‹ Nos amis les canadiensChapitre 45 sur 109 · LE DRAME DE · texte numérisé non relu

LE DRAME DE

Le héros du drame de 1759 est, comme on sait, le marquis de Montcalm. L'on se rappelle qu'en juin et juillet 1908 a été commémoré le tricentenaire de la fondation de Québec par Champlain, et, comme ces sortes de fêtes ne vont point sans statues et que Champlain avait, depuis dix ans, son effigie de bronze en brillant costume Louis XIII, sur la place où s'élève le château Frontenac, au-dessus du fleuve, Ion s'est rejeté sur Montcalm , le Français le plus populaire au Canada : par une ingénieuse délicatesse, on décida alors que deux statues jumelles s'élèveraient, l'une à "Vauvert, le chef-lieu de canton du Gard, près duquel est né le général, entre Nîmes et Aigues- Mortes, et l'autre à Québec. Grâce à l'actif comité d'action dont le siège était à Vauvert, la double inauguration a eu lieu en 1910 et en 1911.

Qui était Montcalm ? Le t3-pe du Méridional, aimable, plein d'esprit, de finesse, de courage, d'un courage fait de fougue et de primesaut, à la manière du grand Condé et du maréchal de Luxembourg On le pénètre bien, à voir, sur son beau portrait, sa tête vive et charmante, aux légers cheveux poudrés, au regard clair, au sourire de toute la figure. Son front est fuyant comme celui de bien des marquis du 18*^ siècle, et tout le séduisant ensemble trahit

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clairement raffinement de la race, comme j'ai pu m'en rendre compte en tenant avec émotion dans mes mains son crâne, qui est respectueusement conservé chez l'aumônier des Ursulines de Québec.

C'est seulement en 1756 que Montcalm était parti pour le Canada. D'Argenson l'avait fait agréer à Louis XV pour prendre « le commandement de ses troupes dans l'Amérique septentrionale », en remplacement du baron de Dieskau, qui s'était, l'année précédente, laissé faire prisonnier par les Anglais. Montcalm quitta donc avec mélancolie son petit château de Candiac, en Languedoc, près de Vauvert, « son cher Candiac », comme il disait souvent, sa femme, sa mère, ses six enfants, deux fils et quatre filles, et il courut à Brest où il retrouva son premier aide de camp, le lieutenant de Bougainville, qui devait s'illustrer, un peu plus tard, par le premier voyage d'exploration française autour du monde. Sur les six vaisseaux de Montcalm, douze cents hommes, au mois d'avril, « s'embarquèrent avec une ardeur et une gaieté incroyables », qui arrachaient ce noble cri à Bougainville : « Quelle nation que la nôtre ! Heureux qui la commande et qui en est digne ! »

Nous n'avons point à raconter les trois années de Montcalm au Canada, 1756, 1757, 1758, qui se comptèrent, malgré l'extrême modicité de ses ressources militaires, par trois heureuses campagnes. La plus éclatante fut celle de 1758, où Montcalm déGt des forces anglaises sept fois plus considérables, au fort

Carillon, qui se trouve au bord du lac George, sur cette grande et admirable voie naturelle d'eau qui joint, du nord au sud, Montréal à New-York par la rivière Richelieu, le lac Champlain, le lac George et l'Hudson, et facilitait alors nos communications entre la Louisiane et le Canada. Le 12 juillet, la petite armée chantait l'hymne de la victoire , genou en terre, en face de la croix que Montcalm avait fait dresser et pour laquelle il avait composé lui-même une inscription en deux vers latins, et en quatre vers français que voici :

Chrétien, ce ne fut point Montcalm et sa prudence, ces arbres renversés, ces héros, leurs exploits, qui des Anglais confus ont brisé l'espérance ; c'est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix.

Heureux temps où la poésie s'accordait avec les armes, où se faisait la guerre en dentelles, et en vers français et même latins.

Le vainqueur vient hiverner à Québec, la capitale de la colonie, et, là, cet esprit très ouvert se repaît àeV Encyclopédie, récemment parue. Il noue, avec sa frivolité, quelques intrigues féminines, charme les gaies réunions qui se tiennent dans le premier salon de la petite ville, chez une personne qui apporte un singulier nom à l'histoire, M"^^ de Beaubassin.

