‹ Nos amis les canadiensChapitre 59 sur 109 · C. — Les ressources de ï église · texte numérisé non relu

C. — Les ressources de ï église

Après la nomination des évêques, la question la plus importante dans l'organisation d'une Eglise est sans doute la question matérielle : comment allonsnous remplacer en France le budget des cultes ? c'est-à-dire comment notre culte va-t-il être entretenu, et comment nos prêtres vont-ils subsister ? interrogations brutales qui se posent à notre idéalisme incorrigible. Môme les plus récalcitrants de nous sur ce point, les adversaires les plus déterminés des quêtes, du casuel et des loueuses de chaises sont obligés de se rendre à l'évidence aujourd'hui : il faut vivre, devenir pratiques et sans doute quelque peu anglo-saxons. A cet égard, la vue détaillée et avec chiffres, d'une grande Eglise florissante comme celle du Canada, qui se soutient par elle-même, sans recevoir un dollar ni un cent de l'Etat, peut porter avec elle quelque utile enseignement.

Le fond des ressources d'Eglise au Canada est, comme on sait, la dîme ; la dîme, telle qu'elle fonctionnait autrefois en France et qui fut étendue, en 16G3, sous Colbert, à nos possessions de l'Amérique

1 . Sur ces trois iaQuences voir la précédeate étude : l'Ame canadienne.

du Nord. Lors de l'annexion, en 1760, les Anglais, avec un extrême libéralisme encouragé par le besoin qu'ils avaient du clergé catholique, lui maintinrent o£R,ciellement son droit à la dîme : de la sorte, il pourrait, à la rigueur, faire condamner par les tribunaux tout catholique qui refuserait cet impôt ; en réalité les poursuites ne se font pas, d'autant plus qu'il existe d'autres moyens de pression sur les récalcitrants.

Dans son état primitif la dîme doit être payée en grains et consiste, non point dans le 10^ de la récolte, mais seulement dans le 26^, chaque 26^ minot de grains appartenant de droit au curé de la paroisse (ce qui fait que les bons Canadiens, avec une finesse française de paysans matois, affirment que leur 26^ enfant appartient de droit à M. le Curé et qu'il doit s'en charger) : celui-ci n'exerce point de contrôle sur les revenus réels de chacun, se fiant sur la délicatesse des consciences canadiennes.

Souvent interviennent des systèmes divers, établis suivant les besoins des paroisses par ordonnance de l'évêque. En plus d'un lieu existe une convention entre le curé et ses paroissiens pour remplacer la dîme en nature par une redevance en argent : elle est alors calculée sur une base de 0 fr. 85 ou 1 franc par 500 francs de terre, d'après l'évaluation faite, par les commissaires civils, tous les trois ans pour les campagnes et tous les ans pour les villes. Dans certaines paroisses, cet impôt peut monter jusqu'à lfr.50ou 2 francs par 500 francs. Ailleurs l'on

compte 0 fr. 50 par arpent de terre. Le clergé observe que cette transformation de la dîme en argent tranquillise les consciences, car les natures scrupuleuses se demandent si, sur une récolte souvent difîicile à évaluer jusque dans le détail, le vingt-sixième a bien été exactement prélevé. Le paiement en espèces arrange d'ailleurs le curé lui-même qui, autrement, est obligé de s'occuper de vendre la masse de grains qu'il a reçue.

La dîme ne semble pas, à l'origine, avoir été prévue pour les villes : elle y est naturellement recouvrée en argent. Dans certaines d'entre elles, chaque propriétaire y est taxé de 1 fr. 50 par 500 francs sur la valeur de la propriété, estimée chaque année par les évaluateurs de la cité, nommés par le Conseil municipal. Ailleurs, dans une ville de 5.000 âmes, on paie selon l'échelle suivante, qui donne des résultats peu différents du règlement précédent :

Propriété de 5 à 2.500 fr. ... 5 fr.

— 2.500 à 10.000 fr. . 20 fr.

— 10.000 à 12.500 fr. . 25 fr.

Les grands propriétaires offrent souvent en outre d'importants dons personnels.

Quant aux locataires, ils sont imposés suivant une échelle correspondante :

Location de 125 fr 5 fr.

