‹ Nos amis les canadiensChapitre 44 sur 109 · Nous suivons partout les chiffres du recensement de · texte numérisé non relu

Nous suivons partout les chiffres du recensement de

toutes OU presque toutes françaises, tandis qu'Ottawa et Montréal se partagent à peu près également entre Anglais et Canadiens-Français. Quiconque n'a point visité Québec ou même n'j' a point un peu séjourné, n'a pas vraiment senti battre le vieux cœur français du Canada.

La ville est juchée fièrement sur un promontoire rocheux, sorte de frégate embossée, depuis le commencement des siècles, sur la rive gauche du fleuve, au confluent de la rivière Saint-Charles. L'extrémité du promontoire n'est qu'à cinquante mètres audessus de l'eau, et, à partir de ce gaillard d'arrière s'étagent, tels des mâts ouvragés, les divers monuments de Québec, l'Université pourvue d'un vaste jardin comme presque toutes celles d'Amérique, l'Hôtel-Dieu, le couvent des Ursulines, vieux centre religieux et français de la ville, la basilique, le somptueux hôtel Frontenac érigé en moderne gothique sur le terrain où s'élevait jadis le château Saint-Louis, résidence des gouverneurs français du Canada, enfin la citadelle, sommet du gaillard d'avant engagé dans ;; le roc et où l'on voit le pavillon britannique flotter, ) gardé par la gueule des canons, à 130 mètres au- ] dessus du fleuve.

Le Saint-Laurent, qui mesurait plusieurs kilomètres de large depuis Montréal, se resserre aux approches de Québec, ayant eu à se forer un passage dans un plateau de rochers. C'est là que la Compagnie du Grand Tronc Pacifique a résolu de faire passer, avec l'aide des subventions fédérales, son

nouveau transcontinental sur un pont en fer d'une seule arche, mesurant une portée inconnue jusqu'à présent, dont les ingénieurs new-yorkais, qui la construisaient, n'étaient pas peu fiers. La moitié de cette arche géante était lancée et s'avançait vers le milieu en un immense porte-à-faux, réseau léger de poutrelles, sous lequel je suis passé en steamer : en septembre 1907, sous le poids d'un train de matériaux, cette huitième merveille du monde s'effondrait dans les eaux, où périrent malheureusement quatre-vingts ouvriers.

Devant Québec la passe n'est plus que de 1.600 mètres de largeur, que traverse incessamment le ferry -ho al on bac à vapeur, portant gens, chevaux, voitures à la petite ville de Lévis, accrochée sur un coteau rocheux presque égal à celui de Québec. En aval, le fleuve, au confluent du Saint-Charles, s'arrondit en une immense courbe, large de plusieurs kilomètres : c'est la rade de Québec, où les transatlantiques, ces villes flottantes contenant deux ou trois mille hommes, ont l'air, vus du haut, de simples insectes, de ces argyronètes aux fines pattes, qui rayent en été l'eau claire de nos fontaines. Les Laurentides canadiennes d'un côté, la chaîne des Etats- Unis de l'autre, forment à cette rade une ceinture harmonieuse, qui a l'air de se rejoindre au tournant lointain du fleuve.

La vieille ville de Québec, resserrée dans son enceinte d'anciens remparts, composée de maisons antiques du 17^ siècle, faite de rues en pente

raide OÙ courent toujours, qu'ils montent ou qu'ils descendent, les petits chevaux vifs, évoque en nous le souvenir de quelques-unes de nos vieille villes de province, Briançon ou Poitiers, par exemple '.

Aussi fier, vu du dehors, que modeste et doux à l'intérieur, Québec est le touchant et un peu étroit conservatoire des traditions de la vieille France canadienne.

Telle est, en quelques traits, la silhouette de son présent. Je voudrais évoquer un moment de sa glorieuse histoire et dire comment cette perle de l'Amérique nous a échappé : de toutes les si romanesques péripéties de la Nouvelle-France, ce sont ces faits-là qui continuent manifestement à planer le plus sur le Canada : c'est l'heure de son passé qui persiste à demeurer la plus présente là-bas et en Angleterre, comme elle l'est encore, mais trop embrumée, dans les esprits de France. Cet événement, la conquête anglaise, qui a coupé en deux brutalement l'histoire canadienne, tout le monde y pense, mais personne n'en parle jamais au Canada, les uns par fierté, les autres par pitié, qu'en ces termes : « le commencement de la domination anglaise ».

Les avantages de la situation naturelle de Québec ne purent échapper aux premiers colons français.