Mais l'épine qui le blesse sans trêve ni merci est sa mésintelligence avec le gouverneur de la colonie, qui réside aussi à Québec, dans le château Saint- Louis, le marquis de Vaudreuil. Nous nous trouvons

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ici en face de l'un de ces conflits infiniment regrettables, comme il s'en produit trop souvent dans notre histoire, entre l'autorité militaire et l'autorité civile, et où personne ne possède assez de désintéressement pour sacrifier son amour-propre à l'intérêt de la patrie. Il faut reconnaître que l'ancien régime facilitait ces crises avec ses attributions chevauchant fréquemment l'une sur l'autre : ainsi, en sa qualité de gouverneur de la colonie, Vaudreuil détenait le commandement en chef des armées, bien qu'il ne connût rien à l'art militaire, et il prenait des mesures et faisait des réflexions qui, tour à tour, et selon l'humeur du moment, égayaient ou irritaient Montcalm.

Celui-ci, par bonheur, avait auprès de lui le chevalier de Lévis, que l'on peut bien appeler le sangfroid de Montcalm : sa présence d'esprit venait de grandement contribuer à la victoire de Carillon. II suffit d'observer son portrait pour saisir que c'est l'antithèse vivante du marquis : la tête d'un tiers plus grosse, le crâne fortement charpenté, le nez proéminent, le regard calme, les mâchoires saillantes sous les joues, l'ensemble tranquille et massif des traits font comprendre que l'on n'est plus en présence d'un Méridional affiné, mais d'un homme d'origine germanique : c'est lui qui, heureusement, était entre Vaudreuil et Montcalm, pour les séparer ou mieux pour les unir, tout au moins pour adoucir les heurts ; avec sa sobriété de parole et sa patience inaltérable, il se trouvait être, en définitive, par un

singulier privilège, l'ami intime de chacun des deux adversaires.

En dehors de leur commune estime pour Lévis, Montcalra et Vaudreuil s'entendaient sur un seul point : le sort de la colonie. Ils le regardaient, à bon droit, comme désespéré. Aussi convinrent-ils d'adresser une suprême demande de renforts au cabinet de Versailles : si elle était exaucée, ils pourraient se reprendre à Tespoir ; sinon, il ne resterait plus qu'à sauver l'honneur. Bougainville fut chargé de cette grave mission. Il part le 3 novembre 1758 de Montréal, juste avant la clôture par les glaces de la navigation au Canada, qui se ferme régulièrement aux alentours du 25. Mais il commence par faire naufrage au milieu du Saint-Laurent : il passe une nuit accroché à une roche qui émerge au-dessus de l'eau ; au point du jour, il gagne la côte en faisant plus de trois quarts de lieue à la nage. « Il y avait déjà des bordages de glace. Quel pays ! s'écrie-t-il avec un accent qui annonce déjà la Révolution. Quel voyage I II faut être citoyen ! »

Reparti de Québec, il essuie une succession de tempêtes qui lui font voir la mort de très près sans réussir à altérer sa bonne humeur bien française, entretenue parles souvenirs d'Horace et de Rabelais, ainsi que l'atteste son Journal de Navigation :

«... Oh ! qu'Horace avait raison de dire Illi robur et œs triplex circa peçius erat !.. Jaserais bien tenté de pardonner à Enée les larmes qu'il verse dans les tempêtes Un héros peut bien l'être et avoir peur de se noyer. .. O trois

et quatre fois heureux le jardinier qui plante ses choux ! car il a toujours un pied à terre, et l'autre n'en est éloigné que du fer d'une bêche '. »

On ne reconnaît pas là, à vrai dire, la vocation de grand navigateur qui plus tard se révélera chez lui.

Echappé à tant de dangers, Bougainville va se mettre aux pieds de M"'^ de Pompadour, car la France, comme on sait, est tombée en quenouille, et quelle quenouille ! Il obtient pour lui, ses chefs et ses camarades, des éloges, des croix et des cordons, mais de secours point.

Comme il insiste auprès du secrétaire d'Etat de la marine, il reçoit cette réponse, bien connue, qui me divertissait autrefois avant de quitter la France, mais qui ne me divertit plus à présent, parce que je sais qu'elle est restée, tout comme « les arpents de neige » de Voltaire, comme un dard douloureux attaché au cœur du Canada, et je n'ai guère passé quinze jours, là-bas, sans la voir citer sérieusement dans un des grands journaux français de la province de Québec : « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries... »

Le feu c'était la guerre de Sept ans. la maison la France, les écuries le Canada.

On sait la réplique d'une impertinence toute cavalière et si méritée qui échappa à Bougainville : « On ne dira pas du moins que vous parlez comme un cheval. »

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