Organisation matérielle de l'église au canada
A. — Les Pasteurs.
Les évêques se recrutent par cooptation. Ils proposent et Rome désigne. Lorsqu 'un prélat est décédé, les autres évêques de la province ecclésiastique se réunissent et dressent une liste de trois nom : Digniis, dignior, dignissimiis. Quand il existe un chapitre, après avoir proposé le vicaire capitulaire, qui, durant la vacance du siège, administre le diocèse, il dresse de son côté une liste de trois noms, et le Vatican choisit librement parmi les candidats proposés d'une part ou de l'autre. L'on cite tel évêque, qui occupait, paraît-il, le modeste rang de f//(jr;j«s, mais sur les deux listes, et qui dut à cette concordance d'être nommé.
Pour la nomination d'un archevêque, les choses se passent un peu différemment : le mourant laisse dans son testament trois noms. La vraie « présentation » toutefois se fait, comme d'ordinaire, par les évêques de la province ecclésiastique. De plus, l'usage semble s'introduire d'une concertation entre les autres archevêques du Dominion, qui ont d'ailleurs une réunion annuelle à Ottawa : cette consultalion est envoyée, à titre privé, à la Propagande qui choisit un nom sur l'une des listes.
Les nominations épiscopales présentent donc ce double caractère intéressant d'une proposition par
les pairs et d'une nomination par le pouvoir central de l'Eglise. Il n'en est pas de même pour la nomination des curés.
Ceux-ci sont nommés directement et spontanément par l'évêque et non sur une liste proposée par les autres curés de la circonscription ecclésiastique, comme cela se pratique, par exemple, en Irlande. Il sont révocables à merci, ad niitiim revocabiles. Un seul curé est inamovible dans la province de Québec, c'est celui delà basilique de la ville même de Québec. En fait, ils sont rarement déplacés, sauf pour des raisons graves. L'épiscopat canadien se félicite grandement de n'avoir pas à compter avec des curés inamovibles comme aux Etats-Unis, et il se trouve, de ce chef, les mains beaucoup plus libres.
D'autre part, le curé qui s'estime lésé a le droit de réclamer un procès canonique où l'évêque devrait fournir devant le tribunal de l'offîcialité les motifs de sa décision. Au demandeur qui estimerait encore la sentence injuste, il resterait enfin le recours d'un appel au délégué apostolique du Canada, en résidence à Ottawa. Mais ces difficultés, en fait, se présentent très rarement.
B. — Les Fidèles.
Dans la paroisse, qui forme au Canada, plus que partout ailleurs, la cellule de l'organisme religieux, le groupement des fidèles catholiques est formé par tous ceux qui ne s'affirment point protestants, ou peu s'en faut, puisque le recensement officiel de 1901 n'a
trouvé dans le Dominion, sur les 5.371.000 habitants d'alors, que 4.181 personnes, à peine le 1/1000^, déclarant n'appartenir à aucune religion *. Avec ce peu d'individualisme spéculatif, ce haut souci des convenances et ce respect pour le sentiment général, qui marquent les pays anglo-saxons, les indifférents eux-mêmes se laissent classer, les uns parmi les catholiques, les autres parmi les protestants.
Les rapports entre les familles catholiques et leurs pasteurs semblent particulièrement intéressants à étudier dans deux circonstances spéciales, à l'heure du mariage et à celle de la mort.
Il n'y^ a pas de mariage civil. C'est le clergé au Canada, comme c'était chez nous sous l'ancien régime, qui tient les registres d'état civil, et il en envoie le double au greffe de l'Etat. Un mariage purement civil est donc impossible là-bas : l'on ne peut contracter une union que dans une église ou dans un temple.
Nous avons constaté nous-même, dans une des trois paroisses d'Indiens catholiques, l'excellent usage qui a été fait, par les différents curés, de cette possession de l'état civil, suivant une habitude assez généralisée au Canada ' : ils se sont successivement livrés au travail considérable du dépouillement in-
1. Les chiffres du recensement de 1911 concernant la religion n'ont pas encore paru.
2. On compte quatre « réserves » d'Indiens civilisés dans la province de Québec : Caughnawaga, Saint-Régis, Oka et la Pointe bleue. Elles sont fort curieuses à visiter.