1. La première fois que je visitai Québec, je pensai aussitôt à Poitiers. Les Canadiens que j'ai le plaisir de voir ou de recevoir à Poitiers me disent d'eux-mêmes : « Mais c'est Québec ! »

Nous sommes particulièrement ingénieux en France pour nous décocher à nous-mêmes de ces brèves formules de dénigrement, que tout le monde ensuite va répétant, sans se soucier si elles ne sont point aux antipodes mêmes de la vérité. L'on a commencé à dire au IS'' siècle : « Le Français n'a pas la tête épique, » et l'on continue peut-être à répéter cette maxime fausse, à laquelle Turold et Hugo, par la Chanson, de Roland et la Légende des siècles, ont suffisamment répondu. Ne serait-ce point encore le même siècle qui aurait découvert cette autre ânerie, que Ton répète toujours et dont il est temps de faire justice : « Le Français n'est pas colonisateur » ?

Toute l'histoire du Canada, sans compter celle des Indes orientales, dément une pareille sentence ; il suffit d'observer ces deux faits : 1° la douceur avec laquelle nos colons ont su s'attacher les Indiens de l'Amérique, et qui contraste avec la guerre au couteau que leur livraient les troupes anglaises et à côté les colons anglais de la « Nouvelle Angleterre » ; 2° l'habileté qu'ils ont déployée dans le choix de leurs établissements. J'ai admiré moi-même les grandes villes que sont devenus leurs premiers postes, et j'ai entendu affirmer partout que, dans les nouvelles régions explorées et ouvertes depuis peu à la colonisation dans le nord de la province de Québec, il n'est pas une nouvelle fondation dans un site heureux, où l'on ne rencontre des traces de la première venue des Français, à peu près comme en Europe se

retrouvent en tant de bons endroits des vestiges des Romains.

Ainsi Jacques Cartier hiverna en 1535, à l'un de ses premiers voyages, sous le rocher de Québec, au confluent de la rivière Saint-Charles.

Mais c'est Samuel Champlain qui est le vrai fondateur de la ville : en 1608 il établit là un petit poste, qui devint bientôt la capitale du Canada, et il avait désigné, dans une situation très diËférente, l'emplacement de jNIontréal qui fut, pratiquement, fondé par son lieutenant, le vaillant et saint chevalier de Maisonneuve.

Il serait intéressant de retracer l'histoire de Québec pendant un siècle et demi, histoire qui se confond en grande partie avec celle même de notre colonie. Mais je ne veux, à présent du moins, considérer cette histoire du Québec français que pendant sa dernière année, l'année 1759, que j'oserai véritablement appeler V Année terrible du Canada : je voudrais raconter le sombre drame qui s'y joua alors et qui amena la perte de la plus belle de nos colonies. Je l'ai vraiment revécu sur place, ce drame, allant à plusieurs reprises, saisi à la gorge par l'émotion, faire un blanc et neigeux pèlerinage aux principales stations douloureuses de ce calvaire. Entre temps je le revivais dans l'histoire et dans les documents, me nourrissant des publications de l'abbé Casgrain, l'éminent professeur d'histoire de l'Université Laval de Québec, mort il y a peu d'années, après que notre consul général de France au Canada,

M. A. Kleczkowski, avait eu la joie d'épingler sur sa soutane le ruban de la Légion d'honneur au nom du gouvernement de la République. Il avait dépensé une vingtaine d'années à approfondir « l'Année terrible », passant ses étés à fouiller les archives privées et publiques d'Europe, ses hivers à enseigner et à rédiger à Québec ce qu'il avait découvert chez nous : il mit ainsi au jour une dizaine de volumes de purs documents de premier ordre, Journal de Montcalm, Correspondance de Montcalm et de Lévis, Journal de Bourlaraaque, de Bougainville, etc. ; il finit par donner en 1891 au Canada une histoire en deux volumes, Montcalm. et Lévis (1756- 1760), qu'il réduisit pour la France en un volume plein de vie, fruit dernier de toute une existence de recherches, et qui devrait avoir sa place dans la bibliothèque de tous les Français dignes de ce nom ^. J'ai dû compléter mon information au moyen des documents parus depuis, entre autres les six volumes en anglais de l'ouvrage intitulé le Siège de Québec et la bataille des plaines d'Abraham, par MM. A. Doughtj' et G.-W. Parmelee -. N'est-ce point la meilleure manière de revivre une scène d'histoire que cette double évocation sur les lieux et dans les

1. Tours, Marne, in-4'' de 392 pages, illustré de 72 gravures. (Broché. 5 fr. 50 ; relié, 8 fr. 50 et 10 francs. )

2. Québec, chez Dussault et Proux, 1901. M. Henri Lorin a résumé les principaux apports de ce livre dans un article de la Revue des Deux Mondes, « Les derniers Jours du Canada français » (15 juin 1906).

livres ? Et cette scène-là est, si je ne me trompe, l'un des plus purs titres de la gloire française.

Page 1