque pas d’attirer vers le point choisi tous les crocodiles du voisinage. Alors, le malin carnassier, aprés un dernier rugissement, file comme une fléche le long du rivage, et, parvenu a une distance de trois 4 quatre cents pas, se met a leau sans

15 bruit et, rapide nageur, traverse la riviere sans plus s’occuper des voraces et stupides reptiles !

Dans les régions habitées, le jaguar se montre aussi intelligent et rusé que le renard pour se procurer des vivres aux dépens des cultivateurs et des éleveurs. I]

2oréussit 4 se glisser la nuit dans le voisinage des maisons ; et malheur aux chiens, aux chats ou aux porcs quil surprend! Ils’attaque également aux veaux et aux poulains, mais se tient prudemment a Vécart des boeufs ou des chevaux qui l’accueilleraient d’un coup de corne ou d’une 25 ruade!

Dés que sa faim est satisfaite, il prend sa course et gagne un district éloigné ; jamais il ne reviendra sur le théatre de son méfait, sinon aprés un intervalle de plusieurs semaines, en quoi il se montre beaucoup plus prudent que

zole tigre, qui se fait prendre souvent en revenant le lendemain pres de la proie qu’il n’avait pas dévorée entiérement.

Le cougouar est un autre félin propre au Nouveau Monde, et qui jouit, comme le jaguar, d’une réputation

usurpée: ne l’appelle-t-on pas le « lion de montagne ») ou encore le « lion sans criniére ») ?

Du lion, il n’a guére que la couleur. Il est a peu prés de la méme taille que le faux tigre, mais se montre encore plus

prudent et timide que lui. Son habitat est beaucoup plus s

vaste que celui du jaguar, puisqu’on le rencontre jusque dans le Canada, au Nord, et, vers le Sud, jusqu’en Patagonie.

J’ajouterai qu'il ne redoute pas les hautes montagnes couvertes de neige, alors que le jaguar ne se trouve bien que dans les régions chaudes et boisées. Et je puis encore noter combien les voix de ces deux félins, que j’ai « fréquentés » dans la méme région ow ils entretenaient des relations de bon voisinage, different entre elles.

Les rugissements du jaguar rappellent étonnamment les miaulements d’un chat en colére, alors que ceux du cougouar ressemblent étrangement aux cris d’une femme terrifiée. C’est, tout au moins, leffet bizarre qu’ils m’ont produit, et je me suis assuré que d’autres voyageurs ont éprouvé la méme sensation.

Quand ce cri désespéré grince au loin dans la forét ténébreuse, l impression recueillie est réellement lugubre, et je lui préfére, quant a moi, le miaulement du jaguar.

QUESTIONS

1. Pourquoi le jaguar est-il appelé « tigre » en Amérique du Sud?

2. Quelles différences faites-vous entre le jaguar et le tigre?

3. Le cougouar a-t-il le droit d’étre appelé «lion »? Expliquez.

4, OU rencontre-t-on des jaguars et des cougouars aux Etats-Unis?

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