tégral de leurs registres tenus depuis deux siècles : ainsi ils ont pu établir la suite des familles, et Tune des raisons de leur influence sur leurs paroissiens, ils ne le cachent point, est le plaisir que ceux-ci éprouvent à venir les interroger sur l'histoire de leurs ancêtres. Nous nous sommes parfois demandé pourquoi les curés français n'occupaient pas plus souvent leurs loisirs à une aussi utile besogne, qui leur donnerait du crédit et les aiderait à relever chez nos compatriotes l'amour des aïeux, si faible dans la bourgeoisie et dans le peuple, et le culte de la tradition. Sans doute, ils n'ont plus la tenue ni la possession de l'état civil, mais comme tous les citoyens français, ils peuvent obtenir la libre communication de ce trésor qui recèle tout le passé lointain de leurs ouailles. Depuis quelques années, il est vrai, plusieurs de nos prêtres y puisent de précieux renseignements historiques pour les Bulletins paroissiaux^ qui se créent intelligemment sur bien des points, portant l'église chez les gens, là où les gens ont désappris le chemin de l'église.
Sur leur première œuvre, nos curés d'Indiens en ont greffé une autre non moins utile : établir sur un feuillet de leur registre une sorte de « livret de famille » à chacun de leurs paroissiens, avec les mentions exactes du mariage, des naissances et des morts d'enfants ; ce leur est particulièrement utile pour empêcher les mariages consanguins dans cette population iroquoise qui ne connaît que les appellations individuelles et ignore les noms de famille, ce qui,
faute de trace nominale, laisse perdre très vite le souvenir des parentés.
Lorsqu'un marié canadien n'appartient pas à la paroisse où il prend femme, on lui demande ici un certificat de « liberté » signé du curé de sa propre paroisse, attestant qu'il n'a point encore convolé. Suivant la règle générale, chacune des deux parties doit apporter également un certificat de confession, témoignant au moins qu'elle s'est présentée au confessionnal.
Pour se marier, les enfants mineurs ont besoin du consentement de leurs parents, et un ministre de la religion qui procéderait à une telle union sans ce consentement serait passible d'une amende de 2.500 francs. Mais, une fois majeurs, les jeunes gens n'ont pas besoin, légalement, de l'approbation de leurs père et mère; là les sommations respectueuses sont inconnues, et l'on cite, dans une grande ville, l'exemple assez récent de deux jeunes gens de « la société » qui, n'obtenant point l'agrément de leurs familles, se présentèrent, à l'insu de celles-ci, devant l'autorité ecclésiastique, de qui ils exigèrent d'être mariés : ils n'en informèrent leurs parents que quelque temps après.
La loi civile interdit le mariage entre oncle et nièce, à moins qu'ils ne produisent une dispense des autorités ecclésiastiques. Le divorce est malheureusement permis maintenant par le Sénat fédéral, mais il est nécessaire que chaque cas particulier bénéficie d'une loi spéciale.
En matière conjugale, la grande question délicate dans ce pays est naturellement celle des mariages mixtes. Aussi peu encouragés que possible par le clergé, ils ne peuvent se faire ni à l'église ni même à la sacristie : ils sont bénis au presb^'tère, en quelques minutes, sans aucune solennité ni la moindre décoration. La « partie » protestante prend l'engagement signé ou, au pis aller, formulé devant témoins, de laisser la « partie » catholique pratiquer sa foi et de permettre que tous les enfants soient élevés dans la religion catholique.
Ces mariages, qui tournent souvent à l'apostasie, sont plus fréquents dans les provinces de l'Ouest que dans celle de Québec : nous connaissons un diocèse de celle-ci où l'on n'en a pas enregistré plus de trois ou quatre dans les dix dernières années. En novembre 1907 larchevêque de Montréal, MgrBruchesi, a interdit dans son diocèse les « mariages mixtes », c'est-à-dire qu'il ne se charge plus comme auparavant de s'entremettre auprès de Rome pour obtenir les dispenses nécessaires, que les parties sont toujours libres de solliciter directement. Rien ne pouvait plus efficacement que cette sévère mesure travailler au maintien de la race canadienne-française dans la grande métropole catholico-protestante.
De même qu'il n'y a, au Canada, que des mariages religieux, il n'y existe que des enterrements confessionnels.