— 250 fr 10 fr.

— 375 fr 15 fr.

Cette ville, ainsi taxée, rapporte environ 15.000 francs par an.

D'une façon plus simple, dans les grandes villes et même dans des villages importants, l'évêque impose 10 francs par famille, que l'on soit propriétaire ou locataire : un jeune homme en âge de travailler devra 5 francs ; une jeunefille seule, la même somme. Nous voj'ons, par ce sj'stème, que dans tel diocèse l'on peut faire état, pour une paroisse de 1.000 communiants, de 5à 6.000 francs, et noussavons une paroisse de grande ville, qui contient 500 familles et ne donne que 3.000 francs, ce qui prouve qu'il y a naturellement plus d'abstentions dans les grandes villes, où l'on ne peut guère compter en moyenne que sur 7 fr. 50 par famille.

La dîme se paie chez le curé. Beaucoup profitent de sa visite annuelle pour se libérer à domicile.

Des pauvres l'on n'exige rien, sinon qu'ils viennent, pour la question de principe, dire à leur pasteur qu'ils ne peuvent point payer la présente année.

La dîme en espèces ne serait pas légalement exigible devant les tribunaux, comme la dîme en nature, pourtant ceux-ci reconnaissent qu'un paroissien qui use du prêtre en l'appelant à ses derniers moments, est tenu, en retour, à acquitter ses retards de taxe, et d'ailleurs le clergé en fait aux fidèles une obligation de conscience. La dîme est payée bénévolement par quelques protestants très larges.

Les autres sources de revenus pour la paroisse, sont, par ordre d'importance, les quêtes, le casnel et les bancs^ le rendement de la dîme ne venant d'ailleurs, au moins dans les grandes villes, qu'au dernier rang.

Il semble que les quêtes sont moins Iréquentes dans les églises du Canada que dans la plupart des églises de France, où souvent une grand'messe à la campagne ne se fait point sans une procession de 2 ou 3 quêteurs ou quêteuses, se partageant, sur leurs plateaux, une maigre pluie de sous rares.

Là-bas, ont lieu chaque année des « collectes » générales pour le Denier de Saint-Pierre, pour la Propagation de la Foi et pour la Terre-Sainte. Il se fait des « collectes » diocésaines pour les hôpitaux catholiques, pour les écoles catholiques, les vocations sacerdotales, les séminaristes et l'université Laval, quelquefois pour un couvent d'hommes ou de femmes, qui intéresse particulièrement l'évêque. A ces ressources, s'ajoutent les « aumônes du Carême».

Enfln, en dehors de cette douzaine de quêtes annuelles, ont lieu les quêtes paroissiales, souvent une fois par mois : elles se font toujours pour la fabrique, jamais pour les œuvres personnelles du curé, comme cela se pratique quelquefois en France (d'ailleurs nous distinguerons plus loin l'attribution des revenus, dont nousne cherchonsà présent quela source). La cathédrale de tel petit évêché en tire 10.000 fr. par an, celle de telle grande ville 22.000 environ.

Le casueî, provenant des offices, est une source importante de revenus au Canada comme en France. Le tarif en est décidé par l'évêque, ordinairement sur la proposition des curés, mais tout à fait en dehors de la fabrique, puis il est affiché. Unegrand'messe chantée (l'on nen accepte officiellement que de telles pour les défunts) coûte 12 fr. 50 dans les campagnes, 15 francs dans les villes. Le mariage revient, selon les classes, à 12 fr. 50, 20, 40 ou 125 francs. Le service funèbre va de 50 à 500 francs. Les sonneries de cloches se règlent à part. Bien que la vie en général soit plus chère au Canada qu'en France, ces prix, comme on le voit, sont inférieurs aux nôtres.

Ce revenu, qui rapporte moins que la dîme dans les campagnes, est naturellement plus productif dans les villes, et la grande paroisse que nous avons commencé à suivre, en tire plus de 19.000 francs. Il se partage, comme nous le verrons, entre l'évêché, le curé et la fabrique.