A l'église, la cérémonie funèbre est réglée par le
curé au nom de la fabrique. Mais tout ce qui est hors du lieu saint est arrangé en toute liberté par la famille, qu'elle use de ses propres moyens ou qu'elle recoure à un entrepreneur. II n'est pas rare, par exemple, de voir des parents en deuil louer une voiture de place et monter au poétique cimetière de la Montagne, à Montréal, en portant une dernière fois leur enfant sur leurs genoux, cette fois dans un petit cercueil. L'on use aussi, communément, de curieux abonnements funéraires, qui ne coûtent que 5 francs par an, moyennant quoi, en cas de décès, le service du transport de la maison à l'église et de celle-ci au cimetière est fait gratuitement.
Tous les cimetières sont confessionnels, les uns catholiques, les autres protestants. Si parfois un village ne possède qu'un cimetière protestant, le fidèle catholique y est inhnmé, mais après que la fosse a été bénite par le prêtre.
Dans le grand cimetière de Montréal, vaste nécropole plus nombreuse que la grande ville elle-même et qui la domine dans une clairière des bois de la Montagne, un prêtre se tient, tous les matins, en permanence, de neuf à onze heures, pour faire l'aspersion de l'eau bénite et réciter les prières du rituel sur les cercueils, avant qu'ils ne soient mis en fosse. Ce qui étonne donc le Français, dans un pays aussi religieux, c'est de voir passer un convoi funèbre sans prêtre ; et dans les grandes villes les fastueux corbillards surmontés de tremblotants anges d'argent en style Louis XV, roulent ou glissent
sur la neige, vers le champ du repos sans être précédés de la traditionnelle berline française contenant le clergé. Le cimetière étant déjà bénit, nous n'assistons à aucune bénédiction de la fosse et, heureusement, à aucun de ces jets d'une pelletée de terre, par chacun des assistants, dont l'usage, aussi peu religieux que sinistre, sévit, on ne sait pourquoi, chez nos chrétiennes populations du Poitou ainsi que dans la vallée du Rhône.
L'inhumation proprement dite est impossible en hiver, durant les cinq mois de gelée. Aussi les bières sont-elles déposées, pendant cette saison, dans un lieu spécial, vaste columbarium à cases dans les villes, et un ensevelissement général a lieu au printemps, renouvelant malheureusement la douleur des familles.
En dehors de ces cimetières en terre bénite, l'on peut encore enterrer dans son champ, mais ce sort est généralement réservé à ceux qui refusent, à leurs derniers moments, la visite du prêtre, et de pareilles tombes ont coutume d'être regardées par l'imagination populaire comme maudites.
On voit que les règlements civils relatifs à l'ensevelissement sont beaucoup plus faciles au Canada quecheznous aujourd'hui, et ces sépulturesen pleine campagne font penser à celles que si longtemps les protestants français de l'Ouest ont pratiquées dans leurs propres champs, comme il en reste un très grand nombre dans notre département actuel des Deux-Sèvres.
Nous savons aussi que, presque partout sous l'ancien régime, nos ancêtres se faisaient ensevelir dans le sous-sol ou le sol de leur église, et l'on peut soupçonner la richesse de sentiments pieux qui les devait env lopper dans ces enceintes sacrées où ils élevaient leurs pensées vers leur Créateur, en ayant les pieds, pourainsi dire, dans les ossements de leurs pères. Nous ne pouvions nous défendre d'y songer en visitant le cimetière des Sulpiciens de Montréal, qui est établi sous la chapelle même de leur grand séminaire de théologie, et en explorant dans une autre ville une cathédrale canadienne en reconstruction : sous une partie de la crypte, l'évèque a fait préparer une vaste nécropole, où pourront se faire inhumer tous les prêtres du diocèse qui désireront reposer sous les autels. Tel est un des multiples intérêts de la visite de la Nouvelle-France : nous montrer à l'état persistant et vivace un certain nombre des usages de l'ancienne, de celle qui a pris brusquement fin il y a cent vingt ans.
Le reste de la crypte dont nous parlons est affecté, d'un côté à une chapelle d'associations pieuses, de l'autre à... une salle de banquets religieux^ avec cette simplicité américaine que l'on retrouve partout làbas. Rien n'est symbolique, à notre avis, comme une pareille crypte, pour montrer rassemblées en un étroit espace les trois intluences qui s'exercent et se croisent, sans se fondre, au Canada : de la France d'ancien régime la survivance des antiques usages, de l'Angleterre le libéralisme politique et comme
l'absence de réglementation par l'Etat, de l'Amérique la prédominance des commodités, sans respect pour les vieux scrupules latins '.