La location des bancs (les modernes chaises semblent totalement inconnues même dans les villes) constitue encore une ressource importante : c'est, en général, la première pour les fabriques, et l'on compte que, comme chiffre total, elle équivaut à peu près au rendement du casuel. Un banc de trois ou quatre places coûte de 15 à 20 francs à la campagne, de 25 à 100 francs en ville; les bancs ne se détaillent pas, et celui qui ne veut qu'une place doit négocier avec l'abonné du banc tout entier. Ces loca-

lions, au moins en ville, se trouvent suspendues au temps du Carême, où ils font l'objet d'une location spéciale, par exemple, pour les conférences données par les prédicateurs appelés de France, puis régulièrement aux messes basses des dimanches et fêtes, où chacun doit payer 25 centimes. Ceux qui ne paient point ne se voient pas expulsés, mais nous avons entendu un curé se plaindre spirituellement en chaire que trop de ses paroissiens, un tiers environ, avaient oublié régulièrement, chaque dimanche matin, leur porte-monnaie dans leurs habits de la semaine.

Notons un petit détail qui n'est pas sans prix : au lieu que cette collecte des places soit faite, pendant tout le temps des offices, par quelque « loueuse » qui progresse lentement et parfois bavarde avec ses connaissances, c'est un « officier » de l'église en tenue, qui opère rapidement, du pas régulier d'un quêteur, recevant dans la paume la piécette dont la plupart se sont munis d avance, ou rendant rapidement « le change » en cas de nécessité.

Notre paroisse de ville a tiré, l'an dernier, 16.000 francs de ses bancs (abonnements et messes basses de sept et de huit heures).

L'administration matérielle de la paroisse est faite par la fabrique, dont la loi organique est spécialement intéressante au Canada. Les fabriciens sont élus par tons les (( francs-tenanciers » de la paroisse. Les anciens marguilliers et les marguilliers

en charge, dits « marguilliers du banc », nomment un conseil, composé de trois membres et renou- Telable par tiers chaque année, chacun des trois avançant régulièrement pour exercer la charge et sortir à son tour. La fabrique est présidée par le curé.

L'on distingue en trois classes les affaires qui viennent au jugement de la fabrique : 1° les affaires dites de routine, celles qui concernent l'entretien de Téglise sont réglées par les trois marguilliers du banc : le marguillier en charge rend les comptes chaque année ; 2° les dépenses extraordinaires, telles que les réparations considérables, les achats de vases sacrés, demandent, pour être traitées, la réunion des marguilliers anciens et des nouveaux ; 3° pour aliéner ou emprunter, il faut la réunion générale des électeurs de la fabrique, des francstenanciers, qui, en cas de souscription nécessaire, établissent eux-mêmes la répartition, laquelle jouit des avantages de l'hj^pothèque privilégiée.

Rien ne peut être fait légalement par la fabrique, sans l'approbation de l'évêque. Pour les affaires « de routine », il délègue le curé qui les traite directement avec les marguilliers. Quant aux deux autres sortes d'affaires, toute résolution de fabrique doit être spécialement approuvée par l'évêque.

La fabrique est propriétaire de l'église, du presbj'tère, des cimetières. Ses revenus proviennent de concessions à perpétuité, qu'elle accorde dans ceuxci, des quêtes paroissiales, du produit des bancs et

d'une partie du casuel. Cette répartition du casuel est faite de façons un peu différentes, suivant les diocèses, et même selon les paroisses. Souvent, les frais une fois payés, le curé et la fabrique se partagent le reste : ainsi, unegrandmesse de 12 fr. 50 donne ordinairement 2 fr. 50 pour les chantres et les enfants de choeur, 5 francs pour la fabrique et autant pour le curé. D'autres fois, la part du curé est un peu plus forte. Dans certaines grandes villes, au contraire, le bénéfice d'un service est divisé en quatre parts, un quart pour l'évêché et trois quarts également partagés entre la fabrique et le curé. Tel est, pour la fabrique, le budget des recettes.

Ci-joint, pour l'année 1905, le tableau complet des recettes et des dépenses de la fabrique dans la paroisse de grande ville, dont nous esquissons, chemin faisant, la monographie : nous arrondissons les nombres pour plus de commodité.